PRÉFACE XXXXVII
XXII. — Pour apprécier aussi exactement que nous le pourrons ce personnage très complexe, il nous a semblé que notre première obligation était de raconter consciencieusement sa vie, dans un récit où chacune de ses œuvres se trouve mentionnée h sa place, au milieu des circonstances d'événements et de passions qui l'ont fait naître.
C'est dans cette partie que le lecteur trouvera occasion et matière pour étudier l'homme en lui-même et dans son siècle, et pour juger si la gravité de ses desseins et de son caractère doit nous incliner à lui remettre sans examen le gouvernement de notre conscience.
Après avoir raconté cette vie singulière, qui n'est pas la portion la moins instructive de l'histoire des lettres et des mœurs au dix-huitième siècle, nous essaierons, dans la seconde partie, d'apprécier les divers genres d'écrits de Voltaire, en nous plaçant au point de vue du siècle présent. Nous nous efforcerons de conjecturer l'avenir réservé à une œuvre qui émerveille toujours par sa diversité, par son étendue, par la séduction qu'elle peut encore exercer non-seulement sur le commun des lecteurs, mais sur tous les gens d'esprit. Un personnage de ce genre peut être utile dans l'histoire d'une nation pour renouveler son esprit, mais il ne semble pas regrettable que de telles apparitions soient rares : elles rendraient la nation folle de dérision et de haine, si elles étaient plus fréquentes. Avec sa morale
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corruptrice et sa philosophie toute sarcastique, Voltaire est le plus séduisant ennemi des hommes qu'on ait jamais vu, bien qu'il vante sans cesse la vertu de Vhumanité^ dont il a fait la vertu par excellence, et unique. Mais Dieu préserve les hommes, nos semblables, d'avoir souvent des amis de ce caractère ! Un peu de charité toute modeste nous ferait infiniment plus de bien, sans nous divertir autant.
Dans la dernière partie de sa vie, Voltaire affecte de ne songer qu'à rire ; mais on sait que ce rire n'est pas inotfensif, et Ton ne peut oublier de quelle épithète Alfred de Musset Ta flétri (1).
Un prince qui n'est pas suspect aux philosophes, l'admirateur et le digne ami de Voltaire, Frédéric II, Ta plusieurs fois appelé « le bouffon » et « le fou ». Ce ne sont pas là des épithètes d'honneur pour un philosophe. D'autres ont pu l'appeler justement le « Tentateur » ; personne ne l'a jamais appelé le « Bon » ni le « Sage ». Nous laissons qui voudra l'appeler le « Philosophe ». Son vrai nom est ce la Satire. »
(1) Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire
lés?
{RoUa, IV.)
Voltige-t-il encore sur tes os décharnés ?
Le règne de Louis XIV penchait vers son déclin : avec le roi vieillissant, tout baissait en France. La nation, surmenée par de longues guerres, dont on n'entrevoyait pas la fin, puisque la succession d'Espagne devait remettre la monarchie française aux prises avec l'Europe coalisée, sentait les abus croître à mesure que les ressources du pays diminuaient. Le nom de ce roi, longtemps glorifié et même adoré, n'inspirait plus guère que des sentiments chagrins ou hostiles, trop justifiés par les fautes du prince et par la médiocrité de ses ministres. On examinait sa conduite, on s'enhardissait à la blâmer dans des entretiens secrets, on commençait même à braver son autorité dans des mouvements populaires.
Dans sa maison, le précepteur de ses petits-fils, l'abbé de Fénelon, rédigeait à son adresse une lettre qui ne lui fut sans doute jamais présentée, mais où l'auteur, en se cachant, lui mettait sous les yeux un tableau fort noir des torts de toute sa vie, de la misère publique et des périls de l'Etat. Fénelon, dans ce factum d'une dureté inimaginable, devançait et dépassait même lescen-
sures les plus sévères que les étrangers et la postérité aient pu prononcer justement contre la personne et le gouvernement du grand roi.
La décadence morale du dix-septième siècle devenait frappante au milieu des restes d'un éclat qui s'affaiblissait à vue d'œil. Ce siècle si religieux tournait manifestement à Tincrédulité, par l'avènement d'une philosophie nouvelle et par le progrès d'une dévotion suspecte.
Les controverses auxquelles donnèrent lieu le jansénisme et le quiétisme, à force de ballotter les esprits entre la recherche d'une perfection outrée et les condamnations de l'autorité pontificale, rendirent les intelligences déliantes et sceptiques. La guerre implacable poursuivie contre le protestantisme par le gouvernement du roi, imprima au catholicisme vainqueur une couleur de tyrannie et de violence.
Les irrégularités de la vie du roi, dans sa jeunesse, quelque scandale qu'elles eussent donné, nuisirent moins à la religion que ne fit son retour à la dévotion exacte. On se persuada qu en se rangeant à une vie régulière par son mariage secret avec madame de Maintenon, il s'était mis sous le gouvernement d'une intrigante dévote, et qu'il voulait réduire avec lui toute la France à une sorte de vie pénitente, quoique les diveriissements de la cour ne fussent nullement interrompus. Les courtisans s'empressèrent naturellement d'afficher la dévotion, à l'imitation du maître ; et l'on put dire qu'il n'y avait plus, dans le monde des ambitieux, de salut que pour les dévots (1). Ainsi le progrès de la piété affectée alla de pair avec celui de Tincrédulité ; et ces deux causes conroururont au discrédit delà religion.
(l] Voii à ccsujci La Bruyère. Des Esprils forts. 26, 27, elc.
Les esprits qu'on avait jusqu'alors qualifiés do libertins, o'est-à-dire ceux qui prétendaient garder toute liberté dans les opinions et dans les mœurs, se piquèrent plus que jamais de ne point plier sous le joug d'une autorité qui paraissait de jour en jour plus odieuse. Ceux qui continuaient à professer la soumission des enfants de l'Église, voulurent la marquer de plus en plus par les paroles et les pratiques. Les deux partis qui se déclarèrent au siècle suivant, se dessinaient déjà : d'un côté, les philosophes, nom nouveau que se donnèrent c'î^ux qu'on appelait auparavant les libertins ; de l'autre, les dévots (1), qualification devenue injurieuse, sous laquelle on confondit les croyants sincères et les hypocrites persécuteurs. Les hommes qui cherchaient des lumières nouvelles par l'exercice libre de la raison, tous les esprits critiques et novateurs, passèrent pour philosophes, et à ce titre devinrent suspects aux défenseurs inquiets de l'autorité. Ceux-ci réciproquement furent accusés d'ignorance et d'hypocrisie par ceux qui se détachaient des croyances établies.
La lutte n'était pas seulement dans les opinions, mais aussi dans la manière de vivre. Pendant que la cour cherchait à se régler, un parti qui élevait sa tête tout près de la royauté, se faisait une sorte de gloire d'afficher le relâchement des mœurs, et de ne connaître d'autre discipline que celle d'Epicure. Le roi, malgré ses vues de réforme, prit l'habitude de supporter la débauche étalée avec grand scandale par les deux Vendôme, qu'il favorisait à cause même de leur origine illégitime, et par son propre neveu Philippe d'Orléans, qu'il força
(1)« Un (lévoi. écrit La Bruyôrc, est cl-Iuï ciiii, sous un roi athée, serait athée ». [De ta Mode, 21.).
d'épouser une de ses filles légiiimées. Les gens rigides eurent beau murmurer. Plus la cour de Versailles devint sérieuse en vieillissant, plus la licence s'accrut au Palais- Royal, domicile du futur Régent, et au Temple, sous le patronage du grand-prieur de Malte et de son frère, le glorieux duc de Vendôme. Un monde nouveau, tout brillant d'esprit, mais voué par dessus tout au plaisir, se formait pour remplacer la haute société du dix-septième siècle expirant. La qualification d'honîicte fiommc^ qui, depuis Pascal et La Rochefoucauld, avait signifié l'homme irréprochable de tout point, commença à ne plus rappeler que l'homme de vie brillante et luxueuse, abstraction faite, et souvent au mépris de la décence des mœurs. La débauche habituelle devint même un des caractères distinctifs des honnHes gens, c'est-àdire, de la haute société.
Dans les lettres, l'autorité des grands écrivains qui avaient imprimé un caractère si élevé à la poésie, à Téloquence, à la philosophie, allait en s'affaiblissant, pendant que ces maîtres illustres disparaisssaiont un à un. Au moment où le siècle allait changer de nom et s'appeler le dix-huitième, il ne restait plus que trois ou quatre survivants de la grande époque : Boileau, devenu solitaire et morose ; Bossuet. plein encore d'éloquence et d'activité, mais déjà marqué pour la mort ; Malebranchc, quelque peu cllacé ; Fénelon, destiné en apparence au plus éclatant avenir, mais relégué dans son diocèse de Cambrai, d'où il ne lui fut pas donné de sortir. Les successeurs qui s'annonçaient n'étaient plus des hommes de la même école, du même caractère ou d'un génie égal.
C'était en première ligne, pour la poésie, Jean-Bap-
tiste Rousseau ; pour l'éloquence de la chaire, Massiilon : écrivains encore épris des beautés classiques, bien qu'inférieurs à ceux du siècle expirant. Mais derrière eux, ce qu'on apercevait surtout, c'était des esprits mondains et coquets, Fontenelle et La Motte, trop épris de la gloire de salons et de nouveautés aventureuses et paradoxales.
Ces réformateurs des lettres ont mis enseigne de philosophes. Ils se piquent de penser, comme si les Descartes, les Pascal, les Bossuet, les La Rochefoucauld, les La Bruyère, ou des poètes tels que Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, n'avaient pas su penser, et n'avaient été que des instruments montés pour flatter les oreilles sans exercer Tesprit. Par une plaisante rencontre, il se trouve que ces grands penseurs de la littérature nouvelle sont avant tout des courtisans du monde féminin et des chercheurs de galanteries, jusque dans les œuvres les plus sérieuses.
Fontenelle, le philosophe et le savant, n'a pas seulement transformé la poésie pastorale en conversation de boudoir. De l'astronomie et de la critique historique, il a fait des cadres à madrigaux et à bouquets pour les dames. Dans son histoire des Oracles, il leur apprend à douter des légendes, et indirectement des croyances religieuses ; dans ses dialogues sur IdiPluralité des mondes^ en leur expliquant le véritable système de l'univers, le système newtonien, il y sème des fleurs de salons ; enfin dans ses Dialogues des morts, qui forment une galerie des personnages illustres de l'antiquité et des temps modernes, il démontre ingénieusement les avantages de la volupté sur la gloire et sur la sagesse. Il fait faire la leçon à Socrate par le sceptique Montaigne, il élève
la courtisane Phryné au-dessus d'Alexandre-le-Grand. Quanta la mort, qui fut la grande affaire d'un siècle très religieux, Fontenelle enseigne à ne l'admirer que lorsqu'elle est mêlée d'indifférence et de badi nage, comme chez l'empereur Adrien et la princesse Marguerite d'Autriche, auteurs de vers plaisants et de gaudrioles sur leur propre fin. Avec lui, on apprend à tout mépriser, hormis le plaisir, et à reconnaître les reines de salons pour juges suprêmes de tous les genres de mérites. Il n'y a pas d'autres règles que leur goût, ni d'autres succès vraiment désirables que leurs bonnes grâces.
C'est avec cette gravité que Fontenelle tranche la vieille querelle des anciens et des modernes, et par conséquent condamne ce qui n'a pas pour soi l'autorité fort intolérante, mais essentiellement mobile, de la mode.
Houdar de La Motte (1), autre grand philosophe, (au jugement des dames), marche dans les mêmes voies, censure tout le passé, réforme tout, refait tout, prononce des oracles au nom de la raison, met au rebut l'art des Homère, des Sophocle et des Racine, abrège leurs œuvres ou les réduit en prose, croit effacer La Fontaine dans l'apologue, tout le monde dans la poésie lyrique, épique ou tragique, et ne montre véritablement une sorte de génie que pour diviniser la duchesse du Maine, souveraine des divertissements littéraires et des folles nuits de la petite cour de Sceaux.
Fureur de plaisirs, relevés le plus souvent, sinon toujours, par la culture et les agréments de l'esprit; liberté des mœurs, achevant la rupture des digues ébranlées par la critique, sous le nom de philosophie ; dispersion
(l) Voir Paul Dupont, Houdar de la Molle, Paris, HachoUC, 1898.
de la haute société en différents «groupes brillants, qui rivalisent de hardiesse en tout genre d'atlïanchissement : tel est le tableau d'un monde qui se décompose. Lu royauté, qui avait tout rallié autour d'elle, ne retient plus que par des liens déjà relâchés, cette société en train de se dissoudre. La religion, toute-puissante pendant un demi-siècle, n'exerce plus sur les âmes qu'un reste d'empire, que les querelles interminables, souvent odieuses, de la bulle Unigenitus, vont encore discréditer. La littérature, déjà efféminée et agitée d'un esprit de nouveauté hasardeuse, ne va bientôt plus viser qu'à l'amusement des gens frivoles, si elle ne devient pas un instrument redoutable au service delà critique la plus entreprenante et la pi us indisciplinable qu'on ait jamais vue. Ce n'est pas seulement un siècle qui finit, c'est un des âges de l'humanité. La monarchie de Louis XIV a présidé au dernier siècle de cet âge des esprits sérieux ; mais son prestige se dissipe dans les vingt dernières années de la vie du grand roi ; et déjà se forme obscurément un monde nouveau, qui se montrera tout constitué à l'heure où la personne de Louis disparaîtra de la scène.
Vers le commencement de ces temps de décadence d'un règne et d'un siècle inséparables dans la mémoire des hommes, en 1694, naquit le personnage extraordinaire qui est devenu dans la suite l'historien de ce siècle et l'adversaire passionné des croyances et des sentiments qui l'avaient inspiré ; l'apologiste enthousiaste du Siècle de Louis XIV, et le fléau des idées qui soutinrent cette grande époque : écrivain sans égal en son genre, qui représente à lui seul le dix-huitième siècle, beaucoup plus encore que Louis XIV ne personnifie le
dix-septième ; ^énie qui prolonge la lignée des grands auteurs classiques de La France, en même temps qu'il prépare et achève presque la ruine du passé et l'avènement d'un âge nouveau ; l'homme en résumé, qui, semble n'avoir été envoyé au monde que pour abolir la tradition et l'autorité, et pour assurer le triomphe de la raison individuelle sur tout ce qui peut la réprimer ou la discipliner.