CHAPITRE PRKiMIER
La Jeunesse de Voltaire
Naissance de Voltaire. — Sa famille. — François- Marie Arouet (qui s'est façonné à lui-même le nom de Voltaire), naquit en 1694, de parents parisiens, quoique originaires du Poitou. Le lieu et le jour précis de sa naissance ont donné lieu à des contestations et à des recherches d'autant plus embarrassantes que lui-môme, dans ses écrits, semble s'être fait un plaisir de dépister les curieux (l).
Dans son Epître à Boileau^ qu'il écrivit en 1769, il dit à l'auteur du Lutrin, mort depuis cinquante-huit ans :
Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.
Mais ce témoignage poétique n'est qu'une ingénieuse boutade, qu'on ne doit pas prendre à lalettre. Lafamillede Voltaire fut en effet, comme celle de Boileau, attachée
(1) Voir Desnoireslerre^, I.a Jeûneuse de K«//(«/r, Paris, libr. acad. Diilier. 2» Ed. 1871.
au F.ilaisde Justice ; nos deux poètes satiriques ont donc pu, dès leur enfance, respirer la poudre du greffe et entendre parler le jar^çon de la procédure ; mais c'est tout ce qu'il y a de comparable dans leur naissance.
Une tradition, qu'on retrouve en maint endroit, et qui semble pour ainsi dire consacrée depuis Condorcet (1), bioLrraphe assez bien instruit, mais peu scrupuleux. veut(]u'il soit né à Châtenay, près de Sceaux, le 26 février 1694. Néanmoins il paraît plus que probable (2) qu'il naquit à Paris sur la paroisse Saint-André-des- Arts, où il fut baptisé le 20 ou le 21 novembre 1694 (3).
Son père, François A rouet, issu d'une famille honorable du Poitou, devint notaire au Chàtelet en 1675, et se trouve mentionné comme notaire des Saint-Simon, des SuUi, des Caumartin, et d'autres familles illustres. On le voit, en 1701. payeur des épiées (Condorcet dit trésorier) de la chambre des comptes. Enfin il demeura toujours en relation plus ou moins familière avec des ]>ersonnages de haute naissance et dts écrivains du premier rang.
Sa mère, Marguerite d'Aumard, descendue d'une famille noble de la même province, fut une femme des plus agréables, assez courtisée (sinon trop) (4) par des gens do lettres, entre lesquels il faut nommer en première ligne l'abbé de Châteauneuf, qui fut le parrain du
(1) Vie de Vollairr.
;2) DcsnoircsU-rres, La J . de VoUaire, jt. 4.
(3) Nous avons nous-niônie vérilié à Chàli-nav (25 août 1897) le rcfrislre des aciis tic l'éial civil, tenu par le curé de la paroisse, pour Tannée 169» ; rcRislre 1res autlu-niique, où noHS n'avons trouvé aucune meniion dr Franç«iis- Marif Arouel ni d'aucun.- personne de sa famille. La nuiniripalité de Châtenay n'en a pjs moins adopté odiriellement uuc léj;ondo qui demeure plus que susperle.
(4) Desnoircslerres, p. II.
jeune l^'rarKjois AroueL. Voltaire n'a certainement pas, dans ses écrits, témoigné beaucoup de vénération pour la mémoire de sa mère, qu'il perdit de très bonne heure. Mais le respect ne futjamais sa vertu dominante ; et il n'aurait point sacrifié, pour la réputation de sa mère, une méchante plaisanterie.
Cette femme, de mœurs peut-être légères, eut évidemment de l'esprit, de la grâce et tous les moyens de plaire. C'est d'elle, semble-t-il, que son fils dut hériter les dons qui l'ont rendu le plus séduisant et le moins scrupuleux des hommes et des écrivains. Mais elle ne lui apprit apparemment pas plus à régler sesdésirs qu'à respecter autrui. Doué d'un génie prodigieusement actif et entreprenant, aspirant à tous les avantages, ne concevant pas que quelque chose lui pût être interdit, et sachant tout gagner par sa gentillesse ou par sa fertilité d'inventions et d'expédients ; il était né pourrégner partout, et se faire adorer ou craindre de toute créature intelligente : enfin un des types les plus complets de la nature humaine, avec toutes ses passions, toutes ses facultés, toutes ses contradictions.
Ninon de Lenclos. — Son parrain, l'abbé de Châteauneuf, ne négligea pas de faire son éducation à sa manière. C/était une sorte de poète libertin, fort répandu dans le monde épicurien. Il présenta son filleul, dès l'âge de treize ans, à la fameuse Ninon de Lenclos. dont il fut probablement le dernier adorateur (1). La belle était alors âgée d'environ quatre-vingt-cinq ans. Sa carrière de galanterie avait commencé avec le cardinal de Richelieu : cela fait à peu près soixante-dix ans d'exercice de son art.
(l) Voir Voltaire, Sur Mlle de Lenclos, r/71.
« Sa maison, écrit Voltaire, était une espèce de petit « hôtel de Rambouillet, où Ion parlait plus naturelle- " ment, et où il y avait un peu plus de philosophie que .< dans l'autre. Les mères envoyaient soigneusement à « son école les jeunes gens qui voulaient entrer avec « agrément dans le monde. Elle se plaisait à les for- « mer. »
Il n'est pas bien malaisé de deviner à quoi cette
vieille courtisane les formait : « On lui donna, dit Vol-
« taire, le nom de la moderne Léontium... Sa philoso-
« phie était véritable, ferme, invariable, au-dessus des
« préjugés et des vaines recherches... Elle mérita les
« quatre vers que Saint-Evremond mit au bas de son
« portrait :
L'indulgente et sage nature \ formé l'àme de Ninon De la volontt' d'Epicure Et de la vertu de Caton.
C'est donc à l'école de Ninon de Lenclos que Voltaire, adolescent, se forma à la philosophie et à la vertu. Ainsi nous ne serons pas surpris, si nous ne trouvons pas, dans la suite, sa philosophie très profonde ni sa vertu très rigide. Mais encore voudrait-on bien savoir comment Ninon de Lenclos ressemblait à Caton. Heureusement Voltaire nous éclaire parfaitement sur ce point : car il est revenu maintes fois (1) à Téloge de « la moderne Léontium », qui avait façonné sa jeunesse et lui servait encore de modèle dans son âge plus que mùr. En 17G7, (à l'Age de soixante-treize ans), dans la comédie intitulée Le Dépositaire, il mettait sur la scène Ninon de Lenclos,
(M Voir ciilrr aulros itassau'es, le Temple du (loùt, (éil. de 1*33), Lf Drposilairf, La l'ruiie ; ol surloiil la Leilre sur Mlle de Lenctox (1771).
et renouvelait le panégyrique de cette étrange héroïne dans la Préface. Or, il résulte de la comédie et de la préface, que Ninon méprisait les tartuffes et valait mieux qu'eux (ce qui n'est pas bien difficile) ; qu'elle ne volait pas l'argent qu'on lui confiait, (probité rare, parait-il); et qu'elle ne vendait pas ses faveurs, accordées à tant de gens ! Nous avouerons qu'un siècle et un philosophe qui pouvaient s'extasier devant une pareille vertu, n'étaient pas trop exigeants en fait de perfection morale. Et quand Voltaire et ses amis qualifient une personne de vertueuse, nous saurons qu'ils mettent la vertu à bon marché : ce qu'il importe de savoir pour entendre le langage des philosophes du xvnie siècle.
De l'école de Ninon de Lenclos, l'abbé de Chàieauneuf fit passer son filleul à celle du Temple, pour achever son éducation. Là présidait alors Chaulieu, en l'absence du grand-prieur de Vendôme. Les murailles privilégiées de l'antique forteresse abritaient la chanson et l'orgie, la philosophie nouvelle et la débauche, l'esprit et le dévergondage. Nulle écolo ne pouvait égaler celle-là, pas même celle de Ninon de lienclos, pour apprendre à unir ensemble les grâces mondaines et l'impudeur. Le jeune Arouet y devint bien vite l'égal de ses maîtres. Voici le portrait que, dans Le Dépositaire, il trace d'un jeune homme très estimable, selon la discipline de cette nouvelle école, qui ne ressemble pas de tout point à celle de Socrate :
On prétend que je suis une tête légère,
Un jeune dissolu, sans mœurs, sans caractère.
Jouant, courant le bal, les filles, les buveurs.
Oui, je suis débauché ; mais, parbleu, j'ai des mœurs :
Je ne dois rien, je suis fidèle à mes promesses ;
Je n'ai jamais tromi)é, pas même mes maîtresses ;
Je bois sans m'enivrer ; j'ai tout payé comptant :
Je ne vais point jouer quand je n'ai point d'argent ;1).
Le jeune de Gourviile est un jeune homme vertueux : il suffit pour cela de se livrer au plaisir, de n'avoir pas de vices abjects, et surtout d'être philosophe, c'est-àdire, de n'être pas dévot : carie dévot est nécessairement un scélérat profond. C'est donc chose convenue, pour Voltaire, que les honnêtes gens sont naturellement libertins, et que les gens religieux ou de mœurs sévères sont inévitablement des tartuffes.
Le père du jeune Arouet essaj-a sans doute de hii incuUjLier d'autres maximes. Ce notaire fut ce qu'on appelait un homme de la vieille roche, c'est-à-dire un type de l'ancienne bourgeoisie, sérieuse, honnête, et inclinant vers la sévérité des mœurs, sans négliger la culture de l'esprit. Il semble même avoir eu un faible pour le jansénisme, à en juger par sa prédilection pour son fils aîné Armand, que Voltaire appelle son a janséniste de frère ». C'était donc en tout l'opposé de son second fils, lequel contracta vraisemblablement dans sa famille l'antipathie qu'il a toujours marquée pour le jansénisme : sous ce nom, il comprend tout ce qui s'oppose à la liberté illimitée des mœurs. M. Arouetfut-il un père très-sévère et dur. comme son fils tend à le faire croire ? Il suffit qu'il n'ait pas été un père indulgent et facile à l'excès, pour que ce jeune indiscipliné ait gardé un mauvais souvenir de la maison et de l'autorité paternelle. 11 a dû, de très bonne heure, prendre en mauvaise part tout ce qui le gênait ou le contrariait, se croire injustement traité, quand il était réprimandé, attribuer
{l) Lr Dépositaire, icle l, se. 1.
des torts et des ridicules à quiconque le reprenait; enfin regarder les airs sérieux comme une sorte d'imposture- Il est probable qu'il a voulu peindre, dans Le Dépositaire, son frère Armand et lui-môme, sous les noms de Gourville aîné et de Gourville jeune, l'un révère de mine et fripon de caractère; l'autre dissipé, mais aimable et libéral. Ces portraits ne sont peut-être pas fidèles de tout point.
Il fut sans doute le jeune garçon le plus vif et le plus gai qu'on puisse imaginer, d'une gentillesse à séduire les personnes les plus sévères ; d'ailleurs très redoutable par son ingénieuse malice. Son espièglerie fut son plus grave défaut, dont il ne s'est jamais corrigé, et qui s'est plutôt aggravé avec l'âge. Il ne croira jamais avoir mérité les châtiments qu'il lui arrivera de s'attirer. S'il est pris, il niera, accusera quelque autre, et gardera un vif ressentiment des leçons qu'il aura reçues : genre de personnage, en somme, au moins aussi incommode qu'amusant, inépuisable en inventions diaboliques, et dont on ne peut jamais avoir raison, tant il est retors et entêté dans sa malice.
Si les preuves directes manquent pour attribuer ce caractère au jeune Arouet dans son adolescence, elles abondent dans le reste de sa vie. On a dit très justement qu'il se montra, jusque dans la vieillesse, un entant terrible et incorrigible : on peut donc supposer, avec la plus grande vraisemblance ; qu'il fut, dès l'enfance, tel (ju'on le retrouve à son dernier âge. Son naturel le poussait invinciblement à s'amuser aux dépens d'autrui, à ne reconnaître à personne aucun droit sur lui-même, et à ne s'en refuser aucun sur les autres. Cette humeur aurait rendu tout autre homme intolérable; mais chez
lui, elle s'est conciliée avec les dons les plus prodigieux pour plaire, pour charmer, pour ensorceler les gens quand il le voulait (1).
Éducation chez les Jésuites. — Il avait perdu sa mère à l'âge de sept ans. A dix ans, son père le fit entrer au collège de Louis-le-Grand, comptant que les Jésuites, si renommés alors pour l'éducation, sauraient bien réformer son caractère, en même temps que développer les surprenantes facultés d'esprit qui éclataient déjà dans cet enfant. Il gagna ses maîtres par ce qu'il y avait en lui de gracieux et de séduisant, et les émerveilla par SCS talents précoces. On a forgé une légende sur ses années de collège ; mais il faut toujours se défier des récits de ce genre : il est bon de n'en retenir que le sens. La vivacité de ses réparties et la hardiesse de ses propos scandalisèrent probablement quelquefois les bons |)ères ; ils ne s'en émurent pas outre mesure, mais ils durent bien conjecturer qu'il ne serait jamais une des colonnes de leur ordre (2). En revanche, il profita singulièrement de leur habileté dans l'enseignement des lettres classiques (3); et ses essais dans la poésie française devancèrent l'âge. On en a conservé quelque chose (4).
Premiers écrits. — Il avait environ douze ans, lorsqu'il écrivit, pour un soldat des Invalides (170G ou 1707), uneépîtreà }lo7iscigneur,{\\sde Louis XIV, afin d'obtenir
(1) Voir Alexis l'icrron, Vollairc et ses maîtres (Paris, 1865).
(2) l^iirr itirieiiiostis, sed insignis nebulo. diseiU-ils dans leurs notes.
(■J) «... La vériii' est (|iip. de Ions los reiinieux, les jésuiles sont ceux qui < enlcndi'iil le mieux les belles-lellros. el qu'ils ont toujours réussi dans lï-lo- « qucnce et la poésie. > Voltaire, Le Temp/e du Goût, édit. de ll'SS.
(I) Desnoircslerres, La Jeunesse de Voltaire, p. 2*.» cl suiv. Voir aussi dans les Œuvres vomptetes do Vollairc.
pour ce pauvre homme une gratification. C'était un acte de charité, que ses maîtres ne purent désapprouver. On connaît encore une pièce de vers sur sa tabatière confisquée; enfin une Ode à Sainte-Geneviève (1709), traduite du latin du P. Le Jay.
Dans cette ode à la sainte patronne de Paris, on peut lire un hommage dont le poète ne s'est guère souvenu plus tard :
Loin d'une fortune opulente, Aux trésors que je vous présente Ma seule ardeur donne du prix; Et si cette ardeur peut vous plaire, Agréez que j'ose vous faire Un hommage de mes écrits.
C'est apparemment le P. Le Jay, et non son traducteur, qui a conçu ce vœu, lequel serait un peu précoce chez un auteur âgé de quinze ans.
Lejeune poète s'exerçaitdonc à chanter sur tousles tons. On pouvait admirer déjà la promptitude et la souplesse de son génie naissant, quoiqu'il estime lui-même, avec raison, que ces fruits précoces de sa muse n'avaient guère de saveur. Cependant la réputation qu'ils lui firent attira sur lui l'intérêt de Ninon de Lenclos, qui l'encouragea libéralement, (en proportion de sa fortune), en lui léguant deux mille francs pour acheter des livres. Il s'est acquitté de ce bienfait par des louanges qui, de la part d'un autre, paraîtraient quelque peu difïamatoires. Mais il louait en elle ce qu'il y admirait de bonne foi, selon son naturel.
Il n'en était pas moins assidu à la tâche imposée aux élèves du collège, et marquait les années par les couronnes qu'il remportait. Aussi a-t-il gardé le meilleur
VIB DE VOLTAIRE. — T. I. 2
souvenir de ses maîtres ; et longtemps après il leur témoignait hautement sa gratitude, en des termes qu'on se plairait à lire sous cette plume ; si la sincérité n'en était pas un peu suspecte.
« J'ai été élevé pendant sept ans chez des hommes « qui se donnent des peines gratuites et infatigables à
• former l'esprit et les mœurs de la jeunesse. Depuis « quand veut-on que l'on soit sans reconnaissance pour « ses maîtres?... Si des jésuites ont un procès au Malabar « avec un capucin, pour des choses dont je n'ai point « connaissance, que m'importe ? Est-ce une raison pour « moi d'être ingrat envers ceux qui m'ont inspiré le « goût des belles-lettres, et des sentiments qui feront « jusqu'au tombeau la consolation de ma vie "? Rien «< n'etracera dans mon cœur la mémoire du père Po- « rée, qui est également cher à tous ceux qui ont élu- « dié sous lui... J'ai eu le bonheur d'être formé par plus t d'un jésuite du caractère du père Porée, et je sais « qu'il a des successeurs dignes de lui. Enfin, pendant « les sept années que j'ai vécu dans leur maison, qu'ai-
• je vu chez eux '? La vie la plus laborieuse, la plus frut gale, la plus réglée, toutes leurs heures partagées « entre les soins qu'ils nous donnaient et les exercices « de leur profession austère. J'en atteste des milliers « d'hommes élevés par eux comme moi, il n'y en a pas « un seul qui puisse me démentir. (1) »
Il est regrettable que cette lettre, qui fait honneur au cœur de Voltaire, ait pu être considérée par Condorcei. (qui la trouve à peine excusable), comme une habile manœuvre pour iniéresser les jésuites en faveur de leur
(1) Lellfe au P. de la four, jésuile, 7 février 1746.
ci-devant disciple, candidat dans une élection académique. Nous aimerions mieux la prendre pour un hommage simplement rendu à la vérité par un ancien élève qui oublie ses passions du moment pour ne laisser parler (lue la reconnaissance. Mais le cœur de Voltaire est tellement compliqué, qu'on craint toujours de paraître niais, en y supposant de la simplicité. Il nous paraît certain que s'il ne s'était jamais rencontré un seul jésuite pour censurer quelqu'un de ses écrits, s'il n'avait trouvé en eux que des flatteurs ou des ministres empressés de ses désirs ; il aurait été leur meilleur ami.
Il a du moins toujours conservé, pour quelques-uns de ses anciens maîtres, de l'estime et de l'affection. C'est d'abord le P. Porée, son professeur de rhétorique, dont il aurait voulu, dit-il, pouvoir encore entendre les leçons dans l'âge mûr. C'est son ancien préfet, le P. Thoulié, (connu, dans les lettres, sous le nom de l'abbé d'Olivet), qu'il cultiva toujours, bien qu'à l'Académie française ce Père fût considéré comme Tun des chefs du parti opposé aux philosophes, et à ce titre, anathématisé par d'Alembert et la secte philosophique. Ce fut encore le P. Brumoy, qu'il traitait en oracle du théâtre, à titre d'historien des tragiques grecs : (ceci soit dit sans préjudicedes bévues qu'il lui reprocha quelquefois, et même gratuitement.) Ce fut surtout le P. Tournemine, à qui très pompeusement il soumettait non-seulement des doutes sur la théologie et la philosophie, mais encore sa tragédie de Mérope, comme au juge le plus compétent en toute matière relevant de la raison ou du goût. Il faut dire que ce Père était maître à peu près absolu du Journal de Trévoux^ dont il pouvait être utile de s'assurer la faveur. Donc, moitié par reconnaissance,
moitié par politique. Voltaire professa hautement, en dépit de ses amis les philosophes, qui ne le trouvèrent pas bon, une tendre et modeste déférence pour les membres de la Société de Jésus qui avaient contribué à former sa jeunesse. Nous avouons que, d'autre part, il donna aux philosophes assez <le garanties en d'autres occasions. Il suffit de lire, comme un chef-d'œuvre d'ambiguïté maligne, le petit écrit intitulé Balance égale !1762) (1), et le Petit avisa un jésuite (même date). Quel particulier, dans une affaire criminelle, voudrait d'un avocat aussi dangereux que celui-là ? Mais à cela près (car pour lui ces inconséquences ne sont que des mouvements de gaieté), on doit reconnaître qu'il y eut en lui plus d'attachement sincère pour ses anciens professeurs que quelques-uns ne le voudraient croire ; et nous y devons voir un témoignage smgulièrement avantageux pour la maison où il fut élevé.
Nous avons peine pourtant à souscrire à l'éloge qu'il décerne aux jésuites pour leurs succès dans les belles-lettres. Qu'ils lui aient communiqué le goût de lalittérature latine, nous n'en doutons pas. Mais furentils les meilleurs maîtres en fait d'éloquence et de poésie ? cela est plus que contestable. N'ont-ils pas trop aimé une certaine sorte d'élégance et de gentillesse scolaire facile à transmettre, et qui sent toujours son collège y N'ont-ils pas énervé le naturel et la franchise du style des anciens, et substitué la mignardise à la grâce, l'esprit au sentiment, l'artifice à l'émotion vraie ? N'ont-ils pas abandonné l'école de la nature pour celle de la rhétorique? Leurs disciples ressemblent à deséco-
(1) Ed. Hailicllc, l. XIV. |i. i.jl d suiv.
LA .lETJNESSE DE VOLTAIRE 2!
Mers qui concourent pour des prix scolaires ou académiques, et qui cherchent à gagner leurs juges par des agréments do convention, plutôt qu'à des hommes qui écrivent parce qu'ils ont quelque chose à dire, et qui obéissent à l'inspiration variée du génie ? N'y at-il pas, en un mot, quelque chose qu'on peut appeler le style jésuite, et qui parait d'autant plus monotone qu'il est plus coquet ? Enfin, pour conclure en ce qui regarde Voltaire ; si nous trouvons dans son goût, d'ailleurs si fia, une certaine pédanterie, et dans ses œuvres poétiques les plus soignées, une certaine recherche d'élégance et de noblesse qui n'a guère de prise sur le lecteur; n'est-ce pas la marque ineffaçable de l'éducation littéraire qu'il a reçue au collège de Louisle-Grand, et dont il a fait une loi pour lui-même et pour les autres ? Ce qu'il a de neuf et d'intéressant, il ne le tient que de son génie ; ce qu'il a de suranné ne peut être que l'enveloppe dont les jésuites ont affublé ce génie si original.
Premières amitiés.— Il acquit encore au collège d'autres biens que ceux de l'instruction et des bons conseils, je veux dire des amitiés, dont il sut tirer bon profit dans sa longue carrière
Les d'Argenson. — Parmi les jeunes gens de grande famille qui furent élevés en même temps que lui dans cette maison tant estimée et si aristocratique, on remarque d'abord les deux fils du chancelier Marc- Hené d'Argenson, qui tous deux devinrent plus tard secrétaires d'Etat, l'un pour les affaires étrangères : ce fut le marquis, et l'autre pour la guerre : ce fut le comte d'Argenson. Signalés tous deux par ia faveur qu'ils por-
22 vn: de voltatre
talent aux idôcs nouvelles, et aussi bien vus du parti des philosophes qu'ils l'ont été, par moments, delà cour, ils demeurèrent constamment au nombre des amis les plus utiles que Voltaire ait invoqués dans le tourbillon (les affaires de sa vie.
Il se lia aussi avec quelques fils de familles parlementaires, dont il sut plus tard, à l'occasion, rafraîchir la mémoire, lorsqu'il eut besoin de leur appui dans ses nombreux procès.
Voltaire et Richelieu. — Ce n'est pas sans doute au collège qu'il lia connaissance avec le personnage qui devait être son héros, le futur maréchal-duc de Richelieu, quoique Condorcet (1) dise qu'il furent amis dès l'enfance (2). Mais de bons rapports unissaient la famille Arouet avec la puissante maison de Richelieu, puisque le duc, père du maréchal, tint, avec la duchesse de Saint-Simon, sur les fonts baptismaux le frère aîné du poète, Armand le janséniste (3).
Les HOTES du notaire Arouet. — Poètes, etc. — Le notaire Arouet recevait dans sa maison beaucoup de visiteurs illustres. Le jeune homme connut là des poètes, voués pour la plupart au genre badin ou même erotique, les Chauiieu, les La Fare, les Courtin, tous
(1) l'iV de Voltaire
(2) D<^siro-t-on savoir par ciiicls rh.irmcs ce type achevé de la forrnplion do siècle Ki^Kia l"amiiic du ji-uiu' Voltaire ? Par sa terlu\ C'est ceini-ci qui nous l'aiipreiitl dans unodde iniilci' dHorace :
0 tiii mon siipiiort et ma gloire.
Que j'aime à nourrir ma mémoire Des biens .|uc la vertu m'a faits !
Ode à M. le duc de Richelieu Sur l'ingratitude 1736).
Ceci en dit plus que tout le reste sur l'idée que Voltaire se Taisait de la 9erlu.
(31 Desnoiresierres. La Jeunesse de Voltaire, p. 9.
sectateurs déclarés de la philosophie d'Epicure ; auxquels il faut ajouter un poète d'un tout autre genre, Jean- Raptiste Rousseau, dont le père, dit orgueilleusement Voltaire (1), était cordonnier du sien : c'est une manière de relever sa propre naissance.
Dans cette maison du « trésorier de la chambre des comptes » venaient aussi des personnages d'une condition plus haute. Il faut citer en premier lieu M. de Caumartin, autrefois intendant des finances, homme fort instruit des faits et mœurs du règne de Louis XIV, et qui fut très souvent c(«nsulté par l'historien du Siècle ; puis l'abbé Servien, fils de Tillustre négociateur des traités de Westphalie ; le chevalier de Sully, neveu de Servien : en somme, une petite société fort choisie, composée d'hommes d'esprit, en général adonnés à la vie de plaisir.
A l'hotel du Temple. — Le centre des poètes et des gens du monde de l'école d'Epicure était l'hôtel du Temple, où le grand-prieur de Vendôme tenait une cour de libertins, célèbre par une alliance unique de l'irréligion, de la débauche, du bon ton et des grâces de la poésie. Derrière les murs de l'enclos du Temple, l'orgie était l'occupation ordinaire des nuits ; et sans doute on y entendit souvent des chansons dignes des divertissements nocturnes des Grecs et des Romains, quand ils se livraient à ce genre de débaucheappelépar les Latins comissatio.
Le jeune Arouet fut introduit, de très bonne heure, dans cette société, apparemment par son parrain. C'était vers 1706, époque où ses premiers vers le firent reraar-
(1) Voltaire, Vte de M. J. B. Rousseau, (1738).
quer. Soq père,a-t-il dit plus lard (1),« le crut perdu parce qu'il voyait bonne compagnie et qu'il faisait des vers. » Nous n'avons plus besoin d'expliquer ce que Voltaire appelle la bonne compagnie. C'en était une assurément fort séduisante ; mais ce n'était pas celle qu'un père prudent pouvait regarder comme la plus salutaire pour un fiis encore adolescent, et qui n'avait guère de goût pour la discipline. On ne s'étonnera pas si Voltaire n'a jamais professé d'autre morale que celle de Ninon de Lenclos et de Chaulieu ; et s'il a toujours cru qu'il était né quelque peu gentilhomme, n'ayant pris son plaisir qu'avec des gens bien nés. Ce qui demeure surprenant, c'est que, pendant ce temps, comme dans tout le reste de sa vie, il ne perdait nullement le goût du travail et l'appétit de la gloire poétique.
Le sage M. Arouet, dans ses calculs paternels, voulut lui faire étudier le droit, dès qu'il eut atteint l'âge de seize ans. Envoyé aux écoles de droit, il fut, dit-il (2), « si choqué de la manière dont on y enseignait la jurisprudence, que cela seul le tourna entièrement du côte des belles-lettres. »
L'éducation du collège de Louis-le-Grand avait porté ses fruits : les jésuites faisaient de leurs élèves de véritables amoureux de la littérature classique, ce qui ne va guère sans un goût vif et quelques ambitions pour la poésie. Dans le jeune Arouet, ils n'avaient fait que cultiver un fonds singulièrement riche. Il avait hâte de se faire connaître.
DÉBUTS POÉTIQUES. — Lk Bouvbier, etc. — En 171*2, l'Académie française proposa, pour sujet de concours
(l). Commentaire historique nur tes (JEuirex de l' auteur de la Henriade (177G^; éd. Harhello. l. 30. p. l'Jl.