‹ La vie et les œuvres de Voltaire (volume 2)Chapitre 35 sur 48 · Comment, hixtorii/tir · texte numérisé non relu

Comment, hixtorii/tir

poétique, l'achèvement du chœur de Notre-Dame de Paris, exécuté en accomplissement du célèbre vœu do Louis XIII. François Arouet s'empressa de composer une Ode sur le vœu de Louis XIII, et la présenta à l'Académie. Le prix fut donné à l'abbé du Jarry, par l'influence de La Motte, à qui Voltaire en a gardé rancune. « Je ne crois pas que mon ode fût trop bonne, écrit-il « beaucoup plus tard ; mais le public ne souscrivit pas « au jugement de l'Académie. >» Ce fut la première injustice qu'il crut avoir subie ; et de là sa première vengeance littéraire. Dans la satire du Bourbier, le jeune poète fit payer à La Motte le tort qu'il croyait lui avoir été fait. L'abbé du Jarry ne fut pas non plus épargné (1). Entre la composition de cette Ode si mal récompensée, et le jugement qui fit prendre en main, par le jeune Arouet, le fouet de la satire, se place une autre Ode, sur 'es malheurs du temps (1713), que lui inspira l'envie de développer ses sentiments sur les affaires publiques. Le poète est, par vocation, la voix du genre humain; et le philosophe est la raison faite homme. L'occasion d'une éclatante entrée dans la carrière de la poésie lyrique était offerte à ce génie naissant par les calamités qui remplirent les dernières années du règne de Louis XIV. On y pouvait trouver une inspiration pathétique et profondément religieuse. Mais le jeune poète était obsédé de ses souvenirs classiques, et plein de son Horace, que lui avaient si bien fait goûter le P. Porée et ses collègues. Il ne fit guère autre chose qu'imiter et presque traduire l'Ode 6 du Hvre III du poète latin :

Delicla majorum itnmerilus lues, etc.

(l). Lettre aux Auteurs de la Bibliothèque française, (6(1. Di soer, t. viii. p. 1257).

Il mit en assez beaux vers des sentiments qui n'étaient pas les siens, tels que l'indignation contre la corruption des mœurs et contre l'affaiblissement des vertus guerrières. Au fond du cœur, il ne trouvait rien de si bon que ces mauvaises mœurs, ni de si ridicule que ces vertus (l) ; et il ne pensait pas un mot de ce qu'il écrivait : c'était un exercice d'écolier de rhétorique.

Projets de grands poèmes. — On ne peut douter que les leçons de ses professeurs lui aient inspiré l'ambition de rivaliser avec les anciens dans les genres où ils ont excellé et notamment dans la tragédie et dans le poème épique. Il n'avait guère dépassé l'âge de douze ans, lorsqu'il écrivit une tragédie intitulée Amulvis et Niimitor, pièce perdue et sans doute peu regrettable.

Bientôt après, il rêvait d'une autre tragédie et d'un poème épique. En ce temps-là, faire une tragédie, c'était suivre la voie battue : on ne rencontre presque pas au dix-huitième siècle, un homme signalé dans l'histoire des lettres, qui n'ait entrepris, étant jeune, au moins une ou deux tragédies.

Mais un poème épique était bien une autre affaire. Dire que la France demeurait inférieure aux autres grandes nations anciennes et modernes, parce qu'il lui manquait une épopée ; c'était tout simplement répéter un lieu commun des classes de rhétorique. On ne se doutait guère que les Français avaient été, au contraire, les initiateurs de toutes les nations modernes dans la poésie épique, et que leurs anciennes épopées se comptaient par centaines. Mais qui se souciait, au commencement

(1) Voir son Hpftrr à M"', «tau'c du ramp devant Philisbourc. 3 juillet MM.

du xviii« siècle, de notre poésie du moyen âge? On parlait encore un peu, toujours avec dérision, des nombreuses tentatives épiques du siècle précédent ; mais quelle gloire la France pouvait-elle tirer de la Pucelle de Chapelain, ou du Moïse ou du Childehrand^ dont Boileau, le législateur du Parnasse, s'était si fort moqué ? C'était donc chose convenue, indiscutable, que nous manquions d'un poème épique, et qu'une gloire incomparable était réservée au poète français qui nous ferait voir ce phénix. Le jeune Arouet dut entendre, de la bouche de ses professeurs, des propos de ce genre: il en fit son profit, et se dit qu'il fallait qu'il fût ce poète si longtemps attendu, l'Homère, le Virgile et le Tasse de la France. Mais comme il s'agissait d'une œuvre de longue haleine, et qui exigeait une forte préparation, il se hâta d'abord de produire sa tragédie, qui devait, à son avis, être son premier coup de maître.

Nous reviendrons plus loin sur la tragédie ô'Œdipe. Achevons d'abord le résumé de sa première jeunesse.

Arouet dépaysé. — François Arouet menait de front, comme il a toujours fait, avec les travaux les plus nobles, des divertissements qui les rendraient impossibles à la plupart des hommes. Son père, justement inquiet de la vie dissipée qu'il menait à Paris, voulut d'abord lui faire prendre l'air de la province, et l'envoya à Caen, où il passa, en 1713, quelques mois; mais il y scandalisa les personnes pieuses, en lisant partout des poésies qui ne respiraient ni la religion ni la morale la plus édifiante. Bientôt son père voulut le dépayser davantage, et l'occuper plus sérieusement.

Séjour en Hollande. — Il trouva moyen de le faire

partir pour la Hollande, en qualité de page du marquis de ChcUeauneuf, frère de son parrain, envoyé auprès des États-généraux. Nous le voyons donc arriver à la Haye en septembre 1713. Dans ce pays, il est probable quMl ne s'occupa guère d'affaires diplomatiques, malgré la grande importance du rôle que les Hollandais jouaient depuis nombre d'années dans les négociations relatives aux guerres et à la paix générale de l'Europe.

Peut-être quelque chose l'occupa-t-il davantage, à savoir le manège des réfugiés français qui, de Hollande, faisaient la guerre à tout ce qui appartenait à la France, au moyen d'articles de journaux et de pamphlets où les livres, les idées et les hommes étaient malignement appréciés, par manière de protestation contre la politique de Louis XIV et contre le catholicisme en général. Il dut saisir, comme au vol, les manifestations de cet esprit anti-français, qui s'accordait naturellement avec les dispositions d'affranchissement dont il était déjà rempli. Il ne laissa sans doute pas échapper les signes de la grande révolution d'idées qu'inauguraient les pays protestants. Cette révolution, s'annonçant d'abord sous la forme d'une lutte pour la liberté de conscience, soutenue à l'aide des travaux de la critique historique, devait peu à peu emporter toute croyance religieuse.

Pierre Bayle. — C'est en Hollande que le véritable père de la philosophie du xviir siècle, Pierre Bayle, avait enseigné le scepticisraependant plus de vingt ans, soit comme professeur public, soit comme auteur d'une multitude d'ouvrages de controverse et d'érudition, et enfin au moyen de son fameux Dictionnaire historique

et criti'jue (IbiJ'J), formidable machine de guerre contre les erreurs, les préjugés et, en résumé, contre toutes les opinions établies qu'il était possible de combattre par les ressources du raisonnement, de l'ironie et de la criticjue historique. Quoique Bayie eût été, en 1693, privé par les magistrats de Rotterdam, de sa charge de professeur, et même de la permission d'enseigner en pai'ticulier (1), quoiqu'il fût mort en 1706 ; l'effet produit par ses nombreux écrits de controverse et enfin par son Dictionnaire (dont la seconde édition parut en 1702, et provoqua une nouvelle guerre d'écrits) ; l'effet incalculable produit en Hollande, pays de liberté, de sectes et de controverses à outrance, par le pyrrhonisme du savant historien et philosophe de Rotterdam, n'était certainement pas amorti au moment où le jeune Arouet vint faire nombre dans la suite de l'ambassadeur de France à la Haye.

Si Bayle n'avait pas laissé en lui, dès cette époque-là, une profonde impression, il serait difficile de comprendre comment il devint, pour toute sa vie, le disciple, l'admirateur, le plagiaire même du grand douteur de Rotterdam. Qu'on y regarde de près, et l'on verra de combien de choses, pour les recherches d'érudition, pour la méthode de polémique, pour les idées de détail, Voltaire est redevable à l'auteur des Nouvelles de la République des Lettres et du Dictionnaire historique et critique. Sans Bayle, Voltaire eût pu devenir un poète, un historien, et même un philosophe célèbre; mais il n'aurait pas été le Voltaire que nous connaissons, et dont le nom renferme une signification si particulière dans l'histoire de l'esprit humain, c'est-à-dire l'antagoniste le plus

{l) Vie (te M. Bayle, par Des iMaizeaux, à l'année 1G93.

redoutable qu'aient jamais rencontré les croyances religieuses.

PiMPETTE. — Cependant le jeune pa^e dambassade avait bien d'autres affaires dans ce moment-là, et des affaires plus personnelles. A la Haye, il fit connaissance avec une jeune fille appartenant à une famille française réfugiée en Hollande pour cause ou sous prétexte de religion. Mme Uunoyer. qui avait quitté son mari pour fuir en pays protestant, tenait à la Haye une agence de nouvelles, comme on en trouvait tant en ce pays de laj'dons. Sa feuille, la Quintescence, n'était pas parfaitement recommandable, non plus que sa personne; mais la dame tenait porte ouverte à tous les Français, et surtout aux maris possibles pour ses filles. Le page de l'ambassadeur eut bien vite accès dans la maison, et s'éprit d'Olympe Dunoyer, surnommée Pinipe^c, fille d'une vertu très peu farouche. Il y eut un petit roman assez vivement intrigué, avec travertissement. complot d'enlèvement, et autres menuesaventures. Le tout se termina par le renvoi du page, que l'ambassadeur, d'accord avec M. Arouet, fit repartir pour la maison de son père. Mais le jeune amoureux ne se tint pas pour battu. Il avait déjà pris le pli de s'opiniàtrer dans ses desseins, quels quils fussent, et de ne reculer devant au^'un moyen pour en venir à bout. Il s'avisa, pour retrouver sa Pimpette, de faire intervenir la religion. Olympe devait s'enfuir pour le rejoindre, alléguer l'intention de rentrer dans le giron de l'Eglise catholique, et se réfugier chez l'évêque d'Evrcux. son parent. Le futur époux de cette aventurière avait mis dans ses intérêts son ancien professeur, le P. Tournemine. Personne, pensait-il, ne pourrait soupçonner qu'il s'agissait sim-

LA JEUNESSK DK VOLTAIKE 31

plement d'un complot d'amoureux : il y allait des intérêts sacrés de la foi orthodoxe. Pour s'en jouer ainsi, il fallait être déjà Voltaire.

Mais cette combinaison, si bien imaginée, manqua. M. Arouet le père, rentré en possession de son lils, et averti de tout, parla de lettre de cachet, d'envoi aux colonies, et tint le jeune homme en surveillance, jusqu'à ce qu'il se résignât à entrer dans une étude de procureur. Pimpette se consola vite, accepta pour amant un autre homme de lettres français, et devint enfin comtesse de Winterfeld. Le jeune Arouet lui pardonna très aisément (1), et devint clerc de procureur.

Nous devons à cette aventure le premier groupe de lettres de la correspondance de Voltaire, et les seules lettres d'amour qui nous soient connues de ce merveilleux écrivain. Il avait alors dix- neuf ans. Plus tard il fera des prodiges dans le langage de la galanterie ou du gracieux badinage ; mais cette fois il parait avoir éprouvé une passion sincère, autant que sa nature en était capable : encore était-ce pour une fille un peu légère et qu'il savait telle. Les erreurs de sa jeunesse, sur ce point, se terminent là : il ne lui reste plus dorénavant que le goût du plaisir et de la licence, avec le don de la séduction et l'an de déconcerter la vertu, partout où, par aventure, il la pourra rencontrer.

Voltaire clerc de procureur — Dans l'étude de maître Alain, procureur au Châtelet, François Arouet apprit assez de chicane pour pouvoir plus tard se rendre

(1). Desnoiresterres, La Jeunesse de K, p. 54-78.

32 VIE DK VOLTAIRE

fort redoutable à quiconque eut le malheur de se trouver en procès avec lui, ce qui échut à plus d'un qui n'en avait nulle envie. Il tenait d'ailleurs apparenjment de son père une grande aptitude à tout ce qu'on appelle des affaires ; peut-être jamais un autre poète ne se trouva aussi capable que lui des calculs et'des soins nécessaires à l'acquisition et à l'administration d'une fortune consi dérable. Il n'était pas le poète dont parle Horace : versus amat, hoc studet vnum.

Thiériot. — Donc, s'il s'ennuya chez maître Alain, il n'y perdit pas entièrement son temps. Il y acquit de plus un ami de toute la vie, Thiériot, qui fut son fidèle Achate, fidèle, d'ailleurs avec restriction, mais suffisant pour un homme qui aurait, suivant le précepte de Sénèque, cherché un ami pour pratiquer la vertu de l'amitié, « de peur qu'une si grande vertu ne demeurât négligée (l), »> ne tam magna virtus jaceat. Voltaire euten effet envers Thiériot tous les mérites de l'amitié, sans en recueillir le fruit qu'il aurait eu ledroit-d'en attendre, (juoiqu'il se soit beaucoup servi de lui, autant qu'il put se servir d'un agent mal sûr, fripon, paresseux, gourmand et toujours abandonné à son propre plaisir. Voltaire lui prodigua ses services et son amitié. Ainsi cette « grande vertu » ne fut pas, au moins de sa part, laissée il l'abandon.

Ecrits divers : Satjres, etc. — Au milieu des écritures peu attrayantes d'une étude de procureur, le jeune Arouet n'oubliait pas la poésie, dont son père avait voulu le détourner. Il se remuait pour son Œdipe, que les co-

l). Voir Séiinjuc Kptlreit « Luciltus, ix, 6. 8.

LA JKUNhSSC DK VOLTAIRI-: 33

médiens refusaient, parce qu'il ne s'y trouvait pas d'intrigue d'amour.

Il se vengeait de son insuccès académique, en rimant la satire du Bourbier, qui lui attira plus d'un ennemi parmi les gens de lettres, et des ennemis tels que Jean- Baptiste Rousseau et F^a Motte. Le premier pourtant n'était pas nommé dans le Bourbier, mais il put se croire visé en quelques endroits de cette satire.

Le jeune poète lançait encore un conte licencieux, UAnti-Giton, adressé à Mlle Le Couvreur (1714).

D'autres peccadilles continuaient à lui faire une assez mauvaise réputation, avant qu'il &e fût donné le temps d'en conquérir une respectable. Il entrait dans la carrière poétique sous le masque d'un bouffon et d'un satirique très malin : sans songer à ce qu'il faisait, il amassait des titres pour être soupçonné de toutes les pièces compromettantes qui viendraient à paraître sous l'anonyme. Il eut bientôt à en pâtir, et ne voulut pas croire que ce fût par sa faute. Il ne pensa jamais que les gens qu'il cinglait de son fouet pour s'amuser, eussent le droit de trouver ses passe-temps déplacés, et que quelqu'un pût se fâcher de ce qui entretenait sa gaieté. Il attribuait à la satire des franchises illimitées, excepté contre luimême. C'était un espiègle qui se divertissait, et ce privilège ne devait, à son avis, être valable que pour lui seul.

Vie de chatealx. — Son père ne savait encore que faire de ce garçon séduisant, spirituel, et incommode, lorsque M. de Caumartin demanda à l'emmener à Saint- Ange, où il possédait un fort beau domaine, non loin de Fontainebleau. Ce fut le salut pour le moment. Ici commence une période de déplacements agréables, de

VIE UE VOÎTAIRE. — T. I. 3

vie de châteaux, qui occupa pendant quelques années un esprit remuant, avide de plaisirs, et ennemi de toute contrainte.

Le goût du jeune poète pour la « bonne compagnie » le rendait digne d'en fréquenter une autre que celle du Temple. Il pouvait trouver ailleurs que chez les Vendôme une société très élégante, très lettrée, capable d'apprécier ses talents, sa gaieté, les grâces de sa personne, sans l'exciter à la débauche ; une société faite pour goûter avec lui, et surtout par lui, les plaisirs avouables, dont il netait pas moins avide que des autres, et auxquels il était assurément plus propre. Ce monde composé de personnes des familles les plus illustres ou les plus haut placées, vint au devant de lui s'appropria les charmes de son esprit et de son caractère, et l'aurait peut-être encore perdu d'une nouvelle fa(;on, s'il n'eût été possédé d'un zèle pour le travail et d'un amour de la gloire qui ne permettait pas à son génie de demeurer stérile, même au milieu de toutes les dissipations, et dans les épreuves incessantes d'une santé qui semblait ne pouvoir résister à rien, tant elle était fragile.

La santé de Voltaire est une véritable énigme : jamais homme ne s'est dit plus constamment malade, et ne le parut moins, à voir son activité. Ce n'était pourtant pas un malade imaginaire : mais quel étrange malade ; et n'a-t-on pas le droit de dire que, hormis ces souffrances continuelles, auxquelles on ne comprend rien, il fut doué de la constitution la plus heureuse du monde ?

Toute sa personne présente des contrastes invraisemblables, coiniiie son génie. Sa fécondité donne des démentis incessants à la morale du plaisir qu'il prêche

partout aux seigneurs et aux dames dont il est le comfneiisal. Il leur enseigne ceci :

Le plaisir est l'objet, le devoir et le but De tous les êtres raisonnables (1);

mais il ne leur dit pas que son premier plaisir est de ressaisirla plume dans tous les instants qu'il peut dérober à l'étourdissement des fêtes, des voyages et des nuits enivrantes, qui semblent être le tout de sa vie.

M. DE Caumartin. — Le premier seigneur qui lui donna l'hospitalité dans son château, fut M. de Caumartin marquis de Saint Ange, un des survivants de la belle époque du règne de Louis XIV :

Caumartin porte en son cerveau De son temps l'histoire vivante ; Caumartin est toujours nouveau A mon oreille qu'il enchante, etc.,

écrit le jeune poète dans son Epître adressée à son « Altesse chansonnière », le grand prieur de Vendôme, dont il avait en ce moment abandonné la cour, un peu malgré lui, pour le château de Saint-Ange. L'ombre de François 1er hante encore ces jardins ; le poète l'y a vu la nuit dernière, la tête couronnée de lauriers ; il a entendu de sa bouche un discours très libre, dont le témoin, en le rapportant, ne voile rien. Mais s'il brave effrontément la décence, il trouve en même temps moj'en de distribuer des compliments à droite et à gauche, comme la coquette qui sourit à deux adorateurs tour à tour. Quel engeoleur que ce Voltaire, et qu'il aurait bien su inventer l'art de la flatterie, s'il eût été à inventer!

(1). EpUre à Mme de G .. 171fi.

36 VI K Dt VOLTAIRK

Origine du Siècle de Louis XIX et de la Henriade. — Entre temp.-;, il apprit de M. de Caumartin, une multitude d'anecdotes à insérer dans son Siècle de Louis XIV, dont probablement cet agréable vieillard lui suggéra la première idée, aussi bien que celle de son poème sur Henri IV. Caumartin était en effet l'admirateur enthousiaste du premier Bourbon et de son ministre Sully. Telle paraît être l'origine des deux ouvrages principaux de Voltaire, l'un en vers, l'autre en prose.

De retour à Paris, le jeune homme retrouva toutes les occasions de se dissiper que son père craignait pour lui : la fréquentation des hôtes du Temple, celle des comédiens, certaines intrigues galantes, dont on peut suivre la trace dans ses poésies de cette époque.

Achèvement de la tragédie D'Œdipe. — Cependant il achève sa tragédie d'Œdipe, en prenant les conseils des juges qu'il regarde comme les plus éclairés, à savoir la brillante jeunesse (jui entoure les Vendôme, et la petite cour de la duchesse du Maine, à Sceaux.

La Régence. — Le règne de Louis XIV avait pris fin le 1er septembre 1715. Le gouvernemement du Régent, tout favorable à la licence des mœurs, comme au relâchement de l'autorité, profita sans retard aux hôtes du grand-prieur de Vendôme, revenu de l'exil avec la permission de Philippe d'Orléans. Les réunions du Temple furent alors dans tout leur éclat d'esprit et de licence i^e jeune Arouet eut « l'honneur, (c'est lui qui l'écriit.de prendre part à ces orgies » ; et c'est là qu'il chercha d'abord des encouragements, et des conseils pour son iKdipc. " Je me souviens bien écrit-il à Chaulieu, des cn- « litiues (juc M. le grand prieur et vous me files dans un

LA JELNRSSE DR VOLTAIRK 37

« certain souper chez M. l'abbé de Bassi. Ce souper-là « fit beaucoup de bien à ma tragédie ; et je crois qu'il « me suffirait, pour faire un bon ouvrage, de boire « quatre ou cinq fois avec vous (1). »

La duchesse du Maine. — Non moins utiles, à l'entendre, furent les avis de l'aréopage de Sceaux. Voltaire s'est donné des peines incroyables pour persuader à la duchesse du Maine qu'elle était l'oracle du bon goût et, (comme petite-fille du grand Condé), la gardienne des traditions de la grande époque et de la haute poésie ; voire même, (ce qui ne laisse pas d'étonner), le génie le plus capable en France de défendre la mâle inspiration du théâtre grec et romain. (2) Il est vrai que les fêtes de Sceaux réunissaient beaucoup de brillants esprits et stimulaient le zèle des poètes nés pour les divertissements princiers. Mais qu'y a-t-il de commun entre cette littérature frivole, destinée à l'amusement d'une femme toujours ennuyée, toujours en quête de passe-temps nouveaux ; et la gravité de la tragédie antique ? Voltaire, quand il lui plaît de prodiguer des louanges, se soucie fort peu de l'apparence même de la vérité, il est alors le plus effronté de tous les flatteurs ; tâchons de nous y habituer, et de prendre ses éloges pour ce qu'ils valent.

Donc c'est la duchesse du Maine, c'est le cardinal de Polignac et M. de Malezieu, et tous les beaux esprits dont se composait la cour de cette princesse, qui ont blâmé l'emploi de l'amour dans le sujet à' Œdipe. Mais en revan-

(1) Lettre du 20 juin 1716.

[•2] Voir la tragédie A'Oresle, Epitre dédicatoire à 5. A. S. madame la duchesse du Maine ; ei les lettres de Voltaire à la rut'iue princesse, année 17G0, janvier. (Ed. Garnier frères, 1880, t. XXXVII, n«^ 2046, 2067, etc.)

che ils ont approuve « Ja scène de Sophocle.» Car Voltaire ne doute pas qu'il a reproduit, au moins dans une scène, les vraies beautés du grand tragique d'Athènes. Et c'est au goût incorruptible de ces éminents disciples de l'antiquité qu'il a dû le courage nécessaire pour résister aux exigences absurdes du tn'pot ti^agioue (entendez des comédiens). Comment ces gens-là auraient-ils osé résister aux suffrages de l'ordre de la Mouche à miel ? La «divine Liidovise » présidait là un sénat composé des La Motte, des Fontenelle, des Polignac, des Malezieu, et autres fidèles disciples (comme on doit le croire, selon Voltaire), des Homère, des Sophocle, et de tous les grands hommes de la Grèce et de Rome. Au moins était-ce un monde assez intiuent dans les lettres ; et le jeune Arouet ne négligeait aucun moyen de se faire des partisans.

Représentation d Œdipe. — La tragédie d'Œdipe, surmontant tous les obstacles, grâce à de forts appuis, fut enfin représentée le 18 novembre 1718. En un moment, le jeune poète devint illustre ; il fut salué, par La Motte lui-même, comme le successeur et l'émule de Corneille et de Racine.

Tout aurait marché à souhait pour lui, si la fâcheuse réputation qu'il s'était faite par son imprudence, ne lui avjiit joué, déjà avant cette date, d'assez méchants tours.

Ordre d'exil. — La vie et les mœurs du Régent sont choses assez connues pour qu'il soit inutile d'en parler. La satire n'épargna pas un prince qui ja bravait effrontément,oi ne daignait pas la réprimer. On parlait, entre autres choses, avec la dernière liberté, de son étrange fai-

blesse pour sa fille, la duchesse de Berry(l). Deux pièces aussi insolentes que licencieuses ayant couru sur le Régent et sur sa fille, elles furent attribuées au jeune Arouet, qui ne les a jamais avouées ; et elles lui attirèrent un ordre d'exil. Il fut relégué à Tulle, puis, par grâce, à Sully-sur-Loire, où son père avait des parents.

Ce châtiment, quoique injuste, ne fut pas très dur pour lui. Au lieu de s'enfermer chez les parents qui devaient le surveiller, « corriger son imprudence et réprimer sa vivacité », (selon Tordre du Régent), il reçut l'hospitalité du duc de Sully, dans son magnifique domaine, où il aurait « trouvé délicieux de rester, s'il lui eût été permis d'en sortir ». Ce ne fut qu'une fête perperpétuelle. Il faut lire, dans la Correspondance de Voltaire, le détail de ces joyeuses et exquises folies, qui remplirent à Sully le temps de l'exil de notre charmant étourdi.

Dans une lettre à la marquise de Mimeure, datée de Sully (1717), on lit ces vers :

Je vous écris de ces rivages Qu'habitèrent plus de deux ans Les plus aimables personnages Que la France ait vus de longtemps :

Les Chapelle, les Manicamps, Ces voluptueux et ces sages, Qui rimans, chassans, disputans Sur ces bords heureux de la Loire, Passaient l'automne et le printemps Moins à philosopher qu'à boire.

« Il est bien juste, ajoute-t-il, qu'on m'ait donné un exil agréable, puisque j'étais absolument innocent des indignes chansons qu'on m'imputait. »

(1) Saint-Simon, Mémoires [td. Cliéruel), t. vi, p. 148, et al.

40 VIE Dl- VOLTAIRE

S'il n'en revint pas assagi, il en sortit du moins consommé dans l'art des div^ertissements et des galanteries qui rendirent la société de ce temps la plus évaporée et la plus séduisante qu'on ait jamais vue. C'est bien là qu'on regardait le plaisir comme le devoir et le but de « tous les êtres raisonnables ».

Compliments au Régent. — Il n'y avait rien, dans la profession d'homme de plaisir, qui put mécontenter le Régent. Pour regagner la faveur du prince, le poète lui adressa une épître pleine de louanges, où il le comparait magnifiquement à son aïeul Henri IV ; et sur ce point il n'a jamais varié. C'est à l'histoire de dire si la balance de Voltaire est exacte. Mais Philippe était vraiment le prince selon son cœur, c'est-à-dire un exemple parfait du mépris pour les mœurs et pour la religion ; d'ailleurs doux et humain, au moins autant par indifférence et par dédain pour les hommes que par véritable vertu.

C'était donc jouer de malheur, pour Voltaire adolescent, que de s'être mis mal avec un prince qui fut toujours son idole. Il se hâta de réparer sa faute. Il fit parvenir au prince, par le duc de Brancas, (largement encensé pour sa part), son hommage de courtisan sans pudeur, mais sincèrement épris des vices deson héros (1).

(1) lia trouvé moyen ailleurs de renouveler l'éloge de Philippe d'Orléans.

Voici le temps de l'aimable répena\ Temps fortuné, marqué par la licence.

On la folie, agitant son grelot.

D'un pied léger parcourt toute la Franre. Où nul morti-1 ne daigne êlre dévot, nù l'on fait lout, excepté pénitence.

Le bon régei>t. de son jtalais royal, Des Voluptés donne a tuus le signal.

La Pucelif, chvM XI 11.

Ayant été présenté au Réf^ent, il redoubla ses compliments, mais cette fois en frappant incidemment sur ses anciens maîtres les jésuites, sans songer qu'il s'avilissait en calomniant odieusement,par une lâche complaisance, les mœurs de ses professeurs (1). On aimerait à croire que ces vers abominables ne sont pas de lui; mais il est difficile de se le persuader, d'autant plus que les mêmes imputations infâmes se retrouvent en vingt endroits de ses œuvres, et (]ue toutes les occasions lui sont bonnes pour charger de ces hideuses insinuations la Société qui avait élevé sa jeunesse. Telle fut son inconséquence sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres. 11 est bon qu'on en soit averti d'avance.

Rien ne pouvait réprimer la malice du démon qui l'agitait. Dans les satires qu'il écrivait à celte époque, il ne vit sans doute que des amusements, qu'il aurait été bien fâché de s'interdire; mais sa funeste espièglerie l'exposait à de nouvelles disgrâces ; car elle le rendait incapable de ménager même ce Régent, qu'il aimait tant.

La Bastille. — Il ne fut cependant pas coupable du premier méfait qui lui fut reproché après son retour de Sully. C'était une satire au sujet de la fin du dernier règne ; elle est connue sous ce titre, les J'ai vu, et se termine par ce vers :

'( J'ai vu ces maux et je n'ai pas vingt aus. »

On reconnut plus tard qu'elle était d'un poète nommé Le Brun, qui en fit l'aveu. Mais elle fut imputée au jeune Arouet. Sans examen, il se vit un beau matin

(l) Œuvres complèies, éd. Desoer, t. lli, p. C19, note.

42 VIE Di: VOLTAIRE

enlevédesondomicile et conduit àla Bastille (16mai 1717). Cette captivité lui inspira une des plus heureuses satires qu'il ait écrites, La Bastille : pièce qu'oa pourrait aisément faire accepter pour un des chefs-d'œuvre de Clément Marot, dont elle rappelle le piquant badinage.

Si le malin poète se trouvait innocent du fait dont il était accusé, il ne l'était pas à d'autres égards. Il a mené grand bruit de l'injustice qu'il subit au sujet des J'ai vu. Mais il eut aussi, dans un accès de folle bravade, l'imprudence de se vanter d'avoir écrit quelque chose contre le Régent et contre sa fille ; et il fit cette folie en présence d'un espion (1). Aussi fut-il traité fort sévèrement à la Bastille. Mais il proiita de sa captivité de onze mois pour écrire une partie de son poème de La Henriade.

Enfin sa prison fut convertie en un exil peu rigoureux ; il dut se confiner dans une propriété de son père, à Châtenay ; puis il reçut la permission de venir de temps en temps à Paris. Il put donc assister, le 18 novembre 1718, à la première représentation de son Œdipe, et jouir de sa gloire.

Le nom de voltaire. — Cependant ses malheurs n'étaient pas finis. Comme s'il eût voulu se déguiser un peu, il changea de nom, alléguant qu'il avait été trop malheureux sous celui de son père; mais peut-être aussi pour se parer d'un nom qui avait un air de noblesse, à l'imitation de tant de personnages de ces tempslà. En transposant les lettres du nom d'AROUET L. J. (le Jeune), il en fit celui de Voltaire (2), sous lequel il fut bientôt connu de tout le monde. On peut voir avec quel dédain ce travestissemeni est mentioiinf' par un

(Il Dosiioirrslcrics, La J. drV., p. l'27-l".?î». Ci) Desnoirestoru's, La J . de V.

autre liomnie plus emiclic (jue lui encore des noms et des titres, nnais qui avait le droit de s'appeler le duc de Saint-Simon (1). Voltaire affectait pourtant de penser que la vraie noblesse d'un nom est celle qu'on lui fait soi-même ; il aurait donc pu illustrer le nom de son père sans le déguiser : l'oreille seule eût moins prisé le nom d'Arouet que celui de Voltaire.

Relations suspectes, — Un bon vent paraissait alors souffler dans ses voiles. Le Régent, se l'étant fait présenter, lui accorda une gratification, la haute société le recherchait. Cependant il allait, par on ne sait quelle tentation, du côté des aventuriers. On le voit très lié avec le baron de Gôrtz, plénipotentiaire non officiel du roi de Suède Charles XII : homme à projets, dont on le soupçonna d'être le confident; et lui-même s'en est vanté plus tard (2). Le bruit se répandit que ce personnage suspect allait l'emmener en Suède. Il est possible que, dès ce moment, le jeune Voltaire ait conçu l'ambition de jouer un rôle mystérieux dans les grandes affaires de l'Europe.

Il fréquentait en même temps un banquier suisse, le baron Hoguère, sorte de Mécène et d'Amphitryon pour les gens de lettres, première ébauche des types d'hommes opulents, tels que les Helvétius, les d'Holbach, les La Popelinière, qui offrirent plus tard aux philosophes leur table et les plaisirs du luxe. Mais il était encore plus sollicité par un monde plus noble et plus digne d'un poète.

Les Villars. — Il s'était fait remarquer de la mar-

(1) Mémoires, éd. Chcrucl, t. IX, p. 221.

(2) Voir son Histoire delà Russie sous Pierre-le-Grand, 2» partie, ch. vfii. et Histoire de Charles XII, I. VIII.

quire de Villars par une espièglerie assez téméraire. A une représentation d'Œdipe^ il s'avisa d'entrer sur la scène en portant la queue delà robedu grand-prêtre. La tnaréchaie l'aperçut et voulut parler à ce singulier jeune homme. Il fut bientôt invité aux réceptions brillantes du château de Vaux, où il devint ce qu'il avait été à Sully, un ornement indispensable d'une société de gens illustres et avides d'amusements.

Liaisons galantes. — Le coeur de Voltaire. —Il s'élevait en grade. On le voit à la fois très intime favori de plusieurs dames d'un rang plus respectable que leurs mœurs. Cependant il prétendait qu'il n'était pas fait pour l'amour : « Je trouve, écrit-il, qu'il y a en moi du «< ridicule à aimer, et j'en trouverais encore davantage «« en celles qui m'aimeraient. » Il se rend justice. En dépit des séductions de son esprit et du charme de sa personne, il n'est pas fait pour les passions sérieuses. Il est né pour amuser les autres et lui-même, mais non pour s'engager dans une véritable passion, qui risquerait de lui faire perdre son temps et sa verve railleuse. Au fond il ne sera jamais qu'un libertin; de l'amour, il n'estime que le plaisir rapide, avec une liberté complète. Et c'est aussi ce qu'on pourra reconnaître dans les manifestations de son génie d'écrivain. On ne peut pas dire de lui ce queM™« de Tencin disait de Fontenelle, qu'à la place de cœur il n'avait que de la cervelle : il est passionné à sa manière, mais ses passions viennent de son esprit plus que de son cœur. Il veut jouir de tout: il sait tout goûter en imagination; mais il ne sortira jamais de lui-même; il ne saura pas ce que c'est que de vivre en autrui, ni même ce que c'est que de vivre dans une œuvre poétique ; se détacher de soi-même assez pour

y sentir remuer les personnnges qu'on évoque, n'est pas accordé à son génie léger. Il parle volontiers de sa « sensibilité » et de la « tendresse de son cœur » : en ellet il éprouve aisénnent desénootions, il a des mouvements nombreux de tendresse; mais son âme est trop partagée, la tlamme toujours allumée en lui est trop mobile, pour qu'il lui soit possible de se fixer dans un sentiment unique: c'est un feu qui court sur toutes les matières qu'il rencontre, les consume rapidement, et passe à d'autres. Cependant il a aimé ses amis très solidement : il a fait preuve de désintéressement à leur égard; mais l'amour étant par essence le sacrifice de soi, il n'a jamais pu ni voulu aller jusque-là. Des plaisirs goûtés à la hâte et un joli commerce de galanterie, étaient tout ce qu'il en voulait prendre. Au fond même, il n'a guère cru à l'existence de l'amour sérieux, pas plus qu'aux autres sentiments élevés, qui peuvent, selon les cas, faire le supplice ou la gloire de l'homme. Il se persuade (]uc toutes les femmes sont volages, comme toutes les vertus des hommes ne sont que fanfaronnade ou hypocrisie. Il veut qu'on se moque de tout ce qui peut inspirer pour la nature humaine de la considération, et qu'on ne se croie tenu à rien qu'à suivre partout l'attrait du plaisir. Il est vrai que, dans la tragédie, il professe d'autres maximes, mais c'est par tradition plus que par conviction. Il sait bien d'ailleurs qu'on n'émeut pas le public avec des passions légères, telles que sont les siennes. Aussi les héroïnes de ses premières tragédies sont conçues sur le modèle de celles de Corneille, mais il se lassera vite de ce type un peu trop classique.

Nouvel exil. — Il vivait donc dans l'enchantement de ces plaisirs, qu'il voulait goûter sans mélange de pas^sion,

lorsqu'il se vit encore une fois rendu responsable d'un méfait dontii n'était pas l'auteur. Un pamphlet en vers, d'une méchanceté affreuse, se répandit en 1719. sous le titre de Philippiques, et fit un bruit épouvantable (1). Il était dirigé contre Philippe d'Orléans, et avait pour auteur La Grange Chancel. Le coupable fut bientôt dénoncé; mais Voltaire fut d'abord soupçonné; et soit par ordre, soit par prudence, il se retira de nouveau à Sullysur- Loire (2). Puis il voyagea de château en château, sans cesser de travailler à sa Henriade et à une nouvelle tragédie d'Artémire, laquelle fut jouée le 15 février 1720.

Artémire, TRAGÉDIE. — Ce jour là, le poète mécontent du public, et peut-être aussi de sa pièce, la retira du théâtre, et n'en garda que des fragments, qu'il a introduits plus tard dans Maj'iamne.

Voltaire ET Richelieu. — C'est dans ce temps qu'il alla jouir, au magnifique château de Richelieu. enTouraine, de l'amitié de ce fameux duc, futur maréchal de France, pour lequel il a toujours professé un attachement très tendre et une admiration très complaisante.

Voltaire et Richelieu nous olîrent deux des figures les plus caractéristiques du dix-huitième siècle : l'un en personnifie le génie, l'autre la corruption. L'espèce d'amitié qui unit ces deux personnages extraordinaires, n'est pas le spectacle le moins curieux que donnent ces deux vies si longtemps prolongées, dans une société faite pour eux, et en partie par eux. Nés, à deux an-

(1) V Tout ce que lenfer peut vomir de vrai cl de faux y était exprimé dans f les plus beaux ver^, le style le plus poétique, et tout l'art et l'esprit qu'on • peut ima;;iner. NL le duc ilOrléans le sut et voulut voir re poème. . . »

Saiul-Simon. Mrmoircs, éd. ChérucI, in-12. t. XI, p. S7.

(2; Dtsiioiiestenes, p. 173, 17'.».

nées de distance, très faibles et à peine viables, à ce qu'il semblait, ils sont devenus les deux hommes les plus actifs et les plus remuants de leur siècle ; l'un a prolongé son existence jusqu'à l'âge de quatre-vingtquatre ans, l'autre de quatre-vingt-douze. Richelieu, qui n'atteignit jamais à la taille moyenne d'un homme, et n'eut jamais que la stature d'un adolescent de mine haute et fière, fut l'idole de toutes les femmes, le plus redoutable des adversaires l'épée à la main, et presque le seul général français de naissance qui ait honoré sa patrie durant ce règne rempli d'humiliations pour nos armes. Voltaire, toujours malade, et qui aime à se donner pour mourant, étonne l'imagination par une activité de plume, qu'il présente lui-même malicieusement, pour dissimuler ses coups, comme invraisemblable et impossible.

Dans sa correspondance avec Richelieu, il l'appelle son héros, non pas seulement par une juste admiration pour les vrais titres de gloire du maréchal, mais aussi parce qu'il trouve en lui le héros selon son cœur, un de ces hommes rares qui allient la vaillance avec la vie de plaisir, et qui sont capables d'enlever la palme à la fois dans la débauche et dans les actions glorieuses. Il lui applique encore le nom d'Alcibiade, parce qu'il reconnaît en lui le double caractère de ce favori de la démocratie athénienne, qui enchanta ses concitoyens en perdant la république. Non pas que Voltaire croie de tels personnages funestes : tant s'en faut ; c'est l'idéal qu'il propose à la noblesse française : la journée même de Rosbach ne lui apprendra pas qu'on ne fonde pas la puissance d'une nation sur la dissipation et le plaisir. Après tout, il se soucie bien de ce qu'on appelle vulgai-

48 VIE I)i: VOLTAIUK

rcment héroïsme ! Le vrai héros, selon lui, est l'homme qui se moque de l'opinion publique et des préjugés contraires aux plaisirs, qui donne à sa personnalité toute l'extension dont elle est capable, brave tous les danj^ers et en sort victorieux, méprise les hommes, les éblouit et les domine. Aussi met-il le duc de Richelieu bien au-dessus de son oncle, le célèbre cardinal (1), parce qu'il est plus aimable que l'ancien évèque de Luçon. Que ce héros ait notablement contribué par ses vices à déconsidérer l'ancienne monarchie, c'est ce que Voltaire n'avait certes pas prévu ; et quiconque eût essayé de le lui faire entendre, lui eût paru le plus pédant et et le plus sot des hommes.

Avancement de la. Heniiiade. — En l'année 17'20, ce seigneur n'était célèbre encore que par des bonnes fortunes invraisemblables, par des offenses redoublées au Régent, et par un projet de trahison dans la fameuse conspiration de Cellamare. Le duc de Richelieu et son château princier ne retinrent pas longtemps le jeune poète, passionnément appliqué à sa grande œuvre de la llenriade, ou de la Ligue.

11 porta encore pendant plusieurs mois, de château en château, son poème inachevé. Il en communiquait luimême à ses hôtes les parties déjà écrites, ou les faisait lire par son ami Thiériot, dans toutes les sociétés qui se piquaient de goût pour la poésie. La réputation de son poème grandissait avec l'œuvre elle-même : les enthousiastes s'écriaient déjà, comme au temps de Virgile et de VEni'ide naissante :

Nescio quid wajiis iiascHur Iliaili.

\) E|iilrc a M. le duc ilc HicluliCU, .v«/ la viisr de Mahvn. 175U.

LA JEUNESSE DE VOLTAIIlE 49

C'est donc avac le titre anticipé do nouvel Ilornùrc et de nouveau Virgile que le poète retourna au château de Sully, où il n'était plus en exil (1721). Là, parmi d'autres divertissenaents d'apparence plus nnondaine, on s'occupait d'astronomie, parce que Fontenelle avait mis les astres à la mode par son livre de la Pluralité des Mondes. On observait le ciel avec des lorgnettes d'opéra, on dissertait sur des phénomènes qui paraissaient étranges, et l'on interrogeait en vers l'astronome en titre des dames. Fontenelle répondait très agréablement, dans le même langage, à ces observateurs novices. Plaisirs variés, mœurs faciles, avec un peu de teinture scientifique répandue dans des poésies badines; philosophie anacréontique, beaucoup plus que platonique : tel est en raccourci le tableau de cette vie seigneuriale, où Voltaire jouait évidemment le premier rôle, au milieu d'une société de gens fort titrés. Il s'accoutumait ainsi à vivre avec les gentilshommes, à les imiter, à les flatter, et à les mépriser au fond de son cœur.

Mort DE Chaulieu. — Une succession semblait lui échoir en ce moment, par la mort de Chaulieu (1), dont il retrouvait la trace dans tous les lieux où il était luimême attiré. Il sut prendre le rôle du poète épicurien, sans s'y asservir. La souplesse et la fertilité prodigieuse de son génie lui permirent d'enchanter ce monde de désœuvrés par des poésies badines et légères, sans renoncer aux ambitions plus élevées de son esprit, ni se distraire du grand rôle pour lequel il se sentait né.

Voltaire et Bolingbroke. — Son premier maître, dans le genre de philosophie qu'il a professé toute sa

(l) 27 juin 1720.

vie, fut sans doute le fameux lord Bolinf^broke (Henri Saint-John). Cet homme d'État, que les crises pohtiques de l'Angleterre avaient d'abord porté très jeune au pouvoir, puis réduit à l'exil, se plaisait, dans ses temps de disgrâce, à demeurer en France, où il finit par s'arranger une résidence favorite au château de la Source, en Anjou. Il vivait là, en compagnie de la veuve du marquis de Villette, qu'il épousa quand il fut luimême devenu veuf.

Il n'y a qu'une voix sur les talents de ce seigneuranglais, qui se donna entièrement et hardiment aux idées des libres-penseurs de son pays, et qui professait la plus profonde incrédulité en matière de religion.

Le jeune Arouet lui fut sans doute présenté par la famille de M"» de Tencin, dont un des neveux, le comte d'Argental, demeura toute sa vie l'ami le plus dévoué et le plus écouté de Voltaire. Une famille si spirituelle, si lettrée, et d'ailleurs si affranchie de toutes croyances, convenait à merveille au grand seigneur anglais, ainsi que Voltaire lui-même. Après le succès de sa tragédie d'OEdipc, hautement appréciée de lord Bolingbroke, le jeune poète fut accueilli gracieusement par lui et par la marquise de Villette.

« J'ai trouvé, écrit-il, (1) dans cet illustre Anglais, « toute l'érudition de son pays, et toute la politesse du « nôtre. Je n'ai jamais entendu parler notre langue « avec plus d'énergie et de justesse. Cet homme, qui a « été toute sa vie plongé dans les plaisirs et dans les « atîaires, a trouvé le moyen de tout apprendre et de € tout rclctiii'. »

(l) A Thiériol, 2 janvier 1722.

La Ilenriade. — Ce qui augmentait encore son admiration pour Milord et pour la marquise de Villette, c'est qu'ils avaient été tous deux « infiniment satisfaits • de son poème. « Dans l'enthousiasme de l'approbation .

< dit-il, ils le mettaient au-dessus de tous les ouvrages « de poésie qui ont paru en France, mais je sais ce que '« je dois rabattre de ces louanges outrées. Je vais passer « trois mois à en mériter une partie. Il me paraît qu'à « force de corriger, l'ouvrage prend enfin une forme « raisonnable. »

En effet le poème de la Ligue avançait. Mettant tous les conseils à profit, l'auteur concevait les plus légitimes espérances, et préparait d'avance le succès de son ouvrage avec une industrie où personne ne le surpassera jamais. Il faisait sa cour à tous les arbitres de la renommée.

Il ne manquait même pas d'adresser ses compliments les plus flatteurs au poète exilé, J.-B. Rousseau, qu'il n'a pas toujours traité avec tant de respect (1).

Voltaire et J.-B. Rousseau. — « Monsieur le baron « de Breteuil m'a appris, monsieur, que vous vous inté- « ressiez encore un peu à moi, et que le poème do

< Henri IV ne vous est pas indifierent ; j'ai reçu ces « marques de votre souvenir avec la joie d'un disciple « tendrement attaché à son maître. Mon estime pour e vous et le besoin que j'ai des conseils d'un homme « seul capable d'en donner de bons en poésie, m'ont « déterminé à vous envoyer un plan, que je viens de « faire à la hâte, de mon ouvrage : vous y trouverez « je crois, les règles du poème épique observées. >>

(1) Lettre du 23 janvier 1722.

Il lui CQvoie en effet ce plan ; mais il a quelque chose de plus à lui dire :

« Si tout cela est soutenu de cette force et de cette t beauté continue de la diction, dont lusage était perdu • en France sans vous, je me tiatte que vous ne me « désavouerez pas pour votre disciple. »

« Je ne me suis point caché de l'envie que j'ai d'aller f moi-même consulter mon oracle. On allait autrefois < de plus loin au temple d'Apollon, et sûrement on n'en « revenait point si content que je le serai de votre cora- « merce. »

On verra bientôt ce qui en advint.

Voltaire fît annoncer publiquement son poème, et le mit par avance en souscription dans toutes les bonnes librairies de France et de l'étranger. En même temps il le faisait recommander par J.-B. Rousseau à l'attention du prince Eugène, regardé alors comme le plus grand homme de l'Europe. Voltaire a soin d'ajouter qu'il le compare « aux plus grands hommes de l'antiquité. > Mais pour ne pas rendre jaloux son protecteur, le maréchal de Villars, il insère ces vers dans son poème :

Regardez dans Deiiain l'audacieux Villars Disputant le tonnerre à l'aigle des Césars, Arbitre de la paix, que la victoire amène, Digne appui de son roi, digne rival d'Eugène.

On ne peut blâmer un poète épique de rendre hommage aux grands hommes de son temps ; mais Voltaire aurait bien fait de ne pas reprocher si souvent à Virgile et à Horace les éloges qu'ils ont adressés à Auguste :

On se voit d'un autre œil qu'on no voit son prochain (l).

(1; La Foutaioo.

Il croit que lui seul sait donner une louange juste et bien placée.

Voltaire et le Cardinal Dubois.— Mais compte- t-il dans ce nombre celles qu'il a prodiguées au fameux cardinal Dubois? Dans une Épître 'à ce premier ministre (17r.)),il le placebien au dessus du cardinal de Richelieu : car il ne lui coûte rien de sacrifier le grand ministre de Louis XIII au ministre régnant :

Poursuis : de Richelieu mérite encor l'envie.

Il se réserve de dire à Dubois ses vérités quand il sera mort. En effet, il ne l'a pas épargné dans VHistoire du Parlement de Paris (1). Mais là aussi, il a expliqué les raisons de son faible pour cet étrange personnage : « C'était « un de ces philosophes dégagés des préjugés, élevé « danssa jeunesse auprès delafameuseNinon deLenclos. € Il y parut bien à sa mort. »

En effet, ce cardinal-archevêque trouva moyen de mourir sans sacrements, comme il s'en était fait fort. Ajoutons que le poète s'intriguait auprès du cardinal Dubois, et s'offrait à lui rendre des services politiques d'un caractère qui ne conviendrait sans doute pas à tous lespoètes. Il avait déterré un juif, nommé Salomon Lévi, espion de profession ; et il se flattait, par le moyen de ce personnage, de pouvoir faire quelque chose à Vienne, où il était déjà en correspondance avec le prince Eugène par l'entremise deJ.-B. Rousseau. La mission pour laquelle il s'offrait prouve qu'il n'était pas fier, pourvu qu'on lui donnât l'occasion de se mêler d'intrigues diplomatiques. (2) Mais ses avances n'eurent aucun succès ;

(1^ Ch.LÏTI.

^2) Desnoiresterres, p. 215.

il dut se borner à la diplomatie relative à son poème épique.

La dédicace de la Henriade. — Il songea d'abord à dédier sa Henriade à lord Bolingbroke, puis il pensa au roi Louis XV en personne. Il rédigea à cette intention une dédicace qui ne fut jamais imprimée, mais qu'on a heureusement retrouvée en manuscrit. Il y faisait la leçon au jeune roi « avec la fermeté d'un citoyen », disent ses panégyristes: il serait plus juste de dire,avecla présomption d'un étourdi. Au moment où le Parlement de Paris venait d'être exilé pour sa résistance à la cour dans l'affaire de la bulle Unigenilus, Voltaire prenait visiblement contre le roi le parti du Parlement. Ce n'était peut-être pas la place, dans une dédicace ; et sans doute il s'en aperçut : le hardi citoyen se contenta de renoncer à son hommage ; et il transporta ses louanges au roi et à la reine d'Angleterre. Il ne faut pas s'étonner si Louis XV ne goûta jamais cet esprit frondeur, dont on pourrait vanter la noble indépendance, s'il n'avait pas flagorné l'abbé Friponncau. (c'est ainsi qu'il nommait le cardinal Dubois), et bien d'autres personnages peu dignes de l'admiration d'un citoyen.

Multitude d'affaires. — Il était emporté par un tourbillon de plaisirs, de travau.\ et d'affaires. Il courait de château en château, il prenait les eaux à Forges avec le duc de Richelieu; il se partageait entre deux (lames peu sévères, la marquise de Mimeure et la présidente de Dernières ; il préparait à Rouen, avec ses amis Cideville et Formont, l'impression de son poème ; il multipliait et variait les annonces de ce grand ouvrage, provoquait des souscriptions, mettait des gra-

vears en mouvement, piquait et stimulait son agent Thiériot, tout en lui cherchant un bon emploi : on aurait dit qu'il avait plusieurs âmes en un seul corps (1). Mais en môme temps il poursuivait un procès pour une affaire personnelle des moins agréables.

Le Pont de Sèvres. — Ayant découvert l'auteur de la dénonciation qui l'avait fait emprisonner à la Bastille, et l'ayant rencontré à Versailles, il l'insulta bravement, C'était un capitaine, nommé Beauregard, employé par le ministre de la guerre. Le Blanc, dans de vilaines affaires. L'espion attendit son heure. Il dressa un guetapens à son ennemi sur le pont de Sèvres : là, il arrêta sa chaise, le força de descendre, le bàtonna et le marqua au visage (juillet 1722) (2). Bûtonner un poète, c'était, dans ce temps-là, une affaire qui ne tirait pas à conséquence. Mais Voltaire n'était pas homme à dévorer une injure. Il cria bien fort à l'assassinat, et intenta à son assassin un procès criminel au Châtelet. Pendant plusieurs mois, on le voit occupé de sa vengeance. Non content de la réparation qu'ildemandait aux tribunaux, il chercha son homme sur les bords de La Loire, espérant le punir lui même, t aidé du secours de ses amis (3). » Enfin Beauregard fut arrêté et jugé; mais en dépit de tous les efforts de la victime, l'affaire fut terminée moyennant une indemnité en argent. C'est tout ce que put obtenir l'honneur blessé d'un poète.

Voyage en Belgique. — Toutes ces affaires ne l'empêchaient pas de poursuivre un voyage à l'étranger, en

(1) Voir sa correspondauce en 1722.

(21 Desnoiresterrcs, La J . de VuUairc, p. 217, 218.

(3) Lettre à Thiériot, du 11 septembre 1722.

gracieuse compagnie, c'est-à-dire avec M^e de Rupelraonde, qu'il conduisait (ou suivait) aux Pays-Bas. Il était presque toujours, à cette époque, plus ou moint^ en naénage avec quelque dame, sans qu'on puisse dire à quel titre il leur était attaché. Celle-ci était la fille d'un maréchal de France, et veuve d'un seigneur de Llandre.

Les deux voyageurs s'arrêtèrent en passant à Cambrai, où Dubois, comme on sait, s'était fait donner l'ancien siège épiscopal de Fénelon, au grand scandale des gens à préjugés, dont Voltaire, comme on sait, n'était pas.

Là se tenait, en ce moment, un congrès européen, dont la principale occupation, au dire du spirituel voyageur, était de boire à la santé de l'empereur ou d'autres souverains. « Au reste, écrit-il au cardinal, pert sonne n'attend ici votre Eminence, on ne pense pas « que vous quittiez le Palais-Royal pour venir visiter « vos ouailles :

Donnez, donnez plutôt des exemples aux rois. Unissez à jamais l'esprit à la prudence ; Qu'on publie en tous lieux vos grandes actions.

Faites-vous bt'uir de la France, Sans donner à Cambrai des bénédictions.

Pour distraire ce congrès, qui ne faisait rien, on lui donna des représentations dramatiques ; et Voltaire eut le plaisir de voir jouer son Œdipe devant les ambassadeurs, mais avec la parodie de Dominique.

Demain, {écrit-tl),on joue et la pièce et l'auteur.

HpUrr à Uranie. — Les deux voj'ageurs devaient se rendre à la Haye. Mais Voltaire voulut auparavant aller à Bruxelles, où il avait annoncé sa visite à J.-B.

Rousseau. Chemin faisant, on parlait de philosophie : le poète apprenait à sa compagne à se défaire de toute croyance religieuse; et de ces conversations sortit la fameuse Épître à Julie (ou à Uranie), ou le Pour el le Contre.

Tu veux donc, belle Uranie.

Qu'érigé par ton ordre en Lucrèce nouveau,

Devant toi, d'une main hardie, Aux superstitions j'arrache le bandeau...

Cette pièce fut, dit Condorcet (1), «« le premier monu- « nument de sa liberté de penser, comme de son talent « pour traiter en vers et rendre populaires les questions « de métaphysique et de morale. >» Ce fut en effet son premier défi éclatant à toute religion positive. L'auteur n'y manquait pas d'ailleurs de franchise : après avoir écarté, par une argumentation énergique, toutes les croyances fondées sur l'Ancien ou sur le Nouveau Testament, il conclut son réquisitoire en s'adressant en ces termes à son Dieu :

Je ne suis pas chrétien, mais c'est pour t'aimer mieux.

Voilà le déisme hautement annoncé. Mais le hardi philosophe n'osa pas publier cet audacieux manifeste ; il le fit paraître douze ans plus tard, en 1734, comme un ouvrage posthume de l'abbé de Chaulieu. C'est donc aussi le premier exemple important de ses supercheries littéraires. A cette époque, Chaulieu n'avait plus rien à craindre de personne ; et il n'y avait pas de danger qu'il réclamât.

\tEpUre à Uranie n'était pas faite pour mettre l'au-

leur en bons termes avec J.-B. Rousseau, revenu alors à la dévotion, « par hypocrisie >, disent sans hésitation les philosophes du siècle, à la suite de Voltaire. Ces juges-là ne doutent jamais en pareille affaire : quiconque n'est pas leur disciple, ne peut être qu'un fourbe. Pour nous qui n'avons pas, comme eux, le don de deviner les consciences, nous nous gardons bien de nous prononcer sur les sentiments secrets de J.-B. Rousseau.

Voltaire et J.-B. Rousseau en Belgique. — Les deux poètes se rencontrèrent à Bruxelles, et tout d'abord se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, un peu à l'étourdie : car de la première rencontre jaillirent des étincelles ; et voilà la guerre allumée. Condorcet, qui se fait un devoir de toujours louer Voltaire, comme les moines louent le Saint, patron de leur communauté, écrit à ce propos : « Rousseau se déchaîna contre Voltaire, qui ne répondit qu'après quinze ans de patience .» Nous avons peine à trouver le compte de ces quinze ans (1). Mais assurément, pendant près de cinquante

(1) Pour les personnes qui s'iiuéri'sseront à ces menues questions d'histoire litti'rairc, nous ferons reinar(iucr qu'en 173-2, (dix ans après*, dans le Tcmplt' du nuiil, Voliaire malmenait fi»rt le poète eiilé ; qu'en 17X3. dans l'K|iilre Sur la Calomnie ;i Mme la marquise du Cliâielel, il insérail ces vers

Ce vieux rimeur. couvert (rijjnominies,

Organe impur de tant de calumnit-s,

Cet ennemi du public oulrai;é.

Puni sans -esse, et jamais corrigé.

Ce vil Kiilus.quc jadis voire père

A. |)ar pi lié. tiié de la misère.

Kl qui bientôt, serpent envenimé.

Piqua le sein qui l'avait ranimé, etc, etc.

Voir encore le troisième /)i«roMr.v sur l' Homme, de l'Envie, 1734 ; la Vie de M . J .-H. Hausseuu, \';\6 ; le Culalogue des Ecrirain» du Siècle de Louis .\7 1', arl. la Molle : l'Elonc de M. de Crcl'illoii, u propos iV Electre {Il d^i ; et une niultiludo d'autres passades. Li rancune de Voltaire pouvait n'éclater pas tout de suite, mais elle ne s'éteii^nail jamais.

ans, en vers et en prose, il s'est vengé de ce vil liufus, même quand personne ne songeait plus ù lui.

Quoi qu'il en soit, Voltaire ayant communiqué à Rousseau son Epître à Ju/ic, celui-ci s'en montra scandalisé.

Après avoir lu le manuscrit de la Henriade, Rousseau représenta à l'auteur qu'il avait tort de « s'em- « porter à tout propos contre TP^glise romaine, le pape, « les prêtres séculiers et réguliers, et enfin contre tous « les gouvernements ecclésiastiques et politiques ; le « priant de songer qu'un poème épique ne doit pas être « traité comme une satire, et que c'est le style de Vir- « gile qu'on doit s'y proposer pour modèle, et non celui « de Juvénal. » L'avis était peut-être bon à écouter, s'il fut réellement donné (1) ; mais apparemment il ne plut pas. C'était conseiller à l'auteur de retrancher de son poème ce qui, à ses yeux, en faisait le principal attrait.

Des picoteries furent échangées entre les deux poètes sur leurs œuvres respectives. Les faits ont été racontés, par l'un et par l'autre, de façon qu'il est diflicile de deviner duquel des deux on doit le plus se défier.

Il est certain d'ailleurs que Voltaire ne se fit pas, en Belgique, une bonne réputation pour les sentiments religieux.

De Belgique, il se rendit à la Haye, où il prit ses arrangements avec un libraire pour la publication de son poème : c'est à cet éditeur que les souscriptions devaient être adressées.

SÉJOUR EN Hollande. — Notre voyageur fut enchanté d'Amsterdam, ville où, dit-il, « de cinq cent mille

(l) Desnoiresterrt's, J. de V., p, 237.

hommes, il n'y en a pas an d'oisif, pas un pauvre, pas un petit-maître, pas un insolent. » Le tableau est à faire pleurer de tendresse. Mais Voltaire y songe-t-il? Que ferait-il au milieu d'un tel peuple ?Il y avait sans doute des heures où il s'imaginait qu'il eût aimé à vivre chez une nation très sérieuse, et à sV faire la réputation du plus profond des philosophes, mais à condition qu'on y sût goûter les plaisirs et la plaisanterie comme on les goûtait en France. Il ne trouvait pas souvent ses compatriotes dignes de la solidité de son génie. Mais nous ne croyons pas qu'il ait fait à la frivolité française autant de sacrifices qu'il se l'imagine. Quelqu'un s'est-il jamais représenté Voltaire sous la figure d'un sage qui, dans un banquet, verse l'ivresse à des débauchés qu'il méprise ? Croira qui voudra que Voltaire fut malgré lui le serviteur de la folie d'autrui.

Il est vrai qu'il était apte à prendre toutes les figures et à jouer tous les rôles, à l'exemple d'Aristippe :

Ovinis Aristippiim decuit color, cl status et res. (Horace).

Mais il préférait à la ville sérieuse d'Amsterdam celle

de la Haye, où, dit-il, il y a plus de magnificence et plus

de société par le concours des ambassadeurs. « Je pas-

« se, ajoute-t-il, ma vie entre le travail et le plaisir, et

« je vis ainsi à la hollandaise et à la française (1) ».

Celaétait bon pour quelques jours ; mais s'il avait dû demeurer en Hollande, combien aurait-il regretté Paris et ce monde dissipé, dont il pensait pouvoir se passer, mais qui n'en était pas moins son véritable élément ?

De retour en France, à la fin de l'année 17.?'2, il se montre encore à Ussé, puis à la Source, reprenant la

1) L. » ThiiTiol, 7 oct. 17-22.

délicieuse vie de cliciteaux, mais surtout préoccupé de la publication de son grand poème.

La Henriade interdite. — Il s'était flatté de l'espoir de le faire paraître en France avec privilège. Mais à la fin de cette année, il apprit que le privilège lui serait refusé. On en peut deviner la raison en se rappelant les avis que J.-B. Rousseau lui avait donnés. Ce refus d'autoriser la publication de la Henriade déconcertait sescombinaisons.

Là-dessus, il prend sa résolution : il renonce aux arrangements conclus avec son libraire, et entreprend de faire imprimer son ouvrage en secret à Rouen, d'où il ne serait pas très diflicile de l'introduire à Paris, il avait des intelligences dans le parlement de Rouen : un conseiller, M. de Cideville, lui était entièrement dévoué ; le président de Bernières possédait une belle propriété à La Rivière-Bourdet, près de la capitale de la Normandie. Là, Voltaire était comme de la maison, et son ami Thiériot ne quittait guère cette résidence : rien n'était donc plus aisé que de surveiller l'impression faite à Rouen.

C'est ainsi que cet ouvrage, qui devait bientôt être vanté comme le chef-d'œuvre du siècle, ne vit le jour que par une sorte de complot, et en dépit de la mauvaise volonté du gouvernement de la France (1723). Par son humeur satirique, l'auteur, faisant de son épopée une sorte de machine de guerre contre les pouvoirs religieux, provoquait en eux des défiances qui n'étaient pas sans fondement.

On peut, à ce propos, s'étonner que Voltaire n'ait pas prévu le ressentiment de certaines puissances, qu'il se

plaisait à marquer de ses vers comme de coups de fouet. Le clergé surtout et l'Église de Rome étaient l'objet de ses fréquentes attaques. La justice oblige à reconnaître qu'il ne prétendait flétrir que des choses réellement odieuses, le fanatisme, la superstition, des fureurs sanguinaires, des trahisons, des massacres, etc.. dont la religion, au seizième siècle, avait été le prétexte. Mais, c'était bien de parti pris qu'il mettait toutes ces horreurs au compte du catholicisme; il n'avait pas voulu qu'on pût s'y tromper, et il aurait été désolé qu'on ne saisît pas son intention. Ce dessein était assez intelligible, et, par malheur, l'auteur se trouvait déjà suspect. C'était lui qu'on redoutait plutôt que son poème.

Il afl'ectait pourtant, dès le commencement de son ouvrage, d'être un bon croyant et un zélé royaliste. Mais jusqu'où ne va pas la clairvoyance de ceux qui cherchent des motifs d'accusation? Ils découvrirent, dans la Henriade, des hérésies, auxquelles l'auteur n'avait certainement pas songé. Il se vit publiquement accusé de jansénisme, lui qui ne haïssait rien tant que les jansénistes (1). Les courtisans lui reprochèrent de montrer peu de faveur pour la royauté, qu'il avait glorifiée, o: de traiter trop avantageusement les réformés et en particulier l'amiral de Coligny.

Voltaire et les pouvoirs. — Quehiue ridicules que fussent ces reproches, ils ne faisaient que déguiser les raisons pour lesquelles le poème fut condamné à ne pas voir le jour. Les pouvoirs menacés par les idées nouvelles pressentirent, dans cette philosophie encore enveloppée, des dangers plus redoutables peut-être que les

vl) DcsiKtircsIcrrcs, LaJ. de T., p. 300.

troubles religieux et civils du seizième siècle ; et en cela ils ne se trompaient pas.

Si Voltaire a souvent éprouvé la défiance des i)uissances politiques et religieuses, il se faisait un malin plaisir et comme un devoir de les harceler; et ce ne sont pas des œuvres inolfensives qu'elles es.sayèrent, vainement d'ailleurs, d'arrêter à leur naissance. Mais Voltaire, ne se persuada jarnais qu'un pouvoir attaqué eût le droit de se défendre ; il s'indigna des tracasseries qu'il subit et des obstacles qu'il ren(;ontra, comme de violences inattendues et injustifiables. Il se réjouissait de blesser, et ne s'attendait point à des représailles, jusqu'à ce que l'expérience l'eût bien instruit à ce sujet. Kncore ne le corrjgea-t-elle nullement : elle ne fit que le rendre plus rancunier, plus entreprenant, plus ingénieux à se dérober.

La critique littéraire du temps. — Il n'avait pas affaire seulement aux pouvoirs politiques et religieux. Sa gloire encore jeune excitait déjà l'envie. Il le sentait au ton de la critique des journaux littéraires; il l'éprouvait môme au théâtre de la Foire. Sa tragédie d'Ar- \j témire, quoique abandonnée par lui, donnait matière à des scènes de parodie dans la farce de Piron, Arlequin- Deucalion. qui fit assez grand bruit (1). Voltaire en fut très piqué.

Voltaire et Piron. — Comme le poète bourguignon était bien vu d'une des grandes amies de Voltaire, la marquise de Mimeure, tous deux se rencontrèrent clu z elle. Ij*entrevue ne fut rien moins qu'amicale. C'est sans doute la première fois que ces deux grands moqueurs

(1) Dcsnoircstcrres, page 250,

se mesurèrent dans une joute de paroles. Mais en ce genre d'escrime, Voltaire lui-même n'était pas de force à faire rendre les armes à Piron. Si Ton en croit les anecdotes du temps,ce serait lui qui aurait été cloué sur place, et plus d'une fois, par son antagoniste. L'homme de Beaune avait l'avantage de conserver sa bonne humeur dans la lutte, tandis que l'auteur d^Œdipe enlrnit vraiment en colère, comme un homme dépité de perdre la partie, ou comme un grand seigneur qui se sent bravé par un homme de basse condition.

Voltaire et la critique littéraire. — En vain Voltaire se donnait l'air de mépriser toutes les attaques des critiques et des plaisants: « Je pardonne volontiers, écri- « vait-il ( ! ), aux gredins d'auteurs de ces tri velinades ; c'est « leur métier, il faut quechacun fasse le sien: le mien est « de les mépriser. » Le vrai est que jamais auteur ne fut plus sensible que lui aux moindres piqûres. La critique la plus innocente l'exaspérail ; il aurait voulu pouvoir envoyer aux galères tout journaliste qui signalait quelque défaut, même évident, en un seul de ses ouvrages. N'ayant pas ce pouvoir, il leur dressa du moins un pilori dans ses vers et dans sa prose, et les exposa ainsi aux insultes du public.

L'abbé Desfoxtaines. — On songe ici tout d'abord à l'abbé Desfontaines. Voltaire commença par être au nombre des amis de ce singulier personnage, qu'il a depuis voué à l'infamie avec acharnement. Ancien élève des jésuites, ancien professeur dans la célèbre Société, dont Voltaire avait été l'élève ; devenu curé d'une paroisse de Normandie, l'abbé Guyot-Uesfontaines, après

(1) L. àThiériol, 3 janvier 1723

quelques essais malheureux dans la poésie, se livra à la profession de critique littéraire. Il fut admis parmi les principaux auteurs du Journal des Savants^ reconstitué en 1724. C'est alors qu'il se vit accusé d'un égarement honteux, d'un attentat aux mœurs, qui pouvait, selon la jurisprudence cruelle du temps, entraîner même la peine du feu. En attendant, il fut enfermé à Bicêtre. Voltaire l'avait rencontré à LaRivière-Bourdet,chez la présidente de Dernières, où l'abbé s'était fait un ami de Thiériot. Toute la maison de la présidente s'intéressait fort au captif. Là dessus, le poète entre généreusement en campagne, sollicite ses puissants protecteurs, obtient l'élargissement de l'abbé, puis la conversion de sa prison en exil, puis enfin la liberté de revenir à Paris. Desfontaines était-il réellement coupable des faits et des vices qui lui étaient imputés? Si Voltaire ne l'en a pas cru coupable, pourquoi l'en a-t-il chargé obstinément dans vingt endroits de ses écrits ? S'il l'a cru coupable, pourquoi s'est-il tant employé à servir de son crédit un homme aussi méprisable? (1) Probablement, l'instinct d'humanité qui était en lui l'intéressa d'abord à la conservation d'un homme menacé du supplice le plus atroce. Ou bien encore, il a compté sur les bons offices d'un journaliste qui lui serait si fort obligé ; et trompé dans son attente, furieux de sa déconvenue, il s'est vengé à outrance d'un ingrat. Car Desfontaines ne saurait, en aucun cas, échapper au reproche d'ingrati-

(1) Dans une lettre intime adressée k Gideville (20 septembre 1735), il écrit ceci : < Je me repens bien de l'avoir tiré de Bicétre, et de lui avoir sauvé la « (irève. Il vaut mieux après tout brùlt-r un prêtre que d'ennuyer le publia, vc opoi'let aliquem mûri pro populo. Si je l'avais laissé cuire, j'aurais fparprné <-< au public bien des sottises. » Voilà, il faut l'avouer, de méchantes plaisanteries.

MK UE VOLTAIKE. — T. 1. 5

tude(l), puisqu'il a traité avec malveillance son bienfaiteur. Et celui-ci l'a payé de ses mauvais procédés avec usure (2).

Voltaire eut donc le malheur de s'attirer des ennemis de diverses sortes, et ce ce fut pas toujours par sa faute. Cette nuée de critiques malveillants, qui bourdonnaient sans cesse à ses oreilles, l'irrita au point de lui faire perdre le sens du juste et de l'injuste, du vrai et du faux.

Editions de la Henriade. — L'un des premiers torts de l'abbé Desfontaines envers l'auteur de la Henriade, fut de publier une mauvaise édition de ce poème, où il se permit de glisser de méchants vers de sa façon. Voilà ungenrede méfait dont Voltaireeutsouventàseplaindre. mais dont aussi sut-il tirer un avantage imprévu. Comme il se plaignait à grand bruit des interpolations impertinentes que des éditeurs introduisaient dans ses ouvrages, il s'avisa de porter à leur compte indistinctement tout ce qui pouvait le compromettre dans ses écrits publiés, et de désavouer pêle-mêle tout ce qui venait de lui et des autres; si bien qu'on n'oserait, dans certains cas, prononcer si ce qu'il désavoue hautement n'est pas bel et bien de sa propre main : car on peut s'assurer, par de nombreux exemples, qu'il reniait souvent en public des écrits dont il se vantait dans l'intimité. Cette observation doit faire hésiter parfois un éditeur sur des questions d'authenticité : avec Voltaire, on peut toujours craindre d'être dupe, si l'on accepte simplement son témoignage.

(1) Il paraît rcrlain qu'il écrivit, avant niômo de sortir de Birêlre, un pauipliicl coiitrtî VoUairt', (luil lut à Thicriot, en 1725. à La Riviôrc-Bourdi-t.

(2) Voir Charles Nisaid. Les Knnemts de Vollaire ;cl Dcsnoircsterro La Jeunesse de V., (p. 321, suiv.)

La publication de la Uenriade présente donc une partie des singularités qui caractérisent les rapports de ce grand écrivain avec le public. La connaissance qu'on a de sa vie provoque des doutes, qui ne se présenteraient pas à l'esprit, s'il s'agissait de tout autre auteur.

Succès de la Henriade. — L'impression de la Henriadr, poursuivie à Rouen, par les soins de Thiériot, était achevée au mois de juin 1723. Il ne s'agissait plus que d'introduire l'édition à Paris et de la distribuer. Là encore on usa de stratagèmes ingénieux. Le mystère augmenta l'avidité du public, et le succès de l'ouvrage fut prodigieux. Ecoutons le témoignage un peu déclamatoire d'un juge qui n'est pas habituellement trop bienveillant, Mathieu Marais :

• C'est un ouvrage merveilleux, un chef-d'œuvre d'es- « prit, beau comme Virgile : et voilà notre langue en « possession d'un poème épique... Senèques et Lucains « de notre temps, apprenez à penser dans ce poème « merveilleux, qui fait la gloire de notre nation et votre « honte (1). »

La France possède enfin son poème épique ! Voilà le cri du temps. Il n'est donc plus permis de répéter l'oracle injurieux de M. de Malezieu, qui prétendait que « les Français n'ont pas la tête épique (2) ». Voltaire, selon le jugement des contemporains, a prouvé le contraire; d'un seul coup, encore très jeune, il a égalé Virgile, et mis notre poésie sur le pied de ce qu'il y a de plus grand dans l'antiquité.

Notons que cet enthousiasme a duré près d'un siècle;

(1) Apiid Dcsnoircsierrcs, p. 298.

Page 1