Voltaire. Essai sur la Poésie épique, Conclusion
in;illjeureusement, dans le nôtre, on est étrangement lelroidi à l'égard de ce prétendu chef-d'œuvre de l'esprit humain : nous essaierons plus loin d'exphquer pourquoi.
Voltaire se trouvait donc, avant l'âge de trente ans, (le pair avec les plus grands génies de tous les temps. Mais les plus beaux succès n'étaient pas capables d'étourdir son jugement : ils ne faisaient que stimuler son insatiable désir de gloire et son extraordinaire fécondité.
Mariamne, tragédie. — Le 6 mai 1724, il faisait représenter à la Comédie française sa tragédie de Mariamne. Un mauvais jeu de mots d'un plaisant du parterre, « La reine boit », lancé au moment où Mariamne est forcée (le prendre le poison présenté par l'ordre de son époux llérode, fit tomber une pièce qui renfermait pourtant des parties très pathétiques. Voltaire a toujours gardé rancune au public de cette sotte aventure. Mais sachant déjà quel cas on doit faire des caprices de la multitude, il se mit à remanier sa pièce avec un zèle infatigable, comptant la faire reparaître plus tard.
Danger de mort. — Sa santé cependant était toujours très mauvaise, et il prenait l'habitude, dans ses lettres, de se donner pour mourant. Ne nous alarmons pas trop, il vivra ainsi quatre-vingt-quatre ans, toujours moribond, si l'on veut l'en croire.
L'année précédente (1723), il s'était vraiment cru près de succomber à la petite vérole, au château de Maisons, chez son ami le président de ce nom. Il se confessa auprès du curé de Maisons, et fit son testament, t]ui dit-il, ne fut pas long. Après cela, il attendit
la mort « avec assez de tranquillité, non toutefois sans « regretter de n'avoir pas mis la dernière main à son « poème et à Mariamne, ni sans être un peu fâché de < quitter ses amis de si bonne heure (I) ». 11 attribue sa guérison uniquement aux soins très intelligents et à la méthode hardie du médecin Gcrvasi ; il se plaît à raisonner lui-même sur la maladie et le traitement, en homme qui veut faire profiter ses semblables de ses expériences.
Enfin, se trouvant à peu près guéri, il se fit transporter à Paris le l^r décembre. Mais à peine eut-il quitté le château, que le feu prit dans la chambre qu'il venait d'abandonner, et ensuite dans une partie de cette somptueuse demeure. Il en conçut un tel chagrin, qu'il en retomba malade.
Il ne se déprenait pas de son goût pour habiter dans la maison de quelqu'un de ses amis. Il élut domicile chez la présidente de Dernières, dans un appartement qu'il loua pour lui et pour son ami Thiériot, rue de Beaune (mai 1723). Il s'assurait ainsi une vie confortable et douce autant que libre. Quant aux propos malins sur son mtimité avec la présidente, il n'en avait cure, et l'esprit du temps ne se formalisait pas de pareilles choses : les ménages irréguliers n'avaient pas besoin de se dissimuler: on n'en souriait même pas.
Madame de Prie. —Le soin de sa santé l'engagea l'année suivante (1724) à s'en aller prendre les eaux de Forges avec le duc de Richelieu. Toute la société brillante s'y portait. Voltaire y fit de nouvelles liaisons avec des dames du grand monde, entre autres avec
(1) Lettre à M. le baron de Brcteuil, janvier 1724.
Mme de Prie, maîtresse en titre du duc de Bourbon, premier ministre en exercice. Il n'a jamais manqué de se mettre au mieux avec les favorites, estimant que c'était le plus sûr moyen d'arriver à la fortune, et faisant d'ailleurs beaucoup plus de cas des courtisanes de haut vol que des honnêtes femmes, quelles qu'elles fussent.
T.A SANTÉ DE VOLTAIRE ET SA FORTUNE. — Quant aUX
eaux, elles ne lui firent aucun bien. « Je n'ai point .< encore été si mal, écrit-il ; mais je suis tranquille. « parce que j'ai pris mon parti ; et peut-être ma tran- « quilhté pourra me rendre la santé, que les agitations " et les bouleversements de mon âme pourraient bien « m'avoir ôtée.Il m'est arrivé des malheurs de toute Cb- « pèce. La fortune ne me traite pas mieux que la na- « ture ; je soufre beaucoup de toutes façons. »
Il a sans doute révélé ici le secret de sa mauvaise santé ; et cela durera toute sa vie : une ardeur de passion extraordinaire en toutes choses, avec un travail surhumain. On a le droit de penser qu'un homme qui a résisté si longtemps à toutes ces causes de destruction, avait été vraiment favorisé par la nature. Quant à ses malheurs, nous n'y croyons pas beaucoup plus qu'à sa constitution valétudinaire. Il se plaint de la fortune dans les moments où il a perdu tout son argent au jeu : autant en font tous les joueurs.
Les revenus de Voltaire. — Il prétend qu' après avoir vécu pour travailler, il va se trouver obligé de travailler pour vivre ». Or, de compte fait, il n'en était pas réduit à gagner son pain par son travail, à ce (juil semble.
Son père était mort le 1er janvier 1722, et, par son tes-
tament, avait avantagé son fils aîné Armand « le janséniste », à qui il transmit son office de la chambre des comptes. Le testament, attaqué par François-Marie, donna lieu à des procès qui durèrent au moins trois ans» et dont celui-ci se montre très mal content (1). Néanmoins il a déclaré plus tard qu'il eut » quatre mille deux cent cinquante livres de rente pour patrimoine. » Condorcet dit (2) qu'il avait hérité « de son père et de son frère une fortune honnête. » En outre, après sa sortie de la Bastille, le Régent lui avait accordé une pension de douze cents francs. Quelques jours après la mort de son père, le roi lui en accorda une de deux mille francs, à la recommandation du même prince.
Ajoutons qu'il sut toujours profiter des bonnes occasions pour s'enrichir : car il voulait être riche, pour être indépendant ; et il y réussit à merveille. Il sut éviter les mauvaises affaires et profiter des bonnes, en véritable homme de finances. Ainsi il ne fut nullement dupe du système de Law. (3). Eclairé par les frères Paris, adversaires du financier écossais, il se moqua de l'engouement qui portait alors tant de monde vers les valeurs imaginaires de la fameuse Banque, et s'attacha au solide. En revanche, il ne manqua pas les occasions de spéculations avantageuses. Il obtint du Régent un privilège pour former une compagnie financière où il y avait gros à gagner. Il fit un beau coup de bourse en Lorraine, au moyen d'une petite supercherie que l'incivi-
(1) Desnoirestcrres, p. 199 et suiv.
(2) Vie (te Voltaire, ip. 17.
(3) Voir, Précis du Siècle de Louia XV, chnj). 11, une très rcninr(|u:iliie exposition des illusions du llnancitT écossais. Voltaire, (dans une note surtout), y iraite, en iioniine du métier, la matière du papier monnaie.
lité de notre temps appellerait une escroquerie ; et il tripla sa mise en peu de jours.
Rassurons-nous donc sur sa fortune : elle était passable. Il avait bonne tête, était bien conseillé, et suffisamment favorisé des puissances qui disposaient de l'argent d'autrui. Condorcet dit qu' «c à l'avantage d'avoir « une fortune qui assurait son indépendance, il joignit « celui de ne la devoir qu'à lui-même. » C'est bien dit, si l'on ne compte pas ce qu'on appelait dans ce temps- là des < affaires >, c'est-à-dire, des libéralités faites par le prince aux dépens du public. Hâtons-nous d'ailleursde dire que Voltaire fit un usage louable de sa fortune. 11 était économe, il se montra généreux envers bien des gens ; et quand il eut atteint à l'opulence, il voulut faire et fit la prospérité d'un pays tout entier. Nous le di sons à son grand honneur: mais qu'on ne nous demande pas de nous attendrir sur les rigueurs de la fortune à son égard.
Il n'en est pas moins vrai qu'en 1724, à l'âge de trente ans, la mauvaise veine de sa jeunesse n'était pas encore épuisée. Il jouissait pourtant d'un avantage qu'il estime au-dessus de tous les autres, à savoir des amitiés fort tendres et entretenues par le plus gracieux commerce littéraire. Avec MM. de Cideville et de Formont. jeunes magistrats rouennais, c'est un échange assidu de correspondances poétiques. Avec certaines dames que nous avons nommées, c'est quelque chose de plus encore. Mais il fut atteint dans ses amitiés par des malheurs, comme tout le monde en éprouve. Il nous suffira de mentionner la mort du jeune Génonville, un de ces magistrats poètes, galants, idoles de la société dont Voltaire faisait ses délices. La muse de l'auteur de la
Henriade en prit le deuil, et en fut un peu assombrie pendant quelques années. Son épître aux Mânes de M. de Gènonville (1729) se termine par deux vers dont on ne retrouve guère l'accent ailleurs chez Voltaire :
Malheureux dont le cœur ne sait pas comme on aime, Et qui n'ont point connu la douceur de pleurer !
Voltaire a la cour. — Il obtint cependant encore dans ce temps-là des succès assez flatteurs. Quoi qu'il affectât, en vrai philosophe, de dédaigner la cour, il fut bien aise de se montrer à Fontainebleau pour les fêtes du mariage du roi. Il faut dire qu'il y était engagé par les avances gracieuses de la marquise de Prie, qui lui offrit son appartement. Ce fîèr « citoyen» ne dédaigna jamais de fréquenter la cour, quand c'était sous les auspices d'une favorite ; les personnes de cette sorte avaient moins de morgue que Jes gens titrés, et se piquaient parfois de rendre service à un hommed'esprit qui les tiattait sans pudeur.
Parlons maintenant des fêtes auxquelles Voltaire assista :
« Je verrai, écrit-il, le mariage de la reine, je ferai « des vers pour elle, si elle en vaut la peine. »
En attendant, il écrivait des gaudrioles sur Marie Leczinska et sur < monsieur son époux ». Et il avait le plaisir de voir jouer devant la cour Œdipe, Mariamne et une comédie nouvelle, Vlndiscrel, qu'il avait écrite aux eaux de Forges, et qui, sans fond sérieux, brille par son entrain et par quelques traits plaisants.
Il fut présenté à la reine, qui l'appelait, disait-il, « son pauvre Voltaire ». Il trouva enfin qu'elle valait la peine qu'il fit des vers pour elle, quand elle lui eut
assuré, sur sa cassette, une pension de quinze cents livres. « C'est, écrit-il, un acheminement pour obtenir les choses que je demande. » Mais que demandait donc ce philosophe si fort au-dessus des appétits des courtisans ? Il ne s'explique pas, maison sait qu'il convoitait toutes les distinctions, tous les honneurs, tous les emplois qui pouvaient le faire marcher de front avec les gens titrés, dont la hauteur le blessait toujours. « Je « suis très bien, écrit-il, avec le second premier ministre « Duverney. Je compte sur l'amitié de madame de Prie. « Je ne me plains pas de la vie de cour , je commence « à avoir des espérances raisonnables dy pouvoir être « quelquefois utile à mes amis. » Il ne pense qu'à ses amis, croyez-le bien, et ne songe point du tout à luimême. Mais pouvoir être utile à ses amis, c'est avoir du crédit et de la puissance, et c'est là ce qu'il lui faut.
La Fête de Belébat, bouffonnerie. — Dans ces vues charitables, il continuait à faire sa cour à Madame de Prie, pour qui il avait composé La Fête de Belébat, petit divertissement du genre et du style de la Foire, mais que Voltaire jugeait beaucoup plus relevé, parce qu'il était destiné aux délassements de la favorite du premier ministre, et que tous les couplets de cette folle et licencieuse mascarade devaient être chantés par des princes du sang, tels que le comte de Clermont, par des princesses, telles que Mlle de Clermont, et entin par des personnes du premier rang, heureuses de s'oublier dans une bacchanale princière.
Que les panégyristes de Voltaire, etentre autres Condorcet.luidélivrent un brevet desage et de poètecitoyen, si bon leur semble : ne disputons point, et passons.
Le chevalier de Rohan. — Voltaire revenait de la cour, assez content, lorsqu'en décembre 1725, il se rencontra, à l'Opéra, avec le chevalier de Rohan. Ce très médiocre héritier d'une grande race, piqué peut-être des airs avantageux que le poète se donnait, lui demanda son nom dans les termes les plus msolents. Voltaire lui répondit sur-le-champ quelque chose comme ceci : « Mon nom ? je le commence, et vous finissez le vôtre. » La scène se renouvela, dit-on, à la Comédie française, dans la loge de Mlle Le Couvreur.
Quelques jours après, Voltaire étant à diner chez le duc de Sully, on vint le demander pour parler à quelqu'un qui l'attendait dans la rue. Là, il fut assailli par des gens qui l'accablèrent de coups de bâton : le chevalier de Rohan présidait à l'exécution. Le duc de SulK' refusa de prendre fait et cause pour son hôte, victime d'un guet-apens qu'il n'avait peut-être pas ignoré. Quoi qu'il en soit, le poète le punit en retranchant de la lien- 7'iV/f/ele personnage historique de Sully, auquel il substitua celui de Duplessis-Mornay. Il fit ainsi payer la faute du descendant au glorieux aïeul, et effaça de son poème le souvenir de l'immortel ami du Béarnais. Vengeance grave, si la Henriade devait demeurer l'unique monument de l'histoire de Henri IV ; vengeance puérile, si l'on songe que ce poème n'est apparemment pas destiné à durer autant que VEnéide^ sans laquelle on ne connaîtrait pas le fidèle Achate. En somme, voilà une justice bien fantasque.
Voltaire a la Bastille, puis en exil. — Quant au chevalier de Rohan, il n'était pas aussi facile à atteindre, et il ne s'agissait plus d'une vengeance de poète. Mais une autre satisfaction n'était pas aisée à obtenir. Le
chevalier se déroba, sa puissante famille se remua ; et ce fut l'offensé qu'on enferma à la Bastille. On peut juger de l'indignation de Voltaire. Dans son ressentiment, il aurait probablement renoncé à son pays, s'il n'en avait pas été bientôt exilé par force. Le gouvernement du roi sentait si bien l'injustice de cet emprisonnement, qu'il ne le maintint pas plus de douze jours. Mais il fit conduire le prisonnier, (qui d'ailleurs l'avait demandé), à Calais, afin qu'il s'embarquât pour l'Angleterre (mai 1726).
A peine débarqué, Voltaire revint à Paris, non sans péril, pour y chercher encore son ennemi, mais inutilement.
< Voilà qui est fait, écrit-il àThiériot (l) ; il y aappa- « rence que je ne vous reverrai de ma vie... Je n'ai plus « que deux choses à faire dans ma vie: l'une, de lahasar- « deravec honncurdèsque je le pourrai; et l'autre, delà « finir dans l'obscurité d'une retraite qui convient à ma « façon de penser, à mes malheurs, et à la connaisc sance que j'ai des hommes. »
Quelques mois plus tard, il écrivait de Wandsworth, en Angleterre, à Mlle Bessières, une respectable amie de sa famille :
« J'ai bien fait des fautes dans le cours de ma vie. « Les amertumes et les souffrances qui en ont marqué « presque tous les moments, ont été souvent mon ou- « vrage... Mais Dieu m'est témoin que j'aime la « vertu... »
De pareils aveux désarment la critique. Mai? qu'estce qui peut absoudre ce gouvernement, qui réduisait
(I) 12 août 1726.
ainsi à l'exil un horame dont la vie ne présentait aucune tuclie, et olfrait déjà des parties très glorieuses ?
Voltaire écrivait à son ami Thiériot qu'il abandonnait ses pensions du roi et de la reine: il voul;jit se considérer lui-même comme proscrit, ou plutôt montrer qu'il répudiait sa patrie. Cela était fier.
Mais attendons la suite.