SÉJOUR DE VOLTAIRE EN ANGLETERRE
che et heureux. Quel contraste avec la France, où un air général de pauvreté, de maigreur, d'inquiétude dans les populations, trahissait un gouvernement despotique, oppressif et indifférent aux souffrances des sujets! Jamais Voltaire n'a perdu de vue cette antithèse : une notable partie de ses écrits et de ses entreprises de toute sorte a eu pour objet de combattre la tyrannie et l'incurie du gouvernement français, démontrer, par ses leçons et par ses exemples, la manière de faire refleurir, avec la liberté, la prospérité dans ce pays de France qui ne demande, pour s'enrichir, que de n'être pas opprimé.
Voilà un des premiers enseignements que Voltaire tira de son séjour forcé en Angleterre. D'autres grands écrivains du dix-huitième siècle, tels que Montesquieu et Buffon, visitèrent ce pays vers la même époque (l), avec grand fruit pour leur esprit: le premier en rapporta la science de la politique, le second, de nouvelles théories dans la physique. Voltaire en retira non seulement des idées de tout genre, mais l'esprit même qui fait les hommes libres : le sentiment insurmontable des droits de la conscience, et la volonté de revendiquer toutes les franchises qui assurent à la personne humaine son légitime développement.
Lettres anglaises. — Il a résumé ses études sur l'Angleterre dans ses Lettres anglaises ou Lettres philosophiques, ouvrage où ses contemporains virent à bon droit une satire indirecte de la France sous forme d éloge de la nation rivale, mais qui, pour les lecteurs équitables, est un de ses écrits les mieux inspirés et les plus profita-
(1 Moiilcs(iuicu on 172;), BuCTon un peu plus tard.
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bles, comme les plus modérés. Un gouvernement moins infatué que n'était le nôtre à cette époque, en aurait pu tirer tout un plan de réformes salutaires. Mais il était écrit que lancienne monarchie ne saurait en rien se réformer, quoique les avertissements et les conseils ne lui aient pas manqué.
Vie DE Voltaire en Angleterre. — La vie de Voltaire, en Angleterre, fut, comme partout, laborieuse et féconde, sans être jamais pénible. Il ne voulut pas d'abord prendre domicile à Londres, de peur d'y être trop distrait dans son travail. En revanche, il sut profiter de l'hospitalité de ses amis. Le comte de Bolingbroke l'accueillit à bras ouverts, et l'hébergea dans son domaine de Dawley (Middlesex). 11 le mit en relations avec les plus beaux esprits de la Grande-Bretagne, Swift, Pope et Gay. Le poète philosophe Pope, devenu son ami, le reçut fréquemment dans sa maison de campagne de Twickenham. Avec Bolingbroke, il s'exerça dans l'incrédulité érudite et sarcastique ; avec Pope, dans la philosophie religieuse et morale. Il se lia d'une amitié durable avec un riche marchand de Londres, Falkener, homme très lettré et d'un goût aussi indépendant qu'éclairé, qui lui donna longtemps l'hospitalité dans sa propriété de Wandsworth. Tout ce qu'il y avait de plus éminent en Angleterre par l'esprit ou par le rang, lui fit le meilleur accueil. Le roi même s'intéressa à l'homme de lettres français exilé. Voltaire ayant été dépouillé, par un juif de Londres, d'une lettre de change de vingt mille francs, le roi Georges lui envoya une somme de cent guinées. A tous ces traits, on reconnaît cet esprit hospitalier de l'Angleterre, dont on est émerveillé, quand on voit, à Westminster ou à Greenwich,
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les monuments consacrés par la fçénérosité britannicjue ù la mémoire d'illustres étrangers, parmi lesquels on peut compter nombre de Français de diverses conditions.
Voltaire n'avait donc pas à se plaindre; et il employait bien son temps pour connaître à fond cette puissante nation.
Newton. — Son premier souci avait été de voir en personne le plus grand philosophe des temps modernes, le réformateur delà physique, le révélateur du système du monde, l'incomparable Newton, qui touchait à la fin de sa longue vie. Malheureusement, il ne put le voir vivant; mais l'année suivante, il assista aux funérailles, dignes d'un roi, que lui fit l'Angleterre. Cet éclatant témoignage de l'admiration et de la reconnaissance publique accrut encore les sentiments d'envie que ce pays inspirait à son cœur plein de ressentiment contre sa patrie.
A défaut du grand philosophe, il vit son fidèle disciple, Samuel Clarke, s'entretint avec lui de métaphysique, et en fut d'abord ébloui. Mais enfin il ne retint de tous ces entretiens que iafoi dans le Dieu de Newton ; il abandonna comme vaines toutes les difficultés sublimes de la métaphysique, très propres à importuner son génie net, mais prompt à se rebuter.
Locke. — Il fut aidé à ce sacrifice facile par l'étude de la philosophie de Locke. Il a cru toute sa vie que Locke était le vrai philosophe, le philosophe par excellence, parce que cet homme sage et prudent, mais d'un génie humble et rasant le sol, enseignait une doctrine commode pour les esprits qui ne reçoivent que peu de
chose au delà de ce qui frappe les sens. Voltaire, enchanté de la sagesse de Locke, de ses doutes prudents, quoique immenses, de la guerre qu'il avait faite avec succès contre la métaphysique hardie et profonde de Descartes, prit l'habitude de ne croire qu'un très petit nombre de choses aisées, (quoiqu'elles n'en soient pas beaucoup plus sûres), et se piqua dorénavant de philosopher à la manière anglaise, c'est-à-dire seulement avec le bon sens et l'observation immédiate, en doutant beaucoup. Il répudia pour toujours ce qui lui venait de Descartes et de ses disciples, décida que la physique de ce grand homme, ainsi que sa psychologie et sa métaphysique, n'était qu'un roman, et ne voulut plus avoir d'autre maître que Newton. Il se promit donc de provoquer une révolution dans l'esprit français, et conrut probablement dès ce temps-là l'ambition de se constituer le guide de ses compatriotes dans toutes les parties de la philosophie, qui embrassait encore à cette époque les sciences de la nature avec les sciences morales.
ISon séjour en Angleterre ne lui fut pas moins utile pour étendre et enhardir son imagination et son goût en ce qui regardait la poésie. Le génie de la liberté, qui est celui de la nation anglaise, s'étend à tout, même aux œuvres des muses. Il ne connaît point la timidité de notre goût, et ne subit pas le joug de nos conventions et de nos préjugés.
Shakespeare. — « Shakspeare, écrit Voltaire (1), flo- « rissait à peu près dans le temps de Lope de Véga ; il « créa un théâtre ; il avait un génie plein de force et
^1/ Ixllrcs philosopliiijiics, xviii.