‹ La vie et les œuvres de Voltaire (volume 2)Chapitre 39 sur 48 · SÉJOUR DE VOLTAIRE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

SÉJOUR DE VOLTAIRE EN ANGLETERRE

« (lu fcconditc, de naturel et de sublime, sans lu inoin- « dre étincelle de bon goût et sans la moindre con- « naissance des règles. »

Voltaire n'était pas ébloui ni intimidé pas la grande réputation de Shakespeare, ni même par la sublimité de son génie. Il signale en termes extrêmement sévèreL' les défauts de « ses farces monstrueuses, qu'on appelle tragédies. » Toutefois il a subi l'impression de cette puissance tragique, dont rien ne donnait l'idée dans le théâtre français. Il se piquera donc d'en imiter ce qui, selon lui, convient au goût de notre nation, qu'il juge infiniment plus sûr que le goût anglais. Il essaiera aussi de naturaliser chez nous un autre caractère de la poésie dramatique d'Outre-Manche, caractère dû encore à l'usage de la liberté politique ; je veux dire, la franchise des opinions et du langage, l'habitude de traiter librement au théâtre les grands intérêts de l'État, et de faire parler les héros des républiques antiques comme ils ont pu parler, au lieu d'aflaiblir ces graves sujets par un mélange obligatoire de prudence de cour ou de galanterie de salon. C'est en Angleterre qu'il conçut le projet de sa tragédie de Brutus ; le patriotisme républicain devait, dans cette pièce, s'exprimer en toute liberté, pour faire entendre aux Français efféminés les mâles accents d'une voix de citoyen romain. Peut-être Voltaire oubliait-il que Corneille en avait donné l'exemple dans Horace, dans Cinna, dans Sertorius, et dans d'autres tragédies. Mais c'est le faible commun à tous les réformateurs d'oublier les exemples donnés avant eux.

Le poète exilé se naturalisait de plus en plus en Angleterre : il apprenait à fond le langage de ses hùtes, se

readait capable de toaraer ea cet idiome étranger jusqu'à des madrigaux, écrivait de même des parties de sa correspondauce, des ouvrages étendus; et s'accoutumait si bien à penser en anglais, qu'il eut de la peine, dit-il, à retrouver l'expression de sa pensée en français, ciuand il voulut revenir à lusage de sa langue maternelle. C'est ainsi qu'il composa en anglais son Essai sur la poésie épique, dont il dut faire ensuite la traduction en français.

Nouvelle édition de la Henriade. — Il ne perdait pas de vue son poème de la Henriade. Il en prépara une édition remaniée et corrigée, imprimée avec luxe, pour laquelle il fit appel aux souscriptions. Le roi et la reine d'Angleterre, et à leur suite toute la cour, tout ce qu'il y avait de plus brillant dans la société anglaise, s'empressèrent de souscrire. Le succès fut magnifique. I^e poète reconnaissant dédia son ouvrage à la reine, et lui adressa une Épître écrite à l'honneur de la nation autant que de ses princes.

« Le même esprit, disait-il, dans lequel (ce poème) « est écrit me fait prendre la liberté de l'offrir à la ver- « tueuse épouse d'un roi qui, parmi tant de têtes cou- « ronnées, jouit presque seul de l'honneur sans prix de « gouverner une nation libre, d'un roi qui fait consister « son pouvoir à être aimé, et sa gloire à être juste. »

Qui ne sent que, sous chacun de ces mots, il y avait un trait aigu, qui devait atteindre ia nation française et son roi ? L'auteur était-il donc résolu de ne plus se souvenir qu'il était né Français, et à se faire membre adoptif de la nation qu'il admirait si justement ? Point du tout : il se vengeait, mais il songeait toujours à son

LES SUITES DE l'EXIL Sf)

retour en France. Déjà, il avait sollicité du gouvernement français et obtenu une permission de séjour de trois mois pour ses affaires, (29 juillet 1727) mais il n'en avait pas profité. Enfin il se trouva libre de rentrer dans son pays au mois de mars 1729, mais à condition de demeurer d'abord à quelque distance de Paris.

Retour en France. — 8i ces trois années d'exil avaient profité au progrès de l'esprit de Voltaire, elles ne l'avaient assurément pas rendu moins redoutable pour les pouvoirs qui l'observaient avec une certaine crainte. Blessé par l'injustice et la persécution, stimulé par le désir de la vengeance, enhardi par le spectacle d'une liberté qui s'étendait à tout, même aux croyances religieuses, fort de la gloire qui couronnait son nom en pays étranger ; il se montrait moins disposé que jamais à ménager ce qui le choquait dans les institutions et les opinions de son pays; et tout en se croyant obligé d'agir avec plus d'artifice qu'auparavant, il songeait à changer presque de tout point l'esprit d'une nation où la liberté de ses pensées devait rencontrer tant d'obstacles. Il sentait que sa plume était devenue une puissance ; il allait essayer tout ce qu'elle pouvait.

Histoire de Charles XII. — Brutus, tragédie. — Il rapportait d'Angleterre une Histoire de Charles XII et une tragédie de Bnitus. Il s'agissait de faire un sort à ces deux derniers enfants de son génie : cela demandait du temps. Mais les soucis paternels de l'auteur ne lui font pas perdre de vue la question d'argent. Il fait ré-

clamer les arrérages de sa pension de la reine, pension ;ï laquelle il avait renoncé fièrement pendant son exil ; il enlève par une audacieuse spéculation financière la banque d'une loterie d'État ; il fait un autre grand coup en Lorraine (1). Considérablement enrichi par ces brillantes affaires, il s'installe à Paris, et songea lancer d'abord Bnitus et ensuite Charles XII.

La tragédiepassa par des fortunes diversesavant d'être représentée: l'auteur, alarmé sur l'effet de ses tirades républicaines, la retira d'abord, puis la donna résolument; elle fut représentée avec un très grand succès le premier jour (11 décembre 1730): et tomba presque le lendemain. Il n'y eut pas là de cabale, mais seulement l'effet d'un désappointement du public, un peu étonné de la froideur de cette tragédie trop pompeusement annoncée. L'auteur sentit que le républicanisme n'était pas un mérite suffisant, et, sans y renoncer, se proposa d'y joindre d'autres attraits pour le public de la Comédie française. Il gardera longtemps l'espoir de passionner le lecteur avec de grands intérêts politiques, et renouvellera de différentes façons cette tentative, sans y trouver jamais les triomphes qu'il s'était promis. Le public français lui paraît décidément trop frivole ; mais le fait prouve seulement que les grandes passions politiques n'étaient pas encore fort éveillées dans la nation.

L'Histoire de Charles XILqui est un vrai chef-d'œuvre, révélait le génie de l'auteur dans un autre genre. On ne s'était pas encore douté qu'il fût né pour réformer l'Iiistoire. Il commençait hardiment sa réforme par un sujet contemporain. C'était s'exposer beaucoup, dans un

(1) Desnoireslerres, La J. de V., p. 410 et suivantes.

temps où les intérêts de la renommée des princes passaient tous pour sacrés et solidaires. Cette histoire, écrite en Angleterre, se ressentait de la liberté du pays. L'auteur prévit justement qu'en France, un ouvrage écrit d'un style vif et piquant, bien qu'exempt de satire, ne passerait pas sans encombre. Il était éclairé par les aventures de la Heiiriade, dont l'édition de Londres fut prohibée.

Le sort de Charles XII ne fut guère plus heureux. L'approbation, accordée au premier volume, fut retirée au second, et toute l'édition saisie. Le garde des sceaux donna pour raison, à ce qu'on fait entendre, quoique sans vraisemblance (1), que l'historien n'avait pas assez ménagé la réputation de l'électeur de Saxe, Auguste, roi de Pologne, rival et ennemi du héros suédois. Voltaire, qui savait prendre son parti sans jamais renoncer à ses desseins, transporte son manuscrit et sa personne à Rouen, où il fait imprimer Charles XII en secret, avec la permission tacite du premier président, M. de Pontcarré (2).

C'est par des artifices de ce genre qu'on pouvait, dans ce temps-là, déjouer les mauvais desseins de la police ministérielle. Le gouvernement du roi était souvent mal servi par ses représentants ; et l'on pouvait, par la faveur secrète de quelques fonctionnaires particuliers, faire impunément ce qui était interdit par les ministres immédiats du souverain. UHistoire de Charles X// parut donc en 1731, et entra dans Paris sous le couvert du duc de Richelieu, qui prêta sa livrée pour faire passer cette marchandise de contrebande.

(1) Desnoiresterrcs, p. 425.

(2) Lettre à Cideville, 30 anvi

vier 1731,

Voltaire a Rouen. — Pour se cacher à Rouen ou aux environs, l'auteur de Charles XII avait d'autres raisons que l'impression clandestine de cet ouvrage. Il se croj^ait si peu en sûreté en France, qu'il faisait dire qu'il était retourné en Angleterre. Il avait toujours des brouilleries, soit avec le ministère, soit avec les auteurs ses confrères ; et il savait bien qu'on ne mantjuerait pas un prétexte pour le dénoncer aux sévérités du gouvernement.

La mort DE M"« Lecouvreur. — La mort de la célèbre actrice Adrienne Lecouvreur (20 mars 1730), fut une de ces occasions où il ne craignit pas de braver de puissants ennemis. La comédienne adorée du public — et de plusieurs grands personnages, — fut, après sa mort, l'objet d'une de ces rigueurs ecclésiastiques dont on se souvenait que les restes de Molière avaient été frappés, ou au moins menacés autrefois. Le curé de Saini-Sulpice, Languet, personnage signalé par son zèle dévot, refusa les honneurs de la sépulture chrétienne. Le corps d'Adrienne, emporté dans un fiacre, à minuit, fut enterré près de la Seine, à la Grenouillère, dans un terrain vague, aujourd'hui traversé par la rue de Bourgogne. Voltaire avait fermé les yeux à la comédienne : il ne songea nullement à contenir son indignation; il lança une sorte de satire sur la mort de if"e Lecouvreur :

.Melpomène n'est plus !

Que direz-vous, race future, Lorsque vous a])prendrez la llétrissanle injure Qu'à ces arts désoles font des hommes cruels ?

Us privent de la sépulture Celle (jui dans la Grèce aurait fu d(^s autels.

Non, ces bor<ls dtîsormais ne seront plus profanes : Ils contiennent ta cendre ; ot ce triste tombeau, Honoré par nos chants, consacré par t»'S mânes.

Est pour nous un temple nouveau !

Voilà mon Saint- Denvs

Une éloquente invective contre l'inconséquence des Français, a endormis sous l'empire de la superstition ; » un éloge enthousiaste et bien motivé de l'Angleterre, seul pays où « les mortels osent penser » où « l'on sait tout dire, et tout récompenser, > où les poètes et les grands acteurs ont des tombeaux « parmi les rois et les héros » ; une exclamation finale ainsi conçue :

Dieux ! pourquoi mon pays n'est-il plus la patrie Et de la gloire et des talents ?

tout cet ensemble de regrets et de hardiesses pouvait bien attirer au poète une invitation à repasser dans cette Angleterre, qu'il opposait malignement à sa patrie. (1) C'est pourquoi, de peur d'y être reconduit par la police, il répandait le bruit qu'il y était retourné.

Il était toujours malade, et n'en menait pas moins de front deux tragédies.

« Ce qui m'a prolongé ma fièvre, écrit-il à Thiériot (2), < est un étrange régime où je me suis mis. J'ai fait toute « la tragédie de César depuis qu^ Ériphyle est dans son « cadre. J'ai cru que c'était un sur moyen pour dépay- « ser les curieux sur Ériphyle : car le moyen de croire « que j'aie fait César et Ériphyle^ et achevé Charles XII. « en trois mois ! Je n'aurais pas fait pareille besogne à « Paris en trois ans. »

(1) Voir sa lettre h Thiérot, du 1"" mai 1731. (2; 30 Juin 1731.

Cependant il ne put résistera la tentation de revivre à Paris. Mais il s'y cacha, demeurant tantôt chez un ami, tantôt chez un autre. Il ne dédaigne pas les maisons princières, et se fait prêter, « pour lui tout seul », celle du duc de Guise, à Arcueil (septembre 1731).

Enfin il élit domicile chez la comtesse de Fontaines- Martel, « la déesse de l'hospitalité, » laquelle «« lui « donne à coucher dans son appartement bas, qui re- « garde le Palais-Royal » (26déc. 1731). Le voilà encore, pour un temps, tranquille, choyé et régalé, (médiocrement d'ailleurs), par une amitié féminine (1). Là il peut poursuivre tous ses travaux en même temps qu'un charmant commerce épistolaire et poétique avec ses amis Formont et Cideville, sans compter toutes sortes de tracasseries avec les gens de lettres et les journalistes (2). Il semble qu'il n'ait jamais assez d'affaires sur les bras, assez de gens à combattre, à protéger ou à enchanter soit par sa plume, soit par son crédit. Ajoutons que chez madame de Fontaines-Martel, on joue la comédie assez régulièrement (3), et qu'Ériphyley est représentée par l'auteur et par des amis. C'est le premier théâtre domestique dont il jouit : dans la suite, il s'en fera partout où il demeurera.

Il a bien sujet de supposer qu'on ne croira pas qu'un seul homme puisse mener à la fois tant d'intrigues poétiques ou autres. Malheureusement on est averti de ce qu'il peut, et ses alibi ne lui servent guère qu'à le

(1) Voir la malicieuse lettre qu'il écrit, sur celle déesse de l'hospilali/é, à son ami Cideville, 29 mai 173-2.

(5) Voir sa lettre aux Auteurs du }\'puveHiste du l'ni nasse (juin 1731) ii propos de Cainpistron, etc.

(3) Lettre à Cideville. 3 février 1732.

LES SUITES DE l'eXIL 91

faire paraître plus inquiétant par son activité invraisemblable.

Eriphyle. — La tragédie d'Ériphyle, remaniée en cent façons sur les conseils des amis de Voltaire, fut enfin jouée le 7 mars 1732. « Notre cinquième acte, écrit le poète (1), a été critiqué ; «< maison pardonne au dessert, « quand les autres services ont été passables. » Il paraît que les traits satiriques contre les grands, les princes et la superstition, avaient fait le succès des premiers actes ; mais que l'apparition de l'ombre d'Amphiaraiis fut médiocrement goûtée : le public était encore peu favorable à ces nouveautés scéniques. L'auteur cependanty attachait un grand prix, et l'ombre d'Amphiaraus reparut plus tard, dans Sémiramis, sous le nom d'ombre de Ninus. Nous savons que rien ne décourageait Voltaire dans ses desseins de réformes, et qu'il y revenait obstinément. Quant à sa pièce nouvelle, il en oppose malicieusement le succès, pourtant imparfait, à l'échec du Jephté, opéra de l'abbé Pellegrin. « Je suis fâché, en « bon chrétien, écrit-il, que le sacré n'ait pas le môme « succès que le profane, et que Jephté et l'arche du « Seigneur soient mal reçus à l'Opéra, lorsqu'un grand- « prêtre de Jupiter et une catind'Argos réussissent à la « Comédie ; mais j'aime encore mieux voir les mœurs « du public dépravées que si c'était son goût (2). » Ce dernier trait, qui paraît n'être qu'une plaisanterie, part du fond du cœur de Voltaire. C'est l'abrégé de sa morale intime : périssent les mœurs plutôt que l'esprit et la finesse du goût ! Qu'on soit libertin en tous sens, à

(1) L. h Cideville, du 8 mars 1732.

(2) Même lettre.

Ja bonne heure ; mais que l'on soit toujours l'homme à l'odorat subtil et dédaigneux iemunctœ naris), dont parle le poète Horace.

ZAÏRE. — Pour se « donner le temps de corriîîer les défauts qu'il reconnaissait dans sa tragédie d'Eriphyle, il en avait vite commencé une autre » C'était Zaïre. Commencer une tragédie, pour lui, c'était presque la terminer, t La pièce, dit-il, fut achevée en vingt-deux jours. » Nous ne comptons pas le temps qu'il mit ensuite à la retoucher. C'était sa manière de travailler: il exécutait parfois une tragédie en six jours (nous n'exagérons rien), et la refaisait pendant des mois et des années; et quand il s'agissait de corriger ses pièces, aucun effort ne lui coûtait. C'est ainsi qu'il écrivait à son principal confident, à propos d'un personnage de Brutus :

'• Je me meurs, mon cher Thiériot, mais avant de raou- « rir dans mon lit comme un sot, je viens de changer la € dernière scène de TuUie (1). >

Opéra de Samson. — Ne croyez pas cependant que Zaïre lui suffisait avec tout ce que nous avons déjà dit. Il était encore occupé d'un opéra, par émulation, parce que son ami Cideville en composait un (2). Il ne lui manquait qu'un musicien. Il n'en voulait pas d'autre que Rameau, t Quand Orphée-Rameau voudra, je serai à son « service. Je lui ferai airs et récits, comme sa muse l'or- «« donnera (3). » Quel librettiste modèle! Cependant son opéra de Samson, mis en musique par Orp/iée-Rameau (1732), ne fut pas représenté. L'auteur dit (4) que « la

(1) Lettre à Thiériot, 173C).

(2) Voir sa lettre du 2 octobre 1T31.

(3) L. a Thi^'fiot. l"«1érembre lT:n.

(4) Atrrti.isetne'it vn tête de Sunisoii.

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€ môme cabale qui depuis fit suspendre les représenta- « lion de Mahomet ou du Fanatisme, empêcha qu'un ne * représentât l'opéra de Samson. » 11 en manjuc son ressentiment comme on peut le deviner. Nous nous contenterons, pour ce moment, de signaler le fait sans en discuter les raisons.

LETTRES ANGLAISES. — Il travaillait en même temps à l'achèvement de ses Lettres anglaises, tout en regrettant de n'être plus à Rouen, auprès de M. de Cideville, pour les terminer (1). Il était malade, comme toujours^ et n'en mettait ni moins de grâce ni moins de sel dans ce recueil destiné à faire rougir les Français de leur infériorité à l'égard des Anglais dans la liberté politique et religieuse, dans la science de la nature, dans la poésie même. Et il s'étonnera que cette œuvre si mordante lui attire encore des ennemis : ceux-ci pourront du moins se masquer de patriotisme pour lui chercher querelle.

Sa vie demeurait partagée entre ses prodigieux travaux et les soins de l'amitié. Il faisait sa cour aux grands, pourvu qu'ils fussent < aimables » ; et il s'attachait ou espérait s'attacher, par des bienfaits, des jeunes gens qu'il croyait propres à se faire un nom dans les lettres. Au nombre de ces futurs poètes qui trompèrent ses espérances, il faut mentionner au moins l'abbé Linant, qui reparaît souvent dans sa correspondance. C'était le tils d'une aubergiste, chez qui il avait logé à Rouen. Voltaire l'adopta presque comme un fils, le poussa dans la voie delà tragédie, l'hébergea, le nourrit, mais ne put jamais vaincre sa paresse ni son indifférence. Ce fut un poète manqué, ainsi que d'autres qu'il a également patronnés.

(1) Loilrc à Cideville, 3 février 1732.

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Le comte de Clermont et les Guise. — Parmi les grands, il courtisait beaucoup, à cette époque, la maison de Guise et le comte de Clermont, arrière-petit-fils du grand Condé, qu'il avait rencontré à Arcueil.

« Voici, écrit-il, à la princesse de Guise, (mars 1732), < un prince du sang pour qui j'ai rimé, ce matin, un « petit madrigal... Comment, madame! il est aimable « comme s'il n'était qu'un particulier! »

Non, je n'étais point fait pour aimer les grandeurs ; Tout éclat m'importune et tout faste m'assomme; Mais Clermont, malgré moi, subjugue enûn mon cœur; Je crois n'y voir qu'un prince, et j'y rencontre un homme.

Ajoutons que ce prince se déclarait, au théâtre, le protecteur de Voltaire (1). C'est ce même comte de Clermont (lui devint général pour le malheur de la France, et académicien sans grand profit pour l'Académie framjaise ('2).

On voit que Voltaire, en voulant combiner le rôle d'homme indépendant avec celui de tlatteur, n'était pas toujours heureux dans le choix de ses favoris. Il se décidait exclusivement par la communauté de goût pour les plaisirs et pour les grâces mondaines, qui lui tenaient lieu, chez les grands, de tout autre mérite. En somme, il était né homme de cour, tout en croyant être le contraire, et s'engouait de personnages frivoles en méprisant la frivolité. En quoi dillerait-il donc des rois et des grands? 11 lui fallait des llatteurs, et il s'imaginait que les grands qui lui faisaient des compliments, étaient des amis. Une caresse de prince lui faisait perdre la raison, comme, en un sens opposé, une piqûre de critique.

(1) Lcliro à Monrrif. mars 1732.

(i) Voir Lucien Bruiici, les Pliilosoplws et l'Acadcitiie fratiçaisc {1884], p. ôl.

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Mais en revanche, il aiinait infiniment ses amis, ce ({u'on ne remarque pas souvent chez les princes.

Jugements sur les gens de lettres contemporains. — (^uant aux gens de lettres, il les jugeait en homme supérieur, qui se plaisait à distribuer des compliments, et non moins à décocher des épigrommes. Il parle très honorablement de La Motte, pour le caractère: en efTet il n'eut qu'à se louer de ses procédés. ]Mais voici comment il annonce sa mort à un ami : (1) « Le patriar- « che des vers durs vient de mourir... C'est un bon « homme, un bel esprit, et un poète médiocre de < moins. > Il écrit à un autre (2): « Feu M. de la Motte, « qui écrivait bien en prose, ne parlait plus français « quand il faisait des vers. Les tragédies de tous nos au- « leurs, depuis M. Racine, sont écrites dans un style « froid et barbare; aussi La Motte et ses consorts fai- • saient tout ce qu'ils pouvaient pour rabaisser Des- « préaux, auxquels ils ne pouvaient s'égaler. »

Voltaire adresse les compliments les plus llatteurs à M. de Moncrif, secrétaire des commandements du comte de Clermont, et plus tard de la reine (3). Un jour, il l'immolera au ridicule. Mais Moncrif ne pouvait-il pas exercer quelque influence au théâtre et à l'Académie française ? Ne supposez pas que Voltaire songeât à une place d'académicien, « place méprisée par les gens qui « pensent, respectée encore par la populace, et toujours « courue par ceux qui n ont que de la vanité. (4) •

(1) Lettre à Fornioni, 26 décembre 1731.

(2) L. à Brosselte, 11 avril 1732.

(3) mars 17.32.

(4) Lettre à Konnont, 2G décembre 1731. — Cf. Lettre à .M. Lefebvre 1732. « Cette Académie française est l'objet secret des vœux de tous les « i,'ens de lettres; c'est une maîtresse contre laquelle ils font des épigram- « mes jus{|u'à ce qu'ils aient obtenu ses faveurs, et qu'ils négligent dès qu'ils « en ont la possession. »

Evidemment, Voltaire dédaigne l'Académie, ainsi que les grands, selon Theure du jour et les préoccupations du moment. Quant à la vanité, on sait bien qu'il n'en a aucune. Cependant il ne pardonnera jamais à ceux qui ont retardé son entrée à l'Académie française, par exemple le théatin Boyer, évéque de Mirepoix.

Voltaire et Crébillon. — A l'époque où nous sommes, Voltaire vit en excellents termes, et comme en commerce de coquetterie, avec Crébillon, le seul des poètes vivants avec qui l'auteur d'Œdipe pût être mis en balance. Il y avait eu entre eux quelques susceptibilités, et Voltaire accusait Vauteur de Rhadamiste d'aivo'ir. avec M. deRohan, monté une cabale contre son Brutus. Mais ces malentendus paraissaient dissipés, grâce surtout à la loyauté du vieux poète. « Je menai hier, écrit « Volt;ure à Cideville (19 août 1731), M. de Crébillon « chez M. le duc de Richelieu : il nous récita des mor- « ceaux de son Catilina^ qui m'ont paru très beaux. Il « est honteux qu'on le laisse dans la misère, laudaïur et « (ilget. » Ces paroles font plus d'honneur à Voltaire (^ue ce qu'il écrira plus tard sur Crébillon, quand la faveur royale aura tiré celui-ci de la misère, et que tout son théâtre paraîtra à son jeune émule devoir être refait, y compris ce Catilina qui a surpris un moment son admiration.

Un autre poète tragique, Piron, se prenait pour un rival de Voltaire au théâtre, et même pour un rival plus favorisé que lui du génie de l'invenlion. I^es rapports entre les deux poètes ne furent jamais j;racicux (1) ; mais on y peut trouver de rainu.sement, à cause des

(1) Desiioircslcrrcs, ta J . de V., p. 4Jl.

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traits (le malice qu'échangent ces deux maîtres railleurs.

8'agit-il de Marivaux, Voltaire annonce sa comédie des Serments indiscrets, « où. dit-il, j'espère que je n'entendrai rien. » (1)

Il paraît faire beaucoup plus de cas de Destouches. « On me jouera immédiatement après le Glorieax'j c'est « une pièce de M. Destouches... Elle a beaucoup de suc- « ces, et peut-être en aura -t-elle moins àlalecturequ'aux « représentations. Ce n'est pas qu'elle ne soit, en géné- « rai, bien écrite ; mais elle est froide par le fond et par « la forme ; et je suis persuadé qu'elle n'est soutenue que « par le jeu des acteurs, pour lesquels il a travaillé. C'est « un avantage qui me manque. J'ai fait ma pièce (2) « pour moi et non pourDufresne et pour Sarazin. Je l'ai « travaillée dans un goût auquel ni les acteurs, ni les « spectateurs ne sont accoutumés. J'ai été assez hardi « pour songer uniquement à bien faire. ..On m'accablera 4 d'autant plus que le petit succès qu'a eu VHistoire ^ du roi de ^wèt/e a soulevé l'envie contre moi. Elle « m'attend au parterre pour me punir d'avoir un peu « réussi en prose. Je ferai bien mieux de ne plus « songer au théâtre... » (3)

Mais comment pourrait-il ne plus songer au théâtre ? Autant vaudrait n'être plus lui-même. 8i l'on n'était pas bien informé de tout ce qu'il fait, on croirait qu'il ne pense qu'à la scène, dont il prétend se détacher. « J'ai

(1) L. à Forraont, 29 mai 1732.

(2) Eriphijle.

(3) L. h Cideville, 3 février 1732. Cf. L. à For mont, du 29 avril 1732, où se trouve cette épigrammc contre Deslouches :

Néricault dans sa comédie Croit avoir peint le glorieux.

Pour moi je crois, quoi qu'il nous die, Que sa préface le peint mieux,

€ VU que le meilleur moyen d'oublier la tragédie « d'Eripfiyte était d'eu faire une autre. Tout le mondt; « me reproche ici que je ne mets point d'amour dans « mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous le jure, « et ce ne sera pas de la galanterie. Je veux qu'il n'y « ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de « si tendre, de si furieux, que ce que je versifie à préa sent pour leur plaire. . .Ou je suis fort trompé,ouce sera « la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre, e Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Salace din, de Jésus et de Mahomet, s'y trouveront. On y « parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de « Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tuera...» (1)

La pièce dont il est enchanté en ce moment (comme il lui arrive d'ordinaire dans le feu de la composition), est Zaïre ; on l'a bien deviné. L'auteur l'envoie en hâte à ses amis Cideville et Formont, en demandant leurs critiques, et plaidant d'avance pour elle, comme si elle était critiquée ;

t Zaïre est la première pièce de théâtre dans laquelle f j'aie osé m'abandonner à toute la sensibilité de mon « cœur; c'est la seule tragédie tendre que j'aie faite. Je « croyais, dans l'âge même des passions les plus vives, « (lue l'amour n'était point fait pour le théâtre tra- » giciue... > (2)

Il revenait donc pour un moment à la poétique de Boileau :

De l'amour la sensible peinture Est pour aller au rœur la route la plus sûre...

(l) L.ii FoniDiit, 2*.) mai 1732. Cf. L. ii Ciilcvillo. 10 juillet 1732. (■2) L. a M. lie la Ko<|ul', 1732. Lire toute cette grande lettre, où Voltaire expose complètement le dessein de sa pièce.

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Il revenait par cela rnètne à la pratique de Racine ; et il s'en trouva bien. Zaïre est restée la plus intéressante de ses tragédies, en même temps (lue le plus heureux de ses ellorts pour traiter sur le théâtre français un SLîjet moderne et français.

Succès de Zaïre au théâtre. — Le public, bien que partagé, rendit justice à cette œuvre d'un génie qui se révélait sous un aspect nouveau. La première représentation de Zaïre eut lieu le 13 août 1732. « Je voudrais « écrit l'auteur à ses « chers et aimables critiques » (1) « que vous pussiez être témoins du succès de Zaïre. « Souffrez que je me livre avec vous en liberté au plaisi r « de voir réussir ce que vous avez approuvé. Jamais « pièce ne fut si bien jouée que Zaïre, à la quatrième " représentation. Je vous souhaitais bien là : vous « auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je « parus dans une loge, et tout le parterre me battit des < mains... Jl est doux de n'être pas honni dans son pays. »

Cette tragédie servit donc à réconcilier Voltaire avec ses compatriotes. Elle le grandit même à ses propres yeux. C'était un succès qui ne lui laissait plus rien à envier. « Zaïre ne s'éloigne pas du succès d'Inès de Cas -

« tro ; mais cela même me fait trembler Je vais

«< retravailler la pièce comme si elle était tombée... « Que de travaux et de peines pour cette fumée de vaine «gloire! Cependant que ferions-nous sans cette chi- « mère? elle est nécessaire à ï'àme comme la nourri- « ture l'est au corps. (2) »

Le voilà donc qui va retoucher Zaïre, refondre Eriphyle et la Mort de César, et en même temps répondre à

(PL. à Cidcvillc du ?.' ooiit.

CîJL. il toriiiont. sc'pltiiibrc 173:?.

de méchantes critiques de La Motraye sur VHistoire de Charles XII. achever ses Lettres anglaises ; « après quoi « il faudra bien revenir au théâtre, et finir enfin par l'histoire du Siècle de Louis XIV. (1) »

Le Temple du Goût. —Ne sera-t-on pas ennuyé de nous voir répéter que ce n'étaient pas encore là toutes ses occupations? Nous avons omis, dans cette brillante période, la mention d'un ouvrage d'un genre inconnu avant lui, qui le posait comme, un juge souverain des lettres, lui attirait beaucoup d'ennemis parmi ses contemporains, et enfin la placé, aux yeux de la postérité, au rang des Quintiliens, des juges qui, en dilîérents siècles, ont dispensé la gloire aux écrivains anciens et modernes. Il s'agit du Temple du Goût, composé en 1731, et remanié depuis dans différentes éditions.

a C'était une plaisanterie de société, (écrit l'auteur à « son ami Cideville, qu'il prend à témoin). Vous y avez « eu part comme un autre : chacun fournissait ses idées, « et je n'ai guère eu d'autre fonction que celle de les t mettre par écrit. »

Il ne fauc jamais prendre à la lettre des confidences de ce genre, adressées au public ; mais nous croyons bien que les spirituels amis de Voltaire ont pu contribuer en quelque chose à cette ingénieuse et satirique revue des lettres et des arts, et enfin à la distribution des honneurs entre les hommes de mérite eu tout genre.

L'idée capitale était qu'on peut classer tous les esprits de quelque espèce qu'ils soient, en deux peuples, celui des gens dégoût, et l'immense multitude, deshéritée du

\,\) Même lettre.

don de juger sûrement de l'excellence en toutes matières. On discutait volontiers sur le goût à cette époque. Montesquieu lui-même sacrifiait à la mode, en écrivant son Essai sur le goût. Qu'on lise donc, avec l'attention qu'il mérite, le Temple du Goût, lecture d'ailleurs charmante, et l'on y apprendra ce qu'est le goût de Voltaire, non pas tant par des définitions que par des exemples. On comprendra ensuite quelle fut l'émotion des contemporains, quand ils se virent divisés en deux peuplesdont le plus nombreux était voué au mépris et au ridicule. Quant à l'autre, c'était évidemment celui des amis de l'auteur ; et nous savons quelle était cette sorte d'esprits et de caractères. C'était la société du Temple, la petite cour de Sceaux, et tous les gens de plaisir, avec lesquels l'auteur avait formé son goût : gens d'un esprit vif, délicat, raffiné, très-cultivé par les lettres, par la jouissance des œuvres des arts, par toutes les élégances de la haute société, mais qui, par cela même qu'ils constituaient une aristocratie, étaient enclins à l'humeur exclusive, à une sorte de pruderie en fait de distinction, de bon ton, et, pour tout dire en un mot, de noblesse.

Mais le rôle pris par Voltaire, de dictateur du goût, de censeur universel des écrivains et des artistes, avec des applications singulièrement blessantes à ses contemporains, n'était pas propre à lui concilier la sympathie des beaux esprits, déjà trop envieux de son génie et do sa renommée. Le nombre de ceux qu'il couvrait de ridicule par des mots inoubliables, était assez grand pour former une légion, acharnée à obscurcir cette gloire si laborieusement conquise. Il ne plaisait même pas à tous les bons juges de voir proclamés, comme arbitres suprêmes du goût, le cardinal de Fohgnacet l'abbé de Kothc-

lin, personnages peu considérables dans les lettres, et dont le principal titre était de faire bonne figure dans la petite cour ou coterie de la duchesse du Maine. On I)Ouvait donc à bon droit s'étonner que le cardinal auteur de VAnti- Lucrèce^ poème en vers latins, fût qualifié, dès le début, d' « oracle de la France, » et d' « appui du Pinde.» On ne reconnaît pas là ce goût si sûr, dont Voltaire prétendait donner des leçons ; et son Temple risquait de lui attirer au moins autant de sifflets que d'hymnes enthousiastes ou pieux.

Le Temple de V Amitié. — L'auteur se trouvait en veine d'invention de temples. Il en avait élevé un tout récemment (1732) à VAmilié (1). Ce dernier petit poèmo ne renfermait pas seulement une élégante description d'un sentiment que Voltaire, à titre de disciple d'Epicure, estimait au plus haut prix, et qu'il pratiquait avec une sincérité dont on doit lui faire honneur ; c'était plutôt encore et surtout une satire générale de la fausse amitié. Jamais sa verve moqueuse ne s'est exercée avec plus de sagesse, et n'a rencontré des traits do morale mieux lancés, sans violence ni méchanceté. Il ne blesse personne, tout en proférant des vérités pic^uantes, dont tout homme peut faire son profit.

Il n'avait pas fini avec les temples. Douze ans plus tard, il en éleva un à la Gloire^ dans un opéra destiné aux fêtes de la cour et à l'apothéose de Louis XV, à propos de la victoire deFontenoi. A cette occasion, son architecture symbolique n'échappa i)as aux railleries de ses ennemis : un plaisant demanda quand il achèverait la série de ses édifices païens,en dressant un temple

(l) Voir Lellrc à Cideville, 8 déc. 1732.

à l'amour-propre, la seule de sesdivinitésqu'il eût omis de loger magnifiquement.

La philosophie de Newton. — Maupertuis. — Nous ne devons pas oublier que, parmi tant de travaux, dont la multitude et la variété tiennent du prodige, le disciple des Anglais s'appliquait à pénétrer les secrets de la physique de Newton.

Au mois d'octobre 1732, il se trouvait à Fontainebleau, logé chez le duc de Richelieu, lorsqu'il écrivait à M. de Maupertuis, introducteur du newtonianisme en France (1) :

« Etant à la cour, sans être courtisan, et lisant des < livres de philosophie sans être philosophe, j'ai recours « à vous dans mes doutes, bien fâché de ne pouvoir « jouir du plaisir de vous consulter de vive voix. Il s'a- « git du grand principe de l'attraction deM. Newton. » (2)

Voltaire a la cour. — Remarquons d'abord que, si Voltaire n'est pas « courtisan », il mène cependant à la cour de petites cabales, mais des cabales dramatiques (3). Il s'agit de faire passer Zaïre avant toute autre représentation de théâtre, ce qui est bien légitime ; et aussi, (à moins que Piron ne nous trompe), d'arrêter au passage la tragédie de celui-ci, Gustave Wasa (4). Or, la cour est partagée : la reine d'un côté, les princesses de

(1) « Par son mémoire sur les lois de ratlractioii(l"3v), et parson Dincourx sur la figure des Asir en, Maupertuis eut le mérite de répandre i'un des premiers en France la théorie newtonienne. » (Hoefer, Biogr. générale (Didot), art. Maupertuis .

(2) L. du 30 octobre 1732.

(3) 11 a, (lit il, « perdu son temps » à Fontainebleau, «h faire des que- « rell'-'s entre les actrices pour des premiers rôles, et entre la reine et les « princesses pour faire jouer des comédies, ii former de grandes factions pour « des bagatelles, et à brouiller toute la cour pour des riens. »(L. àFormont. novembre 1732.)

(4) Desnoiresterres, p. 453,

104 VfE DE VOLTAIRE

l'autre. Mais « le parti de la reine Ta emporté, » c'està-dire celui de Voltaire, qui triomphe un peu insolemment de la déconvenue de son rival.

C'est pourtant au milieu de ces tracas, que l'auteur de Zaïre envoie à Maupertuis un petit mémoire qu'il a fait sur la philosophie de Newton, et le prie de décider s'il « doit croire ou non à l'attraction. » Maupertuis lui adresse, non pas « une démonstration, mais deux. > Remercîments du poète transformé en philosophe : « Vous avez éclairci mes doutes avec la netteté la plus « lumineuse ; me voici newtonien de votre façon ; je « suis votre prosélyte, et fais ma profession de foi entre « vos mains. »

... « J'aurai seulement le bonheur d'avoir été instruit f avant les autres, et d'être le premier néophyte. On « ne peut plus s'empêcher de croire à la gravitation « newtonienne, et il faut proscrire les chimères des « tourbillons. » (1)

Le newtonianisme de Voltaire. — C'est bien en effet avec un zèle de néophyte que dorénavant Voltaire, non seulement prêchera la foi en Newton, mais raillera et insultera la doctrine de Descartes. Les Lettres anglaises sont le premier signe de sa conversion retentissante; mais on apprendra bientôt par d'autres ouvrages qu'un homme tel que lui n'acquiert pas des idées et des connaissances nouvelles sans vouloir entraîner le genre humain dans sa conviction, et sans entreprendre de couler à fond le parti dont il s'est séparé. Il ne lui manquait plus, pour avoir des querelles sur toutes choses, que de se faire zélateur d'une doctrine de physique. Son

(1) L. ilu 3 nov. 17;{2.

zèle sur ce point ful-il absolument exempt de précipitation et d'erreur ? C'est ce que nous laissons à dire aux hommes qui sont compétents en ces hautes questions (1).

Mais Voltaireje crois, (it un peu payer à Descartes les frais de son initiation à la philosophie anglaise, et ne put se priver du plaisir d'assaisonner de satire et d'ironie la part qu'il prit lui-même aux progrès de la connaissance des lois de l'univers. Émule de Fontenellejl mit cette science sublime à la portée des dames, et voulut les y intéresseren les égayant (2), mais avec un f^oût plus pur que celui de l'auteur de la Pluralité des Mondes.

LETTRES PHILOSOPHIQUES. - Les Lettres sur les Anglais (intitulées plus tard Lettres philosophiques) complètent l'ensemble des travaux de Voltaire dans cette période, la plus belle peut-être de sa vie, qui suit son retour d'Angleterre.

Il n'est pas aisé de fixer exactement la date où ces Lettres parurent (3). Elles furent imprimées simultanément à Rouen et à Londres, en français et en anglais, avec toute sorte d'embarras et de contre-ordres. Il est probable que quelques-unes furent répandues, sous le manteau, dès 1731, mais que la première édition complète fut celle de Londres, en anglais, dont l'impression futdirigéepar Thiériot(1733). La première publiée en Fi'ance porte le millésime de 1734.

(1) BulTon ne se inoniro guère favorable :-< Jai bien pensif écnt-il h l'abbé « Le Blanc (1738), que Voltaire réussirait fort mal h coninuMittr Newton, et « je ne crains pas que le public appelle du juj^'emcnt (le M. de Mdivre. ■!> Plusieurs autres critiiiiies, parmi les cjens de lettres du temps, ont allerlé de mettre eu doute la compétence de Voltaire en ces matières,

C2) Voir Let're a Forment, novembre 17:<2.

(3) Voir Desnoiresterrcs, VoUaire àCirey, p. 2S et suiv.

L'auteur avait essayé de s'assurer d'avance la tolérance du cardinal de Fleury, premier ministre, en faisant quelques suppressions. Il lui avait lu, « deux lettres « sur les quakers, desquelles, dit-il, j'avais pris grand «< soin de retrancher tout ce qui pouvait effaroucher sa « dévote et sage Erainence. Il a trouvé ce qui en res- « tait encore assez plaisant, mais le pauvre homme ne « sait pas ce qu'il a perdu. »

« Je suis, dit-il encore, obligé de changer tout ce « que j'avais écrit à l'occasion de M. Locke, parce (}u"a- « près tout je veux vivre en France, et qu'il n'est pas < permis d'être aussi philosophe qu'un Anglais. Il me •« faut déguiser à Paris ce que je ne pourrais dire trop « fortement à Londres. Cette circonspection malheu- « reuse, mais nécessaire, méfait raj-er un endroit assez « plaisant sur les quakers et les presbytériens. Le cœur « m'en saigne... (1) »

L'auteur aura beau faire tous les sacrifices auxquels il peut se résigner, c'est chose qui n'échappera à personne, et Voltaire en est bien aise, que cet éloge des Anglais est, d'un bout à l'autre, une satire plus ou moins déguisée de la France, de son gouvernement, de sa religion, de son clergé, de sa philosophie et même de sa littérature. Et ses ennemis auront beau jeu pour joindre cet ouvrage au dossier des accusations qui s'amassent contre un homme dont les succès, autant que la malice, offensent toujours quelqu'un.

La dédicace de Zaïre. — Comment ne trouverait-on pas des griefs dans les Lcltns an (/ la ises, quand on trouve des hérésies dans Zaïre ? Oui. l'auteur de Zaïre estcou-

(l) L. à Formoni, noYcmbre 173-2.

LES SUITES DR L'rXIL 107

pable, selon certain libelle attribué à J.-Ii. Rousseau, piqué des injures quMi a reçues dans Le Temple du Goût, d'avoir voulu démontrer (lue la grâce est impuissante contre les passions (1). Ce reproche est étayé sur certaines irrévérences dirigées contre le Potyeucte de Corneille, dans VEpitre dédicntoire de Zaïre, adressée à M. Fal kcner, ce marchand anglais, devenu baronet et ambassadeur, que Voltaire paie de l'hospitalité reçue de lui à Londres, et dont il oppose hautement la fortune politique aux usages trop exclusivement aristocratiques de la nation française.

Ainsi tout devient sujet de reproche contre le malicieux écrivain: car il se plaît à froisser de toutes manières les sentiments et les préjugés dominants dans son pays. En même temps, il laisse paraître sa fameuse EpUre à Uranie, écrite depuis dix ans pour M"^*^ de Rupelmonde, et si blessante pour la foi chrétienne. Il est vrai qu'il la met sous le nom du défunt Chaulieu ; mais personne ne s'y trompe. L'archevêque de Paris, M. de Vintimille, porte plainte au lieutenant de police, M. Hérault. L'écrivain audacieux se voit encore en danger.

On a recueilli un mot d'un secrétaire du chancelier d'Aguesseau, qui disait, sur une interrogation de son illustre patron : « Voltaire doit être renfermé dans un « endroit où j1 n'ait jamais ni plume, ni encre, ni papier. « Par le tour de son esprit, cet homme peut perdre un « Ktat (2). » Sans aucun doute, il y avait bien des personnes qui pensaient de même, sans se douter qu'ils étaient prophètes.

Pendant que l orage s'amoncelait sur sa tête, il jouait

(11 Voir Desnnircstorrt's, La J. de V. p. 462. (3) Dcsnoireslcircs, La .1 . df V ., p. 469.

avec délices sa Zaïre chez Mme je Fontaines-Martel, en compagnie de toute sorte de gens de mérite ou d'un rang élevé, et il y tenait pour son compte le rôle de Lusignan, qu'il défigurait, paraît-il, par un débit très véhément, mais déclamatoire, peu goûté des juges délicats-

Ces plaisirs furent interrompus par la mort de la « déesse de l'hospitalité ». Il annonce un peu lestement cette triste nouvelle à ses amis Formont et Cideville (1). & J'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître, et « quarante mille livres de rente qu'on dépensait à me « divertir. »

Ce qui excite sa gaieté, c'est qu'il a fait, auprès de son amie, les fonctions de directeur de conscience « à ce vilain moment ». « Figurez-vous que ce fut moi qui « annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir. Elle « ne voulait point entendre parler des cérémonies du « départ; mais j'étais obligé d'honneur à la faire mou- « rir dans les règles. Je lui amenai un prêtre moitié « janséniste, moitié politique, qui fit semblant de la t confesser, et vint ensuite lui donner le reste >». Il y eut là un acte de foi de la moribonde, femme philosophe comme lui, qui, dit-il, « l'aurait fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres ». La farce qu'il joua alors dans l'intérêt de son amie, n'était qu'une répétition de la comédie qu'il se préparait à jouer quand il s'agirait de lui-même. Il avait une peur horrible d'être enterré comme Adrienne IjO Couvreur.

Cependant il fallait déménager de l'hôtel de la rue des Bons-Enfants. Il s'en alla demeurer dans une laide maison de la très-laide rue du Long-Pont. < Je vais, dit-il, « demeurer vis-à-vis le seul ami que le Temple du Goût

(1) Lt'llrrs ilu -27 janvii-r 1733.

LES SUITES DE i/EXIL lOU

f m'a fait, vis-à-vis le portail de Saint-Ciervais ». En cfîet il avait justement vanté, dans son Temple, cg chef- 'l'œuvre d'architecture de Jacques de Brosse. Des intérêts d'argent, et une association de commerce avec un négociant, lui firent choisir ce domicile dans un des plus noirs quartiers de Paris (1).

Il s'établit donc (mai 1733) dans la maison du marchand de blés Demoulin, plus tard un de ses agents d'alfaires, chez qui il occupa un appartement peu riant (2), où sa solitude laborieuse, mais non farouche, fut parfois interrompue fort agréablement par des visiteurs des plus distingués, qu'attirait le charme de son esprit, à défaut des séductions du luxe. Parmi les personnes peu circonspectes qui vinrent le surprendre dans son ermitage, il y eut même d'assez grandes dames (car les dames de ce temps-là ne s'interdisaient aucune curiosité), et entre autres celle qui allait devenir son associée d'études et la compagoe de sa vie pendant quinze années (3).

(1) Dcsnoirestcrrcs LaJ. de V,, p. 480.

(•2) 11 faut dire, à sa louange, que, dans ce modeste domicile, il liéber^'c;iil encore, par pure générosité, deux jeunes poètes ijauvros, Lin^nt et Lefebvre. (Lettre à Ciileville, 27 septembre 1733). « Je ne suis pas. dit-il, comme la « plupart de nos Parisiens, j'aime mieux avoir des amis (|ue du sap»;rllu ; el je « prclère un homme de lettres a un bon cuisinier et à deux chevaux de car- « rosse. On a toujours assez pour les autres, (piand on sait se borner pour « soi. »

(3) Lettre à Mm^ la duchesse de Saint-Pierre, 17;<3. Les trois visiteurs (|iril re(;ut ce jour-là dans « sa tanière» étaient la duchesse de Saint-Pierre, la .iiar(|uise du Ciiàtclet et le comte de Forcalquier.

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