‹ La vie et les œuvres de Voltaire (volume 2)Chapitre 40 sur 48 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Voltaire et la marquise du Chàtelet

Une savante au xyiii" siècle. — Il n y a ^uore de siècles où quelques femmes n'aient étonné le sexe masculin par des mérites qui ne sont pas ordinairement ceux de leur sexe Le dix-huitième siècle n'est certes pascelui des vertus domestiques et conjugales ; mais, par une sorte de compensation, qui ne suffit peut-être pas, il nous présente le souvenir d'une femme qui se rendit célèbre par ses travaux dans les sciences les plus sévères, les mathématiques et la physique générale. Depuis la célèbre llypatie d'Alexandrie, il ne serait pas aisé de trouver une personne de son sexe qui ait obtenu, dans ces matières, une réputation égale à celle dont jouit la marquise du Chàtelet parmi ses contemporains. Cette renommée

fut-elle un peu surfaite ? C'est ce que nous laissons à décider aux savants : nous nous garderons bien de nous prononcer sur la valeur des travaux de la divine Emilie. Elle eut au moins deux admirateurs qui suffiraient à lui faire une grande renommée, l'un sincèrement enthousiaste, l'autre peut-être un peu narquois, Voltaire et Frédéric-le-Grand. On peut y ajouter Maupertuis, qui lui a rendu le plus honorable témoignage, et qui connaissait bien ses mérites de toutes sortes.

Mme DU Chatelet. — Gabrielle-Emilie, fille du baron de Breteuil, née le 17 décembre 1706, épouse très peu fidèle du marquis du Chatelet, n'en était pas à ses premières galanteries, lorsqu'elle vint, avec deux autres personnes fort titrées, surprendre Voltaire dans son domicile de reclus, rue du Long-Pont, en 1733. C'était une personne solidement instruite, et néanmoins d'un naturel très passionné, qui comptait déjà parmi les innombrables conquêtes du fameux duc de Richelieu. Elle prenait fort au sérieux les passions qu'elle cherchait à inspirer : car elle n'était pas plus désintéressée des succès de son sexe que des autres ; elle aurait fait volontiers de l'amour le fond de sa vie, si les mathématiques n'étaient pas venues la partager. Mais par une activité infatigable, elle trouvait du temps pour tout.

Voici en quels termes, six semaines après sa mort, Voltaire lui-même esquissait son caractère :

« Une femme qui a traduit et éclairci Newton et qui «< avait fait une traduction de Virgile, sans laisser soupf çonner dans la conversation qu'elle avait fait ces pro- « diges ; une femme qui n'a jamais dit du mal de per- « sonne, et qui n'a jamais proféré un mensonge : une

•• amie attentive etcourageuse dans l'amitié ;en un mot n un très grand homme que les femmes ordinaires ne t connaissaient que par ses diamants et le cavagnole (I), « voilà ce que vous ne m'empêcherez pas de pleurer « toute ma vie (2). »

Que, dans les termes de cet éloge, on porte au compte d'un deuil récent tout ce qu'on voudra ou tout ce qu'on pourra, il restera toujours un témoignage assez imposant. Voltaire écrivait encore à Frédéric II, peu de temps après cette mort prématurée : (3)

«« Je ne sais ce que c'est que ces vers dont Votre a Majesté me parle sur la mort de Mme ciu Châteiet. « Je n'ai rien vu de ce qu'on a publié pour et contre, t dans notre nation frivole. Je me borne à regretter t dans la retraite un grand homme qui portait des ju- « pes, à respecter sa mémoire, et à ne me point soucier « du tout de ses faiblesses de femme. >

Il faut donc reconnaître d'avance que cette liaison ne fut pas d'un genre ordinaire, non plus que le caractère de la femme à qui nous allons voir la vie de Voltaire longtemps et intimement unie. Si les mœurs de Mme du Châteiet ne furent pas exemplaires en tout, elle présente du moins un exemple éclatant des combinaisons de mérites qui peuvent quelquefois se rccontrer dans son sexe, ^sous ne croyons pas devoir la qualifier de « très grand homme » ; mais ce fut assurément une femme extraordinaire, née exprès pour offrira un Voltaire tout ce qu'il pouvait désirer dans une compagne de sa vie, pour satisfaire ses passions

il) Jeu (le hasard Tort h la mode alors dans le graud monde. (•2) Lellrc a d Ariiaml. U cclobre 1719. (3) L. du 31 dcc. 174U

VOLTAIRE ET LA MAUULlSE DU CHATELET 113

multiples. Quant à la liberté à peu près illimitée dt-s mœurs de cette personne, nous n'avons plus rien à en dire : le dix-huitième siècle est bien connu ; et l'on sait déjà que Voltaire est le plus tolérant des hommes sur la fidélité, même à son propre égard. Sur ce point, il est assez équitable pour n'exiger de personne des vertus sur lesquelles il est absolument incrédule.

Sa liaison avec Mme du Châtelet demeura d'abord à peu près secrète, autant que l'on pouvait et que l'on daignait cacher une affaire de ce genre en ce temps-là (Ij. Ce furent les périls encourus par l'homme de lettres qui la révélèrent à tout le monde.

Adélaïde du Guesglin, tragédie. — Une nouvelle tragédie, Adéldidc du Guesclin, conçue dans le genre dont Zaïre avait été le premier essai, réveilla contre lui les mauvais sentiments de ses ennemis (18 janvier 1734). La pièce, par les innovations mêmes dont on aurait dû ui savoir gré, (car elles rajeunissaient la tragédie française), excita la malveillance d'un public intolérant. Adélaïde succomba sous des sifflets et des boutades ineptes. L'auteur, obligé de la retirer, la mit en portefeuille avec d'autres ouvrages qui devaient reparaître plus tard, soit déguisés, soit remaniés : elle devint alors le Duc de Foix.

Le ressentiment des gens de lettres, suscité par le Temple du Goût, se traduisait en parodies et en farces jouées au théâtre des marionnettes et à la comédie italienne. Voltaire s'étant fait des ennemis partout, se voyait attaqué de mille façons.

(l)Vuir la corrosponriance de Voltaire veislalin de i'annC'C 1"33.

VJK DE VOLIAIRE. — T. 1. 8

Lettres sur les Pensées de Pascal. — Mais l'affaire la plus fçrave fut celle des Lettres anglaises, qui se répandirent soQs son nom en 1734, avec des Lettres sur les Pensées de Pascal,dontVa.uie\iv redoutait justement l'effet^ et dont il aurait voulu ajourner l'édition [\). Son libraire de Rouen. Jore, ayant été mis àlaBastille. ne dissimula rien 1^2). Une descente fut faite au domicile de V^oltaire, et ses papiers saisis, ainsi que sa cassette. Le livre fut condamné, lacéré et brûlé par la main du bourreau, au pied du grand escalier du Palais de Justice, « comme scandaleux, contraire à la religion, aux bonnes mœurs, et au respect dû aux puissances. »

Voltaire A MoNJEu. ~ L'auteur, heureusement pour lui, se trouvait absent. 11 était à Monjeu, près d'Autun, aux noces du duc de Richelieu et deM^'e de Guise.

C'était lui-même qui s'était ingéré de remarier son illustre ami, et qui avait négocié cette alliance du plus libertin des grands seigneurs avec la princière famille de Guise. Voltaire se souciait fort peu d'une inégalité de noblesse entre la maison de Richelieu et la maison de Lorraine. Mais les proches de la demoiselle en furent scandalisés : on n'était plus au temps des Richelieu et des Mazarin, où les nièces d'un cardinal, premier ministre, paraissaient des partis sortables pour des princes, même de la maison de France. L'orgueil nobi-

(I) On peut lire dans le Bulletin de la Presse^ 9 décembre 1897, sons la signature B. dk Saint-Aubiji ip. 482), uii article fort instrurlif sur les relations de Voltaire avec son éditeur Jore. L'article commence ainsi : < A un immense giiiic. Voltaire joijjnait une ab>encc de préjugé^; qui en a f.*it un des plus malhonnêtes hommes de son siècle. > Nous prions le lecteur de se souvenir, à I oorasion, que ce n'esi pas nous qui avons écrit cette phrase.

(•Ji Lettre a .Mauperiuis, 20 avril 1734.

VOLTAIRE ET LA MARnUISE DU CHATELET I 1 • j

iiiiirc redevenait plus arrogant après le règne de fjouis XIV,(iui avait su contenir la noblesse. Un petitneveu du cardinal de Richelieu, un Wignerod, parut faire tache dans le blason de Lorraine ; si bien que les hauteurs de certains cousins de la nouvelle épouse amenèrent un duel au camp de Philipsbourg ; le prince (le Lixin resta sur la place, et le duc de Richelieu fut blessé quasi mortellement (juin 1734). Voltaire, à cette iieure-là, ne s'applaudit peut-être pas d'avoir négocié ce mariage (1). Mais il n'était pas seul à trembler pour son étrange ami, le duc de Richelieu : Madame du Châtelet était de compte à demi avec lui.

Epjtre sur La Calomnie.— Y oliixivQ s'était assez ostensiblement déclaré pour elle dans son Epître sur la Calomnie (1733), satire des plus violentes et des plus audacieuses qu'il ait écrites. Pour accabler J.-B. Rousseau, il ne craignait pas de mentionner le père même de la marquise. La savante Emilie s'était-elle vue en butte à la calomnie? C'est possible, mais l'épitre qui la désignait si clairement, n'était pas faite pour apaiser la médisance. Dans tous les cas, Rousseau aurait eu le droit de demander justice d'une odieuse invective ; et, dans ce cas, beaucoup de personnes et de puissances se seraient vues intéressées à faire cause commune avec lui ; le poète aurait difficilement échappé à la punition. si tous les offensés avaient porté aussi loin que le sieur de Voltaire la passion de la vengeance.

Poursuites ; fuite de Voltaire. — Notre satirique se divertissait donc à Monjeu. chez le duc de Riche-

(I) L. h Cidcvillc, 22 juin 1734.

lieu. M™<= du Châtelet preQait sa part des réjouissances relatives au second mariage de son ancien amant. Elle se trouvait bien à sa place entre le duc, sa nouvelle femme et le « nouvel amant », qu'elle ne craignait plus de désigner sous ce titre, même en écrivant au premier(l).Ellesedéclaraitdoncbien heureuse d'être admise f entiers ou en quart» dans t cette partie carrée», lorsqu'un coup de foudre vint dissiper cette impayable société d'amis. Des personnes bien informées firent parvenir à l'auteur des Lettres anglaises l'avis que Tintendantde Dijon avait l'ordre de le faire arrêter et conduire au château d'Auxonne. t J'ai une aversion mortelle « pour la prison, écrit-il à ce propos ; je suis malade, un < air enfermé m'aurait tué... Tout ce qui était à Mont jeu m'a envoyé vite en Lorraine. > L'ordre expédié par l'intendant le trouva délogé, et fut renvoyé à la cour, qui ne donna pas d'autre suite à cette affaire.

Le camp de Philipsbourg. — Peu de temps après, Voltaire, en dépit des inquiétudes de M™« du Châtelet, se trouva assez rassuré pour faire un coup d'audace. Ayant appris le duel du duc de Richelieu avec le prince de Lixin ; ému du danger que courait la vie du vainqueur de ce combat tragique, il ose l'aller voira l'armée, au camp de Phiiisbourg, où il est accueilli d'une manière très flatteuse par le prince de Conti, le comte de Charolais, le comte de Clermont, et tout ce qu'il y a de plus brillant dans l'armée.

Du camp devant Philipsbourg, où il s'estime hors de danger du côté de la cour, il écrit les lettres les plus gaies en prose et en vers contre la vie militaire, qui

(l) Voir Uesiioircslcrcs, Voltaire à Ctrey, \>. 7. — Leltredc la marquise à Ricliclieu.

expose les pjens de tempérament héroïque aux périls, et en même temps au ridicule d'être trahis « par leurs femmes et leurs maîtresses. » Pour lui, qui n'aime point du tout « le séjour des bombes et des boulets, > il se remet en route, et il erre pendant un mois environ. Enfin, il prend pied en Champagne, à Cirey, chez la marquise du Châtelet (juillet 1734).

Arrivée a Cirey. — Le château de Cirey se trouvait assez délabré, comme la fortune des propriétaires, à qui notre poète, homme à tout faire, avait récemment procuré le gain d'un procès fort onéreux. A peine arrivé, il se met à donner des ordres pour la réparation de cette maison, comme un homme résolu à y demeurer longtemps. Pendant qu'il se livre à ces soins utiles, la marquise lui en rend de non moins essentiels à Paris : elle sollicite pour lui ; et enfin, par le crédit de ses amis, Voltaire obtient la permission de revenir dans la capitale, à condition, lui écrit le lieutenant de police Hérault, « que vous vous occuperez ici d'objets qui ne donneront « plus aucun sujet de former contre vous les mêmes « plaintes que par le passé. Plus vous avez de talent, « Monsieur, plus vous devez sentir que vous avez et « d'ennemis et de jaloux. Fermez-leur donc la bouche '< pour jamais par une conduite digne d'un homme sage « et d'un homme qui a déjà acquis un certain âge. » (11 avait en effet dépassé l'âge de quarante ans.)

La Pugelle d'Orléans. — Cette mercuriale, dans laquelle le ministère avait cru devoir envelopper la grâce qu'il accordait, était datée du 2 mars 1735(1). Elle trouva le poète occupé d'un œuvre qui n'était pas de nature

(I) Desnoircstcrrcs, Vnltaireà Ciirii,\> 56.

118 VIE DK VOLTAIRE

à le réconcilier avec les puissances et à lui faire une réputation de sagesse. Il s'agit du poème de la Pucelle, dont il avait écrit déjà huit chants (l). Il voulait sans doute doter la France, non plus d'une Iliade ou dune Enéide, mais d'une épopée comique, comparable au Roland furieux de l'Arioste (2). Le dessein était né d'unesorte de provocation et d'une gageure, dans un souper chez le duc de Richelieu, vers 1730. Môme de sang froid, Voltaire ne voulait voir, dans l'héroïne d'Orléans, autre chose qu'une fille d'auberge, sortie d'un cabaret pour périr sur un bûcher. C'était là, selon lui, un excel. lent sujet pour un poème héroï-comique ; et voilà comment il prétendait refaire ce que Chapelain avait manqué dans son malheureux poème épique. Inutile de faire remarquer ce qu'il y avait de condamnable, à tous les points de vue, dans une pareille conception, qui réjouissait un esprit amoureux du scandale, et naturellement ennemide tout ce qui mérite la vénération publique. Il se mit avec feu à une œuvre qu'un peu de pudeur, de sentiment patriotique, ou de respect pour l'histoire, aurait dû arrêter dès le début ; et il n'a jamais cessé, pour ainsi dire, de travailler à cet ouvrage favori, qui lui a causé à diverses reprises de vives inquiétudes. Tout ce qu'il y avait, dans son génie et dans son cœur, de gaieté, de libertinage, d'humeur voluptueuse, de malice, (le préventions, de rancunes, s'est amassé dans ce cadre élastique. Il est vrai que les grâces légères de sa plume déconcertent l'indignation, que doivent à tout moment provoquer des satires atroces et des fantaisies odieuses. Mais ce n'était pas cet ouvrage qui pouvait le faire

(IlLcilro à Ciilcvillc. 6 février 1735.

f2) Voir LoUro à M. de Formont, 27 juin \1M.

rentrer en grâce soit avec ses ennemis, soit avec les autorités attentives à ses actes. Aussi voulait-il que ce poème demeurât secret (l). Mais il le communiqua, jour par jour, à tant d'amis, que tout le monde voulut l'avoir; et peu de personnes furent assez discrètes pour le garder comme il aurait fallu. Ce secret dangereux ne se répandit pas du moins tout de suite.

Voltaire A Lunéville; Ktudks de physique a Cire^. — Voltaire était de retour à Paris le 30 mars 1735. Mais il n'y put pas tenir longtemps. Soit que sa Pucelle fît déjà parler d'elle, soit pour quelque autre raison, il crut bon d'aller prendre à Lunéville l'air de la cour de Lorraine, en attendant l'établissement du roi déchu de Pologne, Stanislas Leczinski. Il y fit du moins connaissance avec des artistes en fait d'instruments de physique. Car cette science commençait a être à la mode, et de grandes dames, (entre autres, la nouvelle duchesse de Richelieu), se piquaient de soutenir en conversation des thèses sur la philosophie de Newton (2).

Mais aucune dame ne se livrait plus ardemment à ces études que la marquise du Châtelet. Elle s'était faite l'élève de Maupertuis et de Clairaut ; elle apprenait la géométrie et la physique avec ces deux illustres savants, et, dans un commerce assidu avec le premier, elle devenait, ainsi que Voltaire, un néophyte fervent du newtonianisme. Ce fut un lien déplus entre les deux amants, qui bientôt rivalisèrent de zèle pour la théorie

(1) « Je veux que cet ouvrage serve quelquefois à divertir mes amis ; mais « je ne veux pas que mes ennemis puissent jamais en avoir la moindre con- « naissance. » (L. à M. de Forment, juin 1731.

(2) Desnoircsterres, Voltaire à Cirey, p. GO. — L. de Voltaire au duc de Richelieu, 30 septembre 17.34.

de l'attraction et contre les tourbillons de Descartes. Quand ils se trouvèrent réunis, et comme en ménage, à Cirey, le château fut en partie transformé en laboratoire de physique, et chacun des deux associés se mit de son côté à écrire sur cette matière, comme auraient pu faire deux savants de profession.

Mais Voltaire avait toujours sur les bras des affaires de différentes sortes.

La Mort de César. — Il voulut lancer sa tragédie de la Mort de César, où il se flattait d'avoir imité la manière large et libre de Shakspeare, en dépit de la petitesse d'esprit du public français, et des exigences méprisables des comédiens. Comme ceux-ci ne se prêtaient pas à ses desseins de réforme, il obtint du proviseur du collège d'Harcourt que sa tragédie fût jouée par les élèves à la distribution des prix, le 11 août 1735. Il trouva en eux d'excellents acteurs, et il eut un auditoire à souhait, une élite de gens du monde et de la cour.

Querelles AVEC Desfontaines et Pompignan. — Malheureusement, le succès de cette pièce lui attira une querelle avec l'abbé Desfontaines. Les torts nous paraissant à peu près égaux de part et d'autre, nous n'entrerons pas dans le détail (1). Une critique assez tempérée du journaliste, dans ses Observations sur les écrits modernes, amena une réplique offensante de l'auteur dans le )lercure. Desfontaines termina une correspondance aigre-douce par une déclaration de rupture ; et dès ce moment les deux anciens amis devinrent ennemis jurés.

Voltaire se fit encore un ennemi, mais bien gratui-

;i) Voir Desnoircslcrros, Voltaire à Cirey, p. fiO ol siiiv.

temcnt, dans la personne de Lefranc de Pompi^^nan. dont la tragédie de Zoraïde parut un moment en concurrence, devant les comédiens, avec sa nouvelle tragédie A'Alzire. Il accusa l'auteur do, Z or aide ^ assez connu déjà par le succès d'une Didon, de lui avoir dérobé le sujet de sa tragédie américaine. De là un échange de mauvais compliments entre les deux poètes, et des ressentiments qui firent grand bruit plus tard, quand la fatuité du sieur de Pompignan fournit contre lui des armes, dont Voltaire fit le plus cruel usage.

Alzire. — Quant à la tragédie ù'Alzive^ elle fut représentée le 27 janvier 1736, etobtint le plus grand et le plus légitime succès. Elle fut môme jouée deux fois à la cour. Le poète retrouvait donc l'heureuse veine des années précédentes, lorsque de nouveaux orages éclatèrent.

Procès avec Jore. — Ce fut d'abord un procès avec son libraire de Rouen, Jore, qui réclamait une certaine somme à lui due pour l'impression des Lettres 'philosophiques (1). Voltaire croyait sans doute l'avoir assez payé en le tirant delà Bastille ; d'ailleurs, mal disposé pour toute autorité judiciaire, excepté quand il y avait lui-même recours pour obtenir satisfaction, il se résignait malaisément à payer une dette, lorsqu'il y était forcé. Il se défendit donc de son mieux, non sans faire intervenir des protections. On le peut voir par cette singulière protestation qu'il adressa à son ami Cideville (2 juillet 1736) :

« Je vous avoue que, au milieu desremercimentsque « je dois à l'autorité, qui m'a si bien servi en cette oc-

(1) Jiullelin (le la Piexxe, 0 déc. 1897, p. 482 et suiv. ; et Desnoirestcrres, Voltaire àCirey, \). 09 et suiv.

« casion, jai un petit remords, comme citoyen, d'avoir « obligation au pouvoir arbitraire : cependant il m'a « fait tant de mal, qu'il faut bien permettre qu'il me « fasse du bien, une fois en ma vie ».

C'est une permission que ce citoyen donnera plus d'une fois en sa vie au pouvoir arbitraire : car. toutcjîoyen qu'il est, il n'a jamais détesté le privilège que quand il ne pouvait pas le réclamer pour son profit particulier. Cette fois, il en fut quitte pour payer, à son corps défendant, cinq cents livres d'aumônes. Mais le procès avait fait un bruit qui ne lui fut pas avantageux : et le secret des Lettres philosophiques était révélé publiquement (1).

On ne peut s'empêcher de faire cette remarque sur la plupart de ses procès, en général : il réussit à faire condamner ses adversaires, sans être lui-même absous. Cela rappelle toujours le procès du Loup et du Renard. dans La Fontaine, et la sentence du juge de la fable :

Je vous connais de longtemps, mes amis,

Et tous deux vous paierez l'amende :

Car toi, Loup, tu te plains quoiqu'on ne t'ait rien pris, Et toi. Renard, as pris ce que l'on te demande (2).

Ce fâcheux procès paraît même l'avoir empêché dese porter candidat à l'Académie française, où il y avait deu.x places vacantes.

« Ni les circonstances où je me trouve, ni ma santé « ni ma liberté, que je préfère à tout, ne me permettent € d'oser y penser. (3i »

Voilà ce qu'il écrit à son confrère le poète La Chnus-

(1) Lettre h CideviDe. 2 juillet n;Vi.

(S) La Fonlaine. h'abtes, II. a.

(3) Leilre à La CliauiîstV. Pari-;. -2 mai 1736.

sée, à (jui il cède « le peu de suffrages sur lesquels il aurait pu compter. >

II avait hâte, sans doute, de rejoindre Mme du Châtelet à Cirey. Mais il est probable qu'il aurait moins craint de la faire attendre, s'il s'était vu des chances sérieuses de succès à l'Académie. Il revint enfin à Cirey dans les premiers jours de juillet (173G). C'est encore i.a Fontaine qui parlera à notre place :

Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser

De combien do ])laisirs ils payèrent leurs peines (l).

Attaques CONTRE J.-B. Rousseau. — Mais il était écritquela tranquillité n'habiterait jamais avec Voltaire. Il se souvient tout à coup du poète J.-B. Rousseau, dans une édition de la Mort de César, publiée à Amsterdam ; et il lance contre lui, dans une Préface anonyme, mais où tout le monde reconnut sa main, une digression outrageante en vers et en prose, sous le prétexte de justifier l'insertion, dans ce volume, de VEpître sur la calomnie, où l'on a déjà vu comment ce vil Rufus était traité. (2) Une polémique violente, sous un air de bénignité, s'engagea entre les deux rivaux en poésie et en satire. Voltaire, affectant de se croire obligé à châtier l'ingratitude de Rousseau envers son bienfaiteur, M. deBreteuil, père de Mme du Chûtelet, écrivit contre lui la satire atroce de La Crépînade, sous prétexte que le père de Rousseau était un disciple de saint Crèpin.

L'ENFANT PRODIGUE, comédie. — Il faisait en même temps jouer sa comédie de VEnfant prodigue (10 octobre

<n iex Deux Piijeoti.^' .

i:2) Voir ci-dessus, page 58, note L

1726), dont il laissait à deviner l'auteur, en donnant à entendre que c'était Grasset. Mais le critique Desfontaines ne s'y méprit pas. Ami de J.-B. Rousseau, il fit payer à l'auteur anonyme de la comédie ses méchancetés contre le poète exilé.

Voltaire se trouvait déjà rempli de ressentiments anciens et nouveaux contre Desfontaines. Récemment encore, celui-ci avait, très indiscrètement, par abus de conHance, publié dans ses Observations (novembre 1735), une jolie épître de Voltaire à Algarolli, où les rapports du poète avec Mme du Châtelet n'étaient nullement déj^uisés. Quoique cette dame ne fût que médiocrement ett'rayée d'un scandale imperceptible dans les mœurs du temps, on affecta d'être indigné, pour elle et pour M. du Châtelet, (qui n'en avait cure), d'une révélation aussi effrontée. Il fut donc convenu que Desfontaines était un scélérat di^^ne des plus grands châtiments. Voltaire, en honnête homme outragé. Taurait renvoyé, s'il l'avait pu, à Bicêtre, d'où il se souvenait trop de l'avoir tiré ; et même en quelque lieu pire encore. Son plus grand crime, aux yeux du poète, était de signaler sa retraite dans un endroit où il se croyait en sûreté (1):

Rien, que la mort, n'était capable D'expier son forfait ("!).

Ode contre Desfontaines. — Voltaire lança donc une Ode sur ringratilude, où le journaliste put lire ces vers, avec d'autres :

C'est Desfontaines, c'est ce pn^tre Venu de Sotiome à Bicêtre,

11) L. à Thioriot. «lu 4 ort. 1735.

(2) La Foiiluino, Irt Animaui tnaladex....

VOLTAIRE ET LA MAllOUISE DU CHATELET 125

JJo liicèlre au sacré vallon :

A-t-il l'espérance bizarre Que le bûcher qu'on lui prépare Soit fait des lauriers d'Apollon ? (1)

Pour l'édification du lecteur, nous devons ajouter (luc des amis avaient obtenu que l'auteur retranchât ces vers de son Ode; mais il les rétablit.

» Les transitions, dit-il, ne s'accommodaient pas de ce « retranchement... Mais il vaut mieux gâter JJesfontai- « nés que mon ode, d'autant plus qu'il n'y a rien de gâté « en relevant sa turpitude. »

C'est le cri du cœur d'un poète, et aussi d'un homme qui se vante à bon droit de bien haïr: car, dit-il, • qui ne sait pas haïr ne sait pas aimer. » Nous ne lui contestons l'excellence ni dans un genre ni dans l'autre. Mais on sera du moins averti de l'exagération où la haine, comme l'amitié, peuvent porter sa plume; on saura que la justice n'est pas son unique conseillère, et qu'il ne s'excuse même pas d'écrire souvent par passion.

11 ne dédaigna pas non plus d'accepter un second dans sa querelle avec Desfontalnes: ce fut le chevalier de Mouhy, qu'il entretint souvent de son argent, et qui publia en ce moment, contre l'auteur des Observations, un pamphlet intitulé Le Mérite vengé (1736).

LE MONDAIN, satire. — Voltaire se vantait de vivre incomparablement heureux à Oirey ; Il en avait fait, avec son amie, une résidence enchantée, sur laquelle même des fables commençaient à se répandre dans le monde? quand une nouvelle satire lui attira de nouvelles aventures. La petite pièce du Mondain, quoique fort plai-

(1) Ed. Haehettc, t. IX, p. 103.

126 VIE DE VOLTAIRIi

santé, n'est pas un simple badinage : l'auteur y soutient en riant une philosophie qui n'est pas chez lui une boutade, mais l'abrégé de sa morale. Il justifie le luxe, comme l'origine des arts utiles à la prospérité publique, et la source des plaisirs pour les particuliers. Des économistes et des moralistes sévères pouvaient sans doute discuter les principes de sa thèse ; mais elle scandalisa les dévots, ses ennemis déclarés, par certaines railleries irrévérencieuses sur le paradis, sur Adam et Eve ; enfin par des attaques directes contre des catégories de personnes, et contre des écrivains religieux, qu'il nommait. Il aggrava encore son attaque par une Défense du Mondain, satire plus acre que la précédente, qu'il donna sous un pseudonyme. On cria naturellement à l'irréligion, et le pouvoir crut devoir prendre la défense des mœurs publiques. Le Mondain fut dénoncé au garde des sceaux, M. de Chauvelin. L'auteur fut averti quilavaittoutà craindre. A Cirey, on décida qu'il devait s'enfuir (fin de décembre 1735).

Voyage en Hollande. — Le prince royal de Prusse, Frédéric, lui otlrit un asile près de lui. C'était sa première tentative pour s'emparer de ce brillant esprit, dont il était véritablement amoureux (1). Mais M"'*= du Chàtelet craignit les dangers de la cour de Prusse, où le jeune prince lui-môme n'était guère en silreté sous les yeux de son terrible père, le roi Frédéric-Ouillaume, fort ennemi des sentiments épicuriens et littéraires, qui formaient le lien entre son fils et l'auteur du Mondain. D'autre part, on préparait à .\msterdara une édition

(1/ V.iir uiu' kitrc de FrOdcric a VolLiicc, 8 aoùl 1";{G.

VOLTAIRE ET LA MAR(jlJIbE DU CHATELET 127

complète des œuvres de Voltaire. Jl avait à y surveiller riuipression de son Essai sur la l^hilosopMe de Neivtoii^ fruit de sa retraite studieuse avec Mme du Chàtelet. Il fut donc décidé qu'iliraitchercher sa sûreté en Hollande. « Je fais par une nécessité cruelle, écrit-ilà Thiériot (1 j, » ce que Descartes faisait par goût et par raison ; je « fuis les hommes, parce qu'ils sont méchants. » Méchants, soit : c'est l'innocent Voltaire qui le dit.

VoLTAïKE GOÛTÉ A L'ÉTRANGER. — En passaut par Bruxelles, il eut la joie d'y voir représenter sa tragédie d'Alzire. Un magistrat d'Amsterdam avait traduit la Mort de César; BriUus avait été traduit en anglais ; on jouait Zaïre k Londres. Le poète éprouvait de nouveau avec délices qu'il était goûté en pays étranger au moins autant, sinon plus, que dans sa patrie.

Quand il eut pris domicile à Leyde, quoique sous un pseudonyme, les visites affluèrent chez lui. Il y reçut, entre autres, celle de vingt Anglais de la suite du roi d'Angleterre. Sa retraite n'était donc pas bien secrète. Elle ne se prolongea guère ; dès le mois de janvier 178G. on le retrouve à Cirey, pendant qu'on achevait à Amsterdam l'impression de la Philosophie de Newton.

Travaux de physique. — L'académie des sciences. — Expliquer au public intelligent cette doctrine encore contestée en France, ne suffisait pas aux nouvelles ambitions de Voltaire. Puisqu'il avait fait cette infidélité à la poésie, il prétendait bien prendre place parmi les savants, révéler de nouvelles applications des principes de Newton, qu'il avait adoptés par l'intluence de Maupertuis, et disputer à un Fontenelle la gloire de se

(1) L. ilu 2() (léccmbrc 173Ô.

signaler à la fois dans toutes les connaissances hunaaines. Il lit denaander discrètement quel sujet de prix l'Académie des sciences avait proposé ; et ayant appris (jue c'était la propagation du feu, il entreprit, en grand secret, de concourir pour ce prix. M'"*^ du Châteict conçut, de son côté, le même dessein ; et dans la même maison les deux nouveaux phj'siciens travaillèrent sur le même sujet sans s'expliquer entre eux. un peu comme deux écoliers qui poursuivent la môme récompense en se cachant l'un de l'autre ; du moins M™« du Châtelot trouva le moyen de soustraire à son ami la part qu'elle prétendait prendre à ce concours. Il se servait des instruments de physique du château : elle dut renoncer à faire des expériences ; mais elle crut }■ suppléer par la nouveauté de ses idées.

Le résultat de cette singulière concurrence fut malheureusement un double échec. Deux mémoires partis de Cirey parvinrent à l'Académie des sciences. C'eût été un spectacle fort neuf, si le prix eût été enlevé par un poète tragique ou par une dame du grand monde ; mais ils n'obtinrent lun et l'autre que l'honneur de voir leurs mémoires imprimés dans le Recueil de l'Académie, à la suite de ceux qui avaient obtenu le prix (1738). Ils eurent la consolation de se persuader qu'ils étaient victimes des préventions des cartésiens, et martyrs de leur foi dans la philosophie nouvelle.

Cajoleries de Frédéric. — Le prince royal de Prusse n'avait pas renoncé à son désir de s'emparer de la personne de l'auteur de la Ucnnadc et de Zaïre. D^'s le 8 août 1730, il écrit à Voltaire pour le décider, à force de tîatteries, à venir le voir et le gratiiier de sa présence et do >es leçons. Il n»? révèle pas encore tous ses

desseins d'accap;irement ; mais la défiance de M"'" du Ctiâtolet est éveillée : elle déclare qu'ils iront voir Frédéric quand il sera roi ; et qu'ils iront tous deux ensemble. Le poète, remué par les marques d'idolâtrie de ce prince, qui veut qu'on le considère comme un ami sûr, allègue, pour lui résister, les devoirs de l'amitié. Frédéric envoie à Cirey un véritable ambassadeur, avec des présents, parmi lesquels un buste de Socrate, symbole apparemment du sage et profond génie de Voltaire. L'wmbassadeur du roi remporta, en échange, tous les ouvrages du poète philosophe, hormis la Pucelle^ dont M'^e du Châtelet gardait le manuscrit sous clé. Plus prudente que son ami, elle s'étonnait de ses folies, et cherchait par tous les moyens à le mettre en sûreté contre lui-même. Remarquons cependantquec'étaits'y prendre un peu tard : le garde des sceaux avait une copie de la PiiceUe sur son bureau ; mais Voltaire prétendait qu'elle était apocryphe (1).

La PHILOSOPHIE DE Newton. — Les Eléments de la philosopfiie de Newton ne passèrent pas en F>ance sans encombre. Le ministre refusa d'abord son approbation à un ouvrage qui prétendait battre en ruines la philosophie officielle, celle de Descartes. Mais de quoi le ministre se mêlait-il?

Quand l'ouvrage parut, sous la rubrique de Londres, en 1741, il s'éleva un grand tumulte dans le monde savant. Le pire vacarme vint encore de l'abbé Desfontaines. Nous ne sommes pas obligés d'accorder, dans ce récit, aux querelles personnelles de Voltaire une place proportionnelle à celle qu'elles ont usurpée dans sa vie. Aussi nous supprimerons le détail.

(1) Lettre h Thiériot, 26 dcc 17.3").

Desfontainos, dans ses Observations, se permit de railler la métamorphose du poète en philosophe, et de considérer l'ouvrage de Voltaire comme des notes d'écolier, dont Fauteur tirait un livre à tout hasard. Le critique ne songeait guère que c'était peut-être un prodige que d'avoir rendu lisibles et intéressantes, pour tous les lecteurs sérieux, les théories du grand philosophe anglais.

Polémique avec Desfontaines. — Voltaire blessé à fond, et furieux de voir ressusciter ce critique malin, qu'il croyait bien avoir mis hors de combat, rédigea un pamphlet intitulé le Préservatifs où il prétendit ramasser toutes les téuwes qu'avait commises Desfontaines dans ses nombreux écrits. Il fit paraître cet ouvrage sous le nom du chevalier de Mouhy (1738). Recueillant tous les mauvais jugements en tous genres qu'avait pu prononcer Desfontaines, ami de J.-B. Rousseau, il se donna le plaisir de cingler le poète lyrique en fustigeant le journaliste. La vengeance fut sanglante, mais ne passa pas sans réciprocité.

On vit bientôt paraître, en « réponse au libelle de M. de Voltaire », la Voltairomanie ou Lettre d'un jeune avocat. De même que l'auteur du Préservatif n'avait pas pu dissimuler son identité, en dépit de ses dénégations. Desfontaines fut tout de suite deviné sous le masque du jeune avocat. Son ouvrage était un ramassis de tout ce qui avait jamais pu être récolté ou inventé de préjudiciable à l'honneur de Voltaire. Celui-ci, plein de fureur, et de plus encouragé et poussé par ses amis, et même parM"'« du Chàtelet, voulut une réparation cclatanle. Il commença i)ar écrire lui-même un mémoire apologétKjue, iiu'il adressa à AI. d'Argenson. Mais cela ne sufli-

VOLTAIRE ET LA MARQUISE DU CilATELET 131

sait pas à sa vengeance. Il intenta un proeès criminel à Dc^fontuines, avec quelque espérance de fuire brûler le libelle(l),à défaut del'auteur. ,I.-B. llousseau se trouvait compromis, par une sorte de fatalité, dans tous les démêlés de Voltaire avec Uesfontaines. Voltaire essaya de le faire arrêter à l'archevêché de Paris, où il se cachait, mais n'y réussit pas. Les sévérités de la pohce contre lui étaient épuisées, mais non la rancune du pliilosophe. Voltaire n'était pas moins indigné contre Saint-Hyacinthe, auteur du Chef-d'œuvre d\in inconnu, dontonavaitinséré, dansla ro/^airomaru>,une narration très maligne de l'attentat du pont de Sèvres (2). Thiériot même, son ami Thiériot, tenait envers lui une conduite qui le révoltait, ainsi que tous ses amis:ilsemblait hésiter à témoigner contre Desfonlaines. L'ami offensé le fait gourmander par tout le monde, par la marquise du Châtelet, et même par son mari, et enfin par le prince royal de Prusse.

Voltaire est en ce moment plus exaspéré qu'il ne Ta jamais été. quoiqu'il le soitbien souvent. lia oubliéabso. lumentson Préservatif, qu'il attribue énergiquement au chevalierde Mouhy. « Je suis donc un homme bien mé- « prisable, s'écrie-t-il ; je suis donc dans un état bien « humiliant, s'il faut qu'on ne me considère que comme « un boufïon du public, qui doit, déshonoré ou non, « amuser le monde à bon compte, et se montrer sur le « théâtre avec ses blessures ! (3) » Il remue ciel et terre, demande et obtient des certificats de la confrérie de.s avocats, et même de celle des comédiens, fait solliciter

(l) L. au comte d'Argcntal, G février 1"39 (•i) Dcsnoiri'Stt'rres, Voltaire à Ciinj, p. iO'J, (3) Lettre à d'Argcntal, G février 1739.

le chancelier d'Aguesseau (1), le ministre Maurepas, le lieutenant de police Hérault, écrit au marquis d'Argenson et au comte son frère, met des personnes titrées et tout le ministère en mouvement pour sa querelle (2). « Il est certain, dit-il, qu'il me faut une réparation, ou que je meure déshonoré.... Je mourrai, ou j'aurai justice. »

Tant de personnes, mises dans ses intérêts, agirent chacune de leur mieux. Le plus plaisant de l'atîaire est la manière dont il joue, non seulement de ses amis et de ses protecteurs, mais de sa parenté, ou prétendue telle. Il fait menacer Saint-Hyacinthe de la vengeance de ses parents, et rengage à prévenir a des suites qui seraient affreuses. » On dirait qu'il a toute une lignée de coupe-jarrets à son service. Il écrit à Tabbé Moussinot : « Il faut, mon cher ami, vous dire mon parent, « comme Mme de Champbonin. Allez tous en corps à « Taudience de M. le chancelier. Rien ne fait un aussi « grand efTet sur l'esprit d'un juge bien disposé que ces € apparitions de famille. »

Thiériot s'excusa de sa négligence ; Saint-Hyacinthe désavoua le sens du passage de lui qu'on avait cité. Mais que faire à l'égard de Desfontaines, qui ne manquait pas non plus de protecteurs, et qui, sentendant à merveille dans l'art d'incidenter, intentait procès contre procès ? Le ministère était bien las de cette affaire, pour ne pas dire des affaires de Voltaire.

Le lieutenant général de police, M. Hérault, manda Desfontaines, et le contraignit de signer une rétractation de la Vottairo7nanie^ dictée par le magistrat. Cette

(1) Lettre au clianccljer. 11 février 173i). (2; DcsDoircstcrrci', ouvrage cilc, p. 194,

réparation ne parut pas satisfaisante au principal intére?sé ; mais il dut faire contre fortune bon cœur, et remercia chaleureusement le lieutenant de police, qui lui avait toujours marqué de la bienveillance, et dont il prévoyait bien qu'il aurait encore besoin plus d'une fois. Il n'eut plus dès lors affaire à Desfontaines; mais il lui restait sa plume, pour noter d'infamie ce personnage à tout propos et hors de propos. On ne sait que trop qu'il ne s'en fit pas faute.

Ouvrages divers.— LE SIÈCLE DE LOUIS XIV, etc. — S'imagine-t-on que ces tracasseries empâchaieûtVûl-taire de se livrer à ces études qui lui étaient si chères ?^ Ce serait bien mal le connaître. Outre les ouvrages antérieurs, qu'il corrigeait sans cesse, il avait sur son bureau deux tragédies, Z?i/îr?ie et Mérope, et un grand ouvrage historique^e^5fè£/g de Louis XIV.

Cette histoire, qui l'occupa bien des années, ne fut d'abord qu'un Essai, dont il communiquait déjà, en 1736, les premiers chapitres à ses amis, et entre autres au prince royal de Prusse.

Zulime, qui lui inspirait de grandes espérances, n'était montrée qu'au fidèle confident des ébauches tragiques, le comte d'Argental. Mérope était encore dans le devenir.

Instances de Frédéric — Son zèle pour la poésie française ; sa philosophie. -^ L'ami le plus avide de toute sorte de communications d'ouvrages anciens ou nouveaux, était Frédéric. Il entretenait une correspondance assidue avec son idole, et ne flattait guère moins Mme (]n Châtclet que le poète lui même, pour en venir à ses fins. Mais la dame de Cirey ne se laissait pas intluen-

cer. Tout ce que le royal flatteur pouvait gagner, était de se faire donner des conseils sur ses propres poésies par le premier poète du siècle. Il aurait pu dire, comme plus tard Alfred de Musset, (qui ne lui ressemble guère d'ailleurs), qu'il aimait les vers français à la rage. Sa Muse, quoique un peu pesante, n'arrêtait pas. Voltaire l'encourageait par des compliments, tels que lui seul était capable d'en écrire avec ou sans conviction. Ce qui prouve le bon sens de Frédéric, c'est qu'il ne se laissait pas enivrer par des louanges si capiteuses ; mais il espérait, à force de zèle et de docilité, se corriger de ses défauts. Il travaillait en écolier qui aurait voulu faire sa carrière de la poésie française; il réservait tous les jours quelques heures au service de cette passion, qui n'est certes pas banale, même étant mé<iiocrement heureuse, chez un prince destiné au gouvernement d'une grande monarchie militaire. Voltaire pouvait se sentir lier d'un pareil disciple. Il n'espéra probablement jamais faire de Frédéric un éminent poète français, quoi(}ue les mouvements d'un grand esprit puissent, lorsque le sujet le porte, suppléer par instants aux grâces spéciales de la nature. Mais le poète prussien devait toujours paraître un peu emprunté dans le maniement de la langue fi-anraise : ses meilleurs vers ne furent jamais {jue des contrefaçons de Voltaire, et il ne put lui emprunter ce qu'il avait d'inimitable, la finesse et l'aisance gracieuse.

Mais Frédéric faisait montre de sentiments plus chers, s'il est possible, à Voltaire que la poésie même. Celait un philosophe de son école. Aussi incrédule, en fait i\c religion, que son maître lui-même, et incrédule plus c]ée|qr('', grâce aux privilèges de sa condition, il atfec-

tait de vouloir gouverner ses Etats selon les principes des sages anciens et modernes, qui, en général, n'ont jamais touché aux affaires publiques. C'était un Platon, un Fénelon, un Voltaire même, qui allait monter sur le trône de Prusse, pour y faire fleurir la justice et l'humanité, avec les beaux-arts, sans aucun mélange d'austérité ni de foi religieuse. Selon Voltaire, c'était un Salomon, mais Salomon désabusé, franchement épicurien, libre de tous les préjugés, de toutes les erreurs, de toutes les influenças qui gâtent d'ordinaire la puissance souveraine. C'était mieux que tout cela : \inhomme tout simple, mais un homme accompli en tout, qui voulait avoir des amis, et ne régner que pour faire des heureux. Enfin c'était un nouveau Marc-Aurèle, un Titus,

Qui rend {rait) de son joug l'univers amoureux.

et il ne tenait qu'à Voltaire de devenir le familier et l'inspirateur habituel d'un prince si parfaitement selon son cœur. Comment résister à la séduction de pareilles espérances ? Mais M'"® du Châtelet était là, et l'on ne pouvait songera l'abandonner. Les projets de Frédéric sur Voltaire, comme les rêveries du poète philosophe, furent donc forcément ajournés ; mais de part et d'autre on y songea toujours, jusqu'à ce qu'ils pussent s'accomplir, sans qu'on pût prévoir quand ni comment.

La vie a Cirey. — A Cirey, la vie était délicieuse : liberté parfaite pour le travail, avec une régularité monastique dans l'emploi des heures, opulence du meilleur goût dans le mobilier,plaisirsde la table, sanscompter les douceurs d'une cohabitation que ne gênait nullement la présence de M. du Châtelet, le plus corn-

mode des maris du dix-huitième siècle, c'est tout dire. Cirey recevait même quelquefois des amis, entre lesquels nous mentionnons M°»e de Graffîgnj\àcause d'une querelle odieuse que lui fit ce couple philosophe, à propos de la fameuse Piicelle, qu'on Taccusa sans fondement d'avoir répandue. En etîet ce poème favori mit vingt fois l'auteur dans des transes mortelles, quoiqu'il eût lui-même l'imprudence d'en donner des lectures en des cercles nombreux. La scène faite très injustement et très brutalement par les deux amis à une femme de mérite, et malheureuse, fut réparée plus tard par toute sorte de prévenances que Voltaire affecta envers l'auteur de la touchante pièce de Génie ; mais elle no fait pas honneur au caractère des châtelains de Cirey (1).

On donnait d'ailleurs aux hôtes le divertissement de représentations sur le petit théâtre du château, où les œuvres de Voltaire lui-même tenaient toujours, comme de raison, la principale place.

On eut de plus des visites sérieuses, celles de Bernouilli, de Maupertuis et de Clairaut. La savante marquise ne pouvait plus se passer des deux géomètres français, qui lui parurent des hôtes charmants, même dans la conversation.

Ces jours de félicité furent interrompus par une grosse affaire, qui obligea les deux amis à une longue absence. Un parent de M. du Châtelet devait laisser un héritage qui comprenait une petite principauté, entre Trêves et Juliers, dans les états du roi de Prusse. Voltaire essaya de faire acheter ce domaine par Frédéric, lequel fit la sourde oreille à ses propositions. H

(1) Dcsnoircslcrrcs, V. à Cirey. p. 240 et suiv.

s'agissait donc de faire valoir les droits des héritiers, afin que la marquise du Châtelet devînt princesse. On s'engagea dans un procès inextricable, qu'il fallut aller soutenir en Flandre.

Voyage en Belgique. — Les deux amis partirent au mois de mai 1739, et se rendirent d'abord à Valenciennes, où ils furent accueillis par des fêtes. Après quelques courses en Belgique, ils prirent domicile dans la ville de Bruxelles, puis furent emmenés par le duc d'Aremberg à sa maison de campagne d'Enghien, où les fêtes se poursuivirent, pendant que M™« du Châtelet se livrait opiniâtrement à l'étude des mathématiques.

Maupertuis ET KoENiG. — Elle s'était mise sous la direction de Kœnig, professeur de Genève, que Maupertuis lui avait procuré, et qu'elle traînait partout U à sa suite. Ainsi des relations amicales rassemblaient autour de Voltaire les personnages qui devaient, quelques années plus tard, donner matière à la plus méchante et la plus plaisante guerre de plume que le philosophe ait jamais faite. Maupertuis, notons-le, était, à ce moment, l'oracle et l'ami de la marquise et de son enthousiaste coreligionnaire en newtonianisme. On lui trouvait autant d'esprit que de science, et on lui faisait la cour pour d'honnêtes motifs.

Retour A Paris. — On revint à Paris au moment des réjouissances pour le mariage d'Elisabeth de France, fille aînée du roi, avec l'infant d'Espagne, don Philippe. Voltaire se replongea avec délices, quoiqu'il s'en plaignît, dans le tourbillon parisien, dont il se tenait éloigné depuis trois ans. Mais on ne lui en laissa pas longtemps la jouissance ; et la raison des nouvelles persécutions qu'il éprouva paraît vraiment difficile à entendre.

138 vie de voltaire

Voltaire renvoyé de Paris.— Le Siècle de Louis xiv. — Ode sur le Fanatisme. — Le libraire parisien Prault imprima un Recueil de Pièces fugitives, en tête duquel il y mit le commenc^ement de V Essai sur le Siècle de Louis

XfV. qu'il essaya de débiter sans permission. L'ouvrage fut saisi, et le libraire condamné à l'amende. L'auteur était, parait-il, sommé de retourner à son exil de Cirey. Voltaire ne fut jamais plus indigné, et en apparence avec raison (1). Il attribuait sa disgrâce uniquement au Siècle de Louis XIV; mais il se gardait bien de parler d'une Ode sur le Fanatisme qui figurait dans le recueil :

f Louis XIV, dit-il, donnait six mille livres de pension « aux Valincour, aux Pélisson, aux Racine et aux Des- « préaux, pour faire son histoire, qu'ils ne firent point •" « et moi je suis persécuté pour avoir fait ce qu'ils de- « valent faire. J'élevais un monument à la gloire de « mon pays, et je suis écrasé sous les premières pierres « que j'ai posées. »

S'il est vrai que l'histoire de Louis XIV ait été le motif principal d'une rigueur qui visait sans doute l'homme plus que le livre, on ne saurait assez déplorer l'esprit du gouvernement d'alors. Dans tous les cas, un gouverment avisé aurait trouvé dans le livre nouveau l'occasion d'un traitement tout autre que celui qui fut appliqué à l'auteur. Mais nous savons par quelles peccadilles Voltaire paraissait s'appliquer à rendre impossible un retour de faveur, si même le ministère un avait eu la pensée. L'auteur du .S/rr/f /-OÎ//5 A7 F était aussi celui de laPucelle; et quelle conduite tenir envers un personnage si complexe ? Tant que la liberté des écrits nétait pas

(1) Voir si's Lollres nu mar<|iiis d'Artîonson ol ii M. de Cidcvillc, 8 el 9 janvier 1740.

consacrée, au moins en principe, un homme d'un pareil génie était un embarras constant pour des hommes d'Etat qui, sans aucune règle de conduite, se voyaient ciiargés delà responsabilité attachée au pouvoir discrétionnaire.

Que M. de Maurepas ait écrit, ou non, à Voltaire (1) « (ju'il eût à regarder Cirey comme son lieu d'exil, et à ne point approcher de Paris, sous peine de voir procéder plus sévèrement contre lui ; » celui-ci regagna Bruxelles, en passant seulement par Cirey, (novembre 1739.)

Il était alors chargé par Frédéric d'une tâche assez délicate. Le prince royal de Prusse, toujours de plus en plus épris de Voltaire, non-seulement l'accablait de sa correspondance et de ses vers, mais lui envoyait pour lui et pour la « divine Emilie » des cadeaux en objets précieux, en vin de Hongrie, et même, (pour subvenirà sa santé toujours délabrée), en produits pharmaceutiques. Il s'engoua d'un projet de faire publier à ses frais une édition magnifique de la Henriade, qu'on n'a jamais vue, mais pour laquelle il écrivit une Préface qui subsiste, sur laquelle le poète fut consulté et dont il se montre ravi. Enfin, il lui donna commission de faire imprimer un livre qu'il écrivait contre Machiavel. « Je « travaille aux notes sur son Prince, écrit-il à Vol- » taire (2), et j'ai déjà commencé un ouvrage qui réfutera « entièrement ses maximes, par l'opposition qui se

(I) Desnoircstencs, V. à Cirey, page 203 — La prétendue leltie de M. de Muurepas paraît d'autant plus invraisemblable, que Voltaire écrit encore l'année suivante h ce ministre ilii ton le iilus caressant. Mais il se pourrait bien que(iuel(iue choscî de scmbable eût été écrit d'une autre main, par l'ordre du cardinal de Flcury, premier ministre.

(2; IG mai 1739.

« trouve entre elles et la vertu, aussi bien qu'avec les € véritables intérêts des princes. »

Au mois de décembre suivant (1), il lui envoie les douze premiers chapitre de son Anti-Machiavel, pour les soumettre à sa critique en ce qui regarde « la pureté de la langue française. » Mais Voltaire crut avoir bien d'autres corrections à faire, quand l'ouvrage se trouva entre les mains du libraire hollandais Jean van Duren.

Rapports de Voltaire avec Louis XV et sa cour. — Avènement de Frédéric II (2). — Le prince roysd de Prusse était devenu le roi Frédéric II (31 mai 1740). Il se hâta d'écrire à Voltaire (6 juin) :

t Mon cher ami, mon sort est changé.... « J'avais projeté un petit ouvrage de métaphysique ; il « s'est changé en un ouvrage de politique. Je croyais « jouter avec l'aimable Voltaire, et il me faut escrimer « avec le vieux Machiavel mitre... »

En d'autres termes, devenu lantagoniste du cardinal de Fleury, Frédéric ne se souciait plus de dire au public tout ce qu'il lui écrivait lorsqu'il n'était que prince royal . Son amitié pour Voltaire est toujours la même.

« Ne voyez en moi, je vous prie, qu'un citoyen zélé, « un philosophe un peu sceptique, mais un ami vérita- « blement fidèle. Pour Dieu, ne m'écrivez qu'en homme,

(1) Lfiirc (le Rcr;in. 4 iléc. 1739.

(?) Nous mt-nlionnons, tirs le di'hut (le rct arlific, un ouvrapc que nous aiimns à allc^gucr |»lns lard : Voltairr aratil et pendant la guerre desepiam», par M. le nue i»k Broglic, Paris, G. Lévy, 1898.

« et méprisez avec moi les titres, les noms et tout l'éclat « extérieur. »

On peut deviner le ravissement de Voltaire à la lecture de cette lettre. Mais quant à VAnti-Macliiacel^ il y fallait bien faire quelques retranchements, par égard pour certaines puissances. Voltaire dut négocier avec le libraire. Celui-ci, quoiqu'il ne fût qu'à moitié dans la confidence, sentait l'avantage que lui donnait la possession du manuscrit d'un écrivain couronné (1).

Il se montra intraitable. Voltaire ne le cédait à personne en fait de roueries. Le défiant libraire fut joué (2). Sous prétexte de retouches, Voltaire ne lui laissa entre les mainsqu'un manuscrit tellement brouillé qu'il devenait impossible de l'imprimer (3). Frédéric, de son côté, fit désavouer par les gazettes toutes les éditions qui pourraient paraître de ÏAnti- Machiavel. Ainsi ce manifeste des vertus du nouveau roi ne fut publié que frauduleusement ; et néanmoins il fut répandu par Voltaire lui-même, du consentement de l'auteur. Que l'on comprenne si l'onpeut. On se réservait la liberté dedésavouer ce qu'on voudrait.

Frédéric II s'acquittait avec un zèle exemplaire de ses devoirs de roi, sans se faire soulager par personne. Au milieu de ses immenses travaux, son désir le plus ardent, à ce qu'il semble, était de voir près de lui son idole; et ce désir était réciproque. Ces deux hommes, qui se prodiguaient à l'envie des noms de divinités, étaient également épris l'un de l'autre.

(1) L. de Voltaire à Van Duren, l"' juin 1740, et 5 juin.

(2) Desnoireslcrrcs, V. à Cirey, p. 273 et suiv.

(3) L. de Voltaire à Frédéric II, 90 juillet 1740.

Ii2 VIE DE VOLTAIRE

Entrevue de Voltaire et de Frédéric II a Clèves. — Le roi assigna un rendez-vous dans ses états do Clèves. et c'est là que se rencontrèrent, le 11 septembre \/ 1740, les deux plus grands hommes du dix-huitième siècle, dans toute Tardeur quelque peu comique de leur passion mutuelle. L'entrevue fut courte, et inspira aux deux parties le désir de contracter une plus durable union. Pour le moment, il fallait que Voltaire allât rejoindre Mme du Chàtelet. Elle aurait bien consenti à être du voyage, si le roi de Prusse avait témoigné autant d'empressement à voir la divine Emilie qu'i4po//c>/iro/faire; mais il n'en fut rien. De dépit peut-être de se sentir médiocrement désirée, elle était allée se divertir à la cour, à Fontainebleau : là du moins, elle rendait de véritables services à son ami. On espérait quelque heureux efïet de ses démarches, lorsque Frédéric, à la lin d'octobre, annonça une nouvelle et prochaine vii?ite de Voltaire en Prusse.

Voltaire courtise le cardinal de Fleury. — TI semblait (lue la roue de la Fortune eût un peu tourné en faveur du poète disgracié; mais de lui-même il y aidait beaucoup.

11 écrivit, le 2 novembre 1740, au cardinal de Fleury une lettre, qui n'a pas été retrouvée, où il l'assurait de son respect pour la religion. Le cardinal répondit par une lettre affectueuse, pleine d'avis où la franchise étaitlempéréeparune bienveillance quasi paternelle, et qui contenait ces paroles encourageantes : « Revenez « donc dans votre patrie avec ces sentiments, ou du « moins avec la volonté de ne pas vous y refuser. Vous « lui faites honneur par les talcns; donnez-lui encore

« la consolation de ne vous los voir employer «lue pour « l'utilité publique... (1) »

11 lit tenir au cardinal un exemplaire de l'AfLti-Macfiiavel^ et il eut l'effronterie d*y joindre un compliment (lu'il savait absolument contraire à l'opinion de l'auteur (lu'il prétendait représenter. C'est, écrivait-il au vieux Macfiaviel mitre, un « livre où l'on ne trouve que vos « sentiments, et qui a, ainsi que votre conduite, le bonce heur du monde pour objet. »

Frédéric avait encore écrit récemment (2 octobre] à Voltaire une lettre où nous lisons ces vers :

Ce Machiavel en barrette, Toujours fourré de faux-fuyanls, Lève de temps en temps sa crête, Et honnit les honnêtes gens

C'était une allusion aux tracasseries que subissait Voltaire.

Celui-ci écrivit au cardinal :

« Quel que soit l'auteur de cet ouvrage [VAnli-Machia- « vel)y si votre Éminence daignait me marquer qu'elle « l'approuve, je suis sûr que l'auteur, qui est déjà plein « d'estime pour votre personne, y joindrait l'amitié, et « chérirait encore plus la nation dont vous faites la « félicité (2). »

Si c'est un talent nécessaire à un diplomate que de bien mentir et de llatter sans pudeur, Voltaire avait une vocation évidente pour ce genre de ministère. Au moins il brûlait du désir de l'exercer, et il s'offrait,sans le dire ouvertement, au cardinal de Fleury, comme il

(1) Dcsnoircstcrrcs, V. à Cirei/, p. 293.

(2) L. au caiil. de Fleury, -1 novciiibre 1710.

s'était ofTeit à Dubois, pour remplir une mission secrète, à laquelle il se croyait sincèrement plus apte que personne.

« Je ne peux, écrivait-il au cardinal, résister aux or- « dres réitérés de S. M. le roi de Prusse. Je vais, pour € quelques jours, faire ma cour à un monarque qui « prend votre manière de penser pour son modèle. " (Mc'me lettre.)

Les affaires de l'Europe étaient dans une crise très grave, par suite de l'ouverture de la succession d'Autriche. Le gouvernement français avait grand besoin de connaître les intentions réelles du roi de Prusse, qu'un ambassadeur de carrière, le marquis de Beauvau, n'avait pu pénétrer. Voltaire ne doutait pas que son tendre ami, le Salomon du Nord, ne se montrât plus ouvert pour lui que pour personne. Avec tout son esprit et son scepticisme, il était encore dupede cette amité princière, et trouvait tout naturel qu'elle s'étendît jusqu'à la confidence des secrets d'Etat. Etait-il prêt lui-même, au cas qu'il apprît quelque chose, à révéler les secrets de son royal ami, et à le trahir dans l'intérêt de sa patrie? On ne sait; mais Frédéric II n'était pas le candide prince qu'il supposait, et, dans le jeu de la diplomatie, Voltaire n'était pas de force à lui tenir tête. Le poète se faisait évidemment beaucoup d'illusion, et courait, de gaieté de cœur, au devant de quelque méchante aventure.

Le cardinal. qui n'était assurément pas un sot, répondit gracieusement à la lettre de Voltaire, et, sans lui confier aucune mission, lui écrivit qu'il ne pouvait «' qu'approuver le voyage qu'il allait faire à Berlin ». « Vous êtes attaché, disait-il, par des liens trop justes

VOLTAIRE ET LA MAHljUISE DU CHATELET 145

« et trop pressans au roi de Prusse, pour ne pas lui don- « ner cette manjuc de votre respect et de votre recon- « naissance. Le seul motif de la reine de Saba, ajouta ii- « il assez gaiement, eût suffi pour ne pas vous y refu- « ser. » Il faisait encore un bel éloge des sentimenis de l'auteur anonyme de t'Anli- Machiavel, et aussi, nominativement, du roi de Prusse ; enfin, il laissait Voltaire partir avec ces compliments indirects pour le prince, sans y ajouter rien qui ressemblât à des instructions politiques (1).

Nouvelle RENCONTRE de Voltaire avec Frédéric II. — Voltaire partit donc, accompagné d'un M. du Molard, grand orientaliste, et arriva, non sans aventures de voyage, à Rhcinsberg(2), où le roi de Prusse l'attendait dans son château de plaisance (novembre 1740).

Frédéric fut plus enchanté que jamais de Voltaire, et l'enchantement fut réciproque, pendant six jours. Il fallait une plus longue cohabitation pour que ces deux tendres amis, d'ailleurs si vifs appréciateurs de leurs mérites respectifs, apprissent à se haïr l'un l'autre. Quant aux affaires dont Voltaire s'était chargé bénévolement et in petto, il ne paraît pas qu'il en ait été question, à moins que ce ne soit au milieu des bals, des festins, du jeu et des concerts, dont le roi de Prusse régala son hôte pendant ces six jours. La seule difficulté fut sur la carte à payer : car Voltaire ne prétendait pas avoir fait ce voyage à ses frais, et Frédéric trouva dur de débourser pour cet objet cinq cent cinquante écus par jour. « C'est, écrit-il, bien payer un fou; jamais bouffon de grand seigneur n'eut de pareils gages (3). »

(1) !.. (lu ordinal, U nov. 1740.

(21 Chàlcaii siliic an Nord di' lîcriin, sur le Rhcin, aflluenlde la Havel.

[3) Lellre de Frôdcric à Jordan, npud Dcsnoircsterrcs, V. à Cireij,i). 299.

VIE DE VOUAIUE. — T. I. 10

Ce mot trahit le fond du cœur de Frédéric. Si Voltaire croit avoir acquis, dans ce prince adorable, un ami (lui le regarde comme son égal, il se trompe fort. Le roi peut alîecterde vouloir n être traité que comme un homme; mais il ne cesse jamais d'être roi qu'à bon escient. Quand un ami trop confiant oubliera la distance qu'jl faut garder avec le seigneur Lion, cet imprudent sentira la griffe. Voltaire appelle Frédéric Votre Humanité^ et non Voire Majesté : bon pour des compliments ; mais pour des impertinences, gare ! Le philosophe français, malheureusement, n'a pas d'abord saisi cette nuance : il a été trop naïf, il faut bien l'avouer.

Voltaire ne manqua pas de montrer au roi de Prusse la lettre du cardinal, laquelle n'avait pas été, en apparence, écrite pour lui. « Il est d'autant plus sensible à « vos éloges, écrit-il au premier ministre de France, « qu'il les mérite, et il me parait qu'il se dispose à méri- « ter ceux de toutes les nations de l'Europe. Il est à sou- « haiter pour leur bonheur, ou du moins pour celui « d'une grande partie, que le roi de France et le roi de « Prusse soient amis. C'est votre affaire ; la mienne e:^t € de faire des vœux, et de vous être toujours dévoué « avec le plus profond respect (1). »>

S'il y avait là quelque offre discrète, le cardinal ne lit pas mine de s'en apercevoir. Voltaire, en même temps, faisait soigneusement remarquer au roi de Prusse qu'il était en bons termes avec le cardinal (2).

On n'y fit pas grande attention. Personneévidemment, à cette heure, ne songeait à recourir à ses bons offices politiques. Il se vantait en même temps, près du roi de

(1) LtUrc (I.Î Berlin, 26 nov. 174U.

(2) LcUro du '28 novembre.

Prui3.se, (le son zèle à répandre V Anti-Machiavel chez les ministres, et de sa discrétion aa sujet des poésies du roi. (ju'il avait soin^ disait-il, de ne communiquer àpersonne. Frédéric avait-il besoin de ces assurances de lidélité ".'' Peut-être bien : on verra la suite.

Au moins il comptait se servir de Voltaire pour l'aider au recrutement de son personnel scientifique et littéraire. Puisque cet enthousiaste panégyriste du nouveau règne avait proclamé que Berlin allait devenir une nouvelle Athènes, il fallait bien qu'il contribuât en ce point à l'accomplissement des desseins de son prince.

C^ Celui-ci avait déjà engagé Maupertuis et le Génois Algarotti ; il voulait encore d'autres hommes de mérites

; divers, pour composer sa maison de gens à talents. Voltaire est en quête : il s'occupe à lui en voyer La Noue, auteur et acteur comique ; il songe au jeune d'Arnaud, ^ ((u'il traitait comme son fils, et qu'il voulait pourvoir de moyens d'existence; il recommande du Molard, ^ comme orientaliste.

Il a procuré à Frédéric, depuis un certain temps, un correspondant ou nouvelliste littéraire, dans la personne de son ami Thiériot, dont personne d'ailleurs ne fut jamais satisfait : car cet homme d'esprit et de goût, bien au courant des nouvelles littéraires et autres, était un paresseux, qui faisait plus de cas du métier de parasite chez le financier La Popelinière, que de toute autre occupation assidue. Enfin Voltaire ne perd pas un moment de vue les projets du roi pour l'Athènes de Prusse; il se fait même un plaisir d'ouvrir de ce côté de riantes perspectives à tons les gens de lettres qui, comme lui, ont ou croient avoir sujet de se plaindre de la France.

Il voudrait pouvoir dire : « Paris n'est plus dans Paris il est tout où je suis. »

L'amitjé de Voltaire et de Frédéric II. — Cependant il ne comptait pas encore s'établir à Berlin ; il y était allé seulement, disait-il, pour saluer la mère,le frère et les sœurs de « Marc-Aurèle » (1). Et il y restait pour Frédéric. Il poussa même jusqu'à Potsdam, où il donna rendez-vous à Maupertuis, avant de quitter le roi, qu'il désigne effrontément sous telle qualification qu'on n'ose pas répéter (2). Songez que le personnage qu'il qualifie, en riant, d'un terme infâme, est le même qu'il ne cesse d'appeler Salomon, Marc-Aurèle, Mars et Apollon ; et jugez du bon goût d'une telle plaisanterie, et du fond de respect sur lequel repose une amitié si passionnée. Mais ce sont là les gentillesses de cette société dévergondée, et comme le contrepoids des adulations prodiguées au Salomon du Nord.

Il fallut enfin se séparer. M^'^duChiitelet, unpeudélais- \y sée, était gravement malade à Bruxelles. Voltaire partit en décembre pour la rejoindre. Le roi poète et son maître en poésie échangèrent, dans les jours suivants, des regrets en vers,dignes de deux amoureux ; mais de part et d'autre, on se traitait de coquette. Voltaire le premier trouva le mot, qui convenait bien à l'un et à l'autre. Tous deux se connaissaient dorénavant pour ce qu'ils étaient ; et néanmoins l'amour subsista. Ces deux étranges personnages employèrent longtemps l'un envers l'autre un langage tendre, qu'il est plus juste de qualifier de ridicule que de choquant, bien qu'on ait peine à le concilier

(1) L. à FrédiTicII, 28 nov. 1740.

(2) « La rcsiM'clablc, siiijîuliiTe cl aimable p.... (jui arrive. > (L. à Maupcrluis, Poisdam, dOccuibrc).

avec les idées d'une grave et virile amitié, telle qu'(»n aurait dû la voir entre deux philosophse, si ces philosophes n'avaient été en môme temps les plus singuliers des hommes, et les plus friands de certaines audaces de langage, recherchées par eux exprès pour braver la bienséance et le bon sens du genre humain. Quant au désir illimité de plaire, quant aux affectations de tendresse hyperboliques et dépourvues de vérité, c'est le vice commun de ces deux personnages ; ils ont joué longtemps cette comédie l'un devant l'autre, sans être rebutés de la pièce qu'ils jouaient.

M™« du Châtelet du moins était sincère dans ses attachements, et le mal qui paraissait menacer sa vie avait pour origine le chagrin de se croire abandonnée. Nous ne voulons pas la faire plus parfaite qu'elle n'était. Mais elle était en ce moment victime de l'infidélité (ce terme n'est pas déplacé) de l'enchanteur à qui elle avait de bonne foi donné sa vie. Elle ne demandait qu'à mourir, pourvu que Voltaire ne se reprochât pas sa mort. Pour être équitable, elle aurait dû lui savoir gré du sacrifice qu'il lui faisait en revenant. Frédéric, par des raisons personnelles, ne comprenait pas qu'une femme eût sur un homme tant d'empire ; et Voltaire lui-même ne prétendait guère accorder à Mme du Châtelet que l'avantage de l'ancienneté, etc. (1). On ne peut lire sans

(1) Il a bien l'air de se disculper dans le quatrain suivant, adressé à Frédéric :

Un ridicule amour n'embrase pas mon âme,

Cythère n'est point mon séjour, Et je n'ai point quitté votre adorable coor Pour soupirer en sot aux genoux d'une femme.

(Lettre écrite « dans un vaisseau sur les côtes de 2Jélandc », dernier décembre 1740) .

étormement les vers qu'il adressait au roi de Prusse en le quittant :

Mon cœur déchiré

Vers vous revolera sans cesse ; Depuis quatre ans vous êtes ma maîtresse: Un amour de dix ans doit être préféré ;

Je remplis un devoir sacré...

Oui, je vais aux genoux d'un objet adoré,

Mais j'abandonne ce que j'aime.

Dépareilles passions, fondées sur la vertu, n'auraient point choqué les amoureux du Banquet de Platon ; elle? leur eussent paru sublimes ; mais on avouera que pour des modernes, tout cela est bien étrange: une telle amitié nous inspire plus de défiance que d'admiration, (juoiqu'il y eût un fond de sincérité dans cette inclination réciproque de deux hommes aussi séduisants l'un que l'autre à des titres divers. Mais des termes si passionnés donnent à penser que l'on assiste à un jeu qui finira mal.

Œuvres de Théâtre. — Nous avons un moment négligé ce que Voltaire ne perdait jamais de vue, le théâtre. La prodigieuse fabrique d'ouvrages dramatiques n'avait pas chômé pendant si longtemps. Il est vrai que Ton ne trouve pas, pendant cette période, de grands triomphes à mentionner.

La comédie de VEnvieux, écrite contre Desfontaines, (1738) ne fut pas représentée. M"^'* du Châtelet nejugeait pas qu'une telle satire dOit être jouée en public : et les comédiens la refusèrent.

\j Enfant prodig^ie, comédie en vers de dix syllabes, à laquelle Voltaire attachait un vérittible prix, pour sa nouveauté, eut trente représentations (1735).

VOLTAIRE ET LA NfARQULSE DTT CHATELET 151

La tragédie ôeZulime, assez mal accueillie du public, (juin 1740) fut retirée par l'auteur, pour être remaniée, et reparaître vingt-deux ans plus tard.

Mahomet, tragédie. — Il y avait déjà longtemps qu'il annonçait une tragédie de Mahomet, conçue dans le temps où La Noue, auteur et acteur, jouissait du succès de son Mahomet II. « Que diriez-vous, écrit Vol- « taire à son confident d'Argental (1), si je vous en- « voyais bientôt Mahomet 1er? Paresseux que vous êtes ! « j'ai plus tôt fait une tragédie que vous n'avez cri- « tiqué Zulime. » Son dessein n'était pas seulement de donner à l'auteur de Mahomet II une leçon de tragédie orientale, et de lui apprendre comment on doit faire parler les héros de l'islamisme ; il avait bien d'autres vues.

Dessein de l'auteur. — Sa pièce eut pour premier titre le Fanatisme ; elle devait inspirer l'horreur de cet épouvantable vice, et surtout donner à entendre qu'un fondateur de religion, pour être un grand homme, peut n'en être pas moins, s'il ne l'est pas avanttout, un fourbe, un hypocrite, un scélérat de sang froid. Voilà du moins la morale particulière qui ressort de la pièce, en admettant que l'auteur n'ait pas voulu induire ses spectateurs à généraliser. C'est son premier grand manifeste contre le fanatisme ; il sait très bien, quand il lui plaît, le distinguer de la religion, comme dans la longue lettre qu'il écrivit, pour justifier le dessein de sa pièce, au roi de Prusse (décembre 1740). Mais il n'en sera pas toujours ainsi.

L'achèvement de Mahomet fut long : le roi de Prusse

(1) 2 arril 1739.

fut plusieurs fois rais au courant de ravancement de cette tragédie, et invité à en dire son avis. On pense bien qu'il encouragea invariablement le poète, dont il partageait toutes les passions antii'eligieuses, et dont il ne croyait jamais pouvoir exalter assez le génie poétique. Enfin Voltaire ayant rejoint M™« du Châtelet à Bruxelles, où il parvint le 6 janvier 1741, il mit la dernière / main à Mahomet, au milieu de tout autres pensées. Il ne s'agissait plus que de faire représenter ce chefd'œuvre.

La Comédie française se trouvait en désarroi par le départ des acteurs sur qui l'auteur avait compté. Le choix de ses interprètes était pour lui une affaire capitale. Il tenta une aventure nouvelle, dût-il passer pour un auteur de province. Il y avait à Lille un acteur et une troupe qu'il avait failli faire partir pour Berlin. L'engagement était conclu au nom du roi de Prusse, lorsque celui-ci, embarrassé par les frais de la guerre (lu'il faisait en Silésie, contremanda tout. Voltaire songeait à indemniser La Noue, l'auteur de Mahomet IL ot , ses comédiens. Avec M™*" du Châtelet, il alla voir à Lille sa nièce, M^e Denis, qui faisait, dans cette ville, assez grande figure avec son mari, commissaire ordonnateur des guerres. La Noue lui proposa de jouer sa tragédie. « Les deux Mahomet s'embrassèrent, > et l'alïaire fut conclue.

La première représentation eut lieu au commencement de mai 1741. Mahomet fui mieux joué, prétend Voltaire, qu'il ne l'eût été à Paris ; « on ne put refuser « quatre représentations aux empressements de la ville : « il y en eut une chez l'intendant, en faveur du clergé, I qui a voulu absolument voir un fondateur de reli-

« gion ».... « C'est une chose bien sinj^uliAre, (ajoute « l'auteur), quune pièce nouvelle soit jouée en province « de façon à me faire désespérer qu'elle puisse avoir le « même succès à Paris. Mon sort d'ailleurs a toujours « ôAù d'être persécuté dans cette capitale, et de trouver « ailleurs plus de justice (1). »

Dans un entracte, l'auteur reçut une lettre du roi de Prusse, qui lui faisait part de la victoire de Molwitz : il en donna aussitôt lecture à l'assemblée, qui se mit à battre des mains avec frénésie. Ces applaudissements s'adressaient-ils à l'ami de Frédéric, ou à Frédéric luimême ? Ce qui est certain, c'est que le roi de Prusse commençait à devenir prodigieusement populaire en France ; et certainement Voltaire y était pour quelque chose. Les Français se donnèrent, pendant bien des années, le plaisir de raille:* leur gouvernement en exaltant son vainqueur. Frédéric II fut étrangement à la mode dans ce siècle de philosophie. Si le prince porta Voltaire jusqu'aux nues, celui-ci le lui rendit bien : ce furent les deux divinités associées de l'Olympe du xviii* siècle.

Une querelle de physique. — L'auteur de Mahomet, en travaillant à l'achèvement de cet ouvrage, n'avait cessé de batailler avec les premiers savants de France sur des questions de physique, qui provoquèrent enfin des querelles de personnes. M"»'' du Chàtelet, comme on le devine sans doute, était le principal intéressé dans cette guerre bizarre (2). La savante dame avait publié à Paris un ouvrage en trois volumes, intitulé Institutions

(1) L. à d'Argental, 5 mai 1741.

(2) Desnoiresterres, V. à Cirey. p. 309-suiv. — Voltaire. Dicl. phil. art. Momcnienl .

de physique, où elle se déclarait leibnizienne, contrairement au zèle qu'elle avait précédemment professé pour le newtonianisme. Cette conversion fut, paraît-il, l'effet de ses entretiens avec Kœnig. ce professeur de géométrie que Maupertuis lui avait procuré. M™^ du Châtelet combattait, dans son livre, une opinion exposée en 1728 par M. de Mairan, secrétaire de l'Académie des sciences, sur la nature et la mesure des forces vives. Nous avouons que ce sujet n'est pas de ceux sur lesquels tout le monde peut acquérir aisément des opinions bien claires. Le savant secrétaire de l'Académie répondit à la savante dame assez aigrement. Inde irœ. Voltaire voulut dire aussi son mot, dans un mémoire intitulé Doutes sur la mesure des forces vives (1) et sur leur nature, où même il parait qu'il n'était pas entièrement d'accord avec la divinité de Cirey. Le monde savant fut un peu agité par la question des forces vives. Il s'éleva une dispute subsidiaire, savoir jusqu'à quel point le livre de Mme ^q Châtelet était bien d'elle, et si la meilleure part n'en devait pas être attribuéiî à son maître de philosophie Kœnig. Celui-ci ne démentait nullement les suppositions les moins bienveillantes pour la dame philosophe ; et le monde jaloux on riait bien un peu. Elle se défendit avec esprit, et invoqua le témoignage de Maupertuis. L'Académie des sciences fut saisie du débat, et se garda bien de trancher la question des forces vives. Voltaire en mar- (pia son mécontentement au secrétaire perpétuel, et ne manqua pas d'opposer à la prudence de notre Aca-

(1) Nous lisons le titre ainsi dans le consriencicux onvrajrc de M . Desnoireslerros. p. MO ; mais dans notre édilion iWfi Œuvres de Co/Zair^ (Hachette in-18. 1H9';?. I. XXIV, I». <>2i, le titre porte forces motrices.

VOLTAIRE ET LA MARQUISE DU CilATELET 15.")

demie l'exemple de l'Anf^leterrc. « Je crois dit-il, que « la Société royale serait plus hardie, et ne balancerait " pas à prononcer qu'en temps égal deux font deux, « et quatre font quatre; car en vérité, tout bien pesé, « voilà à quoi se réduit la question (1). »

Nous nous permettrons de supposer (n'en déplaise à Voltaire) que, si la question avait été aussi simple qu'il le dit, il y avait en France, ot même à l'Académie des sciences, d'assez bonnes têtes et des caractères assez bien trempés pour prendre parti. Mais c'est le propre de ce ^énie net et tranchant, de trouver en toute matière une expression assez vive pour enlever l'assentiment de ceux qui ne peuvent juger les choses par le fond, et pour imprimer une note de sottise à qui n'est pas de son avis. Cette fois il faisait la leçon à l'Académie des sciences sur les force vives, comme il la fera toujours et en tout, au gouvernement royal, au clergé, aux compagnies de justice, atout le monde. Et il aura toujours pour lui tous ceux qui s'émerveillent de tout savoir et de tout juger, sans rien étudier, sur une ligne d'un écrivain prestigieux. Quant à la question des fojxes vives, nous voulons croire qu'il l'entendait mieux que toute l'Académie des sciences ; mais peut-être était-ce une de ces questions de haute métaphysique, à propos des- (jucUes il riait habituellement de ceux qui croyaient les comprendre. Pour nous, nous confessons sans embarras que la lecture de ses Doutes sur la mesure des forces motrices et sur leur nature ne nous inspire que le sentiment de notre insuffisance, et que nous nous en rapportons, sur ces questions de mécanique supérieure, aux juges

(1) L. à M. (le Mairan, 'jmai 1745.

compétents, d'autant plus que rAcadémie des sciences paraît bien avoir été partagée, si toutefois elle ne se déclara pas neutre par égard pour les personnes qui invoquaient son jugement. C'était, là encore, un proces que Voltaire ne perdait ni ne gagnait, en dépit de son argument triomphant, que « deux font deux et quatre font quatre » Qui sait si ce n'était pas lui qui ne voyait pas bien la question ?

Il donnait, sur ce procès scientifique, sa conclusion un peu chagrine dans les termes suivants : « La paix vaut encore mieux que la vérité. Je n'ai guère connu ni l'une ni l'autre en ce monde (1) » ; et là-dessus il tirait sa révérence à M. de Mairan, avec un compliment plein de gentillesse et des assurances d'affection ; mais on sent qu'il dissimulait sa blessure, qui prouve bien qu'en somme l'Académie n'avait pas jugé convenable de lui donner raison.

Succès dramatiques.— A tout prendre, le théâtre, malgré ses orages, était pour lui un pays plus favorable que celui des sciences physiques. Dans une suspension de l'interminable procès de Mme du Châtelet, il revint passer l'hiver à Paris (novembre 1741). Là, il eut la joie devoir sa tragédie de firiUî/s, autrefois froidement accueillie, jouir d'un succès d'enthousiasme. Au mois d'août de l'année suivante (2), Mahomet paraissait sur la scène parisienne « en dépit de l'envie », et aussi malgré les défiances de certains grands personnages, entre lesquels il faut mentionner le cardinal de Fleury. Pourtant le premier ministre, à qui l'auteur avait pru-

(li Mt^mc Icllrc.

(2) L'Avis lie l'éditeur donne la dale (Iuâ9 août 1742. Si celte date n'est pas exacte, nous n'en prenons pas la responsabilité.

demment soumis son manuscrit, avait dit « que la pièce « était écrite avec toute la circonspection convenable, € et qu'on ne pouvait éviter plus sagement les écueils « du sujet (1).» Quand la pièce fut représentée en public, « il y avait une loge entière remplie des premiers ma- « gistrats de la ville; des ministres même y furent pré- « sents; >^ ei « tous pensèrent comme le cardinal et tous < les hommes éclairés ». Mais les dévots formèrent un concert pour « faire sentir l'indécence de cette tragé- « die. Bien des gens trouvèrent là des traits hardis con- « tre la religion, le gouvernement, et la morale éta- « bhe (2). » Le premier ministre, intimidé par cette clameur, se ravisa. Après la troisième représentation, l'auteur, sur l'avis de M. de Marville, le nouveau lieutenant général de police, retira sa pièce (3). a Que dira M. le « cardinal deTencin?»écritVoltaireàd'Argental(4);«<que « dira madame sa sœur de nos convulsionnaires en robe « longue, qui ne veulent pas qu'on joue le Fanatisme, « comme on dit qu'un premier président ne voulait pas « qu'on jouât Tartufe ? Puisque me voilà la victime des « jansénistes, je dédierai Mahomet au pape, et je compte « être evêque in partibus infidelium, attendu que c'est « là mon véritable diocèse; » et il fit comme il l'avait dit. Quoiqu'il eût offert à Frédéric II la dédicace de Mahomet, il l'adressa au pape Benoit XIV, qui l'accueillit avec la courtoisie ordinaire de la cour de Rome. Ainsi

(1) Avis de l'Editeur, en tête delà tragédie du Fanatisme.

(2) On rapporte que le procureur général Joli de Fleuri écrivit à M. de Marville : « Tout le monde dit que pour avoir composé une pareille pièce, « il faut être un scélérat à faire brûler ». (Note de M. Clogenson),

(3) L. à M. de Marville, 14 août 1*42.

(4; L. du 22 août. On n'a pas oublié que le comte d'Argental et son frère Pont-(ie-Ve>ie étaient les neveux du cardinal de Tencin et dosa sœur, la célèbre chanoine^se de ce nom.

158 VIE DE VOLTAIUE

Voltaire savait se jouer de tout le monde, et mettre, au moins en apparence, le pape même dans son jeu. Mais par cela même, il désavouait les intentions (ju'i^ avait eues en composant sa tragédie de Mahomet^ et ne pouvait plus compter que sur l'équivoque.

Une lettre compromettante. — Une inquiétante alfaire le préoccupait dans le même temps. On faisait courir sous son nom une lettre adressée au roi de Prusse, et qui n'était certainement pas d'un ami du gouvernement français et de l'honneur de la France. Cette lettre fut répandue partout. La favorite, M"»^ de Mailly, en fut indignée au point de dire que cela méritait un châtiment exemplaire. Voltaire, qui était toujours au mieux avec toutes les favorites, écrit à celle-ci une lettre, où il désavoue la pièce qu'on lui imputait (I). Cependant les connaisseurs, comme M™e du Delïand et le président Hénault,(2) jugeaient qu'elle pouvait bien être de lui (3).

Mais qui avait pu répandre cette lettre ? Voltaire se perdit, comme tout le monde, en conjectures. Une seule est vraisemblable, c'est celle qu'avance M. Desnoiresterres (4) : la lettre fut répandue par l'ordre de Frédéric II, qui voulait perdre Voltaire en France, afin (ju'il fût obligé de se réfugier en Prusse (5). Ce soupçon de

(1) L. à M""" la comti'sso de Mailly, 13 juillet 174'.>.

(2) Dcsiloiresterrcs, V. à Circtj , p. 330 et suiv.

(3) On la insérée dans ses Œuvres : Lettre à Fréd. Il, juillet 174-2, comraen- (.anl par ces mots ; « Sire, j'ai reçu des vers et do très jolis vers de mon adorable roi. . . i> — Cf. Lettre au même, (juillet) : « 0 le plus extraordinaire... »

(4) ibid., p. 33.').

(5) Renjarquer cependant ([uelque chose qui paraît bien détruire celle supjiosilion, dans une lettre de Frédéric à Voliairi', du 1" septembre 1742. Mais Frédéric est un };rand maître en fait de straïajjèmcs antres que miliiaires ; et sa bonne loi, en pareille aiïaire, rst wwsA suspecte i\\w celle de Voltaire luimouie.

perfidie est fondé sur une manœuvre semblable, avouée bientôt après par le même prince, et dont Voltaire eut connaissance, sans pourtant se déprendre de son amuur aveugle pour ce Marc-Aurèle, qui jouait à son tendre ami des tours d'espièglerie dignes d'un vaurien. Mais que ne pardonne-t-on pas à l'amour ?

li'atfaire de la lettre n'eut pas de suite, on ne sait pas pourquoi. Mais Voltaire, avec Mme du Châtelet, retourna ^y^ à Bruxelles. Avant de quitter Paris, il écrivit au cardinal de Fleury pour lui demander la permission de se rendre auprès du roi de Prusse, qui « lui réitérait d'aller lui faire sa cour incessam[nent (1). » Il promettait au cardinal les plus belles preuves de son innocence au sujet de la lettre incrimmée, et enveloppait le tout dans des protestations d'attachement qui ne devaient pas déplaire au ministre nonagénaire.

Voltaire et Frédéric a Aix-la-Chapelle. — Voltaire demeura quelques jours à Aix-la-Chapelle (septembre 1742) auprès du roi de Prusse, qui passa, « deux « jours consécutifs, quatre heures de suite dans sacham- « bre, avec cette bonté et cette familiarité qui entraient « dans son caractère. »

« J'eus, (écrit notre auteur au cardinal de Fleury,) (-2) tout le temps de parler, avec beaucoup de liberté, sur ce que Votre Eminence m'avait prescrit, et le roi me parla avec une égale franchise. »

Il y avait donc, cette fois, des instructions, et le ministre attendait apparemment quelque chose de cette entrevue (3). Voltaire fait parade de la faveur très sédui-

(1) \.. :iu caiti. (le Fleury. 52 août 1742.

(2) Lollre au caril. de Fleury, lu sept. 1742.

(3) Voir Duc de lirogiie, Voltaire, etc., p. 6.

santé en effet que le roi lai témoigna une fois de plus ; mais on est bien obligé de croire que ce monarque ne lui confia, avec toute sa flatteuse familiarité et sa grande franchise, que ce qu'il voulait bien que tout le monde connût, à savoir que, se conduisant uniquement par son intérêt, il s'allierait volontiers avec la France, si elle était capable de lui rendre des services. Mais en même temps il témoignait un mépris trop bien fondé pour son gouvernement et pour ses armées. Voltaire, que rien de tout cela ne choquait ni ne surprenait, se persuada qu'il avait rendu en cette occasion un service appréciable à son pays, et se plaignit plus tard de n'en être pas récompensé. Au moins il se flattait d'avoir bien gagné famitié du cardinal, qui lui écrivait d'un ton fort gracieux (1).

Une vengeance de Voltaire. — Le premier usage qu'il fit de cette faveur telle quelle, fut de revenir demeurer à Paris avec M"!*' du Châtelet. Le second fut de faire poursuivre avec la plus grande rigueur des libraires qui vendaient une édition furtive de ses œuvres mêlées, où se trouvait une satire violente contre luimême et contre sa chère marquise. François Didot et Barrois, son gendre, sentirent ce que pesait le courroux d'un homme si bien vu du gouvernement : ils furent obligés à fermer leur librairie, et emprisonnés au Forl'Evêque. Désormais, on saura qu'il n'est pas permis de loucher à M. de Voltoire, et que lui seul peut toucher à tout comme il lui plaît.

Mort du cardinal de Fleury. — La mort du cardinal de Fleury, iC9 janvier I7'i;i) lui ouvrit de nouvelles

(1) Dcsnoircslerrcs, V. à Lirey,\). '3li.

VOLTAIRE ET LA MAUnUlSE DU (ILVTELET Ibl

perspectives. 11 savait bien au fond (luc le Nestor de la France n'avait que très peu de goût pour lui, bien que le philosophe se vantât auprès du roi de Prusse de n'avoir jamais été mal avec le cardinal que pour n'avoir pas voulu plier sous son despotisme. C'était le contraire de la vérité: il était observé avec défiance, quoiqu'il fît une cour effrontée au premier ministre. Mais enfin ce puissant personnage était mort : il ne s'agissait plus que d'en profiter.

Candidature A l'Académie FRANÇAISE — Fleury laissait une place vacante à l'Académie française, et il n'était plus là pour barrer le passage à un écrivain qui n'avait point, sans doute, de rivaux pour les titres littéraires, mais qui pouvait être écarté par des considérations étrangères à la question. Voltaire se mit en campagne :

« Le roi, écrit-il à Moncrif (1), m'a donné son agrément « pour être de l'Académie, en cas qu'on veuille de « moi. Reste à savoir si vous en voulez. Vous savez que, « pour l'honneur des lettres, je veux qu'on fasse succé- « der un pauvre diable à un premier ministre ; je me « présente pour être ce pauvre diable-là. »

Pauvre diable ? en quel sens ? Il était déjà fort riche; il avait de l'argent placé chez plusieurs grands personnages de la noblesse, de la magistrature, de la finance et il avait fait de grands profits dans les fournitures militaires. Mais ce n'est pas de cela, sans doute, qu'il voulait parler. Il n'était, en tant qu'homme de lettres, qu'un pauvre diable en comparaison d'un cardinal premier ministre; et il avait contre lui l'archevêque de Sens, auteur de Marie Alacoque^ le théatin Boyer, an-

(1) 1 février 1743.

VIE DB VOLTAIRE. — T. l. 11

ciea évêquede Mirepoix, qui tenait la feuille des bénéfices; et le ministre Maurepas. On suscita contre lui la candidature de M . de Luynes, évêque de Bayeux, qui fut élu tout d'une voix le 22 mars 1743. En vain le grand écrivain avait fait tenir à l'Académie une sorte de manifeste, où il protestait de son respect pour la religion (1); en vain il avait écrit à l'ancien évoque de Mirepoix une justificationde ses sentiments encore plus étonnante (2), où il se comparait modestement à l'Homme- Dieu persécuté, reniait effrontément les Lettres philosophiques, et se couvrait de la faveur finale du cardinal de Fleury. Rien n'y fit. Il ne lui resta que la consolation de démentir ou de dénaturer ses démarches par devant le roi de Prusse, qui se moquait de sa conversion (3). A propos de Tévéque de Mirepoix, il lui disait : t Je me « suis plaint à lui très vivement et très inutilement « des calomnies de ses délateurs et de ses espions. Je ne t fléchis point le genou devant Baal. » La postérité, qui possède les lettres, peut juger de la sincérité de ces hères paroles.

L'Académie française paraissait donc fermée, au moins pour un temps, à l'auteur de la //e/iriarte. L'auteur de V Essai sur la nature du Feu et des Eléments de la Philosophie de Newton avait éprouvé, quelques années auparavant, une déception de même genre à V Académie des Sciences, où pourtant, il était poussé par Maupertuis et Réaumur, et il semblait bien pouvoir être introduit là comme héritier présomptif de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-di.\ ans.

[D Lettre à .W.W. de l' Acmlcmie française, mars 1743. Colle lellre élail vrai somblableiiienl adressOc à rarclicvê<]ue de Sens.

(2) L. h M. Hoyer, mars 171M.

(3) L. de FrOdciic 11, il mai 1743. — Réponse à Frédéric, juin 1743.

VOLTAIRE ET LA MARQUISE DU CflATEI.ET ll)j

Les acadéiïlies ne valaient donc pas pour lui le théâtre, auquel il demeura fidèle par nécessité comme par goût, en dépit des désagréments que lui donnaient les acteurs, les journaux littéraires, et quelquefois le public. Mais là du moins, il y avait aussi des revanches éclatantes.

Mérope a la Comédie française — Le 20 février | 1743, les comédiens français représentèrent Mérope, cette tragédie sans intrigue d'amour, que Voltaire rêvait y depuis longtemps. Ce fut un triomphe sans égal. Le parterre, ivre d'enthousiasme, demandaà grands cris à voir l'auteur. « On m'est venu prendre, dit celui-ci, dans une « cache où je m'étais tapi ; on m'a mené de force dans la « loge de M»"® la maréchale de Villars, où était sa belle- « fille. Le parterre était fou : il a crié à la duchesse de « Villars de me baiser ; et il a tant fait de bruit qu'elle « a été obligée d'en passer par là, par l'ordre de sa belle- « mère. J'ai été baisé publiquement, comme Alain « Chartier par la princesse Marguerite d'Ecosse ; mais « il dormait, et j'étais fort éveillé (1). »

Telle est dit-on, l'origine de la mode de crier: l'auteur! l'auteur ! quand une pièce réussit à la première représentation.

Voltaire ajoute ceci, dont nous croyons volontiers la première phrase, sinon le reste :

« Cette faveur populaire, qui probablement passera « bientôt, m'a un peu consolé de la petite persécution « de Boyer, ancien évêque de Mirepoix, toujours plus « théatin qu'évêque. L'Académie, le roi et le public, « m'avaient désigné pour succéder au cardinal de Fleu- « ry parmi les quarante. Boyer n'a pas voulu, et il a

[1) Commentaire hisloriquc ; et i. à M. U'Aiyucberre, 4 avril 1743.

« trouvé à la fin, après deux mois et demi, un prélat € pour remplir la place d'un prélat, selon les canons de « l'Église. Je n'ai pas l'honneur d'être prêtre ; je crois « qu'il convient à un profane comme moi de renoncer à « TAcadémie. »

Les partis dans l'Académie. — On sait qu'il n'y a pas renoncé pour toujours; mais il avait raison de se faire désirer. L'Académie devenait, et allait devenir de plus en plus, une arène où les deux partis des philosophes et des dévots se disputaient àprement le terrain (1). Voltaire un jour y entrera en vainqueur, et s'y fera chef débande; mais son heure n'est pas encore sonnée : elle ne tardera guère.

Le roi de Prusse n'était pas très fâché des désagréments que son ami éprouvait en France; il l'en complimentait ironiquement, et espérait bien que la patience échapperait à l'homme de génie merveilleux, méconnu dans son pays. Mais ce moment ne venait pas assez vite à son gré. Il désirait Voltaire comme un chasseur désire sa proie. Peu s'en fallait qu'il ne le réclamât à la France, comme .lui appartenant par droit de naissance, ainsi qu'il avait réclamé la Siiésie à l'Autriche ; et de son cùté, le poète franrais atlectait de regretter de n'être pas né à Berlin, dans les états du roi philosophe. Donc, au sentiment de ce roi, tous les moyens étaient bons pour s'emparer d'un bien qu'il considérait comme sien.

Jules César. — Dépit de Voltaire. — Une nouvelle

injure porta le courroux du poète à l'excès. La tragédie

\^ de Jules César fut interdite à la Comédie française (le

U) l.r.r Philoxophrs et l'Acadnnic française, \>iT Lucien Brunci, (Paris, llachcllc, 1881).

VOLTAIRE ET LA MARQUISE DU CHATELET IGo

10 juin 1713), à la fin des répétitions. Là-dessus il partit pour la Haye, sans demander l'avis de M">^du Ghâtelet, et alla prendre domicile dans cette ville, dans le palais \^ délabré du roi de Prusse. On s'attendait à tout moment qu'il partit pour Berlin, et Frédéric y comptait si bien qu'il écrivait ces vers à un ami :

Berlin, quoi qu'il puisse nous dire, A bien prendre, est son pis-aller.

Mais qu'importe ? Il nous fera rire, Lorsque nous l'entendrons parler De Maurepas et de Boyer, Plein du venin de la satire.

Mission en Prusse. —A la Haye, il trouva moyen de nouer une petite intrigue diplomatique et féminine, qui mit à sa disposition des papiers d'Etat renfermant des renseignements très précis sur les armements de la Hollande. 11 les envoya au comte d'Argenson. Il s'était fait donner par le ministre des affaires étrangères, M. Amelot, une sorte de mission près du roi de Prusse, qui se trouvait en ce moment le véritable arbitre de l'Europe, et que le ministère aurait bien voulu attacher à la France. Le comte d'Argenson, le duc de Richelieu et la favorite, M™ "^ de Châteauroux, avaient arrangé l'affaire; le roi était entré dans ces vues, et il avait été convenu avec le souverain que Voltaire alléguerait, pour motif de son départ, son ressentiment contre Boyer, qu'on désignerait, dans la correspondance, sans respect aucun, sous la qualification de Vâne de Mirepoix (1). Les choses allaient bien, lorsque Frédéric, dans son impatience d'avoir à lui l'objet de ses convoitises, s'avisa de

(1) Boyer signait, d'une écriture peu lisible, l'anc. ci', de Mirepuix. De là rette plaisanterie : l'âne cvcque, etc.

lOG VIE DE VOLTAIRE

l'expédient suivant. Il ordonna à son accent en France, le comte de Rothenbourg, de faire parvenir à l'évèque de Mirepoix, sans que le roi de Prusse ni son homme y parussent pour rien, des fragments de lettres de Voltaire, où ledit évêque était outrageusement traité. « Mon intention « écrivait-il, est de brouiller Voltaire si bien en France, « qu'il ne lui reste de parti à prendre que celui de ve- « nirchez nous(l). «Voltaire connut le coup, en fut d'abord piqué, et se dépiqua fort aisément.

Voltaire a Berlin. — Le 30 août, il était à Berlin, et le roi le logea chez lui. Là, le poète admirait la simplicité, la frugalité, la dureté de la vie de ce prince guerrier et amoureux de tous les beaux-arts (2), qui couchait sur un grabat, mais donnait des spectacles magnifiques et des concerts délicieux, où il faisait sa partie sur la flûte en artiste consommée.

En tout temps, à toute heure, le poète pouvait s'entretenir familièrement avec le monarque sur les affaires dont il était chargé. Cela consistait seulement à « cul- « tiver, par ses discours,. . . les sentiments de l'estime « réciproque, et l'intelligence qui subsistait entre les «' deux monarques (3). » Dans ces termes, la mission était un peu équivoque : car cette estime et cette intelligence laissaient beaucoup à désirer. Frédéric n'estimait guère son frère le roi de France, et les deux monarques ne se ménageaient que pour chercher à se surprendre mutuellement. Mais le roi de Prusse étant le plus énergique, le plus habile et le mieux servi des deux, il importait extrêmement à la France de gagner son ami-

(1) 17 ;ioûl 17i;<, apiiit Disnoiroslcrrcs, V. à Cirey. p. ;SîG.

(i) DosnoiresU'rri's. our. vite, p. 392.

(3) L. «Il- Vtilhiirc a M. Amclol, '27 oclobro 1743.

tié, en supposant toujours qu'il tînt compte d'autre chose que de son intérêt du moment. Voltaire, à force de louer Louis XV devant Frédéric, obtint de son interlocuteur quelques paroles polies, qu'il s'empressa de transmettre à sa cour, comme si l'on eût pu fonder làdessus des espérances sérieuses (1). Il prétend même, dans ses Mémoires^ que « cette espérance ne fut pas « trompeuse : et le printemps suivant, dit-il, le roi de « Prusse fit en efifet un nouveau traité avec le roi de € France. 11 s'avança en Bohême avec cent mille hom- « mes, tandis que les Autrichiens étaient erx Alsace (2). »

Mais quelle fut la récompense de l'heureux négociateur ?

<.< La duchesse de Ghâteauroux, raconte-t-il, fut fâchée « que la négociation n'eût pas passé immédiatement «< par elle : il lui avait pris envie de chasser M. Amelot « parce qu'il était bègue, et que ce petit défaut lui « déplaisait : elle haïssait de plus cet Amelot, parce qu'il « était gouverné par M. de Maurepas : il fut renvoyé « au bout de huit jours, et je fus enveloppé dans sa dis- « grâce (3). 3

Voilà la première fois que Voltaire est victime de l'inimitié d'une favorite : cela ne lui arrivera plus. Laissons-le se donner à ce propos tous les airs qu'il lui plaira. 11 avait au moins fort bien fait ses affaires personnelles en Allemagne, et se félicitait surtout d'avoir été emmené par Frédéric à Baireuth, chez la margrave Wilhelmine, sœur du roi. Voltaire avait fait précédemment la connaissance, pour ne pas dire la conquête, de

(1) L. à M. Amelot. 27 octobre 1743.

(2) Mémoires pour sertir à la Vie de VoUaire, écrits par lui-même. (H) Ibidem.

cette princesse, qui lui témoignait une admiration égaie au moins il celle du roi son frère. Le séjour de notre w poèteà la co'jr de Baireuth ne fut qu'une série d'enchantements. La princesse était philosophe, comme Frédéric ; et sa petite cour était un centre pour les plaisirs et les beaux-arts. Parmi toutes les personnes princières d'Allemagne, dont Voltaire devint l'idole avec le temps, nulle ne fut plus que la margrave Wilhelmine enthousiaste de l'esprit du poète français ; nulle ne fut plus courtisée par lui, ni ne le flatta davantage ; et l'on peut croire qu'il eut pour elle tous les sentiments respectueux dont il était capable, sans jamais renoncer à une certaine familiarité élégante et hardie, que tolérait toute la famille de Frédéric. Il poussa même un peu plus loin la liberté, au moins de langage, envers une autre sœur du roi, Ulrique, depuis reine de Suède, qui l'ayant comme provoqué en vers français, s'attira, en réponse, un madrigal d'une galanterie assez osée pour choquer en tout autre pays et en tout autre temps (1). Mais Voltaire accoutumait tout le monde, et surtout le.^ dames, fussent-elles princesses, à supporter des galanteries, qu'il assaisonnait d'un sel dont lui seul a possédé le secret. Personne ne désirait dêtre respecté par lui, tant son insolence avait de grâce, quand il avait le dessein de se rendre aimable. Ajoutons-y les mœurs d'un siècle où la pruderie ne fut jamais à la mode, et n'aurait jias fait grand honneur même à des reines et à des impératrices.

Honneurs rendus a Voltaire en Allemagne. — Fré-

(l) Donnircslorres V. àCirey p. 401. Voir I.cllrcs de la princesse Ulriqnc à VoUairc, ocl. 1743 ; de Voltaire à la princesse, 13 nov. 1743; à Frédéric II, janvier 1711.

déric II avait essayé de retenir Voltaire près de lui par les offres les plus séduisantes ; le poète diplomate ne manquait pas de l'aire valoir, soit auprès des ministres, soit ailleurs, les sacrifices ({ue lui coûtait ï;on attachement à sa patrie, à ses amis ; et enfin, disons-le, à sa chère liberté. Mais il fallait revenir auprès de la marquise du Châtelet, qui l'attendait toujours à Bruxelles. Cependant, chemin faisant, il s'arrêta à la cour de Brunswick. Ce soi-disant ennemi des cours, ce contempteur des rois, ne manquait jamais une occasion de se mêler à l'éclat et aux plaisirs des cours, et de s'initier dans la société des princes, surtout de ceux d'Allemagne, qui le recevaient avec un empressement et des adorations qu'on ne lui prodiguait pas en France. Nul n'est prophète en son pays. La vénération des princes allemands pour les hommes à grands talents contrastait bien agréablement pour lui avec l'air de supériorité que, dans son pays, non seulement les grands, mais les moindres gentilshommes se donnaient envers un homme qui n'avait pour parchemins que ses œuvres imprimées. Dans ce pays béni d'Allemagne, des princes de l'esprit le plus cultivé se regardaient comme bien petits en comparaison du grand poète dont le nom remplissait l'Europe. Combien donc il lui semblait déchoir, lorsqu'il se voyait obligé d'aller faire sa cour à des ministres français, qui lui mesuraient parcimonieusement la bonne grâce de leur accueil, à son retour d'un voyage où non seulement il croyait avoir rendu d'importants services, mais où il s'était vu traité en grand personnage par des souverains, et avait trouvé en eux de véritables flatteurs !

Retour a Cirey. — Il ne fit sans doute qu'un très

court séjour à Paris; mais il célèbre magnifiquement la félicité de son retour au colombier. Il écrit à une amie commune de M^e du Châtelet et de lui : « J'ai essuyé « un voyage bien pénible ; mais le retour a été le com- « ble du bonheur. Je n'ai jamais retrouvé votre amie si « aimable, ni si au-dessus du roi de Prusse. . . Etre li- « bre et être aimé, c'est ce que les rois de la terre n'ont « point (1). »

Qui ne croirait, d'après ces paroles, que Voltaire a définitivement renoncé à la cour de Prusse, et abdiqué son idolâtrie pour Frédéric? Il n'en est rien pourtant ; mais notre poète ne connaît jamais que le sentiment de l'heure présente ; et ses illusions ont le privilège de se renouveler selon les circonstances. Ne lui demandez (jue ce qu'il pense à l'instant même où il écrit : demain, ce sera peut-être un autre homme.

Visites a Cirey. — Le Président Hénault. — C'est sons doute dans le renouveau de cette félicité plus d'une fois interrompue, que le président Hénault, ayant fait sa visite à Cirey (juillet 1744), demeurait enchanté, non seulement des charmes du lieu, mais encore «delà paix, de l'union, du calme de l'âme, » et des autres grâces et vertus qui paraient cet asile du bonheur et de la science. L'auteur de l'Abrégé chronologique n'est pourtant pas un observateur naïf et enthousiaste d'ordinaire, ni en ce moment un adorateur aveugle des maîtres de ce château enchanté. Il est, au moins autant qu'eux, épicurien, sceptique et malin; c'est un des esprits les plus fins de ce siècle raffiné ; c'est l'intime ami de M"'" du Detî'and, et cotte (lame est la plus clairvoyante et la plus cruelle

U I.cllre a M"» (le «'.liainpbonin, octobre 1743.

observatrice de cette société unique, où l'égoïsme parfait et la défiance à l'égard d'autrui s'accordent à merveille avec le langage de la tendresse réciproque; où les liaisons irrégulières que forment le caprice et la passion demeurent très durables, sans faire tort à la méchanceté la plus fine et la plus jolie. On croit voir une troupe de chats qui se caressent et se griffent tour à tour, mais toujours amoureusement.

Ije président Hénault était très propre à faire sa partie dans ce concert d'amitiés perfides et charmantes. Poète galant à ses heures, auteur d'une tragédie de François II, il paraissait tout à fait de la famille de Voltaire, qu'il rtattait et n'estimait guère; il fut courtisé par lui comme bel esprit, membre de l'Académie française, homme aimable, et très bien placé auprès de la reine, qui le fit enfin secrétaire de ses commandements. Cela n'empêcha pas Voltaire, à certains moments, de lui faire sentir sa griffe, et de lui jouer même d'assez méchants tours, mais toujours avec des protestations de tendresse pour l'homme aimable et pour l'auteur de V Abrégé chronologique, dont il ne faisait d'ailleurs, à titre d'historien, c^u'uli cas intermittent, mais un grand cas comme philosophe (1). Le président, de son côté, avec M'^'e du Delîand, ne se privait pas d'écrire, sur ce tendre ami, les suppositions les moins favorables dans les cas douteux.

La Princesse de Navarre. — Pendant son passage à Cirey, le président assista à la lecture de la Princesse de

(1) "Le Nouvel Abréfié chronologique de l'Histoire de France, parut vers le moi"^ d'avril 1744. Voir le brillant éloge inren a fait Voltaire dans une lettre au président Hénault (l^'-juia 17i4). Mais il devait un jour se contredire sur ce sujet comme sur tant d'autres.

Navarre^ opéra-comique ballet, que Voltaire composait pour les fêtes auxquelles devait donner lieu le mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne Marie-Thérèse. C'est par l'ordre du duc de llichelieu qu'il avait entrepris cet ouvrage; on voulait que cette pièce réunît à la fois tous les genres de spectacle, et appelât tous les beaux-arts à concourir au divertissement de la Dauphine et de la cour. Voltaire y travailla dix mois : t J'aurais mieux aimé, écrit-il au duc son patron, faire une tragédie qu'un ouvrage dans le goût de celui-ci. • (1) En effet, une tragédie lui coûtait ordinairement moins de peine que ne lui en coûta ce divertissement. Orphée- Rameau fit la musique, et donna beaucoup de tablature au poète. Il fallait contenter tout le monde. Mais quel singulier éloge l'auteur reçut de son œuvre, quand le président Hénault pleura à la lecture de son ballet? L'auteur pleura aussi. Si ce divertissement se trouvait aussi gai que touchant, le succès promettait d'être prodigieux.

Poème sur les événements de l'année 1744. — On sait qu'il n'arrive guère à Voltaire de n'être occupé que d'un seul ouvrage. Tandis qu'il remaniait de cent façons la Princesse de Navarre, il écrivait un poème sur les Evencments de l'année ll^tk^ c'est-à dire, un hommage au roi Louis XV, à propos de sa maladie de Metz et des émotions extraordinaires que la France ressentit de son danger et de sa guérison. Le poète, qui n'était, à l'en croire, nullement courtisan, terminait la pièce par des vers assez intelligibles pour qui aurait voulu entendre:

Peut-(''tre d'un regard le Parnasse excita

De son lustre terni reprendrait la beaut<''....

(l) Lrtlreau dur lie Rirlicliou. 18 juin 1744.

VOLTAIRE ET LA .\fARQUISE DU fHATELET 173

Un roi qui sait régner nous fait ce que nous sommes; Les regards d'un héros produisent les grands hommes.

Louis XV n'ignorait sans doute pas ce (lue Boileau avait écrit à Louis XIV :

Un coup d'œil do Louis enfantait des Corneilles... etc. Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. . etc.

Si Louis XV l'avait oublié, Voltaire le lui rappelait à l'heure où Tamant de M"ic de Chàteauroux semblait vouloir marcher dans la carrière des héros. D'ailleurs les avertissements devaient se renouveler, et Voltaire sut bien spécifier d'avance le prix qu'il attendait de son hommage: on le verra bientôt.

La Princesse de Navarre fut représentée, comme elle devait l'être, aux fêtes du mariage du Dauphin à Versailles, sur un théâtre construit exprès, le 23 février 1745. Le succès fut assez grand pour qu'on la redonnât une seconde fois deux jours après.

Dignités de cour. — Deux mois ne s'étaient pas passés, (lue le roi accordait au poète verbalement la première charge vacante de gentilhomme ordinaire de sa chambre, et, par brevet (du U^' avril 1745), celle d'historiographe de France, avec 2.000 livres d'appointements annuels.

Le poète marqua sa reconnaissance par l'épigramme suivante, où il trouva moyen à la fois de se montrer mal content du souverain dans le passé et dans le présent, pour les bienfaits qu'il n'avait pas reçus, et pour ceux qu'il venait d'obtenir :

Mon. IJenri quatre et ma Zaïre, Et mon américaine Alzire

Ne m'ont valu jamais un seul regard du roi ; J'eus beaucoup d'ennemis avec très peu de. gloire • Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi Pour une farce de la foire.

Il va sans dii-e que ce singulier remerciement ne fut pas adressé au roi. Mais Tauteur de La Princesse de .Varans affectait de dédaigner sa pièce pour enfoncer le Irait : en réalité, il ne la méprisait pas tant, et l'expression de farce de la foire ne convenait que fort mal à cet ouvrage tant travaillé. Cela n'était vrai qu'en prenant la cour pour une foire.

Voltaire historiographe de Fr.\nxe. — Voilà donc Voltaire, en expectative, gentilhomme de la chambre, tout comme un homme titré, et, de plus, historiographe de France. Pour un sujet qui se prétend méconnu, c'était bien quelque chose. Quanta son historiographie^ c'est à-dire, « au devoir d écrire des anecdotes», il affecte d'en faire peu de cas, et déclare à ses amis « qu'il n'érira rien et ne gagnera pas ses gages. »

Poèmes a la lou.\nge du roi. et pièces diplomatiques. — Mais, à titre de poète, il daigne bien exercer l'office de panégjriste du présent règne. Le roi ayant gagné, à quelques semaines de là (1). en personne, la bataille de Fontenoy, l'historiographe poète devance tous ses concurrents pour lancer, presque au lendemain de la victoire, son Poème de Fontenoy. dont le succès fut tel qu'il s'en fit. dit l'auteur, dix éditions en quinze jours. Il faut remarquer que le poète s'appliciuait jour et nuit, sur les renseignements nouveaux qui lui arrivaient, à compléter l'énumération des personnages qui s'étaient distingués dans cette grande journée : il fallait satisfaire l'amour-propre de tout le monde.

U) 11 mai 1T4Ô.

VOLTAIilE ET LA. MARQUISE DU CHATELET 175

Uespréaux, dans le Passage du Hhin, « avait cité près de vingt noms », dit Voltaire dans son Discours préliminaire ; « il y en a ici près de soixante. » Le duc de liichelieu recevait à peu près tout l'honneur de la victoire, aux dépens du maréchal de Saxe. Enfin, le poème était très justement dédié au Roi : « C'est, lui disait-on, une peinture fidèle d'une partie de la journée la plus glorieuse depuis la bataille de Bovines. » Ainsi Voltaire ne se ressentait plus de l'humeur maussade avec laquelle il avait reçu les bienfaits de Louis XV ; et il payait sa dette de reconnaissance après coup, lorsque la France célébrait les louanges du roi : le poète philosophe et citoyen ne faisait donc que sa partie dans l'enthousiasire général. Mais ce n'était pas tout ce qu'il était disposé à entreprendre pour la gloire du prince: dans ce moment de joie, il se piquait, par une sorte d'affectation d'indé- Ijendance et de patriotisme, de n'avoir d'autres sentiments que ceux de tous les Français. Il se voyait en faveur ; il avait pour ami dévoué le marquis d'Argenson, devenu ministre des affaires étrangères ; il ne comptait pas moins sur le duc de Richelieu, plus puissant que le ministre par ses haisons avec la duchesse de Chàteauroux, (qui mourut, il est vrai, bientôt après), et par l'intimité des cabinets, qui étaient le centre du gouvernement occulte de Louis XV.

Le ministre d'Argenson donna au nouvel historiographe une remarquable preuve de confiance : il le chargea de rédiger pour le roi une pièce diplomatique très importante (1). Comme l'impératrice de Russie Elisabeth offrait sa médiation à la France, Voltaire eut

(1) L. à d'Argenson, 3 mai et 9 mai 1745. (La pièce se trouve dans les Œiivrcs de Voltaire, éd. Hachette, t. XXIV, p. 113i.

commission de minuter la réponse du roi, et la joie de pouvoir faire parler à sa guise un monarque s'adressant à un autre monarque. Il est vrai que Louis XV ne souscrivit pas cette pièce, un peu trop philosophique pour son goût ; autrement elle aurait fait époque dans le langage de la diplomatie et des têtes couronnées. Mais Louis pouvait ainsi voir par sesj^eux s'il avait un secrétaire d'Etat plus capable d'écrire en son nom que l'auteur de la Henriade. Pour l'art d'écrire, cela ne faisait pas doute ; malheureusement, l'esprit philosophique n'était pas l'esprit de Louis XV.

Flatteries AU pape. — Voltaire fut à ce moment pris de la fantaisie bizarre de joindre à ses autres titres celui d'ami du pape. Il mena, par le moyen du marquis d'Argenson (1), une intrigue compliquée et assez amusante auprès de Benoît XIV, à qui il dédiait sa tragédie de Mahomet ; et il obtint, à force d'adresse, de tels compliments du Saint Père, qu'il parut être, de tous les écrivains français, le mieux noté en cour de Rome. Comment pourrait-on dorénavant le soupçonner d'irréligion, et lui opposer les accusations qu'on lui avait adressées tant de fois ?

Bien vu du roi de France et du pape, ami intime du roi de Prusse, très appuyé de toutes parts, il pouvait braver ses ennemis, et réussir dans tout ce qu'il entreprendrait, même en se moquant de quelquesuns de ses puissants protecteurs, sinon ouvertement, du moins avec ces tours adroits qui n'appartenaient qu'à cet artiste incomparable en fait de mystifications. 11 ne se doutait guère que ses finesses étaient

(1] L. à d'Argenson, S mai, 30, 39, 30 mai. 10 août 1713.

voltairp: et la marquise du chatelet 177

connues, et que, tout en le payant de la monnaie dont il se servait, on gardait envers lui une défiance incurable.

La marquise de Pompadour. — Un événement nouveau vint encore accroître le nombre et la force de ses appuis : ce fut l'établissement de la fameuse madame de Pompadour en la place de la duches^^e de Châteauroux, qui n'avait guère survécu à sa disgrâce momentanée de Metz et à sa rentrée en faveur. » Elle fut (la « duchesse) bientôt oubliée, dit Voltaire dans ses « Mémoires. Il fallait une maîtresse. Le choix tomba sur « la demoiselle Poisson, fille d'une femme entretenue « et d'un paysan de la Ferté-sous-Jouarre, (jui avait « amassé quelque chose à vendre du blé aux entrepre- «< neurs des vivres. Le pauvre homme était alors en «< fuite, condamné pour quelque malversation. On avait « marié sa fille au sous-fermier Le Normand, seigneur « d'Etiolés, neveu du fermier-général I^e Normand do a Tournehem, qui entretenait la mère. La fille était bien « élevée, sage, aimable, remplie de grâces et de talents, « née avec du bon sens et un bon cœur. Je la connais- « sais assez : je fus même le confident de son amour. « Elle m'avouait qu'elle avait toujours eu un secret « pressentiment qu'elle serait aimée du roi, et qu'elle « s'était senti une violente inclinaiton pour lui. »

Cette fois, la fortune le servait selon ses vœux ; il no croyait aucune situation plus enviable, à la cour et en France, que celle de confident de la maîtresse du roi. Rien à coup sûr ne convenait mieux à son caractère et à son esprit. « Je passai, dit-il encore, quelques mois a avec elle à Etioles, pendant que le roi faisait la camt pagne de 1746. Cela me valut des récompenses qu'on

ME DE VOLTAIUE. — T. J. 12

« n'avait jamais données ai âmes ouvrages nia mes

« services. Je fus jugé digne d'être l'un des quarante

« membres inutiles de l'Académie. Je fus nommé lii^to-

« riog/aphe de France, et le roi me fit présent d'une

« charge de gentilhomme ordinaire de sa chambre. Je

« conclus que, pour faire la plus petite fortune, il vaut

« mieux dire quatre mots à la maîtresse d'un roi que

« d'écrire cent volumes. •

On reconnaît ici la manière dont Voltaire joue avec les dates, quand il lui plaît. Son brevet d'historiographe est signé du l«r avril 1745, et la promesse de la charge de gentilhomme ordinaire, au témoignage de Voltaire lui-même, était antérieure. Mais les faits doivent se plier à son humeur satirique. Nous retenons cependant un fait de cet historique de fantaisie, c'est que l'auteur de Zaïre devint un sujet académique, dès qu'il fut connu pour l'ami de la maîtresse du roi. Mais il faut remarquer aussi que la faveur de la dame d'Etiolés fut déjà remarquée aux fêtes du mariage du Dauphin. Voltaire ne s'est sans doute trompé que d'une année en écrivant 1740, au lieu de 1745. Mais il est certain qu'il avait son brevet d'historiographe avant la bataille de Funtenoy. D'autre part, si ce fut pendant la campagne de 1745, (et non de 1746), qu'il passa plusieurs mois à Etioles, ce n'est pas à la maîtresse du roi qu'il dut les distinctions qu'il attribue ailleurs à une farce de la foire. Dans les deux cas, l'intention satirique est également sensible, mais les faits sont totalement ditférents, et l'on a sujet de se défier d'un témoin qui n'est d'accord avec luimôme que pour expliquer malignement les faveurs qu il reroit après les avoir sollicitées. Les raisons en furent peut-être plus louables qu'il ne le dit, et plus à

VOLTAIRE ET LA MARnUISE DU CHATELET 179

l'honneur du gouvernement du roi, qui saisit enlin une occasion de récompenser un mérite éclatant.

Il n'entre pas dans notre dessein de raconter par quels chemins la célèhre marquise de Pompadour s'éleva, pour ainsi dire, au pouvoir souverain. Il nous sufht d'avoir remarqué que Voltaire avait d'anciens titres à la faveur de la favorite. Il put en user : car elle n'était pas oublieuse, et sut se faire pardonner son élévation par les bons offices qu'elle rendit aux gens de lettres, aux artistes, à Voltaire en particulier.

Le Temple de la Gloire. — Le poète s'avisa de composer à la gloire de Louis XV une sorte de spectacle plus conforme à son propre goût que la Princesse de Navarre : ce fut le Temple delà Gloire : encore un temple ! En même temps, l'historiographe, qui d'abord voulait ne rien écrire, se ravisa, et résolut de racontera la postérité les deux dernières campagnes du roi. Il se mit à l'œuvre avec ardeur, consulta tous les documents, tous les témoins qu'il lui fut possible d'interroger, et prépara un récit qui est entré depuis dans son Précis du siècle de Louis AT, publié seulement en 1768.

Entre temps, le marquis d'Argenson le chargeait de rédiger une protestation contre la conduite des Hollandais, qui avaient violé ou éludé la capitulation de Tournay (1). Le ministre put, une seconde fois, se féliciter d'avoir fait appel à une plume si habile, pour composer un manifeste politique. On a publié cet excellent écrit, sous le titre de Représentations aux Etats-généraux de Hollande (2).

(1) L. an marquis «l'Argeiison, 38 sept., 5 oct. 1745. (:2; Ed. HaclicUc, l, x\iv, p. 117.

Le roi étant rentré à Versailles le 20 novembre 1745, on lui donna, pour célébrer son retour et ses conquêtes, la représentation du Temple de la Gloire. Là, comme dans ses autres temples, le poète philosophe se proposait de combattre des préjugés, de donner des exclusions, et de distribuer des places d'honneur. Dans ce nouvel opéra allégorique, mis en musique encore par Rameau, il s'agissait de distinguera vraie gloire de la fausse. Les conquérants barbares sont exclus du temple de la Gloire : un héros humain peut seul y pénétrer. Ici, le héros choisi n'est autre, on le devine, que Louis XV, sous le pseudonyme de Trajan. On prétend qu'après la représentation le poète demanda directement au roi : « Trajan est-il content ? » et que Louis XV garda un silence glacial (1). Les détails de cette anecdote peuvent être contestés f2); mais il paraît certain que Louis XV, avec sa froideur et sa gaucherie ordinaire, négligea encore une bonne occasion de témoigner à l'auteur de ces ingénieuses flatteries une satisfaction qui aurait été pour lui une récompense vivement souhaitée et laborieusement gagnée. Au reste, Voltaire n'était assurément pas né pour plaire à ce prince, et il y a des antipathies dont rien ne triomphe.

Voltaire courtisan. — Le poète n'était cependant pas mal en cour, bien qu'il alîecte, lorsqu'il se trouve à Versailles, d'écrire à des amis qu'il n'est pas à la cour. Il avait au moins pour lui la favorite, le duc de Richelieu et le ministre des alTaires étrangères, marquis d'Argenson. Le roi pouvait bien ne pas goûter sa personne, trop turbulente et trop familière à son gré ; mais ce

(>) Duc. (Je llroKlic. \ oUairc, etc., p. 13. (S; Dcsnoirrstcrrcs, Voltaire à la Cour.

prince très maniable se laissait souvent engager à faire ce dont il ne se fût jamais avisé par lui-même ; et Voltaire ne négligeait aucune occasion de lui faire signaler le zèle dont il était animé pour la gloire du souverain. Tout en travaillant avec ardeur,sous les regards du marquis d'Argenson, à l'histoire du règne, il se prêtait avec soumission aux projets de divertissements conçus par le duc de Richelieu, qui exerçait, et môme au delà de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, une sorte de ministère des plaisirs du roi. Le duc voulut renouveler, sous le vocable des FHes de Ramire, les enchantements de la Princesse de Navarre. Sur son ordre, le poète se mit à remanier et à amplifier ce canevas. Mais bientôt le dégoût l'arrêta. C'est alors qu'il se trouva, pour la première fois, en relation avec un homme qui devait un jour lui disputer l'empire de l'opinion publique, et tenir une place malheureusement trop considérable dans sa vie et dans ses écrits.

Voltaire et J.-J. Rousseau. — Jean-Jacques Rousseau, à cette époque, était encore un inconnu, bien qu'il vînt d'achever son opéra des Muses galantes. Introduit dans la société du financier La Popelinière, où se tenait, sous la domination de Rameau, assisté du maître de la maison, poète et musicien lui-môme, une sorte d'académie musicale, Rousseau eut la bonne fortune d'avoir sa musique vivement goûtée par le duc de Richelieu. Ce grand seigneur, très absolu dans ses volontés, chargea aussitôt l'auteur des Muses galantes, d'achever l'ouvrage abandonné par Voltaire. Sentant l'inconvénient de son obscurité, Rousseau crut devoir donner avis au grand homme de la tâche qu'on lui avait im-

posée, et lui demanda humblement la permission de toucher à son œuvre.

Telle fut Toccasion de la première lettre que J.-J. Rousseau écrivit à Voltaire (II décembre 1745). « Il y a « quinze ans, disait-il, que je travaille pour me rendre « digne de vos regards et des soins dont vous favorisez « les jeunes muses en qui vous découvrez quelque tait lent. »

Le grand écrivain se montra bon prince: «Vous réu- « nissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été 0 séparés jusqu'à présent. Voilà déjà deux bonnes rai- « sons pour moi de vous estimer et de chercher à vous « aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez « ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas di-

" gne Je sais très bien que cela est fort misérable

« (c'est à sa propre esquisse qu'il fait allusion), et qu'il « est au-dessous d'un être pensant de se faire une affaire « sérieuse de ces bagatelles (1). »

Enfin, il lui donnait carte blanche pourdisposer. comme il le jugerait à propos, du brouillon qu'on lui avait confié. En lisant cette lettre, on peut regretter que les rapports n'aient pas été toujours aussi gracieux entre ces deux hommes illustres.

Candidature a l'Académie. - Voltaire eut bientôt tout autre chose en tête que les divertissements de la cour. Il fallait profiter de sa bonne situation près du pouvoir roj-al, pour entrer à l'Académie, qui lui avait été fermée par l'opposition du théatin Boyer. Ce n'était plus le moment de faire fi du titre d'académicien.

(I) Loilri' il J.-J. Rousseau, i:> décembre 1745.

Le président Bouhier vint à mourir en Bourgojxne le 17 mars 1746, laissant une place vacante à l'Académie. Aussitôt Voltaire met ses amis en campagne, ne voulant pas faire lui-même les démarches d'un candidat (1).

Il avait môme devancé la nouvelle de ce décès, pour solliciter Moncrif, lecteur de la reine, et tout ce qu'il connaissait de personnages influents dans les élections académiques. Ce fut encore à cette occasion qu'il écrivit au P. de la Tour, principal du collège de Louis-le- Grand (2), la fameuse lettre en l'honneur des P.P. Jésuites, où il fait de ses anciens maîtres cetrèsnoble éloge que Condorceta bien de la peine à lui pardonner.et n'excuse que par desraisons qui nesontpasà la gloiredesonhéros (3).Les jésuitesétaient en eff*et une puissance à ménager dans le monde des lettres, comme ailleurs; d'autant plus que la candidature deVoltaire était attaquée de différentes parts, et notamment par le rédacteur des JSouvelles ecclésiastiques. L'ancien élève des Jésuites veut donc avoir toute la Compagnie pour lui, et n'épargne rien pour la gagner: non-seulement il se pare de la lettre du pape qu'il a reçue à propos de sa dédicace de Mahomet, de l'estime de plusieurs cardinaux, de la faveur du roi; mais il renie une fois de plus ses Lettres philosophiques, livre auquel il n'a, dit-il, c point de part, et qu'il condamne sincèrement ». Il fait encore un plus beau coup: il porte la guerre chez les jansénistes, et immole entièrement ce parti aux ressentiments des jésuites.

Voltaire élu a l'Académie. — Ces démarches, et d'autres, ne furent pas vaines. Voltaire fut enfin élu

(1) L. à M. et M™« d"Argontal.

(?)17 février 1746.

(3) Voir plus haut, p. 8.

membre de l'Académie le 25 avril 1746. « tout d'une voix, » à ce qu'il prétend. Mais Tenvie et la haine De désarmèrent pas. Les écrits satiriques se multiplièrent à propos de cette élection, comme si c'eût été scandale que l'auteur de la Henriade, d Œdipe et de Zaïre fût de l'Académie.

Vengeances de Voltaire. — Parmi tous ses ennemis cachés, Voltaire en crut reconnaître un, et s'attacha furieusement à lui : ce fut le poète Roi. qu'il avait depuis lonfçtemps en horreur. Pour atteindre cet en*nemi, il mit en mouvement tout le mécanisme des persécutions contre les gens de lettres et les libraires. Il sollicita, obtiDt et fit exécuter lui-mtme des mesures de police terribles, comme s'il se fût agi d'une affaire de sûreté publique. Il fit arrêter des gens, emprisonner tout ce qu'il put saisir de colporteurs ou de vendeurs d'écrits, des femmes même (I) ; et enfin sa fureur se concentra sur un certain Travenol, violoniste de l'Opéra, qui fut cruellement persécuté avec toute sa famille. De là naquit un procès, comme on en trouve plus d'un dans la vie de Voltaire. Celui des Travenol dura seize mois; toutes les juridictions furent épuisées : enfin, par sentencîe du Châtelet, les Travenol père et fils furent condamnés à 300 livres de dommages et intérêts envers Voltaire ; et celui-ci envers eux à 500 livres et aux dépens (2). Il y eut appel au Parlement : la sentence fut confirmée le 9 août 1747. Ce fut pour Voltaire une deces victoires à la Pjrrhus, dont il était coutumier en justice. Ajoutons que, pendant cette lutte, il avait été as-

(i; Dcnnirestcrres. Voltaire à la Tour, p. 65 el suiv. (8; UrsnoiresU'rrts, ittiti. p. 86-9i

pergé de toutes sortes d'injures par sa partie et par les avocats. Aussi se persuada-t-il qu'il valait beaucoup mieux pour un homme comme lui poursuivre sa vengeance par son crédit que par voie de justice ; et c'est ainsi qu'il agit dorénavant.

Discours de réception. — Le discours de réception de Voltaire à l'Académie française (9 mai 1746) est du nombre des ouvrages de ce genre qui comptent dans l'histoire des lettres. L'auteur envisage de haut l'ensemble de la littérature française, et se demande quels titres elle possède pour s'imposera 1 estime des nations étrangères. Ce n'est plus un éclat intérieur qui suffit aux ambitions qu'il conçoit pour elle. Il veut la voir rayonner sur toutes les nations civilisées; et il cherche par quels mérites elle peut et doit acquérir et conserver cet empire universel. Telle est la pensée qui forme le lien secret des jugements et des théories dont il a rempli un discours bref et rapide, où il embrasse l'histoire et les qualités de notre langue et de nos principaux écrivains. Déjà, on lèsent, se trouvent arrêtés dans son esprit les principes sur lesquels il fondera, dans son Siècle de Louis XIV, les chapitres relatifs à l'histoire des beaux-arts. Mais il faut noter de plus ces regards tournés vers les pays étrangers. On n'y doit pas voir une prédilection peu patriotique, quoique naturelle, pour les nations du dehors, qui marquaient pour l'écrivain français une admiration enthousiaste, dont il ne jouissait pas dans son propre pays. Il y a là un signe des temps, et un caractère de la littérature philosophique du xviii«^ siècle. Tous les hommes supérieurs de cette époque ont habituellement en vue le genre humain tout entier. Les limites de la terre natale leur paraissent

trop étroites : ils prétendent être hommes avant d'être Français; ils se flattent de parler au nom de la raison, (jui n'appartient en propre à aucun pays : ainsi, ils écrivent pour les hommes en général, et non pas seulement pour leurs compatriotes. Voltaire pensait assurément faire œuvre de bon citoyen en cherchant à élever la langue et la littérature française au rang d'organe commun des meilleurs esprits de toutes les nations. Il est vrai qu'il scandalisait quelque peu les Français jaloux d'un certain particularisme national, et se rendait suspect de préférence pour tout ce qui n'était pas de son pays. Mais il a toujours fait peu de cas de ce reproche, et l'engouement des étrangers pour ses œuvres l'a amplement consolé des chicanes de quelquesuns de ses concitoyens. Si la littérature française ne devenait pas, autant qu'il l'aurait voulu, celle de l'Europe entière; au moins les écrits de Voltaire devenaient le bréviaire de tous les philosophes, de quelque nation qu'ils fussent, et la langue française y gagnait d'autant. C'est un service dont tout bon Français doit lui savoir un gré égal à l'éclat du bienfait.

Dans son discours de réception, Voltaire ne se bornait pas à prononcer des jugements sur le passé : nous savons que le présent ne reffarouchait pas, et qu'il aimait, en toute occasion, à relever les mérites du siècle où il vivait. 11 fît donc, conformément d'ailleurs à l'usage, les éloges de quelques académiciens vivants et présents. Nous aimons à signaler, dans le nombre, celui de Crébillon. qu'il traiie comme « son maître » dans l'art de la tragédie ; celui de l'abbé d'Olivet, qui fut toujours de ses amis ; celui du président Hénault, dont il loue VAbrêgé chronologique en termes des plus flatteurs. Il se

gardera bien d'omettre l'éloge de S07i héros, le duc de Richelieu, très naturellement associé à la gloire du roi, dont l'apothéose termine le discours, selon l'usage.

Comme les digressions ne lui coûtent guère, et qu'il sait à merveille, dans tous ses écrits, introduire dos incidents où sa plume légère met tout ce qu'elle veut, sans troubler sensiblement le discours, il saisit l'occasion qui lui est offerte pour présenter à l'aréopage des gens de lettres et au public un jeune ami, un nouvel écrivain, dont il admire le caractère autant que le talent, et qu'une mort prématurée va faire disparaître avant qu'il ait joui de sa gloire. C'est du marquis de Vanvenargues qu'il s'agit.

Vauvenargues. — Rien ne fait plus d'honneur au caractère et au goût de Voltaire que l'afifection, disons mieux, l'admiration enthousiaste et presque la vénération qu'il a professée pour ce noble esprit et ce jeune sage, dont la vie fut si malheureuse et le génie si digne de sympathie. L'esprit ordinairement si moqueur de Voltaire s'enflamma pour ce caractère généreux ; son amitié, pour ce courage héroïque et doux; sa compassion, pour cette victime d'une organisation frôle et de l'incurie des puissants de l'époque. Il se fit le patron et l'apologiste dévoué d'un homme qui n'avait compté dans sa vie que des souffrances et des déceptions, en dépit de ses vertus et de ses talents. Dans le tragique portrait de Clazomène^ qui est peut-être le chef-d'œuvre de Vauvenargues, il manque un mot final qui adoucirait tout le reste : « Clazoméne, au bout de tant d'infortunes, a eu le bonheur de trouver un ami, et cet ami fut Voltaire. » Malheureusement, cette amitié si glorieuse n'a pu réussir, de son vivant, qu'à honorer les

approches de sa tombe, ouverte au moment où la fortune de Clazomène paraissait prête à changer par les soins aussi délicats et tendres que désintéressés de Voltaire.

Marmontel. — Une bonne action à faire, particulièment au profit d'un jeune homme de talent et d'avenir, était, pour cetteàme toujours en feu, une impulsion non moins irrésistible qu'une vengeance à exercer ou un trait de malice à décocher. Dans le modeste domicile où le malheureux Vauvenargues enfermait ses infirmités et sa philosophie. Voltaire rencontrait un autre jeune homme qui lui devait presque tout. C'était Marmontel, personnage beaucoup moins intéressant que Vauvenargues, mais qu'on peut compter au nombre des créatures de Voltaire.

Marmontel était venu de son village du Limousin à Paris avec de l'ambition, une confiance en soi que n'avait point amorti l'échec d'une ode aux jeux floraux, beaucoup de courage et très peu d'argent. Il avait adressé son poème à l'auteur de la Henriade, qui l'invita à venir à Paris, l'assista de sa bourse et le soutint fortement dans ses premières épreuves, le poussa d'abord au théâtre, et n'a jamais cessé de le traiter en élève et en ami. Marmontel fut encore pour lui une utile recrue dans le petit bataillon de gens de lettres qu'il forma de jour en jour, pour l'opposer à ses ennemis personnels, et mener la campagne de la philosophie contre les préjugés de toute sorte dont il rêvait la destruction.

La GUERRE CONTRE LES PRÉJUGÉS. — Stratégistc habile, et connaissant bien tous les ressorts d'un gouvernement OÙ tout dépendait de la faveur. Voltaire sentit qu'il pourrait porter ses coups où bon lui semblerait, pourvu

{ju'il eût des intelligences auprès du roi, et (luc la volonté de la personne royale ne fût pas ostensiblement déclarée contre lui. Les intelligences requises, il les possédaitdans les personnes de la favorite et du duc de Richelieu. Quant au monarque lui-môme, Voltaire ne négligeait pas une occasion de lui faire signaler son zèle par des amis tels que le marquis d'Argenson, ou de lui en donner des preuves par ses écrits.

Panégyrique DE Louis XV. — La guerre de 1741, qui fut, à vrai dire, la belle période de la vie de ce triste roi, devint un sujet inépuisable pour le zèle monarchique de Voltaire. 11 en écrivit l'histoire, et, non content d'un récit purement historique, il y voulut ajouter un Panégyrique de Louis XV {\) ; mais il eut bien soin d'inviter le public à distinguer cette éloquence laudative, adressée au souverain régnant, d'un panégyrique tel que celui de Trajan, prononcé par Pline lejeune en présence de l'empereur. Le nouveau panégyriste n'était pas, disait-il, un flatteur comme Pline, et sa parole était la simple expression de la v^érité, le témoignage d'une nation heureuse, rendu, croyait l'auteur, à un de ces grands hommes que « leurs seules actions peuvent louer », à un Père de la Patrie, au modèle de l'humanité, dont la modestie et la clémence égalaient les vertus héroïques. En un mot, il n'a pas tenu à Voltaire que Louis XV ne passât pour un des plus grands rois et des meilleurs qu'ait vus le monde. C'était sans doute payer largement les bienfaits du prince.

(1) Ce Panégyrique, dont Voltaire fit faire des tradactionsen plusieurs langues, devait être présenté au roi par l'Académie française à l'occasion de U Saitii Louis. Mais le duc de Richelieu, (jui s'était chargé de le présenter au souverain, y manqua par suite d'une aventure imprévue. ^Voir Desnoiresterres, Vull. à la cour, p. 252.)

l'^LOGE FLNKBRE DES 01 iiciERS, ETC. — Lc patriotisme de l'écrivain se signalait encore par un Eloge funèbre des officiers morts pendant la guerre de 1741 ; et l'auteur ne manquait pas, dans une préface, d'opposer ce discours, avec avantage, à ceux que les Athéniens consacraient à leurs concitoyens morts pour la patrie. Il avait là un beau texte pour louer les qualités des officiers français, aussi aimables que braves, et pour célébrer lassociation de la valeur avec les goûts du monde et la culture des esprits. Mais cet éloge funèbre ne fut pas inspiré (il faut en savoir gré à l'auteur), par le désir de faire sa cour au duc de Richelieu et à Louis XV, autant (juepar l'admiration qu'il ressentait pour ce jeune ofticier philosophe, auquel il a consacré toute la péroraison de son discours. La conclusion est une apostrophe à Vauvenargues, quelque peu mêlée d'humeur chagrine et satirique : « Mon cœur rempli de toi a cherché cette « consolation, sans prévoir à quel usage ce discours « sera destiné, ni comment il sera reçu de la malignité I humaine, qui, à la vérité, épargne d'ordinaire les « morts, mais qui quelquefois aussi insulte à leurs cen- «« dres , quand c'est un prétexte de plus de déchirer «« les vivants. » (Entendez bien que le vivant qu'on déchire est Voltaire.)

L'auteur ajoutait enfin à son discours un choix des plus belles maximes de Vauvenargues, encore peu connues.

Tous ces écrits consacrés à la gloire du prince et de la France ne pouvaient assurément nuire à la réputalion de l'auteur, eùtil absolument négligé la cour, comme il se vantait de le faire. Cependant on le trouve à Fontainebleau, avec M""= du Châtelet, vers la lin de

VOLTAIRE ET LA MARQUISE DU CHATELET llil

l'année 1740. Et le 22 décembre de la même année, le roi, étant à Versailles, lui confère, suivant sa promesse, la charge de gentilhomme ordinaire, au grand scandale de la noblesse de province, qui croît tout l'ordre de la monarchie bouleversé par un tel honneur accordé à un si petit personnage (1).

Voltaire courtisan de M'"c de Pompadour. — A cette époque, Voltaire n'a pas encore perdu le goût de chercher les plaisirs de la campagne chez les grands, et c'est là qu'il va inaugurer sa nouvelle dignité. Sa première visite fut, comme de raison, pour M'"'^ de Pompadour, à qui il écrit qu'il se réjouit « comme bon citoyen » de la fortune qui lui est échue, et de la sorte de fonction à laquelle elle est vouée, parce qu'il s'agit de « ce qui doit faire le charme de tous les honnêtes gens », et qui ne peut être censuré que par « des frondeurs jansénistes ». S'était-on jamais avisé d'adresser à une maîtresse royale un pareil compliment? L'historien Du Bellay avait eu la pudeur, dans l'histoire de François I»^'", de ne pas mentionner M'^e d'Estampes ; et Montaigne lui reproche cette omission (2).

Voltaire se réjouit , comme citoyen , que le roi Louis XV ait, pour ses plaisirs, une belle maîtresse. Voilà le progrès du civisme et de la pudeur. Un tel degré de bassesse dans la flatterie, sera-t-il jamais trop payé par les bienfaits de la reine inpartibus infidclium ? Cet homme qui dédaigne la cour, a bien gagné au moins ce qu'il sollicite humblement, la permission d'aller .' dire un mot » à la favorite à Etioles ou à Brunoi.

(1) Dcsnoircstorrcs. V. à la Cour,\}. 120.

(2) Essais, éd. Lcclcrc, l. I, p. ''■08.

La Duchesse du Maine. — I^a seconde visite, faite cette fois avec M™eda Châtelet, fut pour la duchesse du Maine, en son château d'Anet. Le poète lui avait adressé une épître sur la victoire remportée par le roi à Lawfeld (2 juillet 1747). Le savant couple fit une assez étrange n^Mire chez laprincesse, au dire de M"^ DuDe(ïand;mais tout fut racheté par la représentation de la farce du Comte de Boursouffle, dont les rôles furent tenus par les plus éminents personnages du lieu.

On alla ensuite à Fontainebleau. Mais là il arriva une fâcheuse aventure au jeu de la reine. La marquise du Châtelet perdit tout son argent et celui de Voltaire, et bien plus encore. Celui-ci dit, assez haut pour être entendu, qu'on l'avait friponnée. Après ce propos, il ne restait plus qu'à déguerpir au plus vite. Tous deux s'enfuirent dans la nuit, sans le sou.

Voltaire réfugié a Sceaux. — Zadig et les romans PHILOSOPHIQUES. — Voltairc chcrclia un refuge chez la duchesse du Maine, à Sceaux. Là.ildemeuraitcaché tout le jour, et ne se montrait que la nuit à la princesse seule, à qui il lisait des contes qu'il avait écrits pour elle pendant le jour. Telle est l'origine de ses romans phi- V losopfiiques, Zadig, Micromêgas, et autres petits chefsd'œuvre. La captivité de Voltaire dura jusqu'au moment où M'ûc du Châtelet. ayant fait tous les sacrifices possibles pour payer ses dettes de jeu, arrangea une réconciliation, et vint à Sceaux délivrer le captif do la nécessité de se cacher. Alors ce furent des fêtes très variées : on joua la comédie, on fit de la musique. IjC palais de Sceaux devint une espèce de théâtre en règle, dont les représentations, fort courues, ne cessèrent (juc par suite d'une mauvaise plaisanterie de Voltaire

VOLTAIRE ET LA MAIini.ISE DU CMATLI-KT UJ )

ot de son amie (1). C'est au sortir do là ([ue cuininonra avec Zadifj la publication des romans philosophiques

Disgrâce a la cour. — Voltaire était appelé à la cour par la représentation prochaine de sa comédie de l'Enfant prodigue. M"i« de Pompadour lui procura la faveur très rare d'assister aux répétitions qui avaient lieu dans \e.?> cabinets. Il la remercia par un madrigal ; mais ses vers firent scandale par l'indiscrétion avec laquelle il s'exprimait sur le roi et sur sa maîtresse : il en était venu à ne plus soupçonner que personne, hormis \es jansénistes, pût voir du mal aune liaison dont il se réjouissait comme bon citoyen. Il avait absolument oublié qu'il y avait une reine, et que le roi avait des filles; et d'ailleurs peu lui importait. On sait qu'il ne respectait guère ce que tout le monde croit devoir respecter. La morale ordinaire est bonne pour les jansénistes. Les honnêtes gens, dont il fait partie, en ont une tout autre. Les filles du roi remontrèrent à leur père l'inconvenance de cette pièce de vers, que la favorite avait laissée courir, lie mécontentement du roi se marqua, dit-on, par un ordre d'exil pour le poète, qui avait cru n'être que galant en bravant la déceni;e. Voltaire a toujours nié l'existence de cet ordre d'exil; mais il partit précipitamment pour Cirey avec M™° du Chàtelet. Il ne devait plus de sa vie revoir la cour de France, (février I7'i8).

S'il est vrai (quoiqu'on ait lieu d'en douter) que Voltaire n'aimait pas la cour, il est certain que M'"« du Chàtelet ne pouvait s'en rassasier. A peine ^ont-ils ren-

(1) Dcsnoircstcrrcs, V. à la Cour, p. 111.

llJi VIE DE VOLTAIRE

très dans leur délicieuse retraite de Cirey, qu'ils la quittent, non plus, il est vrai, pour la cour de Versailles, mais pour la cour de Lorraine.

La COUR DE Stanislas. — Le père de la reine, Stanislas Leczinski, ci-devant roi de Polo«]çne, et qui en porta toujours le titre dans son duché de Lorraine, imitait de son mieux Versailles à Lunéville, quoiqu'il fût de sa personne le roi le moins roi qu'il y eût au monde. Il soutenait cependant, autant qu'il le pouvait, l'ancienne noblesse de Lorraine, à laquelle appartenaient les Du Châtelet. La marquise crut donc de son devoir d'aller à Lunéville faire valoir les titres de son mari. Voltaire, dans ses Mémoires^ dont on ne saurait trop contrôler les témoignages, affirme sans hésitation qu'elle fut appelée à Lunéville par une intrigue d'un jésuite, le père Menoux, confesseur du roi Stanislas, qui se proposait de la substituer à la maîtresse du roi, la marquise de Boulfers. C'est affaire à lui de débiter de pareils contes sans sourciller. M^'' du Châtelet voulait un emploi pour son mari : nous ne cherchons pas à en savoir davantage, et le reste n'offre guère de vraisemblance.

La Marquise du Châtelet et Saint-Lambert. — Quoi qu'il en soit, les deux amis furent accueillis à Lunéville à bras ouverts, et y portèrent cet air de fèic qui les suivait partout. Là, M'"e du Châtelet n'obtint peut-être pas l'emploi qu'elle souhaitait pour son mari, mais elle rencontra un officier des gardes du duc dj Lorraine, poète et homme aimable, qui supplanta bientôt Voltaire lui-même, sans qu'il y ait là dedans aucune intrigue de jésuite et de confesseur. La constance de la marquise était à bout : il lui fallait une nouvelle

passion et, disons-le, un autre amant que le d(''l)ile Voltaire. Il n'y a pas ici de mystère à dévoiler : toutest révélé par les parties intéressées. I.e marquis de Saint-Lambert entra dans une succession en déshérence ; et ce fut le commencement de la fin d'une liaison qui durait depuis trop longtemps au gré d'une des deux parties.

Nous necherchons ni àcondamner ni à excuser M'"«du Cliâtelet : elle traita Voltaire comme il méritait d'être traité pour son mépris de toute vertu féminine. Le pis de l'afïaire est que la marquise en mourut ; mais nous n'en sommes pas encore là.

La cour du roi Stanislas changeait souvent de lieu : les deux amis la suivaient à Lunéville, à Nancy, àCommerci, et faisaient à l'occasion des échappées àCirey ou à Paris. Le prince, qui était aussi un philosophe, aurait bien voulu les fixer auprès de lui. Voltaire partit même en compagnie du roi de Pologne pour Trianon, tant il était devenu inséparable de cette majesté inoccupée, qui voulut aller voir la reine sa fille. Pour le poète, il voulait assister à la première représentation de sa tragédie deSé})iiramis, qui eut lieu à la Comédie française le 29 août 1748.

SÉMiRAMis, tragédie. — « Cette tragédie, d'une espèce « particulière (dit l'auteur dans son Avertissement), et 0 (lui demande un appareil peu commun sur le théâtre « de Paris, avait été demandée par l'infante d'Espagne, « Dauphinede France, qui, remplie delà lecture des an- « ciens, aimait les ouvrages de ce caractère. »

Sémiramis tient une place importante dans le théâtre de Voliaire et dans l'histoire de la Comédie française. L'auteur y renouvelait une tentative qui ne lui avait guère réussi, lorsqu'il voulut, dans Èriphijlc, accoutu-

mer le public français à des spectacles plus variés et plus émouvants que ceux auxquels la tra.^édie classique Tavait réduit par ses dialogues animés, mais peu mêlés de ces représentations qui frappent Timagination par les yeux. Voltaire, instruit par les choses qu'il avait vues en Angleterre, et surtout dans le théâtre de Shakespeare, voulait une représentation plus complète de ce qui sepassedans lavieréelle.ou plus propre à ébranler les nerfs et à étonner Timagination. Mais pour placer des décors qui représentassent exactement les lieux, et laisser aux acteurs le libre mouvement nécessaire à leur jeu, il fallait une autre Sf,ène que celle de la Comédie française, telle que la tradition la lui avait livrée. J.e théâtre même était encombré de spectateurs, qui disputaient la place aux comédiens. La scène était une sorte de salon, où les auditeurs serraient de près les acteurs, et pouvaient, comme il arriva quelquefois, se mêler en (luelque sorte, et fort mal à propos, au jeu du théâtre ►

La tragédie de Sémiramis exigeait un grand appareil^ de décors, de personnages et de mouvements physiques. Le poète y faisait sortir une ombre d'un tombeau, en présence d'un peuple tout entier, avec de formidables éclats de tonnerre. Comment donner un tel spectacle au milieu de spectateurs pressés surdes banquettes et remplissant la scène ? Le roi lui-même, sur la proposition du ducd'Aumont, inaugura la réforme, en indemnisant les comédiens pour les places de s spectateurs écartés du théâtre. Dix ans plus tard, en 1759, pour la reprise de cette même tragédie, le comte de Lauraguais lit plus, et corrigea pour toujours cet abus au moyen de constructions nouvelles et mieux entendues. Ainsi, c'est à Sémiramis que nous devons la scène libre, telle qu'elle

est toujours restée depuis. Il s'en est suivi des progrès de toute sorte dans la décoration du théâtre et dans la liberté de l'invention dramatique.

La réforme du théâtre n'avait pas encore eu lieu à la première représentation de Sémiramis. Quand l'ombre de Ninusdut sortir de son tombeau, la scène se trouva si obstruée par les spectateurs, que le grenadier de faction cria : « Messieurs, faites place à Fombrc ! » On juge si cette équivoque accrut la terreur que devait causer l'apparition d'un spectre. Le public fut d'ailleurs importuné parles éclats du tonnerre. Enfin, une cabale était organisée pour faire tomber la pièce. Il est vrai que l'auteur en avait organisé une contraire pour la soutenir. Ce fut une vraie bataille. Le parti de l'auteur demeura le plus fort. Sémiramis sortit victorieuse de tout ce fracas ; mais ce triomphe ne passa pas sans objections dans le public lettré.

Voltaire et Crébillon. — Une des causes qui compromirent le succès de cette tragédie, fut la rivalité où Voltaire s'engageait avec Crébillon, auteur aussi d'une Sémiramis. Il lui gardait rancune d'avoir, comme censeur, entravé la représentation de Mahomet. D'autre part, il se sentait importuné de la renommée du vieux poète tragique, qu'il trouvait, non sans raison, souvent dur et barbare dans ses poèmes dramatiques. Enfin, Crébillon avait le tort de posséder la faveur de M^e de Pompadour. Voltaire résolut de refaire toutes ses pièces, pour détruire la réputation d'un homme qu'on regardait comme le premier des tragiques français après Corneille et Racine. Il se mit à l'œuvre: il préparait un nouveau Catilina, pour l'opposer à celui de Crébillon, dans le temps même où se donna la bataille de Sémira-

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mis. La cabale ennemie de cette dernière tragédie était composée en jurande partie des amis du vieux poète, que Voltaire et les siens appelaient par dérision les « soldats de Gorbulon ».

S^mira777/5 n'en obtint pas moins quinze représentations fort courues. Mais Crébillon alla lire à Mme de Pompadour sa tragédie de Cafi/ina, que Voltaire avait beaucoup louée, on s'en souvient, lorsqu'il en entendit la lecture, et qu'il avait même appelée son divin Catilina en écrivant à Fauteur. La favorite adopta le poète octogénaire, et fît accorder à ses œuvres les honneurs d'une impression au Louvre. Cette distinction exaspéra le poète rival, qui se jura de ne plus ménager ce poète gothique ou ostrogoth. Il fallait que Crébillon expiât la faveur de la maîtresse du roi, qui entraînait celle du roi lui-même.

Dans le cours de cette affaire de Sémiramis, Voltaire avait trouvé moyen de mettre enjeu l'autorité du lieutenant de police, Berryer, d'une manière assez étrange. Deux vers ayant été retranchés de la pièce par les comédiens, comme pouvant choquer par un air d'irréligion. Voltaire invoqua le magistrat, et fit rétablir ces deux vers, en dépit des comédiens. Il n'appartient qu'à lui de faire imposer ses audaces par l'autorité du pouvoir chargé de les réprimer.

Bientôt après, nouvel appel à ses grands protecteurs, et même à la reine, pour empêcher qu'on joue à la comédie italienne une parodie deSimiramis. Il faut que toutes les puissances du royaume se mettent en mouvcuRMit pour préserver d'un tel outrage un gentilhomme de la chambre, et l'oncle de M">e Denis, femme d'un officier du roi. Ces abus d'un ci-édit si longtemps ignoré

voltairf: et la marquise du chatelet 190

du poète ne sont-ils pas plaisants, et plus plaisant encore le rôle que les pouvoirs se laissent imposer par un auteur dramatique, qui ne consent pas à être, comme ses confrères, exposé à la malignité des rieurs ?

Voltaire et Saint-Lambert. — Pendant que le père de Séîniraniis, à Paris, soutenait sa nouvelle fille dans ses début», Mi»e du Cluitelet prenait les eaux à Plombières, avec la maîtresse du roi Stanislas, sans chercher à lui dérober sa place ; mais elle pressait Saint-Lambert de prendre celle de Voltaire en son absence. Il advint un jour, à Commerci, que celui-ci fut témoin du fuit. Il ne le prit pas avec sa bonne humeur ordinaire : il se fâcha et voulut rompre. MaisM'ne du Chatelet lui ayant avoué les choses sans détour et les lui ayant expliquées effrontément et, paraît-il, par bonnes et vives raisons, il se radoucit, demanda presque pardon à son heureux rival, et s'accommoda d'une nouvelle vie à trois, où rien ne choquait sa philosophie. Avec un désintéressement dont on peut s étonner, mais qui venait d'un fond de raison, il sentit que son heure était passée. Il garda si peu rancune à Saint-Lambert et à la divine Emilie, qu'il écrivit des vers où il associait leurs noms de la façon lu plus galante ; enfin il recommanda les poésies de son rival à Frédéric II. Nous en pouvons conclure que son amour était bien mort, et que la divine Emilie ne s'était guère trompée, tout en allant un peu vite.

La paix de 1748. — Toujours en haleine, il achevait à Commerci l'histoire des dernières campagnes de la guerre de 1741, et en particulier le récit dramatique des aventures romanesques du prétendant écossais Charles- Edouard (1). Il lisait, paraît-il, cet épisode au roi de

(1 Précis di: siècle de Louis XV, cliap. xxv.

Pologne, lorsqu'on apprit que le gouvernement de France , obligé en vertu des conditions de la paix de 1748, d'expulser le naalheureux prétendant, l'avait fait arrêter à l'Opéra et reconduire à la frontière. Cette nouvelle scandalisa la cour de Lorraine, ainsi que la plus grande partie de la France. Voltaire n'en déclara pas moinsqu'il trouvaitcettepaix «< très-glorieuse, puisqu'elle assurait la tranquillité publique. » Sa politique était sans aucun doute beaucoup plus humaine que chevaleresque: personne ne ressemble moins que lui à Don Quichotte, et n'est moins asservi à ce qu'il appelle !e fantôme de l'honneur : ce n'est pas lui qui sacrifierait un intérêt positif à ce qui lui paraît une pure chimère et l'idole des sots.

Voltaire et le roi Stanislas. — Il semblait ne plus songer à quitter jamais le roi Stanislas, qui, de son côté, ne voulait se séparei' ni de lui ni de M'"« du Châtelet. Cependant cette amitié royale ne fut pas, s'il faut l'en croire, sans inconvénient pour lui. Stanislas, demi-philosophe, demi-chrétien, avait composé, non sans aide, un ouvrage intitulé le Philosophe chrétien, sur lequel il voulut consulter sa pieuse fille, la reine de France. Quel que soit le juge auquel Marie Leczinska confia l'examen de l'ouvrage, on lui en rendit un assez mauvais compte. Voltaire prétend qu'elle accusa son père d'athéisme, et Voltaire et M"'« du Châtelet de l'avoir perverti. Ce fut un nouveau grief de la reine contre le poète philosophe, dont elle n'était pas trop contente. Il était pourtant bien innocent des hardiesses de pensée du bon Stanislas. Mais il servait de lien entre ce prince débonnaire et le redoutable philosophe de Potsdam, et ménageait entre eu.\ des échanges de compliments. On pouvait donc à

bon droit lo soupçonner d'exercer quelque action sur l'esprit de Stanislas.

Pendant ce temps, Frédéric ne cessait d'insister pour accaparer son favori ; et celui-ci se défendait, affectant de vouloir demeurer auprès du roi de Polo^çne, chez qui rien ne le «menait, sans compter (}u'il s'y trouvait avec M"»" du Chàtelet. , ,

La cour de France était donc celle où on le désirait le moins. Il y était pourtant attaché nominalement par son office de gentilhomme ordinaire ; mais il obtint du roi la permission de vendre sa charge : ce qui fut pour lui un profit net de soixante mille livres. Le roi qui, sans doute, se résignait aisément à n'avoir plus le poète dans son entourage, lui permit très gracieusement de conserver le titre et les privilèges de sa charge, après l'avoir vendue ; et celui-ci ne se fit dorénavant pas faute d'étaler à l'occasion ce titre de gentilhomme ordinaire du roi de France, qui pouvait faire bon eflet dans les cours. Ce n'était pas simple vanité: il pensait que tout le monde devrait compter avec un homme revêtu de la dignité d'officier du roi; et qu'on ne pouvait plus le traiter comme un simple homme de lettres, condition dont il avait goûté les amertumes.

Les avantages tels quels de ce titre ne valaient toujours pas pour Voltaire, les succès du théâtre. Il eut le chagrin de voir le Calilina de Crébillon porté aux nues, non-seulement par les applaudissements du public, et môme de gens de lettres tels que Montesquieu (1) ; mais surtout par la faveur très déclarée de M'"« de Pompa -

(1) « Je suis un admirateur sincôre de Calilina, et je ne sais cominciii celte « pièce m'inspire du respect... Jujrez si l'ai en dn plaisir (|nand je vous ai «: entendu dire que vcns trouviez le caractère de Catiiina iieut-être le plus « beau (|u'ily eût au lliéàlre. » (Lettre de iMonles(|uieu a Helvélius, 11 lévrier 1749.)

202 YIK DE VOLTAIRE

dour et du roi pour le vieux poète tragique. La favorite et le monarque lui-même avaient fait du succès de cette pièce presque une affaire personnelle. La marquise s'était montrée en logea la première représentation, et le roi avait donné des costumes splendides aux comédiens, pour figurer le sénat romain. Bien des gens interprétaient ces grâces dans un sens malicieux pour le rival de Crébillon. Voltaire en fut piqué au point d'entreprendre non seulement un autre Catilina, mais un Oreste, pour l'opposer à VEleclre de Crébillon ; et il se jura sans doute plus que jamais de ne rien laisser subsister de cette gloire sous laquelle il devinait ou supposait des intentions malignes à son égard.

Nanine, comédie. — En attendant, et profitant de son séjour à Paris, il faisait jouer à la Comédie française une pièce du genre (qu'il goûtait peu d ailleursi de la comédie larmoyante. C'était yanine, inspirée de la Paméla de Richardson. L'auteur ne voulait abandonner à personne la primauté dans aucun genre, même dans ceux qu'il n'estimait point. Xanine fut représentée le 16 juin 1749 : cette comédie touchante, œuvre d'un poète qui avait habitué ses contemporains à un autre genre de comique, étonna plus qu'elle n'enleva le public ; Voltaire n'attendit pas la fin des représentations, et repartit pour la Lorraine.

La mort de m™'' du Chatelet. — Pendant quelques mois, il n'eut plus qu'une affaire, qu'un sujet d'intérêt capital, la santé de M"« du Chùtelet. La liaison de la marquise avec Saint-Lambert avait produit son effet naturel. Ce n'était plus un secret pour personne que la grande mathématicienne était en état de grossesse. Fille en était même fort inquiète, non pas pourlescan-

dale, dont elle n'avait aLiciine notion, (non plus que la plupart de ses contemporains.) mais pour le danger que courait sa vie ; elle était remplie de pressentiments sinistres. Habituée à tout exiger pour sa commodité, elle réclama du roi Stanislas, qui ne fit aucune difficulté, l'ancien appartement de la reine au château de Lunéviile, pour y faire ses couches. Mais auparavant elle voulait terminer une traduction et un commentaire des Principes mathématiques de la Philosophie naturelle de Newlon, ouvrage difficile et considérable, qu'elle poursuivait avec l'aide de Clairaut. Menant de front, dans une vie prodigieusement occupée et presque sans sommeil, les plaisirs du monde et les travaux les plus ardus, elle jouait son existence et s'en doutait bien : car ses lettres exprimaient les plus noires prévisions. Aussi aurait-elle voulu avoir toujours auprès d'elle ses amis, et surtout Saint-I.ambert et Voltaire. Quand celui-ci objectait aux instances de Frédéric le devoir de ne la pas quitter dans cette crise, le roi de Prusse lui répondait durement qu'il n'était pas nécessaire en ce moment à son amie, « puisqu'il n'était pas sagefemme ; » et que, pour la philosophie de Newton, lui Frédéric enverrait à M'»e du Châtelet un de ses géomètres de Berlin, en échange du poète, dont elle n'avait que faire. Le dévouement de Voltaire, dan ces circonstances, prouve la générosité de son cœur : il n'avait que de trop bonnes raisons pour se détacher de cette femme. Nous compléterons l'idée qu'on doit proîidre des mœurs du siècle, en ajoutant que monsieur du Châtelet se montra très content de cette grossesse, sur l'origine de laquelle on voulut bien prendre la peine de le duper (1).

(1) Desnoirestcrres, Volt, à la Cour, p. 246.

Mais l'issue de ces événements était écrite au livre du destin. Ce fut au château de Lunéville qu'elle arriva. Le 4 septembre 1749, Voltaire, d'accord avec la marquise, annonçait aux amis, sur un ton plaisant, que M™e du Chàtelet, étant la nuit à son secrétaire, ^ selon sa louable coutume, » avait mis au monde une petite fille, presque sans s'y attendre. Quelques jours après, il changeait de ton. Une imprudence avait amené la mort de la mère, (10 septembre.) « Ah ! mon cher ami, écritil au comte d'Argental, je n'ai plus que vous sur la terre. » Il écrit à M^e Du Uefland, le même jour : a Si « quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où « je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure « dont la suite empoisonne le reste de ma vie miséra- < ble. Souffrez que j'aie la douloureuse consolation de t pleurer à vos pieds une témme qui, avec ses taibles- « ses, avait une âme respectable. »

Nous tirons le rideau sur les scènes singulières, et quelques-unes mêmes tristement comiques, qui suivirent ce tragique dénouement. Voltaire fut par moments comme égaré par son désespoir. Il partit pour Cirey avec le marquis du Chûtelet, dont il était le créancier pour plus de quarante mille francs consacrés à l'embellissement de cette résidence. Il fit enlever du château .«îa bibliothèque et le riche mobilier dont il l'avait orné; enfin, il alla s'établir à Paris, dans une maison de la rue Traversière-Saint-Honoré, qu'il avait précédemment habitée avec son amie. Il ressemblait à un corps sans âme, et ne savait plus que faire de sa personne. En etfet, M"« du Chàtelet avait rempli son âme durant quinze années, autant que cette âme pouvait être remplie par une atfection de ce genre. Il avait à se faire

une vie nouvelle. Mais les éléments ne lui manquaient pas : car au moment de la terrible crise, il écrivait : « Pour moi, qui ai accouché d'une tragédie de Catili?ia, « je suis cent fois plus fatigué qu'elle. Elle n'a mis au « monde (]u'une petite fille qui ne parle pas, et moi il « m'a fallu faire un Cicéron, un César... » Avec do pareils travaux, il n'était pas en danger de succomber à son chagrin, quelque profond qu'il fût, Il avait perdu seulement une compagne très regrettable : son génie et son heureux naturel lui restaient.

La mort prématurée de M"*' du Châtelet ne causa pas dans le public l'émotion qu'aurait dû produire la perte d'un « très grand homme, » si cette qualification hyperbolique, où Voltaire se complaît, avait été justifiée. Ce n'était que justice d'admirer, chez une femme, une puissance d'esprit qui n'est pas commune même chez les hommes, mais il y a loin de là aux mérites et aux vertus qui font les grands hommes. Laissons donc à l'amitié ses exagérations. Elle n'était point aimée des femmes, ce qui s'explique trop aisément ; et les gens de lettres même ne lui étaient guère favorables. Sa mort ne tempéra pas la malice d'un siècle plus fécond en mots ingénieux qu'en sentiments charitables; et des épigrammes piquantes composèrent en partie son oraison funèbre. Voltaire en fut indigné ; il garda néanmoins le silence, à ce qu'il assure, et il affirme qu'il était hors d'état, dans sa douleur, d'écrire les vers qui circulaient sous son nom. On peut cependant admettre le quatrain suivant comme étant de lui :

L'univers a perdu la sublime Emilie,

Elle aima les plaisirs, les arls, la vérité.

Les dieux, en lui donnant leur àmc et leur génie,

N'avaient gardé pour eux <|ue l'imniortalilé.

20fi

Sespensées furent bientôt attirées d'un autre côté, par les sollicitations pressantes d'un créancier qui n'avait attendu que cette triste échéance pour réclamer toute sa personne.

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