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CHAPITRE IV

Voltaire et Frédéric II 1749-1753

Le roi de Prusse paraissait autorisé par Voilaire luimême aie considérer comme son bien, après les protestations de tendresse que celui-ci lui avait faites et souvent renouvelées. Cependant la plume de Voltaire, surtout dans la correspondance, disait souvent plus que son cœur. Il n'était pas d'ailleurs assez étourdi pour s'aller mettre dans la dépendance d'un prince, sans !:ongcr à ce qu'il laisserait derrière lui. Il fallait quelque dépit nouveau pour le décider à quitter sa patrie et ses amis. Il ajournait donc la réalisation des espérances qu'il avait laissé concevoir à Frédéric II.

Etablissement de Voltaire a Paris. —Et d'abord il s'installait à Paris, comme s'il ne songeait nullement à quitter cette ville. Il voulut môme tenir maison, avec l'aide de sa nièce, M'"e Denis, qu'il établit dans l'ancien appartement de xM^e du Châtelet, rue Traversière. Ce

domicile devint le rende/.-voas d'amis illustres ou dévoués, tels (lue le maréchal de Ilichelieu, le comte d'Ar^ental, Pont-de-Veyle, le marquis de Thibouville, Marmontel et d'autres, qui vinrent d'abord pour soute nir et consoler l'homme dans son deuil mortel, et qui s'habituèrent ensuite à revenir pour s'entretenir avec le poète de ses plus récents ouvrages. Il s'avisa enfin d'installer un théâtre dans un étage de sa maison, et d'y essaj-er ses pièces nouvelles, avec le concours de gens du monde, dont il fit des acteurs qui l'enchantèrent. Mais il n'en vint pas là du premier coup.

Catilina — Oreste. — Du vivant de M™^ du Châtelet, toujours préoccupé de la guerre qu'il avait entreprise contre le théâtre deCrébillon, à peine avait-il ébau'.hé, en huit jours, un nouveau Catilina ou Rome sauvée, q\ï\{ se mit à composer un Oreste. Il voulut, après son retour à Paris, que cette dernière tragédie fut représentée à la Comédie française. Ce futCrébillon lui-même qui fut chargé de l'examen de la pièce, comme censeur royal. Voltaire entreprit d'abord de le gagner par quelques honnrtetés (1), pour lui adoucir le désagrément de cette (îoncurrence, d'ailleurs légitime, quoique malintentionnée. Il dut être frappé de la noblesse de sentiments du vieux poète, lorsque, lui ayant fait visite chez lui, il rcrut de lui, avec son manuscrit, cette réponse pleine de naturel et de dignité : « Monsieur, j'ai été content « du succès d'Electre ; je souhaite que le frère vous « fasse autant d'honneur que la sœur m'en a fait (2). »

Représentation n'Oreste. — Oreste n'obtint pas un

M) LoUrc ;jii I.ieiilcnanl gcnOral de police. 6 janvirr 1730 (Éd. Garnicr frôios. l. XXXVII. p. i>2.) (•2i .lir;7/.v.vf /«(•«/ dis OdiUins df lOdilidii tic KchI, on Irlo (VWrsh'.

succès éclatant à la première représentation, qui eut lieu le rijanvier 1750. Peut-être quekiues partisans de Crébillon apportèrent-ils de la mauvaise humeur dans la salle. Mais Voltaire avait aussi sa cabale, et il ne craignit pas de payer lui-môme de sa personne. A un moment où les applaudissements étaient assez nourris, il se leva subitement dans sa loge, et cria au parterre : f Courage, braves Athéniens, c'est du Sophocle ! » A une autre représentation, il apostropha brutalement un spectateur qui, se tenant les mains dans son manchon, n'applaudissait pas. C'était un auteur dramatique assez obscur, et qu'on a surnommé le petit Rousseau, pour le distinguer des deux grands, Jean-Baptiste et Jean- Jacques. Cette interruption donna lieu à un certain scandale, et le poète dut s'esquiver de la salle (1). Telle était la véhémence avec laquelle il menait le succès de ses pièces.

Il leur cherchait surtout des patrons dans la haute société, sans doute pour les opposer à la cabale de la cour, qui favorisait Crébillon. Il ne trouva rien au-dessus delà duchesse du Maine, déjà vieille, et qui n'était pas apparemment très bien en cour (2). Il s'appliqua à lui persuader qu'elle avait un intérêt personnel au succès d'Oreste^ à titre de conservatrice du grand goût, de l'esprit de l'antiquité et du véritable atticisme. Il lui reprocha tendrement de ne s'être pas montrée à la première représentation d'une tragédie écrite dans la manière de Sophocle, (3) comme si c'eût été un devoir pour elle de venir défendre par sa présence la véritable simili Dcsnoirestcrrcs, Voltaire à la Cour, p. 358.

(2) Née en 1070, elle avait atteint ràçre de 74 ans.

(3) Lettre (le janvier 1750. (Ed. Garnier frères, t. XXXVIJ, p. i)8.)

plicité, dont les Athéniens avaient donné le modèle. Enfin, il lui dédia Oreste^ avec une grande épître, où il faisait la leçon à ses contemporains sur la différence qu'il y avait entre les intrigues romanesques de Crébillon et des autres tragiques français, et le naturel, que lui-même croyait avoir retrouvé dans l'imitation de la simplicité antique.

11 donnait d'autre part d'excellentes leçons de déclamation à M"'' Clairon, (1) qu'il appelait la divine Electre^ par allusion au rôle qu'elle jouait dans Oreste. Il se croyait pourtant obligé de s'excuser, par égard pour l'extrême susceptibilité de ces reines de théâtre.

En somme, il était assez mal content du personnel de la Comédie française, où il ne trouvait guère m les interprètes ni les serviteurs qui convenaient à son ardeur et à sa prodigieuse activité (2). Voilà pourquoi il se décida à y suppléer au moyen d'une troupe mondaine et de son théâtre domestique.

Théâtre privé de Voltaire; Lekain. — Remarquons en passant que c'est dans un théâtre privé, où Ton jouait le Mauvais Riche de Baculard d'Arnaud, à l'hôtel de Tonnerre, qu'il fit la connaissance d'un jeune homme doué d'un physique peu avantageux, mais en qui il devina l'avenir d'un très grand comédien. Ce fut Lekain. Voltaire le manda chez lui, le mita l'épreuve, en fut enthousiasmé, lui fit des offres de service et lui prédit les plus brillants succès dramatiques, tout en l'engageant à ne point se faire comédien par profession. Ce dernier conseil était l'effet de sa rancune déjà invétérée

(1) Lettres du 12 janvier 1750 rt suivantes. (Ed. Garnier frères ,1. XXXVII. p. 96.

(2) Voir Lettre à la duchesse du Maint', janvier 1750. (Kd. Garnier frères, t. XXXVII, p. 91.)

contre les comédiens; mais chez Lekain la vocation fut plus forte que tous les conseils. Voltaire le logea d'abord chez lui, et conçut alors l'idée d'établir un théâtre dans sa maison.

La première représentation qu'il y fit donner fut celle de Mahomet, en présence d'un auditoire très choisi. Le succès ayant dépassé son attente, il résolut aussitôt de faire jouer Calilina ou Rome sauvée. Il obtint du duc de RicheUeu, premier gentilhomme de la chambre en exercice, tout le matériel qui avait servi à la Comédie française pour le Calilina deCrébillon. il eut lajoie de donner sa tragédie en présence de l'élite de la haute société et des gens de lettres, qui ne lui marchandèrent pas leurs applaudissements. 11 ne se sentait pas d'aise d'avoir fait entendre une pièce de théâtre à « des Cordeliers, des Jésuites, des Pères de l'Oratoire, des Académiciens, des magistrats, qui savaient leurs Catilinaires par cœur. » Il avait vengé la mémoire de Cicéron outrageusement défigurée, disait-il, dans le Calilina de Crébillon. 11 avait toutes les satisfactions à la fois. 11 faut enfin que la duchesse du Maine, sa « protectrice dans Rome et dans Athènes, » la véritable mère « d'Oreste et de Calilina, » reçoive sur le succès de sa tragédie (1), qu'on ira lui présenter le lundi suivant (23juin 1750), les félicitations du poète, qui n'est plus, à l'entendre, que le secrétaire de la duchesse. Elle ne le crut sans doute pas.

M'»° DE PoMPADOUR DANS Alzïre. — Voltaire supposait bien gratuitement que la bienveillance témoignée par la cour à Crébillon octogénaire, renfermait un de.--

(1) Lettre (11- juin l"50,aladuclieS'C du Maino.;E(l. Garnicr frères, t. XXXVII, p. r.i2, 135.)

sein secret de lui faire de la peine; car M™^ de Pompadour, préoccupée évidemment de lui être agréable, fit jouer sur la scène des Cabinets sa tragédie d'Alzù^e^ où elle remplit elle-même le rôle principal. Les plus grands seigneurs se chargèrent des autres. Le poète, admis à la seconde représentation, paya sa dette de reconnaissance à sa première actrice par un impromptu comme lui seul en savait tourner : c'était Vénus même qui avait fait couler des larmes sous le nom de son Américaine.

Fréron. — Il n'avait donc pas de vrais sujets de mécontentements, lorsqu'il vit apparaître un nouveau Desfontaines dans la personne de Fréron, qui se donnait pour rélève et le successeur de l'auteur des Observations (1). Plus mordant encore que son maître, Fréron avait déjà blessé plus d'une fois Voltaire par sa méchanceté mal déguisée.

Tout à coup, celui-ci apprit que Frédéric II, mécontent de Thiériot, (que d'ailleurs il ne put jamais se résoudre à payer pour ses correspondances littéraires), était sur le point de le remplacer par Fréron. Il s'empressa de dissuader Frédéric de ce choix, présentant Fréron comme son ennemi déclaré, comme un homme décrié, et qui avait déjà tàté de la prison pour de vilaines affaires. La réalité était que Fréron se vit enfermé à Vincennes pour un fait qui attestait plutôt une indépendance louable, pour avoir posé des questions indiscrètes sur une pension accordée à Tabbé de Bernis, favori de M'"e de Pompadour, et chargé par elle de sa correspondance galante avec le roi. Le journaliste en cette allaire fut trop audacieux; mais sa conduite n'avait rion

(i) Sur Frt^r.in. voir Les Ennemis tic Voltaire, par Ch. Nis^rd.

de déshonorant, et ne justifiait pas ces imputations odieuses dont Voltaire gratifie ordinairement tous ses ennemis, sans qu'aucun scrupule retienne sa plume. Quoi qu'il en fût, Frédéric dut renoncer àFreron: Voltaire lui proposa l'abbé Raynal, qui ne fut pas accepté : l'office vacant échut à un nommé Morand, homme de lettres qui est demeuré obscur.

D'Arnaud. — Pendant ce temps, le jeune poète d'Arnaud, que Voltaire avait beaucoup encouragé, se vit appelé à Berlin avec une pension du roi. Frédéric étaitil piqué des délais apportés par Voltaire à l'accomplissement de ses vœux, et voulait-il le stimuler en excitant sa jalousie ; ou pensait-il sérieusement à le remplacer par un autre poète français plus jeune, et auquel on prêtait un grand avenir ? En tous cas, le roi se donna l'amusement d'adresser à d'Arnaud une épître où il le louait outre mesure, aux dépens de l'illustre auteur de Zaïre et de Mahomet:

Déjà l'Apollon de la France S'achemine à sa décadence ; Venez briller à votre tour ; Elevez-vous s'il baisse encore ; Ainsi le couchant d'un beau jour Promet une plus belle aurore.

Cette pièce fut colportée, et parvint aux oreilles de Voltaire, qui entra en fureur en entendant parler de sa décadence. Il se résolut à partir pour Berlin.

DÉPART DE Voltaire pour la Prusse. — Il se sentait d'ailleurs en moins bons termes avec M-^ de Pompadour, qu'il avait quelque peu froissée en lui donnant devant témoins, une leçon de bon langage et de bon ton. Ce n'était rien, et cependant le refroidissement

était sensible. Il se rendit à Compiègne, où la cour se tenait. Là, on trouva qu'il affectait des manières trop despotiques, et prétendait tout régenter dans les Cabinets, depuis qu'il y était admis. Il demanda, dit-il « au plus grand roi du Midi la permission d'aller se mettre aux pieds du plus grand roi du Kord. >• Louis XV, diton, avec sa sécheresse ordinaire, lui répondit « qu'il pouvait partir quand il voudrait », et lui tourna le dos. M"<= de Pompadour le chargea de ses plus humbles compliments pour le roi de Prusse. Le 18 juin 1750. il partait pour le royaume de Frédéric II.

Qu'y ailait-il faire? Fuir la France et chercher une nouvelle patrie?Non, ses sujets de plainte n'étaient que des sujets de bouderies; et encore fallait-il qu'il fût bien peu tolérant pour ne pouvoir pas s'accomoder de quelques froideurs de la favorite, qu'il savait bien les moyens de regagner, ou de quelques piqûres de Fréron, (ju'il tenait en échec par son crédit auprès du lieutenant général de police, M. Berryer (1). Les libellistes avaient plus à craindre de lui que lui d'eux, et en somme il était traité avec faveur par le pouvoir royal. Mais il n'était pas content, parce qu'il était mal aisé à contenter. C'est de lui qu'on aurait pu dire :

Ah ! si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours.

(Racine)

Loui XV n'était pas le roi qu'il lui fallait : il espérait le trouver dans Frédéric, prince philosophe, qui lui pro-

(I) Lettre à M. Berryer, 15 mars l"r.O : « Daignez prévenir les querelles « vicilenles qui naiiraieui infailliblement d'une pareille liecncc. .. Il est dur « pour un liomme de mon âge. pour un officier du roi, dètre compromis avec « lie pareils personnajîes. Je vou-^ conjure de men épargner le désagrément, t Je vous aurais deux obligations, celle de ninn repos et celle de rester en « France. >

diguait les adorations, avec tous les noms de divinités qu'il pouvait choisir dans l'Olympe antique. Auprès de ce prince il comptait bien jouir d'une liberté absolue pour toutes les hardiesses de sa pensée et toutes les gaietés de sa plume ou de sa parole. Il n'avait pas dessein de se rendre esclave d'un monarque prussien plus que d'un monarque français. Mais il ne croyait courir aucun danger du coté du Salomon du Nord ; et c'est en ce point qu'il se trompait.

Il avait déjà senti la griffe de Frédéric, dans l'épître à d'Arnaud, et lui avait écrit à ce propos :

Quel diable de Marc-Antonin!

Et quelle malice est la vôtre !

Egratignez-vous d'une main, Lorsque vous protégez de l'autre ?

Mais il ne jugea pas à propos d'attacher grande importance à cette boutade poétique.

Il connaissait aussi la ladrerie du roi de Prusse, puisqu'il avait fait de vains efforts pour obtenir le paiement des honoraires dus à son ami Thiériot. Mais en ce genre d'affaires, il n'était pas homme à s'engager sans prendre des précautions. Il avait stipulé d'avance une bonne pension, et il en demandait autant pour madame Denis, dont il ne voulait pas se séparer. Frédéric répondit qu'il « ne demandait pas madame Denis » . Enfin Voltaire s'y prit si adroitement, qu'il obligea son royal ami à lui avancer les frais du voyage, par l'intermédiaire d'un banquier.

Tout cela était bien ; mais il restait à savoir à quoi Voltaire s'engageait envers cet ami couronné. Celui-ci promettait liberté entière ; et le poète, sans s'expliquer, comptait bien ne faire en Prusse qu'un séjour dont son

plaisir et sa commodité marqueraient le terme. Il n'entendait pas se donner irrévocablement ; et ce point ne fut jamais éclairci, chacune des deux parties ayant gardé pour elle le secret de ses intentions, qui n'étaient sans doute bien arrêtées ni d'un côté ni de l'autre.

Voltaire A Berlin et aPotsdam. — Auraomentde quitter la France et ses amis, Voltaire éprouva un serrement decœur et une sorte deremords.qui se manifeste dans sa correspondance. Mais la manière dont il fut reçu en Prusse dissipa tout d'abord cette tristesse. Parvenu à Potsdam le 10 juillet 1750, il fut d'abord dans l'enchantement de l'accueil du roi, du traitement qu'il en reçut et des fêtes qui suivirent son arrivée, t Cent cinquante « mille soldats victorieux, point de procureurs, opéra, « comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et h poète, fçrandeur et grâces, grenadiers et muses, trom-

• pettes et violons, repas de Platon, société et liberté !

• Qui le croirait':* tout cela est pourtant très vrai... (Ij »

Une des choses qui le frappèrent le plus vivement fut un carrousel « digne en tout de celui de Louis XIV ». « Qui aurait dit, il y a vingt ans, que Berlin deviendrait l'asile des arts, de la magnificence et du goût (2)*?» Cette splendeur des fêtes données par le roi de Prusse l'émeut plus qu'on ne s'y serait attendu de la part d'un philosophe. Mais nous savons que ce philosophe s'enivre volontiers de tout ce qui réjouit les sens, même sans parler des plaisirs de l'esprit. Ce qui lui plaît assurément le plus, est la familiarité de Frédéric, avec la licence de tout dire, de railler, et surtout d'insulter, de concert

.'n L. à dArgoiUal, 24 juillet 1750.

(2) L. au mari|iiis (le Thibouviile, l»"- août.

avec le roi, tous les objets de la foi des dévots. Ces soupers, que Voltaire qualifie de « repas de Platon », retentirent souvent de propos à faire crouler le ciel sur la table, si le ciel était sensible à des folies de ce genre. Apparemment aussi des entretiens plus sérieux, sans aucune pédanterie, s'engageaient et se poursuivaient entre des convives qui étaient, en omettant même Frédéric et Voltaire, au nombre des premiers hommes de leur temps, dans les sciences et dans les lettres. Le tout, sous l'inspiration et l'aiguillon de ces deux premiers interlocuteurs, devait former en effet la plus brillante, comme la plus folle, la plus agréable et la plus docte conversation qui se soit jamais tenue autour d'une table, depuis le temps du Banquet de Platon . La malice, à coup sûr, n'y perdait pas ses droits : si quelqu'un, en ce genre, pouvait égaler Voltaire, c'était Frédéric ; et réciproquement. Mais le poète sentait qu'il n'est pas toujours permis d'avoir plus d'esprit qu'un rival « qui commande à cent cinquante mille soldats » : il a dû le lui dire plus d'une fois, car il l'a souvent écrit. Frédéric prescrivait à ses convives la liberté de l'amitié ; mais la nature lui avait donné une langue aussi acérée que prompte, et l'habitude du pou voir absolu n'est pas propre à inspirer les mœurs de l'égalité. Pendant les premiers temps et dans la lune de miel de leur union, Voltaire ne le trouva qu'aimable. Cependant deux esprits aussi vifs que l'étaient l'un et l'autre, ne. pouvaient manquer de se piquer quelque jour réciproquement. Alors il devint impossible que l'un ne se souvint pas qu'il était roi, et l'autre, qu'il n'était pas de caractère à subir un maître.

La vie de Voltaire auprès de Frédéric. — Frédéric

le logea tout d'abord dans son palais, et lui donna l'appartement du maréchal de Saxe. Le poète, un peu honteux de cet honneur, s'avisa « qu'on avait voulu mettre l'historien dans la chambre du héros (1). » Les commodités pour le commerce entre les deux amis étaient extrêmes, d'autant que le roi dePrusse avaitbannidechez lui tous les offices et tous les usages de cour. Voltaire pouvait donc voir, quand il lui plaisait, son royal ami ; il n'y avait qu'à passer d'un appartement dans l'autre. D'ailleurs ni fonctions ni obligations quelconques, et liberté absolue pour le travail, hormis le temps employé à corriger les fautes de versification ou de langue française que le roi pouvait commettre, et ne pouvait guère éviter dans ses poésies improvisées au milieu de tant d'autres affaires. C'est pour ce genre de service que Voltaire reçut une pension de vingt mille livres, le cordon de l'ordre du roi, et la clef de chambellan.

Son cœur et son esprit débordaient de joie. Il avait ce que ni lui ni personne n'aurait jamais pu trouver en France. Mais un bonheur parfait ne saurait durer indéfiniment, surtout parce que les hommes ont toujours à compter avec eux-mêmes, avec leur caractère, et avec celui des autres. Voltaire était l'homme le plus gracieux et le plus caressant du monde, tant que rien ne le contrariait, mais aussi le plus susceptible, le plus vindicatif et le plus porté à l'empiétement : non seulement, il ne voulait point de maître, mais il ne supportait guère d'égal, et aspirait à dominer partout. Frédéric voulait des amis ; mais il ne s'interdisait envers eux ni les petites méchancetés, ni la sévérité de jugement d'un homme supérieur aux autres par son esprit

(1) Lellre à d'Argciilal, 14 juillet 1750.

comme par sa condition. Il était impossible (luo ces deux caractères ne se heurtassent pas quelque jour.

Il faut compter aussi, dans une société quelque peu nombreuse, avec les caractères des uns et des autres. Frédéric II ne rassemblait à sa table que des hommes de mérite. Mais s'il n'y avait pas eu entre eux de rivalités et de jalousies, c'eût été un spectacle unique au monde.

D'abord tout alla bien. Voltaire et Maupertuis, qui se connaissaient de longue date, étaient enchantés l'un de l'autre. Mais Maupertuis, comme président de l'Académie de Berlin, se donnait certains airs d'importance, et passait pour quelque peu despote. Voilà ce qui ne pouvait manquer de choquer l'auteur de la Henriade. D'autre part la prédilection bien fondée du roi pour sa dernière acquisition devait naturellement exciter la jalousie de quelques-uns de ces intimes du maître. Il y avait là sans doute peu de sages, quoique tous fissent profession d'être philosophes. Il suffit de nommer un La Mettrie, qui réjouissait la société par ses bouffonneries extravagantes, d'un matérialisme affecté ; (l) et »ce genre de gaieté qui se nourrit de dérision sur les choses graves et de railleries cruelles à l'égard des personnes, ne forme pas un lien très solide entre des hommes qui ne perfectionnent ainsi que leur malice, et finissent par l'exercer les uns aux dépens des autres. La camaraderie philosophique fondée par Frédéi'ic ne pouvait donc durer longtemps.

Travaux poétiques. — Voltaire, dans son premier

(1) Voici le jugement de Voltaire sur la Mettrie, dans une lettre à M™" Denis (G novembre 1750) : « 11 y a ici iin liomme trop gai ; c'est La *. Mettrie. Ses idées sont un feu d'artitice toujours en fusées volantes, « Ce fracas amuse un demi-quart d'heure, et fatigue mortellement h la « longue.»

enchantement, se plaignait déjà de manquer de liberté pour son travail, qu'il préférait à toutes choses. Il avait emporté en Prusse des pièces de théâtre à terminer ou à corriger, et déjà promises à la Comédie française. C'était Le Duc de Foix, c'est-à-dire Adélaïde du Guesclin transformée; c'était Zî//ime ; c'était enfin Rome sauvée, pour laquelle ses (uig es A' Argenidii et consorts, lui avaient demandé des changements. Le roi ne lui imposait aucun service; mais quoi ? il ne pouvait résister aux attraits et au bruit des fêtes que Frédéric donnait à sa sœur, la margrave de Baireuth, ni aux séductions de la société charmante que cette princesse introduisait dans la vie sévère du monarque prussien.* Mon « Frédéric-le-Grand, écrit-il (1), fait un peu de tort à t Aurélie ipersonudige de Rome sauvée). Il prend mon temps t et mon âme. La caverne d'Euripide vaut mieux, pour « faire une tragédie, que les agréments d'une cour. Les t devoirs et les plaisirs sont les ennemis mor- « tels d'un si grand ouvrage. » D'autre part, il était toujours malade. Après avoir vanté les délices de son intimité avec Frédéric-le-Grand, il ajoute : « En aije moins la colique tous les matins (2j? »

Pourtant il songeait toujours au public parisien : « [je mauvais goût a levé l'étendard dans Paris... La «( profusion vous a perdus : l'excès de l'esprit a égaré, « dans presque tous les genres, le talent et le génie ; et la « protection donnée à Catilina a achevé de tout perdre, f J'avoue que les Prussiens ne font pas de meilleures « tragédies que nous, mais... » (3) Et il en revient à ce

(1) A d'Argi'nlal, 24 juillet 1760.

(2) A M"' do Fontaine 27 août.

(3) Lettre à irArfcntai, 7 août 1750.

magnifique carrousel de Berlin, dont il a l'esprit rempli bien plus qu'on ne le croirait.

ReprésentatiOiNs théâtrales ex Prusse. — 11 ne cessait donc pasde travailler pour ce publicde Paris, dont il trouve le goût si gâté. En attendant qu'il lui envoie ses nouveaux ouvrages, il fait jouer sa Rome sauvée sur un petit théâtre, élevé dans la chambre de la princesse Amélie, dernière sœur du roi de Prusse. Ensuite, c'est La Mort de César, qui est représentée par des acteurs entre lesquels le prince Henri, frère du roi, brille au premier rang.

Rien ne manque au contentement de Voltaire, si ce n'est sa nièce M'"« Denis. Il espère la décider à venir le rejoindre. Frédéric, s'étant ravisé au sujet de cette nièce, lui promet quatre mille livres, sa vie durant, si elle consent à venir tenir la maison de son oncle à Berlin. Mais la nièce ne veut pas quitter Paris et ses plaisirs. Plus avisée que son oncle, elle lui écrit, comme les d'Argental, des lettres pleines d'inquiétude sur la durée du bonheur dont il fait parade. Voltaire communique au roi une lettre d'elle, où elle explique ses fâcheux pressentiments. Aussitôt Frédéric adresse, de sa chambre, une réponse à Voltaire, pour lui assurer qu'il ne peut rien avoir à craindre tant que lui-même viyra^ « Je préférerais votre bonheur au plaisir « extrême que j'ai de vous voir. Mais vous êtes philo- « sophe, je le suis de même ; qu'y a-t-il de plus naturel, « de plus simple et de plus dans Tordre, que des « philosophes faits pour vivre ensemble, réunis par la « même étude, par le même goût et par une façon de « penser semblable, se donnant cette satisfaction? Je « vous respecte comme mon maître en éloquence et en

« savoir; je vous aime comme un ami vertueux. Quel « esclavage, (luel malheur, quel changement, quelle « inconstance de fortune y a-t-il à craindre dans un « pays où on vous estime autant que dans votre patrie, € et chez un ami qui a un cœur reconnaissant?.. .Je suis « fermement persuadé que vous serez fort heureux ici « tant que je vivrai, etc(l). »

Tracasseries. — Voltaire ne demandait pas mieux que d'être fort heureux en Prusse, auprès de son puissant ami. Mais il lui fallait beaucoup de choses pour l'être. Bientôt il mit au roi le marché à la main, au sujet du jeune d'Arnaud, que Frédéric estimait assurément trop, et qui s'était, croyait-on, donné des torts envers Voltaire, son ancien bienfaiteur, en écrivant à Fréron une lettre dont on parlait beaucoup à Paris. Frédéric s'exécuta : d'Arnaud reçut Tordre de partir dans les vingt-quatre heures ; mais le prince n'oublia pas cette alTaire. et reprocha plus tard à Voltaire de lui avoir fait renvoyer d'Arnaud sans aucune cause, uniquement « parce qu'il avait eu le malheur de lui déplaire. » On n'était qu'au commencement des tracasseries entre ces gens de lettres, dont Frédéric avait espéré de se faire un entourage exemplaire pour les princes.

Engagement avec le roi de Prusse. — Voltaire se voyait complètement libre à l'égard du roi de France. Le monarque prussien ayant écrit à Louis XV {)0ur le lui demander, celui-ci répondit qu'il t en était fort aise », et dit à ses courtisans que « c'était un fou de plus

à la cour de Prusse, et ua de moins à la sienne (1). » 11 conserva en même temps au poète absent son brevet de gentilhomme ordinaire et une ancienne pension de deux mille livres ; mais il lui retira sa charge d'historiographe , qui fut donnée à Duclos. < Le roi de « Prusse, écrit Voltaire un peu piqué, m a fait demander « au roi, et je ne suis pas un objet assez important pour « qu'on veuille me garder en France. Je servirai le roi « dans la personne du roi de Prusse. Ce sera une chose « honorable pour notre patrie, qu'on soit obligé de nous « appeler qaund on veut faire tleurir les arts. »

Il semblait bien, cette fois, que ce fût, avec Frédéric II, un contrat à vie. « On m'a cédé en bonne forme au roi « de Prusse, écrit-il à sa nièce (2). Mon mariage est « donc fait ; sera-t-il heureux ? Je n'en sais rien. Je « n'ai pas pu m'empêcher de dire oui. Il fallait bien « finir par ce mariage, après des coquetteries de tant « d'années. Le cœur m'a palpité à l'autel. » On n'a pas de peine à le croire. Il a déduit les raisons qui l'avaient décidé, dans une longue lettre au duc de Richelieu, où il essaye de prouver qu'il avait été trop malheureux dans sa patrie (3). Il restait à savoir s'il serait longtemps heureux dans celle d'emprunt. « Je comptais, en partant, dit-il, n'être auprès du roi « de Prusse que six semaines; je vois bien que je mour-

(1) D, (le Broglie, Voltaire, etc. p. 54, G5 et suiv. M. le duc de Broglie pense que Voltaire aurait pu rendre des services précieux à la Franco, si elle l'avait voulu, grâce à son intimité avec le roi de Prusse. Mais nous ne devons pas oublier (|ue Voltaire n'inspirait de confiance à personne, en dépit de tdus ses mérites et de tout'-s ses grâces, Frédéric lui-même ne le considérait (|uc comme un bouffon dont il s';unusait.

(2) L. à Mme Denis 13 octobre 17ô0.

(3) L. au M«' duc de Richelieu, août 1750.

« rai à ses pieds (1). » Non, il n'y mourra pas ; mais il se croira obligé de s'enfuir. « Ici, écrit-il encore, je « suis sûr d'un sort à jamais tranquille. Si l'on peut t répondre de quelque chose, c'est du caractère du roi « de Prusse (2). " On le verra bien, Mais de quelles illusions était donc capable encore ce philosophe de cin(iuante-six ans ! Il est vrai qu'il ne se défie nullement de son propre caractère. C'est là qu'est ie danger, dont il ne se doute pas.

Tout allait pour lui à souhait. On lui procurait d'abord le plaisir le plus sensible de tous : on jouait ses tragédies dans les appartements royaux, et les princes s'y montraient, disait-il, des acteurs admirables. La mère et l'épouse du roi lui faisaient l'accueil le plus llatteur, et la reine voulait qu'il eût toujours son couvert à sa table. Tout ce qu'il y avait en Prusse de considérable lui faisait la cour, pensant, par ce moyen, la faireau roi lui-môme. Il n'était pas seulement traité en grand poète, mais en grand personnage. Il paraît même qu'il s'ingérait, près des diplomates étrangers, de choses qui n'étaient pas son affaire, comme Frédéric ie lui reprocha par écrit dans un moment d'humeur. Mais s'il sollicitait des grâces, elles étaient accordées ; ainsi il obtint la liberté pour un malheureux gentilhomme français, détenu, par une abominable iniquité, dans la forteresse de Spandau depuis le règne précédent. H était cajolé, il était puissant, et surtout, il paraissait l'être : que pouvait-il lui manquer ?

Spéculations financières. — Il ne sut passe conten-

(1) L. à (l'Ai-Kcnlal, 58 août ITfiO.

(2; L. à (rArBcnlal, 1" scpl. 17:)0.

ter de l'opulence dont il jouissait. On sait qu'il était maître dans l'art des opérations financières. Il vit un beau coup de bourse à réaliser, il ne put résister à la tentation.

La banque d'État de Saxe avait émis, pendant la guerre, des billets qui perdaient beaucoup au change. Mais, au traité de Dresde, en 1745, Frédéric avait stipulé que les billets qui se trouvaient entre les mains de ses sujets, leur seraient, par privilège, remboursés au pair. Apparemment on oublia de spécifier à quelles conditions ce privilège pourrait être exercé. Les sujets prussiens achetèrent en Hollande des billets dépréciés, et se les firent rembourser au pair par la banque de Saxe. Pour mettre fin à un trafic dont le gouvernement saxon se plaignait à juste titre, Frédéric interdit en 1748 l'introduction de ces billets dans ses états ; ce qui n'empêcha pas les opérations dont la Saxe se plaignait.

Procès de Voltaire avec le juif Hirsch. — Le 23 novembre 1750, Voltaire chargea unbanquier juif, nommé Abraham Hirsch (ou Hirschell), d'aller à Dresde lui faire un gros achat de ces effets à 35 % de perte ; et comme le juif redoutait le mécontentement du roi, le poète lui promit des faveurs qu'il lui ferait obtenir par son crédit. Voltaire donna en garantie des lettres de change, qu'il révoqua bientôt, et le juif lui remit en gage des diamants et joyaux d'un certain prix, mais qu'il surfit énormément. L'affaire, quelles qu'en soient les raisons, ne s'accomplit pas comme il avait été convenu; et bientôt les deux complices s'accusèrent réciproquement de friponnerie dans le règlementde compte. Voltaire, devançant son adversaire, lui intenta un procès, dans lequel il ne semble pas que personne ait jamais

VU bien clair. L'affaire fut portée, par ordre du roi, devant la plus haute juridiction, c'est-à-dire devant le grand chancelier Cocceji, assisté de deux juges qui furent choisis dans un rang très élevé. Hirsch, d'abord emprisonné à la requête de son adversaire, fut convaincu de mensonge, débouté de sa demande et obligé à payer les frais. Voltaire fut admis à se purger par serment : ce qu'il fit par écrit.

Voltaire et Lessing. — Mais il ne paraît pas que l'opinion générale ait été favorable au vainqueur, quoiqu'elle le fût encore moins>u vaincu ; et les juges eux-mêmes ne semblent pas avoir été bien persuadés de la loyauté du premier. Un jeune poète allemand, encore peu connu en ce temps-là, Lessing, exprimait sans doute le sentiment public dans une épigramme que nous traduisons de notre mieux :

« Et pour dire en un mot pourquoi la malice du juif ne lui a pas réussi, en voici la raison: M. de V. était un plus grand coquin que lui (1). •

Les écrivains allemands ne se montrent pas bienveillants pour Voltaire : on peut donc se défier de leurs jugements : et nous ne pouvons croire que l'auteur de la Henriade ait voulu voler un juif; mais on sait aussi que Voltaire était souvent dur en affaires, soupçonneux, irascible et intraitable, quand il craignait d'être dupe. Le biographe de Lessing. Danzel, n'hésite pas à résumer ainsi son appréciation de ce procès obscur, d'après, dit-il. les Annales de législation de Klein (2) : t Ce « fameux procès, où le célèbre champion des lumières

(1) Danzel, Gotik. Epkr. Lessing, sein Lfben ntui seine Wcrke. t. I, p. 214.

(9) Klein's Ànnalen (ter GexetzgrbuHg. V. ?18. Nous n'avons pas pu nous prorurer ni ouvrage, auquel renvoient tous les autears alleaaDds qai ont parlé de relie affaire.

« et de la vérité ne se rendit coupable que de deux « faux en écriture et d'un parjure, qui ne fut, il est « vrai, que par écrit...» Un autre biographe de Lessing, M. Adolf Stahr (1), ne se montre pas plus favorable à Voltaire. 11 va sans dire que, n'ayant pas pu vérifier les pièces, nous laissons à ces auteurs la responsabilité de leurs appréciations (2).

Nous reviendrons tout à l'heure sur les rapports de Lessing avec l'adversaire d'Abraham Hirsch. Voyons d'abord quelles furent les conséquences de ce procès pour les relations de Voltaire avec le roi de Prusse.

Mécontentement de Frédéric. — Le grand Frédéric n'était pas sans doute d'une sensibilité excessive sur la moralité de son entourage. Mais il ne lui plaisait pas qu'un homme de sa maison parût abuser de sa situation près de lui pour faire des opérations interdites et pour embarrasser peut-être sa diplomatie; ni qu'un de ses officiers fût compromis dans une affaire véreuse, où il avait agi en certains points d'une manière violente et inconsidérée. Il lui écrivit une lettre très dure ; il parla de le faire partir dans les vingt-quatre heures ; enfin il lui interdit sa présence, tant que l'affaire ne serait pas terminée. En même temps il écrivait à sa sœur, la margrave de Baireuth, une lettre où il chargeait beaucoup cet incommode favori. Voltaire, pour rentrer en grâce, fit, à ses dépens, dit-il, un

(1) G. E. Lessing, sein Leben und seine Werke, 2" éd., 1862, t. I, p. 95-

-2) Tout le procès a d'ailleurs été exposé et discuté, autant que faire se peut, par M. Desnoiresterres, {Vollaivc el Frrdcric, p. 124-118). Mais (|ue dire ^ur une plaidoirie où les juges eux-mêmes ue paraissent pas avoir jamais vu bien clair ?

arrangement avec son adversaire, et adressa au prince une lettre où il s'accusait de précipitation, d'opiniâtreté, et enveloppait le tout dans des cajoleries d'amoureux affligé.

N'étant pas d'humeur à se laisser passer pour disgracié, il demanda presque aussitôt une faveur, qu'il obtint. Ce fut d'aller s'établir, pour la mauvaise saison, dans unemaison de campagne près de Potsdam, au Marquiaal, où il aurait tout ce qu'il fallait pour sa santé. Frédéric lui accorda ce quMl voulut; mais la fâcheuse impression que cette affaire avait produite sur lui demeurait ineffaçable.

Voltaire et Lessing. — Voltaire se fit, par suite de cette aventure, un ennemi qui a certainement nui à sa renommée en Allemagne. Ce fut le jeune Lessing. Dans le cours du procès, l'adversaire d'Abraham Hirsch rédigeait des mémoires pour ses juges. Il fallait les traduire en allemand, langue dont Voltaire ne savait pas un mot^ hormis, dit-il, ce qu'il fallait pour parler à des postillons. Il avait alors pour secrétaire un Français, nommé Richier, qu'il avait trouvé à Berlin. Celui-ci était l'ami et le camarade de chambre de Gotthold Ephraïm Lessmg.Jl proposa et fit adopter son compagnon, pour traduire les mémoires écrits par Voltaire. Le jeune Allemand, observateur et malin, vit de près l'illustre Français, dont la réputation remplissait l'Allemagnedu Nord. Les relations entre eux, quoique très superlîcielles, ne furent pas fort agréables aux deux parties. Voltaire, parodiant le nom de son jeune auxiliaire, s'égayait à l'appeler M. Le Singe. Cependant celui-ci était encore dans l'admiration du grand écrivain, et avide de lire tout ce qui sortait de sa plume. Son ami Richier lui

prêtait les feuilles du Siècle de Louis XIV, que l'auteur achevait et faisait imprimer avec de grandes précautions. En partant de Berlin, après le procès terminé, Lessing, par la complaisance de Richier, put emporter les dernières feuilles, qu'il n'avait pas encore lues. Dès que Voltaire connut le fait, il entra, selon son habitude, en terreur et en fureur, comme si l'on avait voulu lui dérober son manuscrit pour en donner une édition et une traduction furtives. Richier fut chassé, et Lessing reçut à Wittenberg, où il s'était rendu en quittant Berlin, une lettre fort blessante ; il y répondit très honnêtement, tout en cherchant à badiner. Voltaire, pour recouvrer son manuscrit, changea un peu de ton, et s'efforça de prendre Lessing par les sentiments d'honneur, quoiqu'iU'eùtd'abord menacé de toutes les rigueurs de la police. L'afifaire n'eut pas en ce moment d'autres suites (I). Voltaire fut bientôt rassuré sur son ouvrage. Mais le futur auteur de la Dramaturgie de Hambourg était blessé. Le grand tragique français éprouva dans la suite qu'il n'était pas moins dangereux, pour la renommée d'un poète, d'ofîenser un critique allemand qu'un français. Une dizaine d'années plus tard, dans le temps raême où le théâtre allemand ne subsistait guère que de pièces françaises, et surtout de pièces de Voltaire, Lessing enseigna à ses compatriotes à démolir, en quelque sorte, pièce à pièce, le théâtre de Voltaire par la critique la plus malveillante, en raême temps que la plus érudite et la plus ingénieuse.

Brouilleries dans l'entourage de Frédéric. —Voltaire commençait peut-être à éprouver, sinon à com-

(1) Ad. Stahr, G. E. Lessing, t. I, p, 100-104.

prendre. que, pour un homme de son caractère, la paix n'était pas plus assurée en Prusse qu'en France, puisqu'il portait partout la guerre avec lui, par une sorte de fatalité. Une confidence d'un fou le mit dans une agitation violente. Il aimait à faire causer La Mettrie, ce bouffon qui amusait le roi par ses fantaisies extraordinaires et sa familiarité sans bornes. La Mettrie donc lui conta que, « ayant parlé au roi de la faveur > dont Voltaire jouissait auprès de lui, et « de la petite jalousie qu'elle excitait », le roi lui aurait répondu : « J'aurai « besoin de lui encore un an tout au plus ; on presse « l'orange et on en jette l'écorce ». Voltaire aimait sincèrement Frédéric, et avait lieu de s'en croire également aimé. Ce propos lui découvrit ce qu'il n'aurait osé soupçonner, que l'amitié de son Marc-Aurèle n'avait jamais été qu'un leurre, ou bien qu'elle était finie. Il ne put d'abord en croire ses oreilles : il interrogea vingt fois La Mettrie ; enfin il fallut se rendre. Mais il ne put digérer ce mot d'écorce: il y revient à tout moment dans ses lettres.

Il écrit à ce propos à Mme Denis :

t Vous m'allez dire : Partez ; mais moi, je ne peux « pas dire : Partons. Quand on a commencé quelque * chose, il faut le finir : et j'ai deux éditions sur les bras. « et des engagements pris pour quelques mois... Que n faire? Ignorer que La Mettrie m ait parlé, ne me con- « fier qua vous, tout oublier, et attendre (I)»

L'une des deux publications dont il parle est une édition nouvelle de ses Œuvres, que le libraire Walther publia à Dresde en 1752; l'autre est la première du Siiclr âc l.nuis XIV. qui s'imprimait à Berlin : car Vol-

(ly L. du 2 sept. IT.M.

taire était persuadé qu'on ne souffrirait pas, en France, une histoire « vraie » du plus grand roi de la France ; et qu'il « était fort difficile de faire imprimer dans son pays l'histoire de son pays. (1). »

En même temps il remaniait vaillamment sa Rome sauvée^ sur les conseils de ses amis de Paris (2), et songeait à la faire représenter par les comédiens français: car le succès qu'elle avait obtenu dans les appartements du roi de Prusse, avec des princes pour acteurs, ne lui suffisait pas. Pouvait-il se laisser oublier du public français ?

Il était toujours, d'autre part, inquiet au sujet de la Pucelle, qu'il n'avait pas su refuser aux instances du prince Henri, frère du roi, et dont il redoutait la divulgation; car il pensait, comme beaucoup d'autres personnes, que cet ouvrage ne s'accordait guère avec « ses cheveux gris et son Siècle de Louis XIV. »

« Mon cher ange, écrit-il à d'Argental (3), représent tez vivement à M. le maréchal de Richelieu la néces- « site indispensable où je me trouve, de toutes façons, t de rester encore quelques mois où je suis. Ma santé t va mal ; elle n'a jamais été bien ; je suis étonné de « vivre. »

Le climat de la Prusse, surtout en hiver, n'était guère favorable à cette santé débile ; il s'en plaint souvent ; mais dans les moments où il se voit bien accueilli et caressé par Frédéric, il nie ces désagréments du climat, et ne veut pas convenir qu'on puisse vivre moins à l'aise à Berlin qu'à Paris.

(1) L. au maréchal de Richelieu, 31 août 1751.

(2) L, h d'Argental, sept. 1751.

(3) 28 août 1751.

Malheureusement, il a reconnu le peu de fond qu'on peut faire sur les sentiments du Salomon du Nord.

« En relisant ses vers, je suis tombé sur une épître € à un peintre nommé Pesne, qui est à lui ; en voici les c premiers vers :

Quel spectacle étonnant vient de frapper mes yeux ! Cher Pesne, ton pinceau te place au rang des dieux.

« Ce Pesne est un homme qu'il ne regarde pas. Ge- « pendant c'est le cher Pesne, c'est un dieu. Il pourrait « bien en être autant de moi ; c'est-à-dire pas grand « chose. Peut-être que, dans tout ce qu'il écrit, son « esprit seul le conduit, et le cœur est bien loin. Peut- « être que toutes ces lettres, où il me prodiguait des « bontés si vives et si touchantes, ne voulaient rien dire « du tout » (1).

En somme, Frédéric imitait Voltaire en bien des choses; mais Voltaire aurait bien fait de s'aviser do tout cela, quand Frédéric lui donnait les noms d'Apollon, de Jupiter et de tous les dieux. Et cependant, il continuait à encenser son idole en vers et en prose, et il ne se disait pas que, si l'amitié de Frédéric ne méritait guère confiance, il avait bien lui-même fait quelque chose pour se discréditer auprès de ce prince. Mais, selon son habitude, il ne se reprochait rien, et se tenait prêt à faire pis à la première occasion.

Déjà la société d'esprits libres et brillants que le roi philosophe avait rassemblés autour de lui, commençait à s eclaircir. La Mettrie disparut le premier, victime de sa gloutonnerie et de ses doctrines paradoxales en médecine. S étant donné par bravade une

niL. à Mme Denis, 2 sept. 1751.

énorme indigestion, il voulut prouver aux médecins allemands que la saignée était bonne en pareil cas : il se fit donc saigner abondamment, et il en mourut. Sa fin d'ailleurs fut en tout conforme à ses principes matérialistes ; et il pria lord Tyrconnel, envoyé de France, chez qui il expira, de le faire enterrer dans son jardin. Voltaire écrit à ce propos : (1) « Les bienséances n'ont « pas permis qu'on eût égard à son testament. Son « corps, enfié et gros comme un tonneau, a été porté,- « bon gré mal gré, dans l'église catholique, où il est « tout étonné d'être. »

Frédéric, se plaisant à braver l'opinion publique, composa l'oraison funèbre de cet athée bouffon, qui l'avait tant diverti, et la fit lire à son Académie par son secrétaire Darget.

Voltaire, pris cette fois on ne sait de quel scrupule, se dispensa d'assister à la séance. « Il est fort triste, « écrit-il au maréchal de Richelieu (2), qu'on ait lu son « Eloge à l'Académie, écrit de main de maître. Tous « ceux qui sont attachés à ce maître en gémissent. Il « semble que la folie de La Mettrie soit une maladie « épidémique qui se soit communiquée. Cela fera grand « tort à l'écrivain ; mais avec cent cinquante mille a hommes on se moque de tout, et on brave le jugement « des hommes. »

Frédéric lui-même, sans le vouloir, ûtpartirde Prusse un autre Français, le chevalier de Chazot, qui lui avait sauvé la vie à la bataille de Molwitz (:•), et qu'il avait fait major dans son armée. Des demandes d'argent, re-

(1) L. à Mme Denis, 14 nov. 1751.

(2) 27 janvier 17f.2.

(3) Desnoireslerres, Vollaire et Frcdéric, p. 5G.

poussées par le roi, et un propos piquant du major furent cause de la brouille. Le roi insulta Chazot dans une revue, en face de son régiment. L'officier, que Frédéric ne voulait pas lâcher, fit le malade pour obtenir la permission d'aller à Paris, et ne revint plus (1).

Le Siècle de Louis XIY. — La Beaumelle. — Voltaire minutait peut-être dès lors quelque dessein de ce genre. Mais l'édition de son Siècle de Louis XIY le retenait en Prusse. Et c'est ce qui contribua, sans aucun doute, à lui attirer de nouveaux déplaisirs. Des contrefaçons de cet ouvrage s'imprimaient, pendant que l'auteur, selon son usage, le remaniait infatigablement. Dans ce temps parut à Berlin un jeune Français, qui cherchait aventure, après avoir tenté la fortune dans les lettres à Genève et en Danemark. C'était La Beaumelle.

Ce jeune homme avait publié un livre intitulé Mes Pensées ou Qu'en dira-t-on?, où se trouvait une phrase équivoque, mais très peu obligeante, sur Frédéric II et son entourage de gens de lettres, et nommément sur Voltaire. Il alla d'abord à Potsdam voir l'auteur de la Henriade, qui le retint à dîner, le l^r novembre 1751. Dès la première heure, ils se choquèrent mutuellement. Bientôt Voltaire lut, dans Mes Pensécs^la. phrase qui le regardait, et en fut indigné (2). Cette phrase fit grand tapage dans le petit monde qu'elle concernait, et donna lieu à des brouilleries entre les intéressés.

La Beaumelle se trouvait déjà fort mal en cour, lors-

(1) L. »ic V. à Mme Denis, 14 nov. 17')!.

(•2) Voici celle phrase : « Il y a eu de plus grands poètes que VolUire ; il n'y on eut jamais de si bien rérompensés.. Le roi de Prusse comble de bienfaits les lioinmc>; à talents, précisément par les mêmes raisons qui enfraRont un petit prince dAllcma},'iie a combler de bienfaits un boullon on un nain. > (.'i) Apud Desudireslerres, Voltaire ri Frednic, p. '2*2'.».

VOLTAIRE ET FRÉDÉIilC II 235

qu'une aventure galante, qui a tout l'air d'un guet-apcns dressé contre lui ou contre sa bourse, le fit mettre à la forteresse de Spandau, sans jugement ni information. Il en sortit, au bout de quelques jours, justement exaspéré, et fit retomber injustement son courroux sur Voltaire, qui n'était pour rien dans cette aventure. Il lui annonça hautement son dessein de réfuter \e Siècle de Louis XIV, qui venait de paraître et était fort admiré. Il comptait se servir pour cela de la correspondance de Mme de Maintenon, qu'il s'était procurée par fraude, et dont on sait qu'il a donné une édition toute pleine d'interpolations et de falsifications. En effet, il a joint au Siècle de Louis XIV des notes qui ont causé à l'auteur les plus grands chagrins, mais que Voltaire lui a fait expier par des persécutions de toute la vie. La guerre était déjà hautement déclarée entre eux. lorsque l'audacieux jeune homme quitta Berlin pour se rendre à Gotha (mai 1752). C'est un écrivain assurément peu estimable que ce grand falsificateur de La Beaumelle, mais c'était un ennemi plus dangereux que tous ceux avec qui Voltaire avait eu affaire précédemment, et il lui donna de véritables soucis pendant de longues années (1). La mort frappait autour de Frédéric II, comme elle frappe partout, à coups redoublés, Lord Tyrconnel, représentant de la France, chez qui La Mettrie avait trouvé safineny allant pour le soigner, ne lui survécut pas longtemps, et mourut, comme son. médecin, d'indigestion. Frédéric avait perdu précédemment un intime ami, le comte de Rothenbourg, que Voltaire accuse de

(1) Voir, dans la Biographie (jénérale {D\dol),l'3irl[c\e Beaumelle [La), sign parune |»ersonne de son nom, Angmviei, (Maurice). Cf. Cn.Nisvnn, l.es Enneviis de l^'w/Zû/rc; Desnoirkstkiirf.s, VoUaire et Frédéric, p. 199 et suiv. ; Duc DE Bhoolie, Voltaire, etc., p. 89.

n'avoir pas épargné ses meilleurs amis dans les conversations familières qu'il avait avec le roi. Le poète français avait plus de confiance dans son compatriote Darget, secrétaire du roi, et l'avait employé plus d'une fois dans des négociations délicates avec ce souverain, qui, tout Marc-Aurèle qu'il était, inspirait quelquefois de la crainte à son admirateur le plus passionné et le plus emphatique. Darget quitta Frédéric, pour ne plus revenir, deux jours après la mort de lord Tyrconnel, 4 mars 1752. Il fut obligé de faire valoir son état de maladie pour obtenir la permission de s'éloigner du maître ; mais il était résolu à ne pas revenir. Voltaire faisait le compte de ces départs, et cachait au roi sa pensée.

Rome sauvée sur le théâtre français. — Rome sauvée fut jouée en son absence, par les Comédiens français, le 24 février 1752. Le succès prouva que le public parisien savait apprécier la différence entre cette tragédie et le Catilina de Crébillon. Voltaire aurait peutêtre bien fait de s'en tenir à cette démonstration de s.i supériorité poétique. Mais il n'en avait pas encore fini avec l'illustre rival dont il s'était juré d'ensevelir la réputation.

Querelles avec maupertuis. — Il ne ressentait plus guère la joie de s'être affranchi des cabales littéraires de son pays ; car il trouvait de plus en plus à redire à son bonheur de vivre auprès du Salomon du Nord. Il n'en était que moins disposé à éviter les querelles qui pouvaient toujours s'élever dans un cercle de gens de lettres. Par sa renommée littéraire et par l'admiration du roi pour son génie, il primait assurément tous les personnages de ce groupe. Mais il y trouvait

VOLTAIRE KT FRÉDÉRfC II 237

pour rival un homme que ses titres scientifiques plaçaient bien haut ; qui aurait passé pour un homme de beaucoup d'esprit, dans tout endroit où Voltaire ne se fût pas trouvé; et qui devait à sa quaUté de président de l'Académie de Berlin une importance dont il se prévalait peut-être un peu trop. En se retrouvant à Berlin, après leurs anciennes relations du temps de Mme du Châtelet, Voltaire et Maupertuis s'étaient d'abord félicités de cette rencontre ; mais le premier ne tarda pas à écrire à ses amis de France que le second avait « les ressorts peu liants »; puis de légers froissements se produisirent à propos de La Beaumelle. En dernier lieu, une petite jalousie sur des succès de conversation amena de l'aigreur entre deux hommes qui ne prétendaient céder ni l'un ni l'autre la palme de l'esprit. Rien ne rend les hommes aussi vains, aussi chatouilleux, aussi jaloux que la réputation sur cetesprit qui fait les délices des sociétés. On n'y veut pas de rival; on n'y supporte pas une infériorité même accidentelle ; on garde un souvenir cuisant de quelque chose qui ressemble à une défaite d'un moment devant des témoins souvent médiocres; et l'on ne pardonne pas à celui qui a pris un avantage d'une soirée. Parce que Voltaire a senti qu'un soir Maupertuis avait eu plus d'esprit que lui, et en laissait transpirer sa joie (1), il est devenu son ennemi ; et il l'a impitoyablement immolé au ridicule. Il est bien vrai que Maupertuis, assez arrogant de son naturel, ne s'était point du tout montré clément envers les Cassini, lorsqu'il eut obtenu lavictoire sur eux à propos de la mesure et de la figure delà terre; il les railla en etïet cruellement dans une brochure sur les erreurs héréditaires de ces grands

(1) Dcsnoircsterres, Voltaire et Frédéric, \>. 312.

astronoraes(l). Mais Voltaire n'avait pas à ven^içer les injures des Cassini. Il est vrai encore que, comme président de l'Académie de Berlin, Maupertuis jouait un peu à l'autocrate. Mais là encore, Voltaire n'avait pas d'intérêt personnel ; et cependant il a fait à Maupertuis une «guerre à mort, si bien qu'en riant des coups qu'il lui porte, on se sent pris de compassion pour la victime.

KoENiG. — On se rappelle que Maupertuis avait procuré à Mme du Chàtelet, dans la personne de Kœnig, un professeur de géométrie et de physique, dont elle subit en une certaine mesure l'influence par rapport à la philosophie de Leibniz ; et que ce Kœnig n'agit pas galamment envers elle, en laissant dire qu'il était le véritable auteur d'un ouvrage de la marquise qui fit quelque bruit. Devenu professeur en Hollande, puis bibliothécaire du ^stathouder, Kœnig continua de cultiver l'amitié de Maupertuis, qui lui donna une place dans son Académie. Mais il gardait une certaine rusticité, qu'il tenait de son origine, et il froissa l'orgueilleux président en se donnant des airs d'égalité avec lui. Il fit bien pis. Il osa s'attaquer à une doctrine que Maupertuis célébrait luimême comme une merv^eilleuse découverte, à savoir son grand principe de la moindre quantité d'action. W fit paraître (non sans y avoir été autorisé par Maupertuis lui-même), dans les Acta eruditorum de Leipzig, un mémoire en latin, où il avait inséré un fragment de lettre de Leibniz qui donnait à penser que le grand philosophe allemand avait connu, ou peu s'en faut, ce même principe. Maupertuis crut voir le moment où sa grande découverte allait lui être contestée, et où il passerait

(1) Ibul,, |). 2S6. — Maupertuis, Ullrc à un Anglais.

dans le monde savant pour un plagiaire. Il somma Kœnig de s'expliquer sur l'authenticité de cette prétendue lettre de Leibniz: à défaut de démonstration contraire, il la déclara apocryphe et supposée par malignité. Kœnig ne put fournir la preuve de l'authenticité de cette pièce; il déclarait d'ailleurs n'en avoir eu qu'une copie, dont il faisait connaître l'histoire. Maupertuis le traduisit devant l'Académie de Berlin, comme devant un tribunal d'honneur, pour répondre à une sorte d'accusation de fraude. Les juges n'étaient pas compétents, au dire de l'accusé; mais Maupertuis était tout puissant dans l'Académie, dont il avait fait son domaine. Dans sa séance du 13 avril 1752, l'Académie, sur le rapport d'Euler, déclara que le fragment de lettre attribué à Leibniz portait des caractères évidents de fausseté (1). Cette sentence académique n'était peut-être pas irréprochable, et Kœnig ne se croyait nullement convaincu de falsification de pièce. Il renvoya sa patente de membre de l'Académie, et adressa au public un Appel du jugement de l'Académie roijale de Berlin.

Voltaire entre en campagne contre Maupertuis. — Sur ces entrefaites, Voltaire apprend que Maupertuis, dans le dessein de lui nuire auprès du roi, fait colporter un propos que lui Voltaire avait très vraisemblablement tenu en efifet: « Le roi ne se lassera-t-il point de m'envoyer son linge sale à blanchir? » Maupertuis n'en était pas à soupçonner seulement les méchantes intentions de Voltaire à son égard: l'auteur de la Henriade manifestait assez hautement sa sympathie pour Kœnig, dans le procès que l'Académie avait évidemment jugé

(1) Desnoircsterrcs, Voll. et Frcd., p. 324

îîou.s l'inspiration de son préàideat. Les journaux d'Allcina^çne étaient remplis d'attaques contre Maupertuis, et Voltaire était soupçonné, non sans apparence, d'y ctre pour quelque chose. Un manifeste parut, peu de temps avant VAppel de Kœnig, sous le titre de Réponse d'un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris: Maupertuis y était fort mal traité. On rimputaà la terrible plume du trop célèbre polémiste français. Voltaire affecta, peut-être avec excès, d'y être absolument étranger; mais il ne dissimula pas sa faveur pour VAppel de Kœnig.

Maupertuis était fort malade. Pour se distraire, sans doute, il avait écrit un volume de Lettres^ où il laissa courir sa plume en exposant une multitude d'idées bizarres et parfois extravagantes sur toute espèce de sujets de physique et autres. Voltaire se hâta dédire que sa folie l'avait repris, attendu qu'il avait été autrefois traité pour cette maladie à Montpellier. Il se mit en mesure d'écraser le président au moyen de ses lettres, qui prêtaient bien, à vrai dire, à la moquerie. Mais le parti de Maupertuis fut pris par un champion qui n'était pas a dédaigner. Ce fut Frédéric lui-même.

Las de voir son académie attaquée, et le président, qu'il aimait et estimait singulièrement, livré à la risée du public, le roi philosophe s'avisa d'entrer en personne dans la querelle, en lançant à son tour une Lettre d^un Académicien de Berlin à un Académicien de Paris, qu'il lit répandre en tous pays par les soins de Maupertuis. 11 y maltraitait rudement et lourdement les adversaires de son président, et injuriait même très clairement Voltaire, sans le nommer. Pour qu'on n'ignorât pas d'où parlaient ces coups, dans une seconde édition, la Lettre

VOLTAIRE KT FRÉDÉIlIC H 241

d'un Académicien parut avec les armes du roi en tète du titre. Il ne pouvait plus y avoir de doute. En se rangeant parmi les défenseurs de Maupertuis, le roi se déclarait l'adversaire de Voltaire.

Celui-ci, bien instruit, ne retint pas sa venpjeance, laquelle tomba sur le malheureux président. Faussement Voltaire soutient, dans sa correspondance, qu'il ne joue aucun rt^le dans cette affaire.

Une édition des Œuvres de Maupertuis parut en 1752, à Dresde. Un compte rendu en fut inséré dans la Bibliolhcque raisonnée (1): tout le monde y reconnut une plume que personne ne pouvait ni méconnaître ni contrefaire. Cet article, bien que dur pour Maupertuis, n'était encore ni injurieux ni satirique: l'auteur de l^ Essai de Cosmologie ^ du Voyage au cercle polaire^ et de la Vénus physique, etc., avait seulement à répondre, devant une critique sensée, quoique malicieuse, de l'originalité bizarre qu'il recherchait dans des matières où il ne s'agit pas tant de rencontrer la singularité que la vérité. Sur plusieurs points, on entrevoit déjà les observations malignes de la Diatribe du docteur Akakia, mais l'assaisonnement piquant n'y est pas encore: Voltaire s'essaie sur le sujet, mais en philosophe, et non pas encore en bouffon.

L'article de la Bibliothèque raisonnée était antérieur à la Lettre d'un Académicien, non signée, mais bien reconnue par le roi de Prusse. Maupertuis se voyait en même temps accusé par Kœnig d'avoir écrit à la gouvernante des Provinces-Unies et à la cour de Brunswick, pour le faire destituer de ses emplois et lui ôter tout moyen

(1) Œuvres de Voltaire, éd. Hachette, in-18, t. XXIV, p. 342.

de défense. Une polémique soutenue par le savant Euler dans l'intérêt de Maupertuis, se prolon^reait sans fruit: et le président de l'Académie de Berlin, toujours malade, ne trouvait guère de consolation que dans la faveur de Frédéric; il se voj-ait d'ailleurs fort compromis dans l'opinion publique. Voltaire se hâta de lui porter un coup décisif, un coup que nous pouvons d'avance appeler un coup mortel, même au sens physique : car les suites en sont connues. Comment excuser une si atroce méchanceté ?I1 est vrai que Voltaire prétend qu'il a tout fait pour fléchir la férocité du caractère de Maupertuis, et qu'il n'en est pas venu à bout. Mais il vaut mieux supposer qu'en prenant fait et cause pour Kœnig, il a pu être mu d'un sentiment généreux: c'était, à son avis, un opprimé qu'il défendait contre un tyran des gens de lettres. Sans doute aussi, il regardait comme un acte de courage de tenir tête au royal auteur qui s'était publiquement prononcé pour Maupertuis, et par conséquent contre sa victime. Ainsi, fiatté de prouver son indépendance en face de persécuteurs de différente condition; il affrontait à la fois et le président de l'Académie et un adversaire couronné, qui s'était indûment mêlé dans une querelle littéraire. L'intervention de Frédéric dans ce débat se trouva donc plus nuisible qu'utile à son protégé. Ce monarque, possédé du scribendi cacoetfies dont parle Juvénal, aurait pu, en descendant en lui-même, s'apercevoir que la manie d'écrire n'est pas au nombre des moins funestes chez un monarque; et qu'un homme qui commande à cent cinquante mille soldats ne doit pas écrire de pamphlets contre des gens de lettres. Telle est la leçon que Voltaire lui donna, sans avoir besoin de lo diie expressément.

Le Docteur Akalcia. — Frédéric avait trop d'esprit pour ne pas sentir combien ses rudesses étaient au dessous de la malice infernale et charmante avec laquelle Voltaire, déguisé sous le masque du Docteur Akahia. châtiait l'arrogance et les folles imaginations du Natif de Saint-Malo.

Le prétendu médecin du pape affecte de ne pas croire que les billevesées qu'il bafoue, puissent être l'œuvre du grave président d'une Académie. 11 y reconnaît trop bien, dit-il, la fatuité d'un jeune homme ignorant et inexpérimenté ; et c'est à ce novice qu'il fait toucher au doigt sa présomption et sa sottise, ou plutôt sa folie, qu'il faut traiter comme les maladies de ce genre. Le bon docteur le traduit entin, (c'est la partie en apparence sérieuse, et d'autant plus bouffonne, de ce merveilleux persiflage,) devant le tribunal de la « sainte inquisition », lequel, étant supposé avoir examiné la cause, trouve, dans les Œuvres et Lettres « du jeune « inconnu déguisé sous le nom d'un président. »... force « propositions téméraires, malsonnantes, hérétiques et « sentant l'hérésie » ; et provoque, sur ces hérésies, un examen des « professeurs du collège de la Sapience. » Nouvelle condamnation détaillée et motivée ; invitation au docteur Akakia de prescrire au « jeune inconnu » des « tisanes rafraîchissantes >• ; et enfin, exhortation à celui-ci d' « étudier dans quelque université, et d'y êtn^ modeste. » Suit une longue liste de prescriptions malicieuses, adressées à l'auteur des ouvrages incriminés^. « Nous finissons par l'exhortera être docile, à faire des (I études sérieuses, et non des cabales vaines; car ce « qu'un savant gagne en intrigues, il le perd en gé- « nie. . . »

Cette cruelle et triomphante moquerie se prolongea au fur et à mesure des événements qui s'ensuivirent. Voltaire trouva même moyen d'y envelopper Kulei-. le « lieutenant-général » du président, sans compter l'inquisition romaine, qui n'avait rien à faire dans celle querelle. Nous ne parlons pas de la justification de Kœnig, ni des traits qui s'adressent à La Beaumelle, ni de tant d'incidentes piquantes, que Voltaire sème heureusement partout où il lui plaît.

Voltaire trompe Frédéric. — Il s'agissait de faire imprimer et répandre ce terrible factum. L'auteur ne pouvait compter sur le consentement du roi, avec lequel il se trouvait cependant en bons termes pour le moment. Il usa de supercherie, et prit Frédéric par son faible. [I demanda la permission de faire imprimer des articles (le controverse sur des questions religieuses, qui devaient être continués dans le cercle même du roi. C'était déjà le projet du Dictionnaire philosophique, (i) en germe. Il obtint ainsi toutes les permissions qu'il voulut, sous prétexte de publier la Défense de BoUngbroke, et il s'en servit pour faire imprimer VHistoire du docteur Akakia et du Natif de Saint-Malo.

Dès que ce pamphlet courut, le roi en eut connais- .sance. Il en rit beaucoup, dit-on ; mais il exigea que le livre fût détruit; il en brûla lui-même au moins U[i exemplaire en présence de l'auteur (l),et fit rechercher !e reste. Voltaire le trompa encore. Il avait fait faire une double édition, à Potsdam et à Dresde. Le roi ne put mettre la main que sur la première. Il fit signer i\ l'auteur un engagement de ne plus rien écrire « contre

(ï\ Dc^ilOlrc^Iorrc^, VoU . ci J-nJcru . \t.o\:>:i

VOI.TAIIIK l'T FREDERIC H 245

personne, -' et en particulier « contre des gens de lettres illustres, etc. ». Pendant ce temps, le libelle arrivait de Dresde à Berlin. Frédéric irrité voulut faire un exemple. Tout ce qu'on put saisir d'exemplaires fut brûlé par la main du bourreau dans les carrefours de Berlin, exécution qui n'était pas en usage en Prusse, et d'autant plus infamante pour l'ouvrage qui en était l'objet.

Voltaire sentit le coup. Entêté à pousser toujours ses desseins jusqu'au bout par audace ou par ruse, il avait compté qu'il jouerait Frédéric ; et son instinct d'espiègle lui persuadait qu'après tout, dans ses malices envers Maupertuis, il n'y avait pas un cas pendable. Mais le roi de Prusse ne se laissait pas jouer, et ne supportait pas qu'on bravât son autorité : il voyait clair dans l'esprit de l'homme qui osait se faire son antagoniste; il sentait que ce naturel était aussi indomptable qu'incommode. Mais il n'était pas plus que Voltaire de caractère à reculer. Ainsi ces deux tendres amis en étaient venus fatalement à se heurter comme deux blocs d'airain. Les grâces extérieures qui dissimulaient, chez l'un et l'autre, l'inflexibilité du fond, s'étaient effacées au frottement : il restait, chez l'un, l'humeur du despote, chez l'autre, une personnalité aussi intraitable que l'orgueil du plus puissant monarque de Tunivers. Sur le fond de l'affaire de Maupertuis, la raison était sans doute du côté du roi ; mais Voltaire ne consentait pas plus que lui à être vaincu.

Dans tous les cas, sa disgrâce n'était que trop claire : Frédéric lui avait déjà écrit qu'il ne le garderait pas

(1) Toute cette aventure a été racontée de diverses façons. Voir Desnoiresterres, op. ci/., p. 368.

dans sa maison, s'il continuait à Taire des libelles. Le poète offensé alla voir le roi, et « pour ses étrennes », lui remit sa clef de chambellan, son cordon de l'ordre, c' les trimestres arriérés de sa pension (1er janvier 1753.) Sur l'enveloppe du paquet qui contenait ses *» brimborions, » il avait écrit ces vers :

Je les reçus avec tendresse, Je vous les rends avec douleur ; C'est ainsi qu'un amant, dans son extrême ardeur, Rend le portrait de sa maiiresse.

A cette brouillerie d'amoureux il ne manquait qu'un raccommodement : il eut lieu. Frédéric renvoya à Voltaire les insignes de ses dignités de cour, et l'invita à venir souper avec lui, promettant « qu'il réparerait tout. » On voit que c'était lui qui ne pouvait se passer de ce merveilleux esprit, ou qui appréhendait déjà sa vengeance. Car une telle plume faisait l'opinion dans l'Europe. Les « cent cinquante mille soldats » de Frédéric ne prévalaient donc pas sur la plume de Voltaire, tant qu'on ne se trouvait pas sur les champs de bataille. L'un et l'autre s'en rendaient bien compte.

Cependant Voltaire, ne se fiant plus guère au roi de Prusse, essaye de prendre ses sûretés en se mettant sous le patronage de l'envoyé de France (1). On dirait qu'il s'attend à quelque violence. 11 a demandé au roi son congé, mais il pense que ce ne sera pas chose facile à obtenir. Cependant il se dit très malade; mais on est habitué à ce langage, qui n'est pas toujours chez lui sans calcul, et dont Frédéric n'est pas dupe.

(11 Pour le détail de ce piquant épisode, voir Duc de Broolir, Voltairr etc., p. 109-suiv. L'envoyé de France, à ce moment, était M. de la Touche, qui avait rciiipUcé Lord Tyrconnel, mort d'indigestion apr^s son médecin La MeUrie

En attendant que le roi « réparât tout », Voltai redésavouait publiquement tout ce qu'il avait écrit contre le président de l'Académie. On sait que ces désaveux ne lui coûtaient rien, quand il y voyait son intérêt. « M. de « Voltaire, mandait-on à la Gazette d'iltrecht, proteste « n'avoir jamais fait de libelle ditlamatoire contre M. de « Maupertuis.. . »

En vérité, cela paraît un peu fort, mais en ce genre, rien ne nous étonne de sa part. Il ne tardera pas à joindre des appendices à la Diatribe qu'il désavoue, et il enfoncera davantage les traits en les redoublant, jusqu'à ce que le malheureux président, exaspéré de se voir la fable de l'Europe, perde assez le sang froid pour le menacer d'un châtiment manuel, ce qui fournit encore au terrible Akakia l'occasion de le bafouer de nouveau en le dénonçant comme assassin. Mais ces épisodes ne se produisirent qu'après que Voltaire eut quitté ce qu'il appelait la prison d'Alcine.

Résolu depuis quelque temps à se rendre libre, au besoin par la fuite, il se fit dire par un médecin que sa santé exigeait les eaux de Plombières ; et ce fut le prétexte qu'il présenta au roi. Frédéric lui écrivit : « Il a n'était pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du « besoin, que vous me dites avoir, des eaux de Plombiè- « res, pour me demander votre congé. Vous pouvez <c quitter mon service quand vous voudrez ; mais avant <« de partir, faites- moi remettre le contrat de votre a engagement, la clef, la croix et le volume de poésie « que je vous ai confié. Je souhaiterais que mes ouvra- « ges eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de « Kœnig. Je les sacrifie de bon cœur à ceux qui croient « augmenter leur réputation en diminuant celle des

« autres ; je n'ai ni la folie ni la vanité de certains au- « teurs. Les cabales des gens de lettres me paraissent «< l'opprobre de la littérature. Je n'en estime pas moins •« les honnêtes gens qui les cultivent. Les chefs de cat baie sont seuls avilis à mes yeux. »

Cette lettre était assez rude, et l'intention était claire. Il n'y avait plus d'illusion à conserver. Frédéric imputait à Voltaire toute la responsabilité de la querelle, et ne tenait plus guère à le garder. Si le poète eût été capable de faire un retour sur lui-même, il se serait dit qu'il avait souvent exprimé les sentiments que Frédéric professait sur les querelles des gens de lettres, et sévèrement blâmé les satires personnelles : il était donc jugé sur ses propres maximes. Mais jamais il ne s'en servait que contre les autres.

Voltaire quitte Frédéric. — 11 alla voir encore une fois leroi à Potsdam, reprit possession de son ancien appartement, et le lendemain, après dîner, demeura deux heures enfermé avec le prince.

Knfin, le 26 mars 1753, le roi étant à la parade, on lui annonça que M. de Voltaire venait recevoir ses ordres. Le roi lui dit seulement : « Vous voulez donc absolument partir ? » Sur sa réponse affirmative, accompagné d'excuses, « Monsieur, je vous souhaite un bon voyage, » dit Frédéric. C'était, en somme, un congé assez semblable à celui (ju'il avait reçu de Louis XV, trois ans avant. Voltaire ne se le fit pas répéter deux fois; il craignait sans doute un revirement, sur lequel il se faisait des espérances illusoires. Il partit sur-le-champ, tous ses prépatifs étant faits d'avance, et les deux amis ne se revirent jamais. Ainsi linit la comédie des amours du Virgile moderne et du Salomon du iSord. Elle avait duré plus

VOLTAIRE ET FIlÉDÉRIC II 249

qu'on ne devait s'y attendre. Mais l'épilogue n'en fut pas plaisant pour Voltaire.

Fuite de Voltaire. — Son départ ressembla d'abord à une fuite, jusqu'à ce qu'il se crût hors de la portée du roi de Prusse. Il voyageait en grand équipage, comme un personnage d'importance. Il ne s'arrêta qu'à Leipzig. C'est de là qu'il lança les dernières parties de son factum contre Maupertujs. Celui-ci fut tellement exaspéré de ces attaques auxquelles rien ne pouvait mettre fin, qu'il adressa à l'auteur d'Akakia une lettre menaçante terminée par ces mots :

« Rendez grâce au respect et à l'obéissance qui ont « jusqu'ici retenu mon bras, et qui vous ont sauvé de la « plus malheureuse aventure qui vous soit encore « arrivée (1). »

Cette lettre donna lieu à de nouvelles et très plaisantes bouffonneries, qui furent jointes à la Diatribe, et qui rendirent le pauvre Maupertuis encore plus ridicule, si la chose était possible.

Frédéric, de son côté, n'était pas sans inquiétudes sur l'usage que son ancien ami pouvait faire de ses lettres et de ses poésies, qu'il montrait malignement en toute occasion. Il écrivit à sa sœur, la margrave de Baireuth, chez qui il pensait bien que Voltaire s'arrêterait dans son voyage. Il fit insérer dans des Gazettes de Hollande des avis destinés à discréditer tout ce que pourrait débiter l'adversaire avec qui dorénavant il sentait qu'il faudrait compter. Il écrivit à Voltaire lui-môme une lettre où l'on peut lire, entre autres choses, ces mots cruels :

(11 Desnoircstorres, V. et Frèd. p. 406.

« Vous VOUS plaif^nez à tout le monde que Maupertuis « veut vous assassiner. Avouez-moi que vous étiez né « pour devenir le premier ministre de César Borgia. « Vous faites déposer sa lettre à Leipzig, tronquée appa- « remment, (ce qui était vrai), devant les magistrats de c la ville. Que Machiavel aurait applaudi à ces strata- < gèmes! Y avez-vous aussi déposé les libelles que vous « avez faits contre lui ? Jusqu'à présent vous aviez été « brouillé avec la justice, mais par une adresse singut Hère, vous trouvez moyen de vous la rendre utile ; « c'est ce qui s'appelle faire servir ses ennemis à ses « desseins (1). . . »

Voltaire en était venu à se défier même de la margrave Wilhelmine, son adoratrice. Il se garda bien de passer chez elle, se doutant, et avec raison, qu'elle avait quelques instructions du roi son frère.

Les poésies de Frédéric. — Il s'agissait de lui faire restituer ce que Frédéric lui avait réclamé, comme on l'a vu, avant son départ, et notamment le volume de poésies du roi, dont Voltaire n'avait garde de se dessaisir. Il a toujours fait l'innocenta cet égard; mais l'opiniâtreté silencieuse qu'il mit à ne point rendre ce gage, prouve bien son mauvais dessein, surtout quand on sait qu'il faisait, à toute occasion, des gorges chaudes sur les poésies de son ci-devant disciple, et sur les lettres qu'il tenait de lui.

De Leipzig (18 avril 1753), Voltaire se rendit à Gotha, où il fut sur-le-champ invité, par le duc et la duchesse de Saxe-Gotha, à prendre son domicile au château. Il y demeura trente-trois jours, charmé des adorations qu'il

(1) l'J avril 17ô;i. — Apud Desnuiresterrcs, op. al. p. 420.

VOLTAlRi: ET FRÉDÉRIC IF 251

y recevait, et lisant, en nombreuse connpagnie, sa Piicclle, dont on était infininnent friand. Il dédia à la duchesse son poème de la Loi naturelle^ qu'il avait composé l'année précédente, et offert d'abord à Frédéric. Il s'engagea de plus à écrire pour cette princesse un abrégé de l'histoire de l'Empire d'Allemagne, qu'il a composé en effet, mais qui n'a jamais été compté parmi ses chefs-d'œuvre : peut-être aussi n'a-t-il pas souvent été examiné.

Le 26 mai, il se dirigeait sur Strasbourg, en passant par Cassel, où il fut très bien reçu par le landgrave et sa famille (1). Mais là, il apprit que Pollnitz, confident du roi de Prusse, l'avait devancé. Il en conçut aussitôt des alarmes que la suite justifia suffisamment. Il lui parut que Frédéric envoyait à ses trousses. Il sutaussi que Maupertuis avait passé par là, et il n'en fut pas plus rassuré. On lui dit cependant que Maupertuis n'avait séjourné quatre jours à Cassel que pour y faire imprimer un libelle, intitulé Lettre sur mes démêlés avec M. de Voltaire, suivi d'un Mémoire apostille par LaBeaumelle, et qui avait trait à toutes les querelles que nous avons rapportées.» Cela n'a fait, écrit Voltaire à ce propos, que redoubler les bontés que M. le duc de Saxe-Gotha et toute sa maison avaient pour moi.» La Beaumelle était alors à la Bastille, et les démarches de Voltaire et de sa nièce, M'"'^ Denis, agissant en son nom, n'y avaient pas peu contribué. Il avait donc eu raison d'un de ses ennemis. L'année précédente, il avait déjà obtenu, par l'entremise de Mm« Denis, un succès analogue contre Fréron. Sur sa plainte, la feuille de ce journaliste avait

(1) Lettre de Frédéric, prince héréditaire de Hesse-Cassel, à Voltaire, 10 juin 1753. (Ed. ITach.'ilc, t. XXXVI, p. 73/

252 VIE DE VOLIAIRE

été supprimée par le directeur de la librairie (1. Voltaire n'était donc plus habitué àsubir les rigueurs de la police, mais à les faire subir à ses adversaires. Quant à Maupertuis, sur lequel il n'avait pas dépareille prise, il dut se contenter de le poursuivre de sa plume, dans sa correspondance et dans toutes ses satires, jusqu'à ce que le malheureux président de l'Académie de Berlin, ruiné par la maladie et les chagrins, mourût à Bâle, le 27 juillet 1759.

Mort de Maupertuis. — Homme d'un rare mérite, qui a laissé une grande renommée dans les sciences, et qu\ serait mort sans doute environné de gloire, s'il n'avait pas rencontré Voltaire en son chemin. Les défauts de son caractère auraient été ensevelis dans le souvenir de son voyage au Pôle Xord, dans ses travaux scientifiques, et dans l'honneur qu'il avait eu de relever, après Leibniz, l'illustre Académie de Berlin; et il se trouverait des témoins, tels que M™e du Chàtelet et Frédéric II, pour attester qu'il joignait au génie des sciences la vivacité de l'esprit et le bonheur d'expression qui font rechercher un homme dans les sociétés les plus cultivées et les plus brillantes. Mais il eut le malheur de se trouver en conflit avec un écrivain qui lui a fait la réputation d'un pédant et d'un sot. Par cet exemple éclatant, on peut juger si la postérité doit souscrire sans examen à toutes les appréciations qu'un esprit si clairvoyant et si lumineux, mais si passionné et si vindicatif, a pu accréditer sur les personnages qui ont eu la mauvaise fortune de le froisser en quelque endroit sensible.

L'aventure de fkanxfort. — Ici se place une des (1) Desnoircsterres, Ko//. et Fréd., p. 433.

VOLTAIIIE I:T IMIKDÉIUC II 253

aventures les plus dcsajjjréables gu'il ait éprouvées en sa vie, une aventure dont il a entretenu son siècle et la postérité avec une indignation et un comique irrésistible, comme si c'était une des choses les plus monstrueuses qu'on puisse voir en ce monde. Il l'a même peut-être un peu embellie dans le détail ; car les circonstances n'en sont pas parfaitement identiques dans les divers récits qu'il en a composés. Nous ne pouvons rapporter que très sommairement ces faits bien connus (1). A peine Voltaire était-il arrivé à Francfort-sur-le- Mein (31 mai 1753), qu'il se vit arrêté, à l'hôtel du Lion-d'0)\ par un sieur Freytag, agent du roi de Prusse dans cette ville. Ce personnage lui réclama tout d'abord les objets que nous avons déjà vus mentionnés précédemment, sa clef de chambellan, la croix et le cordon de Tordre du Mérite, le contrat de son engagement auprès du roi de Prusse, et de plus, le volume des Œuvres de Poésie de ce prince que le roi lui avait donné. Ce dernier objet, auquel on tenait plus qu'à tout le reste, se trouvait dans un ballot qui était resté, disait le poète, à Leipzig ou à Hambourg. Voltaire écrivit sur-le-champ pour faire venir le ballot : Freytag promit par écrit de lui rendre sa liberté dès que le volume lui aurait été remis, mais il ne tint même pas cette parole. Tous les prétextes lui parurent bons pour prolonger la captivité de ce poète, en qui il voyait sans doute un criminel d'Etat. Voltaire, qui n'était pas plus leni à s'effrayer qu'à s'emporter, crut même sa vie menacée. 11 essaya de se mettre sous le patronage de l'Empereur ; il eut recours au magistrat de Francfort; il tenta de s'enfuir. Il ne réussit qu'à exaspérer Freytag et à échauf-

(1) Voir le délai! dans Desiioiresti'rres, VoUaiic et Frédéric, |i. 434-5;o.

fer son zèle. Celui-ci le fit traîner par les rues et garder à vue par des soldats, et le retint prisonnier pendant cinq semaines, ainsi que son secrétaire GoUini et sa nièce, M^e Denis, qui était venue de Strasbourg rejoindre son oncle malade, et même mourant (dit-il), afin de le conduire à Plombières. Le détail de ces faits paraît aussi burlesque qu'odieux, lorsque c'est Voltaire (lui le raconte. lia fait de Frej'tag un personnage inoubliable, et de ses acolytes des grotesques qui paraissent pris sur le vif. On croit toujours voir et entendre ce brutal agent prussien réclamant dans un français barbare « l'œuvre de poéshie » du roi son maître. • Il y a malheureusement lieu de croire qu'une partie de ces traits si bien rencontrés est de l'invention de Voltaire. Mais en laissant de côté le comique de toutes ces scènes, et sans répéter par le menu les pillages, exactions et friponneries que l'auteur énumère, peut-être en les exagérant beaucoup ; il reste un acte odieux, commis contre le droit des gens, dans une ville libre, avec la connivence même du bourgmestre de Francfort, par un agent et sur les ordres d'un prince qui se donnait pour un philosophe et pour le plus humain des hommes. Voltaire et sa nièce fuivnt. pendant cinq semaines, détenus arbitrairement, violentés, rançonnés, humiliés de diverses façons, dans une ville impériale, au nom du Marc-Aurèle, du Titus, du Salomon que nous connaissons déjà ; ils n'en ont jamais obtenu de réparation. Lorsque, plus tard, Frédéric daigna en parler dans sa correspondance avec Voltaire, ce fut sur un ton de persiflage qui donne bien à penser qu'il .se déliait de la sincérité du plaignant, et n'en croyait que les rapports de ses agents, mais non pas (juil eût du regret de ce qui était arrivé.

Entre gens qui aiment ù se faire des niches, il n'y a guère de différence ([uedu plus au moins : vraisemblablement, Frédéric pensait qu'il en avait fait une bonne à son ancien ami, et que celui-ci n'avait que ce qu'il méritait. Il avait certainement conçu la plus mauvaise idée du caractère et de la loyauté de cet homme d'un merveilleux génie, mais trop fertile en stratagèmes (1) ; et il ne prenait guère au sérieux les plaintes qui venaient de lui. Voltaire, de sou côté, ne pardonna jamais cette aventure de Francfort, qui n'était assurément pas excusable : il en garda une rancune violente, qui dura quelques années, et ût place enfin à des retours d'amitié et de courtisanerie, dont le mauvais plaisant de Sans- Souci ne fut guère touché. Il y eut des replâtrages, mais chacun des deux se disait sans doute, et avec raison, en pensant à l'autre : « Voilà bien l'homme le plus < spirituel, mais aussi le plus méchant et le plus dé- « loyal qu'il y ait au monde. » Seulement ils avaient l'un et l'autre tant d'esprit et de malice, qu'ils se regrettaient mutuellement, tout en se haïssant par de bonnes raisons. Il faudrait placer en pendants ces deux figures, pour avoir devant ses yeux l'expression complète de la malice humaine, avec une nuance particulière de brutalité chez le prince, et de finesse chez le poète. A cela près, ce seraient deux portraits de la môme famille ; et il n'y a qu'un seul siècle dans l'histoire qui ait pu placer deux pareils hommes en vis-à-vis.

RÉSUMÉ DE CETTE PÉRIODE. — La périoJe du séjour

(l)Dans une de ses instructions àFreytag, on lit ceci: «Comme de Voltaire •i est très intrigant, vttus avez à prendre toutes les précautions pour qu'il ne « vous cache ni ne vous soustraie rien. ? iDesnoireslerrcs, V. et Frcd., p. 439).

256 VIE DE VOLTAIKE

de Voltaire en Prusse n'est pas une de celles où son ^énie a le plus brillé par sa fécondité. Elle ne fut cependant pas stérile : c'est dans ce temps qu'il a mis la dernière main à une tragédie, Rome sauvée, à un grand ouvrage d'histoire, le Siècle de Louis XIV, à son séduiï;iint et condamnable poème de la Pucelle. Il a es- (juissé son poème philosophique de la Loinaturelle, lancé un admirable conte satirique, Micromégas, et commencé un ouvrage historique médiocre, les Annales de rEmpire. Pour tout autre que lui. cette fécondité serait un prodige ; pour lui, c'est presque de la langueur.

Mais un côté de son génie s'est développé et affermi dans la société d'un roi libre-penseur et anti-chrétien. Soustrait aux craintes qui le contenaient encore quelque peu dans la monarchie française, il a donné un libre essor à sa haine contre les croyances religieuses ; éperonné par les sarcasmes d'un cercle uni surtout par l'antipathie la plus passionnée pour la foi populaire et générale, il s'est émancipé au-delà de toute limite connue jusqu'alors ; de Berlin, il est sorti décidément apôtre de l'incrédulité. C'est ici que commence réellement l'ère du voltairianisme.

Mais les entretiens philosophiques de Potsdam ont eu aussi pour lui une autre influence plus salutaire. Il s'est encouragé à combattre partout l'erreur, le préjugé, l'injustice, les abus de toute sorte. En France, il n'y avait fait que des allusions adroites et pourtant dangereuses pour lui : dorénavant il lui fera une guerre à outrance. Avec la mauvaise philosophie, il va inaugurer la bonne, et engager la lutte suprême pour la liberté de penser et pour l'abolition des préjugés et des abus qu'il est nécessaire au genre humain de répudier.

Si son génie élaiL déjà redoutable pour l'ancienne société avant qu'il sortît de France, il l'est devenu intininient plus pendant son absence; et s'il est vraiment l'incarnation de la raison, de la raison, dis-je, agressive et satirique, cette raison rentre, avec lui, en conquérant dans son pays d'origine. Il le sent si bien, qu'accoutumé à tout dire sans retenue à la table du roi de Prusse, il n'aspire, en jouissant du pays natal, qu'à n'y être enchaîné ni embarrassé par rien. Il n'y veut vivre qu'avec une liberté illimitée; et c'est pour cela qu'il cherche longtemps un domicile, avant de s'y fixer.

VIE l'K VOLTAIRK. — I. I. 17

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