X PRÉFACE
Ce n'est pas que les opinions tranchantes soient contraires h son naturel : il est très décisif, mais dans Tincrédulilé et dans la moquerie. Il a même son parli pris en philosophie ; mais la philosophie qu'il a embrassée est celle qui demande le moins d'effort à l'esprit humain, celle qui proclame que toute connaissance vient des sens. En effet, il n'est pas besoin d'un génie plus profond que celui de Sanclio Pança pour reconnaître que la vue, l'ouïe, le toucher précèdent la notion des objets sensibles ; mais n'avons-nous pas d'autres idées que celles-là? Si nous en avons, Voltaire en fait peu de cas : il adopte la doctrine de Locke, dont il partage l'aversion pour la métaphysique ; il ne croit qu'à Vexpérience ; et il trouve dans V Essai sur f Entendement humain le dernier mot de la sagesse et de la science humaine. 11 se débarrasse donc de tout ce qui est difficile, de tout ce qui demande de longues méditations sur les conceptions les plus hautes de l'esprit humain.
Cependant, à l'exemple de Locke, il croit à l'existence de Dieu, mais c'est qu'il y voit son intérêt et celui de la société. Dieu étant ou devant être, à son avis, l'auteur et le gardien vigilant des biens et du bonheur de Voltaire et de ses amis, et ayant, d'après ce principe, pour fonction essentielle de gouverner toutes choses à la satisfaction du philosophe et de ses associés. Donc il faut (jue tous les hommes croient en Dieu, pour le prolit général de la société humaine, quand même celte croyance serait une illusion :
Si Dieu n'existait pas, il faudrait finvenler (1).
l'UÉFACE XI
Mais comme il ne pense guère de Dieu rien déplus que cela, à savoir que le préjugé de son existence offre de grands avantages; il ne lui accorde pas beaucoup plus que cette existence, avec le devoir de la justice, dont notre philosophe fait une menace à l'adresse de ses ennemis. D'ailleurs toute spéculation sur les attributs de Dieu l'importune ; toute notion plus religieuse que cellelà l'offense ; et dès qu'on en vient aux dogmes et à la morale des religions positives, il se révolte, comme un homme d'esprit qu'on voudrait obligera s'entendre avec des imbéciles. La raison, en effet, ne lui a rien appris de ces billevesées, bonnes pour les sots, ou ne l'a instruit qu'à s'en moquer.
IV. — La raison ! voilà le véritable Dieu de Voltaire. Mais cette raison, quelle est-elle ? La sienne, qu'il confond, sans plus d'examen, avec la raison absolue, à laquelle tout homme, qui n'est pas stupide ou fou, se doit nécessairement soumettre.
Ainsi, il n'hésitera jamais à se prendre pour la raison incarnée. C'est là son faible et celui des philosophes de son école. Ni lui ni eux ne conçoivent que la raison puisse habiter en des esprits qui pensent autrement qu'eux.
En effet, dans la logique pure, dans la géométrie et les sciences du même genre, où l'on ne raisonne pas sur des objets réels, mais sur des idées posées et définies
{\)EpUreh l'auteur des Trois imposteurs.
XII préfacb
d'abord, el (ju on développe en elle-mèmes, les dissentiments ne sont pas tolérables, et quiconque raisonne bien est en quelque sorte infaillible. La double erreur de Voltaire fut premièrement d'appliquer celte méthode de raisonnement à des matières où elle ne convenait pas, et secondement d'attribuer la même infaillibilité à ses conceptions personnelles, quoique sur ces points une bonne partie du genre humain ne soit pas d'accord avec lui.
Ainsi, en premier lieu, s'agit-il des dogmes chrétiens. Voltaire, d'après les lois de l'arithmétique, ne peut souffrir (jue trois personnes ne fassent qu'un Dieu (1) ; tout de même que J.-J. Rousseau, suivant les lois de la physi(jue, ne peut entendre sans rire, que, dans la Cène, Jésus-Christ ait fait entrer sa tète et son corps dans sa bouche (2). Et pourtant ces dogmes ne sont pas donnés comme des vérités ordinaires, mais comme des mystères, qui ne s'appuient pas sur la raison simple ; et le tort de ces philosophes est de vouloir les y réduire pour les déclarer absurdes. Qu'ils repoussent donc tous les mystères, si bon leur semble, afin de ne rien admettre qui ne soit conforme au bon sens ; mais qu'ils ne prétendent pas les juger par la logique ordinaire. Il restera toujours que de très-grands esprits, raisonnant autrement qu'eux, les ont acceptés à titre de mystères, sans
(1) Dict. fJtil.. arl. Trinile.
(2) Lrlbe à M. de lieauvuml {Œuv. compl. éd. Didof, in-4, t. II, p. 792).