Voir Dicl. philos, art. aiit DnAMATi(,)UE
(.)) Voir la Préface A'Ohjmpic, it surtout le Discours Itislorii/iie en lêie de la tragédie des Guebres.
CRITIQUE DE LA LANCtUE ET DE LA LITTÉRATURE 23H
dernier des Staarts ; que, d'autre part, sous le règne de l'ursurpatrice Athalie, cette restauration, tant désirée des Juifs, ne pouvait se produire sans complot ; qu'Athalie n'était pas, pour le petit Joas, une grandmère bien intentionnée, comme l'imagine Voltaire par esprit de contradiction, etc., etc.; et qu'enfin Voltaire, entraîné par son paradoxe, n'a écrit là dessus que des remarques qu'on traiterait d'impertinences et d'absurdités, si un écrivain ordinaire les pouvait hasarder. En un mot, toute cette critique de la tragédie de Racine n"est pas un jugement de poète, mais un manifeste d'homme de parti ; et le critique n'est pas fort bien avisé de faire passer pour absurde et odieuse une tragédie qu'il appelle d'autre part le chef-d'œuvre de l'esprit humain (1). Voilà certes un exemple caractéristique de la partialité de Voltaire dans la critique du théâtre.
Sur Shakespeare. — Mais que dirons-nous de ses jugements sur Shakespeare? 11 avait, il est vrai,dans sa jeunesse, signalé ce prodigieux poète à l'attention de la France ; mais dans sa vieillesse, il aurait voulu en effacer la mémoire. Quand il le vanta, ce fut sur des fragments qu'il choisit ; quand il entreprit de le discréditer, ce fut sur des passages et des mots détachés à cet effet. En somme, jamais autre chose que des admirations ou des censures de détail. Où trouvera-t-on, chez Voltaire, une analyse approfondie des mérites de Shakespeare, une interprétation de ses œuvres, une explication de son génie ?
(I) Volairc met, en divers emiroits, sa critique do cette tragédie au compt d'un pnir d'Ansieterrc assurément peu connu ,lord Cornsburi {Dixiourucnlvlc ûesdnehre.i) ; mais il impoite peu que ce personnage ail ou n'ait pas exisié ; il est évident que les observations attribuées à « ce digne pair d'Angleterre » sont celles (Je Voltaire lui-même : elles lui tiennent (ortcme.it au cœur, car il les renouvelle a tout propos.
Dans la critique explicative, qui est une sorte de philosophie et de poésie, Voltaire à laissé tout à faire au siècle suivant, qui s'est admirablement acquitté de cette fonction parla plume des Villemain, des Sainte-Beuve, des Théophile Gautier, de vingt écrivains qui ont montré et montrent tous les jours une sorte de génie pour mettre en lumière le génie d'autrui. Mais Voltaire n'a jamais rien fait de pareil. Pourquoi ?
Premièrement, parce qu'un tel désintéressement n'est pas dans son caractère : il peut bien admirer (et il lui arrive en effet mainte fois d'admirer) une œuvre d'un autre homme : il témoigne alors son sentiment d'une manière brève et précise; mais il ne lui plaît guère d'approfondir la nature d'un génie qu'on pourrait s'aviser de mettre en parallèle avec le sien. S'il s'arrêtait lui-même à faire cette comparaison, il ne tarderait pas à découvrir.chez cet autre, des défauts qui lui épargneraient le chagrin de se sentir inférieur : car il est le rival né de tous les grands hommes, des Sophocle et des Shakespeare, aussi bien que des Corneille et des Racine.
En second lieu, il ne lui a pas été donné de sortir de lui-même assez pour goûter véritablement des génies différents du sien : il est comme emprisonné dans la forme de son esprit, et, l'on peut lui appliquer, quoique par un excès de sévérité, une expression de Boileau :
Dans son génie étroit il est toujours captif:
c'est-à-dire qu'il est comme fatalement en opposition et en lutte avec tout ce qui ne lui ressemble pas. Ce qu'il estime bon, vrai ou beau pour lui-même, est à ses yeux l'unitjue bonté, vérité ou beauté. Il n'y a pas de place
dans son jugement pour des mérites d'un genre différent : s'il en rencontre, ils ne lui apparaissent que comme des défauts ou des erreurs. Rien n'est plus contraire à la critique compréhensive et ouverte de notre siècle que la sienne, qui est presque toujours absolue et exclusive. Ce n'est pas lui qui serait allé chercher à l'étranger des modèles pour la littérature française, et surtout qui aurait enseigné à ses compatriotes à trouver des beautés dans des littératures primitives, germaniques, Scandinaves ou autres : tout cela, pour lui, c'est, pn un mot, la barbarie : il n'y a pas, à ses yeux, d'autres modèles, après les classiques latins, Virgile et Horace, que les grands écrivains français du xvii« siècle, (et peut-être parmi eux le seul Racine) ; et enfin, et surtout, les Français du xviiie siècle, c'est-à-dire ceux pour qui Voltaire lui-même est l'unique modèle.
Pourquoi enfin ne pénètre-t-il pas dans le secret du génie d'autrui? C'est qu'il s'en soucie fort peu. Il n'a certainement guère réfléchi sur .les causes de la diversité des dons naturels départis entre les hommes, et sur ce qui fait qu'un homme ne peut, même à égalité de génie, concevoir et imaginer entièrement comme un autre. Il croit, en toutes choses, à l'existence d'un modèle unique de perfection : chacun s'en rapproche plus ou moins : il y a donc des degrés dans les talents et les mérites ; mais tous se rapportent à un même idéal, nous dirions volontiers à. un même étalon : il ne s'agit que d'assigner des rangs d'après cet unique terme de comparaison.
Ce n'est donc pas l'individualité, la personnalité d'un écrivain qui l'intéresse, mais sa conformité plus ou moins grande avec le modèle préconçu. Et ce modèle,
vu DB VOLTAIRE. — T. II. 16
Voltaire ne se donne guère la peine de le définir : il le porte en lai-même ; il compare d'après son impression instantanée, et il prononce. Aussi pouvons-nous, de ses jugements, conclure à son instinct personnel : il est avant tout un puriste, ce qu'on pourrait appeler, dans une acception large, un grammairien, quelque chose comme le maître qu'on désignait ainsi dans les écoles de l'antiquité, le premier précepteur des enfants, celui qui leur enseignait les éléments de la littérature. Il ne juge pas des auteurs d'après l'ensemble de leur œuvre, mais d'après des morceaux détachés, et, dans ces morceaux, d'après la correction du style, ou la beauté frappante de quelques traits. Deux ou trois pages bien choisies d'un poète lui suffisent pour le classer, parce qu'on peut en effet, sur ces échantillons, juger du soin qu'un homme apporte à ce qu'il écrit.
Voltaire a si bien senti l'importance attachée par le lecteur à la correction irréprochable de l'expression, qu'il a fini, sans presque s'en apercevoir, par y mettre son principal souci. Après avoir livré au public l'ensemble d'une tragédie, il en remanie le style, pour l'impression, avec un soin scrupuleux. Il a espéré que ses œuvres vivraient par là. Mais on s'aperçoit qu'il cherche surtout le succès dans des morceaux brillants, dans des tirades plus ou moins épisodiques, au moyen desquelles il se flatte d'enlever un lecteur incapable d'embrasser toute la composition d'un grand ouvrage. C'est ainsi qu'il paraît avoir conçu ses propres tragédies, et c'est avec la même préoccupation qu'il a jugé celles des autres auteurs. S'il rencontre, dans Shakespeare, un monologue philosophique, comme celui d'Hamlet, ou une invective éloquente de Cassius contre l'ambition de
César, voilà ce qui sauve la renommée du poète ; en revanche, si quelques plaisanteries triviales de la tragédie d'Othello ou de Macbeth le choquent (très justement d'ailleurs), voilà une gloire ensevelie. On dirait, à le lire, que les grands poètes n'ont jamais écrit que des morceaux détachés.
Voltaire, comme poète, dans la première partie de sa carrière, a pu être victime de ce même genre de critique, lorsque des journalistes pédants et malveillants épluchaient ses ouvrages vers par vers. Mais comment a-t-il pu, à son tour, appliquer la pédanterie d'un Desfontaines à l'examen des œuvres de Corneille et de Shakespeare ? Peut-être était-ce tout ce qu'il avait appris, (ainsi que Desfontaines), chez ses professeurs du collège de Louis-le-Grand ; et l'on a lieu de croire que ses con • temporains se contentaient de ce genre de critique. Mais elle n'était pas digne de son génie. Quoiqu'il y ait fait autorité, et beaucoup trop longtemps, on doit dire, en résumé, pour apprécier son rôle dans les progrès de la critique littéraire, qu'il a fait sentir au siècle suivant quels défauts un vrai critique doit surtout éviter, la manie sarcastique et la minutie pédantesque.
Sur La Fontaine. — Il n'y a pas, chez-lui, d'exemple des inconvénients de ce genre de critique plu:^ •frappant que l'injustice avec laquelle il a parlé de La Fontaine. Il l'accuse expressément d'avoir corrompu la langue française, sans se douter que le fabuliste en a consacré et rajeuni les richesses, en employant très heureusement de vieux tours et des mots peu employés, mais excellents. Ce reproche ne prouve encore que l'ignorance de Voltaire et son dédain pour notre ancienne langue, qu'il se serait bien gardé d'étudier. Mais il a
de plus reproché à notre incomparable conteur des expressions familières et triviales (1), comme si les héros que La Fontaine prend parmi les animaux, devaient parler comme les gentilshommes et les dames à tête poudrée des salons du xviiie siècle. Voltaire n'a même pas goûté le naïf badinage qui règne si souvent dans les récits de l'auteur des Fables. Il voudrait apparemment que tout y fût sérieux et noble de ton, comme dans les entretiens des personnes les plus élégantes de son siècle, et que le Loup et le Renard parlassent comme des académiciens. Lui qui a tant plaisanté dans sa vie et dans ses écrits, ne tolère pas ou ne comprend pas la plaisanterie de La Fontaine. Il est d'autant plus nécessaire de le remarquer, que cela ne paraît pas croyable. Tel est l'excès où l'a porté sa préoccupation de la noblesse dans les écrits. Il s'imagine apparemment qu'il n'est permis qu'à lui de se relâcher, quand il lui plaît, de cette noblesse, parce que, quand il le veut, il réussit à merveille à parler une langue fort verte. Bien lui en a pris de n'écrire pas toujours noblement, car ce ne sont pas des œuvres écrites d'un style toujours noble, comme lai Henriade et ses tragédies, qui sauveront son nom de l'oubli ; tandis qu'on admirera toujours ses écrits satiriques et sesbadinages, même en blâmant les mauvaises inspirations qui les ont trop souvent dictés.
Il y a, sans aucun doute, une noblesse, qui consiste avant tout à ne pas se laisser aller à la trivialité, à l'indécence ou môme à la platitude. Celle-là, Voltaire est extrêmement louable de l'avoir toujours recommandée,
(1) Voir dans le Catalogue l'article La Fontaine.
pratiquée, et de n'en avoir pu tolérer le contraire. Elle est conforme au goût des honnêtes gens et des esprits délicats en tout temps. C'est un honneur pour Voltaire de l'avoir intrépidement soutenue, parmi tant d'excès de sa plume même, ou d'altérations du goût public. Elle demeure le patrimoine d'une nation vraiment cultivée et d'une littérature propre à servir aux autres de modèle. Mais il faut craindre de la laisser dégénérer en affectation et en une sorte de cérémonial, qui risquerait déglacer le génie et d'assoupir le lecteur. Le public ne peut, en général, s'intéresser à la littérature courante qu'autant qu'il y sent quelque chose de vivant, Texpression franche et spontanée de sentiments et de pensées qui sont en quelque mesure partagés du lecteur. Sile langage de l'écrivam paraît artificiel, cherché en dehors des manières naturelles de s'exprimer, (quand celles-ci ne sont pas répréhensibles) ; si c'est là ce qu'on appelle le style noble ; le lecteur sent que ce n'est pas pour lui qu'on écrit, qu'on n'écrit pas pour dire ce qu'on veut ou doit dire, mais pour complaire à quelque juge inconnu, gardien jaloux de certaines bienséanses de convention, qui n'ont rien à faire avec le vrai. Le lecteur ne rencontre pas, comme le veut Pascal, « un homme, mais un auteur » ; et il laisse là cet auteur, l'abandonnant à ceux à qui ses écrits sont destinés.
On ne s'étonnera jamais assez que Voltaire, le plus naturel et le plus libre des écrivains français, ait été le plus grand obstacle au naturel dans le style, et à la liberté du génie dans les conceptions poétiques. Il est pourtant vrai que c'est lui quia préconisé sans réserve le style noble, et défendu à outrance la théorie pseudoclassique, dont il fut la personnification. Son crédit
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devait donc s'évanouir dès qu'un esprit nouveau se fit jour dans la littérature française. Mais la renommée est plus puissante que la vérité : le nom de cet homme éveillait l'idée de l'indépendance et de l'affranchisseraent de l'esprit ; on ne se donna pas d'abord la peine d"observer que, s'il a cherché à détruire l'autorité de la religion chrétienne, il a en revanche institué la religion du goût de Voltaire; et que sur ce point, il a fondé la plus intolérante et la moins imposante des orthodoxies.