VIE DE VOLIAIBE. — T. II
propre vie l'avènement de la philosophie? S'il s'était contenté de glorifier le progrès de la critique, du libre examen, de la liberté de penser, des spéculations sur les fondements des opinions et des institutions, en un mot, de la révision générale des connaissances humaines ; personne ne contesterait ni à son siècle ni à lui l'honneur d'avoir provoqué un vaste mouvement de lumières, stimulé l'esprit philosophique, et hautement proclamé la souveraineté de la raison. Mais tenir pour non avenu le siècle des Rabelais, des Montaigne, des Copernic etdes Galilée ; celui des Bacon, des Descartes, des Leibnitz (et combien de grands noms nous omettons !)(1); donner à entendre que l'esprit humain a sommeillé, jusqu'à ce qu'un cej'tain Français, rapportant de Hollande le scepticisme de Bayie, et d'Angleterre l'incrédulité de Bolingbroke, le sensuali.-me de Locke et la physique de Newton, sonnât pour tous le réveil, et fit de lu raison un instrument de guerre ; appliquer à cette guerre le nom de la philosophie; faire enfin des philosophes une secte aussi intolérante qu'aucune autre qui ait jamais existé, quoiqu'elle arbore le drapeau de la tolérance ; c'est peut-être se jouer de l'histoire, abuser des mots, et introduire une forte dose de charlatanisme dans la philosophie, qui n'est pourtant la propriété de personne.
Nous voici donc ramenés à cette définition qui s'est |)résentée à nous la première : la philosophie, chez Voltaire, est la guerre contre les opinions établies; hâtons-
(li Entre autres passages des écrits de Voltaire, nous signalons au lecl iir, dans le Siècle de l.ouh XIV, le cliapilre sur le-; l.fllrex, etc.; où il ariiniie (|»c la plii/nsopliir a fait défaut au siècle dont il écrit l'Iiistoire. Il preiiil iliiiic ce mut dans un sens singulii>reuieiit restreint, ilans le sens de la pliil(isii|iliie giicrrovante de Voltaire, ou dans celui de la pliiloso|)liie scnsuallste, qu'il a tirée de Locke.
nous d'ajouter : une guerre suscitée au nom des droits imprescriptibles de la raison.
Ij'esprit des hommes vivant en société est rempli d'erreurs ; et les institutions humaines sont, en une notable partie, composées d'abus. La philosophie apparaît donc dans le monde pour corriger les erreurs et redresser les abus : voilà pourquoi on lu voit toujours dans un état militant. Voltaire sait bien qu'on reproche aux philosophes deson temps detroublerle repos public etd'inquiéterles pouvoirs. Mais il s'applique à combattre ces inquiétudes pusillanimes par le raisonnement et par le ridicule. En aucun temps, dans aucun pays, dit-il, les philosophes n'ont soulevé de séditions. Ce sont des hommes paisibles et peu nombreux ; leur existence est même ignorée de la multitude. Si l'on veut observer quels senties hommes qui troublent la paix publique, ce sont les fanatiques, c'est-à-dire, ceux qui sont possédés du zèle de la religion. Quels sont ceux qui les suivent? La multitude aveuglée par la foi religieuse. Le seul danger à redouter pour la société est donc la religion. C'est toujours à ce même point que Voltaire aboutit par tous les chemins.
De l'esppjt antireligieux de Voltaire. — Dès son premier âge, son naturel, plein de désirs de loutes sortes, et rebelle à toute contrainte, se sentit contrarié par les réprimandes, et peut-être aussi par les sévérités de personnes qui lui présentèrent la religion comme un frein propre à prévenir les égarements de la nature. La raison, sa maîtresse souveraine, ne lui avait pas révélé la nécessité de se plier à une discipline et d'exercer .^ur soi-même un empire salutaire. La religion lu parut donc une tyrannie, un prétexte allégué par des
personnes qui cherchaient à lui en imposer. Et dès lors il ne vit, dans les discours des personnes religieuses, qu'une supercherie faite pour abuser de la simplicité des esprits crédules. Tous les enfants savent apercevoir les contradictions qui se produisent souvent entre les préceptes qu'on leur fait entendre et la conduite que l'on lient soi-même. Le jeune Arouet avait l'esprit plus éveillé qu'aucun autre. Il établit vite une étroite parenté entre la sévérité de l'extérieur et l'hypocrisie. Tous les dévots devinrent pour lui des tartufes. Ceux dont il suspectait le moins la sincérité, furent à ses yeux des gens infatués d'une sévérité contraire à la nature et à leur propre intérêt, des extravagants et des maniaques. Il les prit tous en aversion, comme méchants ou comme sots. Cette prévention ne fît que s'accroître en lui avec l'âge, d'autant plus qu'il se vit constamment et de plus en plus en lutte avec toutes les personnes d'un caractère religieux. Il n'a jamais daigné, dans son for intérieur, plaider la cause des esprits qui regardent la religion comme une loi de l'intelligence et de la conscience. Il n'a vu, dans les dogmes des croyants, qu'un ensemble d'absurdités qui choquent la raison, dans la moi'ale religieuse qu'un effort insensé pour soutenir une révolte impossible contre les inspirations de la nature. Les âmes qu'on appelle saintes ne sont pour lui qu'une catégorie de cervelles malades, (ju'il faudrait traiter par les moyens que la médecine applique aux >- aliénés.
De la haine pour les dévots, il est passé naturellement à la haine pour leurs croyances. Il les proclame absurdes sans tergiversation : car elles ne cadrent pas avec cette raison dont se servent les géomètres, et il n'a pas
l'esprit assez flexible pour comprendre que des hom- | ^f^ mes autres que des idiots aient adopté une doctrine qui ne se vérifie pas par cette sorte de raison qu'invo- , quent les mathématiques ou la physique expérimen- i taie. S'est-il jamais demandé si les saint Augustin, les { Malebranche, les Leibnitz, ont étésimplementdes idiots ou des fous, et s'il n'y apas quelque moyen d'accommoder la foi chrétienne avec la raison? Nullement : il tranche, il déclare impossible d'admettre que trois ne fassent qu'un, ou qu'un même corps se puisse trouver en plusieurs lieux à la fois, ou qu'un Dieu ait pu subir la mort, etc. Et, en réalité, personne n'a jamais de-] mandé à personne d'admettre les mystères de la foi à | titre de vérités naturelles, ou de vérités démontrables V par le raisonnement géométrique, puisqu'ils sont don- ' nés précisément comme contraires à la logique pure. ' Mais Voltaire, ainsi que tant d'autres philosophes de la même école, ne consent pas qu'on échappe à la rigueur de cette logique de l'abstraction par une autre méthode de raisonnement ; et ainsi ils rejettent de la famille des gens sensés tous ceux qui prêtent l'oreille à d'autres raisons que les leurs. L'église philosophique damne donc sans scrupule, et avec de grandes risées, des multitudes innombrables d'hommes, qui n'ont pas la même inflexibilité qu'eux à l'égard de la logique absolue. Encore n'oserait-on affirmer que Voltaire n'aurait pas pardonné aux chrétiens de déraisonner, s'ils s'étaient montrés tolérants envers ceux qui ne déraisonnaient pas comme eux.
Il reconnaît en elîet qu'il y a beaucoup d'opinions (pourvu que ce ne soient pas celles des chrétiens), qu'on peut laisser passer, bien qu'on ne les partage pas,si elles
n'entraînent point de conséquences funestes. Mais c'est une faveur qu'il ne concède pas aux croyances relij^ieuses, parce qu'elles entraînent toujours, selon lui, l'esprit de persécution. Nous souhaiterions, pour notre part, qu'il n'en fût pas de même de certaines opinions philosophiques, et que l'école voltairienne,par exemple, une fois arrivée au pouvoir, ne se fût jamais montrée persécutrice. Mais il y a un fait général que Voltaire s'est plu à méconnaître : c'est que l'esprit de persécution, c'est-à-dire de domination, est naturel à l'homme; et que tous veulent qu'on pense comme eux, lors même (jue leurs pensées se bornent à des doutes. Et ils reprochent sans pudeur aux croj^nts de vouloir ranger tous les autres à leur croyance, tandis qu'eux-mêmes prétendent astreindre tout le monde à leur incrédulité. L'ardeur de propagande des chrétiens les offense, et le zèle de l'orthodoxie leur paraît un attentat contre la liberté de {"esprit humain ; mais leur zèle de prosélytisme pour ce qu'ils appellent la philosophie, égale celui contre lequel ils s'indignent si fort ; et ils prononcent, au nom de la liberté de penser, des excommunications, tout comme les chrétiens au nom d'une doctrine révélée.
Progrés de la guerre contre la religion. — Si l'on allègue, pour la justification de Voltaire, la nécessité qu'il éprouva de grouper de- forces pour se défendre contre un parti puissant qui le persécutait, on oublie que, longtemps avant de sentir la répression, il avait, dans sa fameuse Epilre à Uranie, que rien n'avait provoquée.abdiqué solenneilementla qualité dechrétien, sous prétexte de pouvoir mieux aimer Dieu. Il était donc- l'ennemi déclaré du christianisme avant d'avoir à
se plaindre d'aucune oppression : c'était la doctrine chrétienne qu'il attaquait en elle-même, sans provocation, comme contraire à la religion vraie. Il eût donc entrepris de la détruire par pur zèle philosophique, n'eût- il eu aucun motif personnel pour en désirer l'abolition.
Mais il a fait valoir contre elle avec acharnement l'argument de l'esprit de persécution. En parcourant l'histoire, il y a vu, dans les premiers siècles du ehrislianisme, des divisions entre les croyants, et dans les autres, des guerres civiles pour cause de dissentiments religieux. Il en a conclu que les chrétiens sont naturellement les plus insociables des hommes, les plus ennemis de la paix, les plus ardents à répandre le sang humain. 11 s'est bien gardé d'adresser le même reproche aux mulsumans, qu'il se plaît à opposer avec faveur aux chrétiens. Apparemment la conquête que fit l'islanisme de l'Asie, d'une partie de l'Afrique et du midi de l'Europe, ne fut point l'effet du fanatisme religieux, ou s'accomplit sans effusion de sang; et c'est uniquement par une conséquence de leur mauvais naturel que les chrétiens, au temps des croisades (toujours flétries par Voltaire), entreprirent de reconquérir ce que le mahométisme leur avait enlevé, et de se mettre en sûreté .contre un retour offensif de ces doux et honnêtes musulmans.
On ne prétend pas, contre Voltaire, que les querelles théologiques n'aient pas été une des causes principales des troubles qui ont ensanglanté l'empire romain dans ses derniers siècles, puis le saint empire germanique, et enfin l'Europe du xvic siècle. Mais le xviiie siècle, qui fut l'i'igede la philosophie et le siècle de la raison, nous
offre d'assez beaux exemples de pruerres et d'hécatombes humaines, où la ferveur religieuse n'a rien à voir; et il nous semble (sauf meilleur avis) que le Salomon du Nord n'a rien à envier ni à Frédéric Barberousse.ni aux Othons, pour la quantité de sang versé. Il ne s'agissait pourtant pas alors de la querelle du sacerdoce et de l'empire, mais seulement de l'ambition d'un marquis de Brandebourg, né avec un grand amour pour l'héritage d'autrui, autant que pour la philosophie. On pourrait encore demander si les guerres dont nous sommes les témoins, depuis un quart de siècle au moins, sont des effets de la foi religieuse ; on pourrait, tant qu'on voudrait, multiplier les exemples ; mais qu'importe à Voltaire? Il veut que la foi chrétienne soit la cause de tout le mal, et c'est pour le faire sentir qu'il écrit l'Essai sur les mœurs, et tant et tant d'autres ouvrages, commentaires, préfaces, tragédies même.
Sa haine pour le christianisme, longtemps déguisée sous quelques artifices de langage ou ambiguïtés, d'ailleurs faciles à interpréter, s'accroît et s"enhardità mesure qu'il y donne cours. D'abord il prend des précautions pour dissimuler quelque peu les objets qu'il vise. Puis ces petites ruses, qui ne servent à rien,qu'à aiguiser de malice l'expression de sa pensée, le lassent lui-même: il craint, non pas de n'être point deviné, mais de ne pas frapper assez fort; et un moment vient où il s'en prend à son ennemi sans aucun déguisement. Alors cet ennemi, c'est V infâme, sans autre nom. Enten* dez, sous ce mot de guerre, la superstition, le fanatisme, l'esprit de per-sécution, tout ce qui le gêne, tout ce qui l'exaspère, et pour tout dire en un mot, le christianisme. Il a résolu d'en finir avec cet adversaire, il ameute
contre lui tous ses amis les philosophes : en première ligne, d'Alembert, le plus haineux et le plu; adroit de ses lieutenants, et son confident le plus intime; puis tous ceux des encyclopédistes qui sont disposés à marcher sous sa bannière. Il dépose alors ce masque transparent dont il s'était affublé : profitant de l'impunité dont il jouit sur ses terres, aux portes de Genève, et de la convention tacite en vertu de laquelle on ne poursuit pas les auteurs qui ne signent pas leurs ouvrages, il multiplie les écrits anonymes ou pseudonymes, pour lesquels il invente toute sorte de titres plaisants, ironicjues, imprévus, qui sont déjà des traits de bouffonnerie. Le monde est inondé de brochures qui viennent on ne sait d'où, on ne sait de qui : au moins on fait mine de ne pas le savoir, mais personne ne doute de la provenance : car l'auteur est inimitable, et son dessein bien connu. C'est le philosophe entre les philosophes, c'est-à-dire celui qui a juré de noyer dans le ridicule et dans l'odieux tout ce qui porte la marque de la religion, exécrée de cet esprit plein de haine et de gaieté tout ensemble. Une érudition en grande partie d'emprunt, mais fort étendue et propre à faire illusion ; des raisonnements qui paraissent irréfutables, quoique souvent aussi légers que piquants; une raillerie originale et inépui- . sable ; tout concourt à la destruction de l'hydre dont ce nouvel Hercule a résolu l'extermination. Le monde frivole du temps jouit du plus divertissant d'^s spectacles pour des têtes éventées : une grande révolution morale accomplie par une méchanceté joyeuse et d'une étincelante gaieté. Les croyances tombent une à une : l'on se croirait un haïssable imbécile, si l'on s'avouait chrétien.
La religion de Voltaire. — D'ailleurs à quoi servirait de faire montre d'une religion tombée dans un si grand discrédit? Ce pliilosopiie, Tennemi juré du christianisme, n'apporte-t-il pas, pour le remplacer, une nouvelle révélation, la religion de l'avenir, celle des philosophes, celle de la raison? Ne croyez pas qu'il vous précipite dans l'athéisme, dans le matérialisme, dans ce goufifre abominable où l'on i-rnint de tomber en cessant de professer le christianisme. Il se sépare avec ostentation des esprits téméraires et emportés, des La Mettrie, des d'Holbach, dont vous redoutiez l'avènement. Sa religion, débarrassée de toute superstition, de toute imposture, de toute subtilité métaphysique ou théologique, est en même temps la plus pure qu'on puisse imaginer : c'est celle de Confucius, saluez! C'est celle de Socrate, de Cicéron, de Marc-Aurèle, de Trajan, et de tous les grands hommes de tous les temps. N'en doutez pas. car elle se compose d'un seul article de foi et d'un seul précepte : « Aimez Dieu, et soyez juste. » Quand vous professerez cette religion, qui fut celle de tous les meilleurs esprits dans l'antiquité, et qui est déjà celle de tous les honnêtes gens du xviiie siècle, voyez que de biens en résulteront : plus de difficultés ni sur la dogmatique ni sur la pratique, tous les hommes d'ac. cord, tous bons, tons frères. Par conséquent, plus de guerres ; le secret de la paix perpétuelle est trouvé ; le véritable âge d'or commence, pour durer éternellement.
Nous n'avons fait que résumer les plus importants manifestes de Voltaire sur cette matière, à savoir le Testament de Jean Meslier, réfutation brutale du christianisme, qui pourrait bien n'être du curé Meslier que
pour le fond ; et le Sermon des Cinquante, qui est bien de Voltaire seul, et qui renferme son Credo, son apocalypse, ses épîtres des apôtres, avec son évangile. On pourrait y ajouter, soit pour la controverse, soit pour le dogmatisme, une nuée d'écrits plus ou moins volumineux ou fugitifs, comme VExamen important de Milord BoUngbroke, vingt articles du Dictionnaire philosophique.et une multitude d'autres pièces, parmi lesquelles les mieux méditées sont à coup sûr ses Discours en vers sur r Homme et son poème sur la Loi naturelle. On n'en tirerait toujours comme substance que ceci : La religion vraie consiste uniquement à adorer un Dieu rémunérateur et vengeur, et à vivre fraternellement avec ses semblables.
Rien n'est plus aisé à comprendre que ces termes, et nous n'accusons pas la dogmatique de Voltaire d'être louche. Mais est-elle suffisante ? et la pratique en estelle aussi aisée que l'expression en est simple et nette ? On conçoit bien que sa théorie d'un Dieu rémunérateur etvenfçeur suffise à ceux qui ne considèrent la vie que comme un livre de comptes, où le doit et l'avoir sont inscrits exactement, pour recevoir leur sanction et leur liquidation d'un juge tout-puissant. On conçoit encore mieux qu'un personnage riche, un seigneur, comme •Voltaire, souhaitât d'avoir pour sa garde un officier de justice infaillible, dont la terreur put le préserver des infidélités de ses domestiques et des attentats de ses vassaux ou de ses ennemis. Mais l'idée de ce grand justicier ne suffit pas à remplir le cœur des hommes: dans les misères attachées à la vie, dans les défaillances de la nature, l'âme humaine demande d'autres secours que ceux d'un officier de police incapable de négli-
gence et d'erreur : la justice distributive la plus parfaite n'est pas tout ce que nous demandons à Dieu ; la force d'éviter le mal et d'accomplir le bien est une des choses que nous implorons de sa grâce. Mais le commerce de l'àme avec son Dieu est apparemment une bagatelle, et à ce sujet Voltaire ne pouvait que lever ses épaules de philosophe ; il n'est pas même au niveau d'Epictète, qui fut si religieux ; rien ne donne à penser que son âme ait été jamais bourrelée de scrupules de conscience ou d'angoisses par rapport à la perfection morale. Toute sa théologie e.-^t brève, sèche et stérile, comme celle d'un homme qui n'a jamais perdu beaucoup de temps à s'entretenir avec lui-même, sur ses rapports avec Dieu.
D'autre part, qui a garanti à ce philosophe (jue Dieu récompense et punit exactement en ce monde ? Beauc(>up d'hommes, qui ne sont pas moins philosophes que Voltaire, ne font guère de façon pour en douter ; et l'on ne comprend guère comment le déisme de Voltaire peut dissiper leurs doutes ; beaucoup d'entre eux rient sans scrupule de lui et de son grand justicier, qu'ils ne voient pas de leurs yeux à l'œuvre.
En somme. Voltaire n'a jamais dit si l'homme a des devoirs envers Dieu, et ne paraît guère s'en soucier. On ne voit pas qu'il souhaite rien de plus (lue la religion de Confucius ; en fait de culte, il se contente aisément de la fête que l'empereur de la Chine célèbre annuellement en l'honneur de Celui qui donne les moissons. Il s'attendrit prescjuc en décrivant cette cérémonie auguste, recommandable à deux fins, d'honorer le Dieu delà nature, et d'encourager les travaux des laboureurs. Les hommes ne doivent pas être ingrats envers
l'Etre suprême; mais ils ne doivent rien pour rien. Le culte est donc l'acquittement d'une dette, mais il faut que la dette soit bien constatée, comme celle que nous contractons pour notre subsistance. L'idée de ce culte a paru si belle aux disciples de Voltaire, qu'ils ont fondé là dessus la fête de l'Être suprême, et prodigué, pour honorer Dieu, les gerbes de blé, sans songer qu'ils n'étaient que les plagiaires de l'empereur de la Chine, ou qu'ils retournaient simplement à la religion des adorateurs de l'antique Déméter. Voilà ce que Voltaire a lu dans les oracles de la Raison, touchant le culte dû à Dieu. Tout ce qui vient du christianisme étant aboli, le progrès de la philosophie consiste à retourner à la foi deTriptolème et à la théologie de Confuci us. Il faut croire que le genre humain, depuis dix-huit siècles, n'a fait que s'égarer ; c'est une longue période marquée seulement par des absurdités et par des crimes : que n'en peut-on effacer même la mémoire, pour rentrer dans la bonne voie !
De la Justice, et de la Charité. — Il est pourtant vrai qu'à certains moments, Voltaire se prétend plus chrétien que ceux qui, dit-il, le persécutent. Il veut dire, sans doute, qu'il pratique la charité, qui manque, prétend-il, à ses adversaires. Nous n'exami- "nons pas ii'.i la question de fait: c'est à sa vie de répondre. Mais on ne saurait nier qu'il a souvent pratiqué, sinon la charité, du moins la mansuétude, non pas envers ceux qu'il regardait comme ses ennemis, mais envers des amis trop peu fidèles; qu'il a aimé passionnément la justice, quand elle n'était pas contraire à ses intérêts; et qu'il l'a défendue avec une rare ardeur contre les classes de personnes qu'il haïssait, tels (lue
les gens de justice, les dévots et les mauvais administrateurs de la chose publique. A ce titre, on pourrait dire qu'il fut un homme juste, et qu'il adonné l'exemple d'un des deux préceptes essentiels de la religon philosophique. Mais il a omis d'expliquer ce qu'il entendait par la justice, à plus forte raison de dire comment les hommes ont la connaissance de cette vertu, essentielle dans son système théologique, si simple et si brièvement énoncé.
D'où nous vient la notion du juste, et par quel attrait ou par quelle force l'homme est-il amené à exercer la justice? Cette question méritait bien qu'un philosophe se donnât la peine de l'éclaircir.
Il a dit pourtant que la justice se trouve naturellement dans notre cœur :
Tous ont reçu du ciel, avec l'intelligence, (le frein de la justice et de la conscience. De la raison naissante elle est le premier fruit ; Dès qu'on la peut entendre, aussitôt elle instruit... {La Loi naturelle, II® partie.)
Mais ce n'est là qu'une assertion sans discussion. Elle est à l'honneur de Dieu, qui nous a créés ainsi. Mais Voltaire ne connaît point les objections. (Voir encore VHistoire de Jenni, chapitre VIII et suivants.)
Peut-être aussi confond-il la justice avec un autre sentiment qui lui est particulièrement cher, et sur lequel nous reviendrons dans l'analyse spéciale de sa morale. Ce sentiment, pour le nommer tout de suite, est celui de Vhumanilé. Il veut que l'homme soit bon et indulgent envers ses semblables. C'est que Voltaire veut être Iraité avec une parfaite complaisance, et ne sait supporter aucune peine, même méritée. Tout ce qui
le contrarie. ce?se detre jaste à ses yeux, et il ne conçoit pas qu'il puisse exister une justice contre luimême. En ce sens il est l'ennemi de la justice, et n'admet comme vertu que la faveur. 11 existe de lui un vers qui pourrait être accepté comme une très-belle maxime, si l'on ne pouvait le prendre qu'au sens naturel et usité des termes :
Qui n'est que jusie est dur, qui n'est que sage est triste.
Si vous entendez par là que le droit strict peut se trouver contraire à la compassion que nous devons à la faiblesse humaine : et, d'autre part, qu'il faut égayer même la sagesse; vous avez une excellente règle de conduite. Mais si vous comprenez que l'accomplissement du devoir est une marque d'inhumanité, qu'on ne doit pas exercer le droit dans toute sa sévérité, dès qu'il blesse la sensibilité de quelqu'un ou son égoïsme; qu'on doit être souvent fou pour plaire à la légèreté des hommes; alors la morale est renversée, ou du moins relâchée de telle façon qu'elle n'est plus rien. Or, c'est à cette dernière interprétation que Voltaire incline.
Nous avons assez parlé de son aversion pour le jansénisme ; il met sur le compte du jansénisme tout ce qui manque à ses yeux de flexibilité. Par conséquent l'austérité des principes, comme celle de la conduite, des discours ou de la physionomie, lui paraît une affectation haïssable, ec qui sent la sauvagerie. Lors donc qu'il prescrit aux fidèles de son église d'être justes, c'est comme s'il leur disait: Soyez faciles, accommodants et toujours empressés à plaire par dessus tout. Quant aux règles sévères, défiez-vous-en : elles mènent tout droit à la dureté, qui est le pire des vices
Le Dieu qu'il annonce n'est assurément pas le Uieu
272 œnvRES de voltaire
des vengeances, que Voltaire laisse aux Juifs, objet de son horreur ; ce n'est pas non plus le Dieu intérieur, qui rend la conscience très délicate et très scrupuleuse. C'est plutôt un Dieu comme ceux dEpicure, qui n'agit pas beaucoup et ne réclame aucun sacrifice, ni physique ni moral. Rien de plus aisé que de s'arranger avec ce Dieu-là : il suffit de lui accorder un acte de foi de temps en temps, sans se gêner en aucune chose : car ses prescriptions ne sont certes pas minutieuses, ni même très explicites.
Du Dieu de Voltaire. — La religion de Voltaire n'est donc incommode pour personne. Si elle présente l'avantage que son auteur estime le plus, de n'être pas intolérante, c'est qu'on ne peut guère en débattre les articles de foi, qui n'existent pas. Elle ne donne pas lieu de craindre que des théologiens soulèvent des querelles sanglantes pour une voyelle de plus ou de moins dans un mot, ou pour la signification du mot hoc, à propos duquel Montaigne disait : « La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiens (1). » Voltaire a fait justice de tout cela. Les hommes, grâce à lui, s'entendront aisément sur ce sujet, parce qu'ils ne diront rien. Dans bon nombre de ses écrits (et notamment dans les Aventures de Jenni), il amène les partisans des religions diverses à convenir qu'ils sont d'accord, puisqu'ils adorent tous le même Dieu sous différents noms : les plus ardents le reconnaissent avec une facilité des plus édifiantes {'2). Il ne manque à cette paix, qu'il leur fait jurer entre eux, que la confirmation de l'expérience. La paix religieuse serait bien assurée en effet, si tout le monde consentait à professer la croyance en un Dieu
,11 E».fai.i, II. cil. XII; éd. Alpli. Lemcrrc, t. II, p. 272. (2) Voir noUmmcnt Za</iV, fh. XII.
que chacun peut concevoir à sa façon, et qui n'oblige à peu près à rien. C'est l'unanimité parfaite dans l'absence d'opinions. Les théologiens dont se moque Pascal dans les Provinciales, ne se sont jamais aussi bien entendus sur le pouvoir prochain ou sur la grâce suffisante. Conclusion : il est aisé de s'accorder, pourvu qu'on ne pense rien, tout en prononçant simultanément un certain mot ; et dùt-on le prononcer en y attachant des idées diftérentes. Enrésumé, la religion naturelle ne définit rien et n'exige rien : tel est le chef d'œuvre de la philosophie déiste.
Voltaire n'abandonne cependant pas tous les attributs de Dieu : il veut que les philosophes reconnaissent sa toute-puissance. Mais observons bien le dessein de ce déiste zélé. Tantôt c'est pour chercher une querelle à Dieu lui-même, et tantôt aux théologiens. S'il y a du mal dans le monde, et que les philosophes optimistes en veuillent justifier Dieu, en alléguant que les choses ne pouvaient être autrement, Voltaire fait valoir la toute puissance, pour montrer que, si Dieu n'a pas mieux fait, on adroit de le lui reprocher (1). Si, d'autre part, les métaphysiciens et les théologiens prétendent que la matière ne peut penser. Voltaire, à la suite de Locke (le philosophe infaillible, selon lui) (2), demande si l'on prétend limiter la puissance de Dieu, et si le tout-puissant ne peut pas attacher à la matière la faculté de penser (3). Donc la touto-pui.'^.';anco de Dieu sert au
(1; Voira ce sujet le l'aèinc sur te ilrxnslre île lAsbuniie. (2) El ce Locke, en un mot, ilonl la main courapciise
A (le l'esprii humain posé la borne heureuse. ..
la loi Naturelle, ■\' partie
(3i Voyez, entre autres i)assages, dans le Dictionnaire philosophique, l'article AnK, Sert. H et III.
VIE Dl VOLTAIRE. — T. II. 18
moins à contredire tantôt les philosophes et tantôt les théologiens. Il faut avouer qu'elle est bonne à quelque chose.
Dieu est créateur, par conséquent, responsable. Voltaire lui présentera « modestement » ses doutes sur l'excellence de la création ; mais il ne lui passera pas aisément ce qui blesse sa propre sensibilité. Puisque le créateur l'a fait sensible, il devait lui assurer le bonheur : pourquoi ne s'est-il pas acquitté de cette obligation? Il y a pourtant, dans l'œuvre de la création, quelque chose de bon, c'est le plaisir . « Le plaisir est divin. » Il y a de plus quelque chose de consolant : c'est ['espérance. Ces deux choses ôtées, "Voltaire rendrait bien à Dieu toute sa création, dont il est mal satisfait II). C'est surtout aux philosophes optimistes qu'il en veut ; mais Dieu n'est pas bien traité dans ce procès, quoique les accusations^soient intentées respectueusement. En somme, Voltaire, qui avoue quil est naturellement insolent, se comporte envers Dieu comme envers les hommes, selon la disposition de son humeur; et il croit que Dieu lui est assez obligé pour supporter ses fantaisies.
De l'ame. — Il y a des questions auxquelles la philosophie ne saurait se dérober, fût-elle tout à fait personnelle et arbitraire, comme celle de Voltaire. On voudrait bien savoir, par exemple, ce qu'il pense de la nature de l'âme et de sa'destinée (2). Il a beaucoup écrit sur l'âme,
(l) Voyez le roman philosophique de Candide el le poème sur le Dé.taslre de Lisbonne.
{i) A la fin du poème sur le Denattre de Lislioniie,on peul lire une note sur Vespérance de l'immoralilé. Elle laisse la question indécise, et tourne vite en une sortie contre l'intolérance, dont 11 ne s'agissait nullement en cet endroil. On voit hienque Voltaire ne songe quà justifier le doute sur cette matière, comme sur tant d'antres.
Voir en.;ore Lettres de Uemmius à Cicéron, L. III, n. xiii : <c Quoi! je ne
OEUVRKS DE PHILOSOPHIE 2"^5
et n'a émis sur sa nature que des doutes (l). C'est un des sujets sur lesquels il se plaît à professer l'ignorance, et à se railler de ceux qui croient savoir. Ainsi n'atten dons de lui aucune lumière sur ce chapitre, à moins que nous ne regardions comme un vrai profit d'apprendre à douter: et peut-être serait-ce une leçon utile, dans certains cas, à quelques philosophes. On pourrait ici, en guise de résumé, repéter le mot de Montaigne sur la fausse science : « 0 cuider, que tu nous empesches ! î Voltaire est un vrai pyrrhonien en cette matière : il ne croit pas ; il ne sait même pas si ce qu'on appelle l'âme est un être véritable. Ne lui demandez donc pas de dogmatiser ni sur son origine, ni sur son essence, ni sur sa destinée. Toute sa doctrine est contenue dans la devise de Montaigne : « Que sais-je ? »
Sa psychologie, hormis les épigrammes à l'adresse des philosophes qui regardent l'âme comme une substance indépendante du corps, est extraite tout entière de VEssai sur l' Enlendement de Locke, et destinée seulement à réfuter le cartésianisme. Il se moque à outrance des idées innées, et affirme sans restriction que nous ne possédons aucune idée qui ne vienne des sens. Il ne paraît même pas avoir aucune connaissance de la doctrine de Leibniz sur l'entendement ; et s'il fait allusion à celle d'autres philosophes, tels que Malebranche,
« puis rien connaître nue par mes sens, et j'udmettrais dans moi un être en- « tièrement opposé à mes sens! Ibid., n. XIV. « Il n'y a point d'dme. Ce « système, le plus hardi, le plus étonnant de tous, est au fond le plus simple.»
En effet c'est bien là ce i^cnre de simplicité où Voltaire atteint souvent en philosophie. Il simplilic les questions en retranchant les sujets d'où elles naissent.
Remarquez de plus le iiaralogisme : ^ Je ne puis rien connaître que par mes sens : donc... 2. Mais il fallait d'abord démontrer celte proposition, ce que Voltaire se garde bien de faire.
(1) Voir Dicl. phil.. art. Ame.
OU Spinosa, ce n'est que pour tourner en dérision les opinions avancées par tous ces esprits, dont la profondeur ou la finesse convient raal à son génie superficiel et tranchant. Locke lui suffit abondamment; la doctrine sensualiste, énoncée en deux mots, lui paraît à l'abri de toute discussion. Ce n'est pas qu'il embrasse toutes les opinions des matérialistes : au contraire, il les traite sévèrement; mais on ne devine pas aisément par quels principes.
Il ne se montre ni moins décisif ni moins superficiel sur la question du libre arbitre. Il énonce une définition de la liberté qui parait très lumineuse dans les termes, mais qui ne sert à rien dans la question. La liberté consiste tout simplement, selon lui, à nlêtre pas empêché de faire ce qu'on veut ; et là-dessus, il conclut très logiquement que nous ne sommes pas libres, puisque nous ne pouvons pas toujours faire ce que nous voulons. Quel est l'écolier de philosophie qui se contenterait de cette théorie du libre arbitre? Mais il est certain que, pour les gens qui ne réfléchissent point, cela tranche la question. Cela suffit à Voltaire, qui méprise toutes les subtilités, et qui les supprime par des solutions d'une simplicité étonnamment naïve. 11 se contente de l'approbatioa facile des gens du monde, lesquels sont bien capables de comprendre que deux et jdeux font (juatre. Sa religion, comme dit Sganarelle,est l'arithmétique ; et sa morale aussi.
Quehju'un de ses disciples en philosophie a-t-il jamais été assez indiscret pour lui demander si, la liberté étant retranchée, les hommes peuvent avoir quelque responsabilité ? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais après tout, sa morale se concihe sans peine avec l'ab-
sence de responsabilité, quoiqu'il ne juge pas utile de professer cette doctrine négative : on va voir pourquoi.
Art. 2 . — La Morale de Voltaire
La morale de Voltaire est celle de son siècle, soit qu'il Tait reçue toute faite dans l'éducation qu'il recueillit avidement de la bouche de Ninon de Lenclos et des hôtes du Temple, soit qu'il l'ait achevée et propagée dans ses écrits en prose et en vers. C'est la morale de la Régence, du duc de Richelieu et de la cour de Louis XV, et enfin d'une société dont les mœurs parurent très douces, mais conduisirent la France à deux doigts de sa ruine, et entraînèrent enfin celle de l'antique monarchie et de tout l'ordre social qui s'y rattachait.
On peut la résumer en un mot : c'est la morale d'Epicure, non pas celle que pratiquait en ^réalité le premier auteur de la doctrine, qui définissait en effet le souverain bien parle plaisir, mais pjaçait le plaisir dans l'exercice de la vertu, et menait lui-même la vie d'un ascète. Ce n'est pas là ce que la plupart des hommes "appellent épicurisme. De la doctrine du philosophe de Gargettos, ils n'ont retenu que la définition du souverain bien : c'est le plaisir ; et par là ils entendent la satisfaction de tous les désirs qui remplissent le cœurde l'homme, l'appétit de toutes les jouissances, tempéré seulement par l'art d'éviter la souffrance dans l'usage des plaisirs, c'est-à-dire par une savante économie, qui prévient les dégoùl s et les infirmités attachés à l'intempérance. L'épicurien parfait, selon l'acception ordinaire du mot, est donc l'homme voluptueux qui possède
la science du plaisir, et qui ne corrompt jamais ses jouissances par des excès nuisibles à son bien-être. A défaut d'autre maître dans cette science, Voltaire suffirait : il l'a professée amplement.
Gens de bien voluptueux.
Je ne veux que vous apprendre L'art peu connu d'être heureux.
Cet art, qui doit lout comprendre, Est de modérer ses vœux .
Les plaisirs, dans l'âge tendre, S'empressent à vous flatter :
Sachez que, pour les goûter, Il taut savoir les quitler, Les quitter pour les reprendre, (t)
Voltaire est donc un sage de l'épicurisme, au moins dans la théorie : car pour la pratique, il y aurait beaucoup à dire; et sa mauvaise santé fut souvent, de son aveu, le châtiment de sa gourmandise et de l'intempérance de son humeur en toutes choses.
Mais il a professé sans déguisement la morale d' Epicure, avec cette différence que, si Épicure place le plaisir dans la vertu, Voltajre place la vertu dans le plaisir : sa doctrine, sur ce point, fut fixée de bonne "Heure. En 1716, il écrit, dans une Epître à M"" de G*" (2) :
Le plaisir est l'objet, le devoir et le but De tous les êtres raisonnables.
Voilà, on l'entend bien, une morale qui ne comporte
(1) Sur l'usage de la ?■»> Satires.)— Voir aussi le Mondain et la Défense du Mondain (Ed Harlietlc, t. VII, p. 211). — Voir mliri l'explication de la docirinc, dans le Cini/uieme Diseoum sur l'Homme: De lu .\atiiie du plaisir.
(-2) Ed. HaclicUe, t. IX, p. li<0.
pas d'équivoque; et ce n'est pas un badinage : Voltaire répète le même préceptë'ërr''vmgt -endroits différents.
Mais souviens-toi que la solide affaire, La seule ici qu'on doive approfondir, C'est d'être heureux et d'avoir du plaisir.
(La Prude, acte V, Se. ii.)
Notez bien qu'il ne s'agit pas d'un plaisir en quelque sorte métaphysique, de l'attrait exercé sur notre âme parle bien, quel qu'il soit. Le plaisir dont Voltaire parle, c'est tout simplement ce qu'on appelle vulgairement le l^qisir, la volupté.
La femme que Voltaire estime, celle qu'il appelle vertueuse ou philosophe ( c'est tout un pour lui,) est la femme qui vit pour son plaisir, sans parler de celui des autres. C'est Ninon de Lenclos, c'est Madame d'Épinai, c'est M"''= du Châtelet, quoique celle-ci soit mathématicienne : mais aussi en fait-il un très grand homme, parce qu'elle a su associer le plaisir à l'étude ; c'est en un mot ce que le langage ordinaire, qui manque de nuances, appelle brutalement la femme sans mœurs.
On est donc quelquefois bien étonné, quand on juge par les notions communes, et qu'on n'a pas été façonné par la lecture de Voltaire ; on est étaaQfî»..peul-être mème-seandalisé de l'usage qu'il fait du mot de vertu.W faut s'apprivoiser avec une doctrine qui fut celle des honnêtes gens de son temps, mais qui heureusement n'est pas celle des honnêtes gens de tous les temps.
Eln général, les philosophes qui ont traité de la morale, ainsi que les maîtres de la religion, nous ont enseigné que tout homme doit exercer une répression sur ses passions; et que la vertu consiste à faire souvent ce qui. p;ir soi-même, ne nous plaît pas. Ils ne nous ont
pas dit pour cela qu'il faille renoncer au bonheur, sacrifice tellement contraire à la nature, qu'il y aurait folie à l'exiger d'une créature semblable à nous. Tous les hommes, disent les moralistes les plus sévères, désirent d'être heureux (1); mais la question est de savoir ce qui fait le bonheur vrai et durable.
Voltaire confond le bonheur avec le plaisir. Or le plaisir parait une mauvaise base pour la félicité solide : on croit généralement que celle-ci exige des sacrifices, des efforts, quelque chose de pénible, en quoi consiste précisément la vertu, à savoir la force de l'âme. En ce point encore, Voltaire a trouvé une solution simple à toutes les difficultés. Il supprime l'effort, et rend la vie extrêmement facile, en confondant ensemble le plaisir et le bonheur. Etre heureux, c'est donner libre cours à ses désirs. Qu'y a-t-il de plus aisé à enseigner ? C'est une morale très claire : elle n'a qu'un défaut, c'est de n'être pas une morale, je veux dire, une règle de la vie.
Essayons pourtant de plaider, non pas en faveur de la morale du plaisir, mais pour expliquer l'illusion d'un homme qui ne fut évidemment pas un esprit obtus ou absurde. Néanmoins cet esprit, tout merveilleux qu'il est, présente de grandes lacunes dans les parties les plus hautes de l'intelligence. C'est ainsi que les idées métaphysiques sont à peu près inintelligibles pour lui. Il n'a jamais compris non plus ce que c'est que la perfection morale, les sens ne la lui ayant point révélée. Pour ce philosophe, croire à l'existence d'un bien absolu, qui nous attire de préférence à toute chose sensible,
;1) 4 Tous les hommes, (écrit \eja»>'Ciiisle Pascal,) recherchent d'être lieureux ; cria ist sans exrp|iiion. Quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous a ce but. «
[t'ensefs, éd. Ern. Havel, t. 1, |i. IIG, art. VIII, 2
c'est se perdre dans des rêveries platoniciennes et prendre des visions pour des réalités ; supposer que quelque chose puisse être préférable à ce qui plaît, c'est parler contre la signification des termes. Vouloir faire autre chose que ce qui plait, c'est tomber dans l'absurdité, puisque nous ne pouvons vouloir contre notre volonté. Donc le plaisir est la loi suprême de notre entendement et de nos actions.
Poursuivons les conséquences de ces principes.
Si nous essayons de contredire la loi du plaisir pour nous-mêmes, nous sommes insensés, et nous nous rendons malheureux ; si nous prétendons obliger les autres à la violer pour leur part, nous les rendons malheureux, et nous sommes absurdes et méchants. Donc quiconque veut empêcher un autre de se livrer à l'attrait de son plaisir, est injuste et haïssable ; quiconque tente un pareil effort sur lui-même, est son propre ennemi. Tel est, selon Voltaire, le fond de toutes les tyrannies et de toutes les sottises. L'homme ennemi du plaisir est donc dur, injuste, sombre, barbare; c'est un hypocrite inhumain. Au contraire, l'homme qui rend à la loi du plaisir l'hommage qui lui est dû, est content, doux et bienveil. lant : exempt de chagrin en lui-même, il n'en veut causer à personne. Son humeur est riante et son commerce agréable. Il jouit de tout, et n'aspire qu'à multiplier les jouissances de la société où il vit.
Desseins de Voltaiue. — Voltaire a prétendu, sans aucun doute, accomplir dans le monde une grande révolution morale. Il s'est imaginé qu'avant lui les hommes, liés et opprimés par les obligations d'une morale inhumaine, avaient vécu d'une vie sombre, triste et atroce ; et que, pour procurer au genre humain le bonheur dont
il est avide, il fallait faire le contraire de ce qu'on avait fait jusque-là -.l'invitera satisfaire ses passions, afin de goûter la plénitude du plaisir. C'est donc par un beau zèle d'humanité qu'il s'applique à renverser la morale générale, et à identifier la vertu avec la liberté absolue des mœurs. 11 ne doute pas que, n'étant plus en rien contrariés, les hommes seront tous bons, justes, et vivront entre eux comme frères. Malheureusement il a encore oublié dans sa morale quelque chose d'essentiel : c'est que la recherche exclusive du plaisir rend les hommes profondément égoïstes ; que ces bons frères en viendront aux mains pour un objet de plaisir dis[)Uté entre eux ; que les plaisirs ne pouvant être égaux entre tous les hommes, il y aura nécessairement des misérables et des envieux ; qu'enfin jamais on n'a vu une vie toute de plaisirs qui n'amenât des dégoûts amers et Ténervement des facultés utiles de 1 homme. A cela près, il a trouvé le moyen d'assurer le bonheur du genre humain en réformant la morale. Suivant le caractère de son génie, il l'a simplifiée, comme la religion, en la réduisant à si peu de chose, que ce n'est rien : car il ne s'agit que de vivre selon son goût.
De lhlmanité. — S'il a supprimé toute obligation et anéanti la notion du devoir, on ne peut dire que son enseignement ait été absolument stérile. Un sentiment louable demeure au fond de cette mauvaise doctrine ; c'est la passion d'adoucir les mœurs des hommes, c'est ce qu'il appelle l'humanité. Oublions qu'il confond trop souvent la vertu avec le plaisir, et remarquons que, dans ses écrits, le mot de vertu se présente souvent sans être défini. Il a donc dans l'esprit une idée de la vertu,
idée confuse, et qui ne ressemble nullement à ce que l'on entend ordinairement par ce même mot (1). Or, si l'on s'applique à deviner ce qu'il veut dire quand il prononce ces deux syllabes, on a lieu de croire que ce qu'il appelle la vertu, sans désignation d'espèce, ne peut être que l'humanité.
L'humanité, telle qu'il la conçoit, ressemble en quelque chose à la charité : c'est l'amour des hommes, mais sans aucun sentiment religieux. Il a fait la part de Dieu en le chargeant de la haute police de la vie humaine : cela fait, Dieu ne lui sert plus à rien. Ce n'est donc pas Dieu qu'il croit devoir aimer dans l'homme, c'est uniquementson semblable. Sa morale étant fondée exclusivement sur les notions naturelles, il a reconnu que les sages de tous les temps ont posé cette maxime comme fondement à tous les devoirs : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît à toi-même » ; et il a jugé que cette maxime était l'abrégé de toute la justice, et n'avait besoin d'aucune autorité ni consécration surnaturelle. La raison, à son avis, la recommande, et l'expérience fait sentir qu'elle suffit à tout. Il n'y a donc lieu de chercher eu dehors de l'homme ni lumière, ni sanction pour la morale. Que chacun s'interroge soi-même : il y trouvera ce qu'il doit faire et ce (ju'il
(1) Voir son Sepliéme Discours sur VHomme. intitulé : Sur la vraie lerlu.ll ne la définit guère qu'indirectement, par li satire qu'il fait de tous les esprits rigides. Du reste il la juge difficile à délinir
t'est un beau mot sans doute, et qu'on se plaît d'entendre. Facile à prononcer, difficile à comprendre
Puis il se donne lui-même en exemple, et concint que la vraie vertu est la bicnfaisunce. Cela n'est pas trop mal ; mais est-ce tout ? Nous nous en rapportons aux personnes compétentes . l'n mot seulement : Kst-il bon de faire de la vertu quelque chose de si dlflicile à comprendre "? La vertu ne sera-t-elle accessible qu'aux esprits semblables a celui de Voltaire '^ En d'autres tenues, la vertu ne sera-t-elle autre chose que a ressemblance avec Voltaire ?
doit attendre d"autcui. Toat homme en effet veut qu'on soit bon pour lui : qu'il le soit donc pour les autres ; c'est-à-dire qu'il soit obligeant et indulgent, comme il désire qu'on le soit pour lui.
Voltaire sait bien qu'il a toujours tout désiré, plaisirs, honneurs, richesse, liberté sans limites, et qu'il n'a senti d'injustice que dans les obstacles qui se sont opposés à l'accomplissement de ses désirs. Il sait qu'il a souffert dans l'exercice de sa liberté, dans sa santé, dans son goût pour les plaisirs, dans son ambition de gloire, de puissance,de distinctions L'humanité parfaite, chez les autres, aurait donc consisté à substituer pour lui la faveur à l'obstacle, la joie à la souffrance. Il n'en demande pas plus pour lui-même, et il en fera volontiers autant pour les autres, pourvu qu'il ne lui en coûte guère.
Il n'ya, croit-il, rien de plus à imaginer et à faire pour le bonheur de chacun et de tous ; et toute cette disci- , pline morale dérive de l'amour des hommes, en partant de l'amour de soi. Que peut-on, selon lui, savoir du bien et du mal autrement qu'en consultant sa propre sensibilité ? C'est la philosophie sensualiste appliquée à la morale : tout vient des sens.
Poursuivons l'exposition de ses idées.
Qu'on prétende, au contraire, fonder le devoir sur des idées théologiques ou métaphysiques, premièrement on se perd, d'un côté, dans la superstition, de l'autre, dans le vide ; secondement, on s'entête de ses prétendus principes, on veut les imposer aux autres hommes. Le dogmatisme rend les esprits étroits, farouches, durs et impitoyables ; et c'est ainsi que l'inhumanité s'est acclimatée dans le monde, par l'infatuation des hommes
(jui n'ont pas voulu s'en tenir aux révélations de leurs sens.
Ces raisonnements sont-ils bien ceux de Voltaire ? C'est ce dont nous croyons être assurés par l'étude de l'ensemble de ses écrits. Qu'ils soient inattaquables, c'est ce que nous ne pensons nullement. Mais ce n'est pas à nous qu'il appartient d'enseigner la philosophie et de prouver qu'en abaissant le point de départ de toutes les spéculations humaines, la doctrine de Voltaire ne donne pas plus de certitude que la philosophie spiritualiste, et dégrade tout ce qu'il y a de plus noble dans l'âme de l'homme. Mais ce philosophe ayant rencontré une clarté apparente, qui lui suffit, se croit en droit de railler quiconque vise plus haut ou creuse plus profondément que lui. Il n'a que du mépris pour tout ce qui dépasse la portée des intelligences médiocres. En aflfectant de s'en tenir au bon sens, par une modestie qui ne semble pas très sincère, mais qui est très spécieuse, il décourage les gens de bonne foi, trop prompts à s'imaginer qu'on ne peut aller plus loin que cet esprit si vaste, si sagace et si lumineux. Sa confiance en luimême s'impose, ses décisions tranchantes font illusion, et ses sarcasmes paralysent la plupart des lecteurs. Tout homme qui se flatte d'avoir pour lui le bon sens de Voltaire, et surtout (jui lui a emprunté quelquesunes de ses railleries, se persuade aisément qu'il est allé jusqu'à la limite marquée à l'esprit humain. C'est le mérite que Voltaire attribue à Locke, son oracle ; la limite, pourlui, estla première difficulté qu'il rencontre: dès qu'il faut faire un effort, il dit qu'on ne peut aller au delà. Heureusement des philosophes, qui ne sont pas méprisables, ont fait voir que Voltaire s'est toujours
arrêté au commencement des dificultés et n'en a résolu aucune, quoiqu'il en ait tranché beaucoup. Il a surtout appris aux lecteurs à se moquer de tout ce qui est laborieux, et à juger dédaigneusement de tout ce qui passe leur portée. Si l'on appelle cela faire triompher le bon sens, qu'on pose en principe qu'il est absurde de chercher la solution des problèmes qui ont lassé l'attention si courte et si dispersée de Voltaire.
Art. 3. — La physique de S'oltaire, sciences