‹ La vie et les œuvres de VoltaireChapitre 14 sur 23 · DIVERSES · texte numérisé non relu

DIVERSES

Il en sera des sciences de la nature comme des sciences morales : car Voltaire ne s'est pas cru moins bon physicien que moraliste. Il a étudié, avec tout le sérieux dont il était capable, des questions qui divisaient les savants, sur la nature du feu, sur la structure du globe terrestre, sur les éléments, sur la propagation de la vie. Nous voulons dire qu'il a fait assez d'observations et d'expériences" pour se croire en droit de railler Maupertuis, Buffon, Needham, et nombre d'autres savants qu'il ne nomme pas. Mais se croit-on pour cela obligé de déférer à toutes ses opinions? De son temps, l'Académie des sciences ne s'y est pas rendue, et depuis, nous ne voyons pas que son autorité soit souvent citée dans les sciences

lia nié avec osbtination l'existence de l'air (1), que Lavoisier a décomposé depuis; il a bouffonne sur la

(Il l>i(l. philox., art. Am. — La grande raison pour laquelle il nie l'existcnrc (le l'air, c'esi qu'il n'agii pas sur nos sens funnne la terre, l'oau ou le ffii. Au reste, il s'en prend surti-ul au\ anciens philosophes et .i leur dortrine à<:s quatre cléments. Mais il conteste resolnnicni qu"ll existe une substance qu'on pui.>isc appeler \'air; et il y revient opiniatrcunMit.

théorie de la Terre, développée par Buffon, et confirmée depuis, en différents points, par les maîtres de la géologie; il s'est moqué à outrance des observations de Needdam sur les organismes microscopiques, qui sont aujourd'hui l'une des matières sur lesquelles la science s'exerce avec le plus d'éclat et de profit. Mais quelles contributions a-t-il apportées aux connaissances humaines ? Les prétentions de Voltaire dans les sciences ne nous occuperaient pas, et notre incompétence nous imposerait un silence absolu, s'il ne nous paraissait utile de signaler un des travers de ce génie, qui fut peutêtre apte à tout, mais qui n'eut jamais assez de gravité et de conscience pour préférer le solide à certain éclat qui éblouit le vulgaire. Il lui a suffi d'émerveiller les gens du monde en faisant du bruit, à tout hasard, dans les débats des vrais savants, et de se donner l'air d'être au-dessus d'eux par l'universalité de son esprit.

La physique de Newton, — Il eut du moins le mérite d'annoncer à la France la philosophie de Newton, et de contribuer ainsi en quelque mesure à la réforme des doctrines sur la physique générale. Heureux s'il se fût contenté du rôle déjà fort beau d'initiateur ou de prophète des grandes révolutions de la science ; et qu'il n'eût pas conçu l'ambition de rivaliser avec des génies d'un autre ordre que le sien ! S'il eût été plus sage, il n'aurait pas attaqué Maupertuis, qu'il interrogea d'abord comme un écolier consulte un maître, et qu'il finit par ridiculiser cruellement aux yeux du monde entier.llest bien permis de croire que, dans la guerre sans merci qu'il déclara au président de l'Académie de Berlin, il entrait un peu de rancune contre des litres scientifiques trop supérieurs aux siens. Buffon ne s'est pas beaucoup

trompé, quand il a dit que Voltaire brûlait « d'ensevelir la gloire de tousses contemporains. > N'était-ce pas nécessaire pour paraître l'homme, non-seulement incomparable, mais unique du siècle? Et Voltaire n'a-t-il pas sacrifié beaucoup au désir d'être glorifié de son vivant comme un génie universel ?

Art. 4. — Législation, administration.

Peut-être est-ce la même ambition qui fit de lui un économiste, un crirainaliste, un réformateur en toutes choses. Tout est compris, nous ne le nions pas. dans la philosophie. Mais si le même philosophe veut être tout, il risque bien de n'être plus rien qu'un homme de lettres, un avocat, un journaliste, dont l'autorité décroît à mesure qu'il paraît plus empressé à parler de tout. Ce qui sauve la renommée de Voltaire, est le charme de son style. On le lit avec enchantement, mais en quelles matières compte-t-il comme un auteur à consulter (1)?

Voltaire est-il un moraliste ? — L'inspiration philanthropique de tant d'écrits diA^ers mérite seule qu'on s'y étende, parce que le genre humain, vraisemblablement, ne sera jamais las de souhaiter la paix en faisant toujours la guerre, et d'aspirer au bonheur, sans savoir où il se peut trouver. Avant Voltaire, le janséniste Nicole cherchait les moyens d'entretenir la paix entre les hommes; mais il les cherchait dans l'amélioration du cœur de l'homme. Voltaire les chercha dans les choses du dehors, où il est probable qu'ils ne se trouveront jamais; il est de la lignée des philosophes qui remuc-

(1) On peut remarquer qu'il n'est nirmo pas cité cou. nie un des inven'curs de la soi-disant licligton de l'Humanile, quoiqu'il ait tr;cù les ilieniins qui y conduisent.

ront toujours tout sans rencontrer ce qu'ils cherchent, parce qu'ils ne possèdent pas de secret pour nous réformer, et qu'ils n'y aspirent même pas.

Il est à remarquer qu'un écrivain qui a mis en action et fait parler tant de personnages de toute sorte, n'est point un observateur du cœur humain, un moraliste de la famille des La Rochefoucauld, des La Bruyère, des Nicole, des Molière, des Racine, des Boileau, des La Fontaine, qui ont possédé à fond la connaissance de l'homme, analysé et peint avec une vérité admirable ses passions, ses travers, les singularités intéressantes des caractères originaux, et fait en un mot le tableau de la vie humaine, telle que nous sentons qu'elle est, qu'elle a été, et qu'elle sera tant qu'il y aura des hommes semblables à nous. Voltaire est trop occupé de ses querelles, de ses desseins philosophiques, enfin de ses innombrables ouvrages, pour sarrêter à observer les hommes avec une curiosité désintéressée. A peine a-t-il le temps de voir : la rapidité étonnante de son esprit lui permet de former des idées sur un simple coup-d'œil, et il n'y revient plus; il ne rentre guère en lui-même pour deviner les autres hommes; il juge d'eux d'après l'impression première qu'ils ont faite sur son naturel sensible et irritable ; il les prend en aversion ou en amitié, selon qu'ils ont caressé ou froissé ses passions. 11 réduit tout à des notions simples, et généralise tout d'abord; en somme, il se fait des thcoi'ies commodes, qui lui tiennent lieu de la vérité particulière sur les personnages complexes, tels que sont la plupart des hommes. Il serait donc plus apte à décrire le moral de l'homme à la manière d'Aristote, qu'à la façon de La Bruyère. Voilà sans doute pourquoi il n'a pas réussi à créer un

VIE DB VOLTAIRB. — I. H. '9

seul caractère au théâtre, hormis peut-être celui de Séide, si c'est un caractère.

Encore est-il sujet à des préventions qui égarent cette rare sagacité, dont il fait preuve quand, par aventure, son esprit se trouve en état d'impartialité.

S'il a eu à se plaindre de quelques écrivains de journaux littéraires, il les confondra tous sous la qualification de libellistes, et ne trouvera jamais assez de termes méprisants pour les pauvres diables qui vivent de leur plume.

Si de bonne heure il a été témoin, comme il le fut en effet, des extravagances des misérables sectaires du cimetière de Saint-Médard, il rapportera au jansénisme la dureté, l'humeur sombre et fanatique, dont il accusera quiconque désapprouve sa morale voluptueuse et relâchée.

Ayant rencontré chez les jésuites, ses anciens maîtres et amis, des critiques de ses ouvrages et de ses principes, il ne rougira pas d'imputer aux jésuites en général des mœurs infâmes, et de se donner à lui-même un démenti éclatant en les accusant mainte et mainte fois d'abuser de la jeunesse confiée à leurs soins, quoiqu'il ait témoigné expressément du contraire.

Ayant été frappé, une fois pour toutes, des troubles que le dogmatisme et l'esprit de domination peuvent causer dans la société et dans tout le genre humain, il croira tenir la clé de toutes les horreurs dont il voit l'histoire remplie ; il se persuadera que l'orthodoxie est l'unique fléau de la vie humaine, ne connaîtra plus, chez les personnes vouées à la religion, ni vertus, ni lumières, ni bon sens : les théologiens seront, par profession, des ignorants imbéciles; laSorbonne sera l'asile

OEUVRES DE PHILOï^OPHIE "291

de la fausse science, de l'intolérance inepte, de la cupidité, et même de l'ivrognerie.

Bien plus, tous les prêtres de toutes les religions seront des fourbes, qui trompent par principe le genre humain, et l'abêtissent pour le gouverner despotiquement. Aussi voyez, dans son théâtre, le personnage du g7-and-prêlre,qu\ reparaît si souvent. Peu importe qu'il soit païen, juif, égyptien, mahométan, ou de tout autre culte; son rôle est tout fait: c'est toujours le même homme, ou plutôt ce n'est pas un homme : c'est un mannequin banal, qui ne prêche que l'imposture, la haine, la persécution, les meurtres, les bûchers, et toujours pour le profit exclusif des prêtres de sa religion; c'est, en un mot, l'ennemi universel du genre humain, l'incarnation de toutes les passions hideuses et atroces .

11 est clair que de tels personnages naissent, dans l'esprit d'un auteur, non de l'observation, mais d'idées préconçues ; et qu'il n'y a pas un moraliste digne de ce titre qui ait jamais peint les caractères par de tels procédés.

'Voltaire n"est au fond qu'ln satirique. — Pour excuser Voltaire d'avoir travaillé suivant cette méthode, on ne peut dire qu'une chose, c'est qu'il a obéi au goût de son siècle, lui qui d'ailleurs a donné plus d'exemples qu'il n'en a suivi ; que le xviiime siècle, dans la personne de ses philosophes, abandonna les études morales, épuisées par les grands hommes du siècle précédent, se fit une tâche de renouveler toutes les idées, de ramener toutes choses aux principes de la raison; et, à l'exception de "Vauvenargues, ne se soucia guère de connaître les hommes tels qu'ils sont. Ces

philosophes entrepreDaieat une œuvre en apparence plus haute, et assurément moins aisée, de les refaire selon des idées préconçues.

Nous ne doutons pas qu'une pareille visée n'ait souvent occupé l'esprit de Voltaire ; mais c'est qu'en ces moments-là il se rendait peu compte des inspirations naturelles de son génie, et ne songeait pas qu'étant né satirique par dessus tout, il n'avait pas besoin de connaître l'homme tout entier: il lui suffisait d'en sentir vivement les imperfections. Après avoir ridiculisé justement ou injustement tout ce qui le choquait, il avait rempli sa vocation, et n'était pas appelé à opérer la révolution contraire,celle de l'enthousiasme, après celle du mépris. Son œuvre a mis sur les lèvres des hommes qui s'abandonnent à son influence une habitude de ricanement, qui ne s'accorde guère avec la foi dans le bien. La raison qu'il a cultivée est surtout une raison agressive : elle peut détruire beaucoup de mal, et déblayer le terrain pour des édifices nouveaux; mais elle n'est guère propre à rien fonder.

Voltaire s'est rendu à lui-même, dans son Teslamenl {Éffilre à Boileau, 1709), ce magnifique témoignage:

A chanter la vertu j'ai consacré ma voix ; mais on demeure embarrassé pour dire ce (ju'il appelle la vertu, à moins qu'on ne juge, d'après le passage qui environne ce vers, que la vertu n'est autre chose que la haine pour tout ce que Voltaire a détesté : fanatisme, dogmatisme, esprit de persécution, dureté volontaire, etc.

11 dit encore ailleurs (Ij:

J'ai Tait plus en mon temps que Luther et Calvin.

Mais que veut-il dire cette fois? Luther et Calvin ont

(1; Epllreà l auteur du livre det Trots Irnpotlrvri fl76"}).

fondé des églises dissidentes, et par conséquent ébranlé la puissance de l'Église romaine. Voltaire veut-il faire entendre qu'il a poussé plus loin la révolte, ébranlé non-seuleraent l'Église catholique, mais encore toute croyance chrétienne, toute foi religieuse, et même toute morale fondée sur la religion ? Ce ne serait pas, de sa part, une vaine jactance. Une pareille œuvre, si jamais un seul homme a pu l'accomplir, est bien l'œuvre de Voltaire. Mais est-ce là un titre à la reconnaissance du genre humain ? L'indiftérence en matière de religion est-elle un bienfait pour les hommes (I)? La morale qu'il a fondée sur cette indifférence est-elle une morale? Voltaire peut-il passer pour un écrivain qui a contribué, parce moyen, à rendre les hommes meilleurs? Et puisqu'il a tant d'admiration pour Confucius, peut-on le mettre de pair au moins avec le moraliste chinois? Non, pas même cela: Confucius enseigne aux hommes des devoirs. Voltaire ne leur prescrit que le plaisir:

Mais souviens-toi que la solide affaire, La seule, ici, qu'on doive approfondir.

C'est d'être heureux et d'avoir du plaisir.

Voltaire et Rabelais. — S'il a un égal, c'est le fondateur de l'abbaye de Thélème. qui ne passe pas pour avoir accru la vertu parmi les hommes, mais qui fut un excellent satirique, en dépit des mépris que Voltaire affecte à son égard, à cause de la bassesse de son style. Le style de Voltaire est plus mo6/«, d'accord ; mais, le langage mis à part. Voltaire n'est que le Rabelais d'une époque plus raffinée et plus gâtée que le seizième siècle.

(1) Pour répondre i celte question, il est bon de méditer les premiers cha pitres de rfMai nur l'Itiiii/ffTi'uie, deLanienaais.

Tous deux ont beaucoup de traits communs, même sans parler de l'humeur bouffonne et du génie de l'invention plaisante. Ce qu'on doit reconnaître également en tous deux, c'est la haine de la contrainte, de la tyrannie, de la persécution, et aussi de la fausse science, de l'autorité usurpée; enfin du gouvernement sacerdotal, delà cruauté des magistrats légers et ignorants, des abus de toute sorte.

Ce sont deux satiriques de même ordre, peut-être de même dessein; mais je ne saurais dire si, à tout prendre, Rabelais, sans se donner pour le prophète de la Raison, n'a pas été plus sage que Voltaire. Peut-être La Fontaine, qui lui accordait volontiers plusd'esprit qu'à saint Augustin, lui en aurait-il aussi reconnu plus qu'au philosophe du XVIII*' siècle. Et sans aucun doute la guerre entreprise par Rabelais contre les abus de son siècle ne fut ni moins légitime, ni moins méritoire que la guerre que Voltaire a soutenue pendant plus de soixante ans contre les puissances du xviiie siècle. La barbarie qui survivait au moyen-âge était sans contredit plus haïssable que les principes monarchiques et religieux transmis par le xviie siècle au suivant. Quoique Voltaire se soit tant de fois plaint des persécutions q\i'i\ a subies: quelques jours d'emprisonnement à la Bastille, des exils momentanés aux environs de Paris, en Touraine, et même en Angleterre; la privation prolongéede quelques honneurs qu'il attendait, n'étaient pas des maux comparables au supplice du bùcher,auquel la hardiesselde la plume de Rabelais pouvait le mener. Tous deux ont bravé des ressentiments redoutables, et tous deux ont eu l'art de s'y soustraire. Mais Voltaire a terminé sa carrière dans l'éclat de son existence sei-

gneuriale et presque princière ; Rabelais, dans l'obscurité d'une cure de village. Lequel des deux pouvait avoir le plus à se plaindre de l'injustice et de l'ingratitude des hommes?

Les bienfaits de Voltaire. — En recherchant les titres de Voltaire à la reconnaissance de ses semblables, nous n'en trouvons qu'un seul qui soit absolument incontestable :

J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage ; (1)

dit-il avec autant de vérité que de modestie. Mais on doit ajouter qu'il a fait plus de bien qu'il n'appartient ordinairement à un particulier d'en accomplir. Nous ne parlons pas de ses bienfaits privés, mais de ceux (]ui intéressent le genre humain tout entier. Nul homme ne peut être insensible aux prodiges qu'il a réalisés au profit des familles indignement opprimées des Calas et des Sirven; aux leçons de justice et d'humanité qu'il a données aux pouvoirs judiciaires de son temps ; à ses prédications de tolérance. Nul ne peut voir sans admiration la nouvelle figure qu'il a imposée au triste pays de Gex, l'aisance dont il a gratifié les cultivateurs et les ouvriers de son domaine de Ferney ; son zèle infatigable pour les progrès de l'agriculture et des industries rémunératrices; la tranquillité dont il a fait jouir des peuples foulés par une administration publique privée d'entrailles et de jugement ; les innombrables enseignements qu'il a communiqués à tous ses contemporains sur la méthode à suivre pour acquérir la prospérité et le bonheur.

(1) Epiire a llinace, (177-2).

296 OEUTEES DE VOLTAIRE

Le roman seul de l'Homme aux quarante écus suffirait pour sauver son nom de Toubli, s'il en était jamais menacé. Le Traité sur la Tolérance, bien qu'il laisse â désirer pour les principes philosophiques, et qu'il ressemble plus à un acte de guerre qu'à un enseignement d'humanité, n'en demeure pas moins comme un monument du progrès de la civilisation. Les principes mis à part, il reste en réalité une œuvre utile, et un service rendu à l'humanité. Si Voltaire ne s'applique guère à montrer aux hommes les fondements de leurs devoirs réciproques, faute de goût pour la considération du devoir ; il les incline du moins à se ménager les uns les autre, par intérêt, sinon par vertu; et il rend les persécuteurs si odieux et si ridicules, qu'il n'y a plus de plaisir à l'être, au cas qu'on en eût la tentation. En inspiraiit la haine de l'intolérance, il a peut-être csontribué à rendre les hommes moins durs les uns à l'égard des autrfê: ill'a fait du moins en répandant l'indjflérence, quoique l'absence de convictions soit une faible garantie de l'excellence du cœur. Les indifférents ne sont pas ordinairement fanatiques ; mais plût au ciel que les enriemis de Taffirmation ne fussent jamais intolérants dans la négation ; et qu'ils permissent aux autres de croire ce qu'ils ne croient pas eux-mêmes.

Quand on Ht Voltaire avec suite, on a beau être émerveillé de ses ressources d'asprit dans la raillerie, on ne peut guère échapper à une certaine irritation causée par son ironie presque constante; on se sent importuné par sa moquerie, et Ton a peine à se persuader que tous ces mépris, dont il a contracté le pli, soient une conséquence nécessaire de son amour pour le bien des hommes.

OEtIVRKS DR PHILOSOPHIE 297

Il s'amuse quelquefois, comme par bravade, à se dire plus chroUen que ses ennemis. C'est une manière de faire entendre qu'ils ne le sont pas, parce qu'ils manquent de charité: pour lui, on pourrait, sur sa parole, croire qu'il en est rempli, si ses écrits ne subsistaient pas. Il lui plaît d'ailleurs de réduire tout le christianisme à l'indulgence : car de dogmes, il ne lui en faut pas parler, si l'on ne veut le faire grincer des dents ; et quant aux devoirs envers Dieu, nous avons déjà observé qu'il ne sait pas ce que c'est. Le genre humain forme tout son horizon : il n'y a pas même un pas à faire pour aller de son déisme à l'opinion des philosophes plus récents qui ont résolument aboli la notion et le nom de Dieu, convaincus que l'homme se suffit à lui-même, et n'a pas besoin de surcharger son vocabulaire d'un mot qui ne répond à rien de réel. Son déisme n'est guère qu'une introduction à l'athéisme.

La tolérance de Voltaire. — La tolérance préconisée par Voltaire ne va pas jusqu'à supporter la profession de la foi chrétienne, surtout dans son intégrité. Il n'admet que des chrétiens tels que lui, qui supportent toutes les religions, à l'exception decelle où ils sont nés. Jean-Jacques Rousseau, à la tin du Conlral social, exprime en termes formels cet ostracisme, où il s'accorde avec Voltaire: on devra, dans sa république, tolérer toutes les religions, en proscrivant seulement celle qui se pi(]ue d'être la seule vraie, (comme si l'on pouvait croire une religion sans rejeter les autres), et (jui, par ceUi même, est nécessairement intolérante (1). De sorte

(I) « MaintcnjiU qu'il n'v a plus, et ([tril ne ppiit plus y avoir ilc religion na- « lioiiaU' exclusive, on dnil lolérer loiilcs celles ipii lol^rcnl les autres. . . Vais € (piiconquc (isc diro : liom de l'iù/tise point tic salul, doit être chassé île < l'Etat, etc. . . »

(J.-J. Rousseau, Contrai social, dernier cliap.)

que ces deux philosophes, divisés sur tant de points, sont d'accord pour tolérer dans l'État toute religion dissidente, en proscrivant seulement celle de leur pays. La liberté de conscience, sous leur gouvernement, ou celui de leurs adeptes, ne s'étendra doue qu'aux religions étrangères ou d'exception ; mais elle sera refusée à la religion de la pluralité des citoyens, si c'est le christianisme. Voilà leur dernier mot sur les moyens d'assurer la liberté et la paix dans la société; et ils ont cru que la Raison leur dictait cette belle conclusion : tant il est vrai que c'est la haine, et non la philosophie, qui est le principe de leur tolérance. Au fond, ils ne veulent la liberté que pour ce qui peut nuire à la religion du pays; et par conséquent ils ne peuvent approuver autre chose qu'un gouvernement de philosophes du genre du roi Frédéric II, qui feraient de leur incrédulité la règle suprême de l'État.

De la liberté de conscience selon Voltaire. — C'est en effet dans la personne du Salomon du Nord que Voltaire a reconnu Tidéal qu'il se faisait de la royauté. On y doitjoindresa Catherine,à savoir une personne souveraine qui, disposant de la puissance absolue, l'emploie à réduire les représentants de la religion à l'impuissance.

Nous ne lui reprochons pas assurément de vouloir prévenir les troubles politiques et les guerres civiles dont le fanatisme peut devenir la cause; et nous ne réclamons pas, pour l'ordre sacerdotal, le droit de persécution. Notre siècle tout entier protesterait justement contre ce qu'on pourrait appeler un gouvernement théocrati(}ue. Mais Voltaire se précipite tête baissée dans le système contraire. De peur que le pouvoir civil ne

soit dominé par le pouvoir ecclésiastique, il veut que le clergé soit réduit à un état de servitude, même dans la foi, par le souverain politique. C est là ce qu'il entend» lorsqu'il s'élève, avec une sorte de fureur, contre la théorie des deux pouvoirs. Selon ses habitudes de simplification, il supprime toutes les difficultés en retranchant l'un des termes de la question.

Il n'y a pas, selon lui, deux pouvoirs, il n'y en a qu'un ; c'est-à-dire que le prétendu pouvoir spirituel ne doit être que le sujet, le serviteur, l'esclave du seul pouvoir qui existe de fait et pour les sens, celui de l'épée.

Est-ce là une manière de garantir la liberté de conscience ? Oui, pour ceux qui appellent liberté la nécessité d'obéir au pouvoir civil, et de croire ou ne pas croire, selon ses décisions. Non, pour ceux qui pensent que la conscience est un sanctuaire où nul n'a le droit de pénétrer, qu'autant qu'il s'ouvre de lui-même. La liberté de conscience, telle que Voltaire l'a vue en Angleterre, c'est-à-dire réglée souverainement par lo pouvoir royal, (qui d'ailleurs ne gênait pas, dans la pratique, les penseurs indépendants), a pu séduire un esprit parfaitement indifférent sur ce qu'il faut croire ou ne pas croire, et qui ne reconnaissait d'autre autorité que la raison, c'est-à-dire son propre jugement. Mais qu'au- T-ait-il dit, dans un pays moins accoutumé à l'exercice de la liberté individuelle, si le roi ou la reine, comme au temps de Henri VIII et d'Elisabeth, avait promulgué, en vertu de sa suprématie religieuse, des articles de foi qu'on fût obligé de professer sous les peines portées par les pouvoirs publics? Il n'a pas cru, sans doute, ce fait possible dans l'avenir, parce qu'il se flattait de l'espoir d'un avènement procbain de la philosophie sur les trô-

300 4BUVBES DE TOLTAISB k

nés de VEatx^e et même de la Chine (I); et qu'il nel craignait pas que les Frédéric et les Catherine s'arisas- i sent de dogmatiser comme des thôdogiens. Mais quand -' ces rois philosophes n'aaraient fait qalnterdire l'exercice de la religion da pays (ce dont Voltaire ne se serait pas plaint), d'autres que loi auraient soufiert dans leur âme des chagrins tels, qu'ils n'auraient certes pas béni l'avènement de la philosophie. £t ainsi la douceur de vie que Voltaire rêve, se trouverait assez mal garantie par r unité de pouvoir, excepté pour Voltaire lai-même, à condition qu'il fût le dépositaire de ce pouvoir.

Mais il faut en venir au fait : car lorsque Voltaire parle de liberté (si ce n'est pour sa propre personne,) nous savons quil ne faut pas être dupe des mots, et qu'il ne s'agit jamais au fond que de la satisfaction de ses haines. Cherchons donc ce qu'il hait, on plutôt ne j cherchons pas ce qui éclate suffisamment. Ce qu'il hait de toute la force de son tempérament, de sa raison, des habitudes prises ; c'est le pouvoir ecclésiastique, et en premier lieu, le pouvoir suprême du pontife romain. Il ne peut s'apprivoiser à l'idée qu'un prêtre règne à Rome en la place où régnèrent les Césars après les grands hommes de la République, les Cicéron et les Scipion :

Vingt siècles descendus dans réternelle nuit

T'ont dit comme tout change, et par quel sort biiarre

Le laurier des Trajans lit place à la tiare (î).

Que des cardinaux, des moines, des prêtres, en un mot, remplacent à Rome les anciens dominateurs du

(1, Voir son Epfirf m Roi ie la Cknf (KieB-Loog , 1771. (9) EpUrf à Boroff

monde, c'est, selon lui, l'opprobre du genre humain, il ne songa pas du tout que la substitution du pouvoir religieux, dans Home, à un empire militaire, c'est le triomphe de l'esprit sur la force physique ; et qu'un philosophe devrait louer ce < sort bizarre >,qui a dressé les autels de Jésus-Christ sur les ruines de ceux de Jupiter Capitolin. Mais c'est cela même qui le met en fureur. Cet esprit dont nous parlons, n'est, pour cet, ! intraitable philosophe, que l'esprit de mensonge, d'hy- | pocrisie, de persécution ; le Dieu-Homme qu'adorent les chrétiens est, de sa part, l'objet de sarcasmes qu'on ne répète pas. 11 sait parler, quand il le faut, un langage plus décent ; mais cela n'arrive guère que quand sa vanité ou son ambition trouve quelque profit à encenser ce pontife-roi et ces cardinaux lettrés, qu'il qualifie, en d'autres occasions, de derniers des hommes. Et Ton voudrait qu'il révérât le pouvoir spirituel ! Non, certes; à moins que ce ne soit pour le bafouer en lui escroquant des faveurs ! D'où l'on peut tirer cette moralité, qu'il se rencontre des hypocrites de diverses sortes, et que Voltaire parle do la fourberie en connaisseur.

DÉFAUT DE l'esprit DE VoLTAiRE. — Mais nous avous une autre remarque à noter par suite de ces observations incontestables : c'est que le génie de Voltaire manque d'une certaine élévation, qui se fait sentir dans des naturels d'un ordre infiniment plus humble. Il se rencontre de belles âmes, qui n'aspirent pas à la gloire et ne se croient pas philosophes, lesquelles ne se plongent pas dans la morale du plaisir, ne croient pas que toutes les vérités viennent des sens, s'applif|uent à aimer Dieu et leurs fiemblables ins' [j;)i'iMf:mcrjl,, pardonnent les ofFenses par piété, ne darrincfit ni ri'; perse-

cutent personne, ferment les yeux sur les défauts d'autrui, et ne se plaisent pas à dégrader par la moquerie ce qui paraît à tout le monde respectable. Celles-là sont enchantées quand on leur présente les choses parleurs aspects les plus nobles, les institutions par leurs parties excellentes, la religion par ce qu'elle a de propre à les purifier et à les agrandir. Elles sont touchées par l'idée d'une puissance qui ne repose que sur la foi ; elles ne s'avisent pas que tout acte de croyance est une marque d'imbécillité ; que le bon sens exige qu'on s'en tienne aux choses qu'on voit et qu'on touche. Elles ne croient pas qu'entre deux puissances, la plus respectable est celle qui se fait obéir par la force, qui peut écraser tout ce qui s'avise de lui résister, ou prodiguer les biens sensibles à qui la courtise. Voltaire ne fut point du nombre de ces âmes généreuses : son bon sens, inaccessible aux illusions, fut peu ouvert aux spéculations qui ne comportent pas des preuves tangibles ou mathématiques ; mais ce qui le rétrécit le plus, fut l'humeur satirique, son démon familier. Il dit, il croit peut-être qu'il méprise la satire, et que '^ sa muse l'appelle à de plus hauts emplois (1). » Mais apparemment il se connaissait bien mal et ne se rendait pas un juste compte de ses écrits : car la satire fait le fond de la plupart de ses œuvres et se glisse même dans ses pensées les plus sérieuses : il fait de la satire comme M. Jourdain faisait delà prose. Mais il y est sans rival.

Et pour qu'aucun contraste ne manque dans ce génie si richement doté, il possède au plus haut degré le don de la flatterie, de la cajolerie, du compliment qui séduit par la grâce et par les apparences de l'affection. La

(1) Voir Sun lipitrc à Uoileau, el vingt endroits ilc ses ouvrages.

nature l'avait gratifié de tous les talents propres à gagner les cœurs et à séduire les esprits. Tout est élégant ou gracieux chez lui, même la malice Ja plus raffinée, à plus forte raison les artifices pour plaire : il déchire et caresse avec la même gentillesse, et souvent en même temps. Quand il veut se faire bien venir, il est adorable ; quand il lui plaît de montrer sa grifïe, il laisse des marques ineffaçables. Il est le plus tendre des amis et le plus implacable des ennemis. Dans ses compliments, dans ses vengeances, la justice pure ne compte pour rien : sa passion et son humeur sont tout. Il prodigue les louanges sans pudeur, il diffame sans scrupule : la mesure de toute chose est son plaisir, et souvent, ce qui revient au même, son intérêt du moment. Il ne lui coûte rien de se contredire d'un jour à l'autre, suivant la mobilité d'un esprit qui pense si vite et exécute si promptement, qu'il n'a pas le loisir de s'apercevoir de ses propres inconséquences.

11 n'est jamais que l'homme du sentiment instantané. Cependant il a des passions permanentes, dont les plus fortes sont l'ambition de se faire encenser, et la haine de tout ce qui peut restreindre la liberté absolue dont il veut jouir. Pour n'être lui-même contrarié en rien, il affranchira, s'il le peut, les autres hommes de toute autorité, de toute puissance, de la religion, de la morale, en conservant seulement ce qui lui est personnellement utile. Il défend la royauté, parce qu'il a trouvé le moyen de s'en servir ; il veut conserver une certaine morale, celle qui le préserve des attentats des autres. Il garderait même les parlements, s'il était sûr de les gouverner à sa volonté. Il n'est intraitable qu'à l'égard des pouvoirs ecclésiastiques, parce qu'il n'y

ti'ouve pas d'instruments de ses desseins, et qu'il rencontre là une force qu'il ne peut ni tromper ni gagner à ses idées. Il a pourtant tiré quelque profit de ses cajoleries à l'adresse de quelques grands personnages du clergé, le pape en tête, et ensuite certains cardinaux. Mais les princes de l'Eglise ne sont pas tous des Dubois ou même des Bernis. On sait que le premier, comblé des adulations de Voltaire, s'arrangea pour mourir sans sacrements. Le second, étant ambassadeur à Rome, entretint avec lui une correspondance affectueuse, où le philosophe prenait de grandes libertés, mais où le prélat sut toujours, avec beaucoup de courtoisie, garder la bienséance de son caractère. Quoique le parti des philosophes eût fait quelques conquêtes dans le clergé, Voltaire ne pouvait pas attendre de l'ensemble de ce corps une sorte de complicité dans ses attaques contre la foi chrétienne. Il eut beau, à certains moments, renier ses écrits, se confesser, communier ostensiblement, se déclarer enfin bon catholique; ces démonstrations plutôt dérisoires qu'édifiantes ne firent point de dupes, et le clergé n'entra jamais dans le jeu de Voltaire. 11 fallait donc que le philosophe en prît son parti; il le prit en redoublant d'attaques contre des gens si peu complaisants. A l'article de la mort, il essaya encore de faire tomber quelques ecclésiastiques dans le panneau ; mais ses habiletés ne réussirent pas ; et sa famille dut user d'un subterfuge pour dérober sa dépouille à la vindicte de l'Eglise. Ainsi les autorités diocésaines furent jouées, et Voltaire, s'il eût pu se réveiller dans sa tombe, aurait encore ricané de se voir enterré en terre chrétienne, en dépit des évêques. Il avait donc gagné la partie, au moins en apparence : il y avait là matière

à une satire très bouiïonae, que lui seul aurait pu écrire.

Ce fut la Révolution qui lui décerna les honneurs funèbres auxquels il pensait bien avoir droit pour avoir éclairé le genre humain. Cependant elle ne put assurer le repos à cette ombre agitée; sa mémoire demeurera peut-être encore bien des siècles ballottée entre l'admiration et la haine, pour le bien et le mal qu'il a faits.

Tous les autres sujets de débats à propos de son nom pourront être oubliés ; mais il ne pourra jamais y avoir de réconciliation entre le christianisme et la mémoire de Voltaire.

On ne dispute déjà plus à propos de la Henriade qu'on ne lit plus. Ce sont les vieux poèmes français retrouvés qui l'ont ensevelie. : la Chanson de Roland, dans son style roide et dans sa langue à peine formée, fait mépriser l'élégance artificielle du poème delà Ligue.

Le théâtre de Voltaire est relégué dans l'ombre avec la tragédie classique, dont il fut la dernière manifestation éclatante. Il n'est guère plus connu que celui de Lope de Véga. poète fécond et imparfait, comme l'auteur d'Œdipe.

Deux doses ouvrages historiques, le Siècle de Louis XIV, et Charles XII, se maintiennent seulement à titre de livres scolaires.

Ses satires de toute forme enchantent encore, non seulement ceux qui partagent ses passions, mais tous les amateurs de cette fleur de l'imagination qu'on appelle l'esprit : on les lit avec complaisance, mais en admirant la méchanceté de l'homme autant que l'ori-

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