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ET DERNIER

La Correspondance de Voltaire

La correspondance imprimée de Voltaire s'élève aujourd'hui au chiffre de plus de huit mille lettres, et certainement il en existe encore davantage. La fertilité de sa plume en ce genre accroît considérablement l'admiration que doit causer la promptitude et Tactivité de son esprit, surtout quand on songe que ses lettres sont souvent les plus heureux de ses écrits, et que leur ensemble compose vraisemblablement ce qu'il y a de plus durable dans son œuvre immense.

Si l'on prétendait assigner à Voltaire un rang entre les plus grands écrivains du genre épistolaire, on ne trouverait d'abord que deux noms à rapprocher du sien, celui de Cicéron et celui de Mme de Sévigné. Mais combien se trouve-t-il de lecteurs capables de faire une comparaison entre le maître de la prose latine et le plus limpide des écrivains français ? Quant à la marquise de Sévigné, quel genre de mérite possèdc-telle qui ne se rencontre pas aussi dans Voltaire? car cet homme extraordinaire est tout ce qu'il veut être, et prend, comme il lui plaît, tous les tons, jusqu'à celui de l'affection la plus tendre ; et il a sur la charmante

marquise deux avantages très sensibles : une vivacité, une gaieté malicieuse qui n'a point d'égale ; et une étonnante variété de correspondants, une multiplicité prodigieuse de relations et d'occupations, qui attire sa pensée sur beaucoup plus de sujets que n'en a pu traiter cette femme d'un esprit cependant si cultivé, si franc et si original. Certes le cœur est plus satisfait en lisant les confidences de cette adorable mère ; et nous n'oserions pas dire qu'on ne trouve pas chez elle plus de traits de nature, plus de mots à retenir, et même d'inspirations sublimes, que chez le philosophe presque toujours un peu railleur duxvme siècle, qui n'est sans rival que lorsqu'il donne cours à sa malice. On est quelquefois fatigué de sa perpétuelle moquerie, qui s'étend même aux choses les plus sérieuses, surtout dans les dernières années de sa vie. Quoique cette moquerie soit surprenante de gaieté et de nouveauté, elle ne laisse pas de produire à la longue une impression de tristesse et de mécontentement. On n'est pas, comme lui, toujours prêt à rire de tout. Nous pensons donc que, s'il s'agit d'un commerce très prolongé et continu, il est bien permis de préférer Mme de Sévigné à Voltaire. Mais pour combien faut-il compter, en faveur de celui-ci, une rapidité, une légèreté de plume que rien n'égale, et l'habitude de dire infiniment de choses en peu de mots, sans aucun efîort sensible, avec autant d'aisance et de simplicité que s'il n'était pas possible de parler autrement ? C'est le langage, pour ainsi dire, quotidien d'une société la plus élégante et la plus ingénieuse du monde, et d'un homme né pour donner le ton à cette société. On a lieu de s'imaginer que Voltaire ne s'exprimait pas autrement avec ses amis et ses hôtes : car évidemment

ces lettres ne lui demandaient pas plus de temps qu'il n'en fallait pour les improviser devant quelque secrotaire, dont la main devait être d'une rapidité prestigieuse pour suivre sa dictée. Quand Voltaire les écrivait de E-a propre main, on doit croire que sa plume se prêtait au mouvement d'un esprit rapide comme l'éclair; et ce sont le plus souvent des merveilles même d'écriture.

Aussi peut-on affirmer que, sauf exception, ces lettres sont l'expression sincère de ses sentiments : on le voit, pour ainsi dire, penser en écrivant. S'il ne dévoile pas toujours le fond de son âme, c'est que l'inspiration du moment obscurcit quelquefois ce fond caché à luimême ; car il n'est pas toujours le même homme. Mais il ne se déguise pas devant ses correspondants, sa conscience ne lui reprochant jamais rien. Il se vanterait plutôt de choses qui pourraient lui nuire auprès des esprits sévères, dont il ne recherche point d'ailleurs l'approbation ; et ce n'est pas à de telles gens qu'il écrit. Il ne cruint pas cependant de s'adresser à des personnages qui sont les ennemis nés de ses principes philosophiques, au pape, à des cardinaux, à divers prélats, à des jésuites, à des ecclésiastiques de tout ordre, à des ministres d'Etat, à de nombreux magistrats des cours de justice. Mais c'est qu'il a des grâces et des services à leur demander: alors il leur prodigue les cajoleries les plus séduisantes, dans lesquelles il enveloppe tantôt des Sjumissions ironiques, tantôt des désaveux effrontés de toutes qui peut, dans ses sentiments bien connus ou dans ses œuvres les plus authentiques, les scandaliser. Quand il ne peut pas dissimuler les griefs par des réticences ou par des équivoques ingénieuses, le mensonge

hardi ne lui coûte rien. Il se doute bien qu'on ne le prend guère au sérieux, mais il sait qu'on s'amuse infiniment de ses étonnantes espiègleries, dont personne n'est dupe ; et il s'avance avec confiance, assuré, par ses succès ordinaires, de l'indulgence qu'un esprit aussi charmant que le sien lui ménagera auprès de tous ceux qui auraient peur de passer pour des sots. Le lecteur assiste donc à une sorte de comédie, où Voltaire joue le principal rôle; mais tout le monde s'y prête, dans ce siècle qu'il a contribué à débarrasser de tout scrupule. C'est à tel point qu'on eut même l'idée bouffonne de le faire cardinal de la sainte Eglise romaine. Si cette plaisanterie eût été poussée jusqu'au bout, il aurait su prouver que, sous le chapeau, il valait bien à lui tout seul un Dubois, un Tencin et un Bernis, hommes d'esprit, hommes de plaisir, qui furent des princes de l'Kglise et de fort habiles gens. Il aima mieux rester ce qu'il était : sa plume lui suffisait pour tous les rôles qu'il lui plaisait de jouer ; avec elle, il exerçait sur toutes les puissances, ou par séduction ou par intimidation, une sorte d'ascendant qui, aux yeux de la postérité, le fait paraîtreplus puissant, en un certain sens, que la plupart des hommes qui, dans ce temps-là, occupèrent les plus hautes dignités et même les trônes de l'Europe.

Puissant, il est vrai, auprès des princes et des grands, par la flatterie : car il fut le premier homme du monde pour s'assujétir les volontés des autres hommes parle maniement de cette partie faible de notre esprit, (jui nous met à la discrétion de quiconque sait nous prodiguer des louanges. Personne n'a jamais su caresser l.i vanité comme lui, avec autant de génie, avec autant do grâce, avec autant d'effronterie. Caton lui-même n'au-

raitpas pu lui résister ; etlesgensdu xviii^sièclen'étaient pas des Catons. Non-seulement il savait leur dire ce qui pouvait le mieux leur aller au cœur; mais sa renommée lui assurait un tel crédit, que les louanges tombées de sa plume paraissaient la plus glorieuse couronne qu'il fût possible d'obtenir : on ignorait en effet à qui il les prostituait. Ses admirateurs enthousiastes, tels que Condorcet, ont vanté l'indépendance de son caractère ; ils n'ont pas connu apparemment l'énormité de ses flagorneries. Tandis qu'il éblouissait le public par la fierté de son attitude de philosophe, il désarmait ses adversaires naturels par les plus invraisemblables et les plus corruptrices adulations.

C'est ainsi qu'il se fit tant de courtisans parmi les têtes couronnées. Rien n'est plus plaisant que les adulations qu'il recevait en échange des siennes, surtout de la part des petits souverains d'Allemagne, dont l'humilité égale la gaucherie, quand ils courtisent cet arbitre souverain de la renommée. Et comment un prince de Wurtemberg ou du Palatinat n'aurait-il pas salué jusqu'à terre un homme qui était encensé, adoré, déifié par un Frédéric II et par des impératrices de Russie ? Certes un des spectacles les plus curieux que puisse donner une correspondance, est celui dont on jouit en observant les rapports de ce souverain de la plume avec les souverains héréditaires, qu'il a subjugués non-seulement par sa gloire littéraire, mais plus encore peut-être par l'enivrement des éloges. On croirait voir de grands vassaux qui rampent devant un empereur, un maître du monde, un Auguste, un Napoléon, dans l'espoir d'obtenir par leurs génuflexions, non pas des provinces, mais des louanges inappréciables.

Cette puissance qu'il acquiert ainsi en détail, finit par constituer une force à laquelle rien ne résiste. Il parait jouir d'un si grand crédit partout, qu'on s'empresse de lui faire la cour de toutes parts. En France, des magistrats, des seigneurs, des ministres d'Etat, se piquent de lui complaire par émulation ; au dehors, personne ne voudrait demeurer en arrière de ce flot de courtisans qui se pressent vers cette royauté singulière, royauté toute d'opinicn et d'engouement, et par cela même invulnérable à la critique et à la raison.

Tout le monde, cependant, est averti que Voltaire n'est pas bien vu de la cour de France ; mais on se demande quelle doit être la grandeur personnelle de cet homme, pour se soutenir avec un pareil désavantage. Tout le monde, à la vérité, ne savait pas que la défiance assez justifiée du roi à l'égard du philosophe, était compensée par une multitude de grâces particulières; que Tonne pouvait rien refuser à ses instances; et que ce monarque indolent était entouré de personnes qui, voulant du bien à cet écrivain que le roi n'aimait pas, se servaient de leur part du pouvoir royal pour satisfaire à tous ses désirs ou intérêts de plaideur, de seigneur féodal, ou simplement d'homme de lettres. Sous tous les titres, il demande et obtient des privilèges autant ou plus que le plus favorisé des hommes de cour. Aussi, quand sa plume si redoutée prodigue les caresses, on se garde bien de lui rien refuser : c'est comme une puissance étrangère qu'on craint, et avec qui l'on est heureux de vivre sur le pied de l'amitié ; car on ne saurait trop payer ses bons offices.

Ce sont là des faits dont on n'aurait aucune idée, si les lettres de Voltaire ne nous révélaient, jour par jour,

les relations qu'il entretient infatigablement avec toutes les personnes qui peuvent lui être utiles en quelque genre que ce soit. Faisant des hommes aussi peu de cas qu'il faisait, il a dû se rendre parfaitement compte de l'empire qu'on peut prendre sur eux en les flattant; et sans doute il riait intérieurement de la domination qu'il exerçait sur les plus hautains, en feignant de les admirer au delà de toute vraisemblance. Il nous suffit de citer pour exemples le maréchal duc de Richelieu, les d'Argenson , les Choiseul , le chancelier Maupeou, etc..

L'habitude de la cajolerie était si forte chez lui, qu'on entre même en défiance sur les caresses qu'il prodigue à ses amis. On soupçonne de l'exagération dans ses protestations d'attachement et de tendresse. On ne va pas jusqu'à croire qu'il n'aime pas véritablement ses amis ; on a trop de preuves de sa fidélité et de sa patience à leur égard ; mais on suppose que son imagination parle encore plus vivement que son cœur, lorsqu'on le voit écrire les mêmes choses à tant de personnes, et assurer à chacune d'elles qu'elle est la seule dont il ne puisse se passer, quoiqu'il se passe aisément de tout le monde, en dépit de ses tendresses de plume, et de ses sollicitations de tous les jours. Si, en effet, il n'avait pu vivre sans ses amis, comment se serait-il résigne à s'établir si loin d'eux, soit en Prusse, soit sur les bords du lac Léman ? Evidemment d'autres intérêts que ceux de l'amitié réglaient ses actions, et l'on ne peut lui en faire un crime ; mais aussi ne doit-on pas entendre à la lettre toutes les expressions passionnées dont il enchante ses correspondants. Il a toujours à sa disposition le langage des sentiments les plus tendres; mais il a toujours pré-

sent à l'espritrintérêt de son indépendance personnelle, de sa liberté de plume, de sa fortune, de sa puissance, de ses joies de philosophe et de pamphlétaire. Les satisfactions du cœur ne sont pour lui qu'une heureuse variété dans la multitude des jouissances auxquelles il aspire : il veut se les donner quand il lui plaît, sans rien sacrifier. Mais il excelle à les goûter et surtout à en donner l'idée. Qu'ils soient plus ou moins sincères, ses sentiments afl'ectueux répandent un grand charme dans sa correspondance. Il est en réalité autori^é à uger sévèrement les lettres du bel esprit Voiture, oii il ne trouve rien, dit-il, qui parte du cœur (quoique Voiture ait peut-être plus de cœur que Voltaire lui-même) ; chez lui, tout en paraît venir, encore que l'esprit lui fournisse peut-être une très forte part de ses sentiments.

En somme, peu nous importe aujourd'hui que son cœur n'ait pas été aussi tendre qu'il se plaît à le dire, pourvu que nous éprouvions l'illusion d'une vive sensibilité, associée à un merveilleux esprit. Si jamais les sentiments vrais s'éteignaient dans la société polie, on en retrouverait le langage et toutes les apparences dans les lettres de Voltaire : c'est une école de grâce et d'urbanité, où l'on fera bien de chercher à s'instruire et à se former, tant qu'une franchise rustique ne parviendra pas à prévaloir dans les rapports de la société ; en effet, une flatterie ingénieuse ne déplaira jamais aux esprits délicats, lors même qu'on n'y ajouterait qu'une foi limitée. L'esprit est si nécessaire entre les hommes, même dans les attachements les plus sincères, qu'on ne saurait dire s'il n'est pas plus propre à entretenir les douceurs des vraies affections que la passion

même. Or, s'il s'agit des agréments de l'esprit, où en trouvera-t-onle modèle, s'il n'est pas chez Voltaire?

Par rapport aux objets de ses amitiés, on pourrait distinguer, dans sa correspondance, plusieurs groupes de lettres, qui constitueraient comme des actes distincts dans le cours de sa vie. et qui ont chacun leur caractère saillant.

C'est d'abord l'ensemble des lettres de sa jeunesse, écrites avant son exil en Angleterre, lorsqu'il passait sa vie, sans attachement fixe ni exclusif, à suivre la société brillante, de châteaux en châteaux, à Vaux- Villars, à Saint-Ange, à Sully-sur-Loire, à la Source, chez les personnages les plus titrés, les plus aimables, et les plus magnifiques du temps. C'est, pour le jeune poète, une période de plaisirs mondains, galants, littéraires, où il jouit de tous les enchantements de la liberté et de la célébrité dans une vie de fêtes perpétuelles, non pas, il est vrai, sans quelques intermèdes désagréables, comme l'exil, la Bastille, et autres contrariétés, qui l'irritent plus qu'elles ne le font souffrir, et surtout plus qu'elles ne corrigent la témérité de son génie satirique et libertin.

On formerait ensuite un groupe exquis de ses lettres à MM. de Formont et de Cideville, jeunes magistrats de Normandie, tous deux passionnés pour la poésie, à qui il n'écrit guère sans entremêler sa prose d'improvisations en vers tantôt badins, tantôt sérieux, toujours relevés par cette élégance piquante, dont ne manquent jamais les écrits qui ne lui coûtent rien. Ses deux aimables correspondants, en essayant de lui répondre sur le même ton, et de rivaliser en tout avec lui, stimulent sa verve ; en prenant grande part au succès de ses

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nouveaux ouvrages, ils provoquent ses confidences, dont il ne fut jamais avare, et donnent lieu à des entretiens littéraires dont on ne trouverait guère ailleurs l'équivalent ; car une correspondance écrite est comme une conversation : les esprits les mieux doués ne s'y déploient tout entiers que lorsqu'ils rencontrent à qui parler, et qui leur réponde.

Voltaire, à une époque un peu plus tardive, ne se montre pas moins expansif avec le comte d'Argental et avec sa famille et sa société intime ; ce sont là les personnes qu'il appelle ses anges, c'est-à-dire, Mme d'Argental, Pont-de-Veyle et le marquis de Thibouville. Ce sont des neveux de Mme de Tencin, des amis de Mme Du Deflfand : ils représentent pour Voltaire l'élite du monde lettré, qui est aussi la tîeur du monde philosophique et de la haute société : esprits très libres de préjugés, gens aimables, en mesure de parler à tout ce (ju'il y a de personnages influents dans les lettres et dans les aH"aires publiques. La première affaire de Voltaire ayant toujours été les succès d u théâtre, il a trou vé pour cet objet son homme dans le comte d'Argental, que Marmontel juge assez sévèrement, mais qui ne craint pas les négociations avec les comédiens, ces puissances toujours fantasques et peu maniables; qui presse ou retarde, selon les circonstances, la représentation des pièces de son ami absent; qui le tient au courant de l'accueil que ces ouvrages ont reçu, l'avertit sincèrement des remaniements nécessaires, après lui avoir au préalable indiqué les retouches à faire avant la représentation. L'auteur ne lance pas une pièce nouvelle sans en avoir communiqué le manuscrit au conseil de ses anges. Il écoute soigneusement tous les avis, se dé-

fend quelquefois, tnais défère le plus souvent aux décisions de ce conseil, les devance même ; en somme n'achève, pour ainsi dire, aucune tragédie qu'avec la collaboration infatigable de cet aréopage tout affectionné. Il a vécu ainsi, jusqu'aux derniers mois de sa vie, sous la tutelle littéraire de ses anges gardiens. Aussi les lettres qu'il leur adresse renferment-elles toute l'histoire intime de son œuvre dramatique, et par ('onséquent un enseignement unique pour qui voudrait suivre cette même carrière du théâtre, dont il fut si amoureux.

Il aurait pu recevoir, sans doute, une partie au moins des mêmes services de son ami Thieriot, si cet ami eût été un homme sur qui l'on pût compter. Mais Thieriot, fort répandu dans le monde des gens de lettres et de plaisir, et peut-être capable de bien juger du théâtre, était un voluptueux et un paresseux, à qui Voltaire rendit de grands services, et qui s'acquitta mal de sa dette (le reconnaissance. Voltaire fit ce qu'il put pour secouer sa paresse, et paraît avoir fini par se lasser. Néanmoins une bonne partie des lettres qu'il lui écrivit sont au nombre des documents qui font le plus d'honneur à son caractère ; car il fut souvent admirable en amitié : c'est là seulement qu'il donne l'exemple dune tolérance égale à sa vivacité naturelle.

Si l'on veut connaître à fond le secret des intentions de Voltaire, il faut lire avec soin ses lettres au frère Damilaville, qui, jusqu'à sa mort, fut le plus intime confident des petits complots philosophiques.

On doit regretter de ne pas posséder un plus grand nombre de lettres de Voltaire à Mme Du Deffand. Nous ne voyons pas, parmi les contemporains, de personnage

qui ait mieux convenu au goût de Voltaire que cette femme d'esprit, qui avait commencé saAie dans la haute galanterie, et en retint une extrême liberté d'opinions ; qui d'ailleurs pouvait en tout servir de modèle à lu meilleure société; qui porta l'amitié jus(ju'àla passion, et parfois jusqu'à la tyrannie; qui compta parmi les personnes de France que les étrangers de distinction ne pouvaient se dispenser de chercher à voir, tant sa conversation paraissait délicieuse; la seule femme enfin dont les lettres peuvent, pour l'élégance et l'esprit mondain, soutenir la comparaison avec celles de Mme de Sévigné. Voltaire l'avait connue dans tout l'éclat de la jeunesse, de la beauté et de la vie de plaisir. Il la négligea ensuite pendant longtemps ; mais quand elle fut devenue l'amie inséparable des Choiseul, un des principaux attraits de la société parisienne, et, dans une certaine mesure, une des dames patronesses de la philosophie, il voulut renouveler connaissance avec elle, et rentra en matière par les plus délicieuses cajoleries. Atteinte prématurément de cécité, elle ne pouvait plus guère être auti-e chose qu'une idole de l'esprit ; mais personne n'était plus propre qu'elle à jouer ce rôle, hormis l'ennui qui la consumait, ennui causé probablement par le malheur d'avoir épuisé tous les plaisirs, et de continuer à désirer l'impossible. Voltaire aurait voulu l'engager à fond dans le parti philosophique ; mais l'âge, l'expérience, le bon goût l'avaient refroidie pour les philosophes, dont elle ne sentait que trop l'arrogance et la turbulence et haïssait l'esprit intolérant. Sans être devenue dévote, elle estimait dans la vie une décence et une modération qu'elle ne trouvait pas chez eux. Voltaire espéra l'allécher pai- tout ce que sa plume pouvait trou-

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ver de plus gai. de plus osé. de plus exquis dans le scandale. Elle goûtait avidement tout ce qui venait de lui ; mais, dans son esprit, les Encyclopédistes faisaient du tort à Voltaire même : elle sollicitait de lui, et dès la première heure, tout ce qu'il faisait paraître; elle s'en régalait, mais elle se tenait toujours à distance du parti. U'Alembert, dont elle regrettait Tamitié, mais qui nourrissait contre elle des rancunes assez justifiées, écrivait à son ami le philosophe de se défier de cette vieille femme égoïste et ambiguë : Voltaire, se sachant irrésistible, prodigua les flatteries et les envois de drôleries ; mais il n'y gagna rien. Mme Du Deffand demeurait fermée pour lui : comme lui, elle ne voulait prendre de chaque chose que le plaisir : celte ressemblance d'instincts les empêcha de s'entendre. Et enfin, quand les Choiseul tombèrent en disgrâce, elle fut d'accord avec eux pour reprocher au philosophe sa prétendue ingratitude et sa versatilité (l).Ilse découragea sans doute de perdre le fruit de ses plus séduisantes flatteries; et c'est grand dommage : car les deux interlocuteurs étaient dignes l'un de l'autre, au moins pour le talent épistolaire et pour la grâce de la plaisanterie.

Il ne subsiste que d'insignifiants débris de la correspondance de Voltaire avec la marquise du Châtelet ; on est réduit à rêver sur ce que leurs lettres pourraient nous apprendre touchant les caractères et l'union de deux personnages si extraordinaires.

Il faut chercher ailleurs sur quel ton Voltaire écrivait aux femmes qui eurent le bonheur de fixer plus ou moins longtemps son goût, soit à titre de femmes com-

(1) On peut lire une partie du détail de ces roquettcrirs et de ces bouderies dans la Correspondance de Madame Du Deiïand, publiée en dernier lieu, 1867, 3 vol. Mais il existe un grand nombre de pièces qui n"ont pas été publiées.

plaisantes, soi', eo qualité de philosophes, soit même comme amies sérieuses. Nous mentionnons presque au hasard Mesdames de Bernières, de ^limeuie, de Champbonin, d'Epinay, de Saint-Julien, et les propres nièces de Voltaire, Mme Denis et Mme de Fontaine. On doit encore y ajouter la duchesse de Choiseul, que cette plume badine et licencieuse a toujours dû respecter, quoi qu'il lui en coûtât. Envers toute autre personne, le respect n'est jamais ce qui domine chez cet homme si réfractaire à un tel sentiment. 11 ne si'.ppose même pas qu'une personne du sexe féminn puisse le réclamer de bonne foi. Mais de la galanterie, souvent fort risquée, il en a pour toutes, et de différentes sortes. Personne n'est à l'abri de ses jolies impertinences, pas même les têtes royales, comme les sœurs du roi de Prusse et l'impératrice Catherine. Evidemment le goût du xviiie siècle était fort différent du nôtre : la pudeur et la bienséance étaient choses peu prisées dans ce temps-là : autrement un écrivain si délicat n'aurait pas hasardé, comme il le fait, avec des femmes de ce mérite ou de ce rang, des plaisanteries et des compliments qui paraîtraient aujourd'hui de mauvais ton, et que les personnes de goût laissent à des gens d'une éducation inférieure. A cela près, rien n'est plus agréable et plus amusant que le ton dont il fait sa cour à tant de personnes de condition variée, dont pas une n'a sujet de prendre fort au sérieux ses protestations de tendresse. L'attachement passionné n'est de mise pour lui que dans la tragédie : hors de là, il se contente de faire rire les personnes d'humeur facile. Peut-être aurait-on trouvé quelque chose de plus relevé dans ses lettres à la marquise du Chàtelet, qui n'était pas apparemment

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