‹ La vie et les œuvres de VoltaireChapitre 3 sur 23 · VIK DB VOLIÀIBE. — T. II · texte numérisé non relu

VIK DB VOLIÀIBE. — T. II

Le « jeune auteur inconnu u ne renonçait donc pas encore à se mettre en concurrence avec les anciens et les modernes, et à révéler à tous, lecteurs et auteurs, ce qu'on pouvait tirer d'une situation vraiment tragique.

Les Pélopides. — C'est par un dessein de même genre qu'il composa les Pélopides. Ici il se retournait contre son ancien rival Crébillon, s'apercevant un peu tard qu'il ne l'avait pas encore assez enterré, et se proposant d'effacer enfin le souvenir d\ilrée et Thyeste, l'un des plus fameux ouvrages de ce poète, dont les succès l'avaient tant irrité. Mais les Pélopides ne sont-ils pas aujourd'hui beaucoup plus oubliés qaeVAtréede Crébillon?

Agathocle, Irène. — Il avait encore sur le chantier deux autres tragédies, dont l'une, Agathocle, ne fut représentée qu'un an après sa mort (31 mai 1779), et l'autre, Irène, fut l'occasion de son suprême triomphe, ou pour mieux dire, de son apothéose.

Le Kain a Ferney. UHôte et l'Hôtesse. — Avant de quitter Ferney, il put encore jouir (en 1776) du plaisir d'y voir Le Kain, et de l'entendre sur un théâtre construit à la porte de son château, dans sa ville à peine bâtie. Ce fut l'effet d'une grâce signalée de la jeune reine, Marie-Antoinette, qui daigna se priver, au profit de Voltaire, des représentations que le grand tragédien devait lui donner à Fontainebleau. Le poète, reconnaissant de cette faveur, composa pour la reine un divertissement que Monsieur (le comte de Provence), fit exécuter dans une fête qu'il donna à la reine à Brunoy. C'est VHôle et l'Hôtesse, sorte de mascarade imitée d'un usage de la cour d'Autriche, et par conséquent, propre à réjouir le cœur de la fille de Marie-Thérèse, (octobre 1776).

Polémique au sujet de Shakespeare. — Pendant qu'il travaillait encore avec ardeur, en dépit de ses quatre-vingt-deux ans, à soutenir l'honneur du théâtre, l'auteur de Zaïre et de Mérope ne cessait, comme font trop souvent les vieillards, de déplorer la décadence des beaux-arts et du goût en France. Sa mélancolie, ou plutôt sa colère, s'accrut soudain à l'apparition de la traduction du Théâtre de Shakespeare,que Le Tourneur commença de publier en 1776. Le traducteur avait fait un éloge enthousiaste de l'incomparable poète tragique, dont Voltaire se souvint alors, non sans dépit, d'avoir autrefois révélé le nom et le génie aux Français, dans ses Lettres anglaises (l). Il entra en fureur contre le panégyriste de Shakespeare et contre l'objet même de cet enthousiasme.

« Il faut que je vous dise, écrit-il à d'Argental (2), « combien je suis fâché, pour l'honneur du tripot, « contre un nommé Tourneur, qu'on dit secrétaire de « la librairie, et qui ne me paraît pas le secrétaire du n bon goût. Auriez-vous lu deux volumes de ce misé- « rable, dans lesquels il veut nous faire regarder Sha- « kespeare comme le seul modèle de la véritable tra- « gédie ? il l'appelle le dieu du théâtre. Il sacrifie tous « les Français, sans exception, à son idole, comme on « sacrifiait autrefois des cochons à Cérès . Il ne daigne « pas même nommer Corneille et Racine. . . Il y a déjà « doux tomes imprimés de ce Shakespeare, qu'on pren- « drait pour des pièces de la Foire, faites il y a deux

(1) Notez (|ircn 1701, dans Vappel à toutes les nations de l'Europe des jugements d'un écrivain anulais. (éd. Hachcllc, l. xxv, p. )3i), Voltaire s'était déjà révolté contre la réputation du «rand tra;,'i(|iie aPRlais. et s'était appli(|ué â la rabaisser par des analyses malveillantes de son théâtre.

(2) 19 juillet 177G.

« cents ans... Avez-vous une haine assez vigoureuse « contre cet impudent imbécile? souffrirez-vous l'af- « front qu'il fait à la France ?. . . »

Dès ce moment, il cherche, par tous les moyens, à satisfaire son indignation contre Gilles Shakespeare et Pierrot Le Tourneur :

« II n'y a point en France assez de camouflets, assez « de bonnets d'âne, assez de piloris pour un pareil fa- « quin. Le sang pétille dans mes vieilles veines, en vous « parlant de lui. . . Tâchez, je vous prie, d'être aussi en « colère que moi ; sans quoi, je me sens capable de faire c un mauvais coup. »

Lettre a l'Académie. — Cela promet de belles sorties contre « l'histrion barbare », qu'il voit dorénavant en Shakespeare. En efïet,il écrivit aussitôt, dans sa colère, une Lettre à l'Académie française, et l'envoya au secrétaire perpétuel D'Alembert, pour la lire à la Compagnie La lecture de ce pamphlet, faite avec un art consommé par l'habile et malin secrétaire, dans la séance solennelle du 25 août 1776, obtint le plus vif succès, et fut une sorte d'événement politique. Il semblait que l'honneur de la France fût engagé dans cette lutte. Après avoir subi tant d'affrontsj et de désastres, depuis un quart de siècle, dans ses conflits militaires et maritimes avec l'Angleterre, la Fi-ance allait-elle lui abandonner encore la primauté du théâtre, la seule qui nous restait, et (jui, au sentiment de Voltaire, compensait la perte de toutes les autres? Le roi même et la famille royale avaient souscrit à l'entreprise de Le Tourneur, et paraissaient ainsi consentir à l'humiliation du génie national. Le patriotisme peu désintéresse, en cette occasion, de l'auteur de Zaïre et de iJérope, s'était enflammé

sur ces idées; il avait donc rais l'Académie française en demeure de se prononcer entre Shakespeare et le théâtre français. Il n'avait guère fait ressortir que les traits de boufifonnerie grossière, de trivialité ou d'indécence, qui, nous l'avouons, font souvent tache dans les plus tragiques conceptions de l'auteur de Macbeth, d'Othello et d'Hamlet ; et il avait obtenu, aux dépens de Shakespeare, un succès de fou rire ou de dégoût, devant le tribunal de l'Académie. La cause était donc gagnée, au jugement des arbitres officiels du goût en France.

— En France, soit, mais non à l'étranger. En effet, la lutte s'étendait. Un Anglais, le chevalier RutlidgC' répondit, pour Shakespeare, dans des Observations à Messieurs de V Académie française, « au sujet d'une lettre de M. de Voltaire. » (1776) (1). Un Italien, Baretti, « secrétaire pour la correspondance étrangère de l'Académie royale britanique, i dans un Discours sur Shakespeare et sur M. de Voltaire (Londres 1777), accusait Voltaire d'ignorer la langue anglaise, et d'être incapable de juger du mérite du souverain tragique anglais. La Harpe, dans sa Correspondance littéraire (1804), se moque de l'incompétence de ce critique de Voltaire.

Mais une dame anglaise, fort compétente en tout ce qui touche le grand poète de sa nation, Madame Montague, prit à son tour la plume, pour faire le procès aux premiers tragiques de la France et leur opposer avec avantage celui de son pays, (Apologie de Shakespeare en réponse à la critique de M. de Voltaire.) Cet ouvrage, traduit en français, fut publié à Paris en 1777. Voltaire y a répondu l'année suivante, c'est-à-dire

(1) Dcsnoirestcrres, Retour et mort de Voltaire, \>. 114.

presque à la veille de sa mort, dans la préface d'Irène, adressée encore à l'Académie française, à qui il s'appliqua, jusqu'à son dernier jour, à communiquer son zèle pour la gloire du théâtre français. Dans cette pièce, i* lui rappelle, (citons ses termes mêmes), « la lettre qu'il * avait eu l'honneur de lui écrire sur Corneille et sur f Shakespeare. Je rougis, dit-il, de joindre ensemble n ces deux noms ; mais j'apprends qu'on renouvelle

< au milieu de Paris cette incroj-able dispute. On s'apt puie de l'opinion de Madame Montague, estimable c citoyenne de Londres, qui montre pour sa patrie une i passion si pardonnable. Elle préfère Shakespeare t aux auteurs d'Iphigénie et d'Athalie, de Polyeucte et de « Cinna. Elle a fait un livre entier pour lui assurer « cette supériorité ; et ce livre est écrit avec la sorte (t d'enthousiasme que la nation anglaise retrouve dans

< quelques beaux morceaux de Shakespeare, échappés « à la grossièreté de son siècle. Elle met Shakespeare « au-dessus de tout, en faveur de ces morceaux, qui sont « en effet naturels et énergiques, quoique défigurés « presque toujours par une familiarité basse. Mais est-il « permis de préférer deux vers d'flnnius à tout Virgile, « ou de Lycophron à tout Homère ? »

Voltaire défend ensuite avec art la renommée de Corneille et de Racine: et ce nest pas aux Français qu'il convient de le lui reprocher, Qu"on ne mêle pas à toute cette controverse un entêtement d'amour-propre national, soit; mais qui défendra nos grands hommes, si nous les jetons en pâture à la critique haineuse des critiques étrangers ? On peut admirer Shakespeare sans ravaler Corneille et Racine; et il y aura toujours au moins un pays où ces deux génies seront à leur

place : c'est celui pour lequel ils ont travaillé. Louons donc Voltaire d'avoir combattu pour eux, quoiqu'il se soit à tort emporté contre Shakespeare. Il n'a malheureusement jugé ce génie extraordinaire que par les petits côtés : il ne l'a, en quelque sorte, examiné qu'au point de vue de la bienséance ; et comme, dans le monde, on ne pardonne à aucun mérite certaines fautes contre les convenances, il a chargé Shakespeare de sa réprobation, parce que certains passages de son théâtre ne sont pas acceptables en tout lieu et à toute heure. C'est assez dire qu'il ne l'appréciequ'aupointdevuedes salons* Voltaire juge Shakespeare comme un petit-maître juge rait un héros d'après la coupe de son habit et la forme de sa coifîure. Il aurait sans doute mieux fait de chercher à expliquer la nature de ce génie sans pareil. Le malheur est que, dans l'œuvre prodigieuse de Shakespeare, Voltaire n'admirait que des lambeaux :

Purpureus, laie qui splendeat, unus et aller Assuilur pannus. (Horace).

Cette manière d'apprécier des chefs-d'œuvre, par extraits, n'est assurément pas digne d'un homme qui a composé lui-même de grands ouvrages. On y sont plutôt l'esprit d'un homme qui enseigne la rhétorique à de jeunes écoliers.

L'Abbé Guénée. — Il était juste que, jusqu'à sa dernière heure, Voltaire, qui s'est tant plu à froisser les sentiments les plus légitimes des autres, eut à répondre de ses attaques malicieuses et cent fois renouvelées contre tant de personnes et de choses. Il avait bien écrasé ses adversaires littéraires, mais il ne s'attendait pas qu'il aurait un compte à régler au sujet de son éru-

dition agressive, et qu'il rencontrerait, vers la fin de ses jours, un défenseur de la Bible et des Juifs, plus redoutable que les folliculaires dont il avait fait un massacre. Voltaire a rendu lui-même, à sa façon, justice à l'auteur des Lettres de quelques juifs poiHugais, allemands et polonais, etc., (Paris, 1769).

« Le secrétaire juif, nommé Guénée, (écrit Voltaire « à D'Alembert (1), n'est pas sans esprit et sans connais- « sances ; mais il est malin comme un singe ; il mord « jusqu'au sang, en faisant semblant de baiser la main. « II sera mordu de même. »

De même, c'est-à-dire jusqu'au sang,mais non pas en baisant la main. Voltaire n'avait nulle envie de rendre politesse pour politesse à l'abbé Guénée.

Voici ce que l'honnête D'Alembert lui avait écrit (2) : « Le secrétaire de ces Juifs est un pauvre chrétien « nommé Guénée, ci-devant professeur au collège du « Plessis, et aujourd'hui balayeur ou sacristain de la « chapelle de Versailles. On dit que ses lettres lui ont « valu quelques pour-boire du cardinal de La Rochec Aymon, un des plus dignes prélats qui soient dans « l'église de Dieu, et à qui il ne manque rien que de « savoir lire et écrire. » D'après ces bienveillantes et loyales informations. Voltaire s'imagina qu'il avait affaire à quelque pauvre diable d'abbé, qui vivait en gueusant auprès des grands personnages ecclésiastiques; et qu'il en aurait aisément raison. Le fait est que l'abbé Guénée, en possession d'une rare érudition, était déjà chanoine de la cathédrale d'Amiens, et attaché à la chapelle de Versailles ; qu'il fut deux ans plus tard associé à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et en-

(1) 8 décembre 177C.

{i)'J) novembre 1776.

suite sous-précepteur des enfants du comte d'Artois. Il s'était déjà fait connaître par d'autres écrits apologétiques, et ne manquait pas plus d'appuis que de science et de talent pour la controverse. Sur le dernier point, Voltaire voyait par lui-même à quoi s'en tenir; il sentit qu'il fallait jouer serré avec un pareil antagoniste.

Lettres de quelques Juifs. — Les Lettres de quelques Juifs sont généralement et justement considérées comme le meilleur écrit de polémique du dix-huitième siècle, après ceux de Voltaire, qui défient toute comparaison; mais ce qui les met surtout à part, c'est qu'écrites contre Voltaire lui-même, elles parurent plus fortes que tout ce qu'il y pouvait opposer : en effet, il n'y sut rien répondre de sérieux. Après avoir tant ridiculisé la Bible, tant bafoué la nation juive, qu'il ne se lassait point de signaler à 1 exécration du genre humain; il avait donc rencontré un homme capable de tourner en ridicule sa science superficielle et empruntée, et de lui faire expier les mépris et les insultes de toutes sortes dont il avait accablé le peuple chéri de l'Ancien Testament. L'ouvrage de l'abbé Guénée ne renfermait aucun trait de satire, et n'en était que plus accablant pour l'auteur de tant de bouffonneries, traduit enfin devant le tribunal de la science et de la bonne foi. Il y allait donc, dans cette affaire, de tout son crédit auprès du monde frivole, qu'il avait ébloui par son érudition trompeuse ; et enfin de son ascendant sur le parti philosophique, lequel avait pris l'habitude de considérer son chef comme un athlète invincible (1). D'Alembert sen-

(I) Encore aujourd'hui ce livre paraît le |tlus fort qu'on ait jamais rrrit contre la .*cienee (le Voltaire. Chati-aubrland lui a rendu justice, lnrsiiu'il a écrit : « L'auteur des Lcllrex de quelques juifs portugais est un de fi'S hommes dont les cabales littéraires ont étouirc- la renommée durant sa vie, mais dont la réputation croîtra dans la postérité. » (Itinéraire de Pans à Jérusalem, 4* partie, éd. Garnier frères, p. 302.)

tait sans doute le danger, lorsqu'il stimulait l'ardeur du vieux héros contre cet insolent qui osait venir lui disputer le prix de la lutte :

Tantane tam patiens nullo cerlamine tolli Dona sines? (Virgile, En. V, 386).

Mais le ton de la correspondance entre D'Alembert et Voltaire n'est pas celui de Virgile parlant d'Entelle et de Darès. Les deux philosophes, dans leurs communications intimes, se nomment \iniq[iement,V an Bertrand, et l'autre Raton, fort joyeux de mériter de part et d'autre ces deux surnoms, qu'ils ont tirés des fables de La Fontaine (1).

Bertrand donc (c'est-à-dire D'Alembert), écrit à son bon ami |5 novembre 1776) :

1 Quand Gilles-Shakespeare aura été dûment étrillé, « Raton fera très chattement d'en venir aux lettres des « Juifs portugais, qui ne valent pas les Lettres portut gaises (2). »

Et on lui répond (18 novembre 1776):

« Raton joue actuellement avec la souris nommée « Guenée, mais ses pâtes sont bien faibles... Le parti « du rat (3) est bien fort; il est toujours prêt à étran- « gler Raton, et on viendrait le prendre dans sa cha-

(1) Voir La Fontaine, 1. IX, fable 16 :

Bertrand avec Raton, l'un singe et Tautre chat, Commensaux d'un logis, avaient un commun maître. D'animaux malfaisants c'était un très bon plat.

(2) Nous ne saurions dire à quelles Lettres purtugaixex D'Alembert fait allusion, si ce ne sont point celles de Marianne d'Alcofarrada, religieuse d'Alentéjo, qui ont été comparées à celles d'Héloise pour l'ardeur des passions.

(3) Voltaire fait allusion sans doute aux protecteurs de l'abbé Guénée; mais le parti rolitj'ieux avait désaroie depuis nombre d'années.

« tière, si on ne disait pas quelquefois que ce n'est pas « la peine, et que Raton est mort, ou autant vaut. »

Un chrétien contre six juifs. — Nous avons ici l'aveu de la comédie que joue perpétuellement le seigneur octogénaire de Ferney : il se fait passer pour mort, afin qu'on le laisse en paix et libre de faire la guerre à qui bon lui semble. Mais encore fallait-il trouver quelqu'un qui voulût bien prendre au sérieux cette scapinade déjà tant de fois renouvelée. On s'apercevait trop que ce mort était plus vivant que jamais : il était seul à rire de ses finesses. La vérité est donc que personne ne songeait à venir « le prendre dans sa chatière. »

Enfin, il se résout à écraser ce « secrétaire juif. » Et c'est pour cela qu'il lance un pamphlet comiquement intitulé : Un chrétien contre six juifs '1776). L'auteur anonyme se donne seulement pour l'ami « d'un homme horriblement accusé et bafoué, et qui n'a pas la force de se défendre. »

Cet opprimé, vous vous en doutez bien, c'est [l'innocent Voltaire, qu'on ne nomme pas ; c'est lui qui est ce pauvre vieillard, éminemment chrétien, attaqué avec une atroce méchanceté par le « professeur juif.» En effet, l'abbé Guénée avait été professeur. La qualité de juif y est ajoutée par pure libéralité : c'est une des meilleures plaisanteries de tout le factum.

Mais quel méchant homme que ce Juifl « Il a la cruauté d'imputer à sa victime je ne sais <■ quelles brochures, les unes judaïques, les autres anii- « judaïques, dont ce cher ami est très innocent. Il ex- " pose un vieillard plus qu'octogénaire, couché déjà « peut-être dans le lit de mort, à la barbarie de quel-

« ques persécuteurs qu'il croit animer par ses délations « calomnieuses »

Voilà un nouvel artifice, imaginé par ce Protée de la polémique. Entendez-le bien : il s'agit d'un vieillard opprimé, calomnié, d'un chrétien persécuté par les juifs, qui va essayer de se défendre seul (1), dans l'intérêt de sa foi, contre trois Juifs de Hollande et trois Juifs de Portugal, « demeurant en Hollande auprès d'Utrecht. » Qui ne ferait des vœux pour un si intrépide champion du christianisme ?

Il commence par se couvrir de l'autorité de saint Jérôme. Authentique ou non, la lettre de ce saint est déjà bien mortifiante pour la nation juive. Mais l'ami de l'auteur calomnié reprend ensuite, point par point, les reproches que les correspondants juifs disent avoir été adressés par le dit auteur (Voltaire) à la religion des Juifs et à leurs moeurs : sous prétexte de défendre l'honnête écrivain qu'on attaque, il renouvelle contre ce peuple exécré le plus terrible des pamphlets, assaisonné de railleries contre le secrétaire juif . de quelques plaisanteries plus que gauloises, et de leçons de tolérance.

Ces maximes, pour n'être pas tout à fait de saison, n'en donnent pas moins bonne opinion des principes, de la mansuétude, de la charité même du modeste écrivain qui défend si chaudement son ami.

« Vous lui imputez » (à cet ami qu'on ne nomme pas) « je ne sais quelles brochures intitulées Dictionnaire « philosophique. Questions de Zapata, Dîner du comte de

« Boulainvilliers (I), et vingt autres ouvrages un peu « trop gais, à ce qu'on dit. Je suis très sûr, et je vous at- « teste qu'ils ne sont point de lui ; ce sont des plaisante. « ries faites autrefois par des jeunes gens. Il y abien de « la cruauté (je parle ici sérieusement) à vouloir cliarger « un homme accablé de soins et dannées, un solitaire « presque inconnu, un moribond, des facéties de quel- « ques jeunes plaisans^ qui folâtraient il y a quarante « ans... Vous espérez lui faire intenter un procès cri- « minel par des fanatiques (2). Vous perdez votre peine : « il sera mort avant qu'il soit ajourné; et, s'il est envie, « il confondra les calomniateurs. »

... « Et vous, Monsieur Guénée, si vous êtes chrétien, « je vous déclare que vous ne parviendrez pas à nous « faire condamner comme errant dans la foi. Nous som- « mes soumis à toutes les décisions de l'église, et nous « supposons que vous l'êtes aussi. Mais vous manquez « de charité.»

Il accuse l'auteur des Lettres juives de vouloir rétablir l'intolérance, présentement détruite : « Quel est « votre objet? c'est de lui prouver (à mon ami) que « l'intolérance est une vertu nécessaire et divine.»

(Il n'y a pas ombre de cela dans la défense des Juifs).

(1) On voit que fauteur des Lellre<! juives n'imputait rien à cet ami que des ouvrages bien reconnus pour être de Voliaire, et r'est sur ces textes qu'il d6- 'montrait fortement queVoltaire avait calomnié les Juifs. En ceci consiste toute la question. Pour répliquerje chrétien répète et enfonce davantage la calomnie, sans répondre un mot aux défenseurs des Juifs, qui s'appuient toujours sur des textes d'une authenticité incontestable.

(2) Rcmaniuez qu'il n'y a rien de pareil dans ii'S Lellrcx de quelques Juif*. Il y est seulement prouvé queVoltaire a fort mécliamment.et sans autorité, diffamé la nation juive. Il s'agit de démontrer son injustice, et nullement de provo(|uer aucunes rigcurs contre lui. Le rhretien chcrclic il donner le change en évoquant le fantôme du fanatisme. Voltaire a-t-il déliguré les textes bibliques pour dillamer les Juifs'? Il n'y a pas d'autre (|ueslion que 'xlle-lii, et c'est ce dunt il ne dit mol.

En somme, on ne reconnaît pas ici cette gaieté étourdissante avec laquelle le prétendu solitaire avait coutume de flageller ses ennemis. Il a beau faire bonne contenance et badiner encore ; il a senti les coups du secrétaire Juif; il a du plomb dans l 'aile ; il se plaint, il gémit, il pardonne : mauvais signe ! Le vrai Voltaire ne pardonne jamais : celui-ci, c'est Voltaire vaincu, et tâchant de ne pas en avoir l'air. Cependant il y a quelque chose de comique à se donner pour persécuté,quand on lui reproche de diffamer les Juifs, leur race et leur législation. Pour le reste, cette prétendue réponse du chrétien n'est qu'une véritable pasquinade. Tous les esprits capables d'attention pouvaient voir le faible de ce formidable antagoniste, qui, pris sur le terrain de la science, ne trouva rien à dire pour se justifier. Afin de grossir sa réplique, il y ajouta une Incursion sur Nonotle, ex-jéshite, comptant sans doute avoir plus aisément raison du jésuite que du professeur Juif. Nonotte avait imprimé un gros volume intitulé Les Erreurs de Vauleur de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Damilaville (très bien sou flflé par l'i nsaisissable démon de Ferneyi répondit d'abord dans un Eclaircissement historique, à Toc' casion d'un libelle calomnieux, etc.» En etfet, comme l'abbé G uénée, iVonoîîe s'était permis d'attaquer Voltaire sur le terrain de Térudition. Celui-ci, en si belle occasion, les unit ensemble ; et après avoir dressé contre Guénée une liste de niaiseries, il rédige contre l'associé de l'abbé un catalogue de sottises. C'est aux hommes vraiment érudits à qualifier les erreurs des censeurs de Voltaire et les siennes. Ce sont querelles à juger par des bénédictins; et après? Quand il serait prouvéque les censeurs de Voltaire se sont trompés sur certains points,

DERNIÈRES ANNÉES DE VOLTAIRE lll

qu'importe ? Quand il serait prouvé que lui-même s'est souvent trompé, que nous importe encore? Nous savions bien quïl n'est pas infaillible. L'intérêt de la question n'est que pour ceux qui le croyaient tel. et pour ceux qui, sur la foi de sa science, épousent encore aujourd'hui toutes ses passions, et qui seraient peut-être plus surpris encore qu'indignés, si ceux qui sont capables de juger ce savant historien lui disaient :

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

((JoRNEiLLE, Le Menteur.)

C'est là toute la moralité que nous voulons tirer de ces sortes d'incidents. Voltaire^ en tant qu'historien de la religion, a fait illusion aux dames et aux petits-maîtres de son siècle, et peut-être encore du siècle suivant.

Mais il a trouvé, même de son temps, des contradicteurs sur ce sujet. Il n'en a plus guère aujourd'hui, parce qu'on craindrait de passer pour trop naïf en lui déclarant la guerre sur le fait de l'érudition. Il a jonglé avec la science historique ; et il a fait des merveilles aux yeux des gens nés pour former un cercle autour des jongleurs. Après tout, ce n'est pas tant l'érudition qui lui a manqué, que la bonne foi pour en faire usage. Il ne s'agit pour lui que de vaincre à tout prix, et il tient beaucoup moins (c'est lui qui le dit) à « frapper juste qu'à frapper fort.» C'est bien le propos d'un spadassin littéraire.

DÉCLARATIONS ANTi-CHRÉTiENNBS . — VoltaiTC terminait sa réponse à l'abbé Guénée et à Nonotte par un épilogue à Messieurs les six Juifs, où il s'exprimait ainsi sur la mort de Jésus-Christ :

a Si, du temps de Tibère, quelques phari.siens,en qua-

« lité de race de vipères, se rendirent coupables d'un ï crime inexprimable, dont ils ne connaissaient pas les « conséquences, nesciunt quid faciunt, je ne dois pas < vous haïr, je dois dire seulement felix culpa ! »

Ce dernier mot est sans doute la parole la plus audacieuse, qu'il fût possible d'écrire en pays chrétien ; et ce n'est pas une simple boutade de l'auteur. On pour, rait essayer de l'interpréter en bonne part, comme s'il avait voulu dire : « Les Juifs, par le supplice du Calvaire, ont, sans le vouloir, jeté les fondements de la religion du Christ : il faut les en féliciter. » Mais telle n'est pas, tant s'en faut, la pensée de Voltaire. On peut s'en assurer en lisant son Histoire de l'établissement du christianisme, datée par lui-même de l'année 1776, c'est-à-dire du même temps que la réponse du Chrétien aux six Juifs. C'est là qu'on verra qu'il considère l'institution du christianisme comme le plus grand fléau dont le genre humain ait pu être frappé ; et c'est son véritable testament en matière religieuse. Ainsi, sans aucun doute possible, la faute heureuse est d'avoir retranché la personne de Jésus-Christ. Ce qui le réjouit, c'est ce qui fait horreur aux chrétiens. Voilà la vérité.

Nous ne nous étendrons pas sur l'exposition perfide que fait Voltaire des progrès de la religion du Christ. Il suffit de dire que cette exposition est propre à faire les délices des ennemis jurés du christianisme. L'auteur s'y déguise quelque peu sous le masque d'un écrivain anglais, et signe (luelques articles des noms des plus fameux libres penseurs de 1' Angleterre, tels que Toland, Bolingbroke, Tindal, Gordon, CoUins, lord Herbert. Cet artifice ne peut guère servir qu'à révéler les sources oii il a puisé son érudition et sa philosophie anti-chrétiennes.

Mais son but n'est autre que celui où il a visé constamment dans les dernières années de sa vie : ébranler d'abord les bases du christianisme par le mépris du judaïsme, discréditer ensuite la religion du Christ pa^ un récit affreux de ses commencements, la faire paraître absurde par les dogmes qu'elle a établis, exécrable par les excès qui s'y sont attachés, absolument inhumaine par les violences qu'ont entraînées les dissidences des chrétiens, les disputes des théologiens, les conflits des puissances à propos de la foi, les superstitions populaires et le fanatisme des siècles de barbarie. Il regrette que l'empereur Julien, son favori, n'ait pas usé de son pouvoir « pour détruire la religion de Jésu » ; il veut démontrer que cela eût été possible, et explique comment (1). Et enfin il conclut à l'abolition définitive du christianisme :

« Voici évidemment le fruit qu'on peut recueillir de cette étude :

«C'est qu'après tant de querelles sanglantes pour des ï dogmes inintelligibles, on quitte tous ces dogmes fan- « tastiques et affreux pour la morale universelle, qui « seule est la vraie philosophie » (2).

Nous avons déjà suffisamment expliqué quelles sont ses maximes sur ce point ; et comment il n'approuve qu'une seule religion, le théisme, dont il trouve le modèle parfait dans le culte de la Chine (3), et qu'il prétend adopté d'ores et déjà dans l'empire russe (4), « malgré

(llCliap. XXI. — Queutions sur l'empereur Julien : XXII, En quoi le chrixlianii^me pouvait être utile.

(2) Chap. XXIII. — CL Dici. philowpli. , avUdc Zorofl.v/cc, cl uni' multitude d'autres, notamment l'article Relif/ioii.

(3) Voir Diet. phil. , art. Théisme, Tliei.ile, et une multitude d'autres.

(4) Chap. XXVI des Questions sur Julien.

toutes les superstitions de l'EgHse grecque qui subsistent encore. » 11 affirme enfln que ce théisme est devenu partout la religion de « tous les gens qui pensent. »

'< D'où vient ce consentement tacite de tous les hon- « nêtes gens de la terre ? c'est qu'ils ont le même fonds « de raison. Il a bien fallu que cette raison se commu- « niquàt et se perfectionnât à la fin de proche en pro- < che, comme les arts mécaniques et libéraux ont fait « le tour du monde. »

Et quant à ceux qui demeurent attachés à la foi de leurs ancêtres, i la terre entière doit rire de ces fanati- « ques absurdes ; on ne doit pas leur faire l'honneur de « raisonner ; il faut les saigner et les purger, comme « gens qui ont la fièvre chaude. »

Voilà ce que Voltaire fait imprimer en 1776. Il ne s'écoulera pas vingt ans avant qu'on voie comment les disciples de Voltaire s'appliqueront à c saigner et à purger » ces « fanatiques absurdes, i qui réclameront la liberté de professer la foi de leurs ancêtres. La tolérance philosophique ne se trouvera pas faite pour eux. Est-ce à dire que Voltaire personnellement aurait recommandé les saignées de l'époque de la Terreur ? J'aime à croire qu'il aurait reculé devant l'exécution. Mais qu'en sait-on ?

* Quiconque, (dit-il pour finir), n'est coupable que de '< se tromper mérite compassion : quiconque persécute « mérite d'être traité comme une bête féroce, » ( Mais il appelle persécuteur quiconque demeure attaché à la foi de ses ancêtres.)

< Pardonnons aux hommes, et qu'on nous pardonne. « Je finis par ce souhait unique; que Dieu veuille l'exn aucer ! »

Ces paroles font peut-être honneur à son esprit ; malheureusement ce ne sont que des paroles ; et l'on demeure inquiet , quand on se demande : a Quel est le tribunal qui prononcera que je me trompe ? » La raison n'est peut-être pas un juge aussi sur que le croit Voltaire : autant d'hommes, autant de raisons différentes, dont chacune déclare qu'elle est la raison absolue. N'existerait-il pas un fanatisme de la Raison, comme un fanatisme de la croyance religieuse ?

Voltaire et Marat. — Ce fanatisme de la raison, Voltaire le rencontrait justement, en ses dernières années, dans la personne d'un médecin alors inconnu, dont l'orgueil le choqua, et qui aurait pu, moins de vingt ans plus tard, si Voltaire eût encore vécu à cette époque, lui faire payer cher ses critiques, bien que légitimes et modérées. Il s'agit de l'auteur du livre De l'Homme ou des principes et des lois de t'influence de t'dme sur le corps, et du corps sur l'âme; en un mot, de Jean-Paul Marat, t docteur en médecine.» Voltaire rendit compte de cet ouvrage dans le Journal de politique et de littérature^ (5 mai 1777) .Traité nominativement avec beaucoup de dédain par l'auteur, il lui fit, d'une plume légère, la leçon sur les égards dus à ceux qui avaient éclairé le sujet avant lui.

Marat se souvint si bien de cette correction, qu'il écrivait, en 1791, dans l'Ami du Peuple : « Je me souviens «< en effet qu'en 1776, le marquis de Ferney, piqué de se « voir mis à sa place dans mon ouvrage sur l'Homme, « essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens... Je me « suis aisément consolé des pasquinades de Voltaire, en « voyant cfu'il avait eu honte de les avouer, et qu'il « avait été réduit à tronquer mon livre pour amuser les

« sots...» (1). Ea définitive, ce que Voltaire fit de mieux sur ce point, fut de ne pas attendre dans ce monde-ci que son adversaire fût devenu puissant. Peut-être eûtil senti, à cette époque-là, que l'abandon ou le mépris du christianisme n'est pas un moyen très sûr pour favoriser la douceur des mœurs et pour hâter le progrès de la vertu qui s'appelle l'humanité. Il aurait argué vraisemblablement que la cause des violences du temps était la résistance des soi-disant chrétiens aux progrès de la raison. Mais alors, que devenait la tolérance à l'égard de ceux qui se trompent ? Admettons que les chrétiens soient justement des gens qui sont dans Terreur. Voltaire ne posait-il pas en principe qu'il fallait pardonner à de telles gens ? A-t-il jamais écrit qu'il faut trancher la tète à ceux qui ne sont pas éclairés des lumières de la Raison ? On ne saurait deviner ce qu'il eût fait durant l'époque révolutionnaire ; mais on voit bien au moins ce qu'il aurait dû faire pour obéir à ses maximes. Et qu'est-ce que le défenseur des Calas, des Sirven et des La Barre aurait dit de la procédure du tribunal révolutionnaire?

Questions oiseuses, si l'on veut, mais qui se posent si bien d'elles-mêmes, qu'on les entend souvent débattre ; et auxquelles chacun répond à sa fantaisie. Il est intéressant en effet, sinon utile, de conjecturer, d'après le caractère connu d'un personnage, ce qu'il aurait pu faire dans telles ou telles circonstances. C'est au moins un problème de psychologie, tel qu'en résolvent souvent au théâtre les poètes dramatiques. Nous leur abandonnons ce problème, nous renfermant dans l'histoire, assez complexe d'ailleurs, du personnage

(1) Apud Desnoircslerri'S, Helour et mort de Voltaire, p. 118.

extraordinaire que nous avons à éclairer par les faits, mais non pas à peindre pour la scène ou pour un roman. La difficulté du sujet tentera peut-être quelque jour un homme de génie, qui voudra mettre sur le théâtre ce célèbre poète dramatique, composé de tant départies disparates. La première difficulté, si l'on veut être vrai, sera de dissimuler les contradictions de son rôle historique.

Voltaire a Paris. — Sa mort.

Agathocle, tragédie.— Nous avons déjà dit que deux tragédies se partageaient les soins paternels du poète toujours fécond, même à l'heure où il se disait mourant ou mort. Nous ne mentionnerons que pour mémoire ylf/aî/ioc/e, ouvrage laissé imparfaitpar l'auteur, etqui fut mis sur la scène au jour anniversaire de sa mort, le 31 mai 1779, par un mouvement de piété enthousiaste, et pour rendre un hommage posthume à cet Hercule, qui avait presque seul soutenu la scène française pendant près d'un demi-siècle, (pour ne rien dire de ses dernières années.)

Irène. — Iré^ie, si nous ne nous trompons, n'est pas une des plus faibles tragédies de Voltaire, quoi(iu'elle soit en un sens la dernière. Passons sur ses défauts,qui lui sont communs avec beaucoup de ses soeurs aînées. Mais la situation de l'héroïne Irène est touchante, et les vers nous semblent au moins aussi fermement écrits que ceux de la plupart des tragédies de l'auteur. Ce n'est pourtant pas un poème qui puisse se soutenir par le seul plaisir de la lecture. Mais le solitaire de Ferney avait

compté sur les meilleurs interprètes de la Comédie française ; en quoi il fut d'abord trompé. Le Kain ne daigna pas se charger du rôle de Léonce, qui est bien, il faut l'avouer, plus déplaisant que tragique. Le grand tragédien allégua toujours sa santé, en dépit des prières de son vieil ami, de son ancien protecteur, de son bienfaiteur de tous les temps. Ce fut pour le poète octogénaire un cruel mécompte. Cependant il ne vit que trop que les excuses de Le Kain n'étaient pas des mensonges.

Irène fut acceptée par les comédiens français le 2 janvier 1778 . L'auteur concevait de cette pièce les plus belles espérances. M™<= Denis n'avait-elle pas pleuré en la lisant? Il est vrai qu'elle ne manquait jamais de larmes pour les tragédies nouvelles de son oncle, qui, de son côté, était toujours charmé de sa dernière œuvre, et toujours enchanté des larmes de M™" Denis. «On dit, écrit le poète à ses anges (1), qu'Alexis (c'est le nom qu'il donnait alors à sa pièce) est ce que j'ai fait de moins plat et de moins indigne de vous. . . C'est donc pour Alexis que je vous implore, c'est ma dernière volonté, c'est mon testament. Il n'y a qu'Alexis qui puisse me procurer le bonheur de venir passer quelques jours avec vous, de vous serrer dans mes bras et de pouvoir m'y consoler.»

Comment une tragédie nouvelle pouvait-elle le ramener à Paris, si le pouvoir royal lui interdisait la capitale? Mais il soutenait que pareille interdiction ne lui avait jamais été signifiée. Ne se trouvait-on pas sous un nouveau règne ? Il n'y avait donc qu a oser ; et la

(1)25 octobre 1777.

représentation de sa nouvelle traj^édie lui parut une raison suffisante. M'"« Denis le pressait, non sans préoccu pations égoïstes, d'entreprendre le voyage de Paris ;des amis lui assuraient que sa tragédie avait besoin de lui, par l'effet de la défection de Le Kain.

DÉPART DE Ferney. —Il écrivait, le 2 février 1778, qu'il était bien plus près de faire « le petit voyage de l'éternité. » Deux jours après, il était en route pour Paris, sans songer s'il pourrait jamais revenir à Ferney, comme il promettait (1) de le faire dans six semaines au plus. Il est, évident qu'il ne croyait pas du tout à sa fin prochaine, dont il parlait depuis si longtemps, qu'il n'en faisait plus qu'un badinage, comme tout le monde.

Arrivée a Paris. — Il arriva en effet à Paris, le 10 février 1778. Comme les commis de l'octroi, à la porte delà ville, l'interrogeaient : « Je crois, dit-il, qu'il n'y a ici de con" trebande que moi. » Il descendit à l'hôtel de la rue de Beaune, qu'il avait autrefois habité avec M^e de Dernières, et qui était devenu la propriété du marquis de Villette. Et presque aussitôt il s'en allait à pied rendre visite à son ange gardien, le comte d'Argental, qui demeurait au quai d'Orsay.

La première nouvelle qu'il apprit là fut celle du décès de son interprète, de son élève et ami Le Kain , mort l'avant- veille (8 février). Ce fut pour lui un coup des plus sensibles. Mais ce malheur n'importait guère pour la représentation d'/rt'??e, puisque le puissant tragédien avait refusé d'y jouer un rôle. La première grande affaire du poète fut de s'arranger avec les susceptibilités des comédiens qui devaient se charger du sort de sa

(1) Desnoircsterrcs, Retour et mort de Voltaire, p. 187.

pièce. Les Dégociations se traînèrent péniblement, pendant que l'auteur ne cessait de remanier et de polir son ouvrage. Tout le reste pour lui ne fut qu'enchantement.

La nouvelle de son arrivée ne tarda pas à se répandre, comme celle d'un événement qui faisait oublier tous les autres. Tout le monde, hormis la cour, qui demeura comme exilée à Versailles, voulut voir le grand homme, le véritable roi du jour. L'hôtel de Villette ne désemplissait pas. L'Académie, la Comédie, la Loge des francs-maçons, s'ingénièrent à inventer des honneurs qui n'eussent jamais été rendus à personne. L'enivrement était universel. Il n'y avait de partie faible que la santé de cet homme de quatre- vingt quatre ans, si débile à l'en croire.et qui néanmoins faisait face à tout, et recevait tout le monde avec une allégresse et une grâce inimaginables. Cependant, en dépit de la force imprévue que lui donnait la joie, il s'excéda de fatigues et d'émotions propres à épuiser ce qui lui restait de ressources vitales. Tronchin, qui, depuis plusieurs années, s'était établi à Paris, vint le voir et ne lui dissimula pas à quels dangers il s'exposait en menant une vie si furieusement agitée. Mais comment résister à l'entraînement public, et se décider à regagner Ferney, en se dérobant à une ville dont il était devenu l'idole ? Voltaire ne put partir à temps, et l'on peut dire de lui, comme de certains héros classiques, qu'il demeura enseveli dans son triomphe.

Mais quel triomphe ! Jamais avant ce jour-là on n'avait vu de quoi la ville de Paris est capable, lorsque l'ivresse de l'enthousiasme monte au cerveau de tout son peuple. Mais ici il ne s'agit pas seulement d'une mul-

titude en délire, qui étoufferait son favori pour lui mieux marquer l'empressement de son amour.

Honneurs rendus a Voltaire a l'académie française, ETC. — L'Académie française, menée par les amis et les disciples du patriarche de la philosophie, par les D'AIembert,lesla Harpe, les Marmontel,lui envoya d'abord une députationà son domicile;puis,quandil vint lui rendre sa visite, elle sortit tout entière au devant de lui, le nomma directeur par acclamation, se plaça sous son autorité, s"engagea,en sa présence et sur ses instances irrésistibles, à entreprendre sur le champ un nouveau Dictionnaire de la langue française, conformément à ses instructions; enfin, elle se partagea aussitôt le travail, dont il prit pour lui la première part. A la manière dont il la gourmanda, pour l'obliger à se mettre au travail, 1 Académie put s'apercevoir qu'elle s'était donné un maître dans ce directeur ardent et impétueux ; mais il n'eut pas le temps d'exercer cet empire, qui serait peut-être devenu pesant, s'il avait eu le loisir d'imposer à ses confrères son activité dévorante, que rapproche de la mort ne faisait que rendre plus fiévreuse.

A la loge des Neuf-sœurs, où il alla pour rendre la visite que lui avait faite une députation des principaux membres de l'ordre maçonnique, il fut proclamé maçon sans avoirsubi les épreuves, revêtu tout de suite des insignes des frères, et couronné de lauriers H).

Voltaire a la Comédie Française. — Son triomphe le plus retentissant fut celui dont il jouit à la Comédie française. Le lundi 30 mars, au sortir de rAcadcmie. il se rendit à la sixième représentation d'Irène.

(1) Dcsnoiresterres, Relourde Voltaire, p. 404 408.

Tout ce qu'on peut imaginer de marques d'idolâtrie lui fut prodigué en chemin par la foule qui assiégeai^ sa voiture. Il eut grand'peine à parvenir jusqu'à la salle du spectacle. A peine fut-il installé dans la loge des gentilshommes de la chambre, qu'au milieu des transports d'un public frénétique d'enthousiasme, l'acteur Brizard lui posa sur la tète une couronne de lauriers : « Vous voulez donc me faire mourir à force de gloire, » dit l'heureux vieillard, sufifoqué par ses larmes; et il voulut déposer cette couronne ; mais elle lui fut reposée sur la tête, comme de force, aux acclamations délirantes du public. La tragédie fut également applaudie, sans que personne en entendît un mot. Cette représentation se termina par le couronnement du buste du poète, apporté sur la scène et entouré de toute la troupe dramatique, tenant en malades palmes et des guirlandes. On entendit ensuite avec transport des vers composés sur place par le marquis de Saint-Marc, et récités par Mme Vestris : ils se terminaient ainsi :

Voltaire, reçois la couronne

Que l'on vient de te présenter;

Il est beau de la mériter,

Quand c'est la France qui la donne!

Cette fête avait été improvisée. 11 restait encore une pièce à l'affiche ; c'était Nanine, qui obtint à son tour un succès d'enthousiasme, sans être écoutée. Enfin le poète se retira comme il put, au milieu de la foule, qui l'escorta jusque chez lui, et qui fit mine un moment de dételer ses chevaux, pour traîner son carrosse. On aurait pu lui appliquer ce vers de son Jules-César :

Et maintenant cet homme est un Dieu parmi nous !

Lui-raême aurait pu se demander, en son particulier, si, en croyant affranchir ses concitoyens de la supers tition, il n'avait pas fondé une nouvelle secte.

Ce fait n'est d'ailleurs pas douteux : parmi les Voilairiens, combien s'en trouve-t-il qui permettent qu'on discute Voltaire? Et comment aurait-il souffert luimême des disciples de ce genre?

Rentré chez lui, le philosophe, quoique inondé de joie, fit quelques réflexions mélancoliques sur la vanité de la gloire.

Il sentait bien qu'il n'était pas immortel ; et par instants il aurait bien voulu se retrouver dans le calme de Ferney. De ses amis, les uns souhaitaient, pour son bien* qu'il partît tout de suite ; les autres ne voulaient pas se le laisser enlever, dùt-il mourir sur place (1).

Voltaire et la cour de France. — Il manquait encore quelque chose à son triomphe. Quoi donc ? Il n'avait pas pu en jouir devant la cour. Pauvre cour! A quelles réflexions devait-elle s'abandonner, en entendant de Versailles le retentissement lointain des acclamations de Paris ! C'était à Paris que se trouvait le souverain du jour;et les hommages prodigieux qu'il y recevait ne signifiaient-ils pas clairement que la puissance s'était déplacée, et que l'homme tenu à l'écart par Louis XV comptait infiniment plus en France que le petit-fils de ce monarque, en dépit des vertus de Louis XVI et des heureux débuts de son règne ? La philosophie était, à la vérité, montée sur le trône en compagnie de la religion; mais s'y pourrait-elle tenir longtemps en cette société ? Une pareille union ne semblait guère possible,

(1) Lettre de D'Alerabert nu roi de Prusse, V juillet 1778.

en présence de l'ivresse qui se manisfestait à Paris pour le patriarche de l'incrédulité. C'était l'auteur du Sermon des Cinquante qui recevait les honneurs de l'apothéose : on ne pouvait guère s'y tromper. Quand même Louis XVI eût pu s'aviser d'incliner la majesté royale devant ce nouveau souverain, qu'y aurait-il gagné ? C'eût été signer soi-même sa déchéance. Il fallait donc qu'il subît l'affront de ce triomphe du philosophe, sans pouvoir ni l'arrêter ni témoigner qu'il y consentait.

Certes, le patriarche de Ferney, dans l'enivrement de sa gloire, ne songeait nullement à se mettre en opposition ni en parallèle avec son roi. Ce n'était pas un duc de Guise d'une autre espèce, désireux de se mesurer, dans sa popularité, avec le représentant d'une dynastie déclinante. Il avait toujours été attaché à la monarchie, n'aspirant qu'à en faire l'instrument de sa haine contre la religion ; de plus, il vénérait le jeune monarque, dont il saluait les intentions réformatrices. Il n'aurait désiré qu'une chose : faire voiràtous qu'il était rentré en grâce auprès de son souverain légitime, et terminer sa vie sous la double auréole de l'enthousiasme populaire et delà faveur royale. Il n'aspirait donc qu'à être reçu à Versailles en courtisan respectueux autant que couvert de gloire. Mais c'était un rêve qui ne devait ni ne pouvait se réaliser.

Cependant, même à la cour, tout le monde ne lui était pas résolument hostile. On raconte que la jeune reine, Marie-Antoinette, un peu aventureuse, avait fait la partie de l'aller voir à la représentation d'Irène, mais qu'un avis du roi l'arrêta en chemin; que le comte d'Artois assistaàla pièce et mar(iua vivement sa présence dans la scène du couronnement du poète. Ces faits paraissent sujets

à contestation. Mais Voltaire aurait trouvé sans aucun doute quelques intelligences à la cour. D'autre part, les oppositions étaient très fortes ; et il semble bien quà moins d'une inspiration de génie, qu'on ne sait comment imaginer, Louis XVI ne pouvait, sans se compromettre gravement, admettre en sa présence un personnage si envahissant. Il fallut donc, des deux côtés, renoncer à une rencontre vraiment périlleuse pour la monarchie.

Le duc d'Orléans. — Il y en eut d'autres plus aisées, et qui toutefois produisirent un grand effet. Le duc d'Orléans, mal vu à la cour, était, de tous les princes, le plus favorable aux philosophes. Voltaire le rencontra chez Mme de Montesson, qui avait son théâtre particulier dans son hôtel de la Chaussée d'Antin, comme l'auteur de Mérope à Ferney. Il fut enchanté de trouver la ressemblance de ses goûts dans la maison de 'épouse quasi secrète du premier prince du sang. Il y fut accueilli par la marquise, accompagnée du prince, avec des grâces toutes particulières, comme un confrère en Apollon.

Voltaire au Palais-Royal. — Il voulut encore aller faire sa cour au Palais-Royal, où sa visite fut une surprise. La duchesse de Chartres, fille du duc de Penthièvre, le reçut en ami de la maison ; et dans un de ses enfants (le futur roi Louis-Philippe), Voltaire admira une ressemblance frappante avec le Régent, qu'il s'était toujours plu à regarder comme un portrait vivant du grand roi Henri IV. Ces aventures ne signifiaient guère autre chose, sinon que la famille d'Orléans paraissait vouloir le dédommager de la froideur ou de l'aversion du roi.

Voltaire et Franklin. — Le public fut très frappé da récit de l'entrevue qu'il eut avec l'illustre Franklin, commissaire des Etats-Unis d'Amérique, qui venait de faire signer à la France un traité d'alliance avec ses compatriotes. Peu de jours après son arrivée (le 16 février 1778), Voltaire reçut à l'hôtel de Villette la visite du représentant des colonies américaines affranchies, de ce célèbre physicien dont les découvertes avaient répandu le nom dans le monde entier. Comme la conversation, entre les deux illustres philosophes, s'était d'abord engagée en anglais, une des dames présentes les ayant priés de s'exprimer en français. Voltaire, en s'excusant,dit qu'il avait « cédé un moment à la vanité de parler la même langue que M. Franklin. » Tous deux s'embrassèrent en pleurant. Le physicien présenta son petit-fils au poète, en lui demandant sa bénédiction pour cet enfant, qui se mit à genoux. Le patriarche étendit ses mains sur cette jeune tête, et ne prononça que ces mots : God and Liberty (Dieu et la liberté! ) Cette scène provoqua un attendrissement général.

Quelques semaines plus tard, Voltaire assistait à la séance publique de l'Académie des sciences. Franklin, à titre d'associé étranger, s'y trouvait. Les deux vieillards se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre, aux applaudissements de toute l'assemblée, qui vit, dans leurs personnes, l'embrassement de deux mondes, représentés par les plus grands hommes de leur temps.

La Maladie et la mort. — On voudrait pouvoir terminer sur cette noble scène le récit de la vie de Voltaire. Mais il lui restait à subir la dernière épreuve, celle par où nous devons tous passer, et qui, pour chacun,

reçoit son caractère de 1 ensemble de la vie, et des convictions qui nous ont préparés pour ce tragique moment.

Voltaire portait encore avec une aisance admirée de tout le monde le poids de ses quatre-vingt-quatre ans. Mais il aurait fallu ménager ce reste de forces, tout merveilleux qu'il était. Or, ille prodiguait dans une activité incessante, dans des émotions extraordinaires. Gomme le disait le docteur Tronchin, il dépensait chaque jour son capital, au lieu de vivre sur son revenu. Un premier avertissement se fit sentir; mais un prompt rétablissement et le retour des forces ramenèrent les prodigalités qui devaient emporter le reste.

Voltaire et l'abbé Gaultier. — A la première nouvelle d'un très sérieux accident, qui fut aussitôt connu de tout Paris, la terrible question de la façon de mourir se présenta au philosophe, sous la figure d'un prêtre animé des intentions les plus charitables. L'abbé Gaultier offrit à l'illustre malade (20 février) ses services avec autant de respect que d'empressement. Voltaire avait toujours été hanté de la terreur d'être, après sa mort, jeté à la voirie, comme autrefois « la pauvre Le Couvreur. (1) » Dans cette pensée, il avait bien pris ses j précautions à Ferney, où son église, son tombeau et son chapelain devaient l'attendre. Mais quoi ? il se trouvait ù Paris ; et là, il savait bien qu'il était exposé à toute la rigueur des lois et usages ecclésiastiques. Il accepta donc de très bonne grâce les offres de l'abbé Gaultier, qui sans être envoyé par personne, se présentait en ami, et fut accueilli à ce titre par le malade, désireux de se met-

(1) Letlri's (le D'Alembeit au roi de Prusse, 1" juillet 1778.

ire en sûreté du côté des hommes, sinon de Dieu. L'abbé se montra d'abord fort discret ; le philosophe usa de finesse ; et les premiers rapports entre eux parurent satisfaisants de part et d'autre.

Mais l'amélioration de la santé du malade interrompit ces relations commencées; et l'octogénaire se crut si bien en sûreté, qu'il s'occupa très activement de l'acquisition d'un hôtel à Paris, comme s'il n'avait plus à songer qu'à s'y bien installer.

Cependant, au moment même où Voltaire comptait se rendre à l'Académie française, le 11 mai, pour presser la distribution du travail du nouveau Dictionnaire, il se sentit trop faible pour sortir, prit la fièvre, et se mit au lit pour la dernière fois.

A partirde cette heure, les détails sur sa lin ne manquent pas (1); mais ils sont si mêlés de contradictions, que nous sommes obligés d'abréger, pour ne recueillir que ce qui est hors de doute. Le malade fut soigné à l'aventure ; parmi les remèdes dangereux que le hasard lui présenta, nous mentionnerons seulement, comme chose souvent alléguée, (mais sans rien affirmer), un fameux élixir que, dit-on, lemaréchal de Richelieu partagea « en frère» avec son vieil ami, et qui fut cause que celui-ci laissa échapper ce mot : « Ah ! frère Gain, tu m'as tué ! » Le frère Abel n'a peut-être ni prononcé ce mot, ni pris de cet élixir: car l'anecdote est démentie par D'Alembert(2). Un empoisonnement ne paraît pas nécessaire pour expliquer la fin d'un homme de son âge, surmené par le travail, l'abus du café et l'agitation d'un esprit qui n'avait sans doute jamais connu le repos.

il) Dfsiioireslerri'.s, Kel. et moilde Voltaire, \i. 344 - lin. (2) Lettre au roi de Prusse, 16 août 1778.

On aime, en ce moment-là, à se représenter une dernière joie ressentie par cet ardent ami de la justice et de l'humanité. Le conseil du roi venait enfin de réviser le procès du malheureux général Lally, exécuté quinze ans auparavant. A cette nouvelle, Voltaire, qui, depuis plusieurs jours, ne donnait plus aucun signe de sensibilité, se réveille, et dicte un mot à l'adresse du fils de la victime : « Le mourant ressuscite en apprenant cette « grande nouvelle : il embrasse bien tendrement M. de i Lally ; il voit que le roi est le défenseur de la justice : B il mourra content (26 mai 1778.)»

Tel est le dernier mot de Voltaire qui soit digne d'être mentionné. Quatre jours après, il expirait, le 30 mai 1778, sur les onze heures du soir.

Derniers moments de Voltaire. — Ses derniers moments ont été racontés de manières contradictoires. Les philosophes, ses amis, prétendent qu'il mourut dans le plus grand calme. Des écrivains inspirés, sans aucun doute, par les ressentiments du clergé, ont dit et imprimé qu'il éprouva des terreurs de damné,et que,possédé d'une sorte de frénésie, il donna les spectacles les plus hideux et les plus rebutants. Ce qui paraît bien assuré parle témoignage de Tronchin, c'est qu'il fut agité jusqu'aux derniers moments par l'effroi de la mort. Au reste il expira .sans secours religieux (1). Le jour même, il avait reçu l'abbé Gaultier, introduit par l'abbé Mignot, neveu du moribond. Le premier voulait lui faire signer une rétractation préparée d'avance, et plus complète qu'une précédente, qu'il avait déjà signée dans le premier accès de sa maladie. Le curé de Sainl-

(1) Lettre (le D'Alcmberl au roi de Prusse, h' juillet 1T78.

Sulpice, mandé exprès, vint pour appuyer l'abbé Gaultier. Mais le malade se trouva hors d'état de s'entretenir avec les deux ecclésiastiques, et les écarta, en disant : «Laissez-moi mourir en paix, j- On lui attribue encore d'autres mots qui ne sont pas bien constatés, et qui seraient d'une signification injurieuse pour la religion chrétienne. Laissons aux esprits passionnés les disputes sur un sujet pénible et où il n'est pas possible d'atteindre à la certitude. La seule vérité qui soit hors de doute, est que le clergé ne put se vanter de lui avoir arraché ni une déclaration ni un acte qui démentît nettement sa vie, en dépit de certaines protestations de catholicité qu'il ne marchanda pas ; et que les philosophes, d'autre part, n'ont pas pu affirmer qu'il ait soutenu jusqu'au dernier moment le caractère qu'il s'était donné par ses écrits antireligieux (1). Mais, s'il ne mourut pas en incrédule déclaré et hautain, il n'avait pourtant pas satisfait aux exigences de l'Eglise ; et la question de la sépulture ecclésiastique, dont il avait été si fort préoccupé, ne se trouvait pas résolue en sa faveur (2).

En dépit des démarches que firent les deux neveux de Voltaire, l'abbé Mignot et d'Hornoy, qui s'adressèrent au ministre Amelot, au lieutenant de police Lenoir, et au nouveau procureur général ; le curé de Saint-Sulpice, conformément aux instructions de l'archevêché, refusa la sépulture. Il pouvait s'ensuivre un grand scandale et des mouvements

(1) On peiil lire, sur ce sujet, la corr(S|>on(liincc ilc D'AIcmbcrt avec le roi de Prusse, à partir de juin 1778. Il est bien probable que l'ami du pliilosoplie ne dit pas tout ; mais ses ennemis sont-ils à l'abri de tout soupçon ?

(2) Toutes CCS (|ucsiions sont très soigneusement discutées, avec pièces i» l'appui, par M. Dcsnoiresterres, lietour cl mort de Voltaire, p. 354-suiv.

redoutables dans Paris . La famille adopta sur le champ un expédient qui réussit. Le corps, hâtivement embaumé dans la nuit , fut transporté le lendemain. 31 mai, dans un carrosse, à l'abbaye de Scellières en Champagne, dont l'abbé Mignot était comraendataire. Là, il reçut une sépulture provisoire, en attendant qu'il fût transporté à Ferney, ce qui n'eut jamais lieu.

Le corps de Voltaire ramené a Paris. — Treize ans après la mort de Voltaire, (1791l, en vertu d'un dé. cretde l'Assemblée nationale, sesrestes furent rapportés à Paris, pour être déposés en l'église Sainte-Geneviève, lieu de sépulture offert aux grands hommes par la patrie reconnaissante. Ils avaient été déjà transférés de Scellières à Romilly. Le cortège qui les ramena de Champagne, sous la direction des officiers municipaux de la capitale, entra à Paris le 10 juillet 1791.

C'était le moment où le roi Louis XVI, ramené de Varennes, se trouvait aux Tuileries, gardé à vue,et déjà menacé d'assister à l'abolition de la royauté. En de telles circonstances, l'entrée triomphale du corps de Voltaire était comme le symbole de la défaite finale de l'ancien régime .

Cérémonie funèbre a Paris. — La journée du 11 juil let 1791 eut la physionomie d'une grande fête nationale dans cette ville enflammée des passions révolutionnaires. Toute là magnificence possible fut déployée pouila décoration du char et pour celle des édifices publics. Jamais entrée royale n'avait provoqué un pareil enthousiasme.

Un grand déploiement de forces, tous les honneurs

imaginables, la musique, les chants, les acclamations de la foule, accompagnèrent cette pompe funèbre qui, après une longue procession à travers la ville, s'arrêta enfin le soir au pied des degrés du Panthéon. La dépouille du philosophe fut descendue dans les caveaux, où elle devait enfin reposer pour toujours, sous la protection d'une nation idolâtre de son grand homme.

Cependant on a dit et répété, dans ce siècle-ci, comme une chose incontestable, que la dépouille mortelle de Voltaire avait été, sous la Restauration, enlevée de son tombeau, et jetée quelque part dans un endroit où il serait devenu impossible d'en rien retrouver (1).

Si tous ces récits étaient vrais, le sort que Voltaire avait tant redouté pour ses restes aurait fini par s'accomplir trente six ans après sa mort. Cependant son cœur, conservé longtemps dans la famille deVillette,fut solennellement remis à la Bibliothèque nationale, le 16 décembre 1864, par les soins de M. Duruy, ministre de l'Instruction publique.

Hâtons- nous d'ajouter qu'un autre ministre de l'Instruction publique, M. Alfred Rambaud, au commencement de la présente année 1898, ému par des discus" sions qui s'étaient élevées dans le public, a fait constater par une commission désignée à cet effet, et dont nous avons entendu personnellement un des membres, que le monument de Voltaire, au Panthéon, renferme encore des ossements, qui ont été déclarés officiellement être ceux du célè re philosophe. Nous n'avons pas qua-

{\)\o\tlh'.imîiHTlin,Ili.iloire (le France tlepuix 1789. S'.Kdilion.t.I, p. 197.— Dcsnoircsterres, lictour et M. de Voltaire, {p.518-siiiv.) expose tout ce qu'on a raconté sur cet enlèvement mystérieux, et sur les conjectures qu'on est |ia'" suite en droit ilc faire touchant la disparition finale des restes de Voltaire et de J-J. Rousseau.

lité pour prononcer sur l'identité réelle de ces restes. Nous n'avons qu'à enregistrer un fait qui a été annoncé publiquemua

Nous nous permettrons seulement d'ajouter que ces aventures extraordinaire? d'une dépouille mortelle ne sont pas d'un intérêt capital pour ceux qui pensent, comme nous, que les vraies reliques d'un homme de génie sont ses œuvres. Le public, ayant dans les mains les écrits de Voltaire, ne doit pas, ce nous semble, attacher une importance exagérée à la possession de quelques restes, dans lesquels il est malaisé de distinguer le squelette d'un mortel de celui d'un autre.

Ce sont les œuvres, que les ennemis de la gloire ou des opinions de Voltaire auraient voulu pouvoir réduire en poudre ; mais depuis que Beaumarchais en a fait imprimer une édition complète (1785-1795), elles sont devenues indestructibles. Les éditions s'en sont multipliées à l'infini, s'enrichissant toujours. L'on nepeutpas dire, avec assurance si le dernier terme de l'accroissement et de la diffusion de cette énorme collection est atteint, ni si l'influence de cet esprit sans pareil est parvenueà son apogée, ni enfin si elle doit vraisemblablement croître ou décroître dans l'avenir. Il est vraisemblable que des mouvements alternatifs de faveur et de défaveur pourront encore résulter des variations qui se produiront dans l'opinion publique touchant les matières religieuses dont Voltaire a fait, pour ainsi dire, son domaine.

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