CHAPITRE I Poésie
Art. I. — Poèmes narratifs
Dans l'œuvre immense de Voltaire, on est d'abord obligé de reconnaître qu'il se trouve des parties qui ont vieilli. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais ces parties ne sont pas ce qu'on est porté d'abord à s'imaginer.
Parmi ses écrits de polémique, si nombreux, si variés, on ne serait pas surpris que beaucoup fussent tombés dans l'oubli, avec les occasions qui les ont fait naître. Mais les moqueries de Voltaire sont immortelles par l'expression, quand elles ne le sont pas par le sujet.
On en doit dire autant de ses poésies de société, de ces innombrables compliments, madrigaux, épigramraes, qu'il improvisait comme d'autres peuvent écrire de simples billets d'affaires. Dans ces petites galanteries, qui ne lui coûtaient rien, on ne voit que perles et pierres précieuses.
Ses écrits comiques et plaisants de tout genre, à l'ex-
ception de ses comédies, défieront toujours la comparaison par la fécondité et le bonheur de l'invention. Nul ne trouve comme lui les tours propres à éveiller le rire discret ou éclatant. Donc, partout où il s'amuse et veut amuser, partout où il caresse ou flatte» partout où il égratigne ou déchire, Voltaire demeure exquis et toujours neuf, quoiqu'on cherche sans cesse à l'imiter.
Ce qu'il a laissé de moins durable, ce sont, il faut bien le dire, ceux de ses ouvrages poétiques auxquels il attachait le plus de prix, ses poèmes épiques et dramatiques, ceux que ses contemporains ont le plus vantés, et dont il attendait lui-même une gloire immortelle.
De son vivant, ses admirateurs passionnés l'ont mis au rang, sinon au-dessus des Virgile et des Sophocle. Lui-même avait le goût trop sûr et la tête trop ferme pour se laisser enivrer par des éloges excessifs, quoiqu'il en goiîtât la saveur. Il sentait quelque chose de fragile dans ses ouvrages, et c'est de bonne foi sans doute qu'il disait en s'adressant au poète Horace :
J'ai vécu plus que toi, mes vers dureront moins (1).
Mais il avait lieu d'espérer que sa Henriade et ses meilleures tragédies se soutiendraient aussi longtemps que la langue française résisterait aux causes d'altération qui la travaillaient déjà, et dont il s'alarmait parfois avec exagération. Cependant, si l'on manquait de preuves de l'instabilité du goût dans les sociétés les plus cultivées, en voici une des plus frappantes : on ne lit plus la Henriade ; et quant aux tragédies de Voltaire,
(l) Epître à Horace.
on ne songe plus guère à les remettre sur la scène. Ces œuvres, autrefois si vantées, ont perdu la propriété d'émouvoir le public; elles ne sont plus regardées par les gens d'étude que comme des bouquets de fleurs fanées. Si l'on essaie, par hasard, d'y retrouver la vie qui pourrait encore y demeurer cachée, elles produisent moins d'effet que des œuvres ressuscitées d'Eschyle, de Sophocle, d'Homère, en un mot, de cette haute antiquité, que Voltaire croyait bien ensevelie, et que le public ne peut entendre qu'à l'aide de traductions, et grâce à quelques remaniements ingénieux. Les Erinnyes d'Eschyle et VAntigone de Sophocle excitent plus d'intérêt que toutes les tragédies de Voltaire, quand elles sont bien adaptées à la scène moderne.
A. La Hexrla.de.
La Henriade est l'œuvre de la jeunesse du poète; elle a passé longtemps pour la merveille du siècle (1). Comment expliquer le retentissement qu'eut ce poème et l'oubli où nous le voyons tombé ?
Dès le collège, le jeune Arouet, dans la ferveur de ses études classiques, conçut l'ambition de doter son pays d'une épopée nationale. Il lut avec ardeur tous les modèles du genre et les préceptes des écrivains qui, depuis Aristote et Horace jusqu'au P. Le Bossu et à labbé Du Bos, avaient dogmatisé sur le poème épique. Il possédait à fond toute cette méthode, qui n'a jamais probablement inspiré personne, et dont il ne faisait pas plus de cas qu'il ne convenait (2).
(1) Voir la Préface pour la Henriade, par Marinontcl, et I Arnnl-Propo.i par le roi de Prusse.
(2j Voir son fsAûJ .9ur /a Poésie épique, sarlowl le cliap. I.
Le point capital était de découvrir un sujet heureusement né pour l'épopée. 11 se flatta de l'avoir trouvé dans l'établissenjent de la dynastie régnante, et dans la personne de Henri IV. Le héros charmait son imagination par son courage, par la vivacité de son esprit, surtout par son humanité. Déplus, Voltaire tout jeune portait déjàdans son cœur le germe des sentiments qui, en se développant, ont fait de lui le philosophe que l'on connaît, l'ennemi juré du fanatisme, et enfin, l'adversaire audacieux de toute foi religieuse. Dans le fondateur de la dynastie des Bourbons, il vit d'abord le prince qui lutta si longtemps contre le fanatisme de la Ligue, et le huguenot que la nécessité politique avait réduit à donner malgré lui une grande marque d'indifférence religieuse, en changeant de culte pour l'intérêt deJ'Etat. Exemple excellent à opposer non seulement aux fureurs de l'Union catholique, mais encore au zèle de l'orthodoxie dans tous les temps ! Le poème fut d'abord intitulé : de la Ligue ; il y a lieu de croire que le premier dessein du philosophe naissant était d'inspirer de l'horreur pour les passions qui, au xvie siècle, soulevèrent les zélés catholiques du royaume contre l'héritier légitime de la couronne, provoquèrent des crimes sans nombre, et mirent la France à deux doigts de sa perte. Le mal étant né de l'incompatibilité des croyances religieuses, le remède s'était trouvé dans la sagesse d'un prince capable de sacrifier les passions du parti protestant à l'intérêt de sa race et au salut du royaume. Le.s idées que Voltaire professera dans la suite, touchant la subordination de la religion à la politique, se trouvaient ici en substance. 11 eut donc, en ce sens, la main heureuse quand il choisit ce sujet.
Aux yeux de la dynastie régnante, il se donnait l'honneur d'avoir appelé la poésie à glorifier l'origine de cette race royale ; et dans son propre cœur, il pouvait se féliciter de justifier, par un exemple très spécieux, l'indifférence en matière de religion.
Les sentiments dont ce sujet permettait le développement, n'étaient pas pour déplaire à la nation. Il s'agissait de célébrer un héros qui sauva la France de l'anarchie, de la domination étrangère, de l'usurpation hypocrite des Guises, de l'ingérence excessive de la politique romaine. Henri IV apaisa enfin ces passions religieuses qui, pour avoir eu chez nous de violentes éruptions, n'en sont pas moins contraires à l'humeur habituelle et au génie quelque peu sceptique de la race gauloise. La vaillance et la clémence du héros devaient le rendre cher aux Français : Voltaire contribua beaucoup par son poème à l'accroissement de cette popularité (1), mais il avait trouvé le terrain bien préparé.
Une difficulté subsistait. C'était de faire accepter au public, et surtout aux pouvoirs, certaines hardiesses de pensées, que le sujet inspirait, et qui, pour lauleur, constituaient l'attrait principal de la matière. Il s'agissait de dire des vérités déplaisantes à la cour de Rome et à tout ce qu'il y avait en France de catholiques zélés. Le poète pensa éviter tout danger en professant un zèle, d'ailleurs sincère chez lui, pour le pouvoir monarchique, et en même temps une foi catholique de commande, médiocrement vraie, et toutefois décente.
(i; Henri, tous les Français ailorent ta mémoire ;
Ton nom devient plus cher ei plus grand chaque jour ; El peut-être autrefois, quand J'ai chanté ta gloire, Je n'ai point dans les cœurs aiïaibli tant d'amour.
{Epihedc \ollaire à Henri IV, 1766).
En effet, le Béarnais devant, à la fin, se convertir au catholicisme, le poète l'y prépare de loin : cette conversion, dès le début, est annoncée comme une conséquence nécessaire de la force victorieuse de la vérité et de la faiblesse inévitable de l'erreur. L'auteur a soin de placer son héros.dans tout le cours du poème, sous la protection et la surveillance de saint Louis, auteur et saint patron de la race des Bourbons. Grâce à ces précautions de l'ingénieux poète, tout lui paraît sauvé : à ce prix, il pourra insinuer sans danger les vérités piquantes qu'il jugera bon de hasarder.
Des vérités plus ou moins déguisées, ou, si l'on veut^ des épigrammes, des traits de satire, sont ce qui contribua le plus peut-être au succès de la Henriade dans un siècle fort éveillé, dès son commencement, sur les abus de toute sorte, et très porté à la censure des opinions et des croyances établies. Les esprits enclins à ce qu'on appelait alors la philosophie, furent charmés de rencontrer, dans des vers élégants, la satire du fanatisme et du pouvoir despotique, et enfin l'encouragement au mépris de tout ce qui passait déjà pour préjugé ou superstition. La Henriade fut le poème des philosophes et de tout ce qui se piquait de l'être. Ce fut l'épopée de l'incrédulité, la vraie épopée du siècle.
Mais par cela même, cette œuvre poétique était née caduque. Nous ne voulons pas dire que les préjugés ou superstitions que Voltaire criblait de ses épigrammes, aient repris naissance. Mais le poète s'attaquant sans cesse à des choses aujourd'hui mortes, l'intérêt s'est allangui : la Henriade paraît faire la guerre à des ombres ; cela ne peut plus guère passionner personne.
On attend d"an poème épique autre chose que des traits de satire ou des allusions fines et dissimulées à des opinions qui ont choqué le bon sens ou les préventions de l'auteur; on veut même qu'il soit entraîné par sa foi et qu'il l'impose à ses lecteurs. Quand on découvre en lui le doute, la malice, ou l'artifice, on se refroidit. S'il manque d'enthousiasme, comment l'inspirerait-il ? Mais comment Voltaire aurait-il pu entrer dans les passions de la Ligue, qu'il détestait ? On ne peut guère non plus s'enthousiasmer pour la raison tolérante et calculatrice du Béarnais, qui pensait, non à tort, que Paris valait bien une messe. Otons donc du poème tout ce qui réjouissait le cœur d'un Frédéric II ou des philosophes français du temps : que restera-t-il. que de la sagesse, de la malice et des lieux communs';'
Cependant une œuvre poétique, quel qu'en soit le fond, peut plaire, attacher, émerveiller par les mérites propres de la poésie, par la composition, par certains traits d'invention originale, par le style surtout.
Pour la composition, l'auteur de la Henriade sait aussi bien que personne ce que c'est que l'unité de sujet, de héros, et choses semblables; ce que c'est que continuité et suspension d'intérêt, épisodes, etc. Il sait quel avantage on peut tirer du merveilleux, de^ apparitions, des songes et autres embellissements de détail, qui sont passés d'Homère à Virgile, et de Virgile à tout le monde. Toutes les machines poétiques, il les connaît et s'en sert. Mais quel profit en a-t-il tiré ?
En philosophe qu'il est, il veut emploj^er le merveilleux d'une manière raisonnable, c'est-à-dire, n'exposer que des miracles qui soient des choses naturelles. Voilà pourquoi il met en mouvement des abstractions person-
nifiées, ce qa'on appelle des personnages allégoriques, la Discorde, la Politique, etc. C'est comme s'il disait : « Vous voulez du merveilleux, en voici; mais sachez bien qu'il n'y a là que des passions humaines déguisées en personnages de; convention. » Et le dix-huitième siècle d'applaudir à cette ingénieuse mythologie. Mais le dix-neuvième siècle, qui n'est pas, en somme, plus sot que son aîné, réplique: « Vous vous moquez de nous; « quand nousdemandons du merveilleux, nous nedeman- « dons pas de la métaphysique ou de l'algèbre; si vous ne « faites qu'employer des notations abstraites pour dos « choses humaines, il n'y a rien là de merveilleux; il n'y « a qu'un changement de langage. Si vous ne croyez « pas au merveilleux, abstenez-vous-en, comme de « tours de passe-passe ; mais ne nous donnez pas des « faits vulgaires pour des miracles. Et puis vous vous « moquez de nous doublement, quand vous faites in- « tervenir un saint Louis dans les événements. Cehii- « là n'est pas une entité philosophique : vous introdui- « sez l'imposture dans le domaine de la raisonabstraite. « Historiquement, comment ferez-vous pour justifier « l'apparition de saint Louis dans les affaires de la f Ligue ? Vous y croyez encore bien moins que nous. « Ce n'est que jeu de votre part. On ne peut prendre ces « nctions au sérieux pour s'en émouvoir. »
Voilà donc un point sur lequel nous ne sommes pas dupes de l'art de Voltaire : le merveilleux dans \n Mmriade. Quand on fait jouer des machines, il faut qu'elles fassent illusion. Celles-ci sont un peu trop visibles. Le poète prête de beaux discours, très bien placés, au père des Bourbons et à ses jjcrsonnages allégoriques, la Discorde, la Politique, et autres. Mais toute cette
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éloquence sent trop la rhétorique. On aimerait mieux entendre parler les personnages historiques du pcème, et voir les hommes peindre leurs passions naïvement, comme dans la. Satyre Ménippée: mais Voltaire s'est bien gardé de s'inspirer de ce chef-d'œuvre, sans doute parce que le langage lui en paraissait non-seulement suranné, mais trop bas et trop peu digne de la pompe qu'il croyait nécessaire au poème épique. Pendant ce temps, il ne soupçonne pas combien son éloquence philosophique est éloignée de la vérité : or la vérité seule peut faire paraître vivants les personnages mis en scène.
Il a voulu encore se conformer à la tradition des poètes épiques par certains ornements dont il a enrichi son sujet, et qu'on peut appeler des lieux communs du genre : épisodes, songes, tempêtes, récits, combats, révélations de l'avenir, pièces empruntées d'Homère, de Virgile, du Tasse, et dont on reconnaît tout d'abord les originaux. Il a ainsi dispersé dans son œuvre comme un magasin d'accessoires ; mais ils ont déjà tant servi, qu'on en sait peu de gré à qui les emploie de nouveau. Encore voudrait-on qu'il eût en quelque chose dépassé ses modèles.
Mais si sa tempête n'égale ni en horreur ni en conséquences dramatiques celles de VOdyssée et de VEnéide ; si les troubles excités par sa Discorde n'émeuvent pas autant que ceux que soulève la furie Alecto dans Virgile ; si les portraits des descendants du Béarnais sont moins intéressants que ceux des grands Romains issus d'Enée : si d'autre part l'égarement du Béarnais, qui s'oublie auprès de la belle Gabrielle dans les jardins d'Anet, semble un peu banal en comparaison de celui
du chevalier R.eQaud, quand ils'oublie auprès d'Armide ; si, en un mot, Voltaire ne nous offre jamais que des esquisses sommaires à la place des plus brillants tableaux de ses modèles ; ses imitations, loin de faire honneur à son génie poétique, l'exposent plutôt au reproche de manquer d'invention originale.
Au fond, le plus grave défaut de ce poème, défaut que ses contemporains (chose à remarquer) ne paraissent pas du tout avoir senti, c'est la monotonie du style. Ils auraient assurément accueilli cette observation comme une énormité. Plusieurs d'entre eux, et des juges les plus compétents, tels que les Grimm, les Marmontel, etc., ont loué le coloris brillant du style de M. de Voltaire (1). Aujourd'hui l'on s'épuiserait vainement à chercher ce qu'ils ont pu qualifier ainsi. Evidemment le goût général et les habitudes des écrivains français ont prodigieusement changé depuis le dix-huitième sciècle ; car la qualité qu'on admirait dans ce poète alors souverain, est justement celle qui, à nos yeux, lui manque le plus. On ne nous étonnerait pas davantage, si l'on vantait devant nous l'éclat des couleurs dans une grisaille du xvi<= siècle. Que les vers de la Henriade soient écrits d'une plume ferme, agile et correcte, nul n'y contredit; qu'ils renferment une multitude de traits ingénieux, de pensées neuves et concises, de sentences fines et qui donnent à réfléchir, et même d'expressions agréablement paradoxales ; c'est ce qu'on songe si peu à nier, qu'on pourrait dire, avec certain Grec, dont Voltaire daigna écouter l'avis, qu'on préfè-
( 1) Ce coloria hrillanl est ui c cxiiression en (|uclquc soi le consacrée : on la rencontre partout au xviii° siècle, appliquée au style de Voltaire.
rerait, dans un poème épique, plus de naïveté et moins d'esprit.
En effet, danslesnoîes du chantpremier, on lit l'anecdote suivante, racontée évidemment par Voltaire lui-même:
« M. ce Voltaire fesait imprimer à Londres, en 172G. < une édition de la Eenriade. Il y avait alors à Londres « un Grec, natif de Smyrne, nommé Dadiky, interprète « du roi d'Angleterre ; il vit par hasard la première « feuille du poème où était ce vers :
Qui força les Français à devenir heureux ;
« il alla trouver l'auteur, et lui dit: «Monsieur,jesuisdu « pays d'Homère ; il ne commençait point ses poèmes « par un trait d'esprit, par une énigme. » L'auteur le « crut, et corrigea ce commencement de la manière « qu'on voit aujourd'hui. »
En effet, le poète avait d'abord débuté ainsi :
Je chante les combats, et ce roi généreux Qui força les Français à devenir heureux.
Il eut le bon goût de renoncer à ce trait d'esprit ; mais le Smyrniote Dadiky en a laissé passer beaucoup d'autres, tels que ceux-ci :
L'excès des maux où la France est livrée
Est d'autant plus affreux que leur source est sacrée..
(c'est-à dire, qu'ils sont causés par la religion.)
11 fait tracer leur perte autour de leurs murailles...
(c'est-à-dire, il fuit tracer autour de Paris des lignes de circonvallation.)
A des vers trop travaillés en succèdent parfois d'autres qui ne paraissent guère dignes d'un véritable poète :
Il fut votre ennemi ; mais les cœurs nés sensibles Sont aisément émus dans ces moments horribles...
Etrangers et Français, chefs, citoyens, soldats. Font pleuvoir sur le roi le fer et le trépas...
La nuit vint sur Paris porter ses voiles sombres,
Et cacher aux mortels, en ce sanglant séjour,
Ces morts et ces combats qu'avait vus l'oeil du jour.
Cependant les taches de style sont fort rares, et presque introuvables dans cet ouvrage, que l'auteur a mainte et mainte fois remanié avec le soin minutieux et infatigable qu'il portait au détail de ses écrits. Une influence un peu soporifique, à laquelle le lecteur en général ne résiste pas, vient plutôt d'une certaine élégance toujours égale, et d'une sorte de rythme contracté par la pensée du poète : il s'est fait une manière d'écrire facile et prompte, en n'attendant pas linspiration, et en suppléant aux mouvements variés de l'imagination par des procédés tournés en habitude. Sans prendre la peine d'analyser cette méthode, le lecteur se sent ordinairement porté par l'allure aisée de la phrase ; elle est en eflfet si bien dégagée e^ si leste, que rien n'arrête, rien n'appuie, rien ne secoue. L'esprit va toujours, comme dans une danse pressée, mais peu variée, qui n'exige ni efïort ni attention,et qui " finit par produire l'effet d'un bercement, s'il peut exister des bercements sautillants. En un mot, ce style ne nous réserve guère de surprises, encore moins d'émotions ; rien ne prend l'homme par les entrailles, rien ne frappe l'esprit par la représentation saisissante de la nature ; on ne rencontre point de ces mots qu'on pourrait ou qu'on voudrait avoir dits, de ces expressions
qui ont, poar ainsi dire, une âme, ou qui en révèlent une ; on est toujours en présence d'un auteur qui philosophe avec esprit, d'un conteur qui court élégamment sur un sujet, d'un artiste qui se hâte de terminer un croquis. Mais, en somme, il ne s'empare jamais de nous, pas plus que son sujet ne s'est emparé de lui. Nous voyons un homme qui joue une partie de cartes avec beaucoup d'adresse et de rapidité ; mais la partie finie, que nous importe? En un mot. Voltaire, à la lecture, fait quelquefois réfléchir, mais à la volée ; et il n'excite pas l'émotion ; il dessine des esquisses, il ne peint pas; il voit ce qu'il faut dire, mais il ne possède pas l'accent qui grave les clioses dans l'imagination ou dans le cœur. Il a tant d'esprit, qu'il n'écrit guère que pour l'esprit. Et quant à cette philosophie qui, dans son temps, parut si neuve, y a-t-il rien aujourd'hui de plus banal ? Qu'on dise, si l'on veut, que c'est la marque imprimée par Voltaire lui-même dans l'esprit de la postérité : soit ; mais une marque devenue commune n'éveille l'attention de personne. Enfin qu'on dise le mieux qu'on pourra tout ce qui peut être dit en faveur de la Henriade, on ne fera pas que personne s'émeuve en la lisant. Nos vieilles chansons de geste, si dépourvues d'art, d'un style le plus souvent gauche, vulgaire et diffus, ensevelissent complètement ce prétendu phénix de la poésie française : et quand on a lu la rude Chanson de Roland, la Henriade, bien plus récente, ne fait plus l'effet que d'une ancienne tapisserie fanée, à personnages du temps de nos grand'mères. C'est le chantre inconnu de Roland qui paraît neuf, et celui de Henri IV qui parait vieillot. Pour goûter ces vers que Frédéric-lc-Grand mettait au-dessus de ceux de Virgile, il faudrait avoir
soi-même porté ia perruqae poudrée, comme firent nos bisaïeuls.
B. La Pucelle.
Mais Voltaire ùe s'est pas contenté de passer pour le Virgile de la France : il voulut aussi en être l'Arioste. En composant la Henriade, il avait écouté son ambition et les conseils de ses maîtres; en écrivant la Pucelle, il obéit à l'inspiration de son propre génie, et ne fut autre chose que Voltaire, un poète satirique et libertin.
L'héroïne d'Orléans, la libératrice de la France, la sainte fille au grand cœur, qui releva le courage du roi Charles VII, de ses chevaliers et de toute la nation française, parut à Voltaire un sujet à souhait pour une épopée burlesque. Si cette idée naquit réellement dans une orgie, chez le duc de Richelieu, elle était bien digne de cette origine. Mais Voltaire s'est délecté vingt ans à la développer. Il ne faut donc pas parler d'un caprice de poète: une fantaisie bouffonne ne se soutient pas si longtemps.
Voltaire marque en maint endroit de ses œuvres son antipathie pour Jeanne d'Arc. Ce n'est, à l'entendre, qu'une fille d'auberge, qui sortit d'un cabaret pour être brûlée à Rouen. Par un effet de son incérdulité systématique à l'égard de tout ce qui porte le caractère de l'héroïsme ou de la pudeur, il déteste, dans l'héroïne de Domremy, sa réputation de fille sans tache, sa piété extatique, et le merveilleux dont sa vie a été embellie par la légende. C'est du merveilleux chrétien ; donc cela ne vaut pas le merveilleux philosophique dont Voltaire a cru embellir l'histoire de Henri IV. Et à ce propos, qui ne remarquerait que, s'il y avait dans l'histoire
de France un sujet propre à l'épopée, c'était bien plutôt la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc que la prise de Paris par le Béarnais ? Mais dans la grande crise de la monarchie française au temps des guerres des Anglais, Voltaire n'a voulu voir qu'une matière à bouffonneries licencieuses, et une occasion de flatter le mauvais esprit de ses contemporains. Ayant fait de Jeanne d'Arc une fille d'auberge, il lui prêta des aventures accommodées à cette condition, scènes grotesques et licencieuses, impudiques, monstrueuses même; et il composa tout son poème en vue de dégrader son héroïne de cette renommée de pureté qui le faisait grincer des dents. Les anecdotes graveleuses, les obscénités les plus raffinées et les plus choquantes, ne lui parurent pas être de trop pour remplir son dessein : il s'y reprit même à plusieurs fois, ajoutant toujours, dans le sens du dévergondage, à ses premières inspirations, quoiqu'il ait désavoué, avec un air d'indignation, ces additions qu'il fit pour renouveler l'attrait d'un ouvrage qu'on n'aurait dû lire qu'en cachette, et que tout le monde, par cette raison même, voulait lire, et même en compagnie. Rien ne le servit mieux que certaines interpolations, dont il profita pour se disculper du tout. Il est vrai que son cadre put paraître à beaucoup de gens favorable pour y insérer leurs propres vilenies; mais il y introduisait lui-même tous les traits de gaieté folâtre ou extravagante qui lui venaient à l'esprit ; et ainsi le poème héroï-comique devint une sorte de corbeille pour ramasser les prodiges de licence d'une époque étrangement dépourvue de pudeur et d'honnêteté.
Ce qui demeure surprenant dans une œuvre compo-
sée sur qq tel dessein et avec de telles complications, c'est qu'une fois le sacrifice fait du patriotisme et de la décence, constamment offensés dans l'ensemble et dans le détail, on demeure émerveillé du bonheur avec lequel l'auteur s'est acquitté de sa condamnable tâche. Jamais il n'a montré plus d'esprit, plus de verve, plus de légèreté de main. Les vers sont même plus poétiques dans la Pucelle que dans la Henriade; et si l'on daigne ne traiter cette œuvre étrange que comme une espièglerie diabolique, il faut dire au moins que c'est une espièglerie de génie. Après quoi, l'on songe que la vraie gloire de Voltaire y a beaucoup plus perdu que gagné, à moins qu'on ne veuille placer sa gloire là où nous ne voudrions pas la mettre, dans un excès d'effronterie. Il avait bien soin de rappeler que l'auteur de VIliade était aussi celui de la Guerre des rais et des grenouilles. Il est certes permis à un Homère de badiner; mais eût-on même écrit une Iliade, il faudrait au moins, quand on se met au badinage, respecter quelque peu la bienséance, l'honneur de la nation, et les éléments de la vérité historique.