‹ La vie et les œuvres de VoltaireChapitre 5 sur 23 · C. La Guerre civile de Genève · texte numérisé non relu

C. La Guerre civile de Genève

Il existe malheusement encore une autre épopée burlesque de Voltaire, laquelle nous paraît, à tous égards, fort au-dessous de la Pucelle : c'est la Guerre civile de Genève, que l'auteur prétend avoir faite à l'imitation de la Secchia rapita de Tassoni. La fausseté des faits y devient atroce calomnie, le libertinage y devient cynisme, la gaieté ricanement ; et la grâce du style, ce qu'on voudra. Certes on y reconnaît bien une certaine vivacité de récit, une légèreté de plume, une aisance de versification qui n'appartient qu'à Voltaire. Mais ces

qualités, qui ne s'y rencontrent pas à leur plus haut degré, peuvent-elles compenser le noir dessein de peindre Jean-Jacques Rousseau comnae un ennemi juré du genre humain, et enfin comme un incendiaire? Ce n'est pas une espièglerie plus ou moins comique, c'est l'effet d'une haine presque sauvage. Nous aurions pu ranger ce poème au nombre des œuvres satiriques de Voltaire. Mais une satire en six chants dépasserait un peu les limites du genre; et si l'on classait ainsi toutes les œuvres de ce malin poète qui sont inspirées plus ou moins par le démon de la satire, que ne mettrait-on pas dans cette catégorie ? L'ode même n'échappe pas à cette observation; ses discours sur les sciences sont rarement exempts d'attaques contre des personnes ou contre des classes de gens qu'il a prises en haine: tout lui sert d'occasion pour exercer ses vengeances, dont l'ardeur ne sera jamais assouvie.

D. Poèmes historiques.

Au nombre de ses poèmes narratifs, il faut encore mentionner une pièce purement historique, le Poème de Fontenoy, précis en vers de la fameuse victoire de Louis XV, fragment de chronique en prose rimée, où le poète sait en courant distribuer l'éloge, et même la flatterie, au gré de ses préventions ou de ses intérêts. La poésie, sous sa plume, ne colore pas beaucoup l'histoire, mais elle réussit du moins à l'altérer. Cette pièce n'égale peut-être pas le Passage du Rhin de Boileau, que Voltaire s'est flatté de surpasser ; mais elle a pu faire plaisir aux acteurs delà journée de Fontenoy ; car l'auteur a pris à tâche de les nommer tous, pour ne pas faire de jaloux.

Le petit poème sur les Evénements de Vannée 1744 tient à la fois de la satire et du compliment. Une sortie contre les esprits chagrins, qui ne savent pas admirer le temps présent, aboutit à la glorification du prince de Conti, dont Voltaire était grand courtisan, et enfin à l'apothéose de Louis XV, dont le poète sollicite les faveurs avec plus d'esprit que de désintéressement. C'est encore une variante des éloges adressés par Despréaux à Louis XIV ; et Voltaire ne songe pas qu'il appellera un jour ce poète

Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.

Il n'est pas aisé de dire en peu de mots de qui Voltaire ne fut pas le Zoïle ; mais on voit de qui il fut le flatteur en cette occasion, comme en beaucoup d'autres.

Art. IL — Poèmes philosophiques. — A. Les Temples,

Poèmes philosophiques, critiques, etc. . . —Les Temples. — C'est en l'honneur du même monarque qu'il a construit un Temple de la Gloire, où il met Louis XV audessus de tous les grands hommes, sous le pseudonyme assez effronté de Traj an. Le poète philosophe s'attribue le rôle de juge souverain des héros de tous les temps, et leur distribue les couronnes et les rebuffades de sa pleine autorité. Il en fait autant pour les gens de lettres et les artistes, dans le Temple du Goût. Comme il s'établit en souverain pontife du dieu du Goût et de celui de la Gloire, il en use de même avec celui de VAmitié : il lui dresse un Temple, d'où il éconduit à peu près tout le monde, étant presque, à son avis, le seul homme qui se connaisse en amitié. Toutes ces usurpations de fonctions parais.sent d'ailleurs suffisamment justifiées

par les doctrines et les sentences que cet oracle prononce en prose très fine et en vers le plus souvent précis, autant que malins.

B. Poésies morales.

Poésies morales. — Si Voltaire n'avait été trop enclin à la malice, il serait probablement le premier de nos poètes, en matière de morale. Quand ses passions laissent place à son bon sens très net, à. sa perspicacité» à l'indépendance de son esprit, il voit d'assez haut, il voit bien ; il met la vérité en pleine lumière, sans effort, et dans un langage qui paraît celui de la nature même, éclairée par la raison la plus ingénieuse.

S'il énonce sa philosophie en vers, qu'on n'attende pas de lui des prouesses de poésie : son expression n'est pas plus colorée, ni le tour de sa phrase plus hardi que celui delà prose ;mais c'est une prose si nette, si aisée, si exacte, quoique mesurée et rimée, qu'on n'y trouve rien à redire, hormis que c'est de la prose, et non de la poésie.

A un autre point de vue, sa raison, qui ne bronche guère, est celle d'un esprit sans élévation et sans enthousiasme, et trop voisine de la sagesse de l'illustre Sancho Pança. C'est le bon sens de l'école matérialiste, qui ne conçoit que ce qu'on peut toucher : et son idéal ne va pas au-delà de celui de la morale épicurienne. L'unique bien,pour lui, c'est le plaisir ; la justice, c'est d'être heureux : Dieu lui-même sera jugé d'après ces principes, et n'échappera pas à la censure, s'il n'assure à Voltaire la jouissance de tout le bonheur qu'il réclame. Puisque, selon ce philosophe,

« Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer; (1) »

(I) Epiirc à l'auteur du livre dcx Trois Imposteurs. 0771)

Dieu devrait savoir qu'il n'est établi que pour rendre tous les hommes heureux ; ajoutons, si l'on veut, justes et bienfaisants, pour être heureux. Cette morale et cette théodicée n'ont rien de sublime ni de trop métaphysique ; et les bonnes gens peuvent s'en contenter. C'est sans doute pour eux que Voltaire moralise, et il se garde bien de les embrouiller dan? les subtilités de la morale du devoir. Sa marale, à lui, est d'autant plus claire, qu'elle est celle des esprits les plus médiocres. Elle ne condamne que les grossiers malfaiteurs. Il est vrai qu'elle n'est pas moins opposée aux théories de perfection chrétienne; mais on sait que le christianisme esile monstre que Voltaire s'est juré de détruire. Si l'on ne peut endurer un moment rien de ce qui se rapporte à ce dessein général, il ne faut pas lire de suite, au hasard, trois pages de Voltaire. Nous supposons donc qu'on est capable de prendre sui- soi quelques moments de patience à cet égard, et qu'on peut ainsi, sous bénéfice d'inventaire, lire les Discours sur l'Homme, la Loi naturelle, et le Désastre de Lisbonne.

Nous ne promettons à qui fera cette lecture ni d'exquises jouissances poétiques, ni de profondes satisfactions morales ; mais on sera bien aise de voir comment le plus grand poète du dix-huitième siècle a mis en vers une philosophie très peu sublime ; et sans doute on en détachera quelques très bons morceaux. Mais en passant on pourra se croire visé par quelques injures, lancées à tout hasard contre les méchants esprits dont Voltaire n'est pas le Dieu, c'est-à-dire, presque contre tout le monde.

On pourra se consoler en pensant qu'il y a des gens près de qui l'on ne peut passer sans être éclaboussé ;

Qu'unepartie de ces injures sont devenues très banales,ei qu'il faut faire son profit des bonnes ieçons,même quand elles se trouvent à côté de mauvaises ; et qu'enfin Voltaire a ramassé toutes ces choses en bien des endroits. Que s'il lui arrive de laisser échapper des contradictions, qu'on se dise qu'un esprit aussi peu réglé que le sien ne peut pas toujours être d'accord avec lui-même; et qu'enfin personne ne le prend plus pour un oracle, en quoi que ce soit. Frédéric II est mort depuis longtemps, et le monde ne reviendra pas à l'idolâtrie exprès pour diviniser Voltaire, quoiqu'il se rencontre encore des esprits qui lui empruntent toute leur philosophie, et se croient, par cette raison, des esprits transcendants.

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