C. Épitres, Odes, etc
Si l'on voulait énumérer toutes les pièces de poésie où Voltaire développe des théories philosophiques, il faudrait mentionner, outre ses poèmes principaux, que nous avons déjà nommés, une multitude CCÈpUres adressées à des souverains tels que Catherine et l'Empe. reur de la Chine, etc ; à des gens de lettres tels que Marmontel et Saint-Lambert, à des vivants ou à des morts : Boileau, Horace, Henri IV. Quelques-unes de ces Épîtres doivent compter, à tous égards, au nombre des chefs-d'œuvres de cette Muse plus féconde et plus causeuse que pathétique, harmonieuse ou enthousiaste.
Il faut encore y joindre des Satires très variées, des Odes et des Stances, et enfin des Comités : de toutes ces pièces il faisait de larges distributions à ses amis de toute condition, selon ses affections du moment. La forme des poèmes lui importe peu : il ne distingue pas les genres lyrique, didactique, ou autres, par le sys-
tème de versification qu'il adopte, ni les systèmes de vers par l'usage qu'il en fait. Tout genre de vers ou de groupement de vers lui est bon, selon le caprice du moment.
De la versification de Voltaire. — On ne saurait le compter pour une autorité dans l'art des rythmes : c'est un poète tout à fait indifférent sur cette partie pi considérable de la poésie : il prouve bien, par cotte indifférence, que la nature l'a fait beaucoup moins poète que philosophe, puisqu'il ne sent pas l'importance de l'instrument dont il se sert. Il ne distingue même que très peu, pour le langage, les vers de la prose. Son idéal, pour le style, est un vers où l'on n'aurait rien à changer pour en faire une ligne de prose. Telle est son opinion en théorie, comme en pratique. Tout au plus accorde-t-il à la poésie,à titre d'ornements , quelques fleurs artificielles, qui ne l'embellissent point, mais qui lui donnent un air d'élégance recherchée, comme les frisures à une coquette de médiocre condition. Apparemment il n'était pas plus musicien que coloriste, et s'il a tant écrit en vers, c'est par une mépj'ise qui a duré toute sa vie. et qu'on a peine à comprendre. Cette erreur ne l'a pourtant pas empêché de rencontrer souvent de vraies bonnes fortunes en vers, parce qu'en définitive la Muse, quoi que Voltaire en ait pu penser, a des fantaisies qui se moquent de la raison, et qu'elle peut, lors(iu'il lui plaît, revêtir de grâce même le naturel le plus sec.
D. Poésies légères.
En feuilletant les poésies mêlées de Voltaire, on rencontre à chaque pas des merveilles d'élégance et de
naturel, d'enjouemeat et de sagesse : plus II avance en âge, plus il se montre agréable et souriant : il est la grâce même, lorsqu'il peut oublier un moment ses rancunes, sa philosophie et se? doctrines anti-poétiques.
Nous nous reprocherions d'oublier les innombrables improvisations en vers libres qu'il a enchâssées dans ses lettres; mais nous ne saurions trouver d'expressions suffisantes pour caractériser ces charmants caprices, dont la variété infinie est un témoignage irrécusable de la facilité avec laquelle les vers coulaient de sa plume, quand il ne songeait pas à la gloire. La poésie, qui l'abandonne dans ses grands desseins, se prodigue ù son esprit dès qu'il ne la recherche pas. Quel poète il aurait pu être, s'il n'eût visé qu'au rôle d'homme du monde et d'idole de la bonne société 1 Encore fallait-il, pour donner l'essor à tout son génie, que cette société fût libertine sans scrupule; qu'elle fût, en un mot, celle du dix-huitième siècle; et qu'elle aimât les sentiments médiocres, débités avec élégance.
Art. III. — Romans philosophiques.
Ses vers les plus heureux égalent rarement le charme de sa prose, lorsque celle-ci, à son tour, se consacre tout entière à l'amusement des oisifs du même monde. C'est pour divertir la duchesse du Maine qu'il a écrit Zndig et d'autres romans soi-disant philosophiques. De philosophie, heureusement, on n'en rencontre pas toujours dans ces contes délicieux, si nous exceptons V Histoire de Jenni, où l'auteur démontre méthodiquement et avec éloquence l'existence de Dieu et de la Providence, en vue de corriger de jeunes fous, devenus de francs athées. Nous signalerons encore, comme exem-
pie, le conte oriental intitulé le Blanc et le Noir, véritable merveille de style sur les deux génies de l'homme, le bon et le mauvais; et combien il faudrait mentionner d'autres petites pièces, si l'on voulait énumérer tout ce qui paraît exquis dans ces œuvres de pure imagination !
Dans plusieurs ouvrages de la même catégorie, dans Zadig, dans Candide, dans la Princesse de Babylone,etc., on rencontre de nombreuses discussions épisodiques sur les sujets les plus graves, comme sur les plus légers. Les personnages de ces romans,au milieu de leurs aventures, ont beaucoup de moments de loisir pour s'entretenir de toutes choses, de morale, de religion, de littérature, de politique et même d'économie domestique. Ces conversations, quoique vives et rapides, et telles qu'en pourraient tenir, dans le monde, des esprits de premier ordre réunis pour leur plaisir et comme au hasard, touchent souvent au fond des questions, mais sont surtout frappantes par leurs conclusions sur les innombrables matières où l'auteur a daigné porter sa critique et ses jugements transcendants. Nulle pari ailleurs Voltaire ne s'est livré davantage au plaisir de faire la leçon à tous les hommes, et de leur prouver élégamment qu'ils sont des sots en toutes choses, et de détestables créatures, à l'exception des personnes uniquement vouées à la volupté. C'est la morale générale qui ressort de ces contes, mais présentée avec une charmante variété. On y trouve d'ailleurs de l'optimisme, du manichéisme, du pessimisme, des doctrines pour tous les goûts, et de la satire sur toutes choses, sur l'antiquité et sur les modernes, sur les prêtres d'Egypte, les mages et les missionnaires chrétiens, sur les théologiens et sur les savants, sur les honnêtes femmes et sur les philoso-
phes, sur les monarques et sur les portefaix. C'est un élixir de l'expérience et de la malice de rauteur,enfermé dans des récits d'une éblouissante rapidité, dans des aventures où le merveilleux de l'Orient et celui de la chevalerie apparaissent à côté de la réalité la plus familière, où les plus brillants conteurs pourraient chercher des modèles, tout aussi bien que les raisonneurs les plus opiniâtres et les songe-creux les plus intrépides. Dans ce recueil de romans qui n'ont point eu de modèles, on jouit de Voltaire tout entier ; Ton s'étonne de tout ce qu'une seule tête pouvait contenir d'idées, de connaissances et de fantaisies, et comment il a pu faire de ce mélange l'ensemble le plus agréable, disons encore le plus instructif, pour les esprits qui ne s'instruisent qu'en s'amusant, au risque de s'instruire tout de travers, et de s'infatuer ridiculement de la sagesse tranchante, et de la supériorité insolente de l'auteur. Quand on a lu toutes ces historiettes, on se surprend à s'admirer soi-même, et à se croire bien supérieur à tout le monde par le bon sens et la lucidité de l'esprit ; tandis qu'on y aurait dû seulement apprendre qu'on est, comme tous les hommes, excepté Voltaire, un sot. Trop heureux si l'on y avait attrapé quelque ombre des mérites de style de l'auteur ! Mais c'est là ce qui ne sera jamais accordé qu'en partie, et à un très petit nombre de favoris de la nature. Voltaire lui-même a trouvé sa prose sans la chercher, en courant après la poésie, que ses contemporains ont cru qu'il avait rencontrée. Et l'on est réduit aujourd'hui à reconnaître qu'il aurait sagement fait de toujours écrire en prose.
On n'est pas poète, quand on ne sait pas se donner le temps de trouver ses vers; et Voltaire, qui ne manquait
jamais de loisir pour tout ce qu'il voulait faire, n'en a jamais eu pour le travail de la poésie, qu'il croyait être son affaire capitale. Ses contemporains l'ont trompé par leur admiration trop complaisante : séduits par sa gentillesse et sa gaieté, ils n'ont rien su concevoir audelà de ce qu'il leur donnait. Aussi les a-t-il déçus par une fausse image de la poésie, qui a bien failli bannir de chez nous la vraie pour toujours. Mais celle-ci ayant fini par reprendre sa place, la fausse, c'est-à-dire celle de Voltaire, ne peut plus faire désormais que triste figure dans l'abandon oii elle se trouve reléguée, avec les coutumes et les modes du dix-huitième siècle, qui ont certes leurs attraits, et n'en sont pas moins passées pour toujours.