CHAPITRE II Le Théâtre de Voltaire
Deux passions principales se sont partagé la vie et l'esprit de Voltaire, celle du théâtre et celle de la philosophie. S'il avait eu à choisir entre ces deux objets; si pareille nécessité avait pu jamais se présenter à lui, nous ne devinons pas auquel il aurait pu donner la préférence, et s'il se serait donné tout entier à l'amour des fictions dramatiques, ou à celui de la vérité, telle qu'il l'entendait. Il a fini par associer ces deux choses ensemble, en faisant de la scène tragique une sorte de chaire ou de tribune, oîi des personnages de son invention venaient exposer, parleurs discours et leurs actions, les opinions qui lui tenaient au cœur, c'est-à-dire, soutenir la guerre contre tout ce qu'il qualifiait de préjugés, et provoquer la profonde révolution morale qu'il avait entreprise. Tout considéré, on ne risque guère de se tromper en estimant que sa préoccupation la plus constante, au milieu de tant d'autres, et que ses émotions les plus intimes, joies, chagrins, ressentiments, se rapportèrent presque toujours au théâtre : que c'est là qu'il voulut et espéra régner sans partage, après qu'il aurait effacé la gloire, non seulement de ses contemporains, des La Motte et des Crébillon, mais des plus grands poètes des temps modernes et de l'antiquité.
On voit bien, à l'effort qu'il fait, dans ses discours de toute sorte sur ses propres ouvrages et sur ceux des autres, qu'il se flatte toujours de l'emporter, sinon en tout, du moins par quelques mérites particuliers, sur ses rivaux, qui sont les Corneille, les Sophocle et les Shakespeare: tantôt il s'estime supérieur à tous pour la conduite de l'action, pour l'observation des règles, pour la bienséance,pour la correction du style; tantôt pour la portée philosophique de ses poèmes dramatiques. En somme, il est bien près de se considérer comme le poète tragique par excellence, quoiqu'il affecte souvent la modestie et se fasse humble, en considération des difficultés insurmontables de l'art, et aussi par le souvenir des tragédies de Racine, dont la perfection le découragerait peutêtre, s'il n'espérait toujours de se surpasser lui-même. Son zèle est éminemment tenace; et son démon lui chuchote à l'oreille, dans ses moments de lassitude, quelques mots qui ranimeront son ardeur et ses ambition jusqu'à sa dernière heure.
Dans l'œuvre dramatique, il ne recherche pas seulement la gloire de la création poétique ; ce philosophe, cet amant de la vérité, aime passionnément les jouissances des sens, et par conséquent les illusions et les vanités de la scène. Il goûte avec ivresse ce qu'on pourrait appeler les impostures du théâtre: il veut s'en repaître sans cesse, il y veut prendre part de sa personne. Il se délecte dans la représentation extérieure des passions et des grandeurs imaginaires. Toujours il lui faut un théâtre à sa portée, et presque dans son appartement, pour y voir vivre ses héros, pour y être héros lui-même. Partout où il s'installe, fût-ce provisoirement, chez lui ou chez des amis, son premier souci est
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d'y faire établir des tréteaux etd'y étaler sa famillepoétique, de s'j^ montrer lui-même. ParTeffet de sa passion démoniaque pour le théâtre, il se brouille avec la république de Genève, qui Ta gracieusement accueilli ; il envient aux plus méchants desseins ; il commence par entreprendre d'opérer une révolution dans les mœurs et dans la religion des Genevois, puis dans l'état luimême; et enfin il complote la ruine complète decette cité hospitalière. Ce qui, à ses yeux, distingue une société civilisée d'une société barbare, c'est le goût de l'une, l'aversion ou l'indifférence de l'autre pour le théâtre. On n'est digne d'aucune estime, si Ion ne partage pas son enthousiasme, non seulement pour la poésie dramatique, mais même pour la fonction d'histrion. De toutes les personnes qui aspirent à lui plaire, quelleque soit leur condition : hommes, femmes, princes, grands et moyens seigneurs, gens de lettres et même gens d'Église, autant quil le peut, il fait des acteurs et des actrices. Rien n'égale pour lui l'agrément et le mérite de se montrer sur des planches en un déguisement qui frappe les yeux, d'y exprimer des sentiments qu'on n'éprouve pas. d'y débiter de mémoire et avec emphase des paroles qu'on ne pourrait jamais lirer de soi. Luimême donne l'exemple : il estLusignan, il est Cicéron, il est grand prêtre ; il déclame de son organe sourd et de sa voix forcée des vers à grand effet ; il pleure, il fait pleurer; il est heureux. Ne supposez pas d'ailleurs que jamais il voie ou fasse représenter devant lui les ouvrages des autres poètes : il ne goûte et ne comprend bien que les siens ; il ne donne jamais que le spectacle de sa propre gloire, et il astreint tout le monde à l'en abreuver jusqu'à fenivrement. Dira-t-on qu'il luit
l'essai de ses ouvrages pour les corriger au besoin ? Cela est vrai souvent; mais plus souvent encore ce sont des triomphes bien acquis déjà qu'il veut renouveler ; il veut jouir à satiété de son propre génie, et pouvoir en môme temps se dire que, s'il daignait se montrer sur un théâtre public, il y serait reconnu pour le plus pathétique des comédiens.
D'un zèle si brûlant pour le théâtre, il est né plus de cinquante ouvrages dramatiques, tragédies, comédies, opéras, divertissements de toute sorte, les uns venus tout d'une pièce, les autres plusieurs fois essayés, abandonnés, remaniés, remis sur la scène avec des formes diverses, soit en public, soit devant la cour, soit chez des princes ou dans son propre domicile. Mais enfin, de ce demi-cent de pièces, qui ont justement acquis à leur auteur la renommée de premier poète dramatique de son siècle, que demeure-t-il de vivant aux yeux de la postérité ?
C'est ici qu'on est frappé des changements du goût, et, des illusions delà gloire décernée par les contemporams. Aujourd'hui, des juges très compétents prononcent, sans hésiter, que le théâtre de Voltaire n'existe plus. D'autres, plus cléments et sans doute plus équitables, jugent qu'il y a quatre ou cinq pièces, eii tout, à sauver de ce grand naufrage ; quelques-uns n'en comptent que deux : Mérope et Zaïre ; d'autres enfin un(> seule, cette dernière. Eten effet, Zaïre est la seule tragédie de Voltaire qu'on représente encore quelquefois^ et si nous ne nous trompons, avec un véritable succès. Quanta J/érope, on la lit encore, par obligation, dans les classes de jeunes gens, mais certainement sans enthousiasme et sans grande émotion. I.e reste est à
peu près comme s'il n'avait jamais existé. Dans le temps présent, où l'on aime les réhabilitations et lesrésurectlons d'ouvrages dramatiques oubliés ou tombés à leur naissance, nous nevoj-onspas qu'on témoigne beaucoup d'empressement à rallumer les feux de la rampe pour les chefs-d'œuvre de Voltaire : la génération présente les connaît certainement moins que ceux d'Eschyle et de Sophocle (tout ce qu'il y a déplus antique), et même de certains auteurs modernes du second ordre, qui intéressent encore. Si quelqu'un eût pu dire à Voltaire quels auteurs lui seraient préférés environ cent ans après sa mort, on l'aurait frappé de stupeur ou rempli d'indignation. Il faut en prendre son parti: l'œuvre dramatique de Voltaire est morte, ou bien peu s'en faut. Comment expliquer une destinée si étrange et si cruelle d'une œuvre qui a fait tant de bruit durant tout un siècle (en comptant l'époque de l'Empire, où la gloire de Voltaire se soutint avec un certain éclat) ? Nous pourrions tout dire en un mot : ce théâtre parait aussi froid qu'une tapisserie représentant une société disparue. Mais pourquoi? Nous ne voulons pas alléguer la révolution romantique, par suite de laquelle une grande partie de ce qu'a écrit Voltaire a pu être relégué dans les vieilleries. Faisons abstraction des changements périodiques du goût; ne tenons aucun compte de la mode. Examinons seulement si, en l'absence de toute prévention, un lecteur de bon sens est fortement touché par la lecture des tragédies de Voltaire, et si elles remuent quelque chose en lui. Nous mettons d'abord à part Zaïre, qui certainement n'est pasécoutée avec indilférence, raaisdont nous no tairons pas les défauts à l'occasion, quoique ce soit, à notre
sens, le chef-d'œuvre de Voltaire dans le genre tragique.
Le propre du poète dramatique est de sortir de sa personnalité, pendant qu'il compose, pour devenir chacun des personnages qu'il fait agir et parler. C'est ainsi qu'un Racine, par exemple, adopte pour un temps les sentiments de Néron, de Mithridate, de Joad, et trouve dans son esprit le vrai langage d'un tyran lâche et fourbe, d'un héros soupçonneux et jaloux, d'un pontife enthousiaste et politique. Pour atteindre à ce degré de transformation intérieure, il faut que l'écrivain demeure assez longtemps en présence des personnages conçus par son imagination pour se laisser, en quelque sorte, absorber par eux, pour les sentir vivre en lui, et faire entrer leur conscience dans la sienne. Mais Racine n'écrivait guère qu'une tragédie par année dans les temps de sa plus grande fécondité. Voltaire en menait de front jusqu'à trois, et en a quelquefois écrit une en vingt jours, et même en six jours; et cela concurremment avec une multitude d'autres ouvrages. Mais aussi ne s'occupait-il guère, en général, de communiquer à ses personnages ce caractère de vérité,d'individualité,de complexité morale, qui produit l'illusion d'une réalité vivante. On doit croire qu'il était bien possédé par son sujet durant l'exécution de son dessein, puisqu'il travaillait avec une inconcevable rapidité. Maisdequelque génie qu'un homme puisse être doué, nul ne saurait suppléer à l'intensité et à la continuité de méditation, qui est la puissance créatrice dans les ouvrages de l'esprit. Voltaire conçoit très proraptement une idée ; mais cette idée simple et sommaire ne se féconde pas, ne s'enrichit pas,ne se développe pas dans son esprit par la variété et
la nouveauté des aperçus. Elle demeure simple comme l'esquisse au trait d'une figure ; elle ne prend pas la couleur et le mouvement de la vie : ce n'est jamais pour le lecteur qu'une figure entrevue. Il y faudrait, et Voltaire le savait bien, la prise de possession du sujet par un habile acteur, qui introduirait son visage, son organe, sa personne entière, dans ce fantôme aux traits indécis, et dépourvu d'os et de muscles. Entre tant de personnages des deux sexes, que Voltaire a mis au théâtre, combien en trouverait-on dont la physionomie se grave en l'imagination et en la mémoire du lecteur? A moins d'avoir vu ses héros sur la scène, et de se rappeler l'extérieur des comédiens qui les ont représentés, on ne conserve d'eux, le plus souvent, qu'une idéegénérale, une définition abstraite de leur rôle. Et encore, après avoir lu toutes ses tragédies, combien ne pourraiton pas citer de personnages dont on n'a retenu que le nom? Combien de pièces dont on se rappelle tout au plus le titre? Si le poète tragique est un créateur, combien Voltaire a-t-il laissé après lui de créations? On sait en gros, par exemple, que son Mahomet est un fourbe de fiére allure, un scélérat de génie, qui sait allier l'imposture avec la valeur militaire et une politique très audacieuse ; qu'il aime une jeune captive, dont il fait assassiner le père par son propre fils ; qu'il ordonne autant de crimes que son intérêt en demande ; et qu'enfin toute cette tragédie roule sur l'hypocrisie, la trahison, l'inceste et le parricide. Mais voit-on dans son esprit la figure de Mahomet; entend-on sa voix; a-t-on conservé pour lui de la sympathie ou de la haine, de l'admiration ou de l'horreur ? Non; Mahomet ne nous apparaît guère que comme une figure mythique. Si la postérité a gardé
un souvenir précis de cette tragédie, c'est que le nom d'un des personnages est devenu un mot de la langue commune : le nom de Séïde signifie un serviteur fanatique et aveugle, dont un tyran fourbe se fait un instrument de meurtre. Voilà tout, et l'on ne trouverait pas, dans tout le théâtre de Voltaire, un autre personnage dont le nom évoque des idées familières à toutes les personnes d'un esprit cultivé. En vérité, c'est peu sur un demi-cent d'ouvrages dramatiques. Combien d'auteurs beaucoup moins célèbres que Voltaire ont gravé quelque chose de plus dans la mémoire au moins des gens lettrés !
On se souvient sans doute de Zaïre etd'Orosmane.Mais quand on les compare (rapprochement que Voltaire a cherché) avec Othello et Desdémone ; on est fâché de ne trouver, dans cette jeune chrétienne amoureuse d'un musulman, et dans ce soudan demi-chevalier demi-barbare, qu'une jeune fille très perplexe, et un despote asiatique généreux et jaloux, qui ne sait jamais à quoi se déterminer. Cette tragédie est pourtant, et en dépit de la rapidité de l'exécution, l'une des plus ingénieusement conçues et des plus fortement étudiées, comme la plus intéressante, du théâtre de Voltaire.
Mérope est une tragédie écrite avec le plus grand soin. Mais qui se rappelle les figures de cette reine, héroïne de 1 amour maternel, de son fils Égisthe, et du tyran Polyphonte ? Ce sont presque des abstractions ; c'est une mère, c'est un fils qui se retrouvent ; c'est un chef de brigands qui s'est fait roi. On ne sent pas, comme dans les vrais chefs-d'œuvre, qu'il soit devenu impossible de traiter les mêmes rôles autrement, ni de même, après que le prête y a mis sa marque. Encore n'a-t-il
fait, dans cette pièce, que remanier en quelques points une œuvre de l'Italien Maflféi : il n'est lui-même qu'imitateur.
Ce qui empêche surtout Voltaire de donner une physionomie propre à ses personnages, ce n'est pas seulement la précipitation de son travail, c'est son inaptitude à sortir de lui-même. Il n'a pas le désintéressement de l'artiste souverain, qui dissimule et fond en quelque sorte sa personnalité dans son œuvre, et s'applique à faire vivre les êtres qu'il crée, sans que rien y révèle la présence de l'auteur. Voltaire se peint luimême, c'est-à-dire ses opinions et ses passions, dans les figures qu'il met en scène : ce sont des instruments par lesquels le philosophe parle au public : c'est le plus souvent lui seul qu'on entend, et non pas la nature, avec la diversité des caractères qu'elle enfante. Aussi toutes les pièces de la dernière partie de sa vie présentent-elles une certaine uniformité, dont on est bientôt fatigué : ses tragédies philosophiques, Olympie, les Guèbres, les Scythes, les lois de Minos, etc., disent toutes les mêmes choses : que le pouvoir sacerdotal est abominable, qu'il est fourbe et inhumain, qu'il doit-être réprimé, assoupli, annulé, par la puissance civile, dont l'office est de faire régner la tolérance en place de la persécution. Ces leçons peuvent être bonnes à donner ; mais il n'en sort qu'une seule et même tragédie sous différents titres ; de caractères véritables, point : on revoit partout fatalement le grand prêtre féroce, les bourreaux ecclésiastiques, les innocents opprimés, l'empereur qui les sauve en abattant les temples et en abolissant un culte sanguinaire; mais cherchez si vous pouvez retrouver dans votre esprit une seule figure qui se distingue au milieu de ces masques professionnels.
Il ne faudrait pas juger de tout le théâtre de Voltaire d'après cette erreur capitale de la dernière moitié de sa vie : avant de se vouer exclusivement à la guerre contre l'infâme, il a visé à la perfection du poème tragique ; lia voulu être au théâtre un réformateur, un novateur; et souvent il a marqué sa carrière tragique par de louables et heureuses hardieses, qui n'ont même pas toujours été encouragées comme elles auraient dû l'être par le public, dont il cherchait pourtant à varier les plaisirs, et par la critique contemporaine, qui n'eut le plus souvent que les lumières de la pédanterie ou la clairvoyance de l'envie.
Le théâtre tragique se trouvant, après Corneille et Racine, après d'Aubignac et Eoileau, constitué par des règles dont l'autorité paraissait inattaquable, et par des exemples imposants ; les pédants jugeaient d'après les règles ; et tout le monde, d'après la tradition. Il fallait, pour introduire des réformes, beaucoup de génie et de courage. Voltaire eut d'abord le bon goût de prendre en moquerie les réformes rêvées par La Motte; mais il demeura toujours l'homme de la discipline la plus étroite et s'attacha passionnément à l'observation des règles: il suffit de citer, pour exemple, l'importance qu'il met à ne jamais laisser la scène vide avant la fin des actes, règle qui n'est pas certainement essentielle à l'intérêt de l'action, mais qu'il maintient durement, même à l'égard de Corneille, à plus forte raison, de Shakespeare.
Asservi comme il l'était à l'autorité des règles, comment a-t-il pu rêver et réaliser tant de réformes dans le poème dramatique? Son bon sens et ce qu'il possédait de génie poétique l'ont bien guidé ; son opiniâtreté a fait le reste.
Il a parfaitement senti que la tragédie, en France, se perdait par ce qu'on appelait la peinture de l'anaour, c'est-à-dire par une galanterie à la fois banale et raffinée, qui usurpait sur toutes les passions que doit représenter le théâtre. Il se piqua d'abord de bannir l'amour de la tragédie. Et néanmoins il fut assez malheureusement inspiré pour l'introduire, après Corneille lui-même, dans l'intrigue d'Œdipe, et pour ressusciter, au milieu de la peste de Thèbes et des malheurs étranges de la famille des Labdacides, une ancienne passion de Jocaste et de Philoctète, tous deux déjà fort mûrs. Il essaya ensuite de composer des tragédies sans amour, et qui devaient se soutenir par des passions plus viriles, telles que l'ambition, le patriotisme, l'amour de la liberté, etc. Mais il reconnut que le public demeurait froid à ces nobles inspirations, et lui reprochait de manquer de tendresse. Alors il voulut montrer toute la « tendresse de son cœur », et composa Zaïre, qui demeure son chef-d'œuvre ; il aurait dû reconnaître que Boileau avait eu raison d'écrire, d'après la pratique de Racine :
De l'amour la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre.
Voltaire mit alors plus ou moins d'amour dans ses tragédies. Mais il revint au patriotisme et à l'amour de la liberté politique, comme ressort principal, dans ses pièces romaines, dans Brutvs, dans Borne sauvée, la Mort de César, le Triumvirat, etc. 11 ne s'agissait que de savoir donner aux sentiments exprimés une force et un pathéti(]ue dont le public du temps dût subir l'impression, tout frivole qu'il était: il y a réussi médiocrement.
Voltaire tenta encore d'animer ses personnages par d'autres passions. L'amour maternel, dans Méi^ope, fut son principal ressort, et réussit heureusement. Mais combien Andromaque, dans Racine, est plus touchante que la Mérope de Voltaire ! La table au fond est pourtant fort semblable. Mais Voltaire ne sent pas comme Racine.
On ne comprend pas comment Voltaire lui-même put se tromper sur l'intérêt de VOrphelin de la Chine, qui roule sur le sacrifice qu'un père et une mère font de leur enfant pour sauver l'héritier d'une dynastie malheureuse ; et non pas, comme le pense l'auteur, sur une ancienne passion de Gengis-Khan et d'Idamé, réveillée sur le tard, comme celle de Jocaste et de Philoctète dans Œdipe. Evidemment le poète n'a pas vu ici la beauté du sujet qu'il avait emprunté à quelque conte asiatique, et le tragique du dévouement patriotique et religieux, qui triomphe, dans ces deux personnages, des sentiments de la nature. Voltaire ne comprenait guère que les passions communes. Aussi a-t-il très mal jugé VAthalie de Racine, qui présente quelque analogie avec VOrphelin de la Chine.
Il y avait une tragique épreuve de l'amour maternel au fond de la fable de Scmiramis, puisque cette grande reine devient amoureuse de son propre fils, qu'elle a cru mort, et que cependant les dieux ont destiné à punir sur elle le meurtre de son époux. Ninias pouvait être un nouvel Oreste, mais un Oreste aimé, par la nouvelle Clytemnestre, d'un amour incestueux. Le poète a sans doute entrevu les conséquences de cette nouvelle combinaison très dramatique : pourquoi le lecteur n'éprouvet-il pas toutes les émotions que le sujet comportait? il
faut bien le dire, en un mot : parce que Voltaire n'est pas un poète tragique de la race des Eschyle et des Sophocle, et qu'il demeure habituellement à la surface d'un sujet : il entrevoit de belles idées, et ne les saisit qu'à moitié. Il avait pourtant dû réfléchir sur ce dernier sujet, puisqu'il l'avait déjà traité, à peu de chose près, dans Eriphyle. Mais en reprenant ses propres idées, il ne les approfondit pas. Il aime à revenir à une besogne toute faite; mais c'est pour s'en acquitter plus vite, et non pas avec plus de maturité.
Personne cependant n'a conçu plus d'idées vraiment dramatiques que Voltaire, soit par emprunt, soit par une invention tout à fait originale, mais qui reste d'ordinaire à fleur du sujet, même quand il le traite plusieurs fois. Faut-il compter combien il a représenté d'épouses malheureuses, vertueuses, liées à un époux indigne, jaloux et sanguinaire? C'est Artémire, c'est Mariamne, c'est Olympie, etc. Voltaire fut sans doute d'abord frappé de la beauté du rôle de Pauline dans Polyeucte.Il n'a pas compris ou pas goûté les idées chrétiennes du sujet; mais, en simple homme du monde, et même en libertin, il a eu compassion de la femme mariée contre son cœur : pour rendre encore plus touchant le sort de cette victime du devoir, il l'attache d'ordinaire à un époux détestable, qui la jiersécute très injustement, et finit quelquefois, comme Hérode, par la faire mourir dans un accès de jalousie absurde. Certes les petits-maîtres et les femmes sensibles durent compatir au sort de ces épouses infortunées; c'étaient là d'excellentes tragédies de salon, propres à êtrejouées parles amis du poète. Mais enfin, qu'en reste-t-il ?
On pourrait trouver un autre intérêt dans la peinture
des infortunes de certaines victimes des révolutions politiques et religieuses, filles enlevées dés le jeune âge par quelque farouche vainqueur de leurs parents, devenues l'objet de l'amour d'un conquérant brutal, et restées fidèles dans leur cœur à un attachement naturel pour un jeune homme de leur pays, de leur race, de leur religion. Ces filles s'appellent Alzire, dans la tragédie qui porte ce titre, Palmyre dans Mahomet, Aménaïde dans Tancrède ; que sais-je des autres ? Il est bien entendu que Voltaire se répète mainte et mainte fois, et ne s'en tient pas à une seule épreuve d'une figure qu'il a une fois conçue.
Et pourtant la variété ne manque pas aux combinaisons dans lesquelles il enlace ses héroïnes. Palmyre est une fille arabe, dont Mahomet veut faire sa concubine, après l'avoir enlevée à ses parents. Alzire est une Mexicaine, qui se voit épousée de force par un gouverneur Espagnol, tyran de son pays et de ses compatriotes. Aménaïde est disputée entre deux partis de chevaliers siciliens; Amélie entre deux partis de chevaliers français, dans une guerre civile.
Cette dernière se trouve engagée dans une intrigue (jui ne ressemble point aux autres : le poète ici, (dans le Duc de Foix,) aborde un des sujets les plus redoutables que puisse traiter. la tragédie : c'est l'éternel sujet des frères ennemis, traité par Euripide, par Schiller, etc. Amélie est aimée par deux frères, qui sont rivaux en amour, sans le savoir, et ennemis par les partis politiques qu'ils ont embrassés. Voltaire a manié au moins deux fois ce grand sujet, dont Adélaïde Du Gucsclin est comme la première épreuve. Avons-nous besoin d'ajouter que le public, même lettré, a oublié la seconde autant que la première?
En vérité, n'éprouve-t-on pas une sorte de mélancolie à parcourir cette nécropole de tragédies, dont la plupart ont eu leur jour de gloire, et qui maintenant reposent presque toutes ensemble dans la nuit où s'entassent les œuvres qui ont accompli toute leur destinée? Comment d'un si grand nom de poète tragique reste-t-il si peu de vrais monuments ? Comment un homme qui fut mis de pair avec les Corneille et les Racine, et qui s'est placé lui-même au dessus de Sophocle, ne nous a-t-il transmis, ou peu s'en faut, que des titres d'ouvrages, comme pour remplir des cadres vacants dans une bibliothèque, si toutefois il existe des bibliothèques dont toutes les places ne soient pas remplies par la multitude des œuvres plus vivantes, qui ont succédé à celles de ce monarque du théâtre du xviip siècle ?
Pour faire honneur à sa mémoire, on se voit obligé à s'occuper moins des pièces qu'il a laissées que des réformes accomplies ou tentées par lui, et qui ont profité aux générations suivantes. C'est lui en ettet qui le premier, ou peu s'en faut, introduisit dans la tragédie l'histoire, les mœurs, les costumes des Français et des nations modernes ; c'est lui qui débarrassa le plancher de la scène des spectateurs qui l'encombraient; qui par là rendit plus libre le jeu des acteurs et permit à la tragédie de joindre au dialogue l'intérêt du spectacle, moyen d'émotion dont elle avait dû jusqu'alors se priver. Voltaire en donna l'exemple : il ajouta du merveilleux, et l'illusion de la vérité pittoresque, à la représentation : il fit paraître un spectre sur la scène dans Sémiramis, il y fit gronder la foudre et briller les éclairs ; dans le Duc de Foix, il lit entendre le signal d'un coup de canon; et quoique ces innovations n'eus-
sent pas été accueillies par le public sans raillerie, il prépara ainsi, par différentes nouveautés, la grande révolution dramatique du xix<= siècle, (ju'il n'aurait sans doute pas accueillie avec faveur, s'il en avait été témoin. Il est en effet remarquable que cette profonde réforme, qui mit fin à la tragédie, ait été en quelque sorte ébauchée par le plus passionné défenseur de la tragédie. C'est peut-être ce qui a trompé les romantiques, lorsqu'ils ont cherché querelle à Corneille et à Racine : ils n'ont pas vu que c'était l'idole de Voltaire qu'ils renversaient, parce qu'il l'avait quelque peu déguisée, en présentant sous le titre de tragédies des aventures modernes, des romans plus attachants que vraisemblables. et des amusements de décoration et de costume, qui dérogeaient aux traditions sévères et étroites de la tragédie classique.
Au moins les romantiques n'auraient-ils pas dû se tromper en ce qui touche le style, accoutumé avant eux et comme consacré dans la tragédie. Qui a posé les lois et donné l'exemple de ce style, si ce n'est Voltaire? A qui appartient en propre la théorie de la noblesse du langage prescrit à la tragédie ; et aussi l'habitude d'écrire en vers prosaïques, d'une élégance monotone, où l'abstraction n'est relevée que par quelques figures de rhétorique, et où l'on nentend presque jamais la voix de la nature? Cette poésie artificielle, pâle, presque toute de raison, et qui ne s'élève que par tirades, dans les moments où l'auteur croit bon de placer un morceau à grand effet, une sorte d'épisode; c'est justement le style de Voltaire; et l'on ne peut nier que ce style a contribué plus que toute autre chose au discrédit de la tragédie. Si ce genre de poème, chez Voltaire, nous
laisse froids,c'est surtout parce qu'on y sent toujours un auteur, et qu'on ne s'imagine pas entendre un homme, ou plutôt différents personnages, dont ciiacun devrait avoir sa manière de s'exprimer, comme de penser et d'être ému.
Voltaire, en définitive, n'a pas connu l'art de peindre les caractères et les passions par le langage, par le ton, par le mouvement et la couleur de l'expression, cet art où excellent Racine et Molière. Tous ses personnages parlent la langue de cet éminentrhétoricien, ou philosophe, qui s'appelle Voltaire : ils sont tous des copies de l'auteur; et voilà pourquoi ils ne vivent que d'une vie chétive, et en vertu d'une sorte de convention (1).
Voltaire enfin n'a guère observé la nature en moraliste : il n'a que des idées de philosophe, des idées générales, sur les passions et les caractères. Comment peindrait-il ce qu'il n'a pas étudié? D'autre part, il ne possède que des notions superficielles sur les événements qui composent habituellement la destinée de la plupart des hommes. Aussi adopte-t-il volontiers, pour sujets de ses tragédies, des aventures romanesques, qu'il est aisé de supposer et de mener comme on veut, et de conduire arbitrairement à des situations difficiles qui forment le
(11 On lira sans doute avec intf^rêt le jugempnt qui suil : Alfred de Musset, (Mél. de Littérature), De \a.lraqêdie, a propos des débuts de Mlle Raclicl, p. 331, parle avantas,'eusement de la trai,'édi(' de Tancrédch l'cxceplion de la versilication :
«Tout Ift monde convient niallieurtusomcnt que la versification est lâche, commune, écrite à la hâte, et i|ue la déclamation y usurpe la place de la vérité. Il semble que Voltaire n'ait rien écrit jiour satisfaire sa propre conscience, excepté quand sa bile s'émouvait ; le reste du temps on dirait un homme qui a fait une gageure et qui improvise. Lors même qu'il composait ses plus beaux vers, on croirait que ses amis étaient derrière la porte à l'écouter ; c'est une perpétuelle parade. Je ne m'étonne pas qu'il Sainte-Hélène, l'empereur, lisant Zuin; ait jeté le livre en s'écrient (|uc Voltaire ne connaissait ni les hommes ni les passions. %
nœud de l'action, et d'où les personnages se tirent par des expédients de fantaisie. Presque jamais on ne voit, dans ces fables tout à fait arbitraires, les choses arriver et se terminer d'une façon naturelle et logique. L'auteur accumule à sa guise les obstacles, et les lève comme il lui plaît, ainsi qu'un conteur de roman ; mais rarement le lecteur se dit : Voilà bien ce qui devait advenir. Qu'on prenne pour exemple Zulime, un des sujets favoris de "Voltaire, qu'il a remanié à diverses reprises : quel imbroglio ! et comment l'affaire se dénouera-t-elle, à moins d'un miracle ? L'auteur fait ce miracle, et tout se termine bien, mais aux dépens de la vraisemblance. On en pourrait dire tout autant d'Alzire. Dans Zaïre même, quels artifices invraisemblables ! Quoi ? il ne s'agit que de dire un mot : Zaïre devrait avouer à Orosmane qu'elle est fille de chrétien, et chrétienne de volonté. Et pourquoi ne l'avouerait-elle pas à ce prince magnanime, et qui l'aime? Mais non, elle ne le fera jamais ; et Orosmane ne pourra jamais comprendre ses résistances, ses délais, son silence, ses fugues ; il restera toujours suspendu, inquiet, embarrassé, comme un homme dont on se joue; et cela, faute d'un mot qui éclaircirait la situation. C'est ce que Voltaire a voulu : tout l'artifice de sa pièce est dans une réticence : médiocre combinaison tragique, dont un habile parodiste tirerait sans •peine des effets comiques et fort naturels. Remarquons à ce propos, que, dans mainte tragédie de Voltaire, comme dans celle-ci, toute l'intrigue consiste dans un malentendu artificiellement et invraisemblablementprolongé (1) : au lieu de chercher à dire ce qu'il faut dire,
(1) Voyez, par exemple Ta Hcrede, où loutc l'intrigue rouie sur une fausse trabison d'AmC-naïde.
Voltaire s'ingénie à empêcher que cela soit dit. L'action ne se soutient que par l'obscurité qui enveloppe les esprits des personnages.
Enfin les dénoùments se ressemblent trop : c'est le triomphe de l'embrouillement.
Quand l'auteur se trouve dans l'embarras, ainsi que ses personnages, il presse l'action, il bouscule tout : on est étourdi, et le dénoùment arrive sans que l'on comprenne bien comment : l'affaire se débrouille au milieu dutrouble,par un coup de poignard ou de hache,ou par une sédition ; le poète se débarrasse ainsi des personnages qui le gênaient, et il conclut comme il lui plaît ; le rideau tombe, et le tour est joué, souvent un vrai tour de passe-passe.
On trouvera sans doute que nous jugeons bien sévèrement le théâtre de Voltaire, puisque nous y signalons tant de défauts. Mais nous ne sommes pas plus sévères (jue le public et la plupart des gens de lettres, qui ne jugent pas ce théâtre digne même d'un souvenir. Il fallait au moins expliquer ce jugement de fait, contre lequel on ne trouve guère moyen de protester,quoiqu'on le reconnaisse pour trop absolu. Des circonstances atténuantes, en fait d'art, ne servent guère, et le public ne balance pas le pour et le contre, quand il subit l'impression que l'œuvre lui fait éprouver, surtout si c'est l'ennui.
Il nous semble, en résumé, que Voltaire a eu l'ambition et comme la manie d'être un grand poète tragique ; son démon l'en sollicitait; mais il ne s'en est pas donné le loisir ; et peut-être il sentait mieux que personne qu'avec tout son esprit il ne pouvait faire mieux que ce qu'il a fait : étonnei" le public par sa fécondité, et le
payer de prestiges. Les contemporains se sont prêtés à tout ce qu'il a voulu. Mais la postérité, qui n'a pas de complaisance, refuse d'entrer dans son jeu, surtout depuis qu'une autre forme de drame a définitivement enseveli celle qui fut si chère à Voltaire, et dont il a, sans le prévoir, et par ses réformes mêmes, précipité la décadence. (Ij.
Entre ses tragédies, il a écrit encore un assez grand nombre de comédies. Mais si l'on met à part Nanine, comédie touchante, qu'il fit par une concession regrettable à un genre ambigu qu'il condamnait ; la plupart de ses comédies, avec de la verve et des traits d'esprit, ne s'élèvent guère audessus de ces pièces légères que les directeurs de théâtres estiment bonnes pour compléter une soirée et répandre un peu de gaieté dans une salle trop gravement émue. Ce sont moins de véritables poèmes dramatiques que des scènes et des mots vifs et plaisants. C'est un genre de comédie inférieur. Voltaire n'avait pas assez étudié le moral de l'homme pour réussir dans la haute comédie, qu'il n'a même pas abordée. Quant à la comédie satirique, il en a donné un exemple qui lui fait peu d'honneui-, c'est l'^co-s^aise, manifeste personnel contre Fréron. Il en a écrit encore d'autres qui ne sont que des pamphlets par person-
(1) On doit remarquer pourtont qu'il a lui-même pr(';vu que ses réformes pourraient tourner autrement qu'il ne le désirait. C'est à propos des ionovavations hasardées dans Tancrede :
« Cette sorte de poésie Mes rimes crowéM) sauve l'uniformité delà rime ; « mais aussi re Rcnre d'écrire est dangereux, car tout a son écueil. Ces grands ". tableaux, (|ue 1rs anciens regardaient comme une partie essentielle de la « tragédie, peuvent aisément nuire au tln'-àlre rie France en le réduisant à « n'être presque qu'une vaine décoration... Ainsi il pourrait arriver qu'en « voulant perfectionner là scène française, on la gâterait entièrement. Letirc à Mme ta Marquise de Vumpadour, en tête de Tancrede (1760).
nages, contre Desfontaines, contre Nonotte, Chaumeix, etc, comme la Mort de Socrate, etc. Mais ces pièces n'ont jamais vu la scène, et cela n'est regrettable ni pour l'auteur, ni pour le public. On peut du moins signaler ce fait, que Voltaire, si l'esprit du temps s'y fût prêté, aurait volontiers transporté sur la scène française les excès de Tancienne comédie athénienne, sans aucune des grâces de la poésie aristophanesque.
Que dire de ses nombreux ouvrages destinés simplement aux fêtes de la cour ou de quelque noble société? Voltaire lui-même affectait de ne les pas juger dignes d'un homme qui pense. Ils prouvent cependant que ce philosophe était homme à tout faire, quand bon lui semblait. Mais dans ce métier, il n'est certainement pas le premier. Il a d'ailleurs dépensé la meilleure part de son génie comique dans ces innombrables pamphlets en prose et en vers, où il a exercé ses vengeances avec une verve, une gaieté, une fécondité d'invention que personne n'a jamais égalée. Par quelque côté que nous le considérions, nous sommes toujours amenés ii conclure que son vrai génie fut celui de la satire. On peut être un grand poète dramatique, et rencontrer parfois d'excellentes épigrammes, comme Racine. Mais on n'est pas aisément un grand poète épique, dramatique ou lyrique, lorsqu'on a contracté l'habitude et le pli de la dérision et de l'insulte, si ingénieux qu'on se puisse montrer dans la moquerie perpétuelle. Un railleur de profession ne peut guère être un créateur : pour donner la vie à des êtres d'imagination, il faut plus de simplicité, de bonne foi et d'enthousiasme qu'il ne s'en peut trouver dans un homme possédé de la passion
de bafouer les pensées d'autrui. et de déchirer les vivants pour se donner la joie d'en rire sans fin. Le rire a blessé, dans la pei'sonne même de Voltaire, les autres facultés d'un génie qui paraissait apte à toutes choses, qui essaya de tout avec succès, mais qui, partagé par la multitude même de ses talents, est demeuré superficiel en tout, excepté dans la satire. On pourrait, sans grand regret, abandonner les volumes du théâtre de Voltaire pour ses poèmes satiriques. Il resterait de lui une œuvre répréhensible à certains égards, mais qui défierait toute comparaison; c"est là que Voltaire n'est pas seulement le premier des poètes, mais l'unique. Et à vrai dire, nous préférerions qu'il ne restât de lui qu'une seule œuvre, mais qui fût un poème dramatique à mettre de pair avec r Œdipe-Roi, le Cid, Britannicus, Othello, ou le Misanthrope.
Si, dans un autre monde, Voltaire se rencontre avec les auteurs de ces chefs-d'œuvre, il ne revendique certainement pas parmi eux un des premiers rangs ; mais il est bien possible qu'en leur faisant sa cour avec sa bonne grâce et ses flatteries habituelles, il se moque avec eux des gens qui, de son temps, l'ont mis à côté ou au-dessus des Corneille et des Sophocle. Cependant je m'imagine qu'il fait toujours le dégoûté envers Shakespeare, à cause des bouffonneries indécentes du concierge de Macbeth. Voilà ce qu'il ne pardonne pas, mais a-t-il tort? Nous ne voulons pas justifier les grossièretés et indécences qui se rencontrent quelquefois dans l'œuvredu grand tragique anglais : nous lui préféronsde beaucoup la décence obligatoire du théâtre français. On ne peut cependant s'empêcher de remarquer que les taches de la scène shakespearienne ne nuisent nul-
lement au succès des ouvrages de l'auteur ; tandis que la décence et la noblesse continue des tragédies de Voltaire ne peuvent y tenir lieu de la véritable vie, qui leur manque. Un spectacle de tréteaux qui intéresserait un public mêlé, vaudrait mieux, après tout, qu'une tragédie très noble que personne ne désire voir, et que lisent seulement quelques gens de lettres par obligation et sans en retenir presque rien.(l)
(1) Sur le théâtre de Voltaire, on fera bien de lire une étude très complète et très solide : Les tragédies el les théories dramatiques de Voltaire, par Henri Lion ; Paris, Hachette, 1895.