CHAPITRE III
Histoire
On ne saurait contester à Voltaire la gloire d'être, dans la littérature française, l'un des grands réformateurs de l'histoire. Il l'a conçue, il l'a écrite en philosophe, c'est-à-dire en homme qui s'intéresse moins au détail des faits qu'aux leçons qu'on en peut tirer pour le genre humain. Méprisant tous les événements qui ont été oubliés, parce qu'ils ne méritaient pas d'être retenus, il s'attache seulement à ceux qui nous donnent des lumières sur la condition des hommes dans les différents pays, et d'âge en âge. Le progrès des aits, des idées, des institutions, de la morale et du bien-être général est, à ses yeux, l'objet même de l'histoire.
Philosophie de l'Histoire. — Quoiqu'on ne trouve pas chez lui trace de la doctrine optimiste et quelque peu fataliste delà perfectibilité indéfinie et du progrès nécessaire de l'esprit humain, doctrine esquissée en 1750 parTurgot, et développée par Condorcet après la mort de Voltaire (1795) ; on peut affirmer qu'il a mis ses contemporains sur la voie, en ramenant les innombrables événements de l'histoire à la représentation de l'état successif de la vie humaine à travers les siècles. Il a tout au moins fondé ce qu'on a depuis appelé l'histoire de la civilisation.
Ce n'est pas qu'il adopte, comme certains philosophes de notre siècle, un système d'abstractions, où les idées deviennent des sortes de personnages, dont l'écrivain raconte la bonne et la mauvaise fortune : il ne s'échappe pas en dehors des faits et des personnages réels ; il ne déduit pas ses propres conceptions, comme si c'était des événements attestés par les documents et démontrés par les résultats historiques: il ne construit pas le récit de la vie collective du genre humain à la manière d'un roman métaphysique. Mais en suivant le cours des temps, il choisit entre les faits positifs ceux qui montrent l'état des esprits dans un pays et dans une époque dont il présente le tableau ; il juge, il explique, il compare en traits rapides ; et c'est ainsi qu'il enseigne aux hommes à réfléchir sur la vie du genre humain, et à faire, si l'on peut s'exprimer ainsi, le calcul de leurs profits et de leurs pertes.
L'optimisme n'est pas la disposition naturelle de son esprit, non plus que la métaphysique. Comme il se défie des abstractions, des systèmes, de toutes les opinions qui ne peuvent être contrôlées par des preuves sensibles; il se gardera bien de poser des sortes de dogmes, et de vouloir prouver que tout, dans le monde humain, marche suivant des lois fixes, qui doivent nous amener inévitablement à un état parfaitement heureux et inaltérable. Au contraire^ il ne. yoit dans les choses aucune logique : rien que changements, instabilité absolue, inconséquence, disproportion entre les causes et les effets, et marques du règne de la fortune, qu'il appelle, entre amis, Sa sacrée Majesté le Hasard. Il est donc autant ennemi de la aoctrine religieuse d'un plan providentiel que de la théorie optimiste du progrès inéluctable des choses
humaines. Sa philosophie se confondant très souvent avec l'humeur satirique, il sème dans l'histoire des traits d'ironie et de dérision, comme si le spectacle du passé était éminemment propre à divertir un philosophe railleur, une sorte de Démocrite,
Riant les faits de nostre vie humaine.
comme l'a dit Rabelais. (1)
Il ressent les maux épouvantables par où les hommes ont passé tant de fois ; mais son caractère n'est pas d'en gémir autant que de s'en indigner; et son indignation se traduit naturellement par le sarcasme. Il trouve une matière inépuisable à la raillerie dans la sottise générale de nos semblables, mais surtout dans la tyrannie des puissants et dans la fourberie des prêtres de toutes les religions: ces derniers sont, dans son opinion préconçue, les principaux auteurs des maux du genre humain, comme imposteurs et comme persécuteurs sanguinaires. L'histoire des croyances religieuses attire donc son attention de préférence à toute autre matière : préoccupation légitime, puisqu'en fait la religion est le principal ressort des sociétés; mais il n'envisage cette vérité qu'avec un esprit hostile; c'est cequi fait de lui un historien satirique, et ce qui rend la lecture de ses écrits dans ce genre amusante pour les uns, irritante pour les autres. On voit un homme qui, à tout moment, fait de l'histoire un pamphlet, ou un instrument de guerre contre les croyances religieuses.
Du SEPTICISME HISTORIQUE DE VOLTAIRE. — 11 n'en a
pas moins eu l'ambition d'être, plus que tout autre, un
(1} Diiain de Maistrc Hugues Salnl, en tête du livre II de Rabelais.
t86 OEUVRES DE VOLTAIRE
historien véridique. Il ne s'est pas mis à écrire l'histoire avant d'avoir conçu, sinon écrit la censure générale de ses prédécesseurs. La plupart des histoires, dit-il, ne sont que « des mensonges imprimés ». Personne n'est plus incrédule que lui à l'égard des récits du passé. 11 a fait son éducation cntique deinsle Dictiomiaire de Bayle. Le grand douteur de Rotterdam est un modèle qu'il a toujours présent à l'esprit. Il a appris de lui combien d'erreurs se sont glissées et installées dans l'opinion du public et même des savants, par les inexactitudes des historiens. Il connaît le faible des hommes pour répéter avec entêtement des erreurs une fois accréditées. Aussi commence-t-il par douter avant de connaître ; et dans l'histoire, comme dans la religion, il soupçonne l'imposture avant de supposer la présence de la vérité.
Sa critique, éveillée par avance, s'exerce par des méthodes qui lui sont propres. Il ne s'applique pas d'abord à discuter les témoignages et les preuves, mais il procède par le sentiment et le raisonnement. Il juge de la vraisemblance des faits par le bon sens, comme si le bon sens était la loi fondamentale des événements humains, et comme si ia raison était la règle des combinaisons qui se présentent dans la conduite des hommes et des sociétés; un fait attesté lui paraît-il invraisemblable, il doit être faux. Mais qui lui a révélé les principes de la vraisemblance en histoire ? Rien, que son sens propre, qui, pour être très fin naturellement et de plus très aiguisé, n'est pas pour cela infaillible. Il rejette donc une multitude de faits, parce qu'ils choquent son bon sens. C'est sans doute un grave argument contre eux, mais encore n'est-il pas péremptoire ; car enfin Voltaire ne sait pas tout, et il a souvent des opinions
préconçues. Après qu'il a tant douté, on peut encore douter de son jugement, trop souvent arbitraire.
Histoires antiques. — Il remarque fort justement que la plupart des histoires des temps primitifs, chez tous les peuples, ne sont que des fables. Personne ne le nie aujourd'hui d'une manière absolue. C'est une observation acquise à la science. On ne se croit pas obligé de prendre à la lettre les traditions relatives aux premiers siècles de Rome ou des anciennes cités grecques, non plus que celles de l'Egypte ou de l'Inde, avant une certaine époque. Mais Voltaire va plus loin. Il as^^imile aux récits de l'antiquité ceux des historiens monastiques; et il n'a peut-être pas tort, au moins pour une grsnde part.
Il pousse plus avant encore, et traite l'histoire biblique comme les contes des plus anciens historiens orientaux, grecs ou romains. Nous ne le contredirons pas encore sur ce point, en dépit de la vénération que les textes bibliques inspirent aux fidèles. Cependant il y a manière d'interpréter ces documents, en ne les prenant pas à la lettre. Cet art, si délicat et si ingénieusement développé dans notre siècle, a été inconnu de Voltaire. Il ne veut voir que des mensonges là où nous voyons souvent des mythes, des symboles, une sorte de vérité transfigurée par l'imagination des peuples. Il était trop heureux de prendre en flagrant délit d'imposture ce qu'on appelle les livres sacrés. Nous pensons qu'on doit laisser aux mterprètes compétents le soin de redresser ses jugements. Pour lui, il porte, dans sa critique, une certaine di.ssimulationqui n'abuse personne. Il feint de croire sans réserve, sur l'autorité de l'Eglise, à ces révélations; mais en les examinant ensuite au point de vue purement
humain, comme des documents profanes, il y trouve beaucoup à railler, tout en atïectant de déclarer qu'il soumet sa raison à l'autorité. En un mot, il persifle la parole divine avec un air de respect (I). Mais laissons de côté ces petits artifices, peut-être prudents de son temps ; et ne considérons que sa critique sur les histoires profanes. C'est là qu'on peut réellement juger de ses mérites en tant qu'historien.
De sa critique et de ses emprunts. — Il a, sans aucun doute, connu et apprécié l'utilité de l'examen des documents originaux, et il les a recherchés de très bonne foi. On est même étonné qu'un esprit si mobile, si impatient de tout retard, ait pu s'astreindre aux lenteurs de l'acquisition des pièces nécessaires à d'immenses travaux historiques. Mais il faut encore sur ce point faire des réserves, sans lesquelles on ne saurait s'expliquer qu'un seul homme ait suffi à tant d'œuvres savantes, n'eût-il jamais fait autre chose dans une longue vie. S'il est vrai que, pour certains ouvrages, comme le Siècle de Louis XIV, Charles XII, l'histoire de la Russie,et celle du Parlement, Voltaire a consulté une multitude de pièces originales, qui lui furent procurées par des personnages bien instruits, puissants et zélés ; il faut convenir que, dans beaucoup d'autres ouvrages, son érudition est en général de seconde main, et qu'il n'est que l'artiste qui a mis en œuvre les matériaux amassés par d'autres travailleurs, ou le maître qui a reconstruit l'édifice tente d'abord par d'inhabiles architectes. On se voit même ol)ligédeconvenir qu'il a presque toujours travaillé pré-
(1) Si l'on veut voir un modMe de la manitre dont nn pouvait, de son temps même, confondre la lÉgèretédc sa critique, il faut lire l'ouvrage ilc l'abhéiiuén6c, Lettres de quelques Juifs |17G9), dont nous avons déjii parl6 plus haut.
cipitammeat, s'inquiétant peu de menues erreurs qu'il n'apercevait pas, ou qui lui paraissaient indifférente.-.
Il les a pourtant corrigées toutes les fois qu'il l'a pu.
En les lui reprochant trop durement, on craindrait de se donner un air de pédanterie, à Timage de la plupart des critiques de son temps, qu'il a vertement châtiés, même quand ils avaient raison contre lui. Il a une manière vive et rapide d'apprécier et d'interpréter les faits, par laquelle il se met ou croit se mettre au-dessus d'une exactitude pénible, à laquelle s'astreignent les vrais érudits. Il entraîne le lecteur et lui impose ses opinions, ce qui vaut mieux, peut-être, que de le fatiguer et de l'endormir en lui faisant tout voir dans la stricte vérité. Sans aucun doute, cette sorte d'histoire n'est pas moins instructive, au point de vue moral, que celle qui marche pesamment, sans rien omettre ni altérer. Mais elle a son danger, et l'on n'est pas assuré d'avoir vu la vérité, avec un guide dont les dédains peuvent être souvent arbitraires, et les jugements faussés par le parti pris. Aussi la science de notre temps fait-elle peu de cas de l'exactitude de Voltaire ; et ses ouvrages, qui charmeront toujours les gens d'esprit, ne sont-ils jamais allégués pour la connaissance des faits, à moins qu'il ne s'agisse de ceux on il a pu consigner le résultat d'informations directes et sûres, comme dans Vllistoire de Charles XII, dans celle de Pierre-le-Grand, et dans quelques fragments sur le règne de Louis XV. Nous sommes persuadés qu'il n'altère pas volontairement la vérité, quand il la connaît bien; mais nous nous défions de la passion qu'il porte en toutes choses, et surtout dans certains sujets; nous lui accorderons volontiers tous les mérites, plutôt que celui de rimpartialitc et de l'équité absolue.
Histoire universelle. —Ce qui nous paraît le plus admirable dans ses ouvrages hi:?toriques, après l'élégance et la vivacité du style, est la largeur de vue avec laquelle il a embrassé l'histoire du genre humain. Sa philosophie y est pour quelque chose: il a jugé ridicule qu'un homme éclairé se contentât de connaître tant bien que mal l'histoire de son pays et des nations les plus voisines, et n'étendît pas ses regards sur la condition des hommes dans toute la terre habitée. Il a été choqué surtout de voir ses compatriotes adopter des systèmes historiques qui leur fermaient les yeux sur les véritables relations des peuples entre eux, sur la généalogie et la propagation des idées, des croyances religieuses, des arts, des sciences, de tout ce qui peut contribuera l'agrandissement de l'esprit humain. 11 a vu, chez ses prédécesseurs, l'histoire réduite au fait de lu transmission de la foi chrétienne, depuis les Juifs jusqu'au temps présent, et, par suite, des théories plus mystiques ou plus orthodoxes qu'historiques, prévaloir dans l'exposition des faits qui ont composé la vie des nations. Rien assurément ne l'a plus irrité que le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet, où tout se rapporte à l'établissement du christianisme, et d'où se trouvent bannis les peuples qui n'y ont nul rapport. Il a vu des écrivains, plus pieux et plus zélés qu'instruits et judicieux, chercher dans la Bible la source de toutes les vérités, de toutes les sciences, et même des langues de l'Occident. Ces erreurs prodigieuses, qu'on rencontre encore en maint eniiroit au dix-huitième siècle, ont scandalisé sa raison, échauffé sa bile, animé son zèle pour la recherche des origines de tant de choses qui constituent le patrimoine intellectuel du genre humain.
Les circonstances ont heureusement servi sa curiosité légitime. Ce fut de son temps que l'extrême Orient commença d'être étudié dans ses antiquités, dans sa civilisation, dans ses livres sacrés, par des savants anglais, tels que Tlioraas Hyde et Holwel, par le Français Anquetil Duperron, par quelques missionnaires jésuites. Tous les anciens peuples et empires de l'Asie, Indes, Chine, Perse, sortirent des ténèbres, d'abord en confusion, puis avec des traits successivement mieux éclairés. Voltaire avait l'œil à tout: rien d'important de ce qui paraissait dans le monde savant, n'échappait à sa curiosité active et ordinairement bien servie. Parmi les gens du monde, il fut le premier à découvrir cet antique Orient inopinément ressuscité : il fit son affaire de le replacer, avec une sorte d'ostentation, sous les yeux des petits-maitres et des savants de collège. Dans ce dessein, il entreprit une nouvelle histoire universelle, qui devait offrir au siècle de la philosophie le complément et la réfutation indirecte de la prétendue histoire universelle de Bossuet, ou de toute doctrine conçue dans les mômes principes.
Essai sur les mœurs. — Telle estapparemment l'origine de l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations. Voltaire le commença pour Mme du Châtelet : « Vous voudriez, lui dit-il, que des philosophes eussent écrit l'histoire ■ ancienne, parce que vous voulez la lire en philosophe. Vous ne cherchez que des vérités utiles, et vous n'avez guère trouvé, dites-vous, que d'inutiles erreurs. Tâchons de nous éclairer ensemble ; essayons de déterrer quelques monuments précieux sous les ruines des siècles. > Philosophie de l'Histoire. — L'Introduction de cet ouvrage est souvent désignée sous le titre de Philoso-
phie d( l'Histoire : elle fut dédiée à l'impératrice Catherine, quoique l'auteur déclare qu'elle fut écrite pour la marquise du Châtelet; mais elle est très postérieure à rouvrage.Lauteur y a donc ramassé ce qu'il avait pensé en écrivant le livre. Mais si l'on cherche à résumer ce qu'il a dit dans cette soi-disant philosophie de l'histoire, on y trouve beaucoup moins de philosophie que dans l'article Histoire da Dictionnaire philosophique. En revanche, on y trouve un abrégé des connaissances de son temps et des théories de Voltaire sur les origines des nations, en commen-^ant par les changements physiques de notre globe, qui ont préparé l'habitation des peuples historiques: puis des considérations plus ou moins bien établies sur les premiers progrès du genre humain, sur la naissance des arts et des religions; et,en somme, ladémonstration plus ou moins satisfaisante de la proposition que l'auteur veut donner pour conclusion à ce traité, à savoir que les Juifs sont bien loin d'être la nation la plus ancienne ni la plus respectable qui ait existé; qu'elle doit tout aux autres qui Font précédée ; et que rien de ce qui vient d'elle ne doit faire autorité, pas même (ce qui est insinué plutôt que dit expressément) sa religion. En revanche, l'auteur se pique de démontrer, dans des chapitres intéressants, que toutes les idées saines sur la religion sont dues à des peuples plus anciens, entre lesquels on devrait, par ordre de mérite, énumérer les Chinois, les Indiens et les Egyptiens (1).
(l)On pourrait remarquer, à re propos, que si l'on écarle les conclusionsantijoivcs elanii-chrétienncsde Vollaire, on pourra trouver quelque chose d'aiialotruc à sa théorie de lanliquité de la religion, chez certains écrivains de notre sircle. tels nue Chaieaubriand et surtout Lamennais, qui se sont proposé d'établir que la religion rroie se manifeste dt's la plus haute antiquité, cher les nations de lOrienl. >ans eu excepter les Chinois. Des mêmes observations. Voltaire et ces écrivains ont tiré des conclusions absolument opjKisées, ceuxci travaillant à rétablir ce quecelui-U prétend renverser.
C'est ainsi que Voltaire refait le plan de l'histoire des anciens empires tracé par Bossuet; et c'est d'après les mêmes idées que, dans le corps de l'ouvrage, il assigne l'ordre d'antiquité et d'excellence aux peuples déjà décrits dans l'Introduction. Assurément Bossuet. dans son Discours, plein de sublime, mais discutable pour la vérité historique, n'avait rendu justice ni aux Indiens ni aux Chinois: et il avait fait la part trop belle aux Juifs, on sait bien pourquoi. Mais aussi n'avait-il pu deviner la doctrine future de Voltaire sur la religion naturelle, que celui-ci veut trouver établie, dès la plus haute antiquité, chez tous les peuples primitifs, et définie à tout jamais par l'incomparable Confucius, maître infaillible du peuple le plus accompli qu'il y ait au monde, à savoir des Chinois ti). Ce peuple est le seul qui ait le privilège de n'être jamais mentionné par Voltaire qu'avec admiration ; et cela parce qu'il a une religion sans dogmes, qui ne consiste qu'en une morale louable assurément, mais très élémentaire, telle que Voltaire voudrait l'inculquer à tout le genre humain. Il faut convenir que, depuis lui, l'admiration pour les Chinois a beaucoup baissé chez les peuples occidentaux.et peutêtre aussi chez ceux de l'Orient. Mais il a pour eux le faible de quelqu'un qui les aurait découveris.Çependant ce n'est que par les lettres des missionnaires jésuites qu'il les a connus.
En revanche il expose avec très peu de bienveillance l'établissement du christianisme (2) : c'est une sorte de pamphlet.
Ainsi ses préventions doivent mettre le lecteur en
U; E*iin nr te* Jfrvn.cha^. II.
(3) Essti twr Ut Mmwn, dap. Vni.
194 OEUVKKS DE VOLTAIRE
garde contre ses jugements. On est particulièrement obligé de se défier de l'aversion passionnée que lui inspire tout ce qui relève de la foi chrétienne, ainsi que toutes les institutions ecclésiastiques. C'est surtout dans les endroits où il en parle, qu'il prodigue une ironie froide, destinée à faire entendre le contrepied de ses expressions mêmes.
Le monde moderne. — Tel est l'esprit dans lequel il a conçu ['histoire générale du monde moderne. Mais si l'on met à part ces causes d'altérations de la vérité, on demeure étonné de l'étendue de ses connaissances, de la sagacité de ses observations, du bonheur avec lequel il peint une époque en quelques mots, des vues nouvelles qu'il ouvre sur une multitude infinie de points, et enfin des sentiments vraiment humains et philosophiques dont il anime cette immense revue du passé de tant de grandes nations. Nous pensons qu'on ne doit jan)ais ci'oirc Voltaire sur parole, mais il est toujours utile à étudier. Si un autre homme avait pu, avec cette plume, et moins de préjugés, écrire un ouvrage de ce genre, ce serait le plus utile peut-être, et à coup sûr le plus attrayant tableau qui put être placé sous les yeux des hommes de tous les pays et de tous les temps. Tel qu'il est, il peut encore servir à exercer le j ugement des esprits déjà mûrs, sur les causes des erreurs et des maux de l'espèce humaine ; car l'auteur y expose la substance habilement préparée d'une histoire générale du monde actuel. Il faudra des siècles de travail pour porter cette histoire à sa perfection. Voltaire à lui seul en a exécuté une importante partie, quoique tout ce (|u'il en a écrit soit à réviser.
C'est donc justice de lui pardonner de nombreuses
erreurs de détail, et même d'ensemble, rachetées par tant de chapitres où la vérité historique et morale éclate en traits de lumière, dans un style si naturel et si rapide, qu'on ne saurait y surprendre aucun art.
La gaieté de Voltaire d.ins l'histoire. — On s'imagine que la vérité seule peut parler un langage si juste, si vif et si libre ; on s'égaie en subissant l'autorité d'un écrivain qui paraît assez maître de son sujet pour courir sur les matières les plus importantes avec tant d'assurance et d'allégresse, et qui manie l'érudition et la critique avec tant d'aisance. En divertissant le lecteur, il l'asservit à sa manière de penser, d'autant plus sûrement que ce ne sont pas de froids calculs qui l'inspirent, mais une passion constante et devenue comme le fond de son àme. Il faut l'avoir beaucoup étudié pour savoir qu'il ne mérite pas une confiance sans réserve. Mais quel plaisir de voir, sans se donner aucun effort, l'histoire si heureusement débrouillée, les parties saillantes si vivement éclairées, les grands personnages et les faits qui doivent intéresser tout le monde, si nettement caractérisés en quelques touches rapides ; en un mot, de sentir le genre humain se mouvoir à travers la confusion que les événements et les anciens historiens avaient mise dans l'œuvre des temps ! Un tel ouvrage, plus attrayant pour les esprits sérieux que toutes les fictions de l'imagination pure, si ample et si court, ne serait-il pas devenu un des manuels de tous les hommes éclairés, si l'on ne craignait à bon droit d'être souvent dupe de l'esprit satiric^ue de l'auteur, et de contracter avec lui l'habitude de railler, au lieu de chercher les principes les plus élevés des actions des hommes ? Quant aux autres, ou les connaît assez.
Histoire générale.— Cette vaste histoire du monde moderne produit l'effet d'une immense satire, tantôt gaie tantôt douloureuse, le plus souvent amère et décourageante. «L'histoire des grands événements de ce monde, dit l'auteur au commencement d'un chapitre (1), (et il aurait pu le dire dans presque tous,) « n'est guère que <i l'histoire des crimes. Il n'est point de siècle que l'am- « bition des séculiers et des ecclésiastiques n'ait rempli « d'horreurs. » Il se console, à la vérité, de place en place, par la rencontre de quelques beaux exemples, ou par le récit des progrès intermittents des arts et de la raison ; mais l'ensemble laisse une impression pénible, qui est sans doute l'effet de la nature des événements, mais aussi de l'humeur sarcastique et pessimiste du narrateur. Il se plaît à signaler non-seulement l'ambition, la cupidité, la cruauté des chefs des sociétés, et l'imbécillité constante de la multitude ; mais l'inconséquence de l'esprit humain, la dérision des résultats, les grandes révolutions amenées par de petites causes, la puissance du hasard, tout ce qui peut en définitive conduire les hommes à la misanthropie, au pessimisme, ou à l'indifférence, pire que le mécontentement.
Réaction contre Bossuet. — Il s'est fait un plaisir de détruire le système de Bossuet, sans le nommer. Mais il l'a toujours présent à l'esprit ; et c'est à lui qu'il dit imphcitement dans tout son ouvrage : « Voilà l'œuvre de votre Providence : le règne de l'absurdité ; des listes inépuisables d'actions atroces ; un chaos d'établissements sans raison et de changements sans utilité. A (jucis signes reconnaissez-vous donc qu'un Dieu
(l) Essai sur les Mœurs, ch. XXIII.
juste et sage gouverne le monde ?» Il a certainement sur Bossuet l'avantage d'avoir écrit une histoire beaucoup plus complète, plus vaste, plus variée, plus attrayante ; mais à tout prendre, que vaut-il mieux, d'élever l'esprit du lecteur par une confiance religieuse, même faiblement fondée sur l'historique ; ou de le décourager et de le rabaisser par une science un peu plus exacte, mais trop mêlée de dénigrement et de mépris à l'égard de notre pauvre nature humaine ? Certes on apprend infimentplus de choses et beaucoup plus de critique dans V Essai sur les Mœurs que dans l'Histoire non universelle de l'évêque de Meaux ; mais de ces deux livres, quel est celui qui rend l'homme meilleur? Il est difficile de penser que ce soit celui du philosophe, surtout quand on vient de le lire, et qu'on en est tout hanté, c'est-à-dire persécuté de sentiments chagrins, haineux, et méprisants (1).
Le style historique de Voltaire. — Voltaire est tellement obsédé du dessein de renverser l'autorité de l'évêque de Meaux, qu'on reconnaît cette préocupation même dans son style. S'il ne dit pas en propres termes que le sublime de Bossuet n'est' qu'une enflure déclamatoire, il entreprend du moins de le discréditer par sa manière simple, unie, vive^et légère. On a beaucoup discuté, depuis Quintilien, et souvent même avant lui, sur le style qui convient à l'histoire; et il est certain qu'ily en aplus d'un. Mais Voltaire a entrepris d'en faire prévaloir un, qui lui parait d'autant plus digne de toute préférence, qu'il est naturellement le sien. S'il y en
(1) « Si on parcourt l'histoire du monde, on voit les faiblesses punies, mais « les grands crimes heureux ; et l'univers est une vaste scène de brigandage * abandonnée à la fortune. » Exsai /tur len Mœuru, CXCl.
avait un, chez les historiens classiques, auquel il pût être comparé, ce serait celui de l'auteur des Commentaires sur la guerre des Gaules, que Cicéron assimile à une belle statue dressée dans une attitude simple et naturelle, sans vêtements, mais toute gracieuse. [Sunt enim recti, nudi, venusti.) La grâce dans la nudité et le naturel, c'est bien le style de Voltaire. Mais il y joint des qualités qui n'appartiennent qu'à lui, et qui sont attachées à son humeur railleuse et essentiellement critique. Lui seul, sans jamais ralentir la rapidité de son récit, a l'art de moraliser en racontant, et d'énoncer des faits historiques en forme d'épigrammes. Son discours, quoique nu , est plein de mouvement et de passion ; ce ne sont que phrases courtes et du tour le plus ordinaire : cependant ily a un entraînement d'idées qui produit un genre particulier d'éloquence. Il paraît avoir à peine le temps de réfléchir, et il fait beaucoup penser le lecteur. Il n'a pas l'air de vouloir imp'oser son opinion, et personne n'écrit avec plus d'autorité que lui. C'est la manière d'un écrivain désintéressé; mais sa personnalité se marque dans tout ce qu'il écrit: ily a là un cachet auquel on ne peut se méprendre. Tout le monde croirait pouvoir écrire comme Voltaire, et personne n'y atteint.
Plan général des écrits historiques de Voî-taire. — Dans VEssaisur les Mœurs, Voltaire n'annonçait qu'un résumé des principaux faits de l'histoire depuis Char- Icmagne jusqu'à Louis XIII. Mais, dans ce même livre, il a remonté jusqu'à l'origine de tous les grands peuples; et il lui a donné des suites qui s'étendent jusqu'au moment même où il écrit. Il avait donc conçu le dessein de composer une histoire universelle, quoiqu'il n'en ait pas exécuté toutes les parties dans l'ordre chronologi-
que, et qu'il ait souvent protesté contre le titre d'histoire universelle^ que ses contemporains donnaient à son ouvrage.
Siècle de Louis XIV. — Dans l'ordre chronologique, la première suite de VEssai sur les Mœurs est le Siècle de Louis XIV, ouvrage, pour ainsi dire, de toute sa vie. De bonne heure, il a entrevu cette idée, que tout le fatras de l'histoire ne se relève que par quelques époques principales, par quelques siècles privilégiés, où le genre humain se montre à son honneur, grâce à un éclat extraordinaire de la civilisation, des mœurs, des arts et des sciences. De tels temps sont ceux où les hommes sont vraiment dignes de ce nom ; et ces temps sont rares dans l'ensemble de l'histoire. Voltaire n'en reconnaît que quatre : le siècle de Périclès et d'Alexandre, celui d'Auguste, celui des Médicis, et le dernier, dont Voltaire lui-même est en quelque sorte le parrain, le siècle de Louis XIV. C'est en effet à lui qu'appartient l'honneur d'avoir caractérisé l'époque dont il a raconté l'histoire, en la rangeant au nombre de ces âges privilégiés, dont on ne comptait jusqu'alors que trois, depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes. C'est lui qui, ayant jugé cette dernière période digne de figurer entre les plus belles dont les hommes aient gardé la mémoire, n'a pas craint d'employer cette dénomination de siècle de Louis XIV, déjà hasardée, il est vrai, par Charles Perrault, dans le Siècle de Louis-le-Grand, 1(J87. Mais n'étant pas encore autorisée par l'usage, cette expression parut quelque chose d'audacieux, quand il entreprit de la faire passer dans le langage ordinaire (1), et de prou-
(1) Voir Intioduclion au Siècle de Louis XIV.
ver que Tâçe heureux qu'il vou'ait peindre dépassait en perfection ceux-là même qui lui avaient servi de modèles.
Le Siècle de Louis XIV est, comme chacun sait, devenu un livre déducaiioa pour la jeunesse, honneur qu'il ne doit pas seulement au plaisir que peuvent sentir les Français à étudier une des plus glorieuses périodes de leur histoire ; mais aussi à la gravité du ton, à l'absence d'humeur satirique, à une sorte de majesté tempérée, dont on ne trouve pas beaucoup d'exemples dans les œuvres de l'auteur. On y voit comment Voltaire pouvait écrire, quand son esprit était calme et satisfait et voulait se mettre de pair avec les écrivains les plus classiques. Il ne fait aucun sacrifice sur ses opinions fondamentales, il n'abandonne rien de sa liberté de jugement; mais il est dans l'enthousiasme à la vue des progrès de tout genre accomplis sous le règne de Louisle-Grand dans l'administration, dans les sciences et les arts , dans le luxe même, (qui lui paraît nécessaire à l'éclat et aux agréments de la vie générale). Ce n'est plus un censeur, toujours éveillé sur les vices des gouvernements, sur les abus, sur le caractère grossier des mœurs. Jusqu'au commencement de ce siècle, il avait représenté, avec une sorte de complaisance exagérée, les Français comme presque barbares : il est d'autant plus émerveillé de la transformation qui s'accomplit alors en toutes choses; il s'échappe joyeusement des ténèbres des âges précédents, pour entrer dans la pleine lumière d'une civilisation qui dépasse, à son sens, tout ce qu'on a jamais vu dans le monde.
Il ne faudrait pas supposer que, dans ce siècle même, il ne trouve rien à redire. Une chose essentielle, selon
lui, a manqué à cette brillante époque de la société moderne ; ce n'est rien moins que la philosophie. On sait ce qu'il entend par ce mot. Dans la plus belle période de la littéi-atureet des arts en France, il remarque d'abord, à tort où à raison, cette lacune qui l'afflige :
« Ce siècle heureux, qui vit naître une révolution « dans l'esprit humain, n'y semblait pas destiné : car, h € commencer par la philosophie, il n'y avait pas d'ap- « parence, du temps de Louis XIII, qu'elle se tirât du (I chaos où elle était plongée (1). o
De fait, on ne rencontre guère, au xviime siècle, de philosophes au sens de Voltaire, c'est-à-dire d'esprits sceptiques à la manière de Bayle, ou positifs à la manière de Locke. C'est un siècle de croyants, et non pas de douleurs. Mais, puisque la philosophie, de Taveu de l'auteur, comprend toutes les sciences et toutes les manifestations de la raison éclairée; on pourrait demander grâce à Voltaire pour des génies tels que Descartes, Pascal et autres. Point; Descartes n'a fait que des romans en physique, Pascal est un janséniste fanatique ; et enfin la théologie a trop régné dans ce siècle. La foi chrétienne y a exercé un empire dont Voltaire ne peut se consoler: la superstition a dû, selon lui, obscurcir les plus belles intelligences. Il faut voir avec quelle ■ malice et quel dédain l'historien traite les controverses religieuses du temps (2), en les racontant à la suite des actes despotiques inspirés à Louis XIV par la passionde tout réduire à l'unité catholique. On aime à voir l'historien protester contre les persécutions religieuses;
(1) Siècle de Louis A'/l', eh. XXXI.
i2) Cil. XXXV-XXXIX.
et il n'est que trop vrai que le gouvernement du grand roi n'a pas connu la tolérance, qui semble être le but principal des travaux du dix-huitième siècle. Mais les disputes du jansénisme et du quiétisme méritaient peut-être un peu plus de considération que le disciple de Locke ne leur en accorde. Là on reconnaît l'auteur du Sermon des Cinquante, plus vif et plus impertinent que jamais, quoiqu'il porte toujours une merveilleuse élégance dans la dérision et dans l'insulte.
Des personnes bien intentionnées pour l'éducation des jeunes gens ont donné des éditions du Siècle de Louis XIV, purgées des chapitres qui sentent un peu trop la malice du philosophe du xviiie siècle. Nous ne saurions louer de telles mutilations, qui dénaturent les intentions d'un auteur. Mais ces sacrifices une fois accomplis, il reste un livre des plus attrayants, riche en faits et plus encore en pensées ; un chef-d'œuvre de l'art d'écrire; un de ceux qui font le plus d'honneur à la plume de Voltaire.
On ne peut cependant se dispenser de mentionner une critique que les juges les pi us compétents lui ont adressée sur la composition de son livre. Voulant envisager cette belleépoquesous tous ses aspects, l'auteur a cru devoir adopter la méthode analytique, et séparer les divers points de vue. Ainsi la politique, les guerres, l'administration, les arts, les mœurs, les anecdotes, les faits religieux, sont exposés dans des chapitres distincts, de telle façon qu'on n'en sent pas le lien, comme on le devrait faire pour saisir l'ensemble et l'unité d'un siècle si digne d'étude. Un autre plan, infiniment plus difficile à exécuter, aurait été plus digne du génie d'un pliilosophe, qui doit savoir rattacher les effets à leurs
causes. L'image du siècle serait ressortie beaucoup plus grande d'un tableau qui aurait montré toutes ces choses dans leur unité vivante. Mais Voltaire apparemment ne s'est pas flatté de pouvoir exécuter un tel dessein, puisqu'il ne l'a pas entrepris ; et l'on ne devine pas qui eût été capable de le faire. Il n'y a guère, en général, que les vrais ouvriers qui se rendent compte du possible et de l'impossible dans leur métier. On peut donc rêver un prodige d'art, que Voltaire en eff"et n'a pas accompli ; on a le droit de remarquer que son plan analytique disperse trop les objets, et nous donne une anatomie du siècle de Louis XIV, au lieu d'une image composée sur nature. La méthode adoptée par lui convenait à son génie prompt, trop partagé, qui revenait sans relâche sur ses travaux selon les occasions, et pour ainsi dire, dans des moments fugitifs, saisis entre mille occupations variées. Il portait à la fois trop d'ouvrages dans son ample cerveau pour en pouvoir conserver, mûrir et développer un seul avec cette concentration puissante qui donne naissance aux grands chefs-d'œuvre de l'art. Il a mille fois retouché, corrigé son Siècle, mais toujours à sa manière, c'est-à-dire par le détail, sans pouvoir refaire un plan une fois conçu et promptement mis en œuvre.
. Néanmoins il a donné tant de soins, et pendant tant d'années, à cet ouvrage favori, qu'il l'a porté au plus haut point de perfection où il lui fùtpermis d'atteindre. Pour l'exactitude des faits, il n'a rien négligé, soit par ses recherches, soit par des informations prises directement auprès des témoins les plus sûrs; il a redressé infatigablement mille erreurs avancées par des écrivains suspects, surtout par La Beaumelle. Pour le style,
il n'y a rien laissé à désirer. C'est la netteté, la pureté, l'élégance même, parfois avec cette éloquence de maximes et de beaux traits, que pouvait comporter la vivacité de son style bref et agile. Dans cet ouvrage très sérieux, plus que partout ailleurs, il s'est piqué de prouver que le langage simple et naturel peut s'élever à la hauteur des plus grands sujets. B]t même il se met, sans l'annoncer, en parallèle avec Bossuet, le sublime panégyriste des grandeurs du règne de Louis XIV.
Il faut lire, par exemple, le récit de la bataille de Rocroi (1), où il s'applique, en quelque sorte, à transposer dans son style vif, mais nu, l'éloquente narration de VOraison funèbre de Condé. Il suit Bossuet pas à pas, avec l'air de dire : << Soyez donc plus naturel. » Ce passage du Siècle de Louis XIV pourrait en efïét paraître digne des plus grands éloges, si, mis à côté de celui de VOraison funèbre de Condé, il n'avait l'air d'une esquisse à côté d'une peinture de maître. Voltaire n'a pas réussi à discréditer l'éloquence de Bossuet, pas plus qu'une excellente flûte ne discrédite l'harmonie d'un grand orgue. Il est parfait en son genre, mais ce genre n'est que le second. On doit admirer en lui une élégance attique ; mais il n'a jamais eu la voix d'un Démosthène, parce qu'il n'en avait pas les entrailles : pectus est quod disertos facit.
Les parties accessoires jointes au Siècle de Louis XIV, telles que les listes et catalogues des grands personnages et des écrivains du siècle, quoiqu'elles présentent l'inconvénient de substituer des notices isolées, par ordre alphabétique, à des vues d'ensemble, sont encore
,1) Chap. III. — Cf. Bossuet, Or. f. de Condé.
étonnantes par l'agrément et la profondeur que l'auteur a su introduire dans des articles extrêmement sommaires. Un seul mot, une parenthèse, est souvent un trait qui fait juger un personnage ou une époque. Le Catalogue des écrivains renferme les éléments d'une histoire de la littérature française au plus beau siècle de la langue, et comme une classification des mérites de nos plus grands écrivains.
En somme, c'est un des ouvrages qui ont établi l'autorité de Voltaire dans la critique littéraire : il est fréquemment allégué, bien qu'il y ait lieu d'en discuter certains jugements.
Voltaire n'eùt-il écrit que ce livre, sa mémoire durerait autant que la littérature française et que le souvenir de l'époque la plus glorieuse qu'ait eue la France, si l'on regarde l'ensemble de tant d'objets d'admiration. C'est déjà une preuve de génie, que d'avoir conçu l'idée de ce grand sujet historique ; et Sainte-Beuve luimême, ordinairement si sur dans ses jugeraents,a manqué de justice envers Voltaire, lorsqu'il a exalté à ses dépens les Mémoires de Saint-Simon : c'est ici qu'il veut voir la véritable histoire du siècle, parce qu'on y trouve en efifet une peinture vivante des personnages : « VoL « taire, dit-il, semblait pressentir où était le danger « pour lui, pour son Siècle de Louis A7F, de la part de « ce grand rival, et que, lorsque de tels tableaux paraî- « traient; ils éteindraient les esquisses les plus bril- <i lantes qui n'auraient été que provisoires (1). » Oui, Suint-Simon est un autre peintre que Voltaire ; mais des portraits de personnages ne sont pas toute l'his-
(l) Introduction iMX M émoirea de Saint-Simon, éd. CliCrucl, 1856, (. 1, p. XXII.
toire; et Saint-Simon ne peint que la cour ; Voltaire s'intéresse à toute la nation et à l'humanité tout entière, en philosophe,, en homme de goût, en bon citoyen. Saisissons l'occasion de lui appliquer ce dernier titre, qu'il a toujours revendiqué, et n'a pas toujours mérité. 11 aurait aimé à se parer de la qualité de Français, si elle avait toujours été glorieuse ; mais il n'aimait pas les titres qui portent quelque préjudice. Dans l'histoire, il s'est plu, un peu trop peut-être, à jeter à la face des Français toutes les vérités qui pouvaient les humilier, les traitant de barbares, même jusqu'au ridicule (1) ; mais dans le Siècle de Louis XIV, il a vu l'occasion de glorifier le peuple auquel il appartenait, et il l'a saisie avec joie. S'il n'a pas voulu ou pas pu comprendre, au moyen âge, la grandeur de la France, il l'a pleinement goûtée quand il a vu dans son pays le siège de la puissance politique, des beaux- arts, du luxe et des plaisirs ; et tel est le tableau qu'il s'est plu à mettre en lumière avec tout l'éclat dont sa plume était capable. Quant à l'ascendant moral et religieux, c'est un genre de gloire iiui lui est plus particulièrement déplaisant. Il fait infiniment plus de cas d'un brillant carrousel (2), que d'un concile, et des fêtes de ïlle enchantée, où se montre la comédie de Molière (3), que de toutes les assemblées do l'église gallicane et du Parlement, où l'on discute des (questions de conscience ou des droits ecclésiastiques et politiques. Ce philosophe considère avec un dédain transcendant tout ce qui n'intéresse que l'âme : c'est
(1) Voir Remarques rie l'Essai fsur les Moeurs, 21» Rem.; SiVc/e de Louis T/ V, eh. II; clc. — Comparez lo Discours aux Welches, etc.
(2) Voir Siècle ue Louis XIV. cli. XXV.
(3) ll)iU.
de la métaphysique ; pour lui, il s'attache au solide, c'est-à-dire au bien être et aux plaisirs : voilà ce qu'il comprend bien, et ce qu'il sait goûter.
Précis du Siècle de Louis XV. — Le Précis du Siècle de Louis AT fait suite au Siècle de Louis XIV, Ce n'est pas seulement par une complaisance de courtisan que Voltaire a donné au règne du successeur de Louis-le- Grand ce titre de Siècle, auquel il attribue une si haute signification. Il n'estime son temps inférieur à aucun autre. S'il lui arrive de s'abandonner à des inspirations chagrines, quand il parle de l'état du goût; en revanche il met son siècle au-dessus des autres, quand il porte ses regards sur les progrès de la philosophie (1), et sur ceux des agréments de la vie. Ce qu'on appelle en général corruption des mœurs, est pour lui amélioration des mœurs ; et ce qui pour nous fait tache dans le xviiF siècle, n'est pour lui que sujet de félicitations. Quant à la personne du monarque, il ne la voit certainement pas des mêmes yeux que l'histoire. L'on n'a pas besoin de forcer beaucoup son texte pour lui faire dire (jue Louis XV est un très grand roi : car ayant été voluptueux toute sa vie, il eut quelques jours de courage et de vertus militaires ; il fut de plus, de son vivant, appelé le Bien-aimé, cas unique dans l'histoire; il fit preuve de modération et d'humanité dans la guerre ; enfin son gouvernement devint (sur le tard) celui des philosophes, quand le roi abolit l'ordre des jésuites (2). Ce sont là les titres de Louis XV à la bienveillance de son historien ; et enfin c'est sous son règne que la Rai-
1 1] Voir le chap. XLIII, où ion trouvera un beau résumO du progrès des sciences sous ce règne.
(2) Siècle de Louis XV, ch. XLllI.
son, déesse de Voltaire, triompha de tous les obstacles opposés (selon lui) par la superstition et par les préjugés à son avènement. Quand même le prince n'aurait été pour rien dans ces progrès, son siècle n'en serait pas moins un des plus mémorables et des plus heureux pour le genre humain, d'après le sentiment de cet historien peu austère.
Tel est l'inconvénient de l'histoire contemporaine: on ne peut guère l'écrire qu'avec les passions et les préjugés du temps ; mais Voltaire ne regardait pas comme préjugés ses propres opinions, et se gardait bien d'en faire abstraction, comme Thucj^dide l'a su faire dans son histoire de la guerre du Péloponnèse. Pour lui, assuré d'être l'organe même de la Raison, il se croit audessus des faiblesses humaines, quand il prononce ses oracles ; il ne paraît pas soupçonner que ses jugements puissent être réformables.
11 le suppose d'autant moins qu'il parle en témoin des choses, qui se sont passées sous ses yeux. Il a connu de près une partie des principaux personnages dont il explique la conduite, depuis le Régent et le cardinal Dubois jusqu'aux plus marquants ministres de Louis XV ; il a fait des séjours intermittents à la Cour ; il a obtenu des renseignements confidentiels sur une multitude de points mal connus ; il allègue des autorités qu'on ne peut guère contrôler ; il possède des informations qui ferment la bouche à ses contradicteurs. Armé de pareils documents, et fort de sa philosophie, il prononce souverainement sur tous les faits qu'il juge bon de communiquer au public, et moralise à son plaisir sur les événements et sur les caractères des personnages j c'est-à-dire qu'il ne dissimule pasentièrementlafolied'un
HISTOIIIE 209
temps qui ne ressemble que trop à un carnaval politique, et qu'il a beaucoup plus sincèrement peint dans ses Mémoires et son Commentaire historique. Toutefois, il déguise ou tait les choses sur lesquelles il ne se sent pas d'accord avec le bon sens du genre humain. Tout ce qui est dévergondage des mœurs appartient, sauf exception, à cette catégorie. Il a eu la pudeur de ne pas vanter les scandales qui sont la vie ordinaire de ce règne ; et il faut lui en savoir gré, car il goûte fort ce que le commun des hommes blâme. Il se garderait donc bien d'attribuer les défaillances du gouvernement de son temps à la licence des mœurs et des opinions; à l'affaiblissement des caractères, causé par la mollesse et la débauche ; à l'influence scandaleuse des maîtresses royales, dont il est le flatteur ; à des motifs honteux de tout genre . Son histoire du Siècle de Louis XV fait souvent penser à ce que Montaigne dit des Mémoires des frères Du Bellay, qui ont omis tout ce qui fait tache dans la vie de François 1^^ : « Voire, le seul nom de Mme d'Es- « tampes ne s'y trouve point. On peut couvrir les ac- « tions secrettes ; mais de taire ce que tout le monde " sçait, et des choses qui ont tiré des effects publics, et « de telle conséquence, c'est un défaut inexcusable (1). »
Il ya donc des vérités que Voltaire ne dit pas, à moins . qu'il n'y soit porté pour nuire aux personnages qui ont encouru sa haine. Ainsi, dans le tableau du siècle de Louis XV, on ne peut guère se rendre compte de l'état des mœurs. Mais les fautes politiques ou militaires sont signalées par lui avec une juste sévérité, à l'exception de celles de ses amis. Il débrouille merveilleusement, de
(1) Essain de Montaigne, I. II, ch. X.
VIB DB VOLTAIRE. — T. 11. 14
sa plume nette et incisive, la confusion des affaires dans cette longue période, où rien ne paraît bien conçu ni bien suivi, où Ton est tenté enfin de croire avec lui que c'est le hasard qui gouverne les événements de ce monde. Il a si heureusement éclairci l'histoire embarrassée et bizarre du dix-huitième siècle, qu'après tant de travaux de maîtres sur cette époque, on se trouve souvent obligé de recourir au précis rédigé par Voltaire, pour saisir le fil des événements.
C'est d'ailleurs une partie de notre histoire si lamentable, si pleine de désastres et de hontes, qu'on aurait peine à en soutenir la lecture, si l'on n'était pas entraîné par la verve incomparable d'un narrateur qui nous épargne, non pas le chagrin patriotique, mais la fatigue. 11 n'est point insensible aux maux et aux humiliations de son pays; mais c'est une sorte de soulagement de penser qu'on parcourt avec lui une période de folie, où tout paraît vertigineux. 11 a su d'ailleurs terminer ces terribles récits par un tableau brillant et vrai du progrès de l'humanité dans les lois, de celui des sciences et des arts, sous un règne qu'on voudrait sans cela pouvoir effacer de la mémoire des hommes. Pour lui, ce temps de folie lui cause plus d'amusementque de ressentiment: tant il est vrai que ce gouvernement semble avoir été fait exprès pour lui.
L'auteur s'arrête enfin à la date même où il écrit, c'està-dire au commencement du règne de Louis XVI, qui s'annonçait alors comme l'accomplissement des vœux les plus louables du philosophe.
Les éditeurs des œuvres de Voltaire ont rangé à la suite des deux siècles de -Louis XIV, et de Louis XV, qu'ils comprennent sous le titre û'Iiistoire générale, ce qu'ils appellent l'histoire parliculière.
Histoire de Charles XII. — Ea tête de cette partie, se présente ce livre exquis, l'Histoire de Charles XII, roi de Suède. On chercherait sans doute longtemps avant de trouver un ouvrage comparable à ce modèle parfait de narration,d'un si vif intérêt et d'un style si élégant dans sa simplicité. Un conquérant qui débuta comme un émule d'Alexandre-le-Grand, et qui finit comme une sorte de Don Quichotte vaincu, après s'être vu un moment l'arbitre de l'Europe, n'aurait pas paru à Voltaire un sujet digne de la plume d'un philosophe, si de hautes leçons ne ressortaient de la vie étonnante du héros suédois. L'écrivain fut sans doute tenté aussi par les renseignements particuliers qu'il possédait sur un prince que le monde avait contemplé avec étonnement, comme un météore extraordinaire, mais qui se trouvait fort mal connu, surtout en France. Faire sortir de la légende ce personnage devenu presque fabuleux de son vivant, pour l'exposer à la lumière de rhistoire,c'était un attrait singulier pour Voltaire, grand ennemi des fables. Il se trouva si bien instruit, par le hasard des circonstances et par ses heureuses recherches, qu'il obtint, longtemps après l'apparition de son livre, un certificat solennel de véracité, délivré par un des personnages qui avaient été les plus intéressés à la vie prodigieuse du roi de Suède; ce fut le roi de Pologne Stanislas, devenu duc de Lorraine.
Donc, rien de plus vrai que cette sorte de roman de chevalerie, accompli en plein dix-huitième siècle, du vivant des rois Louis XIV et Louis XV. Cette histoire, racontée avec une verve et une chaleur presque épicjues, et en même temps avec une simplicité vraiment attlque de style, n'est donc pas moins digne de foi qu'attray-
ante : combinaison dont il ne serait pas aisé de citer d'autres exemples, même en comptant à part l'histoire de Cyrus, roi des Perses, racontée par Xénophon.
Histoire de la Russie sous Pierre- le- Grand. — Mais si l'auteur, qui écrivit ce ciief-d'œuvre dans sa jeunesse, y porta toutes les qualités de son génie; il crut devoir expliquer plus tard, dans une belle joré face, comment il a pu s'attacher ainsi à la mémoire d'un conquérant, c'està-dire d'un fléau de l'humanité; il crut bonde lui opposer le règne d'un prince fondateur, à savoir d'un bienfaiteur du genre humain. Telle fut une des raisons qui l'engagèrent à écrire l'histoire non moins surprenante, et plus philosophique, du créateur de la puissance russe. Il avait déjà, dans l'histoire de Charles XII, comparé au héros suédois le czar Pierre-le-Grand, à la plus grande gloire du second. Il se fit une joie de revenir sur ce monarque unique en son genre, quand il eut des raisons personnelles pour vouer, en quelque sorte, sa plume à la gloire de la Russie.
Son admiration légitime pour un monarque fondateur et législateur, et pour les progrès rapides de l'empire russe, échauffée encore par les habiles cajoleries de deux impératrices, transforma, pour la première fois, lo philosophe 'en enthousiaste, étoufi'a chez lui l'humeur satirique, et lui fit voir, dans ce nouvel empire, qui croissait si rapidement, une manifestation éclatante de l'avènement de la philosophie dans le monde.
Le rêve de sa vie prenait corps dans cet empire, dans ces têtes couronnées si éloignées des maximes établies datis l'ancien Occident. Il crut y apercevoir l'aurore
d'un nouveau jour, et même d'un monde à l'envers de l'ancien : (1)
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,
s'écria-t-il, et il eut la modestie de ne pas voir ou de ne pas dire où cette lumière prenait sa naissance. Ce furent ses propres disciples qui siégèrent sur les trônes du Nord au dix-huitième siècle; ils lui renvoyèrent la lumière qu'ils recevaient de ses écrits; et enfin cette éclosion éblouissante des arts utiles dans la Russie, à partir de Pierre- le-Grand, n'était merveilleuse que par la rapidité avec laquelle un monarque de génie et un peuple heureusement doués'approprièrentces arts,qu'ils trouvèrent en pleine fleur dans l'Occident. Si la Russie fut créée par la volonté souveraine de Pierre Alexiowitz,'elle le fut avec des éléments empruntés à la vieille Europe ; cette floraison extraordinaire de la civilisation en Russie ne fut d'abord quel'épanouissement inattendu d'une fleur transplantée.
Voltaire assurément ne s'y trompait pas, mais il fut justement enchanté; c'est à la joie dont la Russie contemporaine le remplit, que nous devons ce tableau, peint avec tant d'allégresse et de sérénité, d'un des plus grands spectacles qu'un empire nouveau ait jamais donnés au genre humain. Voilà pourquoi l'histoircdans cet ouvrage, atteint presque au lyrisme par ,1e fond des pensées, sans s'écarter de la simplicité de style naturelle au genre et à l'écrivain.
Nous ne croyons pas qu'il ait sacrifié la vérité au désir de faire sa cour aux impératrices qui ontoccupé^de son vivant le trône de Pierre-le-Grand; mais la bienvcil-
(1) Epitre à l'impératrice Catherine II, 1771.
lance constante dont il fait preuve en faveur du glorieux fondateur de l'empire russe, est un phénomène si rare dans ses écrits, qu'il donne inévitablement à penser. Pourvu de pièces et de renseignements inaccessibles au public parles soins des impératrices Elisabeth et Catherine II, caressé par de grands personnages russes, qu'elles lui envoyaient comme en ambassade, il s'est considéré sans doute comme l'historiographe officiel delà Russie, bien plus qu'il ne l'avait fait de la France; il s'est donné le plaisir de démontrer aux autres historiens leur ignorance et leur présomption ; il s'est amusé à les reprendre à toute occasion. Enfin cette histoire devait être, à son avis, pour tous les souverains, un enseignement selon son cœur : il y développait des exemples propres à leur apprendre leurs devoirs envers leurs peuples et, avant tout, la facilité qu'on pourrait trouver à réduire la puissance du clergé à rien ou à très peu de chose. Il écrivait donc d'enthousiasme: cette histoire|fut encore pour lui un manifeste en faveur de la philosophie.
Il n'a pas poussé son récit au delà de Pierre-le-Grand, et n'a parlé d'Elisabeth et de Catherine II que par parenthèses et allusions laudatives. Nous regrettons qu'il n'ait pas fait pour ces deux impératrices ce qu'il a osé faire pour son propre souverain, à savoir l'histoire même du temps présent. La matière aurait été difficile à traiter; mais de quels prodiges l'adresse de Voltaire n'était-elle pas capable? On eût voulu voir, par exemple, comment il se serait tiré du récit de ces « aventures de famille », dont il badinait si légèrement : la déposition et la mort de Pierre III, et la fin du malheureux Ivan VI. Il n'aurait pas aisément contenté à la
fois et sa Catau et la justice du sentiment public ; mais il aurait enchanté le monde par la souplesse de son esprit.
Annales de l'Empire. — On peut encore admirer quelque chose d'extraordinaire dans un ouvrage qui préprésentait d'autres difficultés, les Annales de l'Empire, (depuis Charlemagne jusqu'à l'empereur Cliarles VI, mort en 1740.)
Cet abrégé très succinct d'une période qui remplit près de mille années, fut entrepris sur la demande de la duchesse de Saxe-Gotha. Il s'agissait de dire tout l'essentiel en un très petit espace. Voltaire réussit en effet à ne pas omettre un seul fait important, tout en ne paraissant rien écourter, et sans manquer à caractériser les personnages et les époques, souvent même avec des traits de raillerie qui égaient une matière trop sèche. C'est peu de resserrer les faits en quelques mots; mais philosopher et divertir en courant, sans avoir l'air de se presser, est vraiment un tour de force dont personne autre que Voltaire n'était capable. L'impossible même paraît pour lui n'être qu'un jeu : ses contemporains, en le regardant comme un homme unique et un prodige, n'ont fait que lui rendre justice. Il daigna même, afin de rendre cette chronologie]plus aisée à retenir pour ceux qui avaient besoin de la savoir, mettre en vers demi-burlesques la nomenclature des empereurs d'Allemagne ; exercice semblable à ceux de quelques hommes de collège, qui ont mis en vers la géométrie ou d'autres sciences non moins rebelles à la poésie.
Moralité. — Cet ouvrage, comme tant d'autres du même auteur, se termine par des méditations ironiques sur la condition des hommes, sur l'incertitude et la
bizarrerie des événements, sur la vanité des projets des hommes d'Etat; conséquemment, sur l'absurdité de chercher des lois dans le développement des faits réels ; en un mot, sur la vanité de la philosophie de l'histoire. S'il en existe une, celle de Voltaire est comprise tout entière dans cette maxime : tout n'est que hasard et déception, hormis la paix dont quelques bons princes ont fait jouir leurs peuples de temps en temps.
Histoire du Parlement. — Voltaire n'a pas écrit avec moins d'ironie son Histoire du Parlement de Paris, qui paraît avoir été entreprise surtout pour ébranler la considération de cette grande compagnie, qui jouissait de tant de puissance et d'autorité,et qui fut, après l'Eglise, l'objet de la haine la plus constante de Voltaire. En exposant l'enchaînement des droits, maximes et privilèges du Parlement, l'auteur s'est appliqué à montrer que tout s'était établi sans plan, sans suite, et par une série d'accidents, d'abus et d'usurpations. La conclusion logique de cette histoire devait être celle que les événements lui ont donnée vers la fin du règne de Louis XV : l'abolition de ce corps privilégié, et la réforme fondamentale de la justice. Voltaire eut le plaisir d'assister à cette sanction pratique de son manifeste contre le Parlement. Quant à la réforme vraiment philosophique des institutions judiciaires et des lois,c'était une tâche réservée à des pouvoirs autres que l'ancienne monarchie, qui faisait en quelque sorte corps avec le Parlement. Voltaire en a du moins préparé quelque chose : il a éveillé la critique contre les abus attaches à des institutions séculaires, il a même propagé quelques principes nouveaux.
Morceaux historiques. — Nous sommes sortis de
l'histoire proprement dite, pour entrer dans les œuvres de polémique de Voltaire, Nous ne nous arrêterons pas a quelques fragments historiques, notes, répliques, etc., au sujet de ses principaux écrits. Voltaire est toujours le môme partout, toujours en guerre, et semblable à ce héros biblique, qui portait, dit-on, la truelle d'une main Cl l'épée de l'autre. Ce qu'il veut édifier n'est rien moins qu'un monde moral nouveau, et il est toujours en campagne pour détruire l'ancien. C'est merveille qu'avec tant de préoccupations belliqueuses, il aitpu édifierquelques beaux monuments historiques, qui doivent lui survivre, bien plus pour la noblesse et la grâce du style que pour lasoliditéparfaitedela construction.Nous conclurons sur celte partie de son œuvre par cette remarque déjà énoncée : Voltaire ne fait presque jamais autorité parmi les savants; pour les écrivains, c'est un modèle qu'il serait souhaitable qu'on pût imiter. Mais qui le pourra jamais, s'il ne naît plus d'autre Voltaire ? Or, Bufifon lui écrivait galamment qu'il n'y aurait jamais de Voltaire II, et ce pronostic présente quelque probabilité.