I. De la Langue
Voltaire parle presque toujours dédaigneusement de la langue française. C'est peut-être une courtoisie qu'il veut faire aux étrangers: il pense les flatter en ne témoignant pas trop d'estime pour les choses de son pays. C'est quelquefois aussi un hommage rendu à la beauté supérieure des langues anciennes. Mais c'est encore plus une sorte d'excuse qu'il se ménage pour les défauts qu'on pourrait trouver dans ses écrits. La langue française, à l'entendre, est cause de ces défauts, parce qu'elle ne sert pas bien un génie tel que le sien.
Mais trouvera-t-on qu'il y ait justice à la ranger tout simplement parmi ces
Jargons nouveaux, Enfants demi-polis des Normands et des Goths ?(1)
Il s'agit, notons-le bien, de la langue de son temps, et par conséquent de celle qu'ont déjà façonnée les Corneille, les Racine, les Molière, les Boileau, les La Fontaine, si l'on ne veut pas remonter plus haut. Cependant, avant les écrivains du dix-septième siècle, n'avons-
(1) Epilre à Horace.
nous pas eu ceux du seizième? Et ne suffirait-il pas de rappeler les efforts généreux de Joachim du Bellay, de Ronsard, de Montaigne, qui se sont voués avec un patriotique enthousiasme à enrichir et embellir la langue française (1) ? Est-ce que Montaigne tout seul ne donne pas, par la splendeur de son style et la richesse de sa langue, un démenti péremptoire aux accusations irréfléchies de Voltaire ? Mais ce critique arrogant compte habituellement pour peu de chose tout ce qui l'a précédé. En vingt endroits, il se plaît à représenter les Français comme encore plongés tout récemment dans la barbarie, dont il semblerait qu'ils ont été tirés seulement par la philosophie, et du temps de Voltaire. Et néanmoins, pour prendre un exemple, Voltaire oserait-il prétendre que la langue française, dans les tragédies de Racine, paraît encore un jargon fruste et gothique?
Je ne saurais dire ce qu'il reproche à la langue de Montaigne. « Ce n'est pas, écrit-il quelque part, la langue de cet auteur qu'il faut regretter, c'est son imagination. » Cette distinction nous paraît un peu subtile; mais qui ne préfère aujourd'hui, et infiniment, la langue des Essais à celle de la Henriade, et même des romans philosophiques de Voltaire, quoique celle-ci soit irréprochable?
Voltaire ne craint pas de faire, dans son Épître à Horace, la confession suivante, aux dépens du français :
Notre langue un peu sèche et sans inversions, Peut-elle subjuguer les autres nations?
(1) On ne peut guère voir un plus amusant amas d'erreurs sur l'histoire de la laiiRiie française, rjue l'article François (français) du IHclionnaire philosophique. Voltaire philosophe et tranche sur la langue française en homme qui n'i!ntend rien à ces questions, qnoiqu'il se soit toujours plu à faire le grammairien, pour donner des leçons à tout le monde.
Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse ; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce? Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté, Et ne péchons-nous pas par l'uniformité? (I)
Voilà, nous l'avouons, un portrait assez exact de la langue de Voltaire. Mais s'il y faut reconnaître celui de la langue française ; qui l'a réduite à cette sécheresse, sinon Voltaire lui-même, et ceux qui ont suivi ses exemples et ses oracles ? Accordons qu'elle lui doive (non pas certes à lui seul), la clarté, Vagrément, la justesse ; mais qui donc s'est attaché toute sa vie à l'appauvrir, avec un succès déplorable?
Son purisme paraît souvent bien intolérant. On lui sait gré de maintenir, même avec un peu de pédanterie, l'exactitude, la propriété, l'élégance dans l'emploi des termes et des tours ; il résiste avec énergie à toute corruption de la langue : voilà ce qu'on doit louer en lui ; mais ne traite-t-il pas trop légèrement de barbares des expressions d'uoe heureuse nouveauté, ou appartenant à un usage ancien, mais, excellent? 11 ne sait pas, il ne daigne pas savoir le français qui date de plus d'un siècle, si peu qu'on l'ait laissé tomber en désuétude. A l'inverse de Fénelon et de la Bruyère, qui regrettaient beaucoup de façons de parler du seizième siècle ; à l'inverse de La Fontaine, qui savait si bien remettre en usage le vieux français, il proscrit sans égard tout ce que la mode a laissé tomber, ainsi que les femmes du monde rejettent avec insulte la coilTure et les costumes de leurs grand'mères. Sa délicatesse sur ce point est celle d'une caillette; par là, ce grand moqueur n'échappe pas toujours au ridicule.
{IjEpitre à Horace.
S'il appauvrit la langue au regard du passé, il ne souffre pas, au point de vue de Tavenir, qu'elle s'enrichisse. Jl voudrait la fixer pour toujours, sinon dans l'usage qu'il en fait lui-même, au moins dans l'état où il la trouve chez Boileau et Racine. Or, vouloir rendre une langue vivante absolument immuable, c'est en faire, d'ores et déjà, une langue morte.
De la noblesse des mots. — Encore ne souffre-t-il pas, telle qu'elle est, que la poésie l'emploie tout entière. Nous sommes loin, pour nous, de penser que tout ce qui se dit dans la vie ordinaire puisse passer dans le langage écrit, à plus forte raison dans la poésie. Il y aurait en effet une sorte de brutalité à vouloir étaler dans les ouvrages de l'esprit un langage trivial, comme à se présenter en bonne société dans une tenue sordide. Mais s'il faut un choix de termes et une heureuse décence dans ce qu'on écrit, il n'y faut pas de pédanterie. Voltaire a certainement poussé trop loin le culte de la noblesse dans le style.
On se souvient que Victor Hugo se vante d'avoir fait, dans la poésie, sa révolution de 89 et même de 93 (l), en effaçant, pour les mots, la classification en nobles et ca roturiers, que personne d'ailleurs n'a jamais faite ainsi. Mais si quelqu'un a rendu pareille révolution nécessaire, en mettant entre les mots des distinctions abusives, c'est Voltaire. Il ne s'est point avisé, il est vrai, de cette grotesque qualification de mots roturiers, mais il est peut-être trop entiché du langage noble, et trop prompt à flétrir de lepithète de bas des termes qui n'offrent rien de choquant. C'est encore, chez lui,
(l; Victor Hugo, /.e« Contemplations, VIL
une manière d'appauvrir la langue. Les arrêts qu'il prononce à ce sujet sont d'ailleurs souvent arbitraires ; on ne voit pas toujours la raison de ses proscriptions. Ses dédains ressemblent à ceux de ce marquis peint par Molière, qui fait la moue en prononçant les mots tarte à /ac/'ème(l).Rien n'est plus fatiguant que les chicanes qu'il amasse, dans son Commentaire sur le théâtre de Corneille^ pour l'instruction, dit-il, des étrangers; ou dans ses observations sur le style de Jean-Baptiste Rousseau ou de Crébillon, pour la satisfaction de ses rancunes personnelles. La langue française, ainsi épurée par humeur, plus que par délicatesse, devient véritablement cette gueuse fière, dont il déplore si souvent l'état de mendicité orgueilleuse, sans songer que s'il est nécessaire de lui faire l'aumône malgré elle, c'est que souvent Voltaire lui-même l'a réduite à cette indigence, où elle ne se trouvait certainement pas au temps de Montaigne ou de La Fontaine, c'est-à-dire avant que l'auteur de la Henriade l'eût desséchée et stérilisée autant qu'il a dépendu de lui.
Buffon lui-même, le grand peintre des animaux,n'est pas innocent de ce méfait, pari le conseil qu'il donne, dans son discours sur le Style, dénommer les objets par les termes les plus généraux, qui sont aussi les plus 7ioblés. Jean-Jacques Rousseau, dans sa rhétorique véhémente ; Diderot, dans son enthousiasme continu ; les poètes didactiques et descriptifs du temps, les Saint- Lambert, les DellUe ; tous les écrivains de l'école philosophique, enchantés des enseignements de Voltaire, ont contribué à faire prévaloir la langue noble. Ils pré- Ci) La Critique de l' Ecole des Femmes, se. VII.
tendaient pourtant glorifier la nature , qu'ils n'avaient guère étudiée que dans leur cabinet ; mais malgré leur dévotion pour elle, ils n'osaient la présenter que déguisée sous des ornements mondains. En somme, dans ce siècle qui prépara l'abolition de toutes les distinctions sociales, la noblesse eut son temple dans le langage, oîi elle se confondit avec la philosophie ; et la hiérarchie, ébranlée dans l'Etat, s'affermit dans le vocabulaire (1). Ce fut un progrès selon le goût de Voltaire : car ce philosophe se montre toujours fort épris de tout ce qui peut relever un homme au-dessus du vulgaire, non seulement dans la manière de penser, mais dans la façon de vivre, dans l'extérieur et dans le ton. S'il affectait de dédaigner ceux qui n'avaient pour eux que l'avantage fortuit de la naissance, il voulait leur montrer qu'on peut être plus noble qu'eux par l'esprit ; et la distinction du langage en est certes une des marques les moins contestables. lien avait appris quelque chose en vivant familièrement avec des personnes de la plus haute société, qui, dans la débauche même, auraient cru se dégrader en se servant de façons de parler populaires et triviales. On se rappellera sans doute qu'un jour il se permit étourdiment de reprendre son idole, Madame de Pompadour, pour avoir employé le terme de grassouillette. On le voit à tout moment s'indigner contre certaines locutions où entrent des mots qui sont bannis de la bonne compagnie, tels que cul-de-sac, culde-lampe, etc. Et il affecte de faire sonner ces monosyllabes dans la censure dont il les frappe. C'est* un
(1) La langue était l'6tat avant (|iiatre-vins!t-neuf ; Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes.. V. HUGO, voir ci-'cssus.
effronté qui prêche la pudeur. » Il supportait plus aisément, pour nous servir d'un mot de Molière, des « solécismes en conduite » qu'en paroles. Et Dieu sait combien il relève ou imagine de solécismes chez les écrivains dont le style lui déplaît ! Il est souvent seul à en voir dans certains endroits.
La noblesse qu'il exige dans les écrits, et même dans la conversation, n'est pourtant pas une affectation de beau langage, dont il est fort ennemi, mais un choix d'expressions naturelles et simples, qui donne de l'élégance aux discours, même les plus ordinaires. Et en réalité, cette élégance bien soutenue constitue une noblesse, à laquelle il n'est pas aisé d'atteindre. Donc si nous reprochons à Voltaire d'avoir trop aimé la noblesse, c'est seulement parce qu'il se montre un peu bien exclusif dans le choix des expressions ; que souvent il en bannit, sans raisons, de fort bonnes ; et qu'il resserre ainsi abusivement les limites de la bonne langue, dans le temps même où il en exagère l'indigence. Il ne tient pas compte de cette excellente remarque de Montaigne : « C'est l'usage et emploi des bons écrivains qui donne force et prix au langage » . Enfin, ce n'est pas en épurant à outrance le vocabulaire qu'on enrichit une langue.
Du SON DES MOTS. — La délicatesse d'oreille de Voltaire le rend d'autre part trop sévère à l'égard de la langue française. Il déteste certains sons, où il reconnaît, non sans raison, la dureté d'oreille des barbares qui ont forgé primitivement le français (1). Les diphtongues nasales telles que oin, uin, etc., nombreuses
(l) Dicl. philos . art. FRANÇOIS, Socl. I.
dans notre langue, le font sortir des gonds ; il ne pardonne pas à des mots tels que ja7ivier, février, qui sont cependant des transformations très régulières du latin ; il a surtout conçu une aversion comique pour le mot août, qu'il bannit de son usageavec horreur. Il prétend remettre en crédit le mot auguste : ses correspondants, (des femmes môme,) sont vertement tancés, lorsqu'ils commettent l'impertinence de lui adresser des lettres datées du mois d'août. Qu'on le laisse faire, qu'on lui obéisse, et il se rendra bientôt, plus que ne l'ont jamais été ni Malherbe, ni les puristes de l'hôtel de Rambouillet, le « tyran des mots et des syllabes. » Louons donc son zèle pour l'harmonie de la langue française, mais convenons que son effarouchement le rend quelquefois un peu ridicule, et que
La langue par ses soins ne se changera pas, non plus que le monde ne s'est corrigé par suite des boutades d'Alceste.
La vraie méthode pour enrichir et embellir une langue est celle des Montaigne et des Racine, qui ne se sont pas excusés sur Findigence de la langue française, parce qu'ils y savaient suppléer. Voltaire, qui parle une langue si séduisante lorsqu'il s'amuse, Voltaire qui écrit si souvent des pièces entières sur deux rimes, quelquefois bizarres, aurait dû juger, par son propre exemple, qu'une langue offre des ressources qu'il faut savoir y trouver ; qu'elle se montre, à qui sait en user, plus riche qu'on ne croyait ; qu'elle est telle qu'on la fait, mais ne se trouve jamais toute faite pour dire, en quelque sorte d'elle-même, tout ce que l'esprit peut imaginer. Mais Voltaire n'avait jamais le temps de façonner l'expression de sa pensée : il aurait voulu qu'elle sortît
vie DB VOLTAIRE. — I. Û. 15
toute vive de sa tête au premier appel. Voilà pourquoi il se plaint si souvent de l'indigence du français. On ne saurait trop s'émerveiller qu'en dépit d'un travail si hàlif, elle se trouve chez lui douée des qualités qu'il veut bien lui reconnaître ; ce sont éminemment celles du génie de Voltaire :
Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse ;
il aurait pu ajouter : la légèreté et la vitesse de l'oiseau. Mais ces qualités sont si peu inséparables de la langue, que personne presque, depuis Voltaire, ne les y a retrouvées au même degré.
Quant à l'ampleur et à la gravité, quant à la sonorité et à la vibration harmonieuse des mots, il croit que ce sont des avantages refusés à la langue française, parce que son génie léger ne les possède pas. On ne peut reprocher à un homme de n'avoir pas deviné l'avenir : Voltaire est donc excusable de n'avoir pas prévu ce que la langue française deviendrait sous la plume d'un Lamartine, ou d'un Victor Hugo ; mais s'il avait daigné relire Ronsard, Malherbe, Corneille, Racine, La Fontaine même (1) (pour ne parler que des poètes), avant d'énoncer les jugeaients que nous avons cités ; s'il avait bien voulu tenir compte de la prose de Montaigne et de celle de Bossuet; il n'aurait pas eu la vanité de n'estimer les ressources de la langue française que par le parti cju'il en savait tirer ; il n'aurait pas cru que toute îa musique du monde était contenue dans son llageolet. Et malheureusement il a formé une école qui a cru la
(1) Remaiiiucz (|iic Voltaire ne craint pas de dire (juc La Fontaine « a souvent corroni|iu la lan^'ue. » [Calai, di's Erriixiins du Siècle de Loiii.i XV, art. La Foiilaiiii). C'csl a peu près comn)c si l'on disait que Beellioven a corrompu la musique, Raphaël la peinture, etc.
même chose après lai. Cette école est déjà si loin de nous, que peu de personnes peuvent aujourd'hui s^ souvenir de l'intolérance avec laquelle les disciples de Voltaire, au commencement du siècle présent, et longtemps après, repoussaient tout effort pour échapper à la discipline de cette langue un peu sèche, et de cette harmonie grêle, dont il avait fait le patrimoine de sa nation .
Après les grands poètes du xix^ siècle, les jeunes générations poursuivent aujourd'hui un infatigable travail sur la langue ; et Ton ne peut plus craindre qu'une chose, c'est qu'à force de se prêter à tout dire, elle ne perde beaucoup de l'admirable netteté que Voltaire lui avait communiquée. Déjà, de son temps, il s'irritait de la voir s'altérer par le mauvais u?age et l'affectation de nouveauté : que dirait-il de nos jours, et que son courroux serait à redouter pourtant d'écrivains novateurs ! C est en les lisant qu'on se prend quelquefois à regretter la férule de Voltaire.
Une période de la langue française a fini avec lui, celle de la discipline. Qui pourrait se permettre aujourd'hui de reprendre le fouet dont il a si souvent abusé ? Mais du moins nous jouissons d'une liberté d'expression dont ce monarque de la littérature était vraiment trop "avare, et qu'il réprimandait trop despotiqueraent, jusque chez des écrivains tels que Corneille et La Fontaine.