Nous tenons ces détails d’un témoin oculaire
LA VIE ET LES OEUVRES DU DOCTEUR L.-A. BERTILLON q
Quelle ne fut passa joie quelques années plus tard lorsqu'il découvrit dans un coin de la maison paternelle un vieux Dictionnaire d'hustoire naturelle, par Valmon de Bomare, dont la valeur assuré-
ment eût été mince pour un savant, mais était inestimable pour lui.
Ce livre désormais ne le quitta plus, et encore aujourd’hui, il existe pieusement conservé dans un coin de sa bibliothèque.
Ses parents faisaient quelquefois des voyages à Paris où ils avaient une propriété. Ils étaient malheüreusement dans cette ville en 1832, lorsque éclata le choléra. La mère de M. Bertllon en mourut. Son père résolut alors de mettre son fils en pension à Paris; il le destinait au commerce.
Mais plus l'enfant grandissait, et plus il se sentait porté vers les sciences. Il voulait être ingénieur ou médecin. Les études qu'on lui faisait faire ne conduisaient à aucune de ces deux professions, 1l annonça hautement qu'il en voulait faire de plus sérieuses, et malgré son père; étudia les mathématiques pour entrer à l’École centrale où
il fut admis.
Son père, quoique fort intelligent comme nous Pr vu, n’admet-
“ait d'autre profession libérale que celle du journaliste, car il com-
prenait la puissance de la presse, el prévoyait l'essor considérable quelle a reçu de nos jours. Mais il voyait avec chagrin son fils se
vouer à une profession scientifique. Il lui interdit d'entrer à l’École
centrale, et aprés avoir essayé sans succès de le mettre dans le com-
merce, le rappela au Buisson où il espérait lui faire oublier le goût des sciences.
C'était user d’un bien mauvais moyen. La a de l’histoire naturelle redevint chez le jeune homme plus forlé que jamais.
Des parents extrêmement dévoués, M. et Mme Vieillard, qui avaient pris soin de son enfance, intervinrent avec leur discrétion et leur bonté ordinaires, entre le père et le fils : bon gré, mal gré, il fallut consentir qu'il étudiât la médecine, mais il dut renoncer à recourir souvent à la bourse paternelle.
M. L. Adolphe Bertillon se mit alors au travail avec une inconcevable ardeur. Ses études premières avaient élé négligées ; il les refit rapidement et conquit les diplômes nécessaires pour prendre ses premières Inscriptions,
Avec quelle passion il entreprit ces études qu'il avait si longtemps. rêvées ! La médecine ne lui suffisait pas : il força littéralement l'entrée des laboratoires de physique et de chimie, chose difficile à cetteépoque, où les laboratoires, fort étroits et mal entretenus, étaient exclusivement réservés aux professeurs et à un ou deux préparateurs, mais étaient, par un singulier contre sens, insuffisants pour contenir des élèves:
Le cours si parfaitement correct et si élégant d'Orfila, celui plus sai- :
sissant encore de M. Dumas, l'avaient surtout enthousiasmé pour la chimie ; et afin d’être plus sûr de bien posséder cette science, il l’enseigna. |
Mais c'est par son habileté dans la dissection qu’il se distinguait surtout. Il devint Pami et le préparateur du malheureux Deville, professeur à l’amphithéâtre de Clamart, qui devait, quelques années plus tard, être condamné à la déportalion, puis exilé, et enfin trainer une existence misérable dans une maison d’aliénés.
Quoique la majeure partie de son temps füt consacrée à l'étude de
la médecine, M. Bertillon suivait avec ardeur les cours du collège de
France. Il fut un des admirateurs les plus passionnés de MM. Michelet et Quinet, les deux orateurs les plus éloquents peut-être dont la voix ait jamais retenti au collège de France. On sait comment ils furent récompensés de l’éclat qu’ils lui donnaient et de l'ardeur généreuse que leur parole brûlante excitait chez leurs auditeurs : leurs cours furent fermés, Aussitôt la jeunesse enthousiaste résolut de faire frapper une médaille en leur honneur. M. Bertillon fut un des promoteurs de cette idée qui fit fortune. La médaille une fois frappée, il fut désigné pour l'aller offrir à M. Michelet. M. Michelet était absent quand il se présenta avec quelques-uns de ses camarades. Le lendemain matin, à sept heures, notre jeune étudiant, enveloppé dans ses couvertures pour n'avoir pas à allumer de feu, repassait quelque leçon d'anatomie, quand il entend frapper à la porte de sa chambrette ; il ouvre et voit apparaître la tête déjà blanche de Michelet. On juge de sa confusion! Quel costume et quel désordre pour recevoir un pareil maître! Mais le maître était indulgent ; la conversation devint bientôt cordiale : ainsi fut cimentée une ametié qui. devait us trente ans, jusqu'à js mort de Michelet.
M. Louis-Adolphe Bertillon eut le malheur de perdre son père d’une attaque d’apoplexie en 1846.
Deux ans plus tard éclata la Révolution qui instituait la république en France. Elle changea pour un moment le cours des idées de M. Bertillon.
Il aimait profondément l'humanité et voyait dans la république linstrument qui devait émanciper l’ouvrier intelligent et laborieux de l’onéreuse tutelle du capitaliste. L'idée était juste assurément; mais on sait combien furent nombreux les hommes qui, à cette époque, crurent que l’organisation du travail allait immédiatement se transformer. Aucun de ces rêveurs ne convenait à M. Bertillon, mais il admirait profondément le génie puissant de l’illustre Proudhon.
Si vif que füt l'amour que M. Berüllon portait à l'humanité, il ne croyait pas que la charité füt efficace à calmer les maux des classes inférieures. 11 lui reprochait d’être une faveur et non un droit, et par conséquent d’être humiliante pour celui qu’elle assiste.
Au contraire la mutualité crée des droits et par conséquent ne peut humilier personne. Si je paie, tant que je suis heureux, pour m'assurer contre les malheurs dont le hasard peut me frapper, j achète un droit qui est ma propriété ; je n’ai besoin d'implorer personne pour le faire valoir, et personne n’a à faire le généreux pour le reconnaitre.
Telles sont, trop rapidement esquissées, les idées que M. Bertillon professait dès cette. époque, et qu’il devait développer plus tard dans plusieurs travaux que nous indiquerons plus loin, et notamment son excellent article Assurance. Nous les notons dès à présent, parce qu’en les creusant, on y voit percer l’idée de la probabilité des malheurs qui peuvent frapper l'humanité. Pour se prémunir contre ces” probabilités, la première chose à faire est de les évaluer numériquement : n'est-ce pas la moitié de la démographie?
Quoique la démographie ne lui eût pas encore appris combien sont longs et difficiles le développement des peuples et leur évolution vers le progrès, et quoique son enthonsiasme pour les doctrines républicaines fut extrêmement ardent, M. Bertillon souffrait des paradoxes et des sottises: de toute espèce qui se débitaient en public, et entrai- naient la population parisienne vers d'effroyables catastrophes. Il se
mêlait volontiers aux clubs qui étaient alors ouverts dans tous les quartiers de la capitale.
Un soir où il était à un club situé rue de l’Arbalète dans les”
locaux de l’ancienne École de pharmacie, il vit monter à la tribune un homme d’une physionomie remarquablement intelligente. De magnifiques cheveux noirs et bouclés donnaient un relief étrange à son visage qu’illuminaient des yeux d’un éclat extraordinaire. Sa voix était grave et forte, son geste élégant et noble, sa parole imagce et persuasive. Quoique son auditoire füt presque exclusivement composé des ouvriers très peu cultivés qui habitaient ce quartier de Paris, il sut leur imposer et remporta un vif succès.
M. Bertillon voulut connaitre cet homme éloquent. Il lra conversation avec lui, et bientôt la connaissance fut faite. Entre autres choses, il s’enquit de la position sociale de son interlocuteur; l'inconnu r répondit modestement qu’il était gazier.
Ce prétendu gazier était M. Achille Guillard. II était g gazier en effet, car il y avait cinq ou six ans qu’il avait établi, en qualité d'ingénieur, les usines à gaz qui éclairaient la ville de Milan. Il aurait même pu ajouter qu'il était instituteur, car ilavait longtemps dirigé une grande maison d'éducation à Lyon. Mais sa principale occupation lorsqu’é-
clata la Révolution de 1848 était la botanique ; ses travaux sur l’inflo-
rescence et sur l'anatomie végétalé sont restés célèbres. Il avait une
nombreuse famille : M. Bertillon ne tarda pas à épouser une de ses
filles (1). Une autre fille de M. Guillard devait épouser quelques années plus tard, M. Gustave Hubbard, économiste et historien distingué.
1. On nous permettra peut-être de donner Era notes biographiques su cet homme de bien si modeste et si laborieux qui devait niques années plu tard créer le nom de la démographie.
Jean-Claude-Achille Guillard était né à Marcigny RENE -et- Loire) le 28 décembre 1799.
Son père, Claude Guillard, docteur ès lettres, né à Mâcon le 5 février 1776, - était un homme eurAnemen modeste, mais très distingué. Il était spirituel, très lettré, et d’une politesse exquise. ]l on et écrivait très agréablement plu-
sieurs langues et notamment l'italien qui lui était familier. Sa biographie a été
écrite en 1845 par M. Grandperret, secrétaire de l’Académie royale de Lyon. Nous y remarquons le passage suivant : « Dès l’année 1806 le gouvernement mpérial ayant manifesté la pensée d'organiser l’instruttion publique en France, Claude Guillard présenta un plan qui se retrouva presque tout entier dans le décret de mars 1808 portant organisation générale de l’Université. Appréciant a justesse et la portée des idées du jeune directeur du collège de Marciguy, M. de Fontanes lui demanda un projet de règlement pour le corps enseignant nouvellement créé, et ce projet fut encore reproduit en grande partie dans le
D él: (ns
Cependant les affaires publiques tournaient de mal en pis. Les meurtrières journées de juin finirent par éclater. M. Bertillon crut
décret de septembre 1808, contenant un règlement pour l’Université. » Nommé inspecteur d’Académie à Clermont-Ferrand en 1809, puis à Lyon, M. Claude Guillard s’appliqua à faire Le bien autour de lui, bien plutôt qu’à favoriser son avancement hiérarchique. On lui doit notamment la fondation de l’école des sourds-muets à Lyon, création à laquelle il prit grand’peine. C'était un homme de bien en même temps qu’un homme très fin et très aimable. Il est mort le 4 janvier 1845.
Il a laissé plusieurs mémoires sur le reboisement des Alpes et surtout sur l’endiguement et la canalisation du Rhône, question qui lui tenait fort à cœur, et dont la solution nécessaire se fait encore attendre.
Ses deux fils firent de brillantes études littéraires à Clermont- eh, Achille Guillard était en outre passionné pour l’étude des sciences naturelles. A peine sorti de l’enfance, il parcourait l'Auvergne pour en étudier la géologie, et constituait une collection que nous avons admirée chez lui, lorsqu'il était à l’autre extrémité de la vie. Il étudia ensuite la théologie, mais il abandonna une carrière pour laquelle il ne se sentait aucune vocation et se fit recevoir docteur ès sciences. Il créa alors à Lyon une grande institution dans laquelle il appliqua la méthode pédagogique du célèbre Jacotot, méthode autrefois décriée et à laquelle on revient insensiblement. Il est remarquable que son père Claude Guillard en avait été également fort partisan, quoique universitaire. En même temps, Achille Guillard publait divers travaux botaniques extrêmement remarqués. Il céda ensuite son institution, qui avait fort bien réussi, à son frère Louis, et se fit ingénieur. C’est en cette qualité qu’il dirigea l'installation du gaz à Milan en 1840.
M. Achille Guillard qui s’était fixé à Paris en 1847, est mort dans cette ville le 20 février 1876, le jour même où un scrutin célèbre ‘sanctionnait l'établissement de la République en France.
Voici la liste de ses principaux ouvrages :
I. Ouvrages de botanique. — Sur la formation et le développement des organes floraux. Thèse pour le doctorat ès sciences. Lyon 1835.
— Essai de formules botaniques représentant les caractères des plantes par des signes analytiques qui remplacent les phrases descriptives. Lyon 1835.
— Même ouvrage suivi d’un vocabulaire organographique et d’une synonymie des organes par Seringe et Guillard. Lyon 1836.
— Observations sur la moelle des plantes ligneuses (Soc. royale d'agriculture el histoire naturelle de Lyon, janvier 1847).
— Théorie de l’inflorescence (Bull. de la Société Botanique de France 1857),
— Anatomie végétale (Bull. Soc. Botan. de Francé 1870).
— Des caractères distinctifs des familles à puiser dans l'organisme interne. (4dansonia, vol. VII.
— Etc.
IL Ouvrages de démographie et de géographie physique. — Statistique humaine. Conservation de l’enfance. Naissances frustranées (Revue du xIxe siècle, 4er nov. 1854).
— Éléments de statistique humaine ou Démographie comparée, À vol. in-8, 1855, librairie Guillaumin. — Cet ouvrage a été précédé et suivi de nombreux articles dans le Journal des Économistes, dans l'Annuaire de Guillaumin, etc,
que sa place de médecin était auprès des blessés. Il allait donc de barricade en barricade donner les premiers soins aux combattants qu’une blessure avait mis hors de combat, quel que fût d’ailleurs leur uniforme. C'était le vrai moyen de recevoir des coups des deux partis. En effet, il finit par être saisi par une patrouille de gardes mobiles et traité comme insurgé, c’est-à-dire fort mal. Sa vie était en
rand danger lorsque, heureusement, 1l fut reconnu par un capitaine ke la garde nationale qui favorisa son évasion. Ce capitaine était M. Vimont, celui-là même qui devait, trente- -cinq ans plus tard, lui dire un dernier adieu sur sa tombe. :
La misère publique devenant de . en plus épouvantable, M. Bertillon consacrait son temps à la soulager de son mieux. De bons citoyens s’efforçaient de créer des boucheries et des épiceries économiques, établissements charitables qui dissimulaient leur acte de bienfaisance en réclamant un prix minime pour les objets de première nécessité. Un jour qu'il se rendait à une réunion où devaient être fondés quelques débits de ce genre, il aperçut à l’entrée de la salle deux agents qui laissaient entrer, mais ne laissaient pas sortir les personnes convoquées. Quelques heures aprés, on apprit à ces messieurs qu'ils étaient tous arrêtés pour avoir voulu fonder une société secrète destinée à renverser le gouvernement.
Rarement accusation fut plus insensée. Mais toute protestation était inutile ; 1l fallut aller à la prison de Sainte-Pélagie. Les accusés y passèrent plusieurs mois. Un ami de M. Bertillon étant allé demander au juge d'instruction pourquoi on prolongeait ainsi la prévention quoiqu'elle ne reposât visiblement sur aucun fondement, reçut cette réponse naïve : « C'est justement parce que l'accusation est absurde que nous prolongeons la prévention. Aucun tribunal, quelqu’envie
— Statistique de l'Espagne. Premières notions positives sur la population espagnole (Presse scientifique des Deux-Mondes, août 1860): . — Démographie (lois de population) (Journal de la Société statistique, nov. 1861).
Enfin, une longue série d'articles de géographie physique considérée au point point de vue de l'histoire naturelle, dans le Dictionnaire encyclopédique des
Sciences médicales : Iles Açores. — Allemagne. — Amérique. — Australie. — Belgique. — Baléares. — Grande-Bretagne. — Cèces (l'chèques). + Centre Amérique. — Laponie. — Mexique, etc.
IT. Ouvrages de pédagogie. — Leur liste est longue, mais presque tous sont tombés dans l'oubli. Signalons pourtant le Manuel chronologique, dont la première partie, remarquable synthèse des idées évolutionnistes à l'usage des écoles primaires, est de lui, La mort a surpris l’auteur au milieu de ce travail,
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