‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 4 sur 51 · SAS · texte numérisé non relu

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qu'il en puisse avoir, ne pourra condamner ces messieurs. Une ordonnance de non-lieu est donc inévitable. Mais nous ne sommes pas pressés de la rendre. Tous ces organisateurs de sociétés de bien- -faisance, d'instruction publique et autres, sont des républicains, des rêveurs ! Leur vraie place est à Sainte-Pélagie! »

Tel était le langage des magistrats en 1850.

Les accusés n’en étaient pas moins mis au secret, mais il leur était permis de recevoir des vivres. Les lettres de famille se dissimulaient sous d'épais potages de semoule ou bien on les glissait dans une entaille faite aux quartiers de viande. Nous avons eu entre les mains ces lettres, tachées de graisse, qui avaient échappé à la vigilance des geôliers; leurs consignes étaient aussi sévères que s’il y avait eu attentat à la sûreté de l’Etat.

. Les loisirs de la prison furent bien utilisés par M. Beruillon et par

M. Guillard, son co-détenu. Parmi les accusés, se trouvait un graveur de talent, M. Panier. Il fit un portrait excellent de M. Bertillon à cette époque. Sa taille était fort au-dessous de la moyenne (1), mais bien prise. Une chevelure noire, très abondante et soyeuse encadrait son visage dont la finesse était remarquable, quoiqu'un nez un peu fort, mais d'un dessin très pur, en relevât l’expression. Ses yeux d’un gris très doux (2), allaient l'intelligence à la franchise et à l’ingénuité, quoiqu'il approchât déjà de la trentaine, sa barbe semblait encore naissante.

Des occupations plus sérieuses employaient les loisirs des prisonniers. C’est à Sainte-Pélagie que M. Bertillon a lu l’Émile de . d.-T. Rousseau. Son beau-père, M. Guillard, qui avait. été chef d'institution, -était un admirateur passionné de Jacotot, un des principaux | disciples de l’école pédagogique du philosophe de Genève.

Leurs conversations roulaient aussi sur la botanique. M. Guillard - préparait depuis plusieurs années un travail important sur le développement des bourgeons, des rameaux et des fleurs. Il montrait les lois constantes qui régissent l’ordre de ce développement dans chaque espèce; par là, il définissait le port de chaque plante, impression artistique qui nous fait reconnaître les végétaux à première vue et qu aucun naturaliste pourtant n'avait encore su décrire.

Mais les plantes manquaient à M. Guillard pour appuyer par des

2: Les yeux gris (mélange de blanc et de noir) n’existent pas dans la nature. Décrits exactement, les: yeux de M. Bertillon étaient bleu viole foncé avec un léger eercle orange concentrique, et avec un reflet verdätre,

exemples les observations dont il rendait compte. La conversation s'arrétait à tout moment. Elle fut reprise après l'ordonnance de non-lieu — qui fut enfin rendue, — dans les allées du Muséum.

Cependant les événements politiques se succédaient avec rapidité. Le coup d’État éclata peu de temps après la naissance du fils aîné de M. Bertillon. Un ami le prévint qu'il serait arrêté ; 1l ne üunt aucun compte dé l'avertissement qu'il ne jugea pas sérieux. La nouvelle cependant, tout invraisemblable qu'elle fût, n’était que trop fondée; dans la nuit du 3 au 4 décembre, un commissaire de police vint arrêter M. Bertillon à son domicile, rue Saint-Victor (aujourd’hui rue Linné), 27. Pendant ce temps, une troupe d'hommes armés envahisait le domicile de M. Guillard qui, prévenu à temps, venait de s'évader. Furieux, le commissaire arrêta M. Guillard fils, jeune homme maladif qui revenait d'Orient et n’avait absolument rien de commun avec les événements politiques de notre pays.

On conduisit les prisonniers à la Conciergerie qui était déjà pleine; faute de place, ils se tenaient debout pressés les uns contre les autres; pendant deux jours, il leur fut impossible de s'asseoir, et à plus forte raison de se coucher. Ce n'est pas ici le lieu de raconter l'histoire de cette captivité; citons pourtant un détail peu connu; parmi les co-détenus de M. Bertillon se trouvait un vieillard qui remplissait la prison des éclats de sa rage; il serrait les poings, en criant d’une voix furieuse qu’il se vengerait des souffrances quil endurait. On se demandait à l'oreille qui était cet homme indigné : c'était M. Demosthènes Ollivier, père du futur ministre de la justice !

Après plusieurs semaines de détention dans les casemates vint l'heure du jugement qui fut celui de la délivrance. Mais M. Berüullon apprit à sa sortie de prison un événement qui lui perça le cœur. M. le docteur Deville, son ami, jeune médecin qui donnait les plus grandes espérances, venait d’être condamné à la déportation à Cayenne. Gette nouvelle désespéra M. Bertillon. Il fit aussiiôt signer par tous les professeurs de l’École (ou plutôt par tous ceux qui osèrent signer) une pétition pour demander la mise en liberté de ce jeune homme qui avait fait ses preuves comme chirurgien et comme anatomisle. Ge fut à cette occasion que M. Bertillon fit connaissance de M. Broca, qui était le rival de M. Deville à tous les concours, et par conséquent son ami. Grâce à leurs efforts la condamnation de M. Deville fut commuée en exil perpétuel. Mais l’ordre arrivait trop tard! Déjà M. Deville, dirigé « sur Cherbourg avait été embarqué pour Cayenne! Un hasard le sauva; le navire, pour je ne sais quel motif, fut obligé de relâcher à Brest; c'est 4

là que Deville fut mis en liberté; mais sa raison ne résista pas à cette épreuve terrible. Peu de temps après, il devint aliéné ; 1l passa trente ans dans une maison de santé d’Ivry où il n’est mort que depuis deux ou trois ans. Les démarches que M. Bertillon avait faites en faveur de son malheureux ami lui valurent encore quelques persécutions de l’autorité, mais elles lui avaient acquis l'amitié de M. Broca, amitié que le temps devait resserrer davantage encore.

La révolution de 1848 avait distrait M. Bertillon de ses études médicales ; il se hâta de les achever et passa sa thèse le 6 août 1852.

Il avait peu écrit jusqu'à ce jour car 1l était modeste. Pourtant nous trouvons de lui un article intitulé Préceptes d'hygiène populaire dans un Alëmanach populaire de 1850.

Quoique sa thèse nous prouve que déjà il comprenait le grand intérêt qui s'attache à la statistique humaine, l’histoire naturelle l'attirait encore plus que toute autre étude. Il avait la nostalgie des champs. Obligé, par les persécutions misérables que lui attiraient ses opinions politiques, à changer de quartier, il ne tarda pas à se fixer à Montmorency, près Paris, pour y exercer la médecine.

C'est là qu’il prit goût à la mycologie. Interrogé par ses clients sur * les qualités alimentaires de tel ou tel champignon, il fut honteux de son ignorance. Il alla aussitôt à Paris consulter ses maîtres de botanique et de toxicologie qui lui conseillérent de qualifier invariablement de vénéneux tous les champignons qu’on lui présenterait « De cette façon, ajoutaient-ils, vous serez sûr de ne jamais vous tromper. »

IL y avait pourtant à Paris un vieux médecin qui connaissait parfaitement bien les champignons ; c'était le docteur Léveillé qui depuis est mort dans un état voisin de la misère. C’était un vieux misanthrope. « Achetez l'ouvrage du Suédois Elias Fries, dit-il à M. Bertillon; il est malproprement imprimé; il est en latin, et d’une lecture incroyablement ardue. C'est le seul ouvrage de mycologie qui ait le sens commun; ou plutôt il y en a un autre que je crois meilleur parce que j'en suis l’auteur : le voici. Il est manuscrit, car aucun éditeur n’a voulu le publier; J'y ai consacré ma vie et je l’a illustré de planches nombreuses. Mais je ne vous le prêterai pas, parce que les hommes ne méritent pas d'en profiter. Ils sont trop bêtes ! Je brülerai tout cela avant de mourir, »

Je ne sais si Léveillé a eu ce triste courage: ce qui est certain c’est que les planches magnifiques et 1rès nombreuses qu’il montra à M. Bertillon n’ont jamais été gravées, et que son œuvre, qui était colossale, est entièrement perdue. Le conseil qu'il donnait à M. Bertillon était d’ailleurs excellent. M. Berüllon étudia longuement l’œuvre du savant Suédois et y ajouta quelque peu. Plusieurs espèces ont été découvertes par lui. Mais il continuait à ne pas publier ses découvertes. Qui se souciait à cette époque de mycologie ? |

Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’il publia quelques travaux sur les champignons. |

Ce fut à l’occasion d'un incident qu'il importe de rappeler :

Plusieurs officiers s'étaient empoisonnés par imprudence en mangeant des champignons vénéneux. L'opinion publique s’émut d’un si terrible accident, le conseil de santé des armées se réunit, et résolut de publier une instruclion pour apprendre aux soldats à distinguer les champignons comestibles des vénéneux. C’est là une tâche absolument impossible. C'est comme si on voulait donner un moyen de distinguer à première vue les plantes alimentaires des plantes vénéneuses. Il faut oublier les principes élémentaires des sciences naturelles pour entreprendre une œuvre aussi ridicule.

Les résultats d’un tel travail ne pouvaient donc être que très mauvais ; ils furent pires encore. Les auteurs de ce document ne se donnérent pas même la peine d'ouvrir un dictionnaire d'histoire naturelle; ils se firent l'écho des préjugés les plus sots qui courent le vulgaire.

On peut se demander comment des hommes distingués ont pu signer une œuvre digne tout au plus d'une marchande de choux. Cela n’est pourtant pas très surprenant. Les hommes se laissent aisément imbiber par les opinions qu’on exprime sans cesse devant eux sous une forme péremploire, à moins qu'une forte instruction préalable né les ait habitués à protester contre ces banalités. |

En cryptogamie, les médecins et pharmaciens étaient alors fort ignorants, car celte science n'était pas enseignée. Aussi ont-ils laissé envahir leur mémoire par les formules toutes faites qu'on débite à tous les coins de rue, et à la longue ils ont confondu ces sornettes avec des données sérieuses.

C'est ainsi qu'ils se sont laissé aller à écriré et à signer une Instruction qui aurait pu causer de nombreux empoisonnements si elle avait été écoutée.

M. Bertillon crut de son devoir de protester contre des erreurs aussi dangereuses. [Il expliqua aux illustres signataires de ce document

déplorable que les champignons comestibles ne se distinguent des vénéneux n1 par leur couleur, ni par le fait de pousser dans les prés,

ai par celui d’être dévorés par des limaces, ni par aucun autre carac-

tère général.

Le croirait-on? Loin de revenir sur une faute effroyable qui pouvait causer la mort d’une quantité de malheureux, les auteurs de l’'Instruction s'entêtèrent avec acharnement dans leur erreur, quoiqu'elle ne fût pas soutenable. L'un d'eux remplit l'Union médicale de

-ses réclamations furieuses, et se laissa aveugler par l’amour-propre

au point de tronquer indignement des textes pour mettre les auteurs

de çon part!

M. Bertillon n'eut pas de peine à déjouer d’aussi faibles subterfuges. Mais il n’échappa pas aux rancunes que devait forcément sou-

lever une telle polémique aigrie par l'esprit de corps, le plus trompeur

et le plus tenace des sentiments de l’homme. Vingt ans plus tard, il en ressentit encore les effets ! |

Achevons d'énumérer briévement les bee botaniques de M. Bertillon. Elles ne parurent qu'entre 1866 et 1875. Le Diction-

maire encyclopédique des sciences médicales publia la plus grande

parue d’entre elles. Signalons notamment Agarics, Agaricinés, Amamiles, Bolels, Léproles, Morilles, Ghanterelles, enfin, le plus important de tous, l'immense article Champignon.

Signalons aussi une curieuse lecture qu’il fit en 1869 sur les champignons, qui sont à la fois comestibles et vénéneux. Il prouva par des expériences nombreuses faites sur des couleuvres, des grenouilles, des limaces, des souris, des lapins et des chiens, qu'un grand nombre de champignens, et surtout d'amanites, sont vénéneux ou comestibles,

suivant qu'on les considère avant ou après la cuisson.

Ainsi ce ne fut guère que quinze ans après avoir commencé l'étude de la mycologie que M. Berüllon se détermina à écrire sur ce sujet. À l’époque où, jeune médecin, il entreprenait l'étude des champignons, il travaillait en ami désintéressé des sciences naturelles.

Reprenons l’histoire de sa vie à l’époque où nous l'avons laissée.

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