VIT
La maison que M. Bertillon avait acquise à Montmorency était assez
vaste. Aussi M. Guillard venait-il assez souvent y passer l'été avec sa
famille. Les malheurs de la patrie faisaient souvent l'objet de ses entretiens avec M. Berullon,
Le coup d'Etat, qui ramenait la France à un régime visiblement très inférieur à celui de la monarchie de Juillet, les avait consternés. Quelles étaient les causes, mais surtout quelles devaient être Îles conséquences d’un aussi triste retour vers le passé? Et ils se demandaient si des lois aussi immuables que celles qui régissent la vie des animaux et des plantes, ne régissent pas aussi les sociétés humaines. Mais quel est l’instrument d'observation assez puissant pour scruter les lents mouvements biologiques de ces vastes collectivités ? L'histoire, écrite comme elle l’a été jusqu’à ce Jour, suffit-elle à une pareille tâche ?
De cette pensée constante, est venue leur passion commune pour la statistique. M. Bertillon, nous l'avons vu, était fort admirateur de Proudhon; mais l’étude de l’histoire naturelle lui avait appris à se défier des inductions de l'esprit lorsqu'elles ne sont pas contrôlées par l'observation. Il avait donc cherché si la statistique financière et commerciale donnerait quelque appui aux doctrines de l’auteur des Contradictions économiques. Cette recherche ayant été peu fructueuse, il l'avait abandonnée, mais la statistique humaine lui avait paru reposer sur des fondements plus sûrs.
M. Achille Guillard avait aussi fait des études économiques très complètes et très laborieuses. Ses doctrines économiques étaient des doctrines classiques, mais il leur reprochait, lui aussi, de ne pas s’appuyer sur une observation assez rigoureuse. La statistique humaine lui parut fournir un terrain plus solide à ses travaux.
Aussitôt que la méthode de travail fut déterminée, MM. Guillard et Bertillon se mirent à l'œuvre. Il n'est pas exact de dire que l'un ait été le maître de l’autre et son iniliateur. La vérité est qu'il échangèrent beaucoup d'idées et que chacun en retint ce qui lui convenait. C'est en 1852 que M. Bertillon avait publié sa thèse ; en 1854, M. Guillard publia une table de population dans l'Annuaire de statistique de 4854; en 1854 aussi parut dans la Revue du XIXE siècle, un article statistique intitulé : « Conservation de l’enfance; naissances frustranées. » Ce dernier mot est emprunté à la botanique; il désigne fort élégamment les naissances qui donnent des enfants sans adultes de même que Linnée appelait polygamie frustranée, celle qui donne des fleurs sans fruits. |
Enfin M. Guillard publia en 1855 ses Éléments de statistique humaine ou Démographie figurée, ouvrage excellent qui exposait l’état, alors assez chétif, de la science nouvelle. Cet ouvrage fut écrit en grande partie à Montmorency.
Nous croyons important de le dire : c’est de l'étude de la nature qu'est sortie la Gémographie. La même méthode d'observation que M. Bertillon avait acquise à l'Ecole de médecine, et que M. Guillard s'était donnée à lui-même par l'étude des plantes, a été appliquée par eux aux sociétés humaines. Seulement le scalpel et le microscope du naturaliste ont été ici remplacés par la considération des chiffres : la: méthode était la même, seul l'instrument de l'observation était changé.
De là vient l'originalité des travaux de M. Bertillon : c’est qu’audessus de Ja logique mathématique, 1l a placé l’idée de la constance des lois naturelles. S'agissait-il de rechercher une loi démographique, il s’appliquait avant tout à voir si elle était constante. Cela fait, il pensait avoir accompli le principal de sa tâche.
Restait à expliquer cette loi dont l'existence était démontrée par l'observation. Hé bien! c'est aussi par la considération des chiffres que M. Bertillon tentait cette explication. Quant aux suggestions de la logique, il en tenait grand compte, sans doute, mais il ne les tenait comme conformes à la vérité, que lorsqu'elles avaient reçu la sanction de l'observation. |
Cette méthode, qui fait des mathématiques un simple instrument d'observation, 1l l’a formulée longtemps aprés dans son discours d’inauguration du Congrès de démographie de 1878 :
« C'est une idée hardie et nouvelle, disait-il, et je crois singulièrement féconde, que de penser qu'il y a une science des collectivités humaines, que leur développement et leurs agissements peuvent être le sujet d’une science d'observation! Au fond c'est présumer que leur activité est régie par des influences exclusivement naturelles, que leur
évolution est soumise à des lois délerminables, et c’est avouer que
nous osons aspirer à les déterminer, à démêler l’enchaïînement et la complexité des causes ; en un mot pour emprunter une expression de notre grand physiologiste Claude Bernard, c'est montrer que nous ne désespérons pas de formuler le déterminisme des divers phénomènes de la vie collective, comme 1l l’a fait si souvent pour ceux de la vie individuelle ; de sorte que, par suite des progrès de la démographie, non seulement les actes de la vie sociale pourront être prévus dans leur manifestation et leur intensité, mais aussi dirigés à notre plus grand avantäge comme le sont déjà maints phénomènes de la nature minérale, végétale et animale. Quelque grandes que paraissent ces
aspirations, on doit cependant les ranger parmi les conséquences les plus positives de la science que nous cultivons, et même c’est un résultat déjà acquis en plusieurs points, et dont l'importance à venir est mmense. »
Il exprimait déjà la même pensée en 1855, en disant que la démographie est « la physiologie sociale, car l'humanité suit la loi de tous les êtres qui vivent en société : 1l y a chez elle une vie collective commé il y a des eæistences individuelles ».
Et en effet, il l’a traitée par la même méthode dont se servent les physiologistes pour formuler les lois de la vie individuelle.
C’est entre les mains de ces deux naturalistes, tous deux mathématiciens, que la statistique est dévenue une science g observation, une science naturelle.
De là vient que jusqu'à la fin de sa vie, M. Bertillon a toujours alé l’étude de la nature à celle de la démographie.
Dés cette époque, les loisirs que les occupations professionnelles laissaient à M. Bertillon étaient consacrés en hiver à la statistique; en été, à la botanique des plantes verles; en automne à la mycologie. Il en fut ainsi pendant plusieurs années, mais ces études si variées, M. Berullon les faisait par pur amour du travail. Il ne songeait guère à les publier. Cependant ses loisirs étaient rares. M. Berullon était
un médecin fort occupé. Outre que sa chentèle était nombreuse, il était médecin de l'Hôtel-Dieu de Montmorency et soignait les pauvres du pays avec dévouement et désintéressement. Nous avons même trouvé dans ses papiers une médaille qui lui fut donnée à cette époque pour reconnaitre ses bons offices; distinction minime assurément, mais préciense néanmoins, car on peut être assuré qu’elle n'a été ni sollicitée, ni même acceptée de bon gré.
Pendant cette même année 1855 où M. Guillard publiait sa Démographie comparée, le Congrès de statistique s'est réuni à Paris. M. Guillard et M. Berüllon en suivirent très attentivement les travaux. M. Berüllon en rendit compte dans la Gazette hebdomadaire de inéde-
cine el de chirurgie. Ge compte rendu fut depuis réédité sous forme de brochure,
CE
Peu de temps auparavant, M. Malgaigne que la thèse de M. Bertillon avait intéressé, avait invoqué son autorité dans une discussion à l’Académie de médecine; cet appel si flatteur le détermina à prendre la plume. |
Un officier distingué, absolument étranger aux éludes médicales, M. Carnot, avait soutenu une théorie assez étrange de la vaccine. À l’en croire, elle protégerait efficacement de la variole, mais ce serait pour la transformer en fièvre typhoïde. Une proposition aussi invraisemblable n'aurait eu assurément aucun succès, si son auteur ne l'avait étayée sur un échafaudage statistique d’apparence assez trompeuse. Carnot avait adressé son mémoire à l’Institut et à l’Académie de médecine. Au point de vue médical, sa thèse avait généralement paru insoutenable ; mais il fallait, sous peine de laisser compromettre la méthode numérique, répondre aux spécieux arguments statistiques
quil avait invoqués. À lfnstitut, Dupin lui avait opposé une
réponse qui, 1l faut le reconnaitre, n’était pas heureuse. A l’Académie de médecine, nous venons de dire que Malgaigne avait fait appel à M. Bertillon.
M. Bertillon répondit à cet appel en août 1855 en publiant dans l'Union médicale deux articles qui furent depuis réunis en brochure. L’épigraphe choisie par l’auteur était empruntée à Malgaigne : « Les nombres appliqués à des faits vrais, c'est l'observation multipliée par elle-même. »
De ces deux articles sortit une polémique assez longue entre M. Bertillon d’une part, et d'autre part M. Carnot et quelques médecins qui avaient épousé sa cause.
L'erreur de ces messieurs était trop évidente pour résister à une critique sérieuse. Le principal résultat de cette discussion fut d’amener M. Bertillon à une étude d'autant plus soignée de la méthode sta-
tistique qu’il savait que des critiques très âpres étaient à l’affüt de q
ses moindres écarts. Ainsi fut préparé le volume qu'il publia en 1857 sous le titre de Conclusions statistiques contre les détracleurs de la vaccine. |
Disons-le sans embarras, ce titre était mauvais : il ne faisait pas connaître la partie la plus précieuse de ce petit ouvrage; c’est dans le sous-titre seulement qu’on peut la soupçonner. Voici ce sous-titre :
Essai sur lu méthode stalistique appliquée à l'élude de l'homme.
Et en effet, c'est l’exposé de la méthode statistique, ses applications à l'étude de l'hygiène et à celle de la médecine, c’est enfin la comparaison de la mortalité française au xvirt° et au xix° siècles qui forment la
24 LA VIE ET LES OEUVRES DU DOCTEUR Le-A. BERTILLON
parle essentielle du volume. Ces mérites furent d’ailleurs appréciés, et le livre de M. Bertillon fut récompensé à la fois par l'Académie de médecine et par l’Académie des sciences.
Vers le même moment, le ministre de l'agriculture et du commerce avait adressé à l'Académie de médecine une leltre pour la consulter sur l'opportunité d'établir la statistique des causes de décès. Celte question si capitale pour l'avenir de la statistique médicale, passionna réellement M. Bertillon. Il fit à ce sujet une véritable campagne dans la presse médicale, et gagna son procès auprès de l'Académie de médecine. Hélas, le vœu qu’elle exprima date de trente ans déjà; il n’a reçu un commencement d'exécution que dans quelques villes.
M. Bertillon était déjà connu comme statisticien, et la presse médicale d’abord mal disposée pour lui, avait fini par lui faire* accueil : la Gazelte hebdomadaire, Y Union médicale, le Moniteur des Hôpitaux enfin, lui étaient largement ouverts.
Ji publia en outre, à celte période de sa vie, plusieurs travaux de médecine pure. Parmi eux, nous distinguons un pamphlet vigoureusement tourné contre les adversaires des théories de M. Bazin sur la nature parasitaire de la teigne. L'avenir devait donner raison à la thèse que soutenait M. Bertillon.
Citons encore une brochure de Philosophie médicale (1857 et 1858) qui contient un parallèle remarquable entre Descartes et Bacon. Il est inutile de dire que M. Berüillon se montre disciple ardent du philosophe anglais. C’est vers cette époque qu'il fit la lecture de Essai sur l'origine de nos connaissances, de Cournot ; cette lecture fit sur son esprit une profonde impression. |
L'étude de la statistique allait bientôt conduire M. Bertillon à une découverte qui devait être utilisée. vingt ans plus tard.
Elle lui montra en effet l'énorme mortalité des enfants du premier âge dans les départements qui entourent Paris dans un rayon de cent cinquante kilomè'res environ autour de la grande ville.
Cette épouvantable mortalité une fois constatée, restait à l’expliquer. Ce problème était relativement aisé pour un médecin observateur comme M. Bertillon, et qui justement exerçait sa profession
dans les environs de Paris. A la vue du cartogramme de la mortalité infantile, le souvenir des traitements odieux qu'il avait vu infliger à de pauvres enfants par des nourrices mercenaires se représenta à ses yeux. Il n'hésita pas à leur attribuer l'effroyable mortalité des départements voisins de Paris.
Il signala le mal et sa cause à l’Académie de médecine, et fournit de l'un et de l’autre une démonstration irréfutable. Le croirait-on, quoique l'auteur fût déjà connu comme statisticien et comme médecin, sa communication à l’Académie n’excita qu’une émotion très passagère. Une commission fut nommée pour examiner son mémoire, ou plutôt pour l'enterrer, car cette commission ne déposa jamais son rapport. Cependant le travail de M. Bertillon ne fut pas perdu. Quelques années après, la question fut reprise à l'Académie, et l’on se souvint alors d’un ouvrage qu’on avait si longtemps oublié. Les chiffres de M. Bertillon furent repris et commentés; c’est alors qu'ils entrèrent dans le domaine public.
Beaucoup plus tard encore, en 4874, une loi due à l’initialive de M. Théophile Roussel, et qui s’appuyait en grande partie sur les travaux de M. Bertillon, devait leur donner une sanction efficace.
Nous n’étonnerons aucun statisticien en disant que l'étude de la démographie captiva M. Bertillon au point de lui rendre tout autre travail fastidieux. Îl quitta sa clientèle de Montmorency, et vint s’établir à Paris dans intention de se consacfer tout entier à ses études.
C’est vers cette époque que fut créée la Société de statistique. M. Bertillon en fut un des premiers membres. Mais on sait que l'essor de cette société fut extrêmement tardif.
Au même moment se créait à Paris une autre société savante dont la fortune devait-être plus rapide : c’est la Société d'anthropologie, fondée par Broca en 1859.
Ilest utile de rappeler, pour juger de la couardise de esprit public à cette époque, les circonstances qui entourèrent la formation de cette olorieuse société.
M. Broca, dont on se rappelle pourtant l'esprit de sagesse et de prudence scientifique, avait lu à la Société de biologie un mémoire relatif à l'hybridité, qui mit le président de cette société dans un tel état de souffrance qu'il interrompit l’orateur et lui interdit de continuer sa lecture. M. Broca sentit alors le besoin de créer une société scien-
üifique où l’on eût le droit de tirer des observations toutes leurs conséquences philosophiques. Peu d'hommes eurent tout d’abord la hardiesse de se joindre à lui. M. Bertillon, naturellement, ne. demandait pas mieux, mais il craignait d’être mal à sa place dans une telle société : « Je ne lui rendrai aucun service, disait-il, car je ne sais pas un mot d'anthropologie. — Moi non plus, répondait Broca avec sa crânerie ordinaire. Raison de plus pour lapprendre, ou plutôt pour la créer, car en vérité, elle n'existe pas! »
Quelques mois plus tard, dix-neuf médecins — surveillés par un agent de police, — HAE cette société dans une espèce de grenier de l’École pratique ; quelques séances se tinrent en cet endroit; peu après, la société naissante reçut l'hospitalité dans la salle de Ja Société de chirurgie. M. Bertillon suivit avec un très vif intérêt les. progrès de la science nouvelle. Pour s'initier à ses principes, il retourna sur les bancs de l’école et suivit le cours d'anthropologie que M. de Quatrefages professait au Muséum. En même temps, il étudiait avec Broca la craniologie.
Dans un excellent mémoire intitulé La méthode en anthropologie, 1 appliquait la méthode statistique à l’anthropologie. C’est dans ce discours que se trouve une application extrêmement ingénieuse de la théorie des moyennes telle qu’elle est exposée par Quételet. La seule étude des moyennes amena en effet M. Bertillon à affirmer que le département du Doubs est peuplé par deux races d'hommes : l’une caractérisée par une taille élevée, l’autre de taille moyenne. L'histoire, consultée par M. Lagneau, confirma peu de temps après cette conceplion ; les hommes de taille élevée qu’on rencontre dans le Doubs sont des Burgondes ; les autres sont des Celtes.
Nous énumérons plus loin les travaux anthropologiques de M. Bertillon. Ils furent très nombreux pendant les premières années de la Société d'anthropologie. C'était l'époque où les découvertes de Boucher de Perthes commençaient à porter leur fruit, et où la préhistoire se constituait de toutes pièces. Cette science nouvelle enthousias-
mait M. Bertillon; mais il pensait que ses études antérieures le rendraient plus utile à la science, s'il se dirigeait dans une autre voie. L’analomie anthropométrique, dont son ami Broca s’efforçait de tirer des résultats, nécessitait à la fois la connaissance de lPanatomie et l’usage des chiffres : il y consacra donc beaucoup de temps. Les articles Angles céphaliques, Australie, Laponie et surtout lexcellente Étude des crânes néo-calédoniens contiennent un très grand nombre de mensurations exécutées avec le plus grand soin par l’auteur lui-même :
Et 11 convient d’ajouter que ces mesures si nombreuses ne sont qu’une fraction de ses recherches anthropométriques.
Ï faut l’avouer, ces recherches si nombreuses n’ont pas donné de résultats proportionnés à l’énorme quantité de travail qu’elles ont coûté. L'étude des Néo-Calédoniens est la seule qui ait fourni des résultats positifs. Beaucoup d'autres recherches de M. Bertillon sont restées inédites parce qu'elles étaient demeurées stériles. Aussi devint-1l convaincu « que la démographie était appelée à un avenir infiniment plus vaste que l'anthropologie. »
De 1860 à 1865, M. Bertillon partagea son temps à peu près entre toutes les sciences. Il écrivit beaucoup à cette époque, maïs ses écrits sont dispersés dans un grand nombre de journaux politiques et scienüfiques, et il est fort difficile d'en donner une idée exacte.
Le Messager de Paris, la Presse scientifique des deux Mondes, l'Opinion nationale, le Siècle, l'Avenir national, le Monileur des hôpitaux, journaux de genres divers, mais pour la plupart fort répandus à cette époque, ont reçu ses articles, qui, d’ailleurs, ne roulaient Jamais que sur des sujets scientifiques.
Ces études variées ne le détournaient pas de ses travaux botaniques, ni surtout de ses travaux statistiques.
Cest dans le Journal de la Société de stalistique et dans l’Union médicale qu'il publiait ses études démographiques. Les ouvrages qu’il
écrivait à cette époque lui ont valu quelque quinze ans plus tard, un
des témoignages les plus honorables qu'il ait reçus dans le cours de sa carrière. Voici, en effet, ce que nous lisons dans une lettre. qui lui fut adressée en 1881 par M. Bodio, l'illustre organisateur de la stalstique italienne :
« J'étais tout jeune homme en 1865, quand je lisais vos considérations sur le calcul de la mortalité dans le Journal de. la Société de slatistique. Vous ne le croirez peut-être pas, dans votre modestie et simplicité, mais le fait est vrai : la lecture de vos travaux a contribué puissamment, je dirai même d'une façon décisive, à me faire tourner du côté des études statistiques. Je me suis dit alors : « Je veux devenir « un jour le directeur de la statistique générale du royaume d'Italie! »
On ne demande généralement pas à un homme de science d’être un homme de lettres. La valeur de la pensée doit chez lui dominer de si haut la valeur de la forme, que celle-ci en arrive à ne plus compter du tout. Pourvu qu’un savant soit à peu près compréhensible et à peu près correct, il a suffisamment sacrifié au côté littéraire des su- Jets qu’il traite. |
M. Bertillon estimait que cela ne suffisait pas. Ses deux où trois derniers ouvrages sont les seuls qui soient rédigés avec rapidité. Or- dinairement il avait pour règle de soigner beaucoup son style.
Mais ce travail lui était pénible ; il portait la peine de son éducation première qui avait élé négligée.
C’est la vigueur et la justesse des comparaisons qui fait peut-être le plus grand mérite du style de M. Bertillon, si l'on ne considère en lui que le littérateur. Ces comparaisons ne sont jamais banales, elles sont toujours exactes et elles sont souvent d’une AE extraordinaire.
Il s’accusait souvent de faire des phrases trop longues, et il est vrai de dire qu'il était naturellement porté à ce défaut, parce qu’il ne consentait jamais à sacrifier aucune nuance de sa pensée à l'élégance de l'expression. Mais il combattait avec patience cette tendance à allonger ses phrases, et 1l savait en triompher. Il admirait passionnément le style de Paul-Louis Courier et celui de Voltaire, les lisait sans cesse et s’efforçait de les imiter. Mais à l'en croire, c’est en vain qu'il couvrait ses manuscrits de ratures, d'ajoutés et de corrections; ce travail considérable améliorait son style, sans lui donner toujours la vivacité qu'il aurait souhaitée.
Nous croyons très sincèrement qu’il était trop sévère pour lui-même. On ne trouverait pas dans tous ses écrits, un seul passage qui présente au lecteur la moindre obscurité; et il en est beaucoup qui, même au point de vue purement littéraire, sont dignes d’admiration.
M. Bertillon d'ailleurs, avait un sens littéraire très vif. On a remarqué que, malgré son absolue indifférence pour la musique (L), il était
1. Il est rare qu’un homme soit aussi peu musicien que l'était M. Bertillon. Il disait souvent que c'était un sens qui lui manquait. Il était incapable de reconnaître à la vingtième ou à la centième audition, l'air de musique le plus élémentaire et le plus populaire. Peut-être faut-il rapprocher de cette absence complète du sens musical, qui lui venait, paraît-il, de sa mère, ce fait assez curieux que M. Bertillon mettait mal l'orthographe,
passionné pour les belles pages de poésie: elles avaient le don de l'émouvoir jusqu'aux larmes. Il ne manquait jamais de lire les poètes nouveaux, et c'était pour lui une véritable joie — joie extrêmement rare — que d'en trouver qui eussent quelque valeur. Il aimait beaucoup aussi la peinture et la sculpture, et les jugeait avec beaucoup de sens. Ajoutons enfin qu’il était un des habitués les plus fidèles de la Comédie-Française.
On lui a reproché de manquer de mesure dans ses écrits, et surtout dans ses critiques. C'est qu'il était toujours et avant tout sincère. On ne trouverait pas dans tous ses ouvrages une phrase de complaisance; mais on ne trouverait pas davantage une phrase inspirée par la rancune. Un auteur ayant vertement critiqué un de ses mémoires sur la méthode de calcul de la mortalité, il reconnut simplement que cet adversaire avait raison, fit son mea culpa public, et ne manqua Jamais une occasion de citer cet auteur avec les plus grands éloges. Mais si le talent des autres lui inspirait du respect, même lorsque
ce talent se révélait sous une forme sèche, bourrue ou discourtoise, en revanche la sottise prétentieuse et surtout la platitude de caractère l’exaspéraient. Dans ce cas il n'était pas homme à dissimuler son sentiment, et ne cherchait pas finesse pour l’exprimer.
Il est facile de voir, en parcourant la liste des ouvrages de M. Bertillon à cette époque le danger que courait alors leur auteur : c'était de disperser son activité sur une série de sujets épars, sans les concentirer méthodiquement sur chacun des chapitres des sciences qu'il cultivait. Comme beaucoup d'hommes distingués de notre époque, 1l écrivait sur le sujet que lui apportaient les hasards du jour. Défaut grave sans doute chez un littérateur qui se condamne ainsi au simple métier de chroniqueur, mais mortel chez un homme de science.
Et pourquoi M. Bertillon aurait-il pris une autre voie? Faire un livre ? Il savait bien qu’il ne trouverait pas d’éditeur et surtout pas de lecteur : qui se souciait de statistique en 1860 ? Le livre si élégant d’Achille Guillard n'était point lu à cette époque, et n’a obtenu le succès que beaucoup plus tard. Le mieux était donc de vulgariser la démographie dans le monde scientifique, et pour y parvenir, d'en faire connaître les résultats dans les sociétés savantes et dans les journaux de médecine et d'économie politique.
. Honneur au Dictionnaire Encyclopédique des sciences médicales ! C’est lui qui tira M. Bertillon du danger que nous venons d'indiquer.
C'est dans ce Dictionnaire gigantesque, qui restera comme un des plus beaux monuments scientifiques de notre siècle, que M. Bertillon devait publier ses plus remarquables travaux. C’est là qu’il devait aborder successivement et fouiller à fond tous les côtés si divers de la science démographique.
On s’est étonné que des travaux stalistiques qui touchent de si près à la science sociale et de si loin à l’art de guérir, aient pris place dans un dictionnaire de médecine. | : |
C’est que le Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales est un dictionnaire encyclopédique bien plus encore qu’un diclionnaire de médecine.
s Mon but, nous disait encore dernièrement son savant et persévérant directeur, M. Dechambre, mon but n’a pas été de rééditer le Dictionnaire en Trente volumes. Mon but n’a pas été de faire un tableau plus ou moins écourté de la science actuelle. Non, j'ai eu une ambition plus haute : j'ai voulu provoquer les progrès des sciences en obligeant des esprits distingués à les étudier dans leurs moindres recoins ; j'ai voulu préparer de nouvelles découvertes en synthétisant l'état des connaissances actuelles. Voilà le but que j'ai poursuivi et voilà pourquoi J'ai donné à toutes les sciences accessoires et peu développées, à la chimie médicale, à la physique, à la météréologie, à la géographie médicale, à la démographie enfin, une place considérable dans mon dictionnaire. »
Nous avons cru utile de reproduire ici les paroles mêmes de M. Dechambre pour avoir occasion de proclamer que ce but glorieux, le Dichonnaire encyclopédique l'a pleinement atteint.
Et pour le prouver par un exemple, écoutons ce que disait M. Bertillon aux amis qui, vers la fin de sa vie, regrettaient qu'il eût imprimé ses travaux dans un dictionnaire spécial, d’un prix élevé, et où personne n'irait chercher des études statistiques.
« Ce Dictionnaire, leur disait-il, m'a rendu un immense service. Il m'a forcé à étudier à fond tous les chapitres de la démographie, sans me laisser le loisir de me perdre dans un seul coin de la science. Avant d'y écrire, je n’étudiais guère que la mortalité, et encore les documents français, belges et suédois, étaient les seuls dont je fisse usage. Quisait à quel point je serais arrivé à me spécialiser dans tel ou tel chapitre de la démographie, si j'avais continué à m'enfoncer dans cette voie beaucoup trop étroite.
.« Le Dictionnaire m'a fait élargir le cercle de mes travaux: et m'a forcé- d'explorer les questions dont je ne soupçonnais pas tout d’abord le très vif intérêt et que je regardais comme secondaires, par cette seule raison qu’elles avaient été mal étudiées par les auteurs. Quand M. Dechambre m'annonçait qu'il fallait faire une étude du Mariage, par exemple, je commencçais un pareil travail sans grande ardeur; mais lorsque l’examen des chiffres me montrait des lois régulières, consiantes et extrêmement curieuses, peu à peu J'étais conduit à scruter le sujet sous toutes ses faces, je me sentais bientôt entraîné à des recherches dont je n'avais pas même supposé la possibilité, et qui, elles-mêmes, ne tardaient pas à en appeler de nouvelles encore. »
C'est donc à la publication monumentale de M. Dechambre, que l’on doit en grande partie le développement de la démographie. IL est juste d'en remercier, non seulement le directeur de ce Dictionnaire, mais aussi son Conseil d'administration et surtout son gérant M. Georges Masson, éditeur du Dictionnaire. Avant reconnu la haute valeur scientifique de ces travaux si spéciaux, ils n'hésitèrent pas à leur consacrer une place considérable, à faire soigner extrêmement la composition des innombrables et très coûteux tableaux numériques qu'ils renferment, et à leur donner une large publicité.
L'article Acclimatement parut dans le premier volume du Diclionnaire, et fut extrêmement remarqué. Il contribua pour sa part au succès de l’œuvre naissante, succès qui fut très rapide, et qui dépassa toutes les espérances de ses créateurs.
Nous donnons plus loin une analyse sommaire de ce beau travail aussi original au point de vue médical qu'au point de vue du démographe et de l'historien. Nous nous rappelons encore avec quel intérêt le vieux Michelet parlait de cet ouvrage qui lui paraissait de premier ordre, et qu'il chercha même une occasion (un peu artifi-
“cielle) de citer dans un des derniers volumes de son Histoire de France.
. Les articles Autriche, Australie, Bade, Bavière, Belgique, Bohême, Grande-Bretagne se succédèrent assez rapidement.
M. Bertillon était aussi chargé de rédiger dans ce même Dictionnaire Encyclopédique les articles relatifs à la botanique cryptogamique. Car l'étude de la mycologie continuait à faire, pendant l'automne, le but de ses promenades. î |
Cette période de la vie de M. Bertillon fut peut-être la plus heu-
{ r ; ae LA VIE ET LES OEUVRES DU DOCTEUR L.-A. BERTILLON
reuse de son existence : quoiqu'il aimât l'étude surtout pour ellemême, il se réjouissait de voir que ses travaux commençaient à être appréciés. Il y voyait une probabilité pour que la démographie füt bien, comme il en avait l’intime conviction, une science féconde destinée à un grand avenir.
Aussi travaillait-il avec plus de constance que jamais. Il travaillait extrêmement lentement, toujours poursuivi par la crainte d’avoir commis quelque erreur ; mais il travaillait toujours. Le seul changement que les saisons apportassent à ses habitudes, était de varier le genre de ses études : mais ce qui ne variait pas, c'était la continuité du travail. Labeur immense, d'autant plus doux à son auteur, qu’il ne cherchait à en tirer aucun avantage matériel, ni aucun succès de vanité. Spontanément, il ne parlait guère de ses travaux en dehors du cercle de sa famille. La seule satisfaction qu'il aimât ne lui manquait jamais, car 1l la trouvait en hiver dans sa bibliothèque statistique, et en été, à travers les forêts et les plaines.
Un terrible malheur vint troubler profondément cette vie si paisible et si heureuse. Une congestion des centres nerveux enleva M"° Bertillon dans l'espace de quatre ou cinq jours. Elle mourut le 31 mai 1866.
Il serait difficile de peindre la douleur de M. Bertillon. Ceux qui l'ont connu à cette époque savent seuls quel changement profond cette mort apporta à ses habitudes et à son caractère qui, naturellement porté à la tristesse, devint plus solitaire que jamais. |
L’enterrement de M" Berüullon avait été purement civil. Ce fait, aujourd'hui très fréquent à Paris, passait pour très rare à celte époque, et provoqua notamment l'indignation de M. Dupanloup, évêque d’Orléans, qui consacra à ce sujet une de ses brochures sur le Péril social. Celle dont nous parlons était intitulée Les Écoles de filles Librespenseuses, et visait les Écoles professionnelles des femmes qu'un certain nombre de femmes du monde — dont M"° Bertillon -— venaient de fonder sous la présidence de M" Élisa Lemonnier, et qui avaient obtenu, déjà à celte époque, un succès extraordinaire.
Aujourd’hui, le nombre des familles qui ouvertement ne professent aucune religion est si élevé à Paris, qu’il ne viendrait assurément à esprit de personne de s'étonner d’un enterrement civil, et l'on est obligé de faire un véritable effort de mémoire pour comprendre
Le
PLV re v. LT
qu’en 1866, le fait ait passé auprès de beaucoup de gens pour une démonstration intempestive et une sorte d’insulte à la religion catholique sn pour seul but de faire parler de soi.
Là n’était pas la vérité.
Ni Monsieur ni Madame Bertillon n'aimaient à scandaliser leur prochain ni surtout à insulter ses croyances.
Mais M. Berüullon regardait le catholicisme comme le plus grand ennemi de l'esprit humain. Sa femme, qu’il avait épousée très jeune et par suite très pieuse, n'avait pas tardé à partager ses convictions philosophiques et à abandonner librement les pratiques d’un culte qui peu à peu avait perdu, à ses yeux, toute signification. Cette manière de voir s'était répandue parmi les siens. Les deux sœurs de M"° Bertillon se marièrent à la mairie seulement. Aucun de leurs enfants n'a été baplisé ; aucun n’a reçu d'éducation religieuse. Il était donc très naturel que M"° Bertillon fût enterrée civilement, et plus tard, lorsque les deuils se multiplièrent dans la famille, M. Léon Guillard, M Guillard, M. Achille Guillard, M. Bertillon enfin, furent de même enterrés sans l'intervention de l’Eglise. Une cérémonie religieuse eût été un acte d'hypocrisie, et aurait passé, aux yeux des catholiques sincères, pour une profanation.
Aujourd’hui, pareilles explications paraissent toutes simples et presque
superflues. Il n’en fut pas de même en 1866. Nous signalons le fait pour
marquer l'état de l’esprit public à cette époque pourtant si récente encore.
C'est dans le travail que M. Bertillon chercha l'oubli de sa douleur.
On verra plus loin la liste des travaux qu’il publia vers cette époque, et l’on verra combien 1ls se succédérent rapidement.
M. Bertillon travaillait à l’article Mariage lorsque la guerre de 1870 éclata.
Peu de temps après le 4 Septembre, le gouvernement républicain, qui gouvernait Paris assiégé, proposa à M. Bertillon de le nommer maire du V° arrondissement. M. Bertillon refusa, disant qu'il ne se sentait pas les goûts d’un administrateur ni d'un homme politique, et qu'il pensait être plus utile comme médecin. Le gouvernement ayant insisté, M. Bertillon accepta et se livra tout entier à sa tâche nouvelle, qui était fort lourde.
En temps de paix, les fonctions de maire d'un arrondissement de
Paris sont à la fois les plus honcrables du monde et les plus trän-
‘quilles. :
Pendant le siège, elles étaient extrêmement actives.
C’étaitau maire qu'ilappartenait de pourvoir chaque jour à l’alimentation de son arrondissement. Il fallait donc chaque jour trouver assez de farine et assez de chevaux pour nourrir les cent mille habitants du Ve arrondissement. Il fallait surtout veiller à la distribution quotidienne de cetté énorme quantité de vivres, car les boucheries et boulangeries appartenaient pour le moment à l’État; il fallait assigner à chaque ménage sa ration ; veiller à ce qu’il la reçût, et à ce qu’il ne reçüt pas davantage.
C'est au maire qu’il appartenait de veiller à la salubrité et à la sécurité matérielle de son arrondissement. Or la police n'existait pas, à ce moment: le maire, aidé par des citoyens, devait pourvoir à tout. Mais le gros travail de la mairie était la direction de la garde natio-
‘nale ; il ne s'agissait pas seulement de l’armer, de l'équiper et de la nourrir; 1l fallait aussi régler l’éffervescence toujours débordante de
celte armée improvisée ; il fallait enfin transmettre au gouvernement
“central les vœux de la population parisienne, et faire valoir ce que ces vœux avaient souvent de sensé et de légitime.
= M. Bertillon s’acquitta de ces fonctions laborieuses et délicates à son honneur. Le V°'arrondissement fut remarquablement administré sous sa direction. Nous n’en citerons qu une preuve
On se rappelle sans doute les queues interminables qui se formaient ‘pendant le siège à la porte des boucheries et des boulangeries. Elles “étaient le résultat de la peur heureusement chimérique que chacun éprouvail de ne pas recevoir sa ration. Chacun voulait être servi le premier dans la crainte de ne pas être servi du tout. De là ces longues et cruelles heures de faction que les femmes s’imposaient — fort inutilement d'ailleurs — à la porte des fournisseurs municipaux. Il nous semble assister par le souvenir à ce spectacle cruel, de trois ou quatre cents femmesen haillons, amaigries par les privations, les pieds dans la neige ou dans la boue, grelottant de froid, respirant le brouillard et attendant pendant trois et quatre heures que leur tour vint d'être servies. À peine l’étaient-elles à la boulangerie par exemple, qu’elles recommençaient à s'entasser à la porte de la boucherie. Que de victimes le froid — un froid d'autant plus mortel que le combustible manquait à Paris — fit parmi ces malheureuses femmes !
M. Bertillon et M. Vimont, son premier adjoint, assistaient à ce triste spectacle avee d'autant plus de chagrin, qu'ils étaient persuadés que
ces longues souffrances étaient absolument inutiles, et qu’elles résultaient seulement de la peur. C’est ainsi que, dans une salle de spectacleoù éclate un incendie, les portes de sortie s’obstruent en raison même de l’ardeur que chacun met à se sauver.
Pour y mettre bon ordre, M. Bertillon fit faire un recensement sommaire des ménages de son arrondissement. Il assigna à chaque famille une heure (marquée sur une carte) à laquelle on lui promettait de lui servir sa ration et en dehors de laquelle il lui était rigoureusement interdit de se présenter aux magasins. En moins de quelques jours, chacun fut surpris d'être servi exactement à l’heure assignée ; la confiance reprit et les queues cessérent de se former. Les autres maires de Paris, voyant ce résultat, adoptèrent presquetous — mais non pas tous avec le même succès — les sages mesures qui l'avaient produit.
Nous citons cet exemple de la bonne administration du V° arrondissement pour montrer qu'ici, comme dans le reste de cette biographie, nous nous abstenons des éloges de complaisance. Le gouvernement de la Défense nationale reconnut d’ailleurs la valeur de ces services, et pour en mieux témoigner il nomma après le siège M. Bertillon inspecteur des établissements de bienfaisance (1), et M. Vimont, son principal collaborateur, préfet d'un des départements occupés par l’armée allemande.
Il nous faut parler à présent d'un incident qui fait le plus grand honneur à M. Berüllon, mais qui a souvent été tourné en ridicule. Ce récit d'ailleurs aura l’avantage de marquer par un trait de plus l’état d'esprit de la population parisienne pendant le siège, et la mobilité de l'esprit humain en général.
Peu de temps après l'entrée de M. Bertillon en fonctions, le gouvernement fit savoir aux maires de Paris qu'il voulait lever un contingent d'au moins mille volontaires par arrondissement ; qu’il attachait une grande importance au succès de cet appel; qu'il fallait par conséquent que chaque maire ouvrit un registre d'inscription et s’efforçât de le faire remplir.
L'ordre du gouvernement fut publié, le registre en question ouvert pendant huit jours. |
Il recueillit en tout quatre inscriptions. C'était un échec complet et un échec honteux!
Comment le réparer? M. Bertillon trouva un moyen emprunté à
4. Peu de temps après, cette fonction lui fut retirée en vertu de l’aphorisme : la République sans les républicains,
l’histoire et qui eut plein succès. Il songea qu’en 1792 la France envahie et vaincue s’élait relevée en excitant l'enthousiasme populaire par une certaine mise en scène. Le peuple, en général, et le peuple français notamment, se laisse surtout émouvoir par les choses qu'il voit et qu'il entend. Une affiche blanche, correctement rédigée en style administratif, lui fera peu d'impression; la Révolution souleva le pays par des moyens plus en rapport avec l'esprit populaire.
Entre les événements de 1792 et ceux de 1870, la différence étaitelle si grande? Pourquoi ce qui avait réussi au siècle dernier ne réussirait-il pas dans le nôtre?
M. Bertillon ne craignit pas de tenter l'expérience. Une estrade ornée de drapeaux et d'inscriptions patriotiques fut élevée sur la place du Panthéon, et toute la mise en scène imaginée par les généraux révolutionnaires y fut renouvelée.
Le succès fut extrême. Au lieu de quatre engagés volontaires, on en réunit en trois jours douze cents. Ces douze cents volontaires tinrent bravement l'engagement qu’ils avaient contracté (1).
L'initiative hardie de M. Bertillon fut aussitôt couverte d'éloges par tous les habitants de Paris, presque sans exception. Le gouverneur de Paris lui envoya un officier supérieur pour le féliciter. Le ministre de l’intérieur, M. Jules Favre, son supérieur hiérarchique, lui écrivit une lettre extrêmement flatteuse imprimée en tête du Journal officiel (2). La presse de tous les partis, républicaine ou non, fut unanime à le louer. Nous avons sous les yeux une collection de journaux imprimés sur le papier jaune usité à celte époque ; tous, sans exception, lui prodiguent les plus vifs témoignages d’approba-
4. Leur dévouement a été attesté par les commandants de leurs bataillons. Dans le reste de Paris, on s’en est tenu aux registres tenus dans les mairies. Ils ne furent même pas ouverts, tant les engagés furent rares. Le gouvernement se détermina alors à lever des bataillons de marche qui ne se recrutaient pas par engagements volontaires.
9, Nous publions cette lettre, qu’on trouvera d’ailleurs dans le Journal officiel du 29 octobre 1870 :
| « Monsieur le maire,
« Permettez-moi de vous féliciter de votre patriotique conduite. Vous savez inspirer aux citoyens de votre arrondissement le zèle qui vous anime pour la défense de notre cité. Vous les excitez par des appels publics et vous leur faites ainsi comprendre que chacun doit payer de sa personne et courir volontairement au-devant du devoir. J'espère que votre exemple sera suivi, et que, grâce au dévouement des maires de Paris, la garde nationale offrira à la défense
tion (1). Le Figaro, le réactionnaire Figaro, fit mieux : M. de Villemessant, son directeur, se rendit lui-même au Panthéon, et de sa main remit à M. Bertillon plusieurs milliers de francs destinés à armer les volontaires. |
Un an après, lorsque, le siège terminé, chacun eutrepris ses occupations ordinaires et fut rendu au calme de la vie bourgeoise, l’initiative de M. Bertillon fut naturellement jugée d'une façon toute différente. Ce même Figaro que nous avons vu si charmé des enrôlements volontaires trouva, un an plus tard, que cette résurrection de 1792 était assez ridicule: naturellement, 1l négligeait de dire qu'il s’v était mêlé personnellement. « J'ai jugé inutile de le lui rappeler, dit M. Bertillon, car déjà alors le cerveau public était autrement disposé, et tout le monde m’eût donné tort. »
ses bataillons d'élite au complet, partageant avec l’armée et la garde mobile l’œuvre glorieuse qui assurera notre délivrance.
«Je vous prie, monsieur le maire, d’agréer l’expression de mes sentiments bien dévoués.
« Le ministre des affaires étrangères, ministre de l’intérieur par intérim.