‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 6 sur 51 · JULES FAVRE · texte numérisé non relu

JULES FAVRE

« Ce vendredi 28 octobre 1870, »

1. L’approbation fut si générale que les enrôlements publics provoqués par M. Bertillon furent loués par des journaux qui n'avaient rien de politique.

Voici par exemple ce qu’un grave académicien écrivait à cette époque dans un journal de médecine :

L1 L . [2 [1 L . L2 L LE] L L] . [2 . [1 . . L] L . ° . ° . . e

« Honneur à vous, môn cher confrère, d’avoir ainsi compris votre mission. De votre administration municipale, je ne connais qu’un acte, mais il est grand, il est noble, 1l est utile. Comme certains insensés ont osé le faire, vous n’avez pas invoqué le souvenir des sanglantes saturnales de notre première Révolution, mais celui qui élève le cœur et fortifie le courage. Vous vous êtes souvenu de ce magnifique et sublime élan de 1792, de ces enrôlements des volontaires sur les places publiques, au son du tambour, sur une estrade ornée de tentures, de drapeaux et d’oriflammes, et dans un langage viril, mais contenu, vous avez fait appel aux plus généreuses passions de l’homme : la patrie, la liberté. Bien ! très bien! et pour cela vous aurez reçu de plus solennels hommages que ceux que mon humble plume peut rendre à l'amitié et à la confraternité.

« Le rôle de magistrat municipal, même en ne quittant pas les limites qui confinent à notre science et à notre art, peut devenir de premier ordre sous unedirection intelligente et instruite, sous ce rapport, l'arrondissement que vous administrez wa rien à envier à aucun autre. Vos savantes études d'hygiène, de statistique et de démographie vous rendent le plus apte possible aux fonctions qui vous'sont

confiées... » La AMÉDÉE LATOUR.

(Union médicale, 5 nov. 1870.)

* Depuis cette époque, on lui a souvent reproché d'avoir élevé « une baraque patriotique », et de s'être laissé entraîner à « l'enthousiasme » et à « l’extase ».

« Hé non! répondait M. Bertillon, je n’ai pas été frappé « d’une: « attaque d'enthousiasme et de sublimité ». C'est chez les autres au contraire que j'ai vu des germes d'enthousiasme ; j'ai tâché d'en faire profiter la défense du pays, et je crois avoir réussi. Entre les événements et les désespoirs de 1870 et ceux de 1792, j'ai cru trouver une ressemblance, et j’ai pensé que les mêmes causes pouvaient produire les mêmes effets. [l n’y avait là de ma part ni extase ni enthousiasme ; c'était un simple calcul : s’il avait été mauvais et qu'il eût échoué, il n'en eût coûté qu'à moi; en cas de succès, la défense pouvait en tirer parti. Ge succès, J'ai le droit de dire qu’il a été complet. »

Mais l’état de l'esprit public pendant le siège était trop oublié pour qu'il fût bon de provoquer sur ce point une discussion publique. M. Bertillon ne s'y décida que dix ans plus tard, après une dernière attaque écrite en fort bons termes d’ailleurs, par un anonyme très spirituel qui cachait un des écrivains les plus distingués de notre époque. De la réponse de M. Bertillon, nous détachons les lignes suivantes, qui nous semblent résumer la philosophie qu’il faut tirer de ce petit incident :

« D'où vient donc, se demande-t-il après avoir exposé les faits, qu'un acte si universellement loué quand il eut lieu fut si universellement blâmé et vilipendé quélques mois plus tard? Eh! monsieur, c'est que le milieu cérébral avait changé !

« J'ai écrit naguère un assez gros traité de Mésologie (influence des milieux sur les êtres vivants). Eh bien! ce traité aurait pu s'enrichir de deux observations à propos des engagés volontaires de 1870 : c’est l’état mésologique du siège qui m'a valu un succès inespéré, et c’est l’état mésologique des années de paix qui me vaut aujourd'hui quelques plaisanteries..…. »

C'est à son passage à la mairie du V° arrondissement que M. Bertillon a volontairement borné sa carrière politique.

Les fonctions qu'il avait remplies pendant le siège l'avaient mis en évidence et il aurait pu, comme le firent plusieurs autres maires, briguer et obtenir les honneurs de la députation. Mais il s’en souciait peu. A deux reprises, les électeurs influents du V° arrondissement lui pro-

posèrent de le nommer membre du conseil municipal de la ville de Paris. Quoique son élection fût assurée, il refusa avec obstination.

Nous l'avons déjà dit : si vif que füt l'intérêt qu’il portait aux affaires publiques, il ne se sentait pas les goûts d’un homme politique.

Parce que les convictions philosophiques et politiques de M. Bertillon étaient anciennes, et parce qu’il ne craignait pas de les manifester quelquefois avec ardeur, on a dit quelquefois qu’elles étaient « violentes». C'est là un jugement superficiel, qui ne supporte pas l'examen.

Son idéal politique était, il est vrai, fort différent de l’état actuel. Il est resté, toute sa vie, persuadé que le taux de l'intérêt de l’argent, qui va sans cesse diminuant depuis les origines de la civilisation, continuerait à s’abaisser progressivement, et qu’une organisation meilleure de la société le réduirait à zéro (1).

Enfin il était matérialiste et athée et regardait le catholicisme comme le plus grand ennemi de l'esprit humain, et, si respectueux qu'il fût des opinions sincères, il ne se gênait pas pour faire connaître les siennes.

Mais il était profondément convaincu que l'organisation de la société ressemble à l’organisation de tout être vivant, et ne peut se transformer que par des efforts continus et avec une extrême lenteur. Tout changement brusque lui paraissait mauvais en politique. Faut-il fournir des preuves écrites de cette conviction qui était profonde chez lui? On n’a qu’à consulter les listes des comités électoraux du V° et du VIe arrondissements de Paris ; on verra toujours son nom du côté des républicains convaincus, mais jamais du côté des violents. Nous n’en citerons qu’un exemple, parce qu'il s'est produit à l’occasion d’une élection célèbre : dans la lutte de M. de Rémusat contre M. Barodet, M. Bertillon s'est prononcé pour M. de Rémusat, et a engagé ses anciens administrés à voter pour lui (2).

1. Sauf les frais résultant de toute comptabilité, et sauf indemnité des risques inhérents aux prêts aléatoires.

2. Voir le Temps du 27 avril 1873. — Cela mérite un mot d'explication. M. de Rémusat était extrêmement loin de représenter les opinions de M, Bertillon, et en toute autre occasion il n'aurait jamais voté pour lui.

Mais M. Bertillon considérait comme une nécessité pour le parti républicain de consolider le pouvoir très chancelant de M. Thiers. On nous permettra de faire remarquer que cette opinion élait d'autant plus mürie et d'autant plus désintéressée que M. Bertillon venait d’être révoqué par M. Thiers de ses fonctions d’inspecteur des établissements de bienfaisance et cela pour cette seule raison qu'il avait été nommé par une administration républicaine.

. Mais M. Bertillon était convaincu que l’échec de M. de Rémusat ébranlerait la

Hätons-nous de le dire, ce n'était qu'une concession aux nécessités du moment. Le maintien de la république était la première condition nécessaire pour rendre possibles les réformes qu'espérait M. Bertillon et qui visaient, nous l'avons dit, à rendre la recherche des moyens. et instruments de travail (autrement dit la recherche du capital) moins coûteuse pour l’ouvrier.

Cependant les deuils privés s’ajoutaient aux deuils publics. M. Bertillon perdit en quelques mois, son beau-frère Léon Guillard tué à la bataille de Buzenval, puis M"° Guillard, puis d’autres parents’ plus éloignés, mais non moins chers à son souvenir. Il eut recours à sa ressource ordinaire contre les chagrins : il s’attela au travail avec une nouvelle ardeur, au point d'oublier presque la réalité de la vie matérielle, et entreprit notamment son Atlas de démographie fiqgurée, qui lui prit plusieurs années. En même temps il publiait Marsage, et peu après Migration, Mort-né, Mortalité, Natalité, œuvres monumentales, condensées en quelques centaines de pages.

L'analyse que nous en donnons plus loin est incapable, nous l'avouons humblement, d'en donner la moindre idée. Ce n’est pas une analyse qu’il faut à des travaux pareils, ce sont plusieurs volumes de commentaires.

C'est pendant cette période féconde qu'il écrivit aussi trois ouvrages de philosophie scientifique qu'on ne saurait trop admirer :

C'est d’abord Mésologie (ce néologisme est dû à M. Bertillon), étude extrêmement remarquable où l'influence des divers milieux sur la constitution et le développement des êtres vivants est analysée et pesée pour ainsi dire avec une extraordinaire rigueur d'analyse ;°

C’est ensuite l'étude sur la Valeur philosophique du transformisme, qui contient une très curieuse classification des diverses hypothèses scientifiques, et qui lui valut une intéressante lettre de félicitations de lillustre Charles Darwin.

Enfin l’admirable article Moyenne, si hardi dans ses conclusions et si prudent dans ses prémisses.

position de M. Thiers, et que la chute de cet homme d'Etat compromettrait très gravement la République. 11 imposa donc silence à ses préférences personnelles. Ce fut un acte de raison que l'événement devait bientôt justifier. On se rappelle que M. de Rémusat ne fut pas nommé, que M. Thiers fut renversé quelques jours plus tard, et que la France fut menacée pendant trois ans d’un essai de restauration monarchique qui aurait entrainé les plus effroyables malheurs,

LA VIE ET LES OEUVRES DU DOCTEUR L,.-A. BERTILLON Al

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Pendant un voyage qu’il fit en 1876 pour assister au congrès international d'hygiène de Bruxelles, il s’aperçut d'un fait dont 1l fut extrêmement surpris. C’est que sa réputation, modeste en Krance, était considérable dans tous les pays étrangers sans exception (1). Il ne fut pas seul à s'étonner de ce résultat; plusieurs de ses compagnons de voyage ressentirent la même surprise, et avouëèrent à leur retour en France qu'ils ne savaient pas M. Bertillon si célèbre.

Lui-même ne soupçonnait pas le nombre des statisticiens qui, à l'étranger, s'étaient formés à son école. Il avait vécu toujours très retiré, ne connaissant guèêre les hommes que par correspondance, et toujours il avait pris pour des formules de politesse les témoignages d'admiration qui lui venaient de toutes les parties de l’Europe. Lorsque ces témoignages furent publics, il lui fallut bien penser qu’ils étaient sincères.

La récompense, très tardive, de ses travaux lui arriva enfin.

Lorsque l’Ecole d'anthropologie fut créée, une chaire fut consacrée à la démographie. Nous voudrions pouvoir raconter dans quelles circonstances cela se fit, et rappeler ici le nom d'un homme à qui les sciences physiologiques doivent beaucoup. Un ordre rigoureux nous interdit cette Joie.

La création d’une chaire de démographie comblait un des vœux de M. Bertillon. Il la regardait comme absolument définitive, et pensait que, grâce à elle, et quoi qu’il advint, la recrue de jeunes stalisticiens deviendrait facile, et que la <cience nouvelle était désormais assurée d’avoir toujours de nombreux partisans. -

Le succès de son cours dépassa de beaucoup son attente. Toutefois il ne tarda pas à se convaincre qu'il n’était plus assez jeune pour prendre l’habitude de s'exprimer couramment en public. Il était obligé d'écrire ses leçons presque d’un bout à l'autre. Mais il les lisait avec beaucoup d'art ; enfin l'intérêt de la science qu'il enseignait parut tel que son cours fut, dès la première année, suivi par un nombreux auditoire.

4. Il avait déjà eu lieu de s’en apercevoir peu de temps auparavant. Trois ou quatre semaines après un échec à l’Académie de médecine de Paris, l'Académie de médecine de Belgique prenait l'initiative absolument spontanée de le nommer membre honoraire, contrairement au règlement ; peu de temps après, le royaume d'Italie lui conférait ex-abrupto un de ses honneurs les plus estimés (comniandeur de l’Ordre des Saints Maurice et Lazare),

Il constituait d’ailleurs, pour rendre ses leçons plus claires, un riche matériel de cours. Des diagrammes, des cartogrammes très nombreux furent habilement dessinés sous sa direction par sa collaboratrice dévouée, sa nièce, Mile Jeanne Bertillon. On à pu admirer un certain nombre de ces diagrammes à l’Exposition universelle de 4878, dans la section d'anthropologie. 6

La création des Annales de démographie, fondées en 1877 par M. Arthur Chervin, fut pour M. Bertillon un autre sujet de vive satisfaction.

M. Arthur Chervin préparait, avec son esprit ordinaire d'initiative, une autre œuvre qui semblait extrêmement difficile à conduire ; c'était la création d’un Congrès international de démographie. va ce qu'il écrit à ce sujet : « Lorsque je songeai à réunir à Paris, en 1878, un Congrès de démographie, ma première pensée fut de demander l'appui de M. Bertillon. «A quoi suis-je bon ? me répondit-il « avec sa modestie habituelle. Au surplus, je crains que nous ne « soyons que nous deux ! » Et comme j'insistais : « Faites de mon « nom ce que vous voudrez ». M. Levasseur voulut bien se joindre à lui : ce double patronage décida du succès. Et lorsque le congrès fut réuni, l'assemblée composée de toutes les sommités démographiques de l’Europe, des Bodio, des Finkelnburg, des Janssens, des Sidenbladh, le salua maitre en le plaçant au fauteuil présidentiel à côté de M. Levasseur. »

Trois grands ouvrages que M. Bertillon publia vers cette époque méritent d’altirer l'attention. |

Les Annales de démographie ont eu l'honneur de publier son étude sur les Mouvements de la population dans les divers États de l'Europe el notamment en France; leurs relations et leurs causes. Get ouvrage n’était guère autre chose qu’un résumé écrit du cours professé par M. Bertillon. L'Académie des sciences morales ayant mis la question au concours, M. Bertillon lui avait adressé ce manuscrit afin de mettre ses idées en discussion. Son ouvrage fut récompensé par l’Académie.

Son Rapport sur la mortalité des nouveau-nés au Congrès mternational d'hygiène de Paris a reçu également un prix de l’Académie de médecine. Cet ouvrage peut passer pour un chef-d'œuvre, tant les

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