‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 7 sur 51 · RES · texte numérisé non relu

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chiffres y sont discutés, analysés et disséqués pour ainsi dire avec méthode et perspicacité.

Enfin en 1879 fut publié le monumental article FRANCE, suivi d’un grand nombre de tableaux numériques, dans lesquels les documents français sont analysés jusque dans ieurs moindres détails. L’ar- ticle FRANCE n’est pas seulement une œuvre colossale, c’est une mine de matériaux pour toutes les études à venir.

Nous n’en citerons qu’un exemple : le texte de l'ouvrage ne contient pas d'explication sur l'étude de chaque département pris à part, et pourtant ce travail immense est tout fait dans l’ouvrage. Il suffit, pour connaitre dans tous ses détails la démographie de chaque département français depuis le commencement du siècle, de consulter les tableaux numériques qui terminent l’ouvrage.

Depuis longtemps, le conseil municipal de Paris avait résolu d’instituer un service de statistique démographique analogue à ceux qu’on admire dans la plupart des villes d'Europe.

Cette volonté formellement exprimée par le conseil était systématiquement écartée par l'administration qui ne sentait pas l'intérêt d'un pareil service.

C'est à M. Herold que revient l'honneur d’avoir autrement compris ses devoirs. Cet administrateur si distingué altachait à la statistique la plus haute importance. Aussi dès qu’il fut préfet de la Seine, il résolut de doter la ville de Paris d'un service qui lui paraissait indispensable.

Son prédécesseur avait nommé une commission destinée à enterrer ce projet; M. Herold au contraire la compléta, lui donna une vie nouvelle, et fit achever ses travaux. M. Bertillon, qui y avait pris une part très active (1) et qui était désigné d’avance pour diriger le nouveau service, en fut, en eflet, chargé à partir du 1° janvier 1880.

Il apporta à ses nouvelles fonctions l’esprit laborieux et observateur qu'il mettait à toute chose. En même temps qu’il organisait la nouvelle création, il faisait sur la ville de Paris de nombreuses observations qui furent publiées par les Annales de démographie, savoir : la Diffusion de la variole dans le voisinage des hôpitaux, les Considéralions sur les causes de l'aggravalion des maladies épidémiques à Paris el sur

4, Voir notamment son Rapport sur les travaux de la commission.

les moyens préventifs à proposer, puis la Recherche sur le nombre minimum des ménages irréguliers exislant dans la ville de Paris, se succédèrent à quelques semaines d'intervalle. Enfin vint l'Annuaire stalistique de la ville de Paris dont il a écrit l'introduction, et qui obtint dans la presse de Paris un légitime succès, ce volume restera. comme le dernier de ses grands ouvrages, mais non pas peut-être comme le plus parfait.

Quoique sa santé se füt extrêmement affaiblie, 1l écrivit encore pour le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales deux articles généraux : Démographie, puis Décès, qui fut son dernier. « Je viens de finir Décès, dit-il en achevant de le relire. Je crains bien qu’à présent ilne me reste plus qu'à attendre le mien. Il ne saurait tarder, car je me sens vieillir! »

La prédiction n’était que trop vraie. M. Bertillon ne devait pour ainsi dire plus reprendre la plume.

Il y avait plusieurs années déjà que M. Bertillon se « sentait vieillir ». C'est vers 14875 qu'il cessa d’herboriser, parce que ses jambes lui refusaient le service.

Quelques années passèrent; mais, un soir, 1l s’aperçut d'une très légère enflure au pied gauche. Son œil perspicace ne s’y trompa pas: il y reconnut l'avant-coureur d’une mort prochaine et inévitable.

Cet avertissement terrible ne changea rien à ses habitudes laborieuses. Seulement le côté matériel de la vie, qu'il avait toujours né- - gligé, prit une part un peu plus importante dans son existence.

Cependant la néphrite interstitielle dont 1l était atteint, et qui ne tarda pas à se manifester par les symptômes ordinaires, faisait des progrès lents et constants. M. Bertillon assistait en spectateur perspicace et impuissant à sa propre déchéance’ physique. Elle était lente, mais progressive et continue. Il fallut renoncer d'abord à marcher, et puis, peu de temps aprés, à tenir une plume.

Ce fut là le plus pénible ; car le travail avait toujours été pour lui la grande ressource contre les pensées décourageantes. Du moins la lecture lui restait : il en usa longtemps, s'appliquant à suivre le mouvement des sciences naturelles qu'il avait toujours aimées et servies de tout son pouvoir, mais celle consolation elle-même s’évanouit à son tour, et M. Bertillon fit une découverte plus affligeante pour lui que toutes les autres : c’est que la maladie, après avoir affaibli ses membres, attaquait

même son intelligence, si vigoureuse naguère et si active. Un de ses fils un jour lui ayant soumis une étude statistique qu’il venait d'écrire il la lui rendit en y joignant quelques critiques fort judicieuses. Puis il ajouta avec tristesse : « Ce mémoire me révèle un fait nouveau, dont je me doutais sans en être sûr encore; c’est que mon cerveau s'obseurcit; tout cela me paraît écrit avec clarté; et pourtant je n’ai pu le comprendre qu'avec beaucoup de peine! ».

Et comme son fils s’accusait d’avoir mal composé son travail et annonçait le projet de le refaire: « Non! Il y à six mois je l’aurais fort bien compris, mais voilà déjà quelque temps que je le sens: mon intelligence s’en va avec le reste. »

A cette douleur morale, qui fut grande, s’ajoutaient des douleurs physiques souvent intolérables. Sa néphrite s'était compliquée d’un développement extraordinaire des gaz intestinaux; de là venaient des accès de suffocation extrêmement pénibles, qui rendaient le sommeil toujours difficile et souvent impossible. Quelquefois le mal prenait une telle intensité, que le malade se croyait sur le point d’étouffer. Bientôt il lui devint impossible de faire à pied la plus insignifiante promenade.

Qui pourrait exprimer la tendresse vigilante et toujours ingénieuse dont l’entourait alors sa nièce, M'° Jeanne Bertillon ? Depuis plusieurs années déjà elle était, nous l'avons dit, sa collaboratrice ; elle acceptait courageusement les longs et fatigants calculs qu’exige la moindre étude statistique ; elle excellait à construire des diagrammes à la fois démonstratifs et élégants.

Quand M. Bertillon devint malade, son dévouement prit une autre forme ; elle était à l'affût de ses moindres désirs, et savait les satisfaire avant même qu’il eût songé à les exprimer. Quoique sa santé à elle-même fut extrêmement chétive, elle était toujours alerte pour le servir. Même lorsque la fatigue l’écrasait, même lorsque d’horribles douleurs la torturaient, elle retrouvait son sourire dès qu'elle se présentait devant lui ; elle savait même, par un prodige dont son cœur était seul capable, redevenir subitement gaie et même espiègle pour distraire le pauvre malade. « Elle l’entourait, dit M. Chervin, des prévenances et des gâteries qu’un cœur féminin délicat et élevé sait seul trouver. C’est elle qui dans sa longue et cruelle maladie l’a soigné nuit et jour, avec une angélique patience et une ineffable douceur. Qu’elle reçoive ici, cette fille chérie de son cœur, les remerciements bien sincères des amis qui ont été témoins de son dévouement! »

Une grande joie pourtant était encore réservée à M. Berüllon,

Lorsque le Congrès d'hygiène et de démographie se réunit à Genève en 1889, la première pensée du congrès fut d'envoyer un télégramme à M. Bertillon pour lui exprimer le respect qu'inspiraient à tous ses travaux si nombreux, et le regret qu’on éprouvait de le savoir souffrant. En même temps, on le nommait président d'honneur. Ces témoignages d'estime le touchèrent très profondément. Mais ce qui le rendit au moins aussi heureux, ce fut d'apprendre le succès du deuxième congrès de démographie. |

Cependant sa santé déclinait rapidement. Des vomissements et tout 1e cortège des accidents qui accompagnent l’urémie s'ajoutérent à ses autres souffrances. Il en vint peu à peu à se désintéresser presque de tout ce qui le passionnait naguère. Il lut pourtant les épreuves des Races sauvages de son fils Alphonse, et le commencement de l'Étude démographique du divorce de son fils Jacques, et il fit de ces deux ouvrages des critiques judicieuses. Mais il ne faisait guère d’au- ‘tres lectures, et n'y prenait pas d'intérêt. Un seul sentiment subsista chez lui tout entier et plus puissant que jamais, c'est l'amour de ses amis et de ses enfants. |

Et lorsqu’enfin vint la dernière période, celle du coma et du demidélire, le mot qui revenait le plus souvent sur ses lèvres était : « Mes enfants ! Mes trois fils! Ma fille! Mes chers enfants! »

Il disait aussi, dans les moments où son regard s’animait et où sa parole devenait plus claire : « Mes fils, j'ai toujours travaillé pour servir la vérité; mes chers enfants, faites de même ! »

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