‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 11 sur 58 · Mots illisibles · texte numérisé non relu

Mots illisibles

J.-J. ROUSSEAU

n'avoit parlé que du résultat de ses ouvrages : la philosophie a voulu voir d'abord (?) leur ensemble.

La philosophie nous en a bien plus apris que la religion ne nous en avoit révèle : elle nous a montré que la $ terre etoit la moindre part de ses ouvrages, que notre soleil eclairoit plusieurs globes, et que depuis notre œil, revêtu de paupières mobiles pour voiler son éclat, jusqu'à l'éloigné Saturne entouré d'un anneau de lunes pour redoubler sa lumière, tout etoit l'ouvrage de la

10 même intelligence et de la même bonté. Elle a découvert que les etoilles étaient autant de soleils lointains chargés de fonctions peut être plus étendues que le notre. Elle a entrevu que ces vastes [espaces] qui blanchissent dans le firmament sont des espaces infinis ou il a semé ses soleils

1$ come les grains de sable sur le rivage de la mer, sans que nous sachions si ce sont la seulement les avenues de son palais. Sans doute il y auroit de quoi bénir Dieu éternellement d'avoir permis que l'œil humain put entrevoir seulement un si magnifique spectacle ; mais voyés l'usage

20 qu'en a fait notre orgueil : nous n'avons plus aperçu que du mouvement, de la chaleur, de la pesanteur dans toute la nature. Nous avons expliqué par leurs loix celle de la génération et delà végétation et de la morale même. Les plantes s'elevent perpendiculairement C'est le soleil

3 plus découvert que la religion — 4 révélé : le télescope nous a découvert que la terre — 6 ouvrages^ qu'un seul astre éclairait plusieurs mondes^ qu'une seule cause produisoit les effets coordonnés, et que — 9 pour multiplier sa lumière — l'ouvrage de la même bonté et de la même intelligence — 12 le nôtre. Au lieu du lait de Junon qui blanchit la voye lactée, elle a découvert — 20 plus vu que

I. C'est probablement ici que se rattache une note au bas de la page : « si touttes les plantes affectionnent la ligne perpendiculaire, pourquoi tant d'herbes s'etendant, et pourquoi tant d'autres en pome come les choux, come les convolvulus, et les pois se tournant en spirale?

APPENDICE A LA PREFACE

qui fait végéter, c'est lui qui peuple. Il ne manquoit plus que de l'analiser lui même : — en effet nous venons de découvrir que c'est de l'air fixe... et qu'on peut le faire sortir de notre creuset... — et par le même orgueil qui 5 produisit l'idolâtrie, qui suposa le simbole a la place de l'objet, afin d'avoir ses dieux a sa disposition, nous avons substitué les moyensxa îa cause, afin de n'en plus avoir du tout.

La simplicité du cœur apelle la divinité ; elle se refuse 10 a notre orgueil : plus nous nous aprochons, plus elle s'éloigne. Ainsi l'habitant d'une pauvre petite chaumière au pied des Alpes, curieux de conoitre la source de son ruisseau, ose escalader leurs vastes flancs : a mesure qu'il s'eleve, il découvre au loin des cites, des forets, 15 dévastes plaines; ravi de joye, il ne cesse de monter jusqu'à ce qu'il soit arrêté par des neiges éternelles qui couvrent leur cime : il n'aperçoit plus sous ses pieds que des nuages et des précipices, et sur sa tête d'effroyables glaciers. Que lui importe d'être au dessus de la 20 région du tonnere ou il vouloit atteindre, et a la source des fleuves qui arosent les empires ? Il n'y a rien la pour lui ; il ne reconoit plus le chemin qui l'a conduit, ni l'objet qu'il a cherché ; il regrette ses vergers, son

7 afin de ne plus avoir de maître. — 13 flancs ; à chaque pas qui rélève^ il découvre — 22 lui. Il est transi de froid. Il ne

Pourquoi le sapin s'eleve t il en piramide, et le cèdre se partage en coupes? Si la chaleur et l'humidité font tout, pourquoi, dans le nord, les plus grands des végétaux, les sapins, les plus grands animaux, les baleines?... [Pourquoi]... le nord [est-il si] couvert de forets qu'un écureuil iroit de branche en branche des confins de la Pologne jusque sur les bords de la Mer Glaciale ? Pourquoi les animaux si nombreux, des colones de harangs en sortent toutes les an[nées aus]si larges que l'Angleterre? Pourquoi la nature agit elle presque toujours contre les loix de nos livres? Pourquoi les Turcs silencieux et les Grecs babillards sous le même climat ?... Pourquoi des capucins et des gens de l'opéra ?. »

J.-J. ROUSSEAU

humble toit, le petit wallon ou la nature Tavoit cache, et qu'il n'aperçoit plus. Tel est l'home du peuple introduit dans la science; tel est peut être le philosophe K Horace se moque du dieu qui garde ses jardins, mais il 5 adore encore celui de Rome et d'Auguste.

La religion nous avoit apris qu'un être bienfaisant veilloit sur toutes les parties, que des génies veilloient sur chaque partie et sur chacun de nous ; mais elle avoit jetté un voile sur les elemens et sur l'ensemble de la nature, et

10 au lieu du dieu de la philosophie qui roule d'innombrables sphères, elle nous montre ce qui est bien plus touchant un dieu compagnon de la vie humaine.

Cependant si Vol. [taire] a mal fait en cela par raport au peuple et à la relligion, il a répandu parmi le peuple

1$ le goutdela lecture, et des plaisirs délicats ; il a par la diminué le nombre des cabarets, des vices grossiers que produit l'yvrognerie ; c'est lui qui est cause que les cafFés, les cabinets de littérature, les académies, les théâtres, enfin tous les lieux ou la raison et le gout s'exercent ou

20 s'epure[nt], ont triplé en Europe. On joue ses tragédies jusque dans les villages. L'urbanité est toujours un grand bien. On peut lui objecte[r] il est vrai, que le gout du faste remplace celui de la vie simple, et qu'une pauvre fille aime mieux être la Zaire du théâtre et même

25 celle de la rue Honoré, qu'une misérable ouvrière. Mais le désordre des mœurs qui croit chaque jour vient de

I vergers^ sa femme, ses enfants^ son troupeau^ son pauvre toit — II bien plus utile^ un dieu — 16 En interligne : si commun il y a soixante ans que les honêtes gens

I. En marge de la copie, folio 7 au verso, Aimé Martin écrit : « l'homme et le glacier, variante de celui des Etudes, page 48, t. 2 des Etudes. »

APPENDICE A LA PREFACE

l'indigence du peuple, et son indigence des immenses pro^ prietes des riches, qui peu a peu s'emparent de tout. On ne peut pas dire qu'il soit la cause de ces grands maux ; ne pouvant les guérir, il les a charmes (?) : il s'est efforce même S d'en affaiblir l'effet, en tachant dans Nanine, dans Merope, et ailleurs, d'inspirer aux riches et aux grands de se raprocher, par des alliances, des états inférieurs, en rendant a la vertu l'homage qu'elle mérite ; mais si on a vu des mesalliances, elles ont été en faveur du vice ou tout au plus

10 des talens. Quand au second ordre ou il a tant de partisans, il a fait un peuple de gens de letres, il a régné sur la littérature, il a changé une partie de l'ortographe, changé les opinions sur beaucoup de grands homes anciens et modernes, sur l'histoire, en y etablisant a la

I) vérité un pyronisme universel. Quand aux meurs de cette classe, il semble l'avoir adoucie ; ses réclamations contre le port d'armes l'ont a peu près aboli, mais il y a substitué par son exemple les querelles de la plume, plus odieuses et plus dangereuses que le duel, puisque

20 l'honeur est plus cher que la vie. C'est lui qui a introduit les gens de lettres dans le monde, et, par la leur a oté leurs talens et leurs mœurs, si ce n'est que le besoin de subsister ne les excuse come le peuple. Quand aux gens du monde on peut dire que quoi qu'il se soit efforcé de

2$ leur plaire toute sa vie il n'a influé en rien pas même sur l'usage du port d'arme car on ne le conserve que pour entrer dans les hôtels. Quand aux choses qui dépendent d'eux, celles ou il s'est recrié tant de fois, la sépulture dans les églises, la barbarie des questions, la

30 vénalité des charges ^ bien loin de là c'est que leurs

18 querelles littéraires, plus odieuses — 20 vie et bien plus aise a détruire. C'est lui — 26 car on le reprend pour.

Page 1