PREMIER CHAPITRE J.-J. ROUSSEAU
Quaeque potest narrât ; restabant ultima, flevit.
5 II raconta ce qu'il put raconter ; il
pleura le reste ^.
11 y a environ huit ans que j'étois au Cap de bonne Espérance, au mois de janvier qui, dans ce climat, répond, par sa température et par sa latitude australe, à
10 notre mois d'Aoust. Les pêchers et les abricotiers étoient couverts de fruits murs ; le raisin étoit sur le point d'être vendangé. Charmé de retrouver les productions de l'Europe aux extrémités de l'Afrique, et jouissant d'avance du plaisir de les revoir ^ 7 mois après dans ma patrie [f. loi].
15 J'ecrivois a un ami de Paris que j'aurois le plaisir de jouir de deux êtes dans la même année ; cet ami communiquoit a mon inscu mes lettres a J.-J. R. : elles me
12 Charmé de revoir, retrouver ces productions
1. Ce court fragment est le début du livre de Bernardin sur Rousseau, écrit de la belle écriture régulière que l'auteur adopte pour la mise au net de ses manuscrits. La traduction de son épigraphe ne lui plait pas ; au folio 126 on trouve une correction : « il en restait encore, il pleura. »
2. retrouver. Ces deux corrections sont amenées l'une par l'autre. Bernardin évite scrupuleusement les répétitions de mots.
PREMIER CHAPITRE
valurent sa connaissance. Il me dit a notre i^^ entrevue qu'il estimeroit toujours un homme qui en revenant sans fortune des Indes regardoit comme un bonheur de jouir de deux étés dans la même année. $ Pour moi des que je Feus connu je l'aimai avec passion. L'hyver j'allois assés souvent chés lui passer le plus de tems [possible] a causer près de son feu ; pendant la belle saison nous allions au moins une fois la semaine, souvent 2 fois, passer les après midi lui a herboriser 10 et moi a l'entendre parler de botanique et de toutes sortes de sujets.
Souvent nous partions le matin a 7 heures : nous dînions a 2 heures dans le i^^ village, et nous ne revenions que le soir a la nuit,
15 Nous nous sommes brouillés plusieurs fois, et ma destinée, je pense, me ramenant toujours a sa rencontre, nous nous raccomodions sur le champ, car il avoit quelquefois de l'humeur mais jamais de rancune, comme je le dirai en parlant de son caractère.
20 Nous étions en 1778, dans le fort de nos promenades, dans la plus belle saison de l'année, vers la fin de may, et, [comme] a l'ordinaire, nous [nous] étions doné rendés vous pour un voyage sur les hauteurs de Sevrés, lorsqu'il cessa tout a coup de se trouver au rendés vous accou-
2$ tumé ; je lui récrivis : il ne me repondit pas. Je passai chés lui, au carefour de la rue Platriere... J'apris que ma lettre ne lui etoit pas parvenue; que depuis 15 jours il avoit déménage ; qu'il s'etoit retiré a la campagne, dans un lieu inconu, d'où il avoit envoyé une seule fois un com-
50 missionaire prendre les lettres qui lui etoient adressés.
5 passer toutes les semaines une heure ou deux, quelques heures à causer
J.-J. ROUSSEAU
Mon premier sentiment fut de me repentir amèrement de l'avoir aimé.
A quelque jour de la des grandes rumeurs courent sur ses mémoires qui paroissent : (?) les uns disoient qu'il S s'etoit enfui en Hollande ; on citoit des traits calomnieux de ses mémoires ; j'etois inquiet : je sentis qu'il etoit a plaindre. Enfin vers le commencement, [je me disais :] « Ou est-il ? comment! quel remède pour le chagrin, de s'arracher a toute consolation et a tout consolateur ! » Au milieu
m de mes inquiétudes ouvrant le Journal de Paris j'aprends sa mort a Hermenonville le 2 de juillet. Je sentis comme lui que la solitude seule peut calmer les grands chagrins ; mais ce qu'il n'a pas éprouvé, même en mourant, ce que je n'avois jamais éprouvé, c'est que la vue de la nature,
i| propre a dissiper les plus vifs soucis en conduisant de ses ouvrages a son auteur, ne faisoit qu[e] les acroitre : je voyais dans la campagne les lieus ou nous nous étions assis, les plantes qu'il m'avoit apris a conoitre, les [endroits] ou nous nous étions promenés ; je fus 3 semaines
ao sans voir ni la société ni la nature [f. 161].
Il me sembloitle voir, le long des chemins peu battus, au pied des arbres, sur les pelouses.
Le pré st Gervais, le bois de Boulogne, le mont Valelien, les bords de la Seine me repetoient ses pensées, et
^ jusqu'au son de sa voix. Quand j'aurois été plus loin, les plantes même dont la terre est couverte, et qu'il m'aprenoit a conoitre, m'auroient dit a chaque pas : « Vous ne le reverrès plus. »
Ne sachant ou aller, fuyant les homes qui m'en
3JD disoient du mal, et la nature qui m'en disoit trop de bien, |e m'ocupai à charmer ma douleur en jettant sur le papier
6 inquiet : après l'avoir blâmé, je sentis
PREMIER CHAPITRE
tout ce que je pouvois me rapeller ^ des anecdotes de sa vie, de sesgout, mœurs, opinions, sentiments, reflexions, après quoi je disposai tant bien que mal ces matériaux de la manière la plus propre a faire revivre pour moi sa per- 5 sone, son caractère, sa philosophie, son esprit et son cœur; c'est ainsi que j'ai receuilli les débris de ce naufrage afin d'en fortifier ma vie.
Un jour viendra que ses raines seront regardées avec respect de la postérité comme nous considérons les
10 bronses uses des Gâtons et des Socrates, que nous vénérons lorsqu'ils ont été frapés de leur tems.
Quand a ce qu'en pensera la génération actuelle, c'est de quoi je me soucie peu. Pour faire quelques pas vers la vertu, dans ce siècle d'intrigues, de vénalité, de haines,
1$ le i^^ pas qu'on doit faire vers la vertu est de mépriser également ses éloges et ses calomnies. J'aime ma religion et ma patrie et les homes : pour conserver cet amour, il faut s'isoler et fuir tous les partis.
On ne peut s'imaginer a quel point l'esprit de parti
20 peut aveugler les plus honetes gens. Je n'en citerai qu'un trait: un homme d'église et de cour, qui a des talens, me dit un jour, fort sérieusement, qu'il s'occupoit du projet de combattre la fausseté des vertus des grands homes du paganisme en représailles de ce que les philosophes
2$ attaquoient celles des grands homes de l'Église : « Vous aurés, lui dis-je, rendu un beau service au genre humain : il va se trouver entre la religion et la philosophie come cette home vénérable par ses cheveux gris qui vouloit
2 réflexions^ pele mele^ telles que ma mémoire encore fraîche m^en rapelloit le souvenir dans nos courses solitaires, après quoi