‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 29 sur 58 · Lecture douteuse · texte numérisé non relu

Lecture douteuse

3. Tout ce passage, depuis le caractère, est écrit en marge : un renvoi à la plume, d'une autre encre que le manuscrit, le place après cruelles et injustes.

ANECDOTES DE SA VIE

finissoient par être avares, que l'avarice même n'etoit qu'une ambition passive, et que ces deux passions sont également dures, cruelles, et injustes.

II a vécu à Montpellier, en Franche Comté, en Suisse, 5 aux environs de Neuf chatel ; mais j'ignore a quelles époques. Je lui ai fait rarement des questions a ce sujet. Il ne me communiquoit de sa vie passée que ce qui lui plaisoit. Content de lui tel que je le voyois, peu m'importoit ce qu'il avoit été. Un jour, cependant, je lui

lo demandai s'il n'avoit pas fait le tour du monde, et s'il n'etoit pas le Preux de sa Nouvelle Heloïse. — Non^ me dit-il^ je n'ai pas sorti de V Europe, Ce n'est pas tout a fait ce que fai été, mais ce que faurois voulu être.

Il paroit que sa destinée, au défaut des richesses, sema

1$ sur sa routte un peu de bonheur. Il eut un ami dans la personne de Georges Kheit, Milord Maréchal, gouverneur de Neufchatel. Il en conservoit pretieusement la mémoire. Ils avoient formé le projet, conjointement avec un Cap^^^ de la compagnie des Indes, d'acheter chacun une métairie

20 sur les bords du lac de Genève pour y passer leurs jours. Les trois solitudes auroient ete entre elles a une demie lieue de distance : quand Tun des amis auroit voulu recevoir la visitte des deux autres, il auroit arboré un pavillon au haut de sa maison ; par cet arrangement chacun d'eux

^5 se menageoit deux choses pretieuses, fort douces et fort rares a mon gre, dans son habitation la liberté, et dans le paysage la vue du toit d'un ami ^, Il a demeuré plusieurs années à Montmorency, dans

2 passions, si ce n'est pas la même, sont

I . Ce passage est bifFé dans le texte^ d'abord par Bernardin, puis par Aimé Martin, écrit à nouveau en marge, raturé par Bernardin, et modifié par Martin.

J.-J. ROUSSEAU

une petite maison scituée à mi cote au milieu du village. Je lui disois que j'y etois entré. J'y ai demeuré^ me dit-il, mais j'en ai occupé une bien plus agréable dans le bois même de Montmorency , [f. 5] Cetoit un lieu charmant qu'on 5 apelloit rhermitage, mais il n existe plus : on Va gâté. J'allois souvent me promener dans un endroit retiré de la for est qui me plaisoit beaucoup. Un jour fy trouvai des sièges de gaion. Cette surprise me fit grand plaisir. — Vous aviés donc des amis, lui dis-je. — Dans ce temps là fen avois^ reprit-il,

10 mais a présent je n'en ai plus. — Pourquoi, lui disois je une fois, avés vous quitté le séjour de la campagne que vous aimés tant pour habiter une des rues de Paris les plus bruiantes ? — Il faut, me repondit il, pouvoir vivre à la campagne. Mon état de copiste de musique m'oblige d'être à Paris.

15 U ailleurs on a beau dire qu'on vit a bon marché à la campagne, on y tire presque tout des villes. Si vous avés besoin de 2 liard^ de poivre, il vous en coûte six sous de commission. Eh puis, j'y etois accablé de gens indiscrets. Un jour entre autres une femme de Paris pour m' épargner un port de lettre de 4 s, m'en fit

20 coûter près de 4 francs. Elle me l'envoya à Montmorency par un domestique. Je lui donnai a diner et un ecupoursa peine. Cetoit bien la moindre chose, il avoit fait le chemin a pied, et il venoit pour moi. Quand a la rue Plâtrier e c'est la première rue ou fai logé en arrivant à Paris ; c'est une affaire d'ha-

25 bitude : il y a 2j ans que j'y demeure. Il avoit épousé Mlle le Vasseur du pays de Bresse, de la religion catho-^ lique — dont il n'a point eu d'enfans

3 agréable au milieu du bois — 8 me fut fort agréable. — vous — 9 dis-je en riant. — Dans — 11 séjour paisible de — 24 c'est le premier endroit où

i: Ces huit derniers mots sont biffés deux fois, une première fois par Bernardin, la seconde fois par Aimé Martin.

ANECDOTES DE SA VIE

Après avoir jetté un coup d'oeil sur les événements de sa vie, passons à sa constitution phisique. Dans la pluspart de ses voyages il aimoit à aller a pied, mais cet exercice n'avoit jamais pu l'accoutumer à marcher sur le

5 pavé. Il avoit les pieds très sensible. Je ne crains pas la mort^ disoit il, mais je crains la douleur. Cependant il etoit très vigoureux ; a 70 ans il alloit après midi au pré St Gervais, ou il faisoit le tour du bois de Boulogne, sans qu'a la fin de cette promenade il parut fatigué. Il avait eu

o des fluxions aux dents qui lui en avoient fait perdre une partie. Il en faisoit passer ila douleur en mettant de l'eau très froide dans sa bouche. Il avait observé que la chaleur des aliments occasione les maux de dents, et que les animaux qui boivent et mangent froid les ont fort

5 saines. J'ai vérifié la bonté de son remède et de son observation, car les peuples du nord, entr'autres les HoUandois, ont presque tous les dents gâtés par l'usage du thé qu'ils boivent très chaud, et les paysans de mon pays les ont très blanches ». Dans sa jeunesse il eut des palpitations si

o fortes qu'on entendoit les battements de son cœur de l'apartement voisin : c< J'etois alors amoureux, me dit-il. Je fus trouver à Montpellier, M'^ Fitse fameux médecin ; il me regarda en riant, et, en me frapant sur l'épaule, « Mon bon ami, me dit il, buvés moi de temps en temps un

5 bon verre de vin. » Il apelloit les vapeurs la maladie des gens heureux, « Les vapeurs de l'amour sont douces, lui dis-je, mais si vous aviés éprouvé avec elles celles de

2 sa vie^ jetions en un sur sa — 4 marcher à pied sur le — 5 pavé. Il était très sensible — 11 dents, qui les lui avoient touttes gastées. Il en — 13 aliments occasionent les — 17 thé chaud qu'ils — 24 mon petit ami

I. Ces dix derniers mots ét-^ient écrits au crayon en interligne, et repassés à l'encre par Martin.

l'ambition, vous en jugeriés peut être autrement. » Il en avoit de temps a autre quelques ressentiments. Il m'a conté qu'il n'y avoit pas longtemps il avoit cru mourir un jour qu'il etoit dans le cul de sac Dauphin sans en 5 pouvoir sortir, a cause que la porte des Thuilleries etoit fermée derrière lui, et que l'entrée de la rue étoit barrée par des carosses ; mais, dès que le chemin fut libre, son inquiétude se dissipa. Il avoit aplique a ce mal le seul remède qui convienne à tous les maux : d'en oster la

10 cause. Il s'abstenoit de méditations, de lectures, et de liqueurs fortes. Les exercices du corps, le repos de l'ame, et la dissipation, avoient achevé d'en affoiblir les effets. Il fut longtemps affligé d'une descente et d'une rétention d'urine qui l'obligea d'user de bandages et d'une

15 sonde. Comme il vivoit a la campagne presque toujours seul, dans les bois, il imagina de porter une robe longue et fourée pour cacher son incommodité. Et comme dans cet état une perruque etoit peu commode il se coeffa d'un bonnet. Mais d'un autre cote cet habillement parois-

20 sant extraordinaire aux enfans et aux badauds qui le suivoient partout, il fut obligé d'y renoncer. Voila comme on a attribue a l'esprit de singularité ce prétendu habit d'Arménien que ses infirmités lui avoient rendu nécessaire.

2$ Il se guérit, a la fin, de ses maux en renonçant à la médecine et aux médecins. Il ne les apelloit pas même dans les accidents les plus imprévus. En 1770 ^, a la fin de l'autome, en descendant le soir la pente de Menilmon-

13 longtemps attaqué d'une — 18 cet état, un bonnet étoit plus commode et plus convenable, il se — 20 côté, corne cet habillement paroissoit extraordinaire

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