‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 31 sur 58 · I. Ces huit mots sont en marge^ au crayon · texte numérisé non relu

I. Ces huit mots sont en marge^ au crayon

J.-J. ROUSSEAU

ne le rendit attentif. Les airs de Tallouette qu'on entend dans la prairie tandis qu'elle échape a la vue, le ramage du pinson dans les bosquets, le gazouillement de l'hirondelle sur les toits des villages, les plaintes de la tourte- 5 relie dans les bois, le chant de la fauvette qu'il comparoit a celui d'une bergère par son irrégularité et par je ne scais quoi de villageois, lui faisoient naitre les plus douces images. « Quels effets charmants, disoit-il, on en pouvoit tirer pour nos opéras ou l'on représente des

lo scènes champêtres. »

On ne finiroit pas sur les sensations d'un homme qui au contraire de ceux qui raportent a des lois mécaniques les opérations de leur ame, apliquoit les affections de la sienne a toutes les jouissances de ses sens. L'amour

1$ n'etoit donc point en lui une simple affaire de tempérament. Il m'a assuré une chose que bien des gens auront peine a croire, c'est que jamais une fille du monde quelque belle qu'elle fut ne lui avoit inspiré le moindre désir . Il croioit cependant que le simple concours des causes phisiques

2o pouvoit être dirigé au point non seulement d'ébranler la sagesse mais encore de renverser la raison. Il m'en a cité un exemple frapant : un jeune homme de Genève, élevé dans l'austérité des mœurs de la Reforme, vint a Versailles du temps du Regent. Il entra le soir au château :

35 la duchesse de Berry tenoit le jeu ; il s'aprocha d'elle ; l'éclat de ses diamans, l'odeur de ses parfums, la vue de sa gorge demi nue le mirent tellement hors de lui que tout a coup il se jetta sur le sein de la duchesse en y collant a la fois les mains, la bouche. Les courtisans l'arra-

I les chants de l'allouette — 2 l'allouette dont le corps se perd dans les nues tandis que le son se fait entendre sur la terre, dans les prairies le ramage — 5 tourterelle dans les chênes, le chant irrégulier de la — 13 ame, raportoil les sentiments de son cœur à toutes — 14 les opérations de ses — 20 être rassemblé au point — 29 bouche et les mains. Les

ANECDOTES DE SA VIE

cherent, et voulurent le jetter par les fenêtres. Mais la duchesse deffendit qu'on lui fit du mal, et ordonna qu'on en prit grand soin. D'un autre coté il ne regardoit pas l'amour comme une simple affection platonique. Il avoit 5 refusé de voir une belle femme qu'il avoit aimée et qui avoit vieilli, pour ne pas perdre l'illusion agréable qui lui en etoit restée.

11 falloit que les agréments de la figure concourussent avec les qualités morales pour le rendre sensible : alors il

10 leur trouvoit tant de pouvoir que l'âge même ne l'en auroit pas préservé, s'il n'en avoit évité les occasions. Mais il regardoit l'amour dans un vieillard comme un desordre de la raison. « On n'aime point sans espérance, disoit il ; j'aurois mauvaise opinion de la tete d'un vieillard amou-

1$ reux. » Nous parlerons de quelques unes des inclinations de sa jeunesse lorsquil sera question de son ame. Pour ne rien omettre ici de ce qui étoit étranger a son esprit et a son cœur, je vais parler de sa fortune. Un matin que j'etois chés lui, je voyois entrer à l'ordinaire des domes-

2o tiques qui venoient chercher des rôles de musique, ou qui lui en aportoient a copier. Il les recevoit debout, et tete nue; il disoit aux uns: « Il faut tant », et il recevoit leur argent ; aux autres, « Dans quel temps faut il rendre ce papier ? » — « Ma m.aitresse, repondoit le domestique,

25 voudroit bien l'avoir dans quinze jours. » — « Oh ! cela

7 A l'âge ou je l'ai connu^ quoique toujours sensible^ il regardoit l'amour dans un vieillard comme ridicule. « On n'aime point sans espérance, disoit il ; j'aurois mauvaise opinion de la teste d'un vieillard amoureux. » Lors qu'il etoit dans l'âge d'aimer^ il falloit que les agréments de la figure se joignissent aux qualités morales; c'etoit l'essentiel. Nous parlerons de quelques unes de ses inclinations lors que nous parlerons de son ame. Pour ne rien omettre de ce qui etoit étranger a son esprit et a son cœur, je parlerai ici de sa fortune. — Tout ce passage est barré de cinq traits de plume, et remplacé par le paragraphe suivant. — II occasions. Car il regardoit — 12 un dérangement de la

éo

J.-J. ROUSSEAU

nesl pas possible : j'ai de V ouvrage ; je ne peux le rendre que dans trois semaines. » Tantost il s'en chargeoit, tantost il le refusoit, en mettant dans les détails de ce commerce toutte l'honnêteté d'un ouvrier de bonne foi. Je me rap- 5 pellois la réputation de ce grand homme. Quand nous fumes seuls, je ne pus m'empecher de lui dire : « Pourquoi ne tirés vous pas un autre parti de vos talents ? »

Oh ! reprit-il, il y a deux Rousseaux dans le monde : Vun, riche, ou auquel il n'a tenu qua lui de Tetre, un homme capri-

10 deux, singulier , fantasque : c'est celui du public; Vautre est obligé de travailler pour vivre, et c'est celui que vous voyés.

« Mais vos ouvrages auroient du vous mettre à l'aise ; ils ont enrichi tant de libraires !» — Je n'en ai pas tiré 20 mille livres. Encore si j'avois reçu cet argent à la fois,

15 j'aurois pu le placer. Mais je l'ai mangé successivement commeil est venu. Un libraire de Hollande, par reconnaissance, m'a fait six cents livres de pension viagère, dont trois cents livres sont réversibles à ma femme après ma mort. Voila toutte ma fortune. Il m'en coûte cent louis pour entretenir mon petit

20 ménage : il faut que je gagne le surplus.

[f. 9] ce Pourquoi n'ecrivés vous plus ?» — « Plust a Dieu que je n'eus jamais écrit ! C'est la l'époque de tous mes malheurs. Fontenelle me l'avoit bien prédit. Il me dit quand il vit mes essais : « Je vois ou vous irés, mais

^5 souvenes vous de mes paroles : je suis un des hommes qui a le plus joui de sa réputation : elle m'a valu des pensions, des places, des honneurs et de la considération ; avec tout cela jamais aucun de mes ouvrages ne m'a procure autant de plaisir qu'il ne m'a occasioné de chagrin. Des que

7 Pourquoi^ avec tant de célébrités^ ne tirés — 8 talents? Célébrité,... célébrité... Oh 1 reprit-il — 14 Encore si cet argent etoit venu à la fois — 26 réputation pendant sa vie : elle m'a — 28 En interligne et biffé : « Les plus grandes louanges donnés à mes ouvrages ne m'ont fait autant de plaisir que les critiques de chagrin. »

ANECDOTES DE SA VIE

VOUS aurés pris la plume, vous perdres le repos et le bonheur. » Il avoit bien raison : je ne les ai retroùvés que depuis que je l'ai quittée ; il y a dix ans que je n'ai rien écrit. »

5 J'en avois oui dire autant de Racine. Voila troishommes combles de réputation, et trois malheureux : le sort d'un homme de lettres est donc bien a plaindre ea France.

« Pour quoi, continuai je, n'avés vous pas vendu au

10 moins vos manuscrits plus cher ? » Il me fit alors le détail du prix qu'il en avoit reçu, que j'ai oublié en partie : « J'en ai tiré tout ce que j'en pouvois tirer. J'ai vendu Emile 7 mille livres ; les libraires s'excusoient sur les^ contrefactions. »

15 « Mais ne contrefont ils pas a leur tour les ouvrages deleurs confrères ? Que resuite t il de leurs sophismes ? C'est que le corps des autheurs ne tire presque rien de ses travaux, tandis que le corps des libraires en recueille presque tout le bénéfice. Quand on attaque les abus des particuliers

20 qui tiennent a un corps, il faut attaquer les membres et le corps a la fois, sans quoi les premiers se couvrent du crédit de leurs corps, et le corps rejette sur ses membres les. abus dont il s'enrichit. Pourquoi un autheur ne feroit il pas saisir, partout ailleurs que chés son libraire, son

25 ouvrage, comme un bien qui est a lui, partout ou il se trouve ? La loi le permet, mais il faut tant d'aprest^ des ordres, des magistrats et des intendans qui protègent ses fi-audes sous prétexte du bien du commerce de leur province. » — « J'entends. Cela leur vaut des

?o bibliothèques qui ne leur coûtent rien. » — « Mais vous

16 ouvrages des autres ? que — i8 que les libraires en — 24 libraire,, un ouvrage — 27 intendants de la province qui

mé/du faire de nouvelles éditions. » — « Si vous n'ajoutés ni ne retranchés rien à un ouvrage, le libraire n'a pas besoin de l'autheur; si vous y faites des changements, vous trompés le libraire et ceux qui ont acheté la pre- $ miere édition. J'ai toujours mis dans la première tout ce que j'avois à y mettre. » Il me raconta que, dans le temps même ou il me parloit, un libraire de Paris mettoit en vente une nouvelle édition de ses ouvrages, et repandoit le bruit que pour dedomager J. J. Rousseau de la peine 10 qu'il avoit prise a la faire, il lui avoit passé ainsi qu'a sa femme un contrat de mille ecus de pension. Jean Jacques pria un de ses amis de s'en informer : le libraire eut l'impudence de lui affirmer ce mensonge. Rousseau s'en plaignit à M. de Sartine ; il n'eut point de justice. C'est 15 le même libraire qui a ajouté à ses ouvrages , a la fin de 1778, un 9^ volume de pièces falsifiées, et qui depuis est devenu fou. « Mais, repris je, le prince de Conty qui vous aimoit tant auroit du vous laisser une pension par son testament. » — « J'ai prié Dieu de n'avoir jamais 20 à me rejouir de la mort de personne. » — « Pardonnés, si j'ai tort : pourquoi ne vous a t il pas fait du bien pendant sa vie ?» — « C'etoit un prince qui promettoit toujours et qui ne tenoit jamais. Il s'etoit engoué de moi. Il ^ m'a causé de violens chagrins. Si jamais je me suis 2$ repenti de quelque démarche, c'est de celles que j'ai faittes auprès des grands. »

c( Vous avés augmenté les plaisirs des riches, et on dit que vous avés constament refuse leurs bienfaits. » —

7 Paris faisoit courir le bruit que J. J. travailloit a une 2^ édition de ses ouvrages qu'il alloit mettre en vente et pour les travaux de laquelle il avoit — 13 affirmer que rien n'étoit si vrai. Rousseau se plaignit de ce mensonge à M. de Sartine — 15 ouvrages, après sa mort à la fin — 18 vous vouloit tant de bien, auroit — 24 Si dans ma vie je me suis jamais repenti

ANECDOTES DE SA VIE

« Lorsque je donnai mon Devin du Village, un duc m'envoya 4 louis pour environ 66 livres de musique que je lui avois copiée : je pris ce qui m'étoit du, et je renvoyai le reste ; il fit répandre (?) partout que j'avois refuse ma for- 5 tune. D'ailleurs ne faut il pas estimer un homme pour l'accepter comme son bienfaiteur ? La reconnaissance est un grand lien. » — « Votre Devin du Village, qui raporte chaque année tant d'argent a l'Opéra, auroit du seul vous mettre a votre aise? » — « Je l'ai vendu 12 cents livres

10 une fois payés, avec mes entrées pour toute ma vie. Mais les directeurs de l'Opéra mêles ont refusés pour avoir écrit contre la musique françoise, condition que je n'avois certainement pas comprise dans mes engagements. Un soir que j'y voulois entrer, on me refusa la porte. Je payai

1$ un billet 7 liv. 10 s. et je fus me placer au milieu de l'amphiteatre. Ils ont rompu notre accord les premiers. Ainsi, en leur rendant l'argent que j'en ai reçu, je rentre dans tous mes droits, et je peux conter avec eux de clerc a maître. J'ai demandé justice et je n'ai pu l'obtenir ; mais

20 je pourrai le léguer par mon testament à un homme qui aura asses de crédit pour leur faire rendre ma part du bénéfice au profit des pauvres. » Il me nomma son légataire : c'était l'archevêque de Paris ; et, tout en le plaignant, je ne pus m'empecher de rire. « J'ai oui dire que

25 quand vous douâtes votre Devin du Village, M"^^ la M^se de Pompadour vous avoit envoyé un service d'argenterie dont vous n'acceptâtes qu'un couvert, en disant qu'un seul suffisoit à qui mangeoit seul. » — c< J'ai été calomnié de toutes les manières : elle m'envoya 50 louis, et je les

30 pris. Au reste je n'ai refusé ma fortune d'aucun souverain. »

14 porte, mais je n'en eus pas le démenti. Je payai — 15 au beau miiieu — 20 qui a les bras longs et qui aura — 26 l'argenterie de 12 couverts dont — 27 un seul couvert — 28 à un homme qui

c( Pourquoi avés vous refusé la pension du roi d'Angleterre que Hume vous avoit procurée ? excusés mes questions indiscrettes. » — « Oh ! vous me faittes le plus grand plaisir : on ne détruit les calomnies qu'en les met- 5 tant au jour. Quand je passai en Angleterre avec M. Hume, j'eus plusieurs sujets de m'en plaindre : il ne faisoit point manger avec lui M^^^ le Vasseur qui etoit ma gouvernante. Il se fit graver coefFé en aile de pigeon, beau comme un petit ange, quoi qu'il fut fort laid, et, dans une autre

lo estampe qui servit de pendant a la sienne, il me fit représenter comme un ours. Il me montroit en spectacle dans sa maison, sans [f. lo] dire un seul mot; enfin, croyant avoir raison de m'en plaindre, je refusai ses services, et je me séparai d'avec lui. Le Roy d'Angletere me fit

15 assurer qu'il me donnoit, de son plein gré, cent guinées de pension, sans aucun égard à M'^ Hume. Je l'acceptai avec reconnaissance. A quelque temps de là parut à Londres une satire abominable sur mon compte. Je crus que les Anglois en etoient les autheurs. J'y préparai une

20 réponse. Avant de la faire paroitre, il me parut qu'il ne convenoit pas de dire du mal d'une nation et de recevoir des bienfaits de son souverain : je renonçai a la pension afin d'avoir le cœur net et libre. Point du tout. J'aprends que c' etoient en France qu'on avoit fabriqué ces detes-

25 tables pamphlets. Je me crus obligé de chanter la palinodie... De retour a Paris, j'écrivis à l'ambassadeur d'Angleterre, qui ne me repondit point : j'avois auprès de lui Valpool mon ennemi, l'autheur d'une lettre suposee du Roi de Pruse, lettre qui compromet Thonneur d'un sou-

30 verain, et dont l'autheur par tout pays auroit été puni si

1 souverain. Excusés mes questions indiscrettes. Pourquoi — 12 spectacle chez lui, sans — 20 paroître, je trouvai qu'il ne — 24 c'étoient dans Paris qu'on avoit — 28 d'une fausse lettre

ANECDOTES DE SA VIE

son objet n'avoit pas été de me tourner en ridicule. On aporta ches moi a quelque temps de la une somme d'argent, dont on demanda quittance, sans vouloir dire de quelle part il venoit. J'etois absent. J'avois donné ordre a 5 ma femme en pareil cas de le refuser; je n'en ai plus entendu parler depuis. L'Angletterre, dont on fait en France de si beaux tableaux, a un climat si triste, mon ame fatiguée de tant de secousses y etoit dans une mélancolie si profonde, que dans tout ce qui s'est passé je peux 10 avoir fait des fauttes, mais sont elles comparables à celles de mes ennemis qui m'y ont persécuté, et quand il n'y auroit que celles d'avoir trahi ma confiance et d'avoir rendu publiques des querelles particulières ?» — « N'auriés vous pu prendre quelque autre état que celui de 1$ copiste de musique ?» — « Il n'y a point d'emploi qui n'ait ses charges. Il faut une occupation. J'aurois cent mille livres de rente que je copierois de la musique : c'est pour moi a la fois un travail et un plaisir. D'ailleurs je ne me suis ni élevé au dessus ni abaissé au des- 2o sous de l'état ou la fortune m'a fait naitre : je suis fils d'un ouvrier, et ouvrier moi même; je fais ce que j'ai fait dés l'âge de 14 ans. »

Voila un précis presque littéral d'une conversation que j'eus un soir avec lui sur sa fortune. Il venoit des hommes 25 de tout état le visitter, et je fus témoin plus d'une fois de la manière sèche dont il en econduisoit quelques uns. Je lui disois : « Sans le scavoir ne vous serois je pas importun comme ces gens là ? » — « Quelle différence, me repondit il, d'eux a vous. Ces Messieurs viennent par

13 particulières — De conséquence en conséquence vous êtes tombé dans le malheur : c'est l'inconstance d'autrui qui vous fait passer pour inconstant. Si vous aviez changés avec eux... N'auriés — 18 musique: je l'aime; c'est — plaisir pour moi. D'ailleurs — 29 me dit-il, d'eux /.-/. Rousseau. 5

curiosité, pour dire qu'ils m'ont vu, pour connoitre les détails de mon petit ménage et pour s'en mocquer. » — « Ils y viennent, lui dis-je, a cause de votre célébrité. » Il répéta avec humeur : « Célébrité ! célébrité ! » Ce mot

5 le fachoit. L'homme célèbre avoit rendu l'homme sensible trop malheureux. Pour moi je ne le quittois point sans avoir soif de le revoir. Un jour que je lui raportois un livre de botanique, je rencontrai dans l'escalier sa femme qui descendoit : elle me donna la clef de la chambre, en

10 me disant : « Vous y trouvères mon mari. » J'ouvre sa porte : il me reçoit sans rien dire d'un air austère et sombre ; je lui parle : il ne me repond que par monossillabes. En copiant sa musique il effaçoit et ratissoit a chaque instant son papier... J'ouvre pour me distraire un

1$ livre qui etoit sur sa table. — ce M»^ aime la lecture », me dit il d'une voix troublée. Je me levé pour me retirer. Il se levé en même ten, et me reconduit jusque sur l'escalier, en me disant, comme je le priois de ne pas se déranger : ce C'est ainsi qu'on en doit agir envers les per-

2o sonnes avec lesquelles on n'a pas une certaine familiarité. » Je ne lui repondis rien, mais agite jusqu'au fond du cœur d'une amitié si orageuse je me retirai résolu de ne plus retourner chés lui.

De son caractère.

2$ Il y avoit deux mois et demi que je ne l'avois vu lorsque nous nous rencontrâmes une après midi au détour d'une rue. Il vint a moi et me dtm^Lnda, pourquoi je ne venois plus le voir. » — « Vous en sçavés la raison », lui repon-

8 botanique qu'il m'avoit prêté, je rencontrai — 9 elle me dit : voila la clef — 15 M% me dit-il, aime — 21 mais pénétré jusqu'au — 23 plus le revoir — 28 scavés, lui dis-je, la raison

ANECDOTES DE SA VIE

dis je. « Il y a des jours, me dit il, ou je veux être seul. J^aîme mon particulier. On a beau faire, on sort presque toujours de la société mécontent de soi ou des autres. Je reviens si tranquille, si content de mes promenades solitaires ! Je n'ai manqué

5 a personne, personne ne m'a manqué. Je serois faché^ ajouta-t il d'un air attendri, de vous voir trop souvent, mais je serois encore plus fâché de ne vous pas voir du tout » ; puis, tout ému: « Je redoute V intimité; j'ai fermé mon cœur.., mais j'ai un aplomb... » faisant de ses mains comme s'il

10 m'eut toisé : « quand le moment sera venu... » — « Que ne mettés vous, lui repondis je, un signal à votre fenêtre quand vous voules recevoir ma visitte, comme vous en vouliés mettre un avec vos amis sur les bords du lac de Genève ? Au moins, quand je vais vous voir et que vous

1$ voulés être seul, que ne m'en prevenés vous ?» — « L'humeur me surmonte, reprit-il, et ne vous en apercevés vous pas bien F Je la contiens quelque temps ; ensuite je ne suis plus le maître : elle éclatte malgré moi. J'ai mes défauts. Mais,, quand on fait cas de l'amitié de quelqu'un, il faut prendre h

20 bénéfice avec les charges. » Il m'invita a diner chés lui pour le lendemain.

On peut juger par ce trait de la noble franchise de son caractère. Mais avant d'en citer d'autres, je me permettrai quelques reflexions sur ce que j'entends par caractère

12 voules que je vous aille voir, comme — 15 Que ne me le dittes vous ? — On trouve une autre copie à peu près identique de tout ce passage aux folios 132, 133, 134. — 22 franchise et delà droiture de son

I. F. i-io. Ici commence, dans le manuscrit sur lequel Aimé Martin a fait imprimer son texte, une copie inexacte, et que, par surcroît, Martin a corrigée après coup, ainsi qu'on pourra s'en rendre compte, si l'on veut comparer les deux éditions. J'ai établi ce nouveau texte d'après la suite du manuscrit original qui figure au même dossier, folios 112 et 113 ^ Le brouillon, très raturé, se trouve au folio 119.

[SUR LE CARACTÈRE

Il me semble que le caractère est le résultat de nos qua- Ités phisiques et morales. Nos philosophes l'atribuent au dimat, mais ils se trompent ; car il en resulteroit que tous les homes sous la même latitude auroient le même S^: caractère, ce qui est contraire a l'évidence : le Turc grave, silentieux, resigne, et le Grec étourdi, babillard, inquiet, Fancien Romain et Tltalien moderne, enfin le capucin l'home d'opera, sont envelopés du même athmosphere, vivent sous le même climat, i^j Pour trouver l'origine de nos caractères il faut remonter a des lois moins mechaniques, et distinguer dans les lomes deux caractères : l'un donné par la nature, l'autre par la société.

Le caractère naturel est très varié, comme nous le î^. l'Oyons par les temperamens de chaque homme. Etre vit @u flegmatique, léger ou robuste, adroit ou fort, gay ou sérieux, brusque ou patient sont des diff'erences nécessaires au plan de la nature qui destinoit l'homme a remplir sur la terre une infinité d'emplois très variés, et qui m airarié de même les inclinations, les goust, et, j'ose dire, !es instincts de chaque homme. Chacune de ces diffe-

$ contraire à l'expérience : le turc — 9 climat, sont nouris par la iuême terre. Il en resulteroit encore qu'entre les mêmes paraleles tous îes hommes naitroient du même tempérament, ce qui est évidemment contraire a l'évidence. Pour — 14 est toujours bon quoiqu'il soit infiniment Tarié, comme

SUR LE CARACTÈRE

rences est bonne en elle même ; j'ai une si haute opinion de la sagesse de ses loix que, si chaque homme remplissoit la place auquel elle l'a destiné par son caractère, il y seroit le plus grand et le plus extraordinaire qui y eut S paru.

Le caractère naturel est bon. On est forcé pour trouver des exemples de l'excellence du caractère naturel de l'homme de recourir aux peuples les plus voisins de k nature. Tous nos voyageurs sont rempli de leurs éloges.^

10 mais j'en citerai un qui ne doit pas être suspect a cens auquels la nature humaine l'est devenue : c'est celui d'un homme d'esprit, chargé par le gouvernement de otser« ver les peuples de l'Amérique septentrionale.

Ce qui surprend infiniment, dit il, dans des hommes

15 dont tout l'extérieur n'anonce rien que de barbare, c'e^ de les voir se traiter entre eux avec une douceur et des égards qu'on ne trouve point parmi le peuple dans les nations les plus civilisés. ...On n'est pas moins charmé de cette gravité naturelle et sans faste qui règne dans toutes

20 leurs manières, dans toutes leurs actions, et jusques dans la plus part de leurs divertissements, ni de cette honet^te et de ces déférences qu'ils font paraitre avec leurs égaux, ni de ce respect des jeunes gens pour les persones agées^ ni enfin de ne les voir jamais se quereller entre eux avec

25 ces paroles indécentes et ces juremens si communs parmi nous. Les qualités du cœur leur sont si naturelles qu'ils ne les regardent pas même comme des vertus, telle que l'amitié, la compassion, la reconaissance... Le soin qu'ils prenent des orphelins, des veuves, des infirmes,

30 l'hospitalité qu'ils exercent d'une manière si admirable

3 son naturel, il y seroit — 7 de la bonté du caractère — 12 d'esprit, d'un missionaire, et qui plus est d'un jésuite le pere Charle voix, chargé — 12 de parcourir les peuples

ne sont pour eux qu'une suittc de la persuasion ou ils sont que tout doit être comun entre tous les hommes. Chacun, dit-il en parlant de l'amitié, chacun parmi eux a un ami a peu près de son âge, auquel il s'attache, et qui S s'attache a lui par des liens indissolubles ; 2 homes ainsi unh pour leur interest comun doivent tout faire et tout risquer pour s'entre aider et se secourir mutuellement. La mort même, a ce qu'ils croyent, ne les sépare que pour un temps ; ils comptent bien se rejoindre dans l'autre

10 monde pour ne se plus quitter, persuadés qu'ils y auront encore besoin l'un de l'autre.

Qu'on ne s'imagine pas que ces qualités soient l'effet de l'éducation. Les pères et les mères ont pour leurs enfants une tendresse qui va jusqu'à la foiblesse : jamais

15 ils ne les maltraitent dans leurs écarts ; ils se contentent de dire : « Ils n'ont pas de raison. » Quand ils les poussent a bout, ils leur jettent un peu d'eau au visage, et ces punitions de leurs parens [leur sont] si sensibles, qu'une fille dit a sa mere : « Tu n'auras plus de fille. » Elle s'etran-

20 gla de desespoir.

D'où viennent donc ces admirables qualités de la nature, auxquels ils laissent le tems de se déveloper ? Je ne me lasse point de transcrire : « Le soin que les mères prennent de leurs enfans, tandis qu'ils sont encore au

25 berceau, est au dessus de toutte expression, et fait voir bien sensiblement que nous gâtons souvent tout par les reflexions que nous ajoutons a ce que nous inspire la nature. Elles ne les quitte jamais, elles les portent partout avec elles, et lorsqu'elles semblent succomber sous le

}o poids dont elles se chargent, le berceau de leur enfant n'est compté pour rien : on diroit même que ce surcroit

20 Elle en mourut de chagrin. D'où —

30 sous le fardeau dont

SUR LE CARACTÈRE

de fardeau est un adoucissement qui rend le reste plus léger.

Rien n'est plus propre que ces berceaux : l'enfant y est comodement et mollement couché, mais il n'est bandé 5 que jusqu'à la ceinture, de sorte que, quand le berceau est droit, ces petites créatures ont la tete et la moitié du corps pendant ; on s'imagineroit en Europe qu'un enfant qu'on laisseroit en cet état deviendroit tout contrefait, mais il en arrive tout le contraire : cela leur rend le corps souple,

10 et ils sont en effet tous d'une taille et d'un port que les mieux faits parmi nous envieroient. Que pouvons nous opposera une expérience si générale?... Les enfans des sauvages, au sortir du berceau, ne sont gènes en aucune manière, et, des qu'ils peuvent se rouler sur les

1$ pieds et sur les mains, on les laisse aller ou ils veulent, tout nuds, dans l'eau, dans les bois, dans la boue et dans la nege, ce qui leur fait un corps robuste, leur donne une grande souplesse dans les menbres, les endurcit contre les injures de l'air.,. Les pères et les mères ne négligent

20 rien pour inspirer a leurs enfans certains principes d'honeur qu'ils conservent toutte leur vie.... Quand ih les instruisent sur cela, c'est toujours d'une manière indirecte. La plus ordinaire est de leur raconter les belles actions de leurs ancêtres ou de ceux de leur nation. Ces

25 jeunes gens prennent feu a ces récits et ne soupirent plus qu'après les occasions d'imiter ce qu'on leur a fait admirer. Quelquefois, pour les corriger de leurs défauts, on employé les prières et les larmes ; mais jamais les menaces... / Une mere qui voit sa fille se comporter mal, se met a

30 pleurer. Celle ci lui en demande le sujet, et elle se contente de lui dire : « Tu me deshonores. » Il est rare que cette manière de reprendre ne soit pas efficace. . . Ordinairement la plus grande punition que les sauvages employent

J.-J. ROUSSEAU

pour corriger leurs enfans c'est de leur jetter un peu d'eau au visage ; les enfans y sont fort sensibles, et a tout ce qui sentie reproche... : on a vu des filles s'étrangler pour avoir receu une réprimande assès légère de leur mere ou 5 quelques goûtes d'eau au visage, et les en avertir en leur disant : « Tu n'auras plus de fille. »

Ce témoignage est celui d'un home d'esprit, d'un missionaire, et qui plus est, d'un jésuite : le pere Charlevoix, chargé par le gouvernement d'observer le caractère des

lo peuples de l'Amérique septentrionale. Il est seulement seme ^ de correctifs qui paroissent l'ouvrage de la Société plutôt que le témoignage d'un home qui partout regrette le bonheur de ces peuples simples et naturels, qui avoue que plusieurs François en assez grand nombre ont vécu

15 come eux et s'en sont si bien trouvés, dit-il, que plusieurs n'ont jamais pu gagner sur eux, quoi qu'ils pussent être fort a leur aise dans la colonie, d'y revenir. Au contraire il n'a pas été possible a un seul sauvage de se faire a notre manière de vivre. On a pris de leurs enfans au

20 maillot ; on les a élevés avec beaucoup de soin ; on n'a rien omis pour leur oter la conoissance de ce qui se passoit ches leurs parens ; toutes ces précautions ont ete inutiles : la force du sang l'a emporté sur l'éducation : des qu'ils se sont vu en liberté, ils ont mis leurs habits en

25 pièces, et sont allés au travers des bois chercher leurs compatriotes dont la vie leur a paru plus agréable que celles qu'ils avoient mené chés nous... « Ils n'ont pas envie, dit il ailleurs, de conoitre les faux biens que nous estimons tant, que nous achetons au prix des véritables et

30 que nous goûtons si peu... Avant de conoitre nos vices

30 nos desordres, rien

I. Le copiste a lu : suivi [f. 14J; le mot est presque illisible.

SUR LE CARACTÈRE

rien ne troubloit leur bonheur. L'yvrognerie les a rendu intéressés et a troublé la douceur qu'ils goutoient dans le domestique et dans le comerce de la vie. Toutefois, corne ils ne sont frapés que de l'objet présent, les maux que

5 leur a causés cette passion n'ont point encore tourné en habitude : ce sont des orages qui passent, et dont la bonté de leur caractère et le fond de tranquilité d'ame qu'ils ont reçue de la nature leur ote presque le souvenir quand ils sont passés. » Voyés depuis la page 31 jusqu'à la

o page 38 du tome 6^ de l'Histoire de la Nouvelle France. Qu'est-ce qui pouroit raconter leur courage dans les conbats, leur constance dans les tourments, dans les maladies, aux aproches de la mort ? [f. 113]. Que ceux qui douteroient encore de la bonté du caractère naturel la

5 considèrent dans les enfants, et qu'ils se rapellent ce passage de la vie [de Jésus] dans s^ Marc, chap. 10,. verset 1 3 : « Alors on lui présenta de petits enfans, afin qu'il les touchât ; et comme ses disciples repoussoient avec des paroles dures ceux qui les lui presentoient, Jesus^

o le voyant, s'en fâcha, et leur dit : « Laissés venir a moi les petits enfants et ne les empêchés point, car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. » Voila donc pour le caractère naturel.

Venons au caractère social.

5 Si nous receuillons les témoignages de ceux qui ont écrit sur nos mœurs, les philosophes, les poètes, [pour savoir] par quelles caractères on classeroit parmi nous le genre humain, il me semble que, chés les i^rs^ on les diviseroit ^ en sincère, en amis, en hospitaliers, en géné-

10 du livre 2, tome — 15 dans la jeunesse, et qu'ils — 26 sur les mœurs — 29 en franc^ sincère

I. Au-dessus de ces cinq derniers mots. Bernardin a écrit en interligne : si les I*" mettent des caractères sur leur...: la correction est interrompue.

J.-J. ROUSSEAU

reux, en bienfaisant, en intrépides, en patriotes, en doux, en constants, en bons ; voyés ce qu'ont peint les nôtres parmi nous : le tartuffe, le médisant, le menteur, le jaloux, le méchant, le flatteur, le fanfaron, l'indiscret,

5 le fripon, l'orgueilleux, le corrupteur ou l'ami de la maison [: sans conté une infinité d'autres qu'ils n'ont ose y mettre, a cause qu'ils font trop d'horreur, ou qu'ils sont trop connus, come le voleur, la femme publique, le calomniateur, l'impie, l'assassin. Voila parmi eux l'his-

o toire de l'espèce humaine et parmi nous.

On me dira que nos tragédies oflfrent des vertus : oui, mais tous les héros de la vertu ou de la tragédie sont étrangers ; tous ceux du vice, [de] la comédie, sont nationaux.

5 Je ne parle pas des autres ridicules mis sur la scène parmi nous, comme les états de la société, les pères, les domestiques, les maris, les médecins, les gens de robe, les poètes, les tuteurs ; enfin tous les liens de la nature et de la société brisés par le ridicule. Ceci est un eflfet du

o caractère méchant de leur autheur; ceux des sauvages n'en pouroient jamais être susceptibles par leur bonté intrinsèque : le chasseur, le pécheur, le guerrier, le pasteur, l'agriculteur ; et s'ils pouvoient être rendus, ils n'interesseroient jamais.

5 D'où viennent ces desordres ? de l'éducation sociale : 1° en rompant par les nourices mercenaires les i^''^ liens de la famille et de la patrie ; 2° de l'éducation publique, par son uniformité, en voyant les jeunes gens de nos collèges, de tempérament si différent, et destinés a tant

3 voyés ce que disent les nottres parmi — 6 maison : voila les caractères dont ils ont classé la société, l'espèce humaine — 14 nationaux. Mais d'où viennent tous ces desordres? A mon avis de l'éducation sociale. Je ne — 19 société rendus ridicules. Ceci — 25 désordres ? de l'éducation qui est corrompue, et surtout de l'éducation publique : 1° en rompant

SUR LE CARACTÈRE

d'emplois, recevoir la même éducation : il me semble voir des arbres a fruit de toutes sortes d'espèce tailles a la même hauteur et mutilés par les mêmes ciseaux. 2° ^ elle les déprave par sa méthode, en les occupant 7 ans de

$ suitte de questions de gramaire; on ne leur apprend [qu']a toujours parler, a ne jamais agir, a voir les beaux discours honorés et les bones actions sans récompense; elle les remplit de contradictions, en leur insinuant, suivant les autheurs qu'on leur explique, des maximes de

o républicain et d'esclave, d'ambition et d'abnégation de soi même; on les rend chrétiens par le catholicisme, payens par les beaux vers de Virgile, Grecs ou Romains, jamais François ; on les eleve au dessus de leur siècle par les traits d'heroisme de l'antiquité, et on les met au dessous

:5 des betes par des châtiments qui avilissent.

L'effet de cette éducation si vaine, si contradictoire, si atroce, est de les rendre pour toute leur vie babillards, cruels, trompeurs, hypocrites, sans principes, intolérants. Voila parmi nous l'effet d'une bone éducation 2.

50 La société y pourvoira, dit on ; voyons ses effets moraux [sur] une jeunesse ainsi préparée, qui n'a retenu que... deux principes de son éducation, l'un, de se laisser conduire par l'amour des louanges... et l'autre d'avoir en tout la place. Les femmes qu'ils fréquentent, et les mau-

1$ vais livres qu'ils lisent, leur inspirent leurs opinions en employant la méthode de leurs regens, en les louant ou

5 gramaire, en les rendant féroces ou avilis ; on ne — 8 recompense ; on les remplit — 17 babillards, vains, cruels

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