‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 39 sur 58 · I. Mss. XVIII, f · texte numérisé non relu

I. Mss. XVIII, f

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sente : les chevaux refusent de passer. J'en prends un par la bride, et, entrant dans Teau jusqu'aux genoux, je la fais passer. Avec mon imbécillité ordinaire je prends congé. Une me dit : « Oh ! non, monsieur, vous vous

5 êtes mouillé pour nous ; vous viendrés avec nous. » Arrivés, point de vin. Elles témoignèrent tant d'inquiétudes, de peines ; enfin on mangea du lait. Je montai dans un cerisier, et là, leur jettois des cerises qui tomboient parfois dans le sein. A celle-ci donc, sa compagne

lo s'etant absentée, je ne pus rien dire que lui baiser la main ; de ma vie je n'ai passé jour si délicieux ; et le souvenir, longtemps resté, se renouvele(?) ^

Sur r hypocrisie.

Qui auroit il voulu tromper ? Ou vouloit-il aller par 15 ses talens ? C'etoit bon du tems ou la littérature, l'éloquence, menoit depuis les places de conseiller au Çhatelet jusqu'à celle de chancelier comme le fut l'Hôpital, et depuis jusqu'à aumônier de France come Amiot,

et jusqu'à la papauté ; mais un protestant ?... [f. 106]. 20 II preferoit de beaucoup les caractères emportés aux indifférents : « J'ai connu un home si sujet a la colère, quand il jouoit, qu'il mangeoit les échecs. Le maitre du caffé en fit faire de gros come le point. Il etoit d'une joye, il les mordoit a belles dents ; c'etoit le meilleur home du 2$ monde, capable de se jetter au feu pour rendre service. » Il m'en citoit un autre : « [Me] promenant avec lui, j'avois cueilli une graine d'une espèce de saule, agréable augout ; je la tenai a la main, et j'en mangeai. Nous ren-

I. Cette page a été biffée par Bernardin lui-même, probablement parce qu'il en avait utilisé une partie dans les Études. Elle est, de par l'écriture, de la même époque que les premiers folios du mss. XCVIII.

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controns un 3^, qui me dit : — Que mangés- vous la? C'est du poison. — Cornent ! du poison ? — Et oui, ditil a l'autre, vous le sçavés bien. — Et pourquoi ne m'empechiez vous pas ? — J'ai vu que cela vous faisoit plai- $ sir... » [f. 107].

Son courage.

Cœur ou caractère.

Après Pen, qui s'est établi sans armes au milieu des sauvages cruels, je n'en trouve point de plus courageux.

10 C'est une chose digne d'etonnement que, ne voulant être le chef d'un parti, pas même le centre d'une société, pauvre, étranger, sans naissance, subsistant d'un travail journalier, il ait osé attaquer seul, a découvert, et a la fois, ce que les homes craignent, estiment, aiment, ou

1$ révèrent : les rois, les prêtres, les grands, les comédiens, les filles de théâtre, des nations entières, la musique, les éducations, les académies, les universités; de telle manière qu'il s'est fait une multitude de partisans au fond de leur cœur, parce qu'il prend toujours les intérêts de l'home

20 contre le citoyen.

Caton protegeoit les mœurs du haut du Capitole, couvert de la pourpre sénatoriale ; quand Molière attaqua les vices, guère que les ridicules de son siècle, il faisoit rire Louis 14. Il n'osa jamais attaquer les vices des corps ni du

25 gouvernement ; Boileau ne combattit que de malheureux gramairiens, dans une cariere bien frivole.

Nos philosophes, nos prédicateurs, les moralistes, nos poètes satiriques qui combattent sans cesse [les] vices du genre humain, [sont] comme des chasseurs vis a vis un

30 taureau en fureur qui soufloit le feu par les narines : les

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uns tirent de loin, d'autres dressent des filets ; lui seul a osé le saisir par les cornes.

Mais ce que fort peu ont fait, c'est qu'il ne s'est pas efforcé de détruire pour détruire ; on voit qu'il n'a hai 5 que le vice. Il me disoit qu'Helvetius n'avoit écrit que par haine des prêtres. Il offre dans Heloise une route au repentir ; il détruit dans Emile les éducations vitieuses ; s'il blâme la tiranie, il fait le Contrat Social : s'il attaque la superstition, il adore [?] l'Evangile ; il attaque notre

10 musique et done un modèle enchanteur dans le Devin du Village ; s'il détruit, il repare; s'il abat, il eleve. S'il combat les vains spectacles, c'est pour raprocher les homes et supleer la realite a la fiction. Ici, reflexion sur le gout fou qui inspire les arts : homes qui n'admirent

15 la nature qu'en tableaux...

Il a fait encore plus : il a conforme sa vie a ses écrits ; marié, sobre, il n'alloit point voir les grands dont il avoit dit du mal. Il n'avoit point une mesure pour les autres et une pour lui ; jamais il ne dit de mal d'aucun particu-

20 lier ; il m'a parlé avec respect de Louis 1 5 : « Son jugement toujours le meilleur dans les conseils. » Il etoit plein de l'amour de la vérité ; il la mettoit dans ses moindres actions ; vitam impendere vero. Il etoit très difficile a promettre et s'engager dans les plus petites choses

On pouvoit être de son avis, ou n'en pas être, ce qui m'est arivé souvent, et en chose chatouilleuse pour un autheur, sur ses ouvrages.

Il se reprochoit plusieurs choses : « Si je retouchois, 30 [je supprimerais] des choses que j'ai mises contre les médecins, de tous les scavans ceux qui scavent le plus

Son humeur ou caractère.

O faudra excuser a plusieurs titres son humeur sur ses malheurs, sa sensibilité, sur ce que l'étude l'aigrit, et la s.ol:itude.

S II âvoit réduit sa philosophie aux trois choses qui rendent l'home heureux : santé, liberté, bonne conscience ; come les 2 [autres] dépendent en partie de la liberté, il lui sacrifioit tout ; il etoit en garde contre l'amitié même, et c'est a ce sistème qu'il faut atribuer les

îo inégalités (de son humeur], surtout dans un siècle ou Ton recherche plus les hommes pour leur célébrité que pour eux. J'attribue son amitié [pour moi] en ce qu'il scavoit bien que [ce] n'etoit [pas] l'auteur célèbre, mais lui [même] que je recherchois, et que ni richesse ni

ss renomée ni éclat ne me feroient faire un pas pour voir un îieome si je ne l'estimois.

Je lui demandois quel home il auroit mieux aimé avoir été: « Lycurgue [pour] sa fermeté, patience, justice, boute », — puis : c< Il faut être soi ! »

20 Oest une grande considération [que de] chercher la cause de tant de caractères faux, manqués, ridicules, et la cause pour laquelle il y a si peu d'homes vraiment estimables, aimables ou a talens ; mais l'éducation, le monde nous fait passer par les mêmes filières.

25 N'aimer un home que pour sa réputation, c'est a peu près J'aimer pour son habit.

Au reste d'avoir son caractère a soi ne le rendoit pas intolérant a beaucoup près. [Ce qui rend intolérant] c'est ode vouloir avoir le caractère d'autrui ; car, quand on a

30 pris l'uniforme d'un corps ou d'une philosophie, nous voulons tout y soumettre. Jamais home isolé n'a été into-

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lerant. Souvent j'ai été d'opinions contraires aux siennes, et il revenoit a la miene.

...« [Ainsi], lui disois-je un jour sur le tableau du déluge de Poussin, vous fixés l'attention sur le serpent ; en 5 effet, il se roidit contre les eaux qui gagnent et montent; mais dans ce tableau [il y a] un caractère bien plus fort : l'enfant, que le pere donne a la feme sur un rocher, qui s'aide de ses petites jambes. L'ame est saisie [de voir] au milieu des crimes de la terre, des eaux débordées, des o foudres lointains, de ce jour ténébreux qui punit les crimes de la terre, le spectacle de l'inocence soumise a la même loi; et lorsque tous, inquiets, [sont] ocupés de leur conservation, l'amour paternel [est] plus puissant que le soin de sa conservation. » Il me dit : « Oh ! oui, c'est l'enfant, 5 il n'y a pas de doutte, qui est l'objet principal » [f. ii8].

Pour moi sa franchise a renoncer a un sentiment imprimé, quand il en voyoit un meilleur, etoit une chose aussi rare que le tableau même du Poussin.

Il revenoit souvent sur ses opinions, sur les médecins, 2o il me dit : « Je suis fâché, car, de tous les scavans, il n'y en a point de plus vraiment scavans : botanique, anatomie, histoire naturelle sans fin, etc. »

Sur sa dispute avec M. Hume, expliquée : « J'avoue que mon humeur aigrie par le climat, ma situation. » 25 Ainsi ce grand home occupé à se reformer lui même et a se condamner.

Il se plaignoit d'être un peu paresseux. « Allés ! c'est le défaut des honetes gens ; les fripons sont toujours allertes... »

30 Sur la mousse qu'on fait croître sur les roches, il me disoit : « Je le croyois : je me suis trompé » [f . 165].

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Sur ses amis.

Il voyoit plusieurs persones, et, cliés lui, j'y ai toujours vu du monde...

5 II ne m'a jamais parlé de ses autres amis, et, je ne crois pas, a eux de moi ; ce qui me fournit une reflexion bien vraie, bien affreuse : je crois que c'etoit par respect pour eux et pour les conserver sain dans son esprit ; car je n'ai presque pas conu un home que je n'ai scu par ses

lo bons amis [ses] anecdotes scandaleuses ; en sorte que l'inimitié de M*" R. valoit mieux que l'amitié des autres.

Pour moi, fort en garde contre l'opinion : elle influe tellement que je veux ignorer les possesseurs des terres, car leur beauté se perd si j'en entens nomer le proprie-

1$ taire. Ce sera ou un avare, ou un avide financier, ou une feme débordée ; come la vertu ajoute a une : le nom de Catinat en fait paroitre le parc [plus] beau.... La vallée de Montmorency depuis que Rousseau l'a habitée. Mais, a ce défaut, j'aime a ignorer les homes.

2o Pour lui, plusscavant, les plantes l'attachoient a chaque pas [f. 109].

Un des traits de son caractère etoit une exactitude scrupuleuse venant de ce sentiment d'équité auquel il raportoit sa vie. Si scrupuleux a tenir sa parole. Il me 25 raconta le rendésvous donné au bassin des Thuilleries: arivent de trois quartiers diférents, a l'heure sonante. Ils

8 pour eux pour pouvoir continuer à les estimer; car — 13 ignorer le nom du possesseur de la terre où je me promène car — 16 débordée ; au contraire la vertu du propriétaire ajoute à la beauté de la propriété : le nom

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lOI

mettoient un des au pied d'un arbre ; le premier le metoit sur un ; le 2 trouvoit le point, [etc.] Je lui dis : « Cartouche en faisoit autant » ; et je dis une bas[se], sotte, et lourde comparaison » [f. 107].

$ Il ne vouloit pas que je paye pour lui, se fâchant, voulant payer exactement la moitié... [f. 105].

Sur les athées et les lois du mouvement.

Pour détruire les athées, s'il y en a, il ne faut pas leur

o montrer la nature qu'ils refusent de voir, mais les attaquer dans leurs propres raisonnements.

Non seulement les athées sont des aveugles, mais ils sont inconséquents dans les principes vagues qu'ils posent ; car, si l'organisation des corps dépend des loix du mou-

$ vement, quoi que nous ignorions si la matière a pour propriété et tendance le repos ou le mouvement, [encore] est-il vrai que c'est Tun ou l'autre. Si c'est le repos, pourquoi, depuis l'éternité qu'elle travaille, tout n'est il pas dans une stagnation parfaite, si elle n'obéit qu'a un mou-

o vement fortuit ? Si, [au] contraire, elle tend a un mouvement perpétuel, pourquoi les mêmes effets sont-ils répétés ? Pourquoi [n'y a-t-il] pas chaque année des combinaisons nouvelles ? Pourquoi ce retour d'ordre ?

Je n'ai connu personne plus convaincu de l'existence

$ d'un Etre Suprême. Il me disoit : « Il n'est pas nécessaire d'étudier la nature pour s'en convaincre ; il y a un si bel ordre dans l'ordre phisique, et tant de desordre dans l'ordre moral, qu'il faut de toute necesité qu'il y en ait un autre » [f. 146].

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Pieté,

C'est une chose très digne de remarque que le mari qu'il done a Heloise — Julie, après sa faute, est un athée, corne si un home sans Dieu etoit incapable d'ai- 5 mer ; en effet, ce seroit le plus inconséquent des homes... Non seulement la raison, mais tous les enthousiasmes, élèvent a la divinité ; et une chose aussi remarquable, [c']est [que], des qu'il est touché, emu, que sa perte a allume son amour, il cesse d'être athée [f. 146].

10 Son cœur.

Sa pieté. Sur Dieu,

Il me disoit : « Les athées s'enuyent beaucoup a la campagne. Ils aiment bien celle des environs de Paris, ou il y a de bones tables, des brochures. — Il n'y a 15 point d'homes qui s'enuyent plus qu'eux à la campagne. »

Je lui disois que la science ne me plaisoit que dans les choses naturelles ; que, plus on y avançoit, plus on admiroit, come un home qui monte une montagne voit a 20 chaque pas l'horison s'étendre...

Je lui dis [qu'il n'y avait] qu'une seule loi : — que la nature n'avoit rien fait en vain. — Il fut si frapé qu'il me dit « Oh ! vous avés raison. N'en parlés pas à d'autres, car votre idée vous seroit prise. » — « Je scais 2$ bien a qui je la dis. »

Il croyoit fermement que la divinité avoit des loix inconues aux homes. Nous parlions un jour de pressen-

8 que la mort de sa femme allume

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timents, de songes frapants, et je lui en citois quelques uns. Il me dit : « Dans l'âge de Tinocence et de Ix pureté, un jour que j'etois seul a la campagne, assis, je me laissai aller de distraction en distraction a mes idéeSj, $ de sorte que je n'aperçus plus le paisage qui m'environoit, mais je vis un château, des avenues, des barieres, une société de persones que je n'avois jamais vues, toutes si caractérisées, si agissantes, que, frapé du plus grand étonement, je revins à moi saisi, et si frapé de ce tableau

10 qu'il me resta dans toutes ces circonstances profondement gravé dans la mémoire.

Bien des années après, je me trouvai dans un château ou les mêmes barieres, personages, mêmes figureSj, action ; si parfaitement semblables que je jettai un grand

15 cri d'etonement ^ »

Son cœur. Affection et répugnance.

Il aimoit la musique ; son petit epinette, ensuitte xxm forte piano : « La musique m'est aussi nécessaire que le pain. » Mais peu a peu... il sembloit s'exercer a quitter 20 toutes les choses de la vie ; il se défit de son forte piaoa^ de son herbier; il perdit sa loupe, sa cane... » [f. 145].

I. F. 145. — On trouve un développement plus complet de cette anecdote dans le « mémoire de ma vie » inédit, dans cette curieuse biographie que j'ai intitulée « Bernardin raconté par un témoin de sa vie y)^ comme le prouve cette indication marginale au dossier CXLVI^ f. 128 r notes et souvenirs de ma femme. — B. de Saint Pierre rapporte une histoire que lui avait racontée un officier de marine, M. de Chapuis, sur le don de divination que possédait un brahme ; puis il conclut ainsi r « Voila, autant qu'il peut m'en souvenir ce que me dit M. de Chapuîs^ Depuis, j'ai pensé qu'un homme qui mène une vie aussi pure qu'un brahme retiré dans la solitude, ne vivant que de fruits, ne buvant que de l'eau, vivant loin des passions des hommes, faisant du bien, cet homme peut être en relations avec des ordres surnaturels de la nature. D'ailleurs j'en ai eu par moi même différentes preuves^ et je puis citer

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Son cœur. Justice et bonté.

Il estimoit la justice la plus belle qualité..., la plus sublime qu'on puisse doner a rhome; aussi etoit il si exact, si précis, pour les rendés-vous, pour les dépenses S comunes, pour partager Tair, le soleil, le chemin.

Quand a la bonté, j'en atteste ceux qui ont cherché a l'être : combien [il est] difficile de se faire aimer, combien d'écarts même ne peut elle produire ; ce titre

ce que me rapporta un jour J. J., comme nous étions au bois de Boulogne. Nous nous entretenions des lois surnaturelles, de pressentiments ; il me dit : « Voici ce qui m'est arrivé vers l'âge de 14 ans, dans cet âge d'innocence ; après m'être bien fatigué à courir, je m'amusois seul à jeter des pierres aux environs de Genève : je m'assis pour me reposer. Insensiblement je laissai aller mon esprit à la distraction, en sorte que, du paysage que je voyois devant moi, il me sembloit que je voyois une autre campagne.

« J'aperce vois un château avec des barrières, des grilles : je me trouve tout à coup dans Tappartement, au milieu d'une société d'hommes et de femmes, si bien diversifiée et caractérisée de costumes, d'habits, de physionomie, que, saisi d'étonnement, je revins à moi, mais l'esprit si rempli de ce que je venois de voir, qu'aucun des personnages ne s'etoit effacé de ma mémoire. Enfin, au bout d'un bon nombre d^années, j'arrivai à un château dont les avenues étoient tout à fait semblables à celles que j'avois vues ; et je trouvai rassemblée dans un salon toute la société, formée d'hommes et de femmes si exactement semblables à mes anciens personnages, que, dans le saisissement où j'etois, je ne pus m'empêcher de jeter un cri. Je n'osai en donner l'explication parce qu'on ne m'auroit pu croire, mais je renfermai la chose en moi-même. »

Je n'ai [pas] osé en parler pour ne pas compromettre Rousseau^ qu'on vouloit faire passer pour visionnaire. Pour moi, je crois qu'une vie très pure peut mener à ces relations, et nous mètre en consonance avec des êtres d'un ordre supérieur à nous. Une société de Mesmérisme a voulu établir ces mêmes correspondances, qui méritent d'être suivies : plusieurs personnes m'ont voulu en faire voir des preuves, mais je m'y suis refusé, car si je crois d'une part que Dieu est bien puissant, je crois de l'autre que les hommes sont bien trompeurs. » (Ms. CXLVI, f. 130-131). — B. de Saint Pierre, probablement après une conversation avec Jean- Jacques, avait pris d'abord une simple note succincte : « Trait de Jean Jacque qui voit à 14 ans des avenues, des barrières, un château, une société ; le souvenir de cette vision, son effet si frappant, qu'il en garde le souvenir pendant 12 ans après ; cette vision se vérifie dans ses plus petittes circonstances. » (CVII, f. 34.)

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« bon », qualification si sublime dans Dieu, et dont les homes ont abusé pour designer leur faiblesse !

Il Tetoit sans doutte, car, de ceux qui Tavoient décrié par des calomnies, persécuté, jamais je ne lui entendis 5 dire de mal.

Il me citoit ce vers : non ignara mali miseris succurrere disco. Toute son éducation tend a rendre l'home bon ; qui interesse dans le vicaire savoyard ? c'est sa bonté, ses soins pénibles, charitables, dans la montagne.

o II ne se contentoit pas de la mettre dans ses ouvrages ni dans sa conversation... ; il la mettoit en action : chaque pauvre rencontré [recevait de lui] l'aumône.

Il avoit de Dieu l'idée la plus sublime ; un jour, nous étions assis sur le bord d'un pré de luserne dont j'exami-

5 nois les fleurs ; près de là un vaste champ tout violet de bluets, coquelicots, vesicaires. « L'occupation, lui disoisje, des ames heureuses, est de former, façonner, peindre en ete les fleurs... » — « Autant vaudroit, me dit il, passer son temps dans une fabrique. » — « Mais ne

o faut il pas des ministres a Dieu ?» — « Nous le traitons come les rois qui ne se peuvent passer de ministres, come si un acte de sa volonté n'etoit pas un acte de sa puissance ! » Le sublime de cette pensée m'eblouit. « Cependant, lui dis je, il a mis des intermédiaires depuis l'home

$ jusqu'aux animaux : tout ne vient pas a la fois ; il a mis une proportion dans le tems, dans l'accroissement ; il peut en avoir mis dans les agens. » Nous en restâmes la, car ces questions [sont] trop hautes a la raison [f. 146].

Sur la divinité,

o Après le trait de « un acte de sa volonté est un acte de sa puissance ».

Après une reflexion, <c Mais une bariere insurmontable

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est mise entre l'home et la divinité. Coment concevoir sa nature lorsqu'on ignore la sienne ? Si nous pouvons communiquer ce n'est point par nos spéculations, mais par le sentiment. Elle anéantit l'esprit et eleve le cœur. » S Je lui disois qu'il y avoit des erreurs de l'esprit universelles, — le soleil se levé ou la terre tourne, — mais qu'il n'y en avoit point de sentiment, — qu'il existe un Dieu. — Il y a plus, c'est que toutes les vérités de l'esprit aboutissent a une [vérité] de sentiment ; l'évidence lo en tout genre n'est qu'une vérité de sentiment [f. 123].

Ce quil aimoit.

Il aimoit la simplicité des meurs patriarchales. Nous parlions quelquefois de Noemi, ...combien la simplicité ajoute au sentiment : cette belle fille de Noemi, qui ne 15 veut pas la quitter, et qui lui dit: « Votre peuple sera mon peuple et votre Dieu sera mon Dieu », cette amitié tendre, cette feme qui se détermine sur la religion par l'amitié [f. 146].

Son ame ^ .

20 II me [projposa de venir, le lundi des fêtes de Pâques, au Mont Valerien : « J'aime les pays de montagne a cause de ressouvenirs ; je ne voudrois pas habiter la hauteur par ce que les belles vues dégoûtent des promenades, mais a mi-cote. Je vous ferai voir la coquelourde

25 en fleur qui est jolie. »

Nous nous douâmes rendés vous... au caff"é des Champs

I. Ce morceau, très modifié, a été placé par Aimé Martin à la fin de son Essai sur Jean-Jacques Rousseau^ conformément à une indication qu'il avait écrite au haut du manuscrit ; « Tâcher de terminer par là le morceau sur le caractère. » (f. i$5).

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Elisées, le matin : nous primes du chocolat. Les vents etoient a l'ouest ; il s'etoit muni d'un parapluie, « car, disoit il, toutes les fois que c'est moi qui forme un projet, je trouve des obstacles...; au mois de Janvier, $ dans un tems ou on ne voit point de mouche, allant promener, un moucheron vint se noyer dans mon œil et me fit soufrir six semaines des douleurs effroyables. »

L'air étoit frais. Le soleil paroissoit; les nuages grands, blancs, divisés, couroient au ciel. Entrés dans le bois de

10 Boulogne, à 8 [heures], il se mit a herboriser : « Voila l'anémone des bois... ; sa racine s'étend come un reseau par tout le bois ; voila la , qui ne fleurit qu'a

présent, et qui disparoit le reste de l'année; le gramen carex, qui porte sur la même tige un epi de fleurs maies

15 et un de fleurs femelles. » Nous nous mimes en routte, et nous traversâmes les avenues du bois, couvertes de feuilles nouvelles, en partie ; nous trouvâmes dans ces solitudes, deux jeunes filles dont l'une racomodoit leurs cheveux : « Ma feme me dit que dans son pais les ber~

20 gères se racomodent ainsi, et font leur toilette en plein champ. C'est un tableau doux que des bergères ainsi dans une solitude. »

Nous vînmes sur le bord [de la Seine], passâmes le bac, [ainsi que] beaucoup de gens que la dévotion menoit au

25 Mont Valerien ; nous montâmes par une pente très roide ; ensuitte, arrivés, il me dit : « J'ai faim ; nous herboriserons après midi. Ou trouver a diner ? Chargés vous de cela. » — « J'ai oui dire que pour son argent. . . il y a sur cette hauteur une église, une communauté de prêtres, et

30 les hermites. » Ayant frapé, un des i^fs nous dit qu'on ne pouvoit nous recevoir a cause des comis aux aides qui les vouloient mettre sur la liste des cabaretiers : « Ne leur donés vous pas a diner ? Traittés nous come vos

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amis. » Il nous conseilla de nous adresser aux religieux ; le tems se brouilloit. Arivés, conduits à la chapelle : litanie de la providence : — Providence qui avés soin des empires, des voyageurs. . . — Il me dit : « J'éprouve ce que 5 dit l'Evangile : quand plusieurs seront assemblés a mon nom.... Il y a un air de paix répandu : ces litanies de la providence sont belles. » — « Oui, pourvu qu'après avoir prêché la providence, ils [ne] nous refusent pas l'hospital[ité] ». Nous fumes introduits au refect[oire]. Assis.

lo Lecture. R. très attentif. Lecture : injustice des plaintes de l'home ; Dieu l'a tiré du néant ; il ne lui doit que le néant... — Nous étions sortis. Je lui dis : « M'^ R., si Fenelon eut vécu, vous sériés catholique. » Il me repondit, emu aux larmes : « S'il avoit vécu, j'aurois cherché a

15 être son laquais, pour mériter d'être son valet de champ ! ah ! qu'il est heureux de croire ! »

[Nous] nous promenions dans le cloître et le jardin ; vue immense ; grand rideau de nuages et pluies ; Paris élevant ses tours ; des coups de lumière au loin...; des nuages

20 plombés, se succédant de l'ouest, remplissoient les vallons ; ce beau fleuve, le château vénérable de Madrid, du pere des lettres, ce bois demi roux, et verd ; des vignes poussant leurs pampres ; vaste Paris ; nuages qui s'elevent au loin ; la vue se confondant dans les nuages. « Nous

25 reviendrons cet ete », me dit-il ^

22 des lettres, Bagatelle ; ce bois

I. Pour donner une idée de la valeur des modifications d'Aimé Martin, comparons le texte imprimé par lui : « Rousseau me dit : je reviendrai cet été méditer ici » (p. 452, col. i). Martin ne s'aperçoit pas qu'il transforme le mot de Rousseau en une boutade peu aimable.

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Je lui parle dans le cloitre, tapissé d'inscriptions consolantes : « Cette paix, lui dis-je, n'est qu'une paix trom-^ peuse, et apparente ; les mêmes passions y suivent les; homes. J'ai été a la Trape, ou je crus que c'etoit la mai-

5 son de Dieu ; j'y arrivai dans le carême ; mais [on y est] fort attentif a ceux qui viennent en carosse, a cheval, ou a pied ; si un prince [y arrive], personne n'y loge. Certe,, c'est bien ménager les homes, après avoir renoncé au monde ; c'est bien des attentions pour les états. »

o II me dit : « C'est la même chose a la Grande Chartreuse ; le chef est come un souverain : mille paysans en état de porter les armes. »

« Il leur est deffendu de s'aimer : ils sont obligés de s'accuser. Trait raconté a la Trape d'un jeune [homme] :

5 « Je viens aprendre a mourir. » Sa tabatière ou [était] un portrait de feme ; sa mort au bout de neuf mois : dom^ Hugues [me disait] : « C'etoit à moi a mourir. » Tout rouge de feu ; il avoit été officier ^ .

Voyage au pré St Gervais ; charmante description ; lui,,

3 fort mélancolique... — Notés que tout ce morceau doit être en conversation, de manière que toutes les affections, de son cœur... [f. 116].

Un rossignol chantoit sur un arbre : « Il est bien fami-^ lier ; il vient au devant de vous : vous êtes du métier »

A Romainville^ .

Je lui donnai rendés vous à l'allée de Breteuil ; je lui

1. F. 155. On comprendra tous ces détails en lisant le récit de sa visite à la Trappe dans mon Bernardin de Saint Pierre d'après ses manuscrits, p. 173 et suiv.

2. On trouve des notes prises pour ce fragment au dossier XCVIII, f. 125, et au dossier XXXVIII, f. 2$.

IIO

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dis : (c Vous m'avés mené a un paisage ; je veux [vous en] montrer un de mon goût... »

...Nous côtoyâmes (?) le chemin de sable, laissant a droite le parc de St Fargeau ; nous suivions un chemin

S de tere, et des sentiers qui vont vers l'orient, gardant toujours la hauteur. Après quoi nous arivames a une fontaine qui porte gravée : fontaine de St Pierre. Elle est bâtie corne un monument, avec de larges dalles de pierre de taille. « Vous m'avés amené ici par ce qu'elle 10 porte votre nom... » La sont de petits prés, des bouquets de saule, des pépinières, des champs de bled, de groseilliers ; des noyers, des cerisiers dont les fruits [étaient] demi rouges, des pomiers encore en fleur : le pied d'alouette ; au loin a travers et par des ech^pees de

$ bois, les coteaux de Sevré qui fuyent en bleu...; des châteaux bâtis sur leurs croupes, d'autres dans la plaine, dont nous ne scavions point le nom ; des clochers de village sur la droite, devant nous, se montroient en perspective éloignée, a travers les maroniers en fleurs ; et au

o milieu de ces vallons paisibles et solitaires, derrière nous en avançant, les bois de Romainville ; les fauvettes, les rossignols, les merles dans les bois, les alouetes en l'air ; il me dit plus de dix fois : « Oh ! que cela est charmant ! Oh ! le joli paisage ! ah ! vous m'avés fait plaisir. » Un

$ ciel serein, de beaux nuages, et les rayons du soleil, ajoutoient a la pureté du jour.

« Voila une grande preuve, lui dis-je, combien les petites propriétés enrichissent la terre : voyés ces vastes plaines nues de la gauche, sans habitans, avec une seule

o récolte a peine par an ; ici la terre en donne trois, les unes sur les autres (car il y avoit du bled, des cerisiers, et de grands noyers encore au dessus) ; ce n'est point sur les champs, mais dans les bras des cultivateurs, que le

CARACTÈRE NATUREL

Pere des home verse les fruits de la terre. Quel spectacle enchanteur, si toute la France [était] divisée en petite propriété; la facilité de vivre banit les crimes. » — « Ces beaux lieux, me dit-il, les dimanches, sont gâtés par les 5 débauches du peuple de la ville ; vous y voyés danser et sauter ; il faut qu'on veille sur eux, dans le tems des fruits. Si vous voyés la Suisse ! Dans leurs danses, leurs pieds ne touchent pas a terre ! » Il se remettoit a regarder les montagnes, et puis les plaines traversées par de

10 vastes chemins, ces longues avenues qui font communiquer les empires : « Que cela est auguste ! » A chaque pas le paysage changeoit, et les objets voisins de nous. Nous vinmes a des ruisseaux, a une mare couverte de lentilles, a des petits tertres formant des vallons abrités

1$ dans les bois... Lui cependant s'occupoit [à herboriser] : « Voila la numulaire, voila la sauge des bois, des hyacintes, la croisette, multitude de petites fleurs... en croix, sentant le miel, la espèce de hiacinte bleue dont

les grains, l'odeur, la forme, la couleur... ressemblent a

20 la prune ; la coryphilene (?) dont la racine [a 1'] odeur de girofle. »

J'avois une boette ; il me disoit d'y mettre des fleurs.

Nous vimes l'escarpement des carières, une pelouse ou est une montée ; nous fumes a Romainville, dans un 25 cabaret dont le maître avoit épousé la rosière : « Avés vous de bon vin ?» — « Je n'ai que du vin du pays. » Il le goûta : « Il est un peu verd. » — « Je n'en ai point de meilleur. » Il eut l'honetete rare de nous indiquer un [autre cabaret] qui en avoit de fort bon ; « Mais ne pouvés vous 30 pas, dit Rousseau, en envoyer chercher ? Et nous dînerions ches vous. » — « Cela n'est pas permis » dit il. Nous

I le Pere des homes versent les fruits

J.-J. ROUSSEAU

sortîmes, fâchés qu'un home si honeste eut pour lors de si mauvais vin. Nous fumes [à l'autre cabaret] ; on nous mit dans une petite chambre, sans vue, come celle de presque tous les cabarets des environs toujours tournés 5 sur la rue, parce qu'ils ne conçoivent rien de plus beau que de voir passer des carosses, et que, dans les plus riants paysages, ils ne voyent que l'instrument de leur néant (?). La feme nous fit une grande omelette avec force lard ; R. me dit : « Si vous m'aviés [parlé] d'ome-

10 lette je l'aurois faitte, car je scais bien les faire. » Il vint des asperges dont il mangea peu : « Elles nuisent a ma vessie; [pourtant] je mange de tout, une fois [en passant] pour n'en pas perdre le goust. »

Il me parla d'Emile, me fit part de ses vues il vou-

15 lut m'engager a remplir ses vues: « Je mourois content... » Le petit garçon entra, et dit tout haut : « Le caflFé que vous avés comandé est près. » — « Oh ! le mal adroit ! Je t'avois dit de m'avertir en secret quand l'eau seroit bouillante. » — « Oh ! nous avons du cafl'é ! Ah !

20 se mit-il a rire, je ne m'etone pas que vous ne vouliés rien mettre dans votre boette : le caffé y etoit. Nous boi-^ rons encore bien une demie bouteille, puisqu'il y a du caff"é. » 11 me pria encore [de finir son Emile] : « Je vous remettrois tous les papiers, ce que j'en ai fait. » Je le su-

25 pliai : « Vous scavés que je me suis chargé [d'écrire l'^rcadie], » — « L'un n'enpeche pas l'autre. » — « Ma santé [est] trop dérangée ; oh ! non, j'aimerai mieux vos leçons de botanique, pourvu que vous vouliés les mettre au net. » — « Il [ne] m'est plus possible d'écrire ; je me suis dé-

30 fait [de] mon epinette. J'avois renoncé a la botanique,, mais il me faut une ocupation : je refais un herbier. »

Nous revinmes par le chemin de , parlant des Romains, des Grecs ; son chemin aboutit au Parc St Far-

CARACTÈRE NATUREL

geau ; de superbes maroniers en fleurs ; il en voulut abattre avec sa petite faux : les fleurs très composées ; projet d'aller a la huitaine sur les hauteurs de Sevrés : ce II y a des sapins, et des bruieres toute violettes. Nous 5 partirons de bon matin ; j'aime ce qui me rapelle le nord; je vous parlerai de mes amours. » Il me serra la main, me dit: « J'avois besoin de passer ce jour avec vous. J'etois triste ce matin. » — « A dimanche, aux Champs Elisés. » — « Si je peux » me dit-il. 10 Je le revis la semaine suivante aux caffe des Champs Elisées. « J'ai eu affaire. J'ai été au bois de Vincenes. J'etois fort triste. Je m'y suis égare. » — « J'aurois été avec vous. » — « Quand je suis triste, il faut que je sois seul. » — « Oh ! oui, lui dis-je, personne ne console 1$ mieux soi que soi même... Mais les homes vous ont obligation : vous leuravés rendu service, consolés. » — « Mes enemis ont si bien fait que si j'avois désiré la moindre chose, je ne pourrois rien obtenir; ils m'ont bouché tous les chemins. » — « Mais cela peut changer; je vous le 20 dis: tel que vous êtes, votre réputation est celle que je prefer[er]ois à toutes ». — « Oh ! cela viendroit trop tard, lorsque je n'en pourois plus jouir. Un des plus grands chagrins qu'ait éprouvé Néron, ce fut lorsque, s'etant frapé, on vint lui dire que tout alloit bien ; il 25 mourut come un enragé, croyant qu'il avoit pris l'épouvante mal a propos. Je n'ai été heureux que du moment ou j'ai perdu toute espérance. Tant que j'en ai conservé, j'étois tiraillé. Mon cœur me dit qu'il doit me revenir quelque chose, mais il n'est pas au pouvoir des homes 30 de me le doner. J'ai 70 ans... » [f. 155-156].

Il y ajdes convenances si parfaittes que, quand elles se rencontrent, le bonheur est parfait. Voila pourquoi la

/.- /. Rousseau.

J.-J. ROUSSEAU

nature a varié les caractères. On ne se marieroit jamais si on vouloit reunir touttes les convenances ; il suffit qu'on ait à peu près ce qui nous convient. « J'etois malade, lui dis-je ; je n'ai désire de tous les biens de la

5 terre qu'une feme qui me convint. Mais la fortune, le rang, les préjugés, l'opinion, la figure [ne s'accordaient pas] : je n'en ai trouvé aucune. » — « Si vous l'aviés trouvée, votre existence n'y eut pas suffi ; vous auriés péri. » Je lui racontai la naivetedes femes du nord, celles

lo de cour exceptées, car touttes se ressemblent. Dans l'ouvrage dont je m'occupois, [je parlais d'June feme qui reunit tous les charmes de la société ^ « J'ai vu des Armides, mais jamais de Sophie, le langage de l'inocence au milieu des voluptés, des fêtes. » — « Soyez sur

1$ que la plus vertueuse sera la plus aimable. » — « Oh ! oui ! », [répondis-je], me rappelant des souvenirs passés... [f- 157]-

Je ne le quittois point sans avoir soif de le revoir...

Il faudra finir par cette comparaison : les caresses 20 materne[lles l'Javoient disposé a la sensibilité, sans laquelle nulle vertu ni grandeur : a cela [s'était ajouté] le spectacle des grands homes de la Grèce et d'Athènes : ainsi, sur les rivages de la Loire, les vents du printens ramolissent les champs jusqu'à ce que les vents de l'au- 25 tone sèment les glands des montagnes et les semences des forest : on voit s'élever au bout de quelques années des chênes et des sapins qui bravent les tempêtes

I. Le Voyage à Vile de France, où il comptait d'abord parler de M™» Poivre.

[SON ESPRIT

De son esprit.

Touttes les facultés de son esprit, corne ses meurs et S comme ses ouvrages, portoient l'empreinte de son caractère. Je n'ai jamais vu d'home plus conséquent avec lui même ; mais souvent un home passe pour inconstant par la raison que tout change autour de lui, et qu'il ne change pas lui-même [f. 141].

10 Sa conversation.

Je ne suis point étonné que le prevost de Lion, ches lequel il a fait, come je l'ai oui dire, une éducation, rait pris pour un home ordinaire, car il se mettoit exactement de niveau a ceux qui l'environnoient. Il y a beaucoup 1$ d'homes obscurs (et j'en ai rencontré de très grands) excellents : mais la grandeur consiste a ne point humilier les autres.

Il meprisoit les vaines phrases. On l'eut jugé, avec un peu d'attention, un excellent écrivain, a la précision, 20 justesse, ordre, de ses idées et de ses expressions.

Il travailloit difficilement, effaçoit beaucoup ; [il] m'a dit que huit jours souvent a trouver le mot juste ; disoit qu'il n'avoit jamais d'esprit qu'une demie heure après les autres : « Alors, dit-il, je trouve précisément ce qu'il fal- 25 loit repondre. »

Quoi qu'il eut sujet de se plaindre, jamais il ne medî-

ii6

J.-J. ROUSSEAU

soit de personne, louant rarcheve[que de Paris], le roi Stanislas, Volt[aire]. Il ne parloit gueres d'actrices, ni de livres nouveaux, ni de spectacles, ni de gens de la cour, ni de politique moderne, ni de gazette ; de quoi donc 5 parloit-il ?

La vue de lui, depuis onze heures jusqu'à neuf heures, sans decesser ; il est vrai qu'il me lut plusieurs fragmens; mais pour vous en doner un modèle d'une promenade, d'une conversation: ...Plutarque et Tacite, le 10 Tasse et Virgile, les Grecs, les Romains, les voyageurs ; mais l'étude de la nature, la vue des plantes, le ravissoit...

Il etoit caustique, mais il se contraignoit ; et, s'il lui echapoit [quelque trait piquant], il le reparoit par une 15 honnêteté. L'hyver, il prenoitplaisir a agencer ces plantes, étendre les feuilles, les revoir, lire des voyages [f. 104].

Sa mémoire excellente...; se ressouvenoit des choses plus que des mots ; scavoit peu le latin ; il scavoit son Plutarque par cœur ; il disoit qu'il auroit mieux conu les 20 rues d'Athènes que celle de Genève ; ne se repetoit jamais dans la conversation [f. m].

Imagination,

Il me semble que nos facultés [viennent] beaucoup de notre éducation, car, si vous rendez la enfance 25 d'un home heureuse, vous lui rendes les i^'^^ tems chers ; son esprit se porte toute la vie dans les temps passes.

Voulez vous doner de la mémoire aux enfans ? rendes cet âge heureux. Si vous lui otés l'espérance, vous lui éteignes l'imagination.

23 nos facultés tirent beaucoup

SON ESPRIT

Son imagination est faible, comme on le peut voir dans ses romans, dans sa comédie de Narcise, peu fertile en événements ^,

Esprit, Mémoire, Imagin., Jugement.

5 II avoit naturellement beaucoup de mémoire, et se rapelloit surtout les tems de son enfance avec plaisir, des circonstances de sa i^^^ enfance; mais les malheurs de sa vie [l'Jayant forcé de se replier sur lui même et de venir a son propre secours, une partie de ses

10 lectures lui etoit echapée, come un voyageur qui, forcé de s'enveloper de son manteau, ne regarde pas les pays qu'il traverse. Au reste il se ressouvenoit plus des evenemens de sa vie que de ses lectures, come un home qui avoit préféré la realité aux images, la nature aux natura-

1$ listes.

Mais ce qui dominoit en lui etoit un jugement exquis, avec une sensibilité qui donne a la fois un caractère de justesse et de sensibilité rare. C'est ce que nous verrons en parlant des qualités de son cœur [f. 159].

20 Sur ses goust.

Il me disoit : « J'aime les montagnes ; cela est lié avec des idées particulières, d'anciennes affections ... »

De tous les pays, c'etoit la Suisse ou il revenoit sans cesse; il me faisoit de belles descriptions des cratères, de 2$ roches qui renferment des jardins en l'air. Il n'aimoit point la mer, ni les grands fleuves ; il trouvoit les ruisseaux bien plus touchants.

I. F. III. Cf. f . 159 : « Son imagination [était] médiocre, ce qu'il est aisé de voir dans ses ouvrages ou pour l'invention, les événements, les variétés de caractère, il n'y a rien que de très ordinaire. »

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J.-J. ROUSSEAU

Il n'avoit bien étudié de la nature que la botanique, avoir peu voyagé ; mais s'il l'eut étudiée corne la botanique, il eut trouvé des charmes dans toutes les scituations, du nord au midy, comme dans les plantes il trou- 5 voit a toutes quelque caractère aimable.

Je lui parlois des bords de la mer, des froids du nord, de la majesté des sapins [f. i6é].

Son esprit. Jugement.

Je lui demandai un jour quelle etoit la nation dont il

lo avoit la meilleure opinion ? « Les Espagnols. »

J'oubliai de lui en demander la raison car ce n'est ni la plus comercante, ni de la meilleure discipline, ni forte en armes ; et les grands s'y sont emparés de tout, come en Italie, et dans une partie de la France. Mais après y

15 avoir réfléchi, j'ai jugé que c'etoit parce qu'elle a un caractère, qu'elle croit, qu'elle n'est pas battue des opinions de la philosophie, qui font d'une nation autant [de nations] qu'il y a de sectes ; qu'elle conserve sa fierté dans sa pauvreté.

20 Pour moi, je lui dis que c'etoient les Prussiens, a cause de leurs mœurs, de leurs vertus, et que c'etoit un peuple a qui il ne manquoit que des historiens.

J'estime qu'on pouroit porter la notre bien plus loin, .♦.parce que, quelques vitieuses que soient nos opinions,

25 nos divers étages aristocratiques formés dans l'État et dans les corps, quelque nombreux que soient les indigens dont le nombre va a six millions, il y a un point unique qui nous porte : c'est l'amour pour les princes. Toutes les chevilles de cette roue sont rompues, mais le

I. Il avoit dû ensuite réparer cet oubli, car il dit autre part: « De toutes les nations [iljestimoit le plus les Espagnols, parce qu'ils croyent »

if. 138].

SON ESPRIT

pivot est sain. Vous persuaderés les Anglois par le mot de liberté, l'Espagnol par la religion, le HoUandois par le conierce, le Russe par la crainte, le Juif par le lucre(?), le Prussien par le devoir, l'Autrichien par la jurispru- 5 dence, le François par l'amour du roi.

Nous avons les caractères de toutes les nations : le Gascon a quelque chose de la fierté espagnole, le Normand du flegme anglois, le Picard de la franchise du Suisse.

10 Mais ce sont nos femes qui ont souvent rétabli les mœurs. Sans elle l'ancienne féodalité seroit [rjetablie ; mais elle rassemble tous les ordres de l'État, les confond, et renverse toutes les barieres que l'orgueil des corps et des sectes s'efforce d'élever ; elle effraie la tiranie d'une

1$ chanson; dans l'indigence elle chante, si elle a une robe et du pain.

Il aimoit la nation, prise collectivement, et son caractère ; dans ses héros, un courage gay. Il avoit choisi d'y vivre lorsque toute la terre [lui] etoit ouverte: [c'est] une

20 preuve même de la liberté [dont on y jouit] ; en Angleterre on peut tout dire, a Paris aussi, pourvu qu'il y ait de l'esprit. On disoit de Caton qu'il etoit venu 500 ans trop tard, lui 50 trop tost, sous un roi qui veut le bien, après nous avoir démontré nos maux : les riches mise-

25 rables par leurs immenses richesses, les pauvres par leur multitude indigente.

Il reprochoit a une partie des Suisses l'usage ou leurs enfans sont d'aller sur les chemins demander de l'argent aux voyageurs ; 2° un amour si grand pour les

30 titres qu'un voyageur qui auroit le titre de duc éblouirait; il avoit plu a M. Maal ^ en allant 10 mois auprès

I, Milord Maréchal.

J.-J. ROUSSEAU

de lui, simplement, tandis que les autres [y allaient] em visitte.

Sur quoi j'observai que les homes adorent toujours ce qui [est] le plus contraire a leurs usages : Platon, Tami 5 des tirans, fait un traité de republique ; Xenophon l'athénien choisit un roi, Cyrus., pour son héros ; nous vantons en France les républicains. Parlés de guerre a un moine, de vergers a un marin, de tempêtes a un laboureur, d'amour aux célibataires, vous serés sur de les 10 piquer [f. 164].

Son esprit et gout. Eloge des letr[es].

Il avoit un gout exquis dans la littérature et les arts^ mais subordoné a la nature, tellement qu'il preferoit de bonne fois Robinson, tous les voyageurs aux historiens.

1$ L'Astree d'Urfé.

En considérant les lettres, c'est ce qu'il y a de plus pretieux dans la société : elle nous rapelle a la vertu, a la nature, aux sentiments naturels ; elle consolent l'home ; elles l'elevent vers la divinité. Des que l'home a une fois.

20 quitté la vie patriarchale, et que, dégrade de ces lieu (?)fortunés, les lettres, les arts sont descendus du ciel pour supleer a la nature, il voulut avoir en peinture, en % les. homes qu'il avoit connus : les héros, les bienfaiteurs : il adressa au ciel des chants. La musique, la poésie, lui

25 rappelèrent le tems pastoral.

Comment donc aujourd'hui servent elles la malignité, font elles le malheur de ceux qui les cultivent : l'épigramme, le sarcasme, la calomnie, la médisance, les haines, les voluptés obscènes ? helas ! (et c'est dans ce

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