‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 40 sur 58 · I. Le mot suivant manque : probablement sculpture · texte numérisé non relu

I. Le mot suivant manque : probablement sculpture

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sens [qu'il] les avoit vus), elles achèvent la ruine et le malheur des peuples. Oh ! que, de ce point, il est doux et triste de revenir vers la nature ! que les reflexions sont douces sur soi, ameres sur les autres ! Oh ! que d'occupa- $ tion a fuir(?), que de talens a eclore, que de sujets a traiter, qui cèdent a celui d'être vertueux !

Que de vérités inconues aux homes, répandues sur la terre, de loix cachées ! Elles sont plus nombreuses que les arbres des forests ; elles echapent a l'home agité de

10 passions ; elles font la contemplation des esprits d'un autre ordre, jusqu'à ce [que] quelque home de génie, venant de siècle en siècle, en fasse la découverte et les montre au genre humain.

Ce n'est qu'en se raprochant de la nature, que ces

15 spéculations sublimes; c'est l'home de la société qui ne jouit point, c'est le solitaire qui est l'home du monde

Son jugement sur les autheurs et livres ânciens,

c( Vous avés lu Pline le naturaliste, lui dis-je ; come il se recrie a chaque page sur la majesté, le génie, l'indus- 20 trie, la prévoyance de la nature : eh bien, il y a un endroit ou, du plus grand sang froid, il vous dit qu'il n'y a pas de Dieu. Il est impossible d'imaginer qu'un si beau traité, de si belles preuves de la providence, ayent été rassemblés par un athée. »

25 II me dit : « Tous les livres ont été interpolés ; ils ont

I sens qui les avoit — 9 forests, dont la plupart même échapent

I. XXXVIII, 25. Dans ce passage, qui semble une série de notes prises après une conversation, des mots manquent, que le lecteur pourr* suppléer lui-même. La feuille de papier est sabrée de deux grands traitsde plume d'une autre encre que le manuscrit.

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passé par tant de mains, de partis, de factions; aussi je ne crois en rien a Thistoire. Que d'homes présentés au genre humain, a la postérité, corne coupables, ont ete très vertueux ! Que d'autres au contraire, que d'homes illustres $ restés dans l'obscurité !» — « H y a, lui dis-je, en effet de beaux paysages qui... ne seront jamais peints. »

Aussi il meprisoit la réputation et les aplaudissements des homes.

Nous parlions de Phocion qui disoit : « N'ai-je pas dit 10 quelque sottise ? » [f. 117].

Jugement,

Il aimoit singulièrement les contes et histoires orientales. Il aimoit les Mille et Une Nuit, où le costume oriental [est] très bien décrit. « L'homme, disoit-il, y est

1$ plus raproché de l'home ; vous y voyes un souverain en conversation avec un home du peuple. Come nos riches ne craignent jamais de tomber dans la misère, il n'y a gueres que nos misérable de charitables. » Je lui dis a ce sujet : « Quoi qu'en dise le président Hainaut, une des

20 grandes causes de la stérilité de nos histoires modernes et de leur peu d'interest... c'est qu'il n'y a rien pour le peuple. Bien différentes de l'hist. grecque et romaine ; ches eux c'etoit a qui seroit tribun, ou édile. Les uns donoient des fêtes au peuple ou... [Pour] toutes nos

25 grandes maisons il s'agit de savoir qui aura tel gouvernement, telle préséance, ce qui n'intéresse ni la nation ni les homes ; aussi il n'y a qu'un home intéressant : c'est le roi, et l'interest de son hist. augmente a mesure de sa popularité; voila pourquoi j'admire celle de Louis 14,

30 j'aime celle d'Henry 4. » — « Nous en avons cependant qui nous touche, come celle de Turenne ; mais ce n'est point come grand seigneur, mais come home. »

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Il aimoit Catinat, citoit de Villars... [un] trait de courage gay[f. 109].

En jugement, exquis : le portant sur ce qui l'environoit, il y trouve une multitude de raports très piquants et nou- 5 veaux.

Sur les homes, sur les autheurs, sur les nations.

Preferoit Plutarque a Tacite, come le peintre du malheur, moi ^ par ce qu'il raproche des homes, et que l'autre en éloigne, que l'un fait valoir, explique en bien 10 les actions méchantes, les excuse; l'autre donne un mauvais tour aux bones.

Preferoit Fenelon a tout ; grande remarque : Fenelon a tourné les specul[ations] de l'Europe vers l'agriculture, la base des peuples ; Louis 14 jaloux de lui ^.

1 5 Sur TAstré d' U rfé.

Il etoit si épris du roman d'Urfé qu'il fut exprès jusque dans la forest (sic) pour y voir les bords du Lignon, le lieu habité par Astrée. Il aprit que les bords du Lignon n'etoient habités que par des couteliers et des serruriers 20 [f. 117].

Il estimoit singulièrement l'Astrée d'Urfé : il l'avoit lu 2 fois, et vouloit la lire une 3^ : « Il ne faut pas la lire en courant. » Je ne Tai lu qu'une, a sa sollicitation. J'ai admire la vérité des caractères, l'imagination prodigieuse, 25 mais j'avoue qu'il m'a enuyé ; il y a des tableaux uniques et charmants, un esprit infini, mais une metaphisique qui noye tout, trop de personages [f. 120J.

1. C'est-à-dire : et moi je préfère aussi Plutarque à Tacite, mais parce qu'il, etc.

2. F. III. — Cf. f. 138 : « Sur Fenelon, lui donoit une grande louange d'avoir tourné l'esprit de l'Europe a l'agriculture, la baze du bonheur des peuples ; ainsi, si les guerres ne fussent venues, on eut dit : « le Siècle de Fenelon », mieux que celui de Louis 14. »

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Son jugement.

On lui vouloit faire conoître quelqu'un, fort enthousiaste de lui : « Il m'a vu, dit-il ; on ne juge des homes que par les oreilles et non par les yeux. » 5 Certes c'est un défaut ou inconvénient qu'il a relevé en partie lorsqu'il a dit que lorsque nous allons chercher la morale au théâtre [nous sommes] ^comme le petit Jean de Saintré qui ne pouvoit manger son pain si sa bonne ne [le] lui coupe. Les enfans sont dans le parterre,

10 la bonne est sur le théâtre.

Nous devenons par les arts si accoutumés a la représentation, que la realite même ne fait aucun effet. Il faut qu'on nous la mette loin de nous pour nous la faire estimer. Je conois des gens foux de tableaux de paysages

1$ qui ne regardent jamais ceux de la nature. D'autres ont des portraits de philosophes, et... ne font nul cas des originaux. D'autres pleurent sur les malheureux de la famille d'Agamemnon, et ne donneroient pas une larme a de malheureuses familles francoises. Voila ce que fait

20 l'habitude de nous repaitre d'illusions, de nous rendre très indifïerens a la realite, et inhabiles aux choses de la vie.

Combien l'amour de la patrie chés les Grecs augmenté ! Car les artistes ne peignoient que des Grecs, ou 25 les dieus de la patrie, ou les héros; la Grèce fit passer l'amour de la patrie, de ses dieus, chés toutes les nations, et a rendu chaque rocher célèbre.

Si nous nous raprochons par un point, nous nous etrangeons par mille [f. 120].

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Sur M"" Rousseau.

Ses jugements sur plusieurs grands hommes.

Il preferoit le Tasse, pour son Armide, a la Didon de Virgile, la trouvant plus feme ; et moi, d'avis contraire ; $ lui citois plusieurs morceaux. Ici y insérer des morceaux entiers.

Il n'aimoit pas Polybe, si froid en parlant des maux de sa patrie. Il ne scavoit pas le grec, et il avouoit que le latin le fatiguoit.

10 II estimoit beaucoup Mr. de Fontenelle pour sa probité, droiture ; pour avoir eu une grande et facile disposition a Tepigrame, avoir ete fort assailly, et avoir eu la générosité de n'en faire usage ; et cette louange de Fontenelle est réversible à M'^ R., car il s'abstenoit de médire

1$ d'aucun en particulier, quoique par fois il lui echapat des epigrames. Il se comparoit a Linceus : « J'ai toujours repoussé le trait franc ^ », regardant la finesse dont on aiguise un bon mot come une perversité ; comme ceux qui prenent plaisir non a repousser l'injure mais dans la

20 douleur d'autrui, semblables aux sauvages qui avant de lancer leurs flèches les empoisonnent.

Son trait sur un avare de l'Académie : « Je ne l'ai pas vu, et je vous crois. » — « Je l'ai vu, et je ne le crois pas 2. » Il lui prédit que, s'il ecrivoit, il s'attireroit

1. « Il se felicitoit d'avoir toujours renvoyé a ses ennemis le trait franc^ c'est a dire de ne l'avoir point empoisoné, ni nuit en secret » [f.i07].

2. Aimé Martin raconte ainsi l'anecdote : « Un jour l'on faisait une quête pour un pauvre homme de lettres. On s'adressa deux fois à un académicien qui passait pour avare ; il dit au second tour : J'ai donné un louis : celui qui tenait la bourse lui répondit : Je le crois, mais je ne l'ai pas vu. Fontenelle repartit aussitôt ; Pour moi, je l'ai vu, et je ne le crois pas. » P. 449, col. i. — Martin a probablement emprunté sa version à Chamfort sans du reste reproduire exactement le texte ; cf. Chamfort^ édition du Mercure de France, 2™* éd., p. iio.

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beaucoup d'ennemis. Il lui dit qu'il s'etoit toujours repenti d'avoir écrit même des ouvrages qui avoient eu le plus de succès : « Et cependant persane n'a plus joui que moi de sa gloire, » Autant on en dit de Racine. 5 II vouloit, sur ses derniers jours, écrire sur les avantages de l'adversité, de la vieillesse ; n'étoit pas content de ce que Ciceron en avoit écrit.

Il se flattoit d'avoir eu a repondre a 2 gens de bien, rA[rchevê]que de Paris, et le Roy de Pologne...

10 II aimoit Sakespear, et trouvoit que nos tragédies sont trop en dialogues, pas assésde situations naturelles. C'est ainsi que Richardson, qu'il aimoit beaucoup, n'a mis aucuns scites naturels, des scites qui ajoutent et accompagnent de toute l'imensité de la nature les pensées.

15 C'est ainsi que le lac de Genève, le rocher de Pomerai, la vallée de Vevey ajoutent aux charmes et aux éternels regrets de la mort d'Heloise [f. 121].

Ses maximes en littérature.

« Ne mettes point la vérité en maximes ni en sen- 20 tences. » En effet les plus grands écrivains ont tombé

dans ce défaut. Il en resuite que les parties font de l'effet,

et que l'ensemble n'en fait point.

Il disoit que, pour écrire l'histoire, le plus difficile et

le meilleur seroit le plus vertueux, non pas a débiter des 25 sentences, mais a dire avec courage la vérité, à braver les

partis, les corps, les tirans, les homes ; car voila en quoi

consiste la vertu, qui est un effort non pas de mots mais

de faits.

Il pretendoit qu'on ne pouvoit faire d'effet que dans 30 un long ouvrage [f. 120].

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Esprit. Jugement, Maximes.

Il disoit que le travail etoit un présent divin fait a l'home ; aussi etoit il toujours occupé, et ché lui, dans ses conversations, ou il arrangeoit des plantes.

$ Les hommes qu'il estimoit le plus etoient, chés les Grecs, Lycurgue, parce qu'il fut juste ; chés les Prussiens, Milord Maréchal, et son frère tué, dont il vouloit écrire l'histoire. Son frère lui dit: « Elle est faitte en 4 mots: probus vixit, fortis obiit », parce qu'il faisoit le bien sans

10 en parler, et dedaignoit la représentation ; Catinat, dont il avoit voulu écrire l'histoire ; les Medicis ches les Italiens parce que [c'étaient] des citoyens devenus les bienfaiteurs de leur patrie, et montés au trône par les bienfaits ; Fontenelle, parce que, conoissant les homes, il

1$ leur avoit fait du bien, scavoit faire des epigrames, s'en etoit abstenu ; lui disoit : « Je puis vous assurer que mes ouvrages m'ont fait plus de peine qu'ils ne m'ont aporté de plaisir » ; Linœus chez les Suédois, dont il conservoit les thèses comme des chefs d'œuvre et de grandes vues

20 sur la nature, a cause de son caractère droit...; mais Fenelon par desus tout: [Fenelon] avoit dirigé les vues de l'Europe vers l'agriculture.

« Quand aux nations, je conviens, lui dis je, que beaucoup d'individus supérieurs chés les Grecs ; mais com-

25 bien les Romains plus vertueux ! Voyéscome les premiers se traitoient en guerre les uns les autres, les Athéniens^ les Samiens ; les Romains [attiraient] a eux les peuples vaincus : dignes de gouverner la terre. » — « Cela est vrai ; les Romains [étaient] meilleurs que les Grecs. »

30 II avoit une grande opinion des Espagnols.

Dans les rois, faisoit cas de Louis 14, beaucoup de Henri 4; estimoit le jugement de Louis 15.

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Mon jugement sur Plutarque comparé a Tacite : Tacite éloigne des homes, Plutarque en raproche ; on voit que le i^^ est bien aise de dire du mal. Quand quelque bone action [se rencontre] il y supose un mauvais motif. 5 L'autre, au contraire, tache d'excuser les mauvaises. J'ai été touché même que dans une certaine vision des enfers, ou Néron dans les suplices, les dieux le changent en animal palustre (?) en considération du bien qu'il avoit fait a la pauvre Grèce, — Il n'aimoit point le judi-

10 dicieux Polibe, si froid en parlant des maux de sa patrie. Il adoroit Plutarque et l'apelloit le peintre du malheur ; en effet la fin d'Agis, celle d'Antoine, celle de Monime, feme de Mithridate, le triomphe de Paul Emile, les malheurs des enfants de Persée.

15 II preferoit Sakespear a Racine : « Nous mettons trop de dialogue et pas assés d'action ; trop de subtilité, de métaphisique. Quel beau sujet sans parler ^ lorsque la feme de Brutus l'accompagne et que là en [attendant] l'embarquement, courageuse et constante, jusqu'à ce

20 qu'elle voit ce tableau dans le vestibule d'un petit temple sur le bord de la mer, représentant les adieux d'Hector et d'Andromaque. Alors sa fermeté Tabandona. Quelle scène touchante et muette a mettre dans un drame ! Corne ce sentiment double des deux douleurs. Ces mots

25 gravés au dessous : Hector, je trouve tout en vous, pere, frère ; vous êtes tout pour moi, vous êtes mon époux. »

Nos conversations interompues par la ceuilete des fleurs... : nous admirions leur forme enchantée, la variété de saison ou elles poussoient successivement, leur grâce ;

30 l'anémone des bois : quand il y en a, sa racine s'étend par tout ; la granulée, les graminées, leur port : grâces

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