‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 42 sur 58 · A Jean- Jacques · texte numérisé non relu

A Jean- Jacques

corruption, et intolérance de tous les corps, sur le bonheur qu'il y ait un roi en France, de peur qu'il n'y eut mille tyrans, il me dit : « La liberté est un aliment solide qui ne convient qu'a de bons estomacs. Il n'y a $ qu'un peuple qui a des meurs qui puisse être libre. Peu d'hommes parmi nous peuvent se réduire a être de simples citoyens. »

Voila donc les 2 grandes objections faites contre ses ouvrages.

10 Mais voyons le bien qu'il a fait : libertins rendus meilleurs, éducation adoucie; on su prima a l'Ecole Militaire les chatimens honteux ; l'Impératrice de Russie les a bannis des collèges, come chose qui déprave l'enfance de bonne heure ; mères devenues nourices ; lois de la

15 société naturelle rafermies; goust de la nature inspiré; Elisées construits ; extérieur simple dans les ajustemens des homes; repentir, goust de la vertu [f. 169].

Caractère.

On a dit de Caton qu'il etoit venu 500 ans trop tard, 20 R. 50 ans trop tost. Il semble avoir désespéré de la reforme entière d'un peuple ; et, come dans un tems de peste, pour le bonheur et la vertu il tire des barieres ; il isole, d'après l'exemple de Sparte. S'il etoit venu sous un Roi qui aime les bones mœurs, que la flaterie n'a pas 25 corrompu... Oh ! que n'est il né catholique, et françois ! Seul, étranger, persécuté, calomnié, si par le pouvoir de la vertu et de l'éloquence il a tant influé sur ses calomniateurs, que n'eut il pas fait, s'il eut [été] aidé !... Le fleuve des générations s'écoulent; mais, comme les eaux 30 du printems, chaque anée une génération d'enfans vient

SON ESPRIT

renouveller les peuples, disposés a obéir aux loix saintes et éternelles de la nature.

Il faut bien espérer donc de l'avenir ; les maux vienent insensiblement : la reforme, aidé[e] du pouvoir des lois, 5 ne peut-elle venir de même ? Faut-il des malheurs pour reformer un peuple ? [f. 170].

On me dira : les riches, les grands, ceux qui aspirent a le devenir, ceux qui douent l'exemple, ont comencé par

10 étouffer leurs remords ; il n'y a plus que la vertu qui a des scrupules : le crime n'a plus de remords ; les opinions que leur a donné une mauvaise philosophie, ses erreurs, les tranquilisent. Ne voyant point la nature, il est aisé de nier son auteur. D'ailleurs ils ont réussi par

15 de mauvaises voyes, et ils disent : « S'il y avoit un dieu, je ne serois pas heureux. » Ils sont a eux mêmes un argument contre la providence...

Mais sont ils heureux ? Peut être viendront ils a croire qu'il est doux d'avoir une conscience ; qu'après tout, la

20 vie est si courte, qu'à tout prendre il vaut mieux avoir des amis que des domestiques;... et que la vertu a tout prendre est non seulement ce qu'il y a de plus sur, mais encore de plus aimable, de plus doux, de plus heureux et qu'on n'est consolé que par le souvenir du

25 bien que l'on a fait [f. 170].

Espérance de reforme.

[SES OUVRAGES

Sur ses ouvrages.

Le caractère influe sur les ouvrages d'un écrivain ; 5 c'est ainsi que l'ame aimante de Fenelon se jetta dans le quietisme, que l'intolérance de Bossuet perce a travers son équité, lorsqu'il accuse les Grecs de n'avoir pas élevé d'autels a l'amour honete, tandis que la chaste Junon qui presidoit aux mariages, la chaste Diane ; que dans le

10 même discours,.. / il fait creuser un lac plus grand de 140 lieues que l'Égypte et de 300 pieds de profondeur; qu'il accuse ailleurs son confrère d'avoir calomnié les pères ; les meilleurs livres sont pleins d'erreurs, parce que [ce] sont lès ouvrages des hommes. J'entreprends ici de

1$ relever les principales [f. 124].

Sur son sHle,

Il a ose employer des mots reprouvés, et avec succès, entr'autres celui de fumier. « Je vis, dit-il, touttes les richesses de la Hollande sur un fumier. » Dans quelques 20 autres, mais en bien petit nombre, il n'a pas été si heureux...; mais, a l'aventure, l'a-t-il fait exprès? sont-ce des os laisses a ronger a la critique ? Je n'y toucherai point... [f. 125].

Ses mâximes en éloquence.

2$ Je lui disois : a Je crois que la meilleure manière d'écrire, de rendre sa pensée, est la plus courte », et je

SES OUVRAGES

citois Tacite. Il me dit : « On plait quand on est court on plait aussi quand on est long... Il y a en effet une harmonie ou suitte de proportions. La nature donne aux: muscles et aux membres une certaine proportion... » 5 [f. 123].

Sur ses ouvrages.

Discours qui, en 1750, a remporté le prix de l'Académie de Dijon sur cette question « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué a épurer les mœurs

10 II n'est que trop vrai qu'elles les ont corrompues^, et qu'elles ajoutent infiniment a la corruption.

Mais il se trompe quand il ajoute qu'elles altère- les vertus guerrières par cela seul qu'elles sont sédentaires ; Epaminondas, le plus scavant home de son tems ;

15 Alexandre, très instruit ; Cassar, le plus éloquent de Rome ; Xenophon, l'eleve de Socrate, l'abeille attique, a fait lé plus bel acte militaire ; le bon Henri 4 etoit très instruit. Il est vray que Polybe ne veut point que les soldats scachent lire.

20 Aimer la science, selon lui, en épuisant les esprits animaux, énerve le courage. Mais c'est l'efifet que produisent les excès en tout genre, ceux de Venus encore plus que ceux de Minerve ; et cependant les femes aiment a faire passer ces 2 qualités comme sinonimes, parce

25 qu'Henry 4 nous a ete peint come un prince qui en vouloit a toutes les femes ; mais Henry 4 a eu de violentes passions, mais n'etoit point libertin : le voluptueux Paris etoit efféminé.

D'ailleurs R., en peignant le courage comme une vertu

30 de tempérament, oublie que c'est une vertu qui a doné des armes au matérialiste ; c'est contre l'évidence, puisq^ue

J.-J. ROUSSEAU

des homes très vigoureux sont poltrons, que d'autres, d'un tempérament très délicat et malade habituellement, [sont] très braves, comme Caesar. Cette vertu dépend, come les autres, de l'ame et de l'éducation. 5 Mais lui même, livré aux lettres et s'en occupant dans une vie sédentaire, a été l'home de son siècle qui a témoigné le plus de courage, comme nous le verrons dans son caractère.

Le résultat donc de cette question, ce si les arts et les lo sciences ont contribué [à épurer] les moeurs ». Non. Il a eu, a mon gré, raison de prendre la négative. Elles ajoutent a la corruption d'un home corrompu ; la plupart des homes en abusent ; mais elles ajoutent a la perfection aussi : Fenelon.

15 II me semble que cette question se reduiroit a celle-ci : le vin est il bon a la guerison des maladies ? [f. 127].

Sur ses ouvrages.

Devin du Village. Quelques uns blâment qu'un philosophe grave ait fait un opéra ; cet ouvrage lui fut inspiré 20 par Fontenelle, qui lui dit : « Je serois curieux que quelqu'un fit à la fois la musique et les paroles. » — « Vous avés bien réussi, [me dit-il] ; vous avés filé ensemble l'or et la soye » [f. 1 57].

Ouvrages de JJ.

2$ Le génie invente, l'esprit aplique ; le génie remonte toujours, et souvent d'une petite chose, a des principes généraux, jusqu'au sein de Dieu même... C'est ainsi que, d'une feve plantée, il tire les premières notions et les fondements de la justice.

30 C'est ainsi que, lorsqu'Enée a étalé a Didon sa généalogie, ses malheurs, pour la toucher, elle ne s'y areste

SES OUVRAGES

point ; mais, remontant a elle, elle lui dit ce beau vers, fondement de la pitié universelle sur toute la terre :

Non ignara mali miseris sucurere disco.

Ainsi, dans Homère, Priam prenant les mains d'Achille, 5 ces mains terribles qui avoient égorgé ses enfans, lui dépeint les prières boeteuses, humbles, marchant a la suitte de l'injure, et se présentant devant le trône de Jupiter.

Le génie remonte donc toujours a des principes gene- 10 raux ; voila sa marche, ce me semble. Voila pourquoi ses œuvres [sont] pleines de digressions ; voila pourquoi dans sa Lettre sur les Spectacles [on trouve] ses vues sur un tribunal, une cour d'honneur, très intéressantes. Mais il n'en est pas de même quand il se sert de son 15 esprit ; la comédie n'est qu'un ouvrage d'esprit, n'est que l'aplication d'un ridicule ou d'un principe de morale présenté sous divers point [de vue]. Aussi a-t-il fort mal réussi dans les aplications : son Narcisse amoureux de lui même. Mais quand, du caractère du misantrope, il 20 en fait naitre un autre ; quand, de Pigmalion, il remonte, suivant sa pente, aux sensations, on voit luire les feux du génie [f. 149].

Sa Lettre sur les Spectacles^ en datte du 20 mars 17 $8.

25 II prouve sans réplique que les spectacles sont nuisibles a Genève, et, par les détails charmants des montagnons(?) et des fêtes du régiment de St. Gervais, combien les fêtes publiques, patriotiques, simples [sont] infiniment supérieures a des comédies ou le vice triomphe presque

30 toujours ; [où l'on voit] des passions d'un état différent

J.-J. ROUSSEAU

[du nôtre] ou l[a] tragédie ne nous inspire que des pitiés étrangères ; pour moi, je l'ai aimée passionement ; mais quoi I elle pleure les malheurs de la famille d'Agamemnon ; et n'avons nous pas des familles aussi malheureuses 5 et plus inocentes ?

Le philosophe qui lui a repondu, est forcé d'avouer qu'on y va oublier la société, c'est a dire la patrie.

Ce morceau est plein de digressions très utiles sur une cour d'honneur, sur le caractère de Molière qui n'a

10 jamais eu pour but que de faire rire Louis 14, a qui la vertu et le vice % qui a tourné [en ridicule] surtout les gentilhomes campagnards, inspiré du mépris pour la plus noble des occupations, l'agriculture, et rendu suspect et odieuse la vieillesse aux jeunes gens. L'éducation

15 simple a achevé de détruire nos meurs, et jetté les fondements de ce siècle de haine, sur toutes les conditions, médecins, procureurs, tuteurs, vieillards, et qui n'a formé en gens de bien que des Aristes froids, sans caractère.

20 II a oublie de dire, je crois, que la comédie etoit flétrie par Tareopage qui honoroit la tragédie parce qu'elle parloit des grands homes de la nation.

On a taxé R. d'humeur pour avoir dit qu'elle faisoit imiter les mauvaises meurs ; mais il est a ma conois-

25 sance que des jeunes gens se sont déguisés en vieillards pour tromper des bourgeois ; qu'une infinité de filles ont pris le ton 2... ; que les parades des boulevards

font le même effet sur le peuple, lui inspire[nt] le mépris des magistrat[s], peignent le vol come une plaisanterie ;

1. Cette phrase est incomplète; peut-on la compléter ainsi : « A qui la vertu et le vice sont indifférents » ? C'est bien, je crois, la pensée de Bernardin.

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