I. De Dieu
SES OUVRAGES
et de vertu, en leur faisant voir que de faire le bien est une imitation de la Divinité.
La Fontaine a dit : « Cet âge est sans pitié » ; il a parlé des enfansde Tecole : tourmentés, ils tourmentent; battus, 5 ils battent. L'enfance est sensible. Je me souviens d'avoir vu un enfant ches un suisse près du feu. Sa petite sœur mettoit les pâtes de son casaquin a son chat ; le petit frère, a chaque effort qu'elle faisoit, la douleur se peignoit sur son visage. J'observai que l'enfant etoit malade,
10 et la sœur bien vigoureuse.
Etant enfant, je prenois et achetois des oiseaux, souvent sauvages ; je les faisois manger de force : jamais ils n'avoient mangé, à ma fantaisie ; la nuit venue, je les mettois coucher avec moi ; de peur qu'ils n'eussent froid,
15 je les tenois dans mes mains : en me tournant dans mon lit, je les etouffois, et, quand je les voyois aplatis, je pleurois [f. 158].
Un jour de grande gelée nous voyons dans la cour sur les fenêtres du château, entrés sous le vestibule et dans
20 les chambres, des sansonets, des charderonets, des rouges gorges, des pinsons ; voila Emile : « Ah ! prenons des oiseaux. » — « Qu'en ferés vous ? — « Oh ! Je les mettrai dans des cages. » — Nous en prenons : l'oiseau prisonier refuse de manger, et meurt, ou il finira par
25 l'étouffer. Je leur jette du pain, des grains de mil ; nous les voyons s'évertuer, et prendre le pain de nos mains : oh ! il est enchanté : « D'où vienent ces oiseaux ?» — « Il n'y a pas d'enfans qui ne scachent trouver les nids dans la campagne : ils etoient dans des saules, dans des buissons,
50 dans les bois, dans la prairie. » — « Et pourquoi l'été ne venoient ils [pas] ici ? » — « Oh ! Il y a assés a manger, assés de graines : ils mangent des mures. » — « Mais pour quoi [n'en mangent-ils] plus ?» — « Nous
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avons tout ramassé : le foin des prairies, les moissons des campagnes, les fruits du verger, jusqu'aux glands ; il n'y a point d'économistes si soigneux que nous : nous ne leur avons rien laissé. Ils vienent nous dire : « Vos
5 granges sont pleines. » — « Mais qu'est ce qui avoit semé leur grain ?» — « Mais c'est le bon Dieu ; c'est lui qui les nourissoit : c'est donc a l'home a les nourir. » — « Pourquoi ne s'adressent-ils pas a votre chien pour avoir de quoi vivre ?» — « Ah ! Je vaux mieux que mon chien. »
o — « Et pourquoi ?» — « Parce que vous pouvés faire du bien. Si c'etoit des cerfs, des faisans, qui mangent les bleds, des lapins ; mais les musiciens de nos bocages ! nous nous gardons bien de les tuer. »
Mais voila les oiseaux aprivoisés : des qu'on l'aperçoit,
$ les voila qui vont a lui : ils lui prenent du pain de la main. Voila un autre spectacle : voila une suite d'autres animaux, pales, tereux, défaits, demi nus, en haillons : « Qu'êtes vous, mes bones gens ?» — « Des enfants des vignerons, des faucheurs, des terrassiers ; nos pères sont
o malades; je n'avons point d'ouvrage. » — « Voila ceux qui ont ramassé le vin, votre bois et votre bled ; nous n'avons rien laissé. » — « Dieu se charge, l'été, des oiseaux. » — «Oh! nourissés les oiseaux ; moi, je nouris les homes. » — « Oh ! voila mon goûté. » Emile
5 pleure : « Je n'ai rien a leur doner. » — « Mérités de soulager un jour les malheureux ! » Les petits garçons, avec lesquels il se battoit, quand ils lui voyent de la déférence, du bon cœur, lui aportent des nids. Ah I qu'il est heureux de régner sur le cœur des homes ! L'home
o qui fait du bien ressemble a Dieu [f. 158].
DES OUVRAGES aU'IL AVOIT VOULU FAIRE QU'IL A LAISSÉS IMPARFAITS [f. 128].
Des ouvrages qu'il avoit voulu faire, 5 quil a laissés imparfaits.
Le Lévite.
Des morceaux du Tasse.
Des leçons de botanique : ses formules.
Daphnis et Chloe.
10 Des morceaux de Jeremie, en musique.
Une nouvelle musique du Devin de Village.
Une continuation d'Emile, comencée.
L'histoire du gênerai Keit.
L'histoire de la maison de Medicis.
15 Un Traité de la Vieillesse, n'étant pas content de celui de Ciceron; un sur l'Adversité.
Une tragédie de Lucrèce ; scènes de la Pucelle.
Une société heureuse par les loix de la nature et les loix du gouvernement : l'Arcadie.
20 Independament de ces ouvrages, il en a laissé quelques uns de manuscrits, d'autres imparfaits, d'autres qu'il a voulu traitter :
10 Un poème en plusieurs chants, en prose, contenant l'avanture du Lévite, qui part de ; ses amours ;
25 des tableaux de danses charmantes ; des images, les plus riantes et les plus terribles... ; des images patriarchales : « Ou est le tems, dit-il, ou je te réchauffai dans mon
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sein corne une colombe, ou je te faisois boire dans ma coup[e] ? »
Des images terribles ; lorsque sa malheureuse épouse, tombée les bras sur le seuil de la porte, la fureur s'em- $ pare de lui : il prend le cadavre de sa feme, ou [apparaissent] les violettes de la mort ; il sépare la tete du corps, il coupe la chair avec les os. Il avoit fait cette ouvrage, étant fugitif en Suisse, dans le tems de sa vie ou son ame [était] la plus mélancolique.
10 2° Des morceaux du Tasse, rendus littéralement, qui m'ont paru d'un charme infini, par leur exactitude ; Sophronie et Olinde (sic) ; il désire beaucoup, il espère peu, il ne demande rien. Il reprochoit d'autre défaut a la traduction de Mirebeau (sic) ; d'avoir craint de tomber
15 dans les concettei, reprochés injustement par Boileau au Tasse, la précision n'étant jamais antithèse.
30 Des leçons de botanique en forme de lettres. Il me les avoit promises, a condition que je les copierois. Il en avoit lu la i'^^ : elles sont adressées a une mere, sa
20 parente, qui veut, dans l'âge des passions, procurer une diversion a sa fille. Elles m'avoient plu par leur clarté, leur ordre, leur simplicité ; mais une chose très ingénieuse qu'il avoit imaginée, etoient des formules botaniques, pour caractériser chaque plante. Les botanistes
25 emploient une frase très étendue pour designer chaque plante ; [lui, il indiquait] d'abord le genre, l'espèce, la famille, le nombre des anthères, celui des pétales, la feuille de la plante, au moyen de 8 ou 10 caractères ; et j'avois pensé que de pareilles idées pouroient s'apliquer
30 aussi heureusement aux sciences, par exemple aux cartes de géographie pour y exprimer les végétaux, les animaux
de chaque latitude, les espèces d'arbres, ou sont les
minéraux ; et cette idée m'étoit venue, il y a long tems,
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en voyant en Russie des cartes turques ou, par des signes, ils expriment la quantité d'homes de chaque ville et de chaque village... Mettre ici tout ce qu'il pensoit sur la botanique [f. 128].
5 Sur la botanique.
Il avoit imaginé quelque chose de très ingénieux : c'etoient des formules botaniques pour exprimer le caractère des plantes : par exemple la feuille par un signe : si en cœur, un cœur. Les pétales par un autre ; les
10 anthères par un autre ; de sorte qu'au moyen de 8 ou dix caractères il exprimoit la description d'une plante que plusieurs lignes n'auroient pas décrit [f. 109].
Il accrochoit son chapeau a sa poche ; sa feme même l'avoit cousu, parce qu'il perdoit tout, me disoit-il ; une
15 loupe, avec un microscope a lentille, excellente, doné par le prince de Conti ; une boite de fer blanc pour mètre les plantes ; un petit louchet de fer blanc ajusté avec une serpette de même, qu'il agençoit au bout de sa cane pour atraper les plantes ou il ne pouvoit atteindre,
20 a travers les palissades du bois de Boulogne. « On va dire que je prends des lapins » [f. 122].
Eloge de là botanique.
Ce n'est pas parce que c'est une science de héros qu'Achiles, Hercules, etc.
2$ Elle embellit les lieux les plus sauvages et les plus après, puisque c'est la ou la nature fait croitre [les plantes] les plus curieuses ; elle adoucit et charme les passions en y faisant naitre les plus douces images, pourvu toutes fois qu'on ne veuille pas être botaniste, car alors le vice
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de notre éducation, l'émulation, viendra empoisonner les joies du cultivateur et de ceux qui Tecoutent.
C'est la plus douce des théologies, un livre que les homes ne peuvent altérer, un livre universel, plein de $ pensées ingénieuses, bienfaisantes, misterieuses (?), sublimes. Il me faisoit remarquer le mouron et des graines semblables qui se ressèment plusieurs fois par an, nature ayant multiplié les subsistances a proportion de la faiblesse des animaux ; que c'est une science pleine
10 de plaisirs, infinie, dont le comencement est partout et la fin nulle part, qui oflTre mille combinaisons [f. 169].
Regardoit l'étude des plantes come pouvant doner aux arts, aux peintres, aux écrivains, le secret de toute éloquence...; un dessinateur devenu par ses conseils le plus
1$ habile de Lion, pour avoir étudie la botanique [f. 139]. « Que le travail, disoit il, est un présent bien divin ! » Dans la botanique il s'etoit arrêté a cette seule partie de l'histoire naturelle ; même, dans les plantes, ne se souciant [pas] d'étudier leurs vertus : « La ou la science du
20 botaniste finit, celle de l'apothicaire commence. » Un jour, au bois de Boulogne, come je deterrois des glandes de filipendule, il s'assit et se mit a fouir en me disant : « Je veux avoir ma part. »
De quelle utilité pour des officiers en garnison, pour 25 des femes. Il me disoit: « Elles se livrent a la chimie, a la métallurgie, très inutiles, très dispendieuses ; la botanique [est] si douce. C'est une science de paresseux et de voluptueux » [f. 103].
Sur la botanique,
30 II me disoit : « Vous ne vous en souciés pas. » — « Je n'ai pas de mémoire ; je ne scaurois mettre dans ma tête
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ce qui n'est pas dans mon cœur. Cornent me retrouver (?) dans tant de noms ? J'aime a ignorer pour aimer. J'aime beaucoup a vous en entendre parler. » — « Hier, me dit il, par le chaud qu'il faisoit, j'avois ce gros livre la dans ma 5 poche. Vous ne vous [en] sériés pas soucié par le chaud qu'il faisoit. » — « J'en aurois bien fait autant ! Voila qui est bien aisé ! J'aimerois mieux l'avoir dans ma poche que dans ma tete. » Il me dit : « Et c'est pour ne le pas avoir dans ma tete que je l'ai dans ma poche. »
10 Cependant j'aprenois peu a peu a conoitre les corolles, les pétales, les anthères et a les classer ; mais, de retenir les noms, fort difficilement.
Il me disoit : c< C'est une science de paresseux ^ ; si vous voulés, nous irons après midi ; mais je vous déclare
15 que nous cueillerons. » ...Il me faisoit des compliments pour [m'Jencourager et me disoit qu'on peut être grand botaniste sans scavoir un mot de botanique.
ce Scavés vous la différence qu'il y a des paysans d'Angleterre a ceux de ce pays ci ? Quand j'herborisois, ils
20 venoient me demander : « A quoi sert cette plante ? » Ceux d'ici [me disent :] « Ah ! C'est telle chose ; cela sert à tel. » Ceux ci veulent instruire, ceux la cherchent toujours à s'instruire » [f. 117].
Il les conoissoit bien ^ : un jour, au pré St Gervais, en
2> herborisant, un pauvre berger mendiant nous montra une plante : « Il y a toujours quelque chose qui rabat l'orgueil du maître : des 1 5 cens plantes des environs de Paris il n'y en a pas une seule que je ne conoisse excepté celle la. » Il la prit et fit la moue [f. 143].
30 « de Jussieu, dit il, conoissoit toutes les plantes