‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 51 sur 58 · Les plantes · texte numérisé non relu

Les plantes

J.-J. ROUSSEAU

du Jardin du Roi, mais pas une de la campagne »

La botanique etoit pour lui un amusement plus qu'une étude [f. 145].

$ Il vouloit, avec raison, qu'on aimât les choses pour elles mêmes. Un jour, une très aimable dame, chés lui, avec son frère, lui dit : « Vous vous occupés de botanique : aparament vous nous en donerés un traité. » — c( On croit, dit il, qu'on ne s'aplique aux choses que pour

10 en doner des leçons. Je cultive la botanique pour la botanique même » [f. 120].

Il portoit la moralité jusqu'à ne pas ceuillir dans un pré une plante seule, encore que curieuse, afin que l'espèce ne s'en perdit pas [f. 167].

1$ [4°] Dapbnis et Chloe, musique. — H y a des gens graves qui lui reprochent d'avoir fait des opéras. Mais dans un pays ou l'amour des femes et la galanterie met tout en chansons, n'est ce pas bien a lui d'avoir cherché a ramener a l'amour inocent et légitime par les charmes de la

20 musique ? Si les familles sont de petites patries, l'amour conjugal en est la baze. Un des homes de l'antiquité le plus vertueux, fut formé par Thalès. Lycurgue lui persuada de venir a Sparte. « Ce Thaïes, dit Plutarque, faisoit tout ce que pouvoient faire les meilleurs et plus

25 suffisans gouverneurs et reformateurs du monde, car ses propos etoient de beaux chants, auxquels il prechoit et admonestoit le peuple de vivre en union et concorde les uns avec les autres, étant les paroles acompagnées de chants, de gestes, et d'accens pleins de douceur et de gra-

30 vité, qui secrètement adoucissoient les cœurs félons des écouteurs, et les induisoient a aimer les choses honestes. » Dans un pais donc ou l'amour a tant de pouvoir de ramener les homes aux images (?) champêtres et naturelles,

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de leur faire aimer a la fois les champs, les laboureurs, les unions légitimes, n'est ce pas apliquer le remède ou est précisément le mal ? Il n'a point pris pour son sujet quelque divinité, car il est plus aisé a une fille de faire 5 la déesse que la bergère [f. 128].

L'opéra de Daphnis et Chloe, en 3 actes, d'après le roman de Longus traduit par Amyot. — Il en a fait la musique de 2 actes ; les paroles ne sont pas de lui : un de ses amis les avoit faites a sa fantaisie.

10 « Pourquoi n'avés vous pas fait les vers ?» — « Je suis trop vieux. » — « Anacreon, plus âgé que vous, en a fait de charmants. » — c< Quelle différence ! Il a vécu dans les plaisirs, et moi dans le chagrin. » Il m'en a recité des morceaux charmans que j'estropierai, come

1$ tant d'autres choses qu'on retient d'une conversation. « Chloe dort : je n'ai jamais rien fait qui m'ait tant fait de plaisir que la musique qui invite Chloe au someil. Ses moutons paissent auprès d'elle ; l'arivée de Daphnis son amant est anoncée par ses moutons, qui, des qu'ils

20 aperçoivent ceux de la bergère, viennent se joindre a eux. » — « Voila un effet théâtral charmant, lui dis je, mais difficile a exécuté. » — « Fort aisé, dit il : il n'y a qu'a prendre les moutons de Daphnis et de Chloe dans le même troupeau. » — « Oh! je me trompe ! » —

25 « Daphnis invite les vents a se taire: — ruisseaux, coulés doux... — Dans les empressements du berger la... musique reveille Chloe ; Chloe, fâchée contre Daphnis, de ce que dans les vendanges il a paru l'oublier : elle lui reproche ses familiarités avec les vendangeuses ; Daphnis,

30 jaloux, les caresses des vendangeurs. Enfin Chloe lui dit qu'il ne l'aime point ; elle exige de lui un serment. Près de la est la caverne des Nimphes : la musique pastorale, les musettes, les hautbois, les chalumeaux, tout annonce

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Teclat de cette cérémonie ; Daphnis jure par Pan gardien des troupeaux ; Chloe n'est pas contente du serment :

— Pan, dit elle, se moquera de [ces] sermens, c'est un dieu volage : il a aimé Sirinx et tant d'autres ; jure moi,

5 lui dit elle, par ton bélier chéri, par ton troupeau favori.

— Daphnis fait le serment : puissent ces vallons perdre a mes yeux leur beauté printaniere, puisse ma flutte perdre pour moi sa douceur première... — Chloe est contente. Daphnis lui dit : tu m'a cru infidelle : j'ai jure ;

10 mais toi seule est coupable d'avoir douté de mon amour.

— Ce sentiment, fin et délicat, est renferme en 4 jolis vers. » — Je lui dis : « Oh ! ceux la sont de vous !» — Il me dit : « Cela est vrai ^ »

Sur ses ouvrages.

15 Sa morale est pure ; il ramené, dans Daphnis, du vain éclat de la grandeur a l'amour champêtre. Il fait aimer, adorer la nature par des sons si champêtres ; quand elle lui dit

Pour l'amour de l'infidelle 20 J'ai refusé mon bonheur :

J'aimois mieux être moins belle.

Et lui conserver mon cœur,

quel sentiment profond, délicat, sous une expression simple !

25 Tout sert a reformer les homes. Lycurgue imagina les chansons ; combien leur pouvoir est grand ! Qu'ils etoient redoutables, allant a l'enemi au bruit des instruments, chantant l'hymne de Castor, l'hj^mne de la frater-

I. F. 151. — Aimé Martin a reproduit ce passage en le modifiant, p. 433» col. I.

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nité ! Solon et tous les législateurs ont employé ces moyens [f. 157].

50 II a fait des Lamentations de Jeremie, très touchantes, qu'il me joua sur son clavecin : quo modo facla est

5 vîdua civitas , unt mmic^Mt pleine de sanglots... [f. 151]. Trait de Rachel. — Beauté de l'Ecriture Sainte. — Ses romances angloises [f. 128].

[é°] Une nouvelle musique du Devin du Village, qu'il ne m'a point montrée [f. 151].

10 II l'avoit fait d'après l'invitation de Fontenelle. — « Vous avés filé l'or et la soye. » On en a retranché des ballets charmants : une fille en pantomine y joue ; un petit maitre lui vient présenter des rubans.

A la fin on vient présenter un berceau a la mariée,

15 suivant l'usage de la Suisse : idée charmante [f. 128].

[70] Une continuation d'Emile, dont il m'a lu le commencement ^ : Emile, obligé de s'absenter, trouve a son retour Sophie infidelle ; pour dissiper son chagrin il voyage ; il arrive dans un port de Provence ; de la, fait

20 prix avec un patron de vaisseau pour le conduire en Egipte, ce patron conait toutes les Echelles, et vante beaucoup son habileté ; ils partent. Ils aperçoivent un vaisseau qui les suit : a sa manœuvre Emile soupcone que ce pouroit être un corsaire ; le patron se moque de ses inquie-

25 tudes. Emile insiste, veut qu'on arme les gens du vaisseau : l'équipage sur l'ordre de son chef reste tranquile ; Emile s'arme seul d'un sabre. Le vaisseau aborde : c'etoit un corsaire d'Alger. A certains signes, a la joye du Cap[itaine], Emile juge qu'il est trahi ; il s'aproche

30 du patron, lui fait voler la tete d'un coup de sabre. Le capitaine corsaire lui confirme qu'il est trahi, et que son

I. « Il aimoit les Espagnols, et faisoit jouer à [rjun [d'eux] un grand rôle dans la continuation de son Emile. » [f. 145].

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patron l'avoit vendu ; on le met aux fers. Ils arivent a Alger ; le Bey, instruit de Faction d*Emile, Testime de s'être fait justice, lorsque les lois la lui refusent. Emile gagne sa confiance ; il l'intéresse par les vives descrip- 5 tions qu'il lui fait des arts et de la police de l'Europe. Le bey l'écoute sans rien repondre. L'aprés midi il le meine dans ses arsenaux : « Tu dis que nous n'avons point de machines a forer les canons ; nous n'en avons pas besoin. Les européens en font pour nous. » Il lui montre des

10 canons aux armes d'Angleterre, de France, et d'Espagne : « Vos espions, votre ordre hiérarchique pour maintenir la tranquilité, [sont inutiles ; il] suffit ici dans une sédition [que] je me montre seul et tout s'apaise. Chaque pais, chaque nation, a un autre ordre de gouvernement. »

1$ Le Bey done la liberté a Emile. Le souvenir de l'Europe [restant pour lui] plein d'amertume, il voyage a pied et sans argent a travers l'AfFrique ; ses observations, ses conaissances dans les arts et dans la nature, le font chérir de tous les nations sauvages chez lesquelles il passe. —

20 Et, de fait, j'ai vu un boulanger riche, a Petersbourg, qui s'en alloit a Tobosck ou a Constantinople, a pied, traversant les hordes de Tartares, aux femes desquels il aprenoit a faire du pain françois. - — Emile aprend par des gens de mer qu'il y a une isle déserte ou [existe] un

25 miracle perpétuel : sur le rivage est une grotte ; dans cette grotte une statue de la Vierge : dans cette grotte [on trouve toujours] des rafraichissemens. Il s'y fait conduire ; il voit le miracle. Résolu de rester dans Tisle, il y subsiste de la pèche et des fruits qu'il trouvoit tous les

30 jours [dans la grotte]. Cependant l'intérieur de l'isle etoit inaccessible. Au bout de quelques jours il voit venir a lui un home âgé avec des paniers : (?) Emile va a lui ; l'étranger lui parle espagnol ; il lui aprend que des cha-

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grins lui font chercher la solitude : « Suivés moi » dit l'étranger ; il le meine par des chemins affreux, de rocher en rocher, avec une échelle, jusque dans l'intérieur ; là [se trouvent] un jardin charmant, une petite maison, des 5 vergers, une jeune fille charmante, de 15 ou 16 ans; l'Espagnol lui aprend qu'en allant avec sa famille sur un vaiseau, la tempête l'a brisé sur cet isle, ou, seul, il s'est echapé ; il n'a pu sauver que sa fille, encore enfant, par l'intercession de la Vierge dont il portoit l'image. Las du

10 monde et des vicissitudes de la fortune et des homes, il est resté ; il a découvert l'intérieur de l'isle. Avec des graines et des outils il a enrichi son hermitage de tout ce qu'il voit. Il a placé la statue de la Vierge dans la grotte, pour être, aux vaiseaux qui vienent y mouiller et

15 y pécher de la tortue, un recours dans les dangers ; content de faire aux homes du bien de loin, des qu'il voit un vaisseau a l'horison faire route vers son isle, il met dans la grotte des paniers de fruits. Les matelots les regardent come un effet miraculeux : en reconaissance

20 ils y mettent des offrandes dont il profite a son tour.

L'Espagnol, de plus en plus content de son hote, lui dit : « Je ne désire qu'une chose c'est de voir ma fille mariée. L'adultère rend les mariages nuls. » Emile se regarde comme libre ; il épouse la jeune Espagnole. Le

25 pere meurt au bout de quelque tems. Il vit seul. Un jour que descendu des roches pour pécher, [il était] sur les rivages de l'isle, il entend des concerts a 4 parties : il aperçoit une figure d'une jeune feme habillée de blanc : il croit que sa tete se dérange ; il trouve sa feme occupée :

30 il ne lui ose parler. A quelques jours de là [il entend] le même bruit : il voit au loin une feme en bleu céleste,

23 En interligne : Notés qu'en Pologne les mariages se renouvellent.

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dans les rochers ; il la suit, mais, corne le chemin [est] fort grand, [il la perd de vue]. Quel est son etonement de voir une en jaune, dans la partie oposée ! Il croit que ses maux ont altéré sa raison, ou quelque effet 5 magique ; enfin sa feme se met a rire, et lui dit que c'est elle qui, pour s'amuser, et, inquiette, veut le distraire, sensible a son amour ; elle a des étoffes de la grotte en quantité ; elle a remarqué des échos ; elle en tire partie, tantost avec une guittare ; tantost elle y joint la voix ;

10 tantôt un luth. Pendant qu'ils vivent très heureux, on voit un jour ariver Sophie. Sophie, malheureuse depuis sa faute, cherche Emile par tout ; elle passe aux Indes... ; elle se fait conduire [à l'ile]. « Je viens, dit elle, pour expier ma fautte, vous servir le reste de ma vie. » L'Es-

1$ pagnole entend Sophie, elle dispose [tout], le soir, pour une fete ; des aprests de noces; le lit nuptial paré. c( Sophie, dit l'Espagnole a Emile, est votre épouse ; son repentir, et ses droits sont plus sacrés. » Emile, combattu par l'amour tendre de la jeune Espagnole, par le

20 repentir de Sophie, les dangers qu'elle a courus, le combat entre ses deux épouses, imite les patriarches, et, forcé par la nécessité, les épouse toutes les deux. Jamais Emile ne lui parle de sa faute. Sophie meurt, toujours triste

25 Apres la mort de Sophie Emile trouve une lettre qu'elle a laissée : le monde a perdu Sophie ; une feme riche, jalouse de sa vertu, forme la resolution de la faire sucomber ; elle habitoit un château dans son voisinage: elle lui rend visite, la loue, la flatte. — Pendant l'absence

30 d'Emile, [elle] lui propose de se venir distraire en son château : il est solitaire, tel qu'[il] lui convient ; elle vit elle même [comme] une feme très retirée. Une petite bibliothèque dont les livres [sont ainsi] disposés ; les

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l'^rs parlent de vertu, les [suivants] de sentiment, les autres d'amour, jusqu'aux images les plus capables d'allumer les sens avec les estampes et tout ce que le vice de la capitale [a pu imaginer] : la table, les aleines (?) aphro-

5 disiaques, les vins préparés, des bosquets enchanteurs ; un jeune home d'une figure charmante, plein de talens,... malheureux pour avoir aimé ; Sophie, emue par le récit fait de sa passion, le console ; le tete a tete, et les circonstances reunies, achèvent de perdre Sofie ; pour

o que rien ne manque a sa honte, prévenue du retour d'Emile, elle ^ dispose sa route a travers le parc de manière qu'il est lui même témoin de sa perfidie. — Regrets de Sophie.

« Ce sujet, dit il, est utile : il ne suffit pas de préparer

S a la vertu, il faut se garantir du vice. Les femes ont encore plus a se méfier des femes que des homes... La faute de Sophie est plus instructive que sa sagesse, et son repentir plus touchant que sa vertu » [f. 156].

Il voulut m'erigager a traiter ce sujet, en me douant et

o le plan et ce qu'il en avoit fait. J'y trouvai plusieurs difficultés ; la 1''^ : les choses qui sont contre nos meurs... Mais le [second mariage] n'est pas contre notre religion, puisque j'ai vu en Pologne beaucoup de mariages rompus dont les maris et les femes épousent d'autres femes

5 et d'autres maris. Quand a les épouser toutes 2 a la fois c'est dans l'ordre des patriarches. D'ailleurs la nécessité les y contraint ; mais [il y avait] une forte raison [contre] : je lui dis : « Sophie infidelle ! Moi qui croyois trouver une Sophie ! A quoi sert, dira-t-on, tant d'aprest,

o tant d'éducation ? D'ailleurs toutes les continuations dans tous les genres sont manquées. Je n'ai point votre style : ce seroit de deux couleurs. » Il me dit : « Le votre me

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