I. Son ennemie
J.-J. ROUSSEAU
convient», et médit des choses honetes. Je lui dis : « Il m'est impossible; vous m'avés engage a en traiter un autre bien plus agréable. y> — « Cela n'empêche pas. » — « Oh ! ma tete, ma santé ne peut y suffire » [f. 151]. 5 II s'etoit propose de traitter plusieurs sujets, a mon gré plus importans que ceux qu'il a su mener (?) avec tant d'éloquence.
L'histoire de la maison Come de Medicis, grand duc de Florence ; il ne trouvoit rien de plus beau que l'his- 10 toire d'un citoyen qui s'etoit élevé sur le trône par ses bienfaits.
Il avoit voulu faire aussi l'histoire du gênerai Keit, tué en Prusse a la bataille de Prague (sic), auquel le roi de Prusse a dresse une statue ; (j'ai vu dans les églises
15 les portraits des officiers tués dans la dernière guerre). Il en parla a son frère, Mylord Maréchal, afin qu'il lui fournit des mémoires, car la Prusse est pleine de héros a qui il ne manque que des historiens. George Keith lui repondit avec son laconisme ordinaire : c< L'histoire de
20 mon frère est faitte en 4 mots : probus vixit, fortis ohiit. » Il avoit projetté une tragédie de Lucrèce, en prose, avec toutte la simplicité des Grecs ; on voyoit Lucrèce, travaillant a la lueur des lampes au milieu de ses femes auxquels elle distribuoit des laines ; il me dit : « C'est
25 pour un parterre François un spectacle ridi[cule] qu'une feme violée, mais si je l'avois achevée j'aurois voulu qu'en paraissant violée, elle eut excité l'indignation, le respect, la colère, la pitié, les larmes. » — « Vous auriés bien fait, lui dis je, de braver le vain ridicule, l'arme des
30 foibles et des méchants, pour montrer la vertu respectable dans toutes les positions de la vie ^. — 11 me dit:
I. F. 152. Bernardin raconte ensuite à Rousseau qu'il a songé, lui^ à faire une pièce sur Jeanne d'Arc. Cf. mon Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscrits, p. 296-299.
DES OUVRAGES QU'lL AVOIT VOULU FAIRE I75
« Il y a la des cènes admirables, mais on s'en moqueroit ; elle a été trop couverte de ridicule. » — « Dans quel siècle malheureux somes nous !... Une fille que Rome eut placé au Capitole [et représentée] soutenant le trône des
5 empereurs ; a qui Sparte eut dressé des autels ! Et nous osons parler de patriotisme !» — « Si vous voulés traiter ce sujet, qui est très beau, vous trouverés a la bibliothèque de Tabaye St Germain des Près les mémoires de son procès. Voici come je Tai scu, un jour qu'en bou-
10 quinant je tombai sur un manuscrit : c'etoit le procès de la Pucelle, avec les interogatoires ; un abé lisoit deriere moi : d'un air leste [il] voulut me l'oter des mains ; je l'aretai, et demandai au marchand combien il en vouloit : — Un louis. — Je le tire de ma poche, et je le donne.
15 L'abe confus se retire. Je Tai remis a la bibliothèque de Genève : le scavant Sallier, qui en etoit bibliothécaire, me dit qu'il etoit fort rare, et qu'il n'en connoissoit qu'un semblable a l'abaye St Germain. »
Il avoit voulu traiter un sujet bien plus beau : c'etoit
20 une société heureuse par les seules loix de la nature et de la vertu, sujet digne de la plume de Fenelon et de l'ame de Rousseau ; come, par ses conseils, ses avis, plusieurs de ses idées, je m'en suis ocupé, je n'entrerai pas dans un plus grand détail, parce ce que je me le reserve,
25 si le tems, ma santé, et les circonstances, me permettent d'y mettre la dernière main. Ce sujet a fait souvent le sujet de nos conversations...
Il avoit voulu faire un traité sur les avantages de l'adversité, un autre sur ceux de la vieillesse : il etoit mecon-
30 tent, disoit il, de celui de Ciceron ^ ; et quel service il
16 Genève : Tabé Sallier.
I. « Il avoit voulu faire un traite sur la vieilesse et sur l'adversité ; il n'aimoit pas celui de Ciceron » [f. 108].
J.-J. ROUSSEAU
eut rendu au genre humain ! Il a rendu l'enfance a la vie humaine : que ne lui a t il rendu la vieillesse ? Je ne scais la dessus aucune de ses idées ; mais, en comparant... combien nos vieillarts tristes, de mauvaise 5 humeur, lui, content, tranquile, heureux, [je médis :] ah ! c'etoit a lui a traiter de si beaux sujets ! Son expérience, son éloquence, ses vertus. Tua vita dignior xtas. S'il n'a pas écrit sur ces deux sujets, la manière dont il les a suporté vaut mieux qu'un traité [f. 152].