PARALLÈLE DE VOLTAIRE ET DE ROUSSEAU
L'Académie Françoise a proposé, pour prix de 1769', l'éloge en vers de M"^ de Voltaire 2.... ; j'aurois pu oposer éloge a éloge, mais le mieux fait n'est jamais que la moitié de la vérité. L'eloge n'est pas même un profil.
) La mort, qui a mis en terre (?) l'égalité, fait cesser tout contraste. L'académie peut être fondée a n'exiger que des fleurs. Moi je travaille pour la postérité, pour ma nation, pour toutes les ames sensibles. Je parlerai de sa persone, de son caractère, de son esprit, et de son cœur ;
0 je formerai ces tableaux sans art des traits, anecdotes, maximes, reflexions, promenades, conversations, brusqueries, voyages, amitiés. Je n'oublierai pas ses défauts, les grands homes peuvent les montrer.
Je le peindrai avec ses défauts, et je ne crains pas de
5 Toposer aux éloges de tous les homes loués par toutes les académies. Un éloge n'est que le buste, il faut montrer la statue entière des grands homes [XCVIII, f. 136] 3.
Pour le donner au public, j'ai cru que ce seroit une époque que le temps qu'a choisi l'Académie Françoise pour
) célébrer l'eloge de M. de Voltaire. Le public a toujours
T. Sic, pour 1779.
2. Les lignes qui suivent et que je supprime ont été reprises dans les autres exordes du parallèle entre Voltaire et Rousseau.
3. La plus grande partie de ces références étant tirées du dossier XCVIII, je n'indiquerai le dossier et le folio que pour les références tirées des autres dossiers: toutes celles qui proviennent du dossier XCVIII seront simplement indiquées par le chiffre du folio.
/.- /. Rousseau.
J.-J. ROUSSEAU
pris plaisir a faire aller de pair, ou a oposer, ces deux homes a jamais célèbres. Quoi qu'ils ayent eu plusieurs choses de commun je trouve que [par] leur philosophie leurs talens, leurs écrits, leurs inclinations, leurs meurs,
5 leur fortune, ils ont contrasté Tun et Tautre d'une manière étonnante.
j ^Tous deux cependant ont eu le but qui convient a de grandes ames : le bonheur du genre humain. Volt., tout occupé de ce qui peut nuire aux homes..., foudroie ip le fanatisme, la superstition, le despotisme, Tamour des conquêtes ; mais il n'est occupé qu'a détruire. Rousseau, au contraire, occupé de ce qui peut leur être utile, s'efforce sans cesse d'élever et de bâtir ; après avoir netoyé
I la place dans 2 discours académiques il offre un azile au i|5 repentir, des arguments qui terrassent l'athéisme, un
; tableau de l'amour champêtre, un plan de reforme, un
' plan d'éducation, un contrat social.
i Tous deux dans leur vol hardy (c'est celui du génie) ont remonté aux principes des choses sur lesquels pose 2ci le bonheur des homes : la religion, les mœurs, le gou-
I vernement ; après avoir examine et écarté de la base ce
! qu'ils voyent l'ouvrage des homes, l'un l'examine et raffer-
I mit les fondements, l'autre finit par tout renverser
2$ Début : sur les éloges.
Je ne fais point son éloge. C'est un genre a la mode, mais contre lequel la postérité sera aussi en garde que contre celui de [la] satyre, sans conter que la beauté morale ainsi que celle de la nature ne nait que des con- 30 trastes, des imperfections vaincues, et que touttes les fois qu'on a voulu peindre un home parfait, il n'intéresse point : que si on le met toujours heureux, sage, encore
PRÉFACE
moins. Ainsi on ne lit point le panegirique de Trafao, malgré son éloquence, et on lit son histoire, L'heureux Grandison n'excite point d'interest. Le sage et le divin Fenelon, qui nous a doné l'exemple et le modèle, n'a
5 point présente dans son Telemaque un héros parfait... Quand a lui,... je le trouve plus grand dans la manière dont il repara ses fautes en s'accusant..., ou montant en chaire pour condamner ses ouvrages...
Je conpare les grands homes a ces beaux printems
10 du nord ou le verd est d'autant plus frais, plus gai, que l'hyver a ete plus rude [f. 44].
Préface : oposition avec Voltaire
L'un, en examinant les plus grandes réputations, les ébranle ; l'autre les rafermit, et tire et met en célébrité 15 des ouvrages obscurs : le Robinson.
L'un met dans ses vers la facilité de la prose si la poésie de Corneille est majestueuse, celle de Racine élégante, celle de Voltaire [est] facile ; l'autre, dans sa prose, [met] l'harmonie de la poésie [f. 166].
20 Préface
Voltaire détruit ce qui nuit aux homes ; Fautre eleve ce qui leur est utile ; l'un [attaque] lé fanatisme dans Mahomet, la fureur des conquêtes dans Alzire, le despotisme dans Caesar : l'autre tache d'élever une reti'aitte au
25 repentir dans la Nouvelle Heloise, une éducation dans Emile, un contrat social [f. 166].
Chacun a sa manière de sentir : Homère me transporte, Virgile m'enchante ; quand j'ai mis le nés dans V[oltaire], je ne scaurois le quitter : il me semble que
50 j'ai bu du sorbet frais, parfumé; mais R. [il me semble] que j'ai bu de l'eau de vie [f. 160].
Parallèle de M*" de V. à M** Rousseau
Ils ont été tous deux très célèbres ; ils ont eu cela de comun, qu'ils ont écrit sur la religion, qu'ils ont vécu dans le même tems, et mort a peu près dans le même, S R. a l'âge de 70 en 1778 au mois de juillet, lorsqu'il etoit content, dans une canpagne agréable, V. au comble de la gloire.
Mais tous deux ont eu cette oposition, que V. au comble de la fortune, Rousseau de la pauvreté, offrant et
10 cherchant un asile contre la vieille s et Voltaire ayant aussi loué une maison ; mais R. a la campagne, après avoir passé malgré lui tant d'anée a la ville, l'autre ayant au contraire vécu a la campagne et venant chercher une retraitte a la ville.
15 La philosophie du i^^" a ete de plaire aux riches : gaudeant benè nati ; dans le tems qu'il jette sur la religion ses sarcasmes, il sacrifie les ouvriers laborieux de la vigne, les habitués, il se prosterne aux pieds des papes, des cardinaux, des eveques ; l'autre prend pour
20 son héros celui qui travaille, le vicaire savoyard, et attaque les grands ; l'un aime la religion, et semble se plaindre de ce que sa cariere n'est pas tracée... Le i^r disoit du mal, le 2^ du bien.
En talens.
2$ Le i^*", universel, a tout traité; quelle grâce, légèreté, charme dans sa poésie légère. Persone, me disoit M^^ Rousseau, n'a mieux réussi a faire un compliment. Son i^r mouvement etoit d'être bon: la reflexion le rendoit méchant. Le i^^^ [avait] une grande facilité, l'autre
30 effaçoit, et composait difficilement. Le i^^ [était célèbre] par ses bons mots, reparties promptes et vives ; l'autre