I. Sic pour vieillesse
PRÉFACE
[disait] : « Je n'ai d'esprit qu'une demie heure après les autres: je soutiens (?) alors précisément ce qu'il falloit dire. »
L'un travailloit pour les riches, l'autre les riches pour S lui. Rousseau a excellé dans la musique, la poésie de sentiment, la prose profonde : il est l'avocat des malheureus, du genre humain ; la botanique, un gout exquis dans les arts...
L'autre a eu tout le reste : chansons, satires, odes, 10 fables, histoire, géométrie de Neuton, tragédie comédie ; a deux ils reunissoient toutes les muses.
L'un semble toujours occupé a détruire, l'autre a bâtir et a reparer ; dans son Héloise il offre une porte au repentir ; dans son Emile il cherche a reformer (?) une 15 éducation.
Quand a moi la gayeté de Voltaire m'atriste, la tristesse de Rousseau me console, et c'est une chose singulière qu'avec sa gayeté, vous sortés baissant le genre humain, mécontent ou devons ou d'autrui^ 20 L'un adoroit la nature, la solitude, l'autre la société, la représentation [f. 120].
R^eputation
Leur réputation a été universelle en Europe ; celle de Voltaire a bien plus d'étendue, mais celle de Rouss. a 25 ce me semble plus de profondeur. Cependant celle de Voltaire est bien plus universelle. On l'a traduit dans plusieurs langues; plusieurs de ses ouvrages en russe, en italien, en allemand, en anglois ; par ses grâces et sa facili-
I . « L'esprit a fait tort a Thome de génie dans Volt : qu'il apelloit Tesprit du siècle. Le siècle a influé sur V., et R. a influé sur son siècle, la gayeté de V, m'atriste, la tristesse de R. me console » [f. 149].
J.-J. ROUSSEAU
té ingénieuse de mettre à la portée de tous les notions les plus abstrait[e]s et les plus relevé[e]s, il étoit tellement conu du peuple que c'etoit une affluence de monde lorsqu'il sortoit ; que, dans sa dernière maladie, $ j'ai vu au carefour, et dans les places publiques, les portes faix et les femes des halles se demander des nouvelles de Voltaire ; le peuple avoit encore de lui l'idée d'un homme riche et heureux, ce qui ajoute a son estime. Rousseau au contraire en etoit peu connu : il en a
10 éprouvé plusieurs insultes, come nous le dirons, lui qui [s'etoit] tant ocupé de son bonheur. Mais l'autre avoit travaillé pour ses plaisirs. Quand a la classe mitoyenne des citoyens, qui [est] également loin de l'indigence et de la richesse, [et qui] semble être le juge naturel du meritte,
î5 on feroit une bibliothèque des vers qui ont été faits a sa louange. lia été aplaudi... par [tous] les états de la société qu'il a [tous] loués avec bien de l'esprit. Personne ne faisoit mieux un compliment, selon R. Celui-ci au contraire a dit du mal des militaires, artistes, negotiants,
20 acteurs, gens de lettres, avocats, médecins, financiers : cependant il a des sectateurs dans toutes ces conditions dont il a dit du mal, tandis que l'autre, qui les a loues, n'y a que des partisans. C'est que Volt, ne reclame gueres que les droits de la société, tandis que l'autre
25 deffend ceux de la nature ; qu'il est peu d'home qui a la longue ne soit mécontent de ses contemporains, qui ne soit bien aise de se retrouver, d'entendre son cœur repondre encore a cette voix sacrée, et ne pardone de bon cœur a Rousseau le mal qu'il dit du citoyen en faveur
30 de l'interest qu'il prend à l'home, duand a l'opinion de
21 En interligne -.plusieurs... ont aplaudi a ses maximes, d'autres ont voulu pratiquer celles de Rousseau
PRÉFACE
ceux qui par leur état sont assés misérables pour n'y redescendre presque jamais, elle est toute entière en faveur de Voltaire. 11 a été comblé de présens, de complimens, par les riches, les grands, par des souverains et des
5 papes même; l'Imperat. de Russie lui fait dresser une statue, et bâtir une maison semblable a celle de Ferney. Le roi de Prusse a fait des vers a sa louange. Rousseau au contraire a vu le Roi de Pologne, Stanislas le bienfaisant, prendre la plume pour le réfuter. Mais en cela
lo même sa gloire me paroit plus grande ; il est plus glorieux d'avoir des rois pour rivaux que pour flatteurs. Philipe distribuoit des couronnes dans les jeux de la Grèce, Alexandre y auroit combattu s'il y avoit vu un roi I [f. I lo],
15 Ce goust pour les puissans et ce respect pour les infortunés se manifeste, dans l'un et l'autre, dans la guerre qu'ils déclarent au prêtre ; car, dans la haine que V. porte a la religion, il accable de ses armes les ordres mendians, les habitués de paroisse, les milices subal-
20 ternes de l'église, mais il dédie ses ouvrages et offre son encens a ses princes et au chef même auquel il n'est pas indiff'erent. L'autre prend pour son pontife un pauvre vicaire savoyard, et, respectant dans ses utiles travaux l'ouvrier malheureux de la vigne, il ne s'indigne que contre
25 ceux qui s'enivrent de son vin.
La gloire littéraire de tous deux a été très grande, et convenable toutefois a leur caractère : Voltaire s'est vu félicité, complimenté par des rois victorieux ; Rousseau a été combattu par Stanislas le bienfaisant. Il paroit bien
30 plus glorieux au premier coup d'œil d'avoir des rois pour
I. Qjaelques notes prises en vue de ce morceau figurent au même dossier, folio 131.
J.-J. ROUSSEAU
flatteurs que pour rivaux... Philipe donnoit des couronnes a ceux qui couroient dans la carrière, mais Alexandre y seroit descendu, s'il y avoit vu des rois... Tous deux ont eu un vaste génie, et ont fait des fautes : $ mais, dans Volt., l'home d'esprit fait tort souvent a l'home de génie, et dans R., come nous le verons, l'home de génie égare l'home d'esprit.
Celui-ci a dit du mal des lettres ; et, par l'usage sublime qu'il en a fait pour inspirer de bones mœurs et la vertu, il
lo est a lui même le plus grand argument qu'on puisse lui oposer. L'autre vante sans cesse leur influence sur le bonheur des états qui les font fleurir; mais, par l'abus qu'il en a fait lui même, surtout en rendant méprisable l'objet le plus digne des homages de la patrie, il est pour
T5 Rousseau la plus forte preuve de son sisteme.
Cependant Vol. avoit des vertus... V. a usé noblement de son crédit, de ses richesses, il a deflendu des malheureux, il a marié la petite fille de Corneille. Mais R., ce qui est peut être moins difficile, a fait un noble usage
20 de sa pauvreté ; il faisoit du bien secrettement et ne s'est pas même refusé aux actions d'éclat. Les 2 louis [donnés] par Rousseau dans l'indigence pour la statue de Volt, me paroissent bien plus généreux que la dot donnée par le riche Vol. a la mémoire de Corneille ^
25 Préface
Ce que Volt, et lui ont eu de comun.
Voltaire a attaqué, il est vrai, ce qui trouble le \ bonheur de l'home riche : le fanatisme, la superstition,
19 qui est plus difficile^ a fait