‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 15 sur 37 · JEAN-JACQUES AMPÈRE · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES AMPÈRE

DiflScuItës de sa première éducation, — Ses naccis ap coocoars gvnc=ral. — Soti père le destine à une carrière industritllc, — Il obtient àa mivve fces goûts pour la littérature et la poésie. — La tragédie dû Rûscmonde. — La pas^ioa de Jean-Jacques pour madame RJcamitîr. — Le sabn du rAbboyc-aLix-Boli; passions qui s'y agitent. — Ampère VL'Ltr msrkr son fils*— Mlle Clcmcntine Cuvier. — Après sir années, J*. an-Jacques ae décide ^ aélûigntr de madame Récamier. — Il entrepri-od urtc longue strie de s'op^^cs dans divi^rses parties du monde. — Ses recherches et iie s travaux sur Thiito^rc des liuératures étrangères. — Il devient membre de rAcademie des Inscriptions et Belles-Lettres, puis de l'Académie Jrançaiîiî*

LE génie ne se transmet point par hérédité; Ampère eut cependant le bonheur de voir renaître dans son fils une partie des dons et des qualités supérieures dont la nature l'avait doué, Jean-Jacques suivra une carrière toute différente : celle des lettres; mais il la parcourra aussi avec honneur et, sans égaler la gloire de son père, il siégera un jour, non loin de lui, et dans les premiers rangs^ au milieu de ce Sénat de

3o4 AKDEÉ-MARIE AMPERE

rinstltut OÙ se donnent rendez-vous les maîtres du savoir humain dans tous les ordres de connaissances. Si l'cclat du soleil j lorsqu'il paraît sur Thorizon^ éclipse tous Icb astres du firmament ; ceux-ci, à leur tour,0Qt une hiérarchie et, dans le champ des étoiles, il en est qui brillent d'une plus vive lumière et qui attirent plus fortement les regards. Il serait donc difficile de raconter la vie de Tillustre savant sans parler de soa fils; la vie du fils occupe d'ailleurs dans celle du père une place trop considérable pour qu^on puisse sans inconvénient la passer sous silence.

Le fils de Julie était né le la août î8oo, au milieu des tristes préoccupations que nous connaissons. Après la mort de sa mère, en i8o3, et le départ de son père à Paris, en 1804, il reste d'abord pendant quelques années à Poleymieux et sa première éducation se fait par les soins de sa grand'mère et de sa tante Joséphine* En 1808, après Tissue fâcheuse du second mariage d'Ampère, ces dames vont se fixer à Paris, et rinfluence paternelle va commencer à se faire sentir. Ls débuts ne sont pas des plus heureux; Ampère le reconnaît lui-incme dans une lettre à Bredin (i),

« Mon Jean-Jac.]ues se porte bien, c'est une conso* latîon. Malheureusement ce petit, qui me donne une grande satisfaction du côté de Tintelligence et de sa facilité à tout apprendre, est devenu si révolté, surtout avec ma pauvre sœur, il abuse tellement de sa faiblesse, que je ne sais plus que devenir. Tout le

(i) Correspondance et Souvenirs jX. I» P- 74j— i^ octobre 1809,

JEAN-JACQUES AMPERE 3o5

monde veut me persuader que je le perdrai absolument si je ne le mets tout à fait en pension... Mais c'est alors que ma demeure sera vide ! Quel isolement I ! Ce qui nf^e désole, c'est que Jean-Jacques ne s'afflige nullement d'entendre parler de ces projets ; il semble, sans oser l'avouer, ne pas demander mieux que de me quitter. »

Le jeune écolier est donc mis en pension et, à partir de ce moment, tandis que la turbulence et la vivacité de son caractère se dépensent avec des camarades de son âge, il fait dans ses études des progrès rapides qui vont bientôt se traduire par des succès éclatants. En 1816, en effet, Jean-Jacques remporte le premier prix de rhétorique au Concours général, et l'année suivante il obtient le même succès en philosophie.

Cependant le moment est venu de penser au choix d'une carrière, et Ampère voudrait éviter pour son fils la série des interminables ennuis de ses propres débuts. Il est devenu utilitaire, au moins en théorie ; il sait que la poésie et la métaphysique ne sont guère qu'une source d'amères déceptions ; il sait que la pauvreté est une très dure épreuve ; il voudrait donc voir son fils profiter de sa propre expérience et s'engager dans une carrière réellement productive, offrant des résultats bien nets et bien positifs. Sa première pensée serait de le diriger du côté de l'Ecole Polytechnique; mais, après quelques essais absolument infructueux, il doit y renoncer, et ses regards se portent d'un autre côté, vers le commerce ou l'industrie ; il ne lui déplairait pas de faire de son fils un teinturier,

3o6 ANDRÉ-MARIE AMPERE

un mécanicien ou un pharmacien, il se décide enfin pour la chimie industrielle. En conséquence, Jean- Jacques entre dans un laboratoire; il se prête d*abord à cette combinaison avec toute la bonne volonté possible et se bat les lianes pour se persuader que sa vocation est bien d'être chimiste. Mais, hélas ! il faut bien se rendre à Tévidence des faits (i),

« J'ai été déjeuner jeudi chez M. Clément, écrit-il à son père, alors en tournée d'inspection* J'avais bien fait, à la vérité, mon analyse, mais comme le sulfate n*était pas complètement évaporé, je n'ai pu la lui porter. Je suis, dans ce moment, indécis du parti que je dois embrasser; je t'en prie, ne t^a.'flîge pas de me voir hésiter. Avant de me déterminer pour les manufactures il faut mûrement rclléchir. Ne te fais pas d'illusion, regarde les choses telles qu'elles sont et tu les verras telles que je les vois. Il y va du bonheur, il y va de bien plus, il y va de la gloire. Ne pense pas que je me butte contre une idée, j'ai la meilleure envie que tu me persuades -, mais si tu ne me persuades pas, je te le dirai. Je suis retourné chez M, Clément, plein d'ardeur pour la chimie manufacturière. Il y a dans les paroles de cet homme quelque chose qui désenchante. Je Taime et Je voudrais l'admirer; il me raisonne bien, mais il ne m'entraîne pas.

« Mon ignorance en arithmétique Ta désagréablement surpris. Il m'a dît que j'allais oublier tout ce que j'avais appris en littérature pour m'occuper de

(i) Correspondance et SouventrSj t. f. p. j3o. — î8 juillet ï8f6.

JEAN-JACQUES AMPERE Soy

choses utiles. Utiles tant qu'il voudra, je n'oublierai jamais Racine ni Virgile. Un instant après il a ajouté : « Tout ce que Ton apprend à l'Ecole Polytechnique « ne sert de rien dès qu'on en est sorti. » Je te demande si je puis entendre ces paroles sans être découragé, au moment où je viens de contenter mes professeurs du lycée par de bons devoirs, par des progrès dans l'allemand? Tandis que je m'occupe de ranger mes substances organiques, on me presse de renoncer à tout cela. Que faire ? que devenir ? Toi seul, toi seul as connu le moyen de me faire avancer ; c'est en me plaçant au-dessus de mes propres forces, en me piquant d'émulation. Oui, avec M. Clément, je n'aurais pas fait le dixième de ce que j'ai fait depuis deux mois. »

Puis, quelques jours après, dans une autre lettre il ajoute : « Ma résolution est prise je veux être quelque chose. On dit que l'Ecole Polytechnique va être réorganisée, que le plan vient d'être présenté ; mais, quelle que soit la décision du ministre, j'en suis venu à un point où il me serait impossible d'être marchand. Ma tête s'est montée, je le répète : je veux être quelque chose. J'ai du goût pour les sciences et pour les lettres à peu près également, ce qui est rare. Le commerce est la seule partie pour laquelle j'ai une aversion prononcée, et une envie méprisable de gagner me ferait accepter cette carrière ! Quoi donc I pendant huit ans on cherche à exciter dans l'âme des enfants des sentiments nobles et généreux, on leur prêche le désintéressement ; leurs thèmes, leurs versions ne

Sûë ANDRE-MARTE AMPERE

sont composés que de maximes de modération et de sagesse, et, au sortir de cette éducation stoïque, on leur déclare que tout cela est un tas de bêtises, on les envoie pourrir dans un comptoir où, en moins d'tin an, ils ont acquis Tart de compter au suprême degré de perfection et d'aimer autant Targent, grâce au secours de gens mûrs et raisonnables, qu'ils aimaient la gloire naguère. Quand toutes les routes de la vie me sont ouvertes, pourquoi choisir celle où Ton se traîne ? Plutôt des précipices que la boue, j)

La résistance du pcre n'est pas de longue durée car* peu de jours après, son fils peut lui écrire : n Depuis hier soir que j'ai reçu ta lettre, je suis dans des transports de joie inexprimables. Je tremblais d'y voir du mécontentement et du chagrin. Ton idée sur ma carrière était la mienne, mais je n'osais m'avouer à moi-même de si audacieuses espérances» Ah! une telle perspective me met au-dessus de toutesles difficultés : hic opus^ hic labor est; oui, c'est tout moa désir. Tu cherches à me prouver par Texemple de savants distingués^ qui ont été autrefois élèves de l'Ecole, la fausseté de lassertion de M* Clément; il n'en est point besoin, la voix publique et le bon sens la démentent assez formellement, La belle union que celle de la science et des lettres ! >i

Que s'est-jl donc passé? et quelles sont ces nouvelles et audacieuses espérances d'avenir : En poussant d'abord son fils vers les carrières industrielles. le pcre avait-il vraiment en vue de préparer ses succès dans le monde et d'assurer le bonheur de sa vie; ou

JEAN-JACQUES AMPERE Sog

bien avait-il simplement pour objet d'éprouver une vocation littéraire qui était trop dans ses propres . goûts pour qu'il pût la contrarier longtemps, et de la rendre ainsi plus irrésistible en lui créant des obstacles? Quoi qu'il en soit, Ampère change brusquement d'avis et se porte sans transition d'une extrémité à l'autre; il rêve maintenant pour son fils, les lauriers du poète, les palmes de l'Académie, la gloire littéraire sous toutes ses formes. Mais pour cela, il est nécessaire de frapper tout d'abord un grand cfturs et de se signaler par une œuvre de longue haleine, par une de ces œuvres capitales qui fondent avec éclat les réputations. Cette œuvre sera une tragédie ! l'atroce imbroglio de Rosemondeet d'Alboin, emprunté à l'histoire des Lombards, en sera le sujet.

Jean-Jacques se met donc au travail.Et ^ tragédie avance; son bon père ne reste pas inactif et ne dédaigne pas le rôle de collaborateur; lui-même, il s'en souvient, a composé des tragédies pendant sa jeunesse, et il se sent tout prêt à recommencer ; il possède donc une certaine compétence qui lui permet de suivre de près cette œuvre naissante ; il approuve ou il critique, il propose des suppressions ou des améliorations ; il suggère des idées ou des situations ; mais surtout il presse et il encourage. Il fait plus encore : sa haute position le met en relation avec les sommités du monde littéraire ; il en profite pour produire son fils, et, comme on dit, pour le lancer. On lit Rosemonde dans les premiers salons de Paris ; on la lit à Lyon où Bredin entreprend aussi une campagne pour

3ïO ANDRÉ-MARIE ÂMPEKE

provoquer un mouvement d^opinion* Enfin, de bons acteurs sont indispensables pour achever le succès et enlever le public; Talma et M'^^ Mars sont mis en réquisition. Tous ces efforts combinés furent sans doute très loin de décider le succès sur lequel on comptait; mais il n*cn est pas moins intéressant, au point de vue de notre récit, de voir comment les débuts littéraires de Jean-Jacques provoquèrent chez son père une sorte de renouveau de jeunesse, de verve et de poésie. Et ceci se passait précisément à Tépoque où rillustre savant était le plus absorbé par les travaux de ses grandes découvertes. On pourra juger de cette situation d'esprit vraiment étrange par la lettre suivante où il est question de TEcoIe Polytechnique, de Télectro-dynamique etde rOdéon et où les noms de Roscmonde et de Faraday, de Savary et d'Alboin sont associés de la façon la plus inattendue.

« Cher ami, écrit-il à Bredin (i), j'ai voulu, tout en donnant mes leçons à TEcoIe Polytechnique, en rédiger des sommaires, continuer à m'occuper d'électricité, répondre à des lettres reçues à ce sujet de divers pays, faire publier à M. Savary ses admirables calculs sur Taction électro-dynamique, etc.

« Qui trop embrasse mal étreint, dit-on à Lyon. Je n'ai pu repondre à la plupart de ces lettres, mes sommaires ne sont pas terminés, et il n'y a d'écrit qu'une partie de ce que j'ai fait depuis mon retour sur Télectrlcité dynamique. Enfin la réponse à M, Faraday est

(0 Correspondance et Souvenirs j t. ï, p. [87. — 1" mai 1821.

JEAN- JACQUES AMPERE 3ll

achevée, elle paraîtra dans le prochain cahier des Annales de chimie; le mémoire de M. Savary est à rimpression pour le cahier de février du Journal de physique. Que m'objectera-t-on quand ce mémoire aura paru? je n'en sais rien, mais du moins ce seront des objections sans fondement.

« Mon fils avait fini Rosemonde le 12 octobre; je m'attendais à ce qu'elle serait reçue sans difficulté, mais il n'en est rien. Ceux qui ont entendu lire cette pièce l'ont déclarée irreprésentable, à moins de changements considérables. Ils demandent qu'Alboin ne soit tué qu'à la fin, et devienne le principal personnage. Jean-Jacques a été dégoûté de tout cela pendant quelque temps, mais il s'est remis à l'œuvre et, d'ici à quatre ou cinq mois, il aura refondu sa tragédie sur un nouveau plan. Le cinquième acte est autant de perdu; celui dont il s'occupe sera plus théâtral et mieux accueilli du public, mais moins conforme à l'histoire.

c< J'ai trouvé, traînant chez moi, la copie destinée au comité de l'Odéon ; je te l'envoie, tu verras ce dont ils ne veulent point. »

Cependant, ces ennuis d'Ampère n'étaient pas les seuls ni les plus graves. A la même époque de nouveaux événements se préparaient, qui devaient être pour son fils et pour lui, le point de départ d'une longue période paniculièrement orageuse et troublée. C'est encore une femme qui va déchaîner la tempête et cette femme est la célèbre madame Récamier.

Eh quoi ! s'écriera le lecteur inquiet, allons-nous

3l2 ANDRÉ-MARIE AMPERE

assister à une nouvelle et tragique passion d'Ampère? C'est là en effet la première pensée qui se présente à Tesprit; Juliette Récamier est née à Lyon, la même année, presque le même mois, dans la même ville que Julie Carron ; elle réalise, à un degré sans doute supérieur, ce type idéal de beauté et de grâce qu'il n'avait fait qu'entrevoir, mais qui l'avait si vivement impressionné dans sa première femme. Va-t-il maintenant, ébloui par la réalité, commencer un nouveau roman, et déserter ses grands travaux, avec ses magnifiques découvertes, pour se ranger parmi les adorateurs de la séduisante idole? Que le lecteur se rassure; il s'agit, non du savant, mais du fils. Mais ici un autre étonnement se produit : Jean-Jacques n'est qu'un adolescent; il n'a que dix-neuf ans, et les lauriers du concours général qui ornaient son front, il y a deux ans, ont à peine perdu leur première fraîcheur. Madame Récamier au contraire, a quarante-trois ans, et, bien que, dans un âge mûr, elle ait conservé tous ses attraits, elle ne doit inspirer, ce semble, au jeune homme que les sentiments d'un fils pour une mère perdue et retrouvée. Eh bien! il en est tout autrement; dès la première apparition, le jeune homme est saisi, subjugué et comme ensorcelé par cette reine de beauté. L'histoire en est étrange, et du reste lamentable.

Chacun a entendu parler de madame Récamier et de son salon, qui fut célèbre au commencement de ce siècle. Exilée, sous l'Empire, à cause de ses relations avec madame de Staël, et de l'esprit d'opposition politique dont sa maison était le foyer, elle se retira

JEAN- JACQUES AMPERE 3l3

en Suisse, à Coppet, et ne revint en France que dans le courant de Tannée 1819. Malgré des revers sensibles de fortune, elle avait ouvert, dans sa modeste résidence de la rue de Sèvres, bien connue sous le nom de TAbbaye-au-Bois, un nouveau salon qui ne devait pas avoir moins d'éclat que l'ancien. Il est fréquenté par une foule de personnages appartenant aux plus hautes classes de la société ; parmi eux, les trois Montmorency : Mathieu, le ministre des affaires étrangères, le duc de Laval, ambassadeur à Rome et son fils Adrien; M. de Chateaubriand y tient une place considérable ; les Lyonnais y composent une colonie nombreuse avec les Ampère, les Jordan, les Ballanche, etc.

C'est au jour de Tan 1820 que Jean-Jacques vit pour la première fois madame Récamier à laquelle il fut présenté par Ballanche. « La belle Juliette, nous dit la Correspondance {i)^ lui apparut, dans ce petit salon de la rue de Sèvres, entourée de personnages illustres, à demi-cachée sous un flot de mousseline; assise, presque étendue, sur une causeuse de damas bleu ciel (de forme empire, à col de cygne doré.) Au trouble visible du nouveau venu, la souveraine du lieu le prend en gracieuse pitié, elle daigne encourager un peu le fils de son ancien ami, lui parle de son père, l'interroge, fait si bien que Jean-Jacques se rassure, écoute, ose répondre, raconter même. Tout en s'animant, il pose ses doigts sur un petit guéridon cou- Ci) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 190.

vert de bagatelles et s'empare d'un couteau de marbre rouge antique, artistement ornéj venu de Rome en droite ligne. Sans se douter du malheur auquel il s^exposcj tournant et retournant entre ses mains Tobjet précieux que son esprit oublie, il fait de ses pouces un arc-boutant et brise net le bijou romain.

*c A ce coup imprévu, le causeur maladroit reste anéanti, perd absolument la conscience de son acte. Sa vue se trouble, tout devient confus autour de lu! ; il voudrait fuir, mais tremble pourtant d'être à Jamais privé du bonheur de contempler celle qui le ravit et répouvante à la fois»

<r En cet instant, la fée bienfaisante rassemble prestement les débris du marbre, les glisse sous le coussin qui soutient son bras charmant, et, laissant tomber quelques paroles qui distraient et excitent Tattention générale, ranime la conversation et ramené le sang au cœur qui se sentait défaillir ».

Tous les genres de séduction sont donc réunis, et la bonté elle-même conspire avec la beauté pour fasciner les esprits et les cœurs< Jean- Jacques est subjugué dès le premier instant^ mais son fait n est pas isolé^ et c'est sa principale excuse, « Nous n'en mourions pas tous, mais tous étaient frappés w : c'est en ces termes que s'exprimait, au sujet de cette nouvelle espèce de contagion, le duc de Laval-Montmorency, l'un des plus fervents adorateurs de la déesse. Ne dirait-on pas, en effet, un temple païen de la beauté, transporté dans les temps modernes, avec un culte accommodé aux coutumes et aux convenances de notre

JEAN- JACQUES AMPERE 3l6

société ? Mais il s'agit d'un temple de Vesta; la'déesse se nourrit d'encens et ne demande à ses dévots que des hommages délicats ; en retour, elle leur prodiguera les sourires enchanteurs, et leur fera entendre des paroles charmantes et pleines de douceur.

Qu'un tel jeu soit dangereux, perfide, et à la longue insupportable et barbare; Jean-Jacques l'éprouvera tristement à ses dépens (i). Il retourne d'abord discrètement à l'Abbaye; mais bientôt l'intimité lui est permise ; la familiarité s'en mêle avec des marques de bonté qui ont la prétention d'être maternelles. L'année suivante, au mois de septembre, madame Récamier, installée dans une maison de campagne à Saint- Germain, donne pendant les vacances l'hospitalité à son jeune ami. Quels sont ses sentiments, ses pensées, ses projets ? On peut croire que la conquête de ce cœur entièrement neuf et de cette belle intelligence dut singulièrement la flatter : qui est capable de lui offrir un bijou de tel prix dans ce brillant entourage où la vanité et l'égoïsme se dissimulent à peine sous l'illustration de la naissance et l'éclat d'un nom glorieux ? Quoi d'étonnant si la femme se retrouve dans la déesse, et lui fait accepter l'encens de son juvénile adorateur, sans trop se soucier du prix qu'il pourra lui coûter ? Elle ambitionne donc de retenir le cœur captif, et, en même temps, de gouverner l'intelligence. Tout d'abord, elle essaie le rôle de mère et de direc-

(i) Correspondance et Souvenirs, T. I. — Lettres de Jean-Jacques Ampère à Madame Récamier. — Passim.

3l6 ANDRÉ-MARIE AMPERE

trice; maïs, hélas ! il faut bientôt y renoncer; puis elle voudrait être la sœur aînée, la vieille amie; erreur! illusion ! Elle doit donc se résigner à être simplement une charmeuse, et à dompter au besoin sa victime.

A cet effet, le culte a son rite et le temple sa police; au reste, les adorateurs ont Tœil ouvert les uns sur les autres, et se chargent eux-mêmes de faire observer le règlement. Les indiscrets sont invités à s'éclipser, et on les envoie voyager au loin ; si le coupable est un grand personnage et s'il devient trop incommode, c'est la reine elle-même qui prend la clef des champs, juste le temps nécessaire pour que le calme renaisse.

Tel est le milieu troublé où Jean-Jacques va passer six années de sa jeunesse, l'esprit en désordre, le cœur à la torture ; pour rompre le charme, un effort héroïque sera nécessaire, et encore le patient y laissera la meilleure partie de lui-même.

Mais revenons au père. Il ne lui faut pas longtemps pour constater le mal dont son fils est atteint, et pour en sonder la profondeur ; ce mal, il le connaît trop bien pour l'avoir expérimenté lui-même, et il se préoccupe de le guérir par le mariage. A l'Institut, il se trouve en relation habituelle avec l'un de ses plus illustres confrères, le célèbre naturaliste Georges Cuvier; et celui-ci est père d'une charmante jeune fille douée de toutes les qualités désirables pour faire une belle-fille parfaite. Aux premières ouvertures qui leur sont adressées, M. et M"** Cuvier répondent favorablement, Mademoiselle Clémentine consent volontiers ; de son côté, Jean-Jacques ne répond d'abord

JEAN-JACQUES AMPERE 817

ni oui ni non, mais en dit assez pour ne pas décourager

son père, pour donner espoir aux parents de la jeune

fille, et pour toucher le cœur de celle-ci. Quant à ses

vrais sentiments, on les trouve exprimés dans une

lettre à madame Récamier (i) : « J'ai parlé de vous

à mon père à cœur ouvert du bien que me faisait

votre amitié, du mal que me faisait votre absence;

combien j'avais été agité à cause de vous, et du vide

profond que cette agitation m'avait laissé. Il trouve

un moyen simple de le remplir, c'est de me marier,

mais je crains de le faire attendre un peu avant de

lui donner ce plaisir-là. On ne retourne pas son cœur

comme un gant et, d'ailleurs, avec mon caractère, mes

idées, mon imagination, ma situation dans ce monde,

pourrais-je, voudrai-je, devrais-je me marier ? »

Et puis, que sont les attraits ingénus de M"® Clémentine au prix de celle à qui Jean-Jacques pouvait écrire : « Vous avez beau dire, il n'y a que vous ! Je les ai vues, ces femmes qu'on dit belles; oui, un sourire de vous, un regard, que sont-elles à côté de cela ? » En attendant, la jeune fille, trompée dans ses espérances, dessèche, dépérit, et meurt prématurément d'une maladie de langueur.

Cependant le moment est venu pour Jean-Jacques de prendre une résolution énergique et de rompre, s'il se peut, le filet dans lequel il est enlacé et où il se débat violemment. Cet effort, il le fera avec courage -, et, tout d'abord, son caractère se raffermit d'une

(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 32 1. — 11 janvier iSaS.

3l8 ÀNT>RÉ-MAR1Ê ÂMPÈRE

manière inattendue ; celui qui a éié si longtemps sujet tendre et docile^ redevient homme tout à coup^ et formule^ dans un langage assez âpre et amer, ses exigences et sa volonté; il veut savoir comment tout cela finira^ il réclame hardiment un règlement décomptes. Plusieurs des hauts courtisans de madame Récamier avaientvoulu Tépouser: telleest aussi sa prétention. Il yaTobstacledu vieux mari, mais on peut le tourner par le divorce, et madame Récamier s'arrange de manière à laisser supposer que Tobstacle n'est pas insurmontable (i). (f Je veux être sûr, lui écrit Jean-Jacques,que le sort seul est entre nous deux, jj Et encore : « je vous en supplie, ces deux mots, écrivez-les moi. >»

Les deux mots ne viennent pas, et une dernière lettre du 7 novembre i825, consomme ce que, la situation étant donnée, on peut appeler la rupture (s):

tt Tout ce que je vous demande, c'est de comprendre comment je souiTrc auprès de vous, et de ne pas trop m'en vouloir- Vous en paraissez étonnée ; mais, en faisant la part de mon caractère, qui sera aussi mauvais que vous voudrez, est-il étrange que cinq années d'une intimité imparfaite, d'un attachement qu*il faut sans cesse arrêter, d'une familiarité qui tour à tour trompe, attriste, séduit, désespère, m'aient insensiblement mis dans un état d'agitation, d'irritabilité continuelle ? N*avez*vous jamais entendu parler de certains supplices ou une sensation, douce» irri-

(i) Correspondance et Souvenirs^ 1 1^ p. 365. (2) Correspondance et Souvenirs j l- 1, p> 36g.

JEAN-JACQUES AMPERE Sig

tante, prolongée, finit par faire expirer le patient dans des convulsions ? Eh bien ! c'est là mon histoire. »

Il est difficile de mieux caractériser et en même temps de condamner plus énergiquement ces jeux féminins et barbares, où les cœurs servent de hochets et où les plus nobles existences subissent des ravages irréparables. Tout cela est malsain, tout cela est mauvais, et Ton est tenté de répéter ce mot d'Albert Stapfer à son ami : « Cette femme qu'on a tant aimée, vous me la ferez haïr, (i) »

Le plus sûr préservatif contre certains dangers se trouve dans la fuite et dans le travail. Jean-Jacques se met à voyager et, renonçant à la carrière de poète par profession, il entreprend un vaste ensemble de recherches sur l'histoire des littératures étrangères. Nous ne le suivrons pas dans ses interminables voyages ; à Bonn où il étudie avec le professeur Niebuhr; à Weimar où Gœthe le reçoit cordialement et l'entretient des découvertes de son père ; à Berlin où il entre en relation avec de Humbolt, Mitscherlich^ et d'autres notabilités allemandes. Partout le nom de son père lui sert de talisman ; on lui demande fréquemment : <c Etes-vous parent du fameux Ampère ? >j il répond le plus modestement possible, mais avec une certaine joie intérieure : «Je suis son fils»; et on lui fait un profond salut dont il est bien fier. De là, il passe en Danemark, en Suède, en Norvège, jusque dans le voisinage des Lapons; puis il revient

(i) Correspondances et Souvenirs, t. I, p. 197.

en France après une absence de seize mois. Et ceci n'est que le prélude d'une longue série de voyages à travers le monde. La Grèce, la Turquie^ l'Egypte et rOrîent; Tltalie et rAllemagne, à diverses reprises; la Belgique, la Hollande, TAngleterre, et enfin les Etats-Unis d'Amérique sont successivement, et pendant plus de trente années, Tobjecrif multiple de ses lointaines et légendaires pérégrinations.

A la suite de chacun de ses voyages, il s'occupe de mettre en ordre et d'utiliser les matériaux de son grand ouvrage. En même temps sa réputation s'étend peu à peu. Dans le courant de Tannée i83o, il est appelé à faire un cours à TAthénée de Marseille, et prend pour sujet l'étude de la poésie Scandinave. Son père, en tournée d'inspection, peut assistera quelquesunes de ses leçons, et est rempli d*émot!on par les applaudissements que lui prodiguent six cents auditeurs. A la fin de la même année, nous le trouvons maître de conférences à TEcole normale-, en 1834, professeur au Collège de France; mais il ne fait guère que traverser ces positions, etles quitte bientôt pour reprendre ses courses vagabondes à travers les continents et les mers* En 1842, TAcadémie des Inscriptions et Belles- Lettres le reçoit au nombre de ses membres et, cinq ans plus tard, les portes de TAcadémie Française s'ouvrent devant lui.

Nous ne suivrons pas davantage Jean-Jacques dans

ses relations ultérieures avec madame Récamien Peu

■ à peu ses sentiments premiers se transforment et font

place à l'amitié. Et puis ^ l'âge avance; au retour de

JEAN- JACQUES AMPERE 321

chaque voyage, il peut constater le déclin de cette beauté souveraine; les rides, tristes avant-coureurs de rhiver, font leur apparition ; le cortège des infirmités les suit de près. En même temps les salons se ferment, et le vide se fait parmi les courtisans ; les uns s'en vont simplement, les autres meurent sans laisser de successeurs; et lorsque, en mai 1849, à l'âge de 72 ans, madame Récamier, infirme, à moitié aveugle, tombera victime de l'épidémie cholérique, Jean-Jacques se retrouvera presque seul des survivants pour conduire, avec son deuil, le deuil de tous les souvenirs et de toutes les fêtes du passé.

Page 1