‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 17 sur 37 · PHYSIONOMIE D^AMPÈRE · texte numérisé non relu

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entier gravirent avec émotion les marches de l'escalier en bois, bien commode, conduisant au premier étage. C'est en effet dans cette même chambre que les savants surpris, étonnés, souvent incrédules, accouraient à Tenvi, pour voir par eux-mêmes Tinstrumcnt de la découverte, et pour demander à l'inventeur de répéter une fois de plus, devant eux, ses admirables expériences.

La simplicité native d'Ampère le portait à admettre les bruits et les nouvelles en circulation avec une facilité qui contrastait parfois singulièrement avec les habitudes d'un monde sceptique et railleur. : « Sa crédulité, nous dit M. Arago, était en quelque sorte devenue proverbiale. Elle lui faisait accepter, coup sur coup, les événements les plus fantastiques dans le monde politique, les faits les plus extraordinaires dans le monde intellectuel. Cet aveu, au reste, ne portera aucun préjudice à la grande réputation de perspicacité du célèbre académicien.

« La crédulité tient ordinairement au manque d'intelligence. Celle-là, il ne pourra, bien entendu, en être jamais question à cette place. Souvent aussi elle provient d'une paresse générale d'esprit ; c'est la crédulité qui s'est si bien caractérisée parle dicton populaire : j'aime mieux le croire que d'y aller voir...

« Ampère appartenait à une autre catégorie infiniment plus rare : chez lui, la crédulité était le fruit de l'imagination et du génie. En entendant raconter une expérience extraordinaire, son premier mouvement était sans doute la surprise ; mais bientôt après, cet esprit si pénétrant, si fécond, apercevant des possibi^

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lités là où des intelligences communes ne découvraient que le chaos, il n'avait ni trêve, ni cesse, qu'il n'eût tout rattaché par des liens plus ou moins solides aux principes de la science. Dois-je craindre d'être accusé de méconnaître le cœur humain, en ajoutant que le mérite de la difficulté vaincue a quelquefois pu influer sur la ténacité de notre savant confrère à défendre certaines théories? »

Nous avons eu plus d'une fois l'occasion de constater la facilité avec laquelle Ampère parvenait à s'assimiler les idées et les connaissances les plus variées, souvent les plus opposées. Il ne s'agissait pas, du reste, de notions superficielles dont la curiosité ou la mémoire auraient fait les principaux frais ; dans tous les ordres de questions où son esprit s'appliquait il savait toujours se former un système de connaissances exactes, précises, profondes ; souvent même son initiative et sa sagacité lui faisaient découvrir des aperçus nouveaux, des conséquences inattendues qui provoquaient l'étonnement des hommes spéciaux et des savants les plus autorisés dans ces matières.

En voici un exemple remarquable^ emprunté à M. Arago : il s'agit d'une découverte faite en botanique par un géomètre.

« Le genre bégonia est du nombre de ceux que l'illustre de Jussieu avait réunis sous le titre de incertce sediSf parce qu'il n'était pas parvenu à en découvrir les rapports naturels. En arrivant au Brésil, où l'on trouve une assez grande quantité d'espèces de ce genre M. de Saint-Hilaire les étudia avec le soin scrupuleux

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qui donne tant de prix à tous ses travaux, et reconnut leurs véritables affinités. Quelque temps après son retour en France, M. de Saint-Hilaire rencontra dans le monde M. Ampère qui, après les politesses d'usage, lui parla en ces termes : « J'ai été hier dans un jardin où se trouve un pied de bégonia. Je me suis amusé à le regarder. De quelle famille rapprocheriez-vous ce genre ? — Puisque vous l'avez observé répondit M. de Saint-Hilaire, vous me permettrez de vous demander ce que vous en pensez vousmême. — J'en ferais un groupe voisin des o«agraires^ repartit M. Ampère. » C'était précisément l'idée qu'un examen approfondi, exécuté dans les lieux où la plante végète naturellement en plein air, avait suggérée à M. de Saint-Hilaire. Nos deux confrères firent la faute de ne donner aucune publicité à la solution d'un problème dont l'hésitation de Jussieu montrait assez la difficulté. C'est dix ans plus tard, que, d'après ses propres recherches, Lindley assigna au genre bégonia la place qu'il doit réellement occuper -, cette place qu'Ampère et M. Auguste de Saint- Hilaire aperçurent les premiers. »

Après la botanique, voici maintenant la zoologie avec ses problèmes épineux sur l'origine des espèces, la corrélation des formes animales, et l'unité de plan dans la création des êtres vivants; la zoologie avec Cuvier et Geoffroy-Saint-Hilaire. On se rappelle les débats célèbres qui eurent lieu vers i83o, entre ces deux illustres naturalistes, au sujet de la théorie de Y unité de composition.

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« La discussion dit M. Arago, roulait sur des considérations très délicates. Si Ton voulait, par exemple, trouver la ressemblance entre la disposition des viscères chez un mollusque céphalopode et la disposition des viscères de Thomme, il fallait concevoir celui-ci plié en arrière à la hauteur du nombril, de manière que le bassin et les membres inférieures allassent se souder aux parties voisines de la nuque; il fallait, de plus, se figurer l'homme marchant sur la tête. D'autres comparaisons exigeaient qu'un des deux animaux fût censé retourné comme un gant ; que le squelette osseux passât du dedans au dehors, que d'enveloppé il devînt enveloppant, etc.

<c Les membres des sections mathématiques de l'Académie, ne pouvaient guère prendre, dans un débat si subtil, que le rôle d'auditeurs attentifs. Ampère, le seul Ampère, se jeta dans l'arène tête baissée. Mais aussi il se trouvait que les idées si vivement combattues par Cuvier, et dont notre honorable confrère Geoffroy-Saint-Hilaire se portait le défenseur non moins décidé. Ampère les avait déjà eues en i8o3. »

Et si Ton veut savoir la cause de l'intérêt extraordinaire qu'il portait à ces idées ; comment il les rattachait, dans son esprit, à des spéculations métaphysiques et philanthropiques sur la perfectibilité de l'espèce humaine et la possibilité d'un progrès continu de la création ; il suffira de rappeler que c'est lui qui écrivait ce qui suit à l'un de ses amis de Lyon :

« Vois-tu les palasothériums, les anoplothériums

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remplacés par les hommes? J'espère, moi, -qu'à la suite d'un nouveau cataclysme, les hommes, à leur tour, seront remplacés par des créatures plus parfaites, plus nobles, plus sincèrement dévouées à la vérité. Je donnerais la moitié de ma vie pour avoir la certitude que cette transformation arrivera. Eh bien 1 le croirais-tu, il y a des gens assez stupides pour me demander ce que je gagnerais à cela ! N'ai-je pas cent fois raison d'être indigné ? »

Cependant le débat ne devait pas en rester là. « Le savant secrétaire de l'Académie, continue M. Arago, terminant au Collège de France son cours de l'histoire des sciences au xix*' siècle, fut naturellement conduit à parler de la secte allemande connue sous le nom de philosophes de la nature.

a Les principes des philosophes de la nature, du moins en ce qui touche à l'unité de composition des animaux, lui paraissaient erronés et il les combattit. Ampère était au nombre des auditeurs de notre illustre confrère. Si, de même qu'à l'Ecole normale conventionnelle, les élèves avaient eu le droit d'interpeller les professeurs, chaque leçon' du cours de Cuvier se serait certainement terminée par un débat animé et instructif; mais les règlements interdisaient impérieusement cette innovation. Ampère n'était pas homme à se laisser décourager par de semblables difficultés. Les usages ne lui accordent pas la parole dans l'amphithéâtre où Cuvier développe ses idées; ce sera en face, sans sortir de l'enceinte du collège fondé par François P% si ce n'est le même jour, du moins

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dans la même semaine, à l'occasion de son cours de Mathésiologie^ qu'Ampère se placera franchement, quant au point le plus capital de la zoologie philosophique, en adversaire décidé du premier naturaliste de TEurope. Dans chacune de ses leçons, on entendra la critique détaillée, minutieuse de la précédente leçon deCuvier. Mais, en revanche, Cuvier, à qui Frédéric son frère,un des auditeurs du cours de mathésiologie, analysera l'argumentation d'Ampère, en fera périodiquement le texte d'une de ces leçons dont le Collège de, France conservera longtemps le glorieux souvenir, et oji brilleront au même degré le talent d'exposition, la connaissance détaillée des faits, et, faut-il l'avouer, l'art de rendre le sarcasme incisif, sans franchir les limites d'une critique de bon ton. Chaque semaine, Ampère semblera terrassé sous les coups de ce nouvel Hercule ; et chaque semaine aussi, comme l'Antée de la fable, on le trouvera prêt à soutenir de nouveaux combats, non toutefois sans avoir quelque peu, et fort habilement, changé de terrain entre deux assauts successifs.

a Pour admettre qu'Ampère considéra cette lutte comme un tournoi d'apparat et sans conséquence, il a fallu admettre contre toute raison, contre toute probabilité que, mettant volontairement un bandeau sur ses yeux, il n'apercevait pas que, dans les mains de Cuvier, des armes émoussées elles-mêmes feraient de douloureuses blessures. Empressons-nous de le dire, Ampère savait parfaitement combien son adversaire était redoutable ; si malgré cela il passa outre, ce fut

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pour remplir ce qui lui paraissait être un devoir de conscience. En juillet 1824, notre confrère fit imprimer, mais sans livrer son nom au public, une théorie de l'organisation des* animaux articulés. Dans ce travail, après s'être emparé d'un type unique, il le poursuivait, à travers mille déguisements, dans la multitude d'espèces dont le règne animal se compose. Il cherchait, par exemple, comment on ferait du papillon léger le lourd crapaud, et du crapaud la baleine colossale. Les critiques de Cuvier s'adressaient donc à Ampère tout aussi bien qu'aux philosophes de la nature ou à Geoffroy-Saint-Hilaire; et notre ami, sous peine de mettre sa tranquillité personnelle au-jiessus des intérêts de la science, devait renoncer aux privilèges de l'anonyme. Il accomplit cette obligation sans aigreur, mais avec fermeté ; il ne prit aucun souci des nombreux inconvénients attachés à la position que les circonstances venaient de lui faire*, il ne se laissa même pas détourner de son but par ce que les hommes redoutent le plus en France : le ridicule. »

M. Arago raconte, en effet, qu'à l'occasion de sa publication, Ampère fut poursuivi par une foule de plaisanteries, et qu'un jour, par exemple, il fut mis en demeure d'appliquer sa théorie à l'escargot.

« Ampère, poursuit M. Arago, prit lui-même pendant quelques secondes sa bonne part de la gaieté que cette saillie provoqua parmi toutes les personnes présentes; mais bientôt il entra sérieusement dans la question risible qu'on venait de lui présenter; il la traita avec une grande profondeur; il montra des

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connaissances si étendues en anatomie et en histoire naturelle, il signala des ressemblances, des analogies tellement ingénieuses, là où les premiers pas semblaient devoir conduire à Tabsurde, que, pour l'honneur de l'espèce humaine, nous nous surprîmes à regretter que le terme de comparaison offert à Ampère eût été pris si bas dans l'échelle animale. »

La politique occupe une place considérable dans la vie d'un grand nombre des savants modernes. En présence de ce phénomène inattendu, le premier mouvement est celui de la surprise et de l'étonnement, et Ton se demande avec inquiétude quels liens mystérieux peuvent bien exister entre la politique et Ja science. Les méthodes qui servent à résoudre les problèmes de l'algèbre, de l'astronomie ou des sciences naturelles,seraient-elles égalementpropresàdonner la solution des questions, non moins délicates et épineuses, qui concernent le gouvernement des peupleset la gestion des affaires publiques ? Quoi qu'il en soit, les savants de notre époque ont un faible marqué pour la politique, et cèdent trop volontiers à la tentation de quitter leur cabinet d'études, leur chaire ou leur laboratoire pour affronter les hasards de la vie publique, par exemple, dans les assemblées législatives ou dans les ministères. Il est vrai que c'est souvent à leur grand détriment; rien n'est plus connu que les infortunes et la fin lamentable de Bailly et de Condorcet .pendant la tourmente révolutionnaire; quelques-uns de leurs collègues plus favorisés ou mieux avisés

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échappent au naufrage, et, Torage àpeine calmé, on est stupéfait de les voir s'embarquer de nouveau. Fourcroy, député à la Convention, membre du Conseil des Cinq-Cents, devient membre du Conseil d'Etat sous l'Empire; Laplace, ministre de l'Intérieur en Brumaire, puis président du premier Sénat, se retrouve Pair de France sous la Restauration; Monge, membre du Comité de Salut public et ministre de la marine en lygS, est plus tard transformé en sénateur impérial, il reçoit le titre de comte et possède un blason avec des armoiries.

L'exemple est contagieux pour leurs successeurs. Les uns, comme Cuvier, Thénard, Lagrange, ont surtout en vue les hautes dignités, et se contentent des positions, à la fois honorifiques et lucratives, de sénateur ou de pair de France, avec un titre nobiliaire, par exemple, celui de baron ou de marquis. Les autres ambitionnent une vie politique plus active, ils se font élire députés, et tâchent de devenir ministres. C'est ainsi qu'Arago, après avoir été, comme député, membre influent de l'opposition sous le règne de Louis- Philippe, se laisse acclamer, ^en 1848, membre du Gouvernement provisoire, et ne considère pas comme trop lourde pour ses épaules la tâche de diriger deux ministères : celui de la Guerre et celui de la Marine.

Hâtons-nous de dire, à l'honneur d'Ampère, qu'il sut toujours s'affranchir de ces aventures ou de ces fantaisies; il ne fut ni ministre, ni sénateur, ni conseiller d'état, ni député, ni préfet, et jamais le moindre titre nobiliaire n'eut à rehausser l'illustration de son

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nom. N'était-il pas cependant de la famille de ces rares génies, à laquelle appartenait Archimède, ce savant de l'antiquité dont l'empereur Napoléon aurait voulu faire un prince?

Mais si Ampère ne s'occupa jamais de politique active, il ne faudrait pas croire qu'il fût indifférent aux grands événements de son temps, ni qu'il se désintéressât des questions politiques ou des problèmes sociaux qui s'agitaient autour de lui; seulement il les sentait à sa manière, et les traitait avec une supériorité de vues et une rigueur de principes qui auraient sans doute soulevé plus d'une difficulté dans la pratique.

Les premières impressions politiques d'Ampère datent de son enfance ; elles se rapportent aux grands événements qui inaugurèrent la Révolution, et qui provoquèrent chez lui, comme chez la plupart des contemporains, de vifs sentiments d'enthousiasme, bientôt refoulés violemment par les crimes de la Terreur. Toutefois, malgré tant d'excès, les idées de liberté et d'émancipation exercèrent toujours sur son esprit une véritable séduction; par contre, tout système basé sur le despotisme ou sur l'arbitraire lui répugnait absolument; rien ne pouvait le faire fléchir, ni le génie, ni la gloire, ni les services rendus. Nous avons vu comment le régime impérial, et la personne même de l'Empereur lui inspiraient une invincible antipathie, le gouvernement de la Restauration qui semblait au contraire, promettre une ère de liberté sage et mesurée, le compte tout d'abord parmi ses partisans.

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Ses regards vont plus loin encore, et ses préoccupations s'étendent au delà des frontières; si un peuple souffre en Europe, en Amérique, s'il se soulève pour recouvrer son indépendance, il souffre avec lui et l'accompagne de ses vœux les plus passionnés. « Je suis d'une tristesse mortelle, écrit-il à Bredinen 1821, à l'occasion des affaires Helléniques; l'abandon où l'Europe laisse la Grèce me désespère. »

« Chez mon père, dit encore à ce sujet Jean- Jacques (i), les sentiments de l'homme étaient d'accord avec la doctrine du psychologiste. La timidité de ses manières, suite d'une jeunesse passée dans ses montagnes de Polémieux, ne l'empêchait pas d'aimer la liberté avec ardeur; personne n'en observait partout les progrès avec une plus vive sympathie. Il a suivi pendant plusieurs années, avec un intérêt passionné, toutes les phases de la lutte qui a affranchi l'Amérique espagnole. Il s'enthousiasmait pour Bolivar et Canaris, il savait par cœur les morceaux les plus énergiques de Lucain. Je lui ai plusieurs fois entendu dire que les trois événements qui avaient eu sur lui le plus d'influence, c'était sa première communion, qui, faite avec la plus grande ferveur, l'avait attaché pour jamais à la foi de ses pères; l'éloge de Descartes par Thomas, qui l'avait transporté d'amour pour les sciences ; et la prise de la Bastille, qui, de loin, n'arrivant dans ses montagnes que comme l'explosion de la liberté, avait décidé des sentiments politiques de toute sa vie. Vingt-quatre

(i) Correspondance et Souvenirs, t. II, p. loi.

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ans après, dans ces derniers et sombres jours de TEnipire, je me souviens, quand il me ramenait enfant à travers les rues de Paris, je me souviens encore de l'accent avec lequel il me disait sentir cette tyrannie sur sa poitrine comme un poids qui l'oppressait. »

Hâtons d'ajouter que les événements politiques n'étaient pas l'unique, ni même le principal objet de ses préoccupations; il avait pour principe fondamental que tout gouvernement doit s'appliquer à remplir une double mission. C'était d'abord, et avant tout^ de rendre les hommes meilleurs et ensuite de travailler à augmenteir leur bien-être. A cet effet, il avait imaginé, sous le nom de Cœnolbologie^ une science de la félicité publique, qui avait pour but d'étudier les grands problèmes économiques dont dépend la vie des sociétés, et d'en préparer les solutions. Dans son Essai sur la Philosophie des sciences (i), il expose les principes de cette science importante, etles explications dans lesquelles il entre donnent une haute idée des sentiments de vraie et saine philanthropie dont il était animé. Toutefois, comme un exposé purement scientifique a toujours quelque chose de sec et d'aride, il ne sera pas sans intérêt d'y joindre, à titre de commentaire, l'extrait suivant d'une lettre adressée par Ampère à l'un de ses amis, M. Gosse, à la date du 10 mars 181 7, c'est-à-dire, à l'époque même où le cours des événements politiques avait fait naître dans son esprit les meilleures espérances.

(i) Essai sur la Philosophie des sciences y t. II, p. 124 et suiv.

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« J'ai reçu, dit-il (i), une lettre de notre excellent Roux. J'attendrai un moment de loisir pour répondre aux questions qu'il résout à sa manière. J'ai vu peu d'exemples d'autant d'esprit, d'agrément, d'originalité, employés à barbariser le genre humain. Faites-lui de ma part les plus tendres amitiés. En attendant ma lettre, je vous envoie quelques fragments d'une doc* trine sur laquelle je vous prierai de lui demander son avis. On ne doit pas craindre le développement de l'industrie et les inventions de machines successives, de procédés pour abréger le travail, etc. A mesure que le travail d'un même nombre d'hommes produit davantage, les produits diminuent de prix, et l'usage s'en étend de classe en classe; il faut encourager ce progrès jusqu'à ce que le dernier agriculteur ait de bons aliments, de bons vêtements, des habitations salubres, etc. Souhaitons que ces idées se développent et se multiplient. On dit qu'alors l'agriculteur ne voudra plus travailler; l'expérience prouve le contraire. Le paysan, l'ouvrier espagnol ou le Bas-Breton ne fait rien, la moitié du temps, que de rester couché dans sa sale cabane. Celui du Dauphiné, de la Normandie, emploie tous ses moments pour ne pas perdre une partie du bien-être auquel il est habitué. Aussi, dans une disette, il ne souffre qu'une diminution de jouissance. Celui qui n'a jamais su se procurer que l'absolu nécessaire meurt de faim quand les circonstances le privent de ses ressources. Plus les hommes

(0 Correspondance et Souvenirs, t. I, p. ii3.

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produisent, plus les impôts sont considérables et faciles à lever, plus la masse de la nation est heureuse, plus les crimes sont rares.

« Cet état supérieur à ce que nous voyons sera le résultat infaillible de la marche toujours accélérée de l'esprit humain. Comparez l'Europe au temps de Jacques Cœur et l'Europe moderne, et jugez par ce qui s'est fait dans cet intervalle de ce qui résultera, à partir d'aujourd'hui, d'un intervalle égal. A mesure qu'on avance, la vitesse croît, c'est comme un corps qui tombe. Mais les gouvernements peuvent encore presser le mouvement, rendons grâce à ceux qui le comprendront.

<c Que ces opinions restent entre Roux et nous, elles me feraient lapider, et je ne pourrais voir l'aurore du jour qui en annoncera la réalisation. Nous voilà déjà délivrés de deux grands fléaux qui ont failli étouffer la France : de l'esprit jacobin, qui ne voulait que du pain et du fer; et de l'esprit militaire, qui demandait des hommes et des richesses pour ceux qui détruisaient au lieu de produire. »

Si l'on veut enfin avoir tout le programme politique d'Ampère, on le trouvera, résumé en peu de mots, dans ce passage qui termine une lettre à Bredin (i): « Tant qu'on parlera d'utilité, d'intérêt, on se trompera ; le vrai but de la politique ne doit pas être de rendre les hommes heureux, mais de les rendre meilleurs. »

(1) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 97.

Nouvelles épreuves. — Mariage d'Albine. — Son mari devient fon, et sa vie ebe en danger. —Une séparation est nécessaire. —Préoccupations qui en résultcnv pour Ampère. — Il cherche des consolations dans l'amitié. — Une fôic à Polcymieux en i83o. — Une leçon de treize heures, — La bonté d'Araptre pour la jeunesse. — Ses relations avec Frédéric Ozanam. — Piété chrétienne d'Ampère pendant les dernières années de sa vie. — Les derniers jours d'Ampère. — Il quitte Paris, déjà gravement malade. — Bredin l'accompagDiî à Saint-Etienne. — Entretiens et confidences suprêmes entre les deux amis; — Le testament d'Ampère. — Suite de son voyage, son arrivée à Marseille. — Une pneumonie se déclare. — Alternatives diverses. — La mort et les furti:railles. — Le vide causé par la mort d'Ampère n'est pas d'abord vivement senti. — Réflexions de M. Sainte-Beuve à ce sujet. — Le génie devant la postérité.

LA dernière période de cette vie si belle, et en même temps si tourmentée, va s'ouvrir par une nouvelle et douloureuse épreuve.

A la date du 5 octobre 1827, Ampère écrivait à son fils (i) : a Je t'ai parlé dans une de mes lettres d'un

(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 482.

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projet de mariage pour ta sœur. Une personne que je connais à peine nous présenta M. Ride qui me plut beaucoup ; mais sa modeste fortune et son emploi à ^''ersailles ne convinrent point. On s'éloigna tout d'abord; aujourd'hui on y songe encore. »

Les négociations sont reprises, en effet; le mariage se conclut, et l'infortunée Albine qui, à sa naissance, avait déjà eu le malheur de rencontrer une marâtre, au lieu d'une mère, tombe dans le malheur, plus irréparable encore, d'être associée à un homme vicieux, et dont la raison est malade. « Jean-Jacques, nous dit la Correspondance (i), voulant signaler, dans le roman de Christian^ les tortures d'une femme livrée à un mari paresseux, joueur, débauché, adonné aux liqueurs fortes, trouvait dans ses propres souvenirs le portrait du comte de Védel. » Cependant la folie se déclare accompagnée d'accès de delirium tremens ; la sécurité de madame Ride est menacée, une séparation devient nécessaire.

Un ami de la famille, M. Lenoir, caractérise ainsi kl situation à la fin de i834, dans une lettre adressée à Jean-Jacques (2): « J'ai essayé de montrer à votre bonne et intéressante sœur une partie des malheurs qui la menaçaient si son mari, se livrant à ses fureurs aveugles, venait un jour à porter des coups monels. J'ai produit des craintes salutaires et des convictions conservatrices. J'ai fait parler toutes les consi-

(i) Correspondance et Souvenirs y t. II, p. 76. {%) Correspondance et Souvenirs, t. II, p. 76.

dérations propres à toucher la pauvre Albine, à lui donner l'horreur d'une catastrophe qui affligerait ceux qui la chérissent, et détruirait à jamais le bonheur de son père, auquel la vie de sa fille est si nécessaire.*. Elle a écouté et senti ces vérités à merveille, mais.., Gabriel Ride est calme depuis qu'il est dans la maison de santé ; il parle moins de ses ennemis, écrit avec suite. Je viens de recevoir deux lettres de lui, et personne ne s'exprimerait mieux. De temps en temps reviennent quelques expressions de douleur, mais sans vivacité. On dirait un enfant qui se rend compte des grandes sottises qu'il a faites, et trouve qu'on a raison de le mettre en pénitence. »

Afin de remédier, autant que possible, aux conséquences d'une telle situation, on décide M. Ride à s'expatrier en Amérique, et on s'efforce de lui créer une position à la Nouvelle-Orléans, tandis que, d'un autre côté , Albine rentre dans la maison paternelle* Mais c'est, pour Ampère, la source de très lourds , sacrifices d'argent, auxquels vient se joindre l'appréhension continuelle du retour du malheureux gendre, On comprend quelle tristesse ces préoccupations douloureuses jetèrent sur les dernières années du savant, et jusque sur son lit de mort. A la date du 3i mai i836, c'est-à-dire, dix jours seulement avant sa mort, il écrit à son fils pour lui donner de ses nouvelles, et, après avoir parlé du violent catarrhe dont il est affecté, il ajoute (i) : « Mais ce qui m'étouffe,

(i) Correspondance et Souvenirs, t. II, p. 92.

c'est de n'avoir pas reçu ici un mot de Lenoir. J*en devine la cause et j'en suis accablé. O mon fils ! obtiens qu'il e'crive aux frères Ride. Une lettre d'eux à Gabriel peut seule l'empêcher de revenir en France. Presse, tourmente, demande en grâce à Lenoir. Je suis mortellement inquiet. »

Quant à l'infortunée Albine, sous le coups d'émotions violentes, sans cesse répétées, sa santé dépérit, sa vie tout entière est envahie par une profonde tristesse, son imagination s'exalte, sa raison même finit par s'ébranler, et la pauvre femme, consumée de chagrins de toute sorte, termine prématurément son existence, en 1843, à peine âgée de 84 ans.

Et maintenant, où trouver une diversion à de si cruels soucis, une consolation au milieu de telles épreuves ? C'est encore dans l'amitié qu'Ampère ira les chercher. Il revenait avec empressement à Lyon toutes les fois qu'il pouvait se rendre libre ; il était heureux d'y retrouver ses anciens amis, et se faisait une joie de les fêter dans sa maison de Poleymieux.

Pendant une belle journée de l'année i83o, une de ces fêtes est organisée; neuf intimes en font partie; ce sont, Ampère, Ballanche, Lenoir, Dupré, Touchon, de Gérando, d'Ambérieu, Camille Jordan, et enfin le très cher Bredin. Il est convenu qu'on fera la route à pied. On part, de bon matin, de l'Ecole vétérinaire, prise pour lieu de rendez-vous, et l'on s'achemine, lentement et gaiement vers Poleymieux, à travers les coteaux de Roche-Cardon, et les replis multiples du massif du Mont-d'Or. C'était une course de trois à

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quatre heures qu'il s'agissait d'occuper par des entretiens. Ampère veut absolument mettre la conversation sur sa science favorite, la métaphysique ; cependant l'intérêt languit, et la petite caravane ne paraît pas trop disposée à le suivre dans cette voie. De Gérando lui objecte que ce n'est pas avec de la métaphysique qu'on peut captiver l'attention de promeneurs occupés à escalader des rochers ; lui, de son côté, insiste; toutefois, comme c'est lui qui donne l'hospitalité, et qui doit avant tout se rendre agréable à ses invités, il finit par céder.

« Donnez-nous plutôt, lui dit quelqu'un, une idée des découvertes de Cuvier. » C'était en effet le moment où le célèbre naturaliste se trouvait dans tout l'éclat de sa gloire; et l'on a vu comment, dans ses leçons au Collège de France, Ampère s'était intimement mêlé à ces questions, et aux controverses passionnées qu'elles soulevaient. Malheureusement, ses hôtes n'étaient pas en mesure d'établir avec lui, sur ces matières difficiles, une de ces discussions qu'il recherchait par dessus tout; il devait se résignera n'avoir que des auditeurs. « Il se décide cependant, nous dit Bredin, et, depuis la montée de Balmont jusqu'à Pole3niiieux, commence une leçon de paléontologie que le dîner, le retour en voiture n'interrompent point; cette prodigieuse leçon ne finit qu'à l'Ecole vétérinaire, où je descendis avec mon ami, laissant les autres émerveillés de ce qu'ils venaient d'entendre et d'apprendre; ne concevant ni cette force de tête, ni les richesses poétiques de cette imagination. » L'entre-

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tien avait duré treize heures, et s'il avait pris fin, ce n'est pas que la veine fût tarie, mais les auditeurs faisaient défaut.

« O science! s'écrie à ce sujet M. Sainte-Beuve, voilà bien à découvert ta pure source sacrée, bouillonnante.

a Ceux qui l'ont entendu au Collège de France, se promenant le long de sa longue table, comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et discourant des heures, comprendront cette perpétuité de la veine savante. Ainsi, en tout lieu, en toute rencontre, il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les bergers enchaînent; il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple pour qu'il commençât.

« Namque canebat uti magnum per înane coacta

« Semina, terrarum que, animas que, maris que fuissent,

« Et liquidi simul ignis : ut his exordia primis

t Omnia etc: etc. » (i)

« Et celui qui-, tout-à-l'heure, était comme le plus petit, parlait incontinent comme les antiques aveugles; comme ils auraient parlé, venus depuis Newton.

(i) « Il enchaînait de tout les semences fécondes, < Les principes du feu, les eaux, la terre et Tairi «^.es fleuves descendus du sein de Jupiter »

C'estainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre nnîmoire et dans notre cœur. »

« Lorsque Dieu forma le cœur de rhomme, pour nous servir de la belle parole de Bossuet, il y mit d'abord la bonté. » Et quel homme en fut plus admirablement doué qu'Ampère ? Toute sa vie en est, en quelque sorte, pétrie. Parmi tant de preuves qu on pourrait citer, j'en choisirai une qui se rapporte aux dernières années de la vie du savant et qui est singulièrement touchante. Ce sera d'ailleurs roccasïon de mettre en évidence le vif intérêt qu'il portait à la jeunesse, et de caractériser d'une manière plus précise le genre d'influence qu'il exerçait autour de lui comme chrétien.

Au mois de novembre i83i, un de ses compatriotes, qui devait laisser aussi après lui une trace brillante, Frédéric Ozanam, alors âgé de dix-huit ans, quittait Lyon, sa ville natale, pour aller faire ses études de droit à Paris. Parmi les lettres de recommandation dont ses parents avaient eu soin de le munir, il y en avait une pour Ampère. Ozanam se présente chez l'illustre savant avec une émotion et un trouble faciles k comprendre ; mais l'accueil qu'il reçoit le rassure bientôt; c'est l'accueil, non seulement d'un protecteur, mais d'un ami, et presque d'un père. Mais laissons Ozanam raconter lui-même à ses parents le résultat de sa première entrevue (i) :

(0 Œuvres complètes cPOxanam^ t. X, p. 3, à la date du i2 nov. j83 1 "

« ...Jeudi, j'allai rendre une visite d'honnêteté à M. Ampère, membre de l'Institut, que j'avais vu à Lyon avec M. Périsse. Après m'avoir fait un accueil très cordial, il m'adresse quelques questions sur ma situation à Paris, sur le prix de ma pension; puis, se levant tout à coup, il me conduisit dans une chambre très agréable, occupée jusqu'à présent par son fils, et là : « Je vous offre, me dit-il, la table et le logement c( chez moi au même prix que dans votre pension; « vos goûts et vos sentiments sont analogues aux « miens, je serai bien aise d'avoir l'occasion de causer « avec vous. Vous ferez connaissance avec mon fils « qui s'est beaucoup occupé de littérature allemande ; « sa bibliothèque sera à votre disposition. Vous faites « maigre, moi aussi ; ma sœur, ma fille et mon fils (i) « dînant avec moi, ce vous sera une société agréable, « qu'en pensez-vous ?» — J'ai répondu qu'un pareil arrangement m'agréerait fort et que j'allais vous écrire pour avoir votre avis... »

Quelques semaines plus tard (7 décembre i83i), il ajoute : «.... Aujourd'hui je suis bien mieux, puisque me voici fixé depuis deux jours, chez M. Ampère. Je suis installé dans une belle et bonne chambre planchéiée et boisée, ayant deux portes sur le jardin, une bibliothèque pleine de livres allemands, italiens, voire même suédois et espagnols, dont je n'use guère, et quelques bons ouvrages de littérature française en

(i) Joséphine, Al bine et Jean -Jacques.

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petit nombre : c'est la bibliothèque de M. Ampère fils

<c On déjeune à dix heures, on dîne à cinq heures et demie, tous ensemble, M. Ampère, sa fille et sa sœur, M. Ampère est causeur, sa conversation est amusante et fort instructive; j'ai déjà appris bien des choses depuis que je suis avec lui. Sa fille parle bien et prend part à ce que l'on dit. M. Ampère m'a paru très caressant pour elle, mais il l'entretient habituellement de science. Doué d'une mémoire prodigieuse pour tout ce qui est scientifique, dans quelque ordre de connaissance que ce soit, il est oublieux pour toute affaire du ménage. Il a appris le latin tout seul. Il ne fait des vers latins que depuis deux ans, et les fait très bien. Il possède l'histoire à merveille, et lit avec autant de plaisir une dissertation sur les hiéroglyphes qu'un recueil d'expériences de physique et d'histoire naturelle. Tout cela chez lui est instinctif. Les découvertes qui l'ont porté au rang où il est aujourd'hui lui sont venues, dit-il, tout à coup. Il termine en ce moment un grand projet d'encyclopédie ».

Voici encore quelques détails qui compléteront cet intéressant tableau. Les parents du jeune Ozanam, profondément touchés de la bonté de l'illustre savant n'avaient pas manqué d'adresser à leur fils force recommandations sur la politesse, la discrétion et les convenances de tout genre qu'il devait observer avec le plus grand soin. Mais ces plans sont singulièrement

dérangés par le maître de la maison. « Il faut

d'abord, écrit Ozanam à sa mère, à la date du 23 dé-

cembre i83i, il faut que je vous remercie des bons conseils de toute espèce que vous voulez bien me donner. Mais malheureusement tous vOs avis sur la politesse sont paralysés par ce bon M. Ampère qui veut toujours être servi le dernier et qui s'impatiente quand on a l'air de lui faire quelque honnêteté. J'ai beau me débattre, il faut absolument que je me serve des premiers, sans quoi on se fâche. On a pour moi toute sone de bontés. L'autre jour M. Ampère m'a mené à l'Institut et a recommandé au concierge de me laisser entrer tant qu'il me plaîrait. Lundi prochain il doit m'y mener encore pour me faire donner la permission de venir à la bibliothèque de l'Institut, qui est fort riche et qui est moins éloignée que celle du Roi.... »

Quels étaient les sentiments d'Ozanam en présence d'une telle bonté partie de si haut ? C'est ce que nous apprend une lettre écrite quelques années plus tard (i6 février 1837), à M. J.-J. Ampère fils, peu de temps après la mort de son père: <c Monsieur, dans l'humble et douce vie de famille que je mène depuis six mois, je laisse souvent retourner mes pensées au temps où, quittant Lyon pour la première fois, j'arrivais, jeune homme de dix-huit ans, au milieu de la bruyante et dangereuse solitude de la capitale. Alors je me rappelle la maison tutélaire qui s'ouvrit pour abriter mon inexpérience ; la famille qui voulut bien m'admettre au nombre de ses enfants ; et celui qui, au milieu de ses occupations infinies et de ses honneurs, trouva le temps et ne dédaigna pas de me servir de

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père. Ces souvenirs me laissent toujours dans une sorte d'étonnement, et, tout ému des bontés de la Providence, je me demande avec inquiétude ce qu'elle a pu vouloir de moi en plaçant ma jeunesse sous de si rares auspices »

Voilà donc le véritable Ampère, redevenu chrétien, et, cette fois, purement et simplement, comme tout le monde. Fils docile et soumis de l'Eglise, il en observera exactement les préceptes ; il y a plus, il se conformera avec empressement à ses conseils et à ses pratiques de piété.

Nous sera-t-il permis de rappeler les souvenirs du temps qui nous le montrent récitant humblement son chapelet dans le coin d'une église, et surpris ainsi, par Ozanam, en flagrant délit d'une dévotion qu'on laisse trop volontiers aux femmes et aux enfants? (i) « Vous faites maigre, moi aussi », disait-il à son jeune hôte, à qui nous devons encore ce petit détail intime : le savant éprouvait souvent le besoin de se désaltérer avec un peu d'eau sucrée entre ses repas ; mais les

(i) « Un jour, dans la première partie de ce siècle, un jeune homme, qui devait ôtre aussi un grand écrivain et un grand chrétien, Ozanam, conçut quelques doutes sur la foi. Il entre tout troublé dans une église; il y voit M. Ampère, prosterné dans un coin de l'église, récitant humblement son chapelet. A la vue d'un tel chrétien, tous ses doutes cessèrent. C'est aussi avec O/anam que, dans des conversations scientifiques, s'élevant de la contemplation de la nature à celle de son Auteur, Ampère, mettant sa large tôte entre ses deux mains, s'écriait tout transporté : « Que Dieu est grand ! Ozanam, que Dieu est grand! » A son lit de mort, un de ses amis lui proposa de lui lire un chapitre de Vlmitation de Jésus-Christ, « Je la sais par cœur tout entière », répondit-il. »

Le Chemin de la Vérité^ par le comte de Ghampagny, de l'Académie française, 2* édition, 1874, page 3ii.

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jours de Jeûne, il tenait à s'imposer une petite privation, et le morceau de sucre était supprimé.

Détails puérils I dira-t-'on peut-être ; mais plutôt fleurs délicates et parfumées qui, offertes par un enfant, touchent souvent plus le cœur d'un père et d'une mère que les discours apprêtés et les manifestations les plus solennelles.

Qui oserait dire que ces pieuses pratiques fussent indignes de son sublime génie ? Le savant était alors dans toute la force de son talent et dans la plénitude de sa gloire scientifique. Mais l'orgueil humain était dompté ; cette grande âme, longtemps ballottée par le doute et l'erreur, avait fini par demander à l'humilité le chemin de la vérité, et s'était ainsi élevée à cette simplicité et à cette pauvreté d'esprit qui sont le sommet des béatitudes évangéliques et de la perfection chrétienne.

Cependant le terme de cette précieuse existence approchait. Vers le milieu du mois de mai i836, Ampère commençait une tournée d'inspection qui devait le conduire dans les collèges du midi de la France. Sa santé était fortement ébranlée, et il souffrait beaucoup d'un catarrhe habituel. Toutefois ses amis espéraient encore, pour le malade, une heureuse influence de son séjour dans une région dont le climat lui avait été plus d'une fois favorable. Pour lui, il ne se faisait pas illusion; il se sentait profondément atteint, et divers pressentiments l'avertissaient de sa fin prochaine.

Parti de Paris le 17 mai, il se rend d'abord à Lyon,

OÙ il descend à l'Ecole vétérinaire, chez Bredin. Celui-ci est vivement alarmé de l'état dans lequel il revoit son illustre ami, et des symptômes menaçants qu'il constate. Le malade est dans un état de faiblesse extrême, avec une voix presque éteinte et une toux opiniâtre; les traits de la figure sont profondément altérés ; le profil est devenu osseux ; l'attitude générale du corps est celle de la décrépitude. Dans ces conditions, Bredin voudrait que son ami se décidât à prendre un repos qu'il juge absolument nécessaire ; il tient du moins à lui donner des soins personnels; c^est pourquoi il l'accompagne d'abord à Roanne, puis à Saint-Etienne. Des contre-temps fâcheux viennent encore aggraver l'état du malade. « J'étais attendu à Roanne jeudi, écrit-il à son fils, il fallait absolument y arriver. Ce retard en route, causé par le voyage du roi à Fontainebleau, m'a fait le plus grand mal, en m'obligeant à courir vingt postes par jour, sans jamais m'arrêter avant onze heures du soir. M. Matter (son collègue), me trouvant hier très fatigué, est allé seul à Montbrison, et m'a donné rendez-vous à Saint- Etienne demain, afin que j'aie trente heures de repos complet. Déjà une partie de ce temps est passée, et l'amélioration n'est pas venue. »

C'est dans cette ville qu'Ampère eut, avec son ami Bredin, qu'il était sur le point de quitter, un dernier entretien, une sorte de long et solennel adieu, qu'on pourrait appeler le Testament d'Ampère. Nous allons essayer de reconstituer cette scène touchante et grave, en invoquant les souvenirs de Bredin lui-

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même. Et d'abord, il est facile d'en assigner la date précise, d'après ce passage d'une lettre de Bredin à J.-J. Ampère : ce Une autre fois je vous parlerai de Saint-Etienne ; là il avait voulu me retenir jusqu'au 23 mai. »

Le testament de tout chrétien commence par une profession de foi, par une élévation et un élan vers cette vie mystérieuse dans laquelle l'âme, débarrassée du corps, va bientôt entrer. Le passé est bien loin, le présent échappe ; ou plutôt le présent c'est cette existence nouvelle dans laquelle le mourant est déjà plus qu'à moitié entré. C'est pourquoi, suivant l'énergique parole de saint Paul, le chrétien oublie, à ce moment suprême, ce qui est derrière lui, et se porte tout entier en avant pou recueillir la récompense que Dieu lui a promise (i).

Telle était la disposition d'Ampère. Déjà, avant de quitter Paris, et en prévision de l'issue funeste de sa maladie, il avait rempli, avec son exactitude et sa ferveur habituelles, tous ses devoirs de chrétien ; mais il éprouvait le besoin d'épancher son âme dans de pieuses confidences ; et avec qui pouvait-il mieux le faire, si ce n'est avec son ami de choix, son très cher Bredin ? Ils avaient ensemble parcouru les voies arides du doute et du scepticisme ; ils étaient revenus ensemble, l'un aidant l'autre, à là foi complète et paisible ; que de souvenirs, que d'impressions, que d'actions de grâces n'avaient-ils pas à rendre à Dieu et

(i) Ep. ad Phiîipp. c. m. v. i3 et 14.

à échanger entre eux ! Qu'on se représente le grand Ampère, l'âme plus forte et plus vaillante que jamais, mais le corps épuisé et défaillant, faisant sa dernière profession de foi; quel contraste entre cette voix profondément altérée, sans cesse entrecoupée par une toux affreuse, et ces hautes pensées d'un grand génie, en pleine possession de soi-même, sur Dieu, sur la religion, sur la vie du Ciel ! Bredin, préoccupé surtout de l'état de son ami et de l'aggravation que la fatigue et l'animation pouvaient apporter dans le mal, essaye à diverses reprises de l'arrêter en lui recommandant le silence et le repos. « Ma santé I ma santé ! s'écrie Ampère avec vivacité, il s'agit bien de ma santé ! Il ne doit être question ici, entre nous deux, que des vérités éternelles I »

Mais ce n'est point tout. Lorsque l'âme est au moment de quitter sa dépouille monelle pour entrer tout entière dans le monde surnaturel, on sait que la vie naturelle elle-même est transformée, et comme transfigurée dans l'éclat de la lumière divine ; souvent même le voile s'entr'ouvre dès ici-bas aux regards des mourants, et cette lumière leur donne, sur toutes choses, des vues d'une incomparable grandeur. Il ne faut donc pas s'étonner si, à cette heure suprême, nous retrouvons, à côté du chrétien, le savant et le philosophe. Le savant ne s'attardera pas sur les belles découvertes qui l'ont rendu célèbre et qui doivent l'immortaliser ; ce sont pour lui des questions secondaires ; son esprit s'élève plus haut ; il porte un vaste regard sur l'ensemble des connaissances humaines,

et, retrouvant tous les élans d'une verve qui n'est point tarie, « il entre dans de profonds développements sur les liens délicats, subtils, imperceptibles au commun des hommes, qui unissent les diverses sciences (i) ».

La science elle-même ne sera pas le terme de ses préoccupations. Après tout, la science n'est qu'une des formes de la vérité; et l'objet essentiel de la vérité n'est-il pas de rendre les hommes meilleurs et de contribuer ainsi au bonheur de l'humanité ? Telle est la thèse qu'Ampère développe longuement à son ami, avec un véritable enthousiasme ; « évoquant à son tribunal, pendant plus d'une heure, les personnages de l'antiquité, et de notre époque, qui ont influé d'une manière utile ou fâcheuse sur leurs semblables (2) ».

Si quelque chose pouvait ajouter encore à ce que ces confidences ont, par elles-mêmes, d'admirable et de touchant, ce sont précisément les circonstances où elles se sont produites. Imaginons la même démarche faite avec éclat devant une assistance nombreuse de parents ou d'amis; la même démarche destinée d'une manière quelconque à la publicité ; elle n'en conserverait pas moins son intérêt et sa grandeur ; mais l'action d'Ampère nous apparaît avec un caractère particulier de simplicité et d'oubli de soi-même qui en rehausse singulièrement le prix. Ici, point d'apparat, point de témoins^ rien de prémédité, rien qui

(i) Arago. Notice sur Ampère, (2) Arago. Notice sur Ampère,

vise à l'effet; Ampère et Bredin sont seuls, dans une ville où ils sont presque des inconnus ; la scène se passe probablement dans une chambre d'hôtel, au milieu de Tindififérence des allants et des venants; qui s'en inquiète, et qui la connaîtra ? Quel contraste entre la vulgarité du lieu et la solennité de l'enseignement contenu dans les dernières pensées et les su* prêmes épanchements d'un grand génie I Aussi, après avoir admiré le savant, nous reste-t-il à remercier l'ami d'avoir conservé de tels souvenirs à l'histoire de la science.

Huit jours plus tard, à la fin du mois de mai, nous retrouvons Ampère à Marseille, Le mal a fait de nouveaux progrès, par suite du mauvais temps et de la fatigue du voyage; une fièvre intense se déclare, accompagnée de symptômes alarmants. Le médecin espère d'abord écarter le danger par un traitement énergique. En effet, la pneumonie est d'abord conjurée, et une amélioration sensible permet d'espérer que le malade entrera bientôt en convalescence. Pendant quelques jours. Ampère, logé au lycée, entouré par l'administration et par les professeurs de soins assidus et délicats, peut se lever, causer, reprendre quelques-unes de ses habitudes, y compris sa partie d'échecs, et parle de poursuivre prochainement sa tournée d'inspection; mais il fallait compter avec les défaillances d'une santé délabrée et d'une constitution minée depuis plusieurs années par la maladie. Le 6 juin, il pouvait encore, surmontant une extrême faiblesse, écrire une dernière lettre à son fils; puis,

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tout à coup, il se produit de nouveaux symptômes, encore plus menaçants que les premiers; la pneumonie est bien conjurée, mais le mal se porte au cerveau ; une fièvre ardente, accompagnée d'un délire de vingt-quatre heures achève de terrasser le malade, qui rend son âme à Dieu le lo juin i836 à 5 heures du matin.

Des funérailles modestes furent faites au défiint, et son corps fut déposé dans le cimetière de la ville. Trente-trois ans plus tard, en 1869, ^^s restes furent transportés à Paris, au cimetière Montmartre, où il repose près de son fils Jean-Jacques.

Lorsqu'un personnage de quelque importance vient à mourir, il se produit ordinairement autour de l'événement un mouvement considérable, les funérailles sont célébrées avec pompe, au milieu d'un grand concours de monde ; des discours sont prononcés sur la tombe; on fait l'éloge du défunt, on rappelle ses travaux, on exalte ses vertus et ses mérites ; la presse porte au loin l'écho retentissant de ces discours ; partout enfin se manifeste une vive émotion.

Rien de pareil n'eut lieu pour Ampère. Il est vrai qu'il mourait à Marseille, loin de la capitale et loin des siens; il est encore vrai que, le jour mêmedessa mort, le proviseur du collège de Marseille adressait à Paris une dépêche télégraphique ; mais cette dépêche était envoyée au ministre de l'Instruction publique pour lui annoncer le décès d'un Inspecteur général, c'est-àdire, d'un fonctionnaire de l'Université; en réalité, la disparition d'Ampère fut loin de laisser parmi les

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savants, et, en général, parmi ses contemporains, un vide en rapport avec la perte immense que venait de faire le monde de la science et le monde des intelligences.

M. Sainte-Beuve est vivement frappé de cette indifférence, et il essaie d'en donner l'explication (i); ce M. Ampère, dit-il, savait mieux les choses de la nature et de l'univers que celle des hommes et de la société. Il manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'œil, si vaste et si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée ; la première vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.

a Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours ainsi. Chez les esprits de cet ordre, et pour les cerveaux de haut génie, la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation* Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure, ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'œil vigilant et impérieux, la parole prompte qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren et Cuvier, comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense. Ici, chez Ampère, toute la

(i) Sainte-Beuve. Notice sur Ampère.

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richesse de la pensée et de Torganisation est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à découven. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur savant au sein duquel on plonge.

a Les hommes ont besoin qu'on leur en impose. S'ils se sentent pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui sur un point commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère aimait ou parfois craignait les hommes ; il s'abandonnait à eux, il s'inquiétait d'eux, il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parle pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, les frappe et a gain de cause, en définitive, dans leur appréciation. Je ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la volonté froide et présente étant déjà beaucoup. Mais je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant, aux yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse en effet son génie. »

L'explication est maintenant facile. S'il s'agit d'un

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savant haut placé, riche, comblé d'honneurs et de dignités; d'un savant puissant, entouré de nombreux clients, disposant des places et des faveurs ; d'un savant qui a de la défense, et avec qui chacun est obligé de compter ; alors le vide sera immédiatement et vivement ressenti par une foule d'intéressés; Ampère n'avait pour protéger son génie, que la simplicité et la bonté, et cela n'est pas suffisant pour le vulgaire. Mais que la suite est différente ! Le bruit qui se fait autour d'une tombe officielle passe vite, les discours d'apparat et les éloges funèbres n'ont pas de longs échos; bientôt tout rentre dans le calme ; les hommes et les choses reprennent leur place, et le génie seul, avec ses œuvres, reste debout devant la postérité.

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