‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 3 sur 37 · PLAN DE L OUVRAGE · texte numérisé non relu

PLAN DE L OUVRAGE

Objet des recherches historiques. — L'exposé des faits. — L'étude des consé* qnences et des leçons qui en résultent. — L'histoire des sciences peut être faite i divers points de vue. — Réflexions générales. — La vie et les travaux d'Ampère. — Nature et énumération des matériaux et des documents dont on peut disposer. — Les œuvres du savant livrées à la publication. — Les papiers inédits. — La correspondance. — Journal et notes intimes. — L'Éloge historique d'Ampère par Arago. — La Notice historique par M. Sainte- Beuve.

[S maître de Tantiquité a formulé cette maxime : « Il faut écrire pour raconter, non pour prouver. »

Est-ce à dire que Thistorien doive se • borner exclusivement au rôle de narrateur, en s'interdisant toute appréciation sur les événements et sur les hommes, en renonçant à tirer de ses études et de ses recKerches les leçons et les enseignements qui y sont renfermés? Assurément personne ne le prétendra ; dans

tous les cas, ce n'est pas de la sorte que l'histoire mériterait son titre glorieux de « Maîtresse du genre humain ». Telle n'est pas du reste, comme on le suppose quelquefois, le sens exact de la maxime de Quintilien qui a bien soin de distinguer entre le rôle propre à l'historien et celui de l'orateur ou du philosophe. Le premier recherche et résume les documents, raconte les faits et les coordonne, et s'abstient de tout commentaire qui n'est pas indispensable ; le second interprète et tire des conséquences ; la seule chose qu'on soit en droit d'exiger de l'un et de l'autre, c'est d'apporter dans l'accomplissement de leur tâche une entière bonne foi, avec un respect sincère et scrupuleux de la vérité.

L'historien doit bien se garder, en effet, de faire œuvre de parti, ou de transformer son récit en un plaidoyer destiné, par système, à faire prévaloir des idées préconçues. En agissant ainsi, non seulement il ne servirait pas les intérêts de la vérité, mais il produirait une œuvre mauvaise, et d'autant plus nuisible que les événements dont il parle, ou les hommes dont il raconte la vie, ont eu des conséquences plus considérables, ou bien ont brillé d'un plus vif éclat.

Les réflexions qui précèdent s'appliquent tout particulièrement au savant illustre dont nous allons retracer l'histoire. L'étude de la vie et des travaux d'Ampère soulèye en effet les questions les plus diverses, les problèmes les plus délicats et les plus difficiles, et transporte l'esprit dans les régions les plus élevées et les plus nobles de l'intelligence humaine.

DISCOURS PRiUMINAIRE 3

Rîen n'est resté étranger à ce vaste et puissant génie : ses grandes découvertes appartiennent au domaine de la science proprement dite ; mais la philosophie, les lettres, les arts, et même les questions économiques et sociales ont été l'objet de ses méditations persévérantes. Ajoutons que, à l'exemple des savants les plus illustres des siècles précédents, Ampère avait Tâme profondément religieuse et chrétienne ; on comprendra dès lors tout l'intérêt du travail que nous entreprenons, et l'on jugera sans doute qu'on n'aurait qu'une idée très imparfaite de la vie et du rôle d'un tel homme, si l'on se bornait à une simple biographie. Après avoir raconté la vie des grands hommes, il reste encore à recueillir les nobles exemples qu'ils ont proposés à notre imitation, et à profiter des enseignements féconds qui ressortent à chaque instant de leurs œuvres. De là résulte une foule de réflexions et de commentaires qui trouveraient diflScilement place dans le cours même du récit et qu'il importe cependant de présenter au lecteur. C'est pourquoi il a paru utile de les exposer à part.

Un autre motif conseillait encore cette séparation. Si, dans l'exposé des faits, l'accord est généralement facile entre un auteur et le lecteur, il ne sera pas toujours également aisé de s'entendre quand on en viendra à interpréter ces mêmes faits, et à en tirer des conséquences; chacun arrivant d'ordinaire avec ses vues personnelles, ses habitudes, ses préférences, peut-être ses passions. Il est donc prudent, toutes les fois que la chose est possible, de séparer les deux

ordres d'exposition, et de mettre ainsi en pratique, dans une sage mesure, le précepte de Torateur romain. La précaution devient même plus indispensable lorsqu'il s'agit d'événements appartenant à notre temps, ou d'hommes qui ont été presque nos contemporains.

Telles sont les considérations qui m'ont déterminé à commencer ce livre par un discours préliminaire, dont l'objet se trouve maintenant expliqué sufl&samment. En procédant ainsi, je n'ai fait d'ailleurs que me conformer à la marche suivie dans ces derniers temps par des auteurs éminents, dans des circonstances analogues ; leur exemple me servira d'excuse. Peutêtre jugera-t-on, après avoir lu la vie d'Ampère, que ce commentaire n'était pas superflu ; et l'importance du sujet justifiera, au besoin, l'étendue des développements dans lesquels j'aurai à entrer.

Et d'abord, d'une manière générale, quelle idée convient-il de se faire des études et des recherches historiques qui ont pour objet la science et les savants ?

Voici un savant illustre ; une réputation immense le précède, on vante ses découvertes, on exalte son génie, on célèbre à l'envi les services qu'il a rendus- à l'humanité, on le propose avec enthousiasme à notre admiration et à notre reconnaissance. .Le premier moment de surprise et d'étonnement passé, il faudra, sans délai, constater ces découvertes, contrôler ces services, et faire une vérification sérieuse des titres. On pensera peut-être que cette énumération va être longue, et exigera de puissants efforts d'attention ; il

n'en est rien, et même, plus la découverte sera considérable et fondamentale, plus elle sera accessible et facile à formuler. La simplicité est en effet le caractère essentiel des grandes vérités. Tous les travaux d'un Kepler peuvent se résumer en trois courts énoncés, en trois formules élémentaires qui seraient au large sur une toute petite feuille de papier, et qui constituent cependant les trois fameuses lois de l'illustre fondateur de l'astronomie moderne. De même pour Newton, de même pour Galilée et pour d'autres encore.

Mais ici un nouvel étonnement se produit, et l'on cherche avec curiosité la raison d'une disproportion, au premier abord, très étrange : leur gloire brille d'un si vif éclat, et leurs titres tiennent si peu de place ! Cette raison, il faut la demander au laboureur qui sème le grain de senévé destiné à devenir un grand arbre, au navigateur de génie qui découvre un nouveau continent, au législateur qui promulgue des lois et fonde un empire. Comment ces lois ont-elles été établies ? par quelle méthode et par quel ensemble de recherches les inventeurs y sont-ils parvenus ? Il y a là des questions du plus haut intérêt, et bien dignes d'exercer l'attention et la sagacité des esprits soucieux de connaître le fond des choses.

Les savants de génie, en effet, n'ont pas été simplement des hommes habiles à faire des expériences, à combiner des formules, à résoudre des problèmes difficiles : avant tout calcul,, et avant toute expérience, ils avaient parcouru une longue phase d'investigations et de méditations ; dans l'étude de la nature, ils

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avaient, en premier lieu, interrogé les causes, scruté les principes, aperçu les conséquences et entrevu les lois ; l'expérience et l'analyse mathématique venaient ensuite, non comme Tobjet essentiel de leurs recherches, mais plutôt comme un moyen de contrôler ou de confirmer l'exactitude de leurs prévisions, et de rendre palpable la démonstration des vérités que leur perspicacité avait depuis longtemps devinées.

Après avoir fait l'histoire des découvertes, on peut encore se proposer de retracer celle des savants euxmêmes ; de raconter les événements saillants de leur vie, de mettre en évidence le rôle considérable qu'ils ont eu au milieu de leurs concitoyens, l'influence souvent décisive qu'ils ont exercée sur leur siècle, ou même sur les siècles suivants.

Mais il est un autre point de vue, trop négligé, dont on ne saurait cependant méconnaître l'extrême importance, surtout à notre époque : je veux parler du point de vue philosophique et chrétien... On a beau répéter que la science se suflBt à elle-même et n'a rien à démêler avec la philosophie ou la foi ; les faits démentent constamment cette assertion. Il n'est peutêtre aucun savant qui, au fond, n'ait son système de philosophie ou de métaphysique, auquel il rattache ses idées scientifiques; il en est bien peu qui, en présence des idées chrétiennes, se désintéressent entièrement et restent absolument indifférents. Les uns affirment, les autres nient, et, du reste, les uns et les autres ne cessent de parler au nom de la science. Aujourd'hui c'est la négation qui tend à dominer ; on

sait assez jusqu'où elle s'étend et quelles en sont les conséquences désastreuses.

Dans ces conditions, il y a un intérêt considérable à recueillir les témoignages des savants vraiment philosophes, et surtout des savants chrétiens. Leur exemple est la meilleure preuve à opposer à des préjugés absurdes ou ridicules, si souvent répétés ; à celui-ci, par exemple : que la science serait, par sa nature même, incompatible avec la foi ; et comme ces savants sont ordinairement les plus éminents par leurs découvertes, les plus honorables par leur caractère et par l'ensemble de toute leur vie, il faudra bien en conclure que la science, loin d'être incompatible avec la foi, en est au contraire le complément naturel et la plus sûre compagne.

C'est surtout à ce dernier point de vue que je me suis placé dans une série déjà longue de travaux entrepris et publiés, depuis plus de vingt ans, sur diverses questions relatives à l'histoire des sciences (i). Je me suis donc occupé de réunir, de différents côtés, les documents et les renseignements nécessaires, et lorsque, sur un point déterminé, ils m'ont paru suffisants, je me suis empressé d'en procurer la publication, en m'efiforçant de mettre en évidence

(x) La vie et les travaux du aron Cauchy,t vol. in-8*. Gauthier- Vil lars, éditeur. Paris, 1868.

Une s^rie d'articles relatifs à l'histoire et à la philosophie des sciences, publiés dans la revue le Contemporain^ pendant les années i863 à 1877.

Les Savants illustres du xvi* et du xvii* siècle, 2 vol. in-Z2. Victor Palmé, éditeur. Paris, 1880.

les conclusions et les enseignements qui y étaient contenus.

Toutefois ce genre de recherches offre de nombreuses difficultés. En raison même de l'indifférence ou de l'hostilité que rencontrent aujourd'hui les idées chrétiennes, les documents sur ce point sont rares, les renseignements difficiles à recueillir. On les découvre à grand'peine, souvent par hasard, dans un livre peu connu, au milieu d'une foule de faits étrangers ou sans valeur ; on les saisit, pour ainsi dire, au vol, dans une lettre, dans une conversation, et il se passe souvent un long temps avant de pouvoir les compléter. Malgré leur insuffisance, il m'a semblé qu'il y avait encore un intérêt très réel à publier ces documents et ces renseignements ; ils pourront être utilisés plus tard pour un travail d'ensemble, et, dès maintenant, ils sont de nature à jeter un plus grand jour sur divers points peu connus, ou mal connus, de l'histoire des sciences et des savants.

En ce qui concerne Ampère, les matériaux ne font heureusement pas défaut ; et non seulement les documents sont abondants, mais, de plus, ils possèdent, comme on le verra, toutes les garanties d'authenticité et de sincérité. J'ose ajouter que, dans les annales de la science, il en est peu qui offrent un intérêt comparable, et qui soient plus dignes d'être préservés de l'oubli.

Ampère se présente en effet à nous, comme une des plus belles figures dont l'histoire conserve le souvenir, et certainement sa gloire ne fera que grandir

avec les années. Ses magnifiques découvertes lui assurent un rang exceptionnel parmi les inventeurs de génie ; on ne cesse de Tadmirer pour les nobles qualités de son esprit et de son cœur ; il reste sympathique, et on l'aime encore, jusque dans ses défauts, et dans ce qu'on pourrait appeler ses misères ; car, lui aussi, malgré tout son génie, aura à payer son tribut à l'infirmité de la nature humaine.

Ecrire la vie d'un tel homme est une tâche difficile, et je n'ignore pas ce qui me manque, soit.pour être complet, soit pour demeurer à la hauteur de mon sujet. Toutefois, il y a dans la vie de tout homme des faits saillants, des traits généraux de caractère qui permettent de restituer la figure dans son ensemble, et d'en donner une idée exacte. J'imiterai donc les peintres qui, ayant à faire un portrait, s'attachent surtout à mettre en relief les traits caractéristiques de leur modèle, en laissant dans l'ombre les détails secondaires qui n'ajouteraient rien d'essentiel à la ressemblance.

Mais une préoccupation se présentera sans doute à l'esprit du lecteur. Le "portrait sera-t-il vraiment ressemblant? Ne se ressentira-t-il pas du caprice du peintre, de ses préférences, ou de ses idées personnelles ? Cette crainte doit être tout d'abord écartée, et je vais en dire les raisons.

Si un homme de génie pouvait se servir de témoin à lui-même, en racontant sa propre vie et en écrivant son histoire, c'est là sans doute qu'il conviendrait, de recourir pour avoir, avec le récit de son existence.

le secret de ses pensées et l'appréciation exacte de ses oeuvres ou de ses découvertes. Il est vrai que, en s'adressant ainsi directement à la postérité, un auteur pourrait être tenté de dissimuler ses faiblesses, et de se donner, même involontairement, l'attitude la plus capable de provoquer l'admiration, quelquefois aux dépens de la stricte équité; mais cette appréhension elle-même disparaîtra s'il s'agit, non plus d'écrits en quelque sorte officiels, mais de documents confidentiels, de papiers intimes, non destinés à la publicité, où l'auteur, n'ayant rien à cacher, rien à dissimuler, parle dans la sincérité de son âme et se montre tel qu'il est. Or, c'est précisément le cas du savant de génie dont nous allons exposer la vie et les travaux.

Il nous reste en effet, au sujet d'Ampère, une foule de documents intimes du plus haut intérêt : ce sont, par exemple, les pages d'un journal où, pendant de longues années, il consigne, jour par jour, les événements qui le touchent de plus près ; ce sont encore des lettres nombreuses où son âme délicate et impressionnable s'épanche en longues confidences dans l'âme de ses amis ; ce sont enfin des mémoires, des notes, quelquefois de simples pages, où il éprouve le besoin de consigner les pensées qui, à un moment donné, se sont plus vivement imposées à son esprit, et qui se rapportent souvent aux questions de l'ordre le plus élevé, en philosophie, en morale ou en religion. Après sa mort, ces divers papiers ont éyé pieusement recueillis par les soins d'un fils et ont été récemment publiés, en grande partie, par des amis de la fa-

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mille (i). Evidemment, dans les prévisions d'Ampère, ces papiers n'étaient pas destinés à la publicité, et c'est précisément ce qui les rend plus précieux, parce qu'ils nous font pénétrer plys avant et plus sûrement dans l'histoire intime de ce grand homme, en même temps qu'ils nous révèlent les richesses inépuisables de son intelligence et de son cœur. Nous ferons à ces documents de fréquents emprunts ; souvent nous nous bornerons à écouter le savant lui-même, et nous lui laisserons ainsi le soin de nous initier, par de touchantes confidences, à ses sentiments et à ses pensées, à ses joies et à ses douleurs, à ses moments de bonheur comme à ses heures de tristesse et de découragement. A ces divers documents il convient encore d'en joindre deux autres, d'une importance considérable : ce sont deux notices publiées sur Ampère, peu de temps après sa mort, par des contemporains et des témoins de sa vie et de ses travaux. La première est due à M. Arago (2), son collègue de l'Institut ; elle a été lue, en séance publique de l'Académie des sciences, sous forme d'Éloge historique. La seconde notice se trouve au commencement du second volume de l'ouvrage d'Ampère intitulé : Essai sur la philosophie des sciences; elle a été composée par M. Sainte-Beuve qui a su admirablement résumer et faire ressortir les

(f) Journal et Correspondance de André-Marie Ampère, recueillis par M»* H. C. i vol. in- 14. Paris, Hetzcl. 1872.

André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère; Correspondance et Souvenirs, recueillis par M~ H. C. — 2 voI.in-12. Paris, Hetzel, 1875.

(2) Voir les OEuvres Complètes d'Arago, 2* volume des Notices historiques.

traits essentiels du génie et du caractère de l'illustre savant.

Enfin, on trouvera, en appendice, un Mémoire inédit d'Ampère sur les preuves historiques de la divinité du Christianisme. Ce Mémoire a été extrait des archives d'une Académie chrétienne qu'Ampère avait fondée à Lyon, en 1804, et dont il sera question dans le cours de cet ouvrage. En dehors du mérite propre de ce travail, il nous a semblé que rien n'était plus propre à donner la mesure exacte des sentiments de foi sincère, vive et profonde dont était animé ce vaste et puissant génie.

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DU SENTIMENT DE l'iDÉAL ET DE LA POÉSIE DANS LA SCIENCE

Injastice des reproches idressés aux sciences dites exactes. — Divers degrés dans l'étode de la natare. — Les faits et les phénomènes. — La région de l'invisible et de l'idéal. — Les beautés sensibles de la nature physique. — La connaissance des causes et des lois.— Pouvoir de l'homme sur la nature. —A un degré supérieur, la science élève l'âme à Dieu. — Du sentiment religieux et divin dans la science. — La vie et l'ccuvre d'Ampère cités comme exemple.

ON porte souvent contre la science, et surtout contre les sciences dites exactes, des accusations étranges. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé d'entendre dire : la science atrophie le sentiment de la poésie et de Tart ; elle supprime l'idéal, elle étouffe l'imagination, elle dessèche l'esprit et le cœur? Voilà le préjugé, et je le reproduis, comme on voit, sans atténuation; j'accorderai même, si l'on veut, qu'il n'est pas rare de rencontrer des savants qui prêtent malheureusement trop à des reproches de ce genre. Mais que faut-il conclure à l'égard de la science elle-même ? Faudra-t-il la rendre responsable de semblables méfaits? Non, sans doute; la réfutation ne saurait être douteuse pour tout esprit cultivé et impartial. Il nous suflSra de prouver, par l'histoire, l'injustice de ces imputations, en invoquant le témoignage des

savants les plus illustres, et en rappelant le souvenir des beaux exemples qu'ils ont laissésàla postérité, surtout pendant les grands siècles. Si certaines époques, si cenains hommes ont été moins bien partagés sous ce rapport, la cause du mal est ailleurs que dans la science, et rien ne serait plus facile que de mettre en évidence les origfties, ordinairement peu honorables, d'une telle infériorité.

Le savant qui étudie la nature se trouve tout d'abord en présence des faits ; mais les faits ne sont que la surface extérieure des choses. C'est par eux qu'il faut commencer, et l'on ne peut rien sans eux, si' car, après tout, ils sont le seul langage que le monde

sensible emploie -pour se manifester à nous; et ce serait folie de vouloir imposer a priori des nécessités à la nature des choses en laissant les faits de côté-, autant vaudrait entreprendre de créer le monde une seconde fois. Mais quand le savant veut ensuite remonter à l'origine pour découvrir les causes et les lois, il est bien obligé de sortir du domaine des faits, car les faits, ou les phénomènes, comme on les appelle encore, ne sont, en définitive, que des apparences ou des signes sous lesquels se cachent les substances et les causes, et il faut pénétrer plus avant pour atteindre la région supérieure où résident ces êtres que Platon définit si énergiquement : « ^ îvta ïvTwç », c'est-à-dire les êtres qui sont essentiellement. Or, cette région supérieure est précisément celle de l'idéal, et l'idéal est le fonds même de la poésie. En quoi consiste, en effet, le but que se proposent le poète

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OU Tartiste ? Ils ont conçu un idéal dans leur esprit; ils y ont longuement réfléchi ; ils en ont fait Tobjet d'une contemplation intérieure, prolongée quelquefois pendant des années entières; puis, après bien des tâtonnements infructueux, ils ont pris la plume ou le pinceau, et ils ont essayé de donner une forme à leur pensée et de la traduire en un langage sensible. L'un et l'autre d'ailleurs restent toujours infiniment audessous du type idéal qui leur est apparu, et ils sont les premiers à gémir de l'imperfection de leur œuvre.

L'existence de ce monde supérieur a été contestée, il est vrai, précisément parce qu'il ne tombe pas sous les sens, et qu'il est situé hors defious. Mais tous les raisonnements les plus subtils des sceptiques anciens ou modernes sont restés impuissants ? et puis ce sont des armes à deux tranchants, car les mêmes arguments, en les supposant sérieux, pourraient servir aussi bien à contester les réalités qui nous sont connues par l'observation et par les sens. La tentative a été faite, mais sans succès, car rien n'est plus contraire à la nature de la raison. En résumé, les réalités sensibles constituent le premier objet de nos connaissances, mais la raison ne s'y arrête pas : à l'occasion du visible, elle suppose nécessairement l'invisible, et se sent invinciblement attirée à le connaître et à le posséder.

Il importe, toutefois, de remarquer que les faits ne parlent pas à tous le même langage. La nature, a-t-on dit, est un livre ouvert; mais il en est un peu de ce livre comme du code, où les plaideurs sont ponés à lire surtout ce qui leur convient. Afin de mieux justi-

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fier nos conclusions, énumérons et analysons les diverses formes de ce langage.

Pour les uns, l'impression produite par les grands phénomènes de Tunivers ne dépasse guère les bornes de la sensation matérielle; c'est le cas de l'homme dont l'esprit n'a pas été cultivé par l'attention ou la réflexion, ou de celui dont l'unique préoccupation est de pourvoir, chaque jour, aux nécessités de la vie.

A un degré déjà plus élevé, la nature apparaît à l'homme comme un vaste organisme au sein duquel se passe notre existence éphémère, et qui,- en dehors même de tout mouvement réflexe de notre esprit, produit sur nous les impressions les plus diverses, tantôt douces et agréables, tantôt dramatiques et terribles. Une campagne couverte d'abondantes moissons, un paysage resplendissant de verdure et de lumière, un coucher de soleil à l'horizon d'une mer calme et sereine, une nuit embellie par les feux de ses milliers d'étoiles, sont autant de tableaux qui possèdent par eux-mêmes une beauté sensible dont l'âme peut être charmée et ravie; au contraire, les orages avec leurs éclats de foudre, les ouragans avec leurs cyclones dévastateurs, l'océan déchaînant ses vagues furieuses, les hautes montagnes ouvrant à chaque pas leurs précipices et leurs abîmes béants, produiront dans l'âme des émotions vives et profondes, qui, en présence du danger, deviendront des sentiments de crainte, d'effroi ou de terreur. Il y a, sans doute, dans ces divers spectacles, un fonds réel

de poésie; l'artiste, le peintre, le poète pourront y puiser d'heureuses inspirations et produire ainsi des œuvres considérables; mais nous sommes encore bien loin du véritable idéal. En définitive, tout cela appartient au genre purement descriptif de la poésie, et ne dépasse toujours pas les limites de la sensation; L'homme pourra admirer pendant quelque temps le tableau riche, grandiose ou terrible qui se déroule sous *es yeux, mais l'impression ne sera pas persistante ; ladmiration et la sensation auront même durée, et la satiété se fera bientôt sentir.

Ce genre de poésie élémentaire se rencontre sunout dans les sociétés primitives; puis sont venus des hommes privilégiés, qui, au lieu de se laisser dominer ou absorber par la nature, se sont placés résolument en face de ses mystères ; ils ont entrepris de scruter ses secrets; ils sont parvenus à découvrir quelquesunes de ses lois, et, forts de cette connaissance, ils ont commencé la série de ces admirables découvertes

dont l'humanité a successivement recueilli les fruits.

Ici nous entrons dans le domaine de la philosophie; l'idéal s'est élevé; une nouvelle poésie prend naissance.

C'est cette poésie que Virgile célébrait dans des vers si connus : a Félix qui potuit rerum cognoscere causas... ». C'est cette même poésie que Chénier caractérise si bien dans le passage suivant de son poème sur l'Invention (i).

(0 André Chénier, Vlnventhn^^. 107-zié'.

l8 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

« Démocrîte, Platon, Epicure, Thaïes, Ont de loin, à Virgile, indiqué les secrets D'une nature encore, à leurs yeux, trop voilée. Torricelli, Newton, Kepler et Galilée, Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants e£forts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. Tous les arts sont unis ; les sciences humaines N'ont pu, de leur empire, étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière des vers. »

Un peu plus loin le poète ajoute (i) : •

« Pensez-vous, si Virgile ou l'aveugle divin Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses.

De notre Pinde auguste éclatantes largesses? »

Et ces fécondes richesses I quel siècle en fut plus abondamment doté que le nôtre ? Il n'en est aucun qui possède un ensemble aussi admirable d'inventions et de découvertes de tout genre, notamment dans le domaine des sciences naturelles. Un siècle qui a pu ainsi s'approprier les forces de la nature, et les faire servir à ses desseins, occupera certainement une. place considérable dans l'histoire.

Cependant, tout en admirant le magnifique épanouissement des sciences modernes, il convient de ne rien exagérer. Le plus souvent, ces découvenes ont un caractère purement utilitaire, et, quelle qu'en soit la valeur, il importe de ne pas les considérer comme le terme suprême de la science. Ce serait une grave

(i) André Chénier^ Vlnsfention^ v. 184-188.

erreur, et Ton serait même en droit de se demander si la science, ainsi comprise, ne finirait pas par créer un véritable danger pour nos sociétés contemporaines en leur offrant pour idéal le progrès matériel et le bien-être qui en résulte.

A ce nouveau progrès, correspond un nouveau danger. Fier de ses succès et de ses triomphes, rhomme s'enorgueillit, et passe bien vite d'un extrême à Tautre.Après avoir été l'esclave craintif de la nature, il aspire audacieusement à en devenir le maître ; il essaiera, comme Prométhée, de ravir le feu au ciel, ou bien il entreprendra de renouveler les travaux gigantesques des Titans. En réalité, son rôle est beaucoup plus modeste, et, en même temps, plus utile ; Bacon le définit lorsqu'il exprime cette pensée que l'homme est l'interprète et le ministre de la nature, (homo naturae interpres et minister). A force de génie, il parvient à expliquer quelques-uns de ses secrets, mais, en fait, il ne peut' commander à la nature qu'en obéissant de tout point à ses lois. Horace disait autrefois aux Romains (liv. III, ode VI) :

c Dis te mînorem quod geris, imperas :

Hinc omne principium, hue refer exitum. »

« Si tu exerces l'empire, c'est à la condition de te soumettre aux dieux :

« C'est là le commencement et la fin de toutes choses ».

Le même conseil peut être adressé aux savants qui.

après tout, ne font que mettre en pratique, pour leur propre compte, l'ancienne maxime du poète latin.

Les plus belles théories scientifiques et les spéculations les plus grandioses ne peuvent pas davantage satisfaire entièrement les aspirations de l'âme humaine. D'abord, elles sont le partage d'un très petit nombre d'esprits d'élite. En outre, elles ne sont pas à l'abri, elles-mêmes, de cette lassitude et de cette satiété dont nous parlions tout à l'heure. L'homme est ainsi fait : Tinconnu l'attire, le mystère et la difficulté le passionnent ; il se livre tout entier à la recherche de la vérité; puis, quand il a tout vu, tout compris, tout expliqué, quand tout est fini, il détourne la tête et s'en va, ponant ailleurs ses désirs inquiets.

Si l'on veut, du reste, avoir l'explication de cette mobile tendance, il faut la demander à un homme qui fut, à la fois, un grand savant et un grand philosophe (i). « On se fait une idole de la vérité même, nous dit Pascal, dans un langage énergique et concis, car la vérité hors de la charité n'est pas Dieu ; c'est son image, et une idole qu'il ne faut point aimer ni adorer. »

Voici maintenant d'autres observateurs, encore plus sages, plus intelligents et mieux inspirés. Ils ne se contentent pas d'admirer la nature, et de lui demander, soit des plaisirs pour les yeux, soit des services dans l'ordre matériel -, ils vont plus loin, et surtout ils remontent plus haut. Soujs l'enveloppe muette des faits,

(i) Pascal, Ptméeêt édition Havet, xxiv, 63 bit.

ils cherchent les idées dont les faits ne sont que les signes extérieurs; sous les apparences sensibles des phénomènes, ils poursuivent les réalités qui y sont cachées. Aussitôt surgit tout un ordre nouveau de questions : La nature est-elle le dernier terme de toutes choses? A-t-elle en elle-même sa raison d'être ? Et s'il en est autrement, quelles sont ses origines, son objet et sa fin ? Or, il est trop évident que la nature ne s'est point faite elle-même; et alors, quel est son auteur ? Ses évolutions ont lieu suivant des lois admirables, mais ce sont des lois qu'elle subi!; et alors, quel est son législateur? Elle est finie, variable et contingente ; et alors, quel est cet être primordial, infini et nécessaire dont elle dépend ? C'est ainsi qu'à l'occasion du fini, l'esprit humain conclut Tinfinî, le visible lui révèle l'invisible; dès lors, le voile de la nature devient transparent pour l'âme qui, traversant, sans s'y arrêter, les régions de l'Univers sensible, élève instinctivement ses pensées vers Dieu pour lui rendre un solennel hommage d'admiration, de reconnaissance et d'amour.

De là une nouvelle poésie, infiniment supérieure à la première, qui transfigure la science de la nature dans une incomparable lumière, et qui brille d'un vif éclat dans les œuvres des plus grands génies scientifiques. Tel est, en effet, le but suprême des sciences humaines, tel est leur véritable idéal.

Considérées en elles-mêmes, les sciences constituent un puissant instrument dont l'esprit se sert pour se rsipprochcr de Dieu, en contemplant, dans les mer-

veilles de la création, la bonté, la puissance, la sagesse infinie du Créateur. Il y a plus : à mesure qu'elles se perfectionnent, les sciences nous élèvent davantage et nous rendent plus aptes à comprendre toute la beauté des œuvres divines. La nature a toujours tenu à l'homme le même langage. Les cieux racontaient, il y a trois mille ans, à David, la gloire de Dieu et l'ouvrage de ses mains (i); il n'en est pas autrement aujourd'hui. Mais combien ces mêmes cieux, illuminés par l'éclat des découvertes scientifiques modernes, <ious parlent un langage encore plus éloquent ! Grand est sans doute le spectacle du ciel, lorsqu'il nous arrive, pendant une belle nuit d'été, de contempler le majestueux cortège de ces milli'ers d'astres étincelants qui défilent sous nos yeux avec la précision d'une immense armée rangée en bataille, c'est là ce qui ravissait David ; plus favorisés que lui, il nous a été donné de connaître les lois mêmes qui président aux savantes évolutions des bataillons pressés de la milice céleste, et de pouvoir ainsi pénétrer plus avant dans les secrets du plan divin.

Les sciences doivent donc nous conduire à Dieu. Emanées de Dieu, comme de leur source, elles doivent y retourner; c'est là leur fin suprême, et les savants ne sauraient assigner à leurs travaux un objet plus élevé que la réalisation de cet idéal divin. En deux mots, les sciences sont un instrument et un moyen, mais non pas un but. L'or, l'argent, et toutes

(0 Cœli enarrant gloriam Dei, et opéra manuum ejus annuntiat ûrmamentum. David, ps. zviii, 2.

les richesses que la terre recèle dans son sein, sont aussi des instruments et de très utiles auxiliaires. L'homme s'en sert, soit pour étendre son action, soit pour orner sa demeure et embellir son existence -, mais qui peut avoir oublié que toutes ces choses ne sauraient remplir le cœur, ni par conséquent procurer le bonheur? Infiniment plus précieuses que Targ^nt, Tor ou le diamant, les sciences ne peuvent pas davantage remplir le cœur de Thomme; et même, comme pour Tor et l'argent, si Ton en fait un mauvais usage, on peut les pervertir, et transformer en dons funestes leurs plus riches présents.

Mais laissons à l'un des grands poètes de notre siècle, le soin de nous donner, sur ce sujet, des conseils plus autorisés. Victor Hugo disait à ses contemporains, il y a de cela quarante ans : « Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, rapportez tout à Dieu. Que dans vos compositions, comme dans la création, tout commence en lui. Croyez en lui comme les femmes et les enfants. Faites de cette grande foi, toute simple, le fond et comme le sol de toutes vos œuvres. Qu'on les sente marcher fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul, qui donne au génie ces profondes lueurs du vrai qui nous éblouissent. Sachez-le donc, penseurs I Depuis quatre mille ans ,qu'elle rêve, la sagesse humaine n'a rien trouvé hors de lui. Parce que, dans le sombre et inextricable réseau des philosophies inventées par l'homme, vous voyez rayonner çà et là quelques vérités éternelles, gardez-vous d'en conclure qu'elles ont la même ori-

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gine. Ce serait Terreur de gens qui apercevraient les étoiles à travers les arbres et qui s'imagineraient que ce sont là les fleurs de ces noirs rameaux. »

Telle était la croyance des grands génies scientifiques, de ceux surtout qui méritent le mieux d'être appelés les maîtres et les princes de la science. L'histoire nous signale, il est vrai, quelques exceptions regrettables, mais elle nous apprend en même temps que les grands savants ont été presque tous des hommes profondément religieux. Enfin, comme il n'était pas dans leur nature de rester en chemin, ni de faire les choses à demi, la plupart d'entre eux, et ce sont les plus illustres, ont été en même temps des hommes de foi, des hommes de prière^ et, pour tout résumer en un mot, de grands chrétiens.

Parmi tant d'exemples qui abondent dans l'histoire et qui montrent à quel degré était développé, chez les maîtres de la science, le sentiment de l'idéal et le don de la grande et noble poésie, il suffira de rappeler un exemple admirable entre tous : celui de Kepler. Ses ouvrages, en effet, sont remplis de passages où l'enthousiasme déborde et où, parfois, le style devient vraiment lyrique. Ces pages sont trop connues pour être citées de nouveau ; celle-ci, par exemple, où le savant, après vingt-deux ans de travaux opiniâtres, célèbre la principale de ses découvertes, et qui commence par ces fiers accents : « Apprenez, mortels, que j'ai ravi les vases d'or des Egyptiens ; je veux, loin des confins de l'Egypte, les offrir comme un tabernacle à mon Dieu. »

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L'exemple d'Ampère n'est pas moins frappant. Cet illustre savant, si net et si précis dans ses expériences, si rigoureux dans ses calculs et ses déductions mathématiques, était en même temps, et essentiellement, un homme d'idéal et de poésie ; partout, dans sa vie, dans ses ouvrages, dans sa correspondance, on retrouve le philosophe, le poète et l'artiste.

A l'âge de dix-huit ans, relégué dans une solitude, au milieu des montagnes et des bois, il se prend de passion pour la botanique, et ses courses vagabondes sont accompagnées de chants auparavant inconnus aux échos des montagnes de Poleymieux. Ce sont d'abord des strophes tirées des odes d'Horace, en rapport avec les terribles événements de l'époque; puis la langue latine ne suffit pas, le grec et l'italien, Homère et Le Tasse sont mis à contribution. A ce contact, sa muse s'inspire, il devient poète lui-même, et aborde sans hésiter les sujets les plus élevés, les genres les plus divers. La tragédie, le poème épique n'ont rien qui l'effrayent, et lorsque, sous l'inspiration d'un amour pur et chaste, il voudra célébrer les mérites de sa fiancée, les sonnets, les chansons, les madrigaux, les charades ne suffiront pas pour épuiser sa verve intarissable. Jeux puérils, fantaisie de jeunesse ! dira-t-on peut-être. Assurément, il ne s'agît pas de transformer en chefs-d'œuvre ces modestes essais, ni de leur trouver un éditeur ; mais si tous les flots qui sortent de la source n'ont pas la même pureté ou la même fécondité, que la source ellemême est admirable et profonde I

On pourrait presque dire, et la suite du récit le montrera assez, que l'existence tout entière d'Ampère a été comme un long poème, tantôt joyeux et naïf, tantôt triste et douloureux, qui se partage entre ridylle, l'élégie et la tragédie. Les incidents de la vie, même les plus ordinaires, produisent souvent dans son âme des impressions vives et soudaines; une modulation musicale lui fait répandre des larmes; un site pittoresque, subitement déroulé devant ses yeux, le transporte d'enthousiasme.

Le même sens poétique, la même sensibilité, la même puissance d'imagination et d'invention se retrouvent constamment dans ses pensées, dans ses actes, dans ses conceptions scientifiques ou philosophiques ; et c'est là certainement que réside la source principale de son génie et de ses découvertes. Quand il s'agit de poursuivre une vérité, rien ne l'arrête, rien ne lui paraît impossible ; si une proposition extraordinaire, presque invraisemblable, est formulée devant lui, il ne la repoussera pas à cause de cela; son premier mouvement sera pour essayer de l'expliquer, et, s'il n'en vient pas à bout, il s'efforcera de la traduire sous une forme qui lui donne encore un sens acceptable. C'est aussi là qu'il faut chercher le secret de sa confiance, de son audace, poussée jusqu'à la témérité, dans ses investigations. En 1801, Ampère est simple professeur à Bourg, en lutte avec toutes les difficultés de la vie; mais déjà il a conscience de sa force, déjà il jette un regard assuré vers l'avenir. A la suite des surprenantes découvertes de Galvani et de

Volta, le premier consul fait un appel solennel aux savants du monde entier, et fonde un prix de soixante mille francs ; l'anglais Davy l'obtient pour sa brillante découverte du potassium; mais, dès cette époque, Ampère se sent capable de prendre rang parmi les concurrents; et lorsque vingt-cinq ans plus tard, il réalisera son immortelle découverte, ce sera précisément sur le même sujet et sur le même programme. Il a tenu parole, et son audace se trouve justifiée.

Une des grandes souffrances d'Ampère fut la nécessité de vivre dans un monde dont il n'était pas compris, et où il se sentait gêné et contraint. Notre siècle n'est pas poétique ; il n'en a pas du reste la prétention ; ses visées vont droit à l'utile et au positif; Ampère s'y trouvait mal à l'aise, ce qui le rendait, à Toccasion, gauche et maladroit ; il n'était pas chez lui. Même à l'Académie des sciences, où son génie le plaçait au premier rang, son rôle et son influence ne furent jamais en rapport avec son mérite; on l'admirait, mais on traitait les affaires sans lui ; c'était un philosophe et un poète, et il ne fallait rien moins que l'éclat de ses grandes découvertes pour lui faire pardonner, par ses collègues, ces deux vilains défauts.

Ampère ressentit toujours vivement cette espèce d'ostracisme ; aussi avec quel bonheur il y cherchait une compensation dans les douceurs de l'amitié ! avec quel empressement il profitait des moindres loisirs pour aller rejoindre ses bons amis de Lyon ! avec quelle expansion il leur prodiguait son âme et son cœur! Là du moins il était compris et aimé; là il lui

était permis de se livrer tout entier sans crainte d'être trahi; là aussi il pouvait déverser à son aise toutes les richesses de poésie, de philosophie, et même de métaphysique, accumulées et condensées pendant une année sous l'atmosphère lourde et sèche de la capitale. C'étaient ses rares et courts moments de bonheur; de retour à Paris, il retombait dans l'isolement, dans la vie comprimée, et la souffrance recommençait.

Un moyen lui restait encore pous opérer une diversion salutaire : la correspondance. Celle qu'il a entretenue d'une manière suivie, pendant de longues années, avec son grand ami, M. Bredin, nous a valu un nombre considérable de lettres, du plus haut intérêt, qui ont été heureusement conservées et publiées. C'est là surtout qu'il convient d'étudier le savant dans l'intimité. Il existe tout un ordre de pensées et de sentiments qui ne se produisent pas en public, et pour lesquels il y a une «orte de pudeur naturelle, mais qui s'épanouissent au contraire librement dans les longues confidences avec des amis de choix; c'est là que le cœur se révèle tout entier, et le cœur d'Ampère renfermait des trésors.

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