DU NATURALISME DANS LA SCIENCE
L'ordre naturel et Tordre surnatnrel. — Le nataralisme nie l'ordre snrnatureL — Les conséquences. — La raison est impuissante à résoudre le problème de la destinée humaine. — Nécessité d'une révélation divine. — La raison séparée de Dieu. — Ce que devient l'homme. — Doctrine de saint Paul. ~ Des doctrines négatives dans la science. — Le panthéisme. — Le positivisme. — L'athéisme. -^ Progrès de ces doctrines depuis deux siècles. — Ampère subit la funeste influence du milieu où il a vécu. — Souffrances morales. — Il redevient définitivement chrétien. — Son génie, jusque-là paralysé, prend son essor complet. — Les grandes découvertes, fruit de la jeunesse. — Exception pour Ampère. — Les moissons hypcrboréenncs.
IL y a donc dans la science un idéal, c'est-à-dire, une région supérieure vers laquelle la raison, les facultés, l'âme de l'homme tout entière s'élèvent, par une suite d'ascensions continues, à partir des phénomènes et des faits inférieurs, jusqu'à la cause première, jusqu'à Dieu. Malheureusement, au lieu de s^élever, l'âme peut au contraire, par un mouvement inverse, s'éloigner des sommets et descendre toujours plus bas dans les régions désolées du doute, de la négation, du néant. Cette dernière tendance a suscité une foule de doctrines et de systèmes où l'erreur et la contradiction dominent à des degrés divers, et dont l'ensemble constitue ce qu'on appelle habituellement k naturalisme; ce sera dans tous les cas le terme général sous lequel nous conviendrons de tes dési-
3o DISCOURS PRÉLIMINAIRE
gner. Nous allons essayer de les caractériser, et nous montrerons en même temps quelle influence désastreuse ces systèmes ont exercée sur la science contemporaine.
Mais, avant d'aborder ce sujet, il est nécessaire de rappeler, au moins sommairement, certains principes certaines vérités fondamentales, trop oubliées aujourd'hui, et souvent mal connues ou mal comprises, même de la part des hommes les plus intelligents et les plus instruits.
Par sa nature et par sa fin, l'homme est appelé à deux vies distinctes : la vie naturelle et la vie surnaturelle.
La vie naturelle peut être divisée elle-même en vie animale ou sensitive, et en vie rationnelle. A l'égard de la première, chacun de nous a été pourvu de sens, d'organes et de moyens d'action spéciaux.
En second lieu, l'homme est un être intelligent et libre, doué d'une âme raisonnable et de facultés à l'aide desquelles il peut arriver à posséder tout un ensemble de vérités et de connaissances dans le domaine de la nature.
Il est même capable de s'élever plus haut. En vertu de cette <c lumière qui illumine tout homme venant en ce monde », il peut remonter jusqu'à Dieu, et connaître une foule de vérités supérieures. Telles sont celles qui concernent Dieu et ses attributs ; la Providence et son action dans le monde ; l'âme, sa nature spirituelle et son immortalité; la loi morale, nos devoirs envers Dieu, envers nos semblables et envers nous-mêmes.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE 3l
Toutefois, il importe de rappeler que la fin dernière de rhomme ne se trouve pas ici-bas. Doué d'une âme immortelle, il se survit à lui-même et, après la mort, il entre dans une nouvelle vie, qui est sa vie véritable, dont la première n'est que Tébauche et la préparation.
Il est commode, sans doute, de nier cette nouvelle vie, et d'assigner à l'homme le néant après la mort; cela clôt la discussion et coupe court à toute recherche ultérieure. Mais la conscience ne se laisse point si facilement persuader ; elle proteste au contraire avec énergie. Si l'homme est ainsi destiné au néant, comment expliquer cet instinct qui le pousse à avancer sans cesse et à poursuivre sans relâche de nouveaux progrès? Pourquoi ces efforts d'un esprit toujours avide de connaître ? Pourquoi ces aspirations vers le vrai et vers le beau ? Pourquoi ces élans irrésistibles vers le bonheur et vers le bonheur infini ? Toutes ces tendances, si naturelles et si légitimes, ne doiventelles pas recevoir une satisfaction? Ou bien l'homme* serait-il la victime de quelque génie malfaisant qui prendrait plaisir à le tromper et à le tourmenter?
Par un mouvement d'invincible répulsion, l'homme écane donc sommairement la solution du néant, qui lui fait horreur; mais alors comment parviendra-t-il à connaître sa véritable destinée? Comment saura-t-il ce qu'est cette vie future qui l'attend? Et surtout comment saura-t-il s'en rendre digne? Il constate tout d'abord que la raison, livrée à elle-même, est absolument impuissante pour résoudre le problème ; c'est
pourquoi il se tourne vers le dehors; il interroge les sages, les maîtres de la pensée humaine, et à chacun d'eux il demande avec anxiété le secret de sa destinée ; peut-être finira-t-il par rencontrer parmi eux le révélateur si impatiemment attendu.
D'où lui viendra la lumière ? des philosophes ou des législateurs, des historiens ou des poètes ?
Virgile, dans son 6* livre de TEnéide, nous donne un tableau de FElysée païen, en se faisant Técho des croyances et des traditions de son temps. Son Tartare a encore upe certaine consistance; mais lorsqu'il nous montre les ombres de ses rares élus errant mélancoliquement à travers des bois de lauriers; lorsque, pour tout bonheur, il concède à ses héros quelques jeux innocents qui leur rappellent de loin leurs hauts faits d'autrefois, on comprend assez combien tout cela est insuffisjant et vide. La réalité leur conviendrait infiniment mieux sans aucun doute ; et ils y retourneraient incontinent si la chose était possible. L'artificieux Sisyphe ayant obtenu, à grand'peine, de Pluton, la permission de revenir un seul jour sur la terre, pour se faire inhumer, il fallut que Mercure le traînât de force aux enfers où il ne voulait plus redescendre. Aussi les dieux avaient-ils dû prendre la sage précaution d'imposer aux âmes un séjour préalable, de mille ans dans le fleuve du Léthé (i).
(l) « Has omnes, ubî mille rotam volvcre per annos, Lethœum ad fluvium Deus evocat agmine magno : Scilicet immemores supera ut convexa revisant, Rursua et incipiant in corpora velle rererti. t
DISCOURS PRiiLIMINAIRE 33
Dans son discours à ses juges, Socrate n'a rien de mieux à nous offrir : vivre en compagnie de Palamède, d'Ajax et d'Ulysse ; passer son temps à converser avec Orphée, Musée et Homère ; tel est toujours son idéal, Il est vrai que, dans son dernier entretien avec ses disciples, avant de boire la ciguë, ses aspirations s'élèvent un peu plus haut. « Ceux, dit-il, qui ont été entièrement purifiés par la philosophie, vivent sans corps durant l'éternité et se rendent dans des demeures encore plus belles que celles des autres. Il n'est pas facile, ajoute-t-il, de les décrire ; le temps, d'ailleurs, me manque. » Cette prudente réticence le dispense de s'expliquer et le tire d'embarras.
Aucun des anciens n avait une idée assez claire de la divinité, pour comprendre que Dieu seul pouvait être la fin et la récompense de sa créature raisonnable. Mieux avisé en apparence, Mahomet combine un système habile, qui lui permettra de s'emparer de l'homme tout entier, avec toutes ses puissances, en donnant satisfaction à la fois aux sentiments les plus élevés de notre nature, comme à ses instincts les plus bas. Le Musulman croit en un Dieu unique ; par la prière, par les pratiques religieuses, par la contemplation, souvent portée à l'excès, il se rapproche de Dieu et fait vivre son âme d'une vie supérieure; d'un autre côté, il trouve dans les préceptes du Coran un aliment à toutes ses passions les plus brutales et les plus désordonnées. Que dire enfin du paradis de Mahomet? Les païens eux-mêmes n'en auraient point
voulu.
Voilà donc le dernier mot de la raison et de la sagesse humaine, le suprême effort du génie pour scruter le mystérieux problème de notre destinée après la mort ! Rien n'est plus propre à faire ressortir Texcellence et la profondeur de la solution que nous donne la foi chrétienne. Elle nous apprend que l'homme, créé par Dieu, a pour fin de retourner à Dieu, et, par la voix de ce petit livre qu'on appelle le catéchisme, qui renferme plus de philosophie vraie que les chefsd'œuvre de la pensée humaine, elle enseigne à tous, aux plus grands comme aux plus humbles, que « l'homme a été créé pour connaître Dieu, l'aimer, le servir, et, par ce moyen, obtenir la vie éternelle. » Ainsi, rhomme a été créé pour Dieu ; et Dieu seul, c'est-à-dif e l'infini, peut combler les désirs et les aspirations de son âme et de son cœur. Avec quoi espérezvous, en effet, combler le cœur de l'homme ? Est-ce avec la richesse, les plaisirs, la science, la gloire ? Ramassez tout cela et jetez-le dans un cœur humain : c'est une pierre qui tombe lourdement dans un gouffre sans fond. Qu'en résultera-t-il ? Tout d'abord beaucoup de bruit et de fracas ; puis quelques échos affaiblis; après un instant, plus rien, et l'abîme restera muet avec son vide immense.
En résumé, Thomme ne trouve pas sa fin dernière dans la vie naturelle, mais dans une vie ultérieure, surnaturelle et divine. Pour y parvenir et s'en rendre digne, il lui est nécessaire de connaître certaines vérités et de posséder certains moyens adaptés à cette fin suprême ; Tensemble de ces vérités et de ces
moyens constitue précisément Tordre surnaturel, et Dieu pouvait seul les communiquer à Thommc par une révélation spéciale.
Voyons maintenant comment procède la négation, et suivons les doctrines naturalistes jusqu'à leurs conséquences extrêmes. Elles commencent par supprimer sommairement Tordre surnaturel, qu'elles déclarent impossible a priori, ou du moins îhaccessible ; dès lors, Thomme se trouve brutalement refoulé dans Tordre exclusivement naturel. Mais là encore, la raison rencontre Dieu, qui est au fond de toutes ses créatures ; aucun de nos actes, aucune de nos opérations, intellectuelles ou même physiques, ne lui échappe; car, en définitive, suivant la parole de saint Paul (i), « Dieu n'est pas loin de chacun de nous ; c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être; et, comme on Ta dit, nous sommes la race de Dieu même ». Il y a plus. Dieu peut être connu par les moyens naturels ; et ce sont précisément les créatures qui nous élèvent à cette connaissance. C'est pourquoi le grand Apôtre a encore pu dire (2) : « Ils ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu, Dieu le leur ayant fait connaître. Car les perfec-
(1) Act. Apost.f cap. xvîT, vers. 27 et 28.
«... Quamvis non longe sit ab unoquoque nostrum. — In ipso enim vivimus, movemur et sumus; sicut et quidam vesirorum Poetanim dixerunt : Ipsiusenim genus sumus. »
(2) Ep, ad Rim., cap. i, vers. 19 et 20 :
« Quia quod noium est Dei, manifestum est in illis. Deus enim iilis mar.ifestavit. — Invisibilia enim ipsius a creaiura mundi, per ea qu3e facta sunt, intellecta, conspiciuntur; sempiterna quoque ejus virtus et divinitas; ita ut sint inexcusabiles. »
lions invisibles de Dieu^ sa puissance éternelle et sa divinité sont devenues comme visibles, depuis la création du monde, par la connaissance que ses créatures nous en donnent ; en sorte que ces personnes sont inexcusables ».
La négation passe outre ; mais le châtiment ne se fait pas attendre, et il est terrible (i) : « Parce que, ayant connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu, et qu'ils ne lui ont pas rendu grâces; mais qu'au contraire, ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et que leur cœur insensé a été rempli de ténèbres : ils sont devenus fous, en s'attribuant le nom de sages ». Puis vient le tableau des hontes et des infamies dans lesquelles étaient tombés les philosophes païens; car c'est le propre de l'erreur d'empoisonner ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire, les âmes, et d'y provoquer la pire des corruptions.
Mais, examinons de plus près, en nous bornant au domaine scientifique, jusqu'où vont les excès du naturalisme. Il suffira de passer en revue la série, descendant aux dernières limites de l'absurde, des systèmes les plus fameux de nos jours. La plupan, sous un titre ou sous un autre, partent de la négation de Dieu et aboutissent directement à l'athéisme formel. Les uns, ce sont les panthéistes, identifient l'univers avec Dieu, la créature avec le créateur; les autres, ce
(0 Jà.f vers. 21 et 22 :
« Quia cum cognovissent Deum, non sicut Deum glorificavenint, aut gratias egerunt, sed evanuerunt in cogitationibus suis, et obscuratum est insipiens cor eorum : -^ dicentes enim se esse sapientes, •tulti facti sunt. »
sont les matérialistes, n'admettent que la matièfe, à l'égard de laquelle ils se montrent, du reste, d'une générosité inépuisable. Grâce à eux, en effet, la matière aura la propriété d'exister par elle-même ; elle sera éternelle ; elle possédera en soi la raison dernière de tous ses actes et de tous ses phénomènes; la pensée et le génie, le bien et le mal, la vertu et le vice, ne seront plus que des produits chimiques, ou des sécrétions atomiques. La matière se trouvera ainsi douée sHCcessivement de tous les attributs divins ; de sorte qu'on retournera peu à peu à une nouvelle idolâtrie et à un nouvel ordre de choses, où il sera vrai de dire, comme chez les anciens païens, que tout était Dieu, excepté Dieu lui-même.
Au premier abord, les positivistes pourront paraître plus acceptables. Fatigués du choc de tant de systèmes contradictoires, ils se sont réfugiés dans l'observation et l'expérience. Pour eux, il n'y a ni causes premières, ni causes finales ; l'absolu n'existe pas ; et, dans le cas même où il existerait, il est inaccessible à Tesprit humain; imposer à la raison des solutions absolues, c'est sortir des conditions immuables de sa nature ; poursuivre de telles solutions, c'est du temps perdu, car la vérification en est impossible, et ce qui ne peut pas être connu ne doit pas être cherché ; l'esprit humain devra donc exclusivement se maintenir dans l'ordre des questions qu'il lui est possible d'aborder et de résoudre, c'est-à-dire, dans le cercle de ce que l'école appelle le contingent et le relatif.
Les doctrines positivistes ont obtenu, dans ces
dernfers temps, un rapide succès et comptent encore de nombreux adeptes. Il est facile d'en donner l'explication : chacun, en effet, dans le siècle où nous sommes, aime le positif, et recherche avant tout ce qui est positif et palpable ; le nom du système était donc heureusement choisi, et bien propre à attirer la foule des esprits paresseux et vulgaires, habitués à se contenter de peu en fait de vérité. Toutefois, les difficultés n'ont pas tardé à surgir, et déjà la première popularité baisse visiblement. D'abord le vrai savam, tout en recherchant des résultats nets et positifs, ne se résoudra pas sans protestation au rôle secondaire d'enregistreur de faits, de donneur de nombres, ou de manœuvre scientifique ; d'un autre côté, les positivistes eux-mêmes ne restent guère fidèles à leurs serments. Après avoir annoncé bruyamment qu'ils ne connaissent que l'observation et les faits, ils ne tardent pas à se démentir, et on les voit bientôt, à leur tour, combinant des théories, et semant à pleine main des hypothèses aussi incertaines et aussi controversables que celles de leurs rivaux.
Sommes-nous enfin arrivés à la limite extrême de la négation et de l'erreur? Pas encore. A côté de la négation purement doctrinale, il y a la négation pratique et militante ; à côté des théoriciens, il y a ce qu'on pourrait appeler les fanatiques de l'athéisme. Car il paraît qu'il y a, pour les athées, une sorte de religion à rebours, qui compte des adeptes nombreux et actifs, des sectaires ardents et batailleurs. Ceux-là ne se contentent pas de nier Dieu, ils lui déclarent
insolemment la guerre. Des générations de savants illustres se sont servis de la science pour remonter à Dieu et pour le glorifier : cette vue les gêne et les irrite ; pour eux, leur seule ambition est de descendre, et ils prétendent se servir, au contraire, de la science pour la retourner contre Dieu. Mais, en cela même, ils rendent encore à Dieu un involontaire hommage, car, par leurs emportements et leurs fureurs, ils prouvent assez que leur conscience n'est point tranquille ; ce Dieu qu'ils ont méconnu et qu'ils voudraient abolir, ils ne peuvent Toublicr; son souvenir continue de s'imposer à eux et les poursuit comme un remords vengeur. Le savant incrédule a déserté le temple du vrai Dieu, et il affecte de le dédaigner, mais c'est en vain ; quoi qu'il dise ou qu'il fasse,
« Ce temple Timportune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté » (i).
Ainsi donc, la guerre est déclarée; l'homme révolté, dont l'orgueil frémit à la seule idée de reconnaître un maître, va enfin, à ce qu'il pense, s'affranchir de Dieu. Au premier abord, rien ne paraît plus simple : on s'assemble en nombre; on fait une émeute dans la rue, dans les livres, dans les académies ou dans les lois; on décrète la déchéance du gouvernement divin, puis on se proclame seul et unique souverain. Mais il faut ensuite soutenir son rôle et faire bonne contenance ; c'est ici que commence la difficulté,
(j) Athalie, acte i, scène 1.
et que se révèle le ridicule de Tentreprise. Dieu méconnu abandonne le révolté à lui-même, et se rit de ses insolentes prétentions : « Voilà qu'Adam est devenu semblable à Tun de nous, sachant le bien et le mal ; prenons garde qu'il ne continue de manger du fruit de Tarbre de vie et qu'il ne devienne immortel, (i) » Puis il le chasse du paradis de délices, et, provisoirement, l'envoie labourer la terre.
L'ambition du premier homme était de devenir égal à Dieu ; celle de l'homme moderne va plus loin : il voudrait, si c'est possible, détrôner Dieu et le supprimer, afin de s'installer, à sa place, roi de l'univers. Quel peut être le résultat de l'aventure ? Ce nouveau maître du monde est-il seulement maître chez lui, maître de ce corps fragile qui lui sen de demeure î Pour le réduire à l'impuissance, faudra-t-il que la foudre éclate sur sa tête, ou que la terre s'ouvre sous ses pas ? Une vapeur, une piqûre, un grain de sable, un rien suffit pour cet ouvrage. La belle figure de souverain !
Mais voici qui est plus grave. Après avoir tari en lui-même la source de la vie divine, c'est-à-dire de la seule vie où il lui soit donné de rencontrer le véritable progrès et de prendre un essor sans limite vers rinfini, l'homme est violemment refoulé vers la terre; et là, ses facultés et ses aspirations, étroitement renfermées dans le cercle des choses terrestres, se débattent en vain, sans jamais atteindre leur but ; car enfin
(0 Genèse, chap. m, vers. is.
ce Dieu qu'il fuit, contre lequel il se révolte, qu'il voudrait abolir, est seul capable d'assurer son bonheur, sa grandeur et sa souveraineté; l'homme est, en effet, destiné à devenir souverain, mais d'une autre manière qu'il ne l'imagine. De là résulte un état de souffrance morale qui devient souvent intolérable, surtout chez les intelligences dont l'idéal est plus élevé.
Qu'y a-t-il, après tout, de grand, de beau, de saint, quand Dieu est absent? L'autorité est grande et respectable, parce qu'elle représente l'ordre divin dans une société d'âmes raisonnables ; la science est belle, et l'art est beau, parce qu'ils sont la traduction d'un idéal supérieur à notre nature; les contrats humains sont saints et sacrés, parce qu'ils sont fondés sur le serment et sur la bonne foi dont Dieu est le gardien au fond de nos consciences. Ce que deviendraient toutes ces choses dans une société athée, il serait facile de le prévoir en consultant l'expérience et en interrogeant l'histoire.
Si Ton veut maintenant, en arrivant aux faits, se rendre compte de Tinfluence désastreuse du naturalisme dans la science, il suffit de jeter un coup d'œil rapide sur la marche des esprits depuis trois siècles. Pendant le xvii* siècle, qui succède à une profonde crise religieuse et sociale, la foi est dominante; les savants sont chrétiens ; avec eux la science est chrétienne et s'élève à des sommets auparavant inconnus; c'est par excellence le siècle des grands savants et des grands philosophes.
42 DISCOURS PRÉUMINAIRB
Cependant, dès la fin de ce même siècle, un mouvement en sens inverse s'accentuait; la guerre scientifique à Dieu avait commencé, et Leibnitz signalait avec effroi l'apparition des sectaires de Tathéisme. Ils n'osaient pas encore se montrer à découvert, mais ils propageaient leurs doctrines dans l'ombre, et formaient secrètement des disciples. Le dernier mot de ces doctrines, c'était la négation de Dieu et de sa Providence, et, comme conclusion pratique, le renversement, la destruction violente d'un ordre politique et social fondé sur ces principes. Quant aux disciples, Leibnitz parle de ces fanatiques d'athéisme, durs et* ambitieux, qu'il a connus, qui auraient été capables, pour leur plaisir ou leur avancement, de mettre le feu aux quatre coins du monde, si la chose avait été possible de leur temps comme elle le devint plus tard ; aussi, avec la clairvoyance de son génie, il pressentait un avenir des plus menaçants, et n'hésitait pas à prédire, dès lors, la révolution générale qui, cent ans plus tard, devait couvrir l'Europe de sang et de ruines.
Pendant le siècle suivant, l'erreur continue son évolution, tantôt sous des formes insidieuses et perfides, tantôt avec une audace qui se sent par avance assurée du succès. Les esprits ne sont pas encore mûrs pour l'athéisme sans phrase; c'est pourquoi les savants et les philosophes ont soin de dissimuler leurs projets, et conservent, jusqu'à nouvel ordre, une sorte de Dieu de convention, une espèce d'idole à laquelle on donnera bientôt le nom équivoque
d'Etre suprême, et qui ne tardera pas à réclamer de ses modernes adorateurs un culte à la fois ridicule et sanguinaire.
C'est dans cette dernière période que naquit Ampère. Nous allons voir comment il fut la triste victime du milieu où il vécut; et comment, sous cette néfaste influence, la carrière et l'existence tout entière de ce grand génie fut remplie d'agitations, d'amertumes et de douleurs de tout genre.
La première éducation que reçut Ampère, fut chrétienne. Elevé sur les genoux d'une pieuse mère, il passe les années de son enfance à la campagne, loin du tumulte de la ville ; il arrive ainsi au moment de sa première communion, et il accomplit ce grand acte de la vie chrétienne avec beaucoup de bonne volonté et de recueillement. On était alors en 1787; deux ans après éclate la révolution; les échos des grands événements pénètrent jusqu'au fond de sa paisible retraite, avec les mots sonores de liberté, de délivrance, de progrès. Comment, au milieu de l'enthousiasme universel, une âme jeune et bien douée, mais inexpérimentée et naïve, ne serait-elle pas séduite par ces brillantes nouveautés ; surtout lorsque les maîtres du jeune homme sont précisément ceux qui ont préparé tous ces événements, et que plusieurs sont les chefs mêmes des mouvements populaires. Les maîtres d'Ampère, comme on le verra, en effet, ne sont pas autres que les philosophes et les encyclopédistes.
A Poleymieux, dans la bibliothèque de son père, il
44 DISCOURS PRÉLIMINAIRB
trouve la collection de TEncyclopédie, et c'est là, c'est à cette source, qu'avec toute l'ardeur de la Jeunesse, avec la fougue naturelle de son caractère, il va puiser avec avidité. Voilà Tinfluence chrétienne reléguée bien loin ; maïs le contre-coup ne tarde guère. La révolution, commencée au milieu des illusions, sombre bientôt dans la violence et dans le sang. La foudre frappe la famille d'Ampère dans la personne même de son chef; et le jeune homme, étourdi par la violence du choc, reste comme enseveli, pendant plusieurs années, dans un état de stupeur et d'insensibilité. Puis, quand il rentrera en possession de luimême, quelle sera, des deux influences, celle qui l'emportera? Qui triomphera, la foi ou le naturalisme, le catéchisme ou l'encyclopédie ? Hélas ! on ne le prévoit que trop ; les encyclopédistes resteront les maîtres de cette jeune âme et la retiendront longtemps captive. Pour la délivrer et la ramener à la vérité, Dieu, dans sa miséricorde, se servira de ses moyens habituels : le malheur, l'épreuve et les tribulations. Un coup terrible vient réveiller cette âme généreuse, endormie dans les ombres du naturalisme, et la rappeler à de plus hautes destinées. C'est ainsi qu'à trente ans, Ampère se convertit et redevient chrétien. Combien cette conversion fut vive et profonde, la suite du récit le prouvera amplement.
Toutefois, malgré sa bonne foi et sa ferveur, Anipère est inquiet ; il connaît trop bien le danger, et il redoute d'y retomber; il espère, mais en même temps il craint, il tremble devant un avenir inconnu et semé
de pièges mystérieux. Déjà célèbre par des travaux scientifiques de premier ordre, il se défie de la science et en redoute les enivrements. On Tentendra s'écrier, dans Texcès de ses appréhensions : « Mon Dieu ! que sont toutes des sciences, tous ces raisonnements, toutes ces découvertes du génie, toutes ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement ? En vérité, rien^ que de pures vanités. » En^conséquence, il sentira la nécessité de se rattacher à la vérité, à TAutcur de toute vérité, à Dieu, par les liens d'une étroite dépendance ; on l'entendra s'adresser à Dieu dans de touchantes invocations, comme un fils à son père, comme un enfant qui marche sur le bord d'un précipice, et qui retient fiévreusement la main d'un guide tutélaire.
Il fera plus et mieux encore. Il se rappellera les jours heureux de sa première communion, jours dont la sérénité a été déjà troublée par tant de ténèbres et d'erreurs. Avec la vigueur de son génie naissant, avec la fermeté virile d'une âme qui veut à tout prix posséder la vérité, et se donner à elle tout entière, il reprendra l'étude raisonnée et approfondie de la religion, de ses mystères et de ses dogmes sublimes. La foi avait fait le bonheur de son enfance, et, malgré les assertions trompeuses des philosophes ses maîtres, il sent que cette même foi lui est plus que jamais nécessaire. D'ailleurs il n'entreprendra pas cette étude seul; il réunira ses amis, il convoquera autour de lui les hommes de bonne volonté ; on travaillera en commun; chacun apportera le résultat de ses méditations
jCt de ses recherches. On posera ainsi les bases d'une nouvelle encyclopédie; celle-ci chrétienne et destinée à faire revivre les grandes traditions des âges précédents. Telle est l'origine d'une Académie fondée à Lyon par Ampère, au commencement de ce siècle, sous le titre modeste de Société Chrétienne^ dans j laquelle nous verrons le savant, déjà célèbre, soule- ;ver, discuter, résoudre, avec une admirable profondeur de vues, les plus difficiles questions du christianisme, et remplir le rôle d'apôtre et de missionnaire auprès de ses amis étonnés, entraînés, enthousiasmés.
Cependant le précipice est toujours là, et les chutes, hélas! sont prochaines. Vers la fin de Tannée 1804, Ampère est appelé à Paris, où sa place était marquée d'avance dans le monde savant. Mais Paris, c'est la grande capitale, encore tout enfiévrée par la révolution et par le philosophisme qui l'avait préparée. Un homme de génie, un glorieux conquérant, a bien pu comprimer les révoltes des violents et rendre à la société la paix extérieure, mais les volontés et les âmes, qui les domptera ? A travers cette immense cité, si brillante et si tumultueuse, le fleuve du naturalisme continue de couler à pleins bords, et la frêle barque d'Ampère sera bientôt submergée. Nous le suivrons dans les péripéties de ce nouveau naufrage, et nous en retracerons la triste et lamentable histoire. Pendant douze longues et douloureuses années, il va se trouver aux prises avec l'incrédulité et le scepticisme. Au dehors, sa destinée semble digne d'envie -,
sa réputation grandit ; ses travaux sont de plus en plus admirés ; les corps savants, TAcadémie ellemême, s'ouvrent devant lui; tout paraît donc lui réussir, et pourtant, nous le verrons, à peine est-il possible d'imaginer un mortel plus malheureux.
Et d'où viendra, cette fois, la délivrance? Toujours de la même source : Tépreuve et le malheur, ces grands ministres de la justice et de la miséricorde divine. L'infortune frappera à coups redoublés ; Thomme souffrira dans ses affections les plus chères; le cœur sera blessé dans ses fibres les plus intimes, et pendant douze années Ampère n'aura ni trêve ni repos, jusqu'à ce que, rompant enfin les misérables liens qui le retenaient captif dans Terreur, il revienne à la foi et à Dieu et retrouve, pour ne plus les perdre, avec la liberté chrétienne, la liberté de son âme, la paix de son cœur, et aussi la complète expansion de son génie.
Il importe, en effet,de remarquer quec'est seulement à partir de cette époque qu'Ampère, rentré en possession de lui-même, fit ses plus belles découvertes, celles qui ont surtout assuré l'immortalité de son nom.
Une réflexion se présente ici d'elle-même. Par le fond même de sa nature, le génie d'Ampère était essentiellement chrétien, et avait besoin d'un milieu chrétien pour arriver à son complet développement. Longtemps comprimé, sous la funesta influence du naturalisme moderne, il serait certainement demeuré stérile, si, par un effort suprême, le savant n'avait fini par échapper à ses étreintes; c'est ce qui sefa manifeste quand on l'aura suivi dans cette partie
agitée et douloureuse de sa carrière. Qu'on se représente au contraire Ampère naissant et vivant dans un siècle chrétien, donnant le libre essor à son génie au milieu d'une société chrétienne ; Ampère contemporain, par exemple, de Kepler, de Descartes, de Newton, de Leibnitz; quel changement dans toute cette vie, et probablement que de travaux et de découvertes qui auraient vu le jour, et qui ont été ravis à la science !
En général, les grandes découvertes sont le fruit de la jeunesse; il semble que, pour germer et pour devenir fécondes, elles ont besoin de cette sève, de cette vigueur, et aussi de cette confiance en soi-même et de cette audace qu'on ne trouve pleinement que dans une âme de jeune homme, dans ce printemps de la vie qui va de vingt à trente ans. L'été viendra plus tard, et mûrira ces germes précieux, mais serait impuissant à les produire; il faudra encore attendre l'automne pour recueillir les fruits à l'état parfait; mais en définitive, tout dépend des jeunes années. Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Newton avaient à peine vingt-quatre ans, et déjà ils possédaient l'idée fondamentale de leurs immortelles découvertes; vingt ans, trente ans leur seront ensuite nécessaires pour les amener à la perfection ; puis viendront des générations de savants qui s'emploieront, pendant plusieurs siècles, à en tirer sans relâche les conséquences. Le fleuve s'élargit, il va fertiliser au loin les plaines, mais il est tout entier dans sa source, et ses affluents ne font que le grossir sans en changer la nature.
Moins heureux que ces grands génies, dont il est cependant Témule, Ampère n'a point connu cette sérénité de la jeunesse ; à l'âge des inspirations fécondes, son activité était absorbée dans une lutte acharnée contre Terreur. On parle quelquefois de ce que les physiologistes appellent la lutte pour T existence; il y a aussi des luttes pour la vie morale^ luttes non moins opiniâtres et douloureuses. Si l'on voulait caractériser son œuvre tardive, et cependant féconde et glorieuse, on pourrait la comparer aux moissons des contrées hyperboréennes. Les germes ont été confiés à la terre, et sont restés enfouis sous la neige pendant les longs mois d'un interminable hiver. Cependant le soleil s'élève progressivement au-dessus de l'horizon ; il restera toujours bien loin du zénith, mais, pendant quelques semaines, le jour va durex sans alternance avec la nuit. Ce court intervalle suffira pour que les rayons accumulés de l'astre fassent circuler dans l'atmosphère des effluves de chaleur. Sous cette influence bienfaisante, les glaces fondent, les frimas disparaissent par enchantement ; la sève, longtemps retenue captive, fait en quelque sorte explosion; la plante, comme si elle avait .conscience du peu de temps qui lui est accordé, se hâte de produire ses tiges, ses fleurs et ses fruits. Déjà le soleil baisse et se rapproche de l'horizon; déjà l'air fraîchit sous les pointes d'une bise aiguë ; mais le laboureur prudent ne s'est point laissé surprendre ; la moisson est faite et les greniers sont pleins.
5o DISCOURS PRÉLIMINAIRE
DE l'esprit philosophique dans la science
Alliance de la science et de la philosophie. — Influence réciproque et féconde. — Témoignages nombreux tirés de l'histoire des savants les plus illustres. — Exemple de Descartes. — Ampère suit les mêmes traditions. — Son vif attrait pour la philosophie et« en particulier, pour la métaphysique. — Du rôle de l'idée philosophique dans les grandes découvertes. — L'inventeur comparé au |uge d'instruction — Appréciation de la découverte d'Ampère. — Décadence de l'esprit philosophique à notre époque. ^ Conséquences funestes qui en résultent.
EN parcourant les divers degrés de la science, et en essayant d'analyser les phases successives de l'esprit humain en présence des phénomènes naturels, nous avons constaté, en premier heu, des sensations et des impressions. L'homme tâche ensuite de s'élever au-dessus de la nature sensible, et il arrive à se former un idéal -qui revêt d'abord le caractère poétique; puis il s'efforce de remonter encore plus haut, jusqu'à la connaissance des causes et des lois. Cette dernière tendance n'était pas inconnue aux anciens, et le poète latin l'a signalée et célébrée à plusieurs reprises dans ses écrits-, mais il est assez clair que la philosophie virgilienne est tout à fait rudimentaire, et, au fond, ne diffère toujours pas de la poésie. Chez les modernes, au contraire, à la suite du développe-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE 5l
ment extraordinaire des études et des découvertes scientifiques, les savants de tout genre ont été amenés à faire alliance avec les pRilosophes; et cela, hâtonsnous de le dire, à leur plus grand profit.
Pendant de longues années, un savant a recueilli et enregistré des faits; il a multiplié les observations et accumulé les expériences pour les classer, les comparer, les discuter; quelle sera son ambition suprême, sinon d'en découvrir les causes, d'en assigner les lois, ou, en d'autres termes, de les réduire à l'unité? Mais, d'un autre côté, comment établir des liens intimes entre des sciences disparates telles, par exemple, que la physique et la botanique, la chimie et les mathématiques? Comment les grouper de manière à en former un tout véritable, et à justifier ce nom générique de Science^ dont on abuse tant aujourd'hui, quand on répète avec emphase : la science a parlé, la science a dit son dernier mot? A chaque ordre de connaissances correspond une science spéciale; dans sa classification générale, -Ampère, comme nous le verrons, n'en compte pas moins de cent vingt-huit, et de nouvelles découvertes peuvent encore en accroître le nombre; or, parmi toutes ces sciences, où est la Science?
Quelle est celle qui méritera ce titre exceptionnel et glorieux? Aucune, évidemment. Et cependant, à travers Tinfinie variété des phénomènes ou des faits, des lois physiques ou des hypothèses théoriques, le savant ne persiste pas moins à chercher l'unité, et il n'a pas de repos jusqu'à ce qu'il pense l'avoir enfin
52 DISCOURS PRÉUMINÂIRE
trouvée; trop souvent exposé, dans l'ardeur de son zèle, à prendre Tombre pour la réalité. Et pourquoi cette persévérance obstinée? Une armée ne peut manœuvrer sans un chef; une société ne peut vivre sans un centre de gouvernement; un système d*astres ne peut accomplir ses admirables évolutions dans les espaces célestes sans graviter autour d'un soleil ; de même, les sciences partielles ne peuvent arriver à la cohésion et à la perfection de Tunité qu'à la condition de reconnaître un maître, et de graviter autour d'un centre. Le maître des sciences, c'est Dieu, source éternelle de toutes les vérités; et c'est Dieu qui a constitué, au centre de nos âmes, ce soleil de la raison humaine, autour duquel gravitent toutes nos connaissances, aussi bien dans le monde de la nature physique, que dans celui des intelligences qui les assemble, qui les coordonne, qui les gouverne, qui les réduit à la simplicité, qui les consonmie enfin dans Tunité.
Tel est le rôle de la philosophie scientifique ; tels sont les précieux avantages qui résultent de l'union intime de la science avec la véritable philosophie : nous allons le montrer par les faits et par l'exemple des savants les plus illustres.
L'histoire nous apprend en effet, que les grands génies scientifiques ont été, en général, des penseurs profonds et des philosophes de premier ordre. Pour ne rappeler que les noms les plus glorieux, il suffira de citer, dans l'antiquité, Pythagore, Platon, Aristote; et, dans les temps modernes, Pascal, Descartes, Leibnitz.
Hâtons-nous d'ajouter que, chez ces savants, Talliance de la philosophie et de la science n'était pas un fait accidentel et sans portée, ou simplement une preuve de l'étendue de leur esprit, ou de la multiplicité de leurs aptitudes. Ainsi, par exemple, il ne faudrait pas s'imaginer qu'un Descartes soit susceptible d'être dédoublé, de sorte qu'on puisse montrer séparément un Descartes philosophe ou un Descartes
géomètre. Non, dans cet esprit puissant, comme dans ses œuvres, tout se tient, tout part d'un principe fondamental, tout procède suivant les règles d'une méthode uniforme, tout converge vers un but unique, qui est la découvene de la vérité sous toutes ses formes. Le plus souvent, ce sont les spéculations philosophiques qui lui servent d'abord de guide dans ses investigations scientifiques ; ailleurs , au contraire, c'est la science pure qui précède, et l'on retrouve, ou l'on devine aisément le géomètre jusque dans ses recherches métaphysiques les plus abstraites.
Aussi, avec quelle insistance il se plaît lui-même à faire ressortir cette intime dépendance de la philosophie et des sciences I En publiant son célèbre Z)wcours sur la Méthode, il a bien soin de faire remarquer que ses principes s'étendent à tous. les ordres de connaissances, et comme une assertion de ce genre avait besoin d'être confirmée, il fait paraître simultanément trois traités spéciaux : la Géométrie^ la Dioptrique et les Météores^ où se trouvent exposées des découvertes scientifiques qui devaient renouveler si
54 DISCOURS PRÉUMINAIRE
profondément les mathématiques, la physique et l'astronomie.
Tel nous apparaît Ampère. Parmi les savants de ce siècle, il n'en est peut-être pas un qui ait j^yé un aussi large tribut à la philosophie, ou mieux encore à la métaphysique. Il suffit, à cet égard, de consulter la correspondance du savant, dont nous donnerons plus loin des extraits.
Vers la fin de Tannée 1804, Ampère, à peine âgé de trente ans, et déjà connu par d'importants travaux en mathématiques, était appelé à Paris en qualité de répétiteur d'Analyse à l'Ecole Polytechnique. Presque dès son arrivée, il est introduit dans les salons de ^me Helvétius, à Auteuil; il y rencontre Cabanis, Destutt de Tracy et plusieurs autres tenants de la philosophie matérialiste du siècle précédent; il y trouve aussi Maine de Biran dont les doctrines spiritualistes lui servent de contre-poids. Sous ces diverses influences, ses aptitudes métaphysiques se développent rapidement, et, du reste, il se porte vers ce nouveau genre d'étude avec toute la puissance de son esprit et toute la fougue d'un caractère qui ne savait pas faire les choses à demi. Au bout de quelques mois à peine, il est en mesure de composer des mémoires. L'Institut ouvre un concours sur une question; il se met sur les rangs, mais M. Maine de Biran remporte le prix, à son grand désappointement. S'il écrit à ses amis de Lyon, c'est pour leur parler avec enthousiasme de la métaphysique, et les tenir au courant de ses succès dans ce genre de re-
cherches. Ceux-ci s'inquiètent de le voir ainsi abandonner tout-à-coup la carrière des sciences mathématiques, où il avait déjà obtenu des résultats considérables, pour s'engager dans une voie si nouvelle et si périlleuse ; et, en conséquence, ils lui donnent les plus sages conseils. Mais il paraît que la métaphysique est une haute et puissante personne, très exigeante et très despotique; à son service on aliène sa liberté; il faut se donner tout entier.
Cette passion d'Ampère ne devait plus le quitter. Ses recherches philosophiques, commencées, comme il le rappelle lui-même, en 1 804, se prolongent pendant de longues années; à l'époque de ses grandes découvertes scientifiques, elles passent forcément au second rang, puis elles reprennent aussitôt leur rôle prépondérant. Devenu, en 1 829, professeur de physique générale et expérimentale au Collège de France, ce fut presque exclusivement le sujet de ses leçons et l'occupation de ses dernières années. Ses travaux philosophiques ont été publiés en partie de son vivant, en i834, dans un volume intitulé : «Essai sur la philosophie des sciences^ ou exposition analytique d'une classification naturelle de toutes les connaissances humaines » ; le reste fut mis en ordre par les soins de son fils, et donna la matière d'un second volume publié en 1848.
L'œuvre d'Ampère nous montre encore les relations dfi la philosophie avec les sciences sous un aspect important à signaler. Dans ses spéculations, le philosophe a des droits à une indépendance et à une certaine audace que le savant proprement dit
ne peut pas se permettre, au moins au même degré ; et cependant le savant de génie lui-même n'entre pas en possession de ses découvertes sans traverser péniblement la région des hypothèses hasardées et des interminables tâtonnements; pour parler comme Kepler, «il est obligé de faire mille détours, et de palper péniblement les murs au milieu des ténèbres avant d'atteindre la porte brillante de la vérité ». Son travail d'investigation offre donc un mélange d'audace et de timidité, de force et de faiblesse, d'affirmation et de doute, de succès et de revers. Il doit, en premier lieu consulter l'expérience, car, négliger les faits pour ne procéder que par des considérations théoriques et par des idées préconçues, ce serait livrer au hasard la recherche de la vérité et s'exposer à des déceptions inévitables. Mais, d'un autre côté, les faits sont par eux-mêmes, absolument insuffisants ; après les avoir observés, il faut encore les interpréter, les généraliser et remonter aux lois qui les régissent, ce qui est proprement le rôle du philosophe; et quel est le savant qui oserait énumérer toutes les hypothèses étranges, téméraires, quelquefois absurdes, par lesquelles son esprit inquiet et fiévreux a dû d'abord passer ?
Que le savant ne s'imagine donc pas pouvoir impunément s'affranchir de l'idée philosophique ; que le physicien lui-même ne se félicite pas trop^du soin qu'il a pris de consigner exactement la métaphysique à la porte de son laboratoire. La mesure, prise en elle-même, peut être prudente ; il est en effet très
DISCOURS PRÉLIMINAIRE Sy
opportun que l'expérimentateur étudie et contrôle les faits en dehors de tout esprit de système; mais l'exclusion absolue de la métaphysique pourrait avoir des conséquences fâcheuses. Comme les faits ne constituent pas toute la science ; comme le plus souvent ils sont muets et fermés, et ne nous apprennent rien sur leurs causes ou leurs lois, il vient un moment où le savant est obligé de faire quelque emprunt à l'idée métaphysique, et il n'est pas bien sûr que, malgré toutes ses promesses, l'observateur le plus scrupuleux n'entr'ouvrira pas, de temps à autre, sa porte, dans le cours même de son expérimentation, pour demander une indication, un avis, à l'hôte qu'il tient ainsi en suspicion. Mais alors qu'arrîvera-t-il ? Par un retour facile à prévoir, cet hôte, qu'on a traité trop négligemment, montrera qu'il n'est pas indifférent au manque de confiance et d'égards ; à des questions faites sans façon, il répondra à la dérobée, par des demi-mots, par des équivoques, qui seront plutôt de nature à embarrasser l'interrogateur, qu'à le guider dans ses incertitudes. Les grands savants des siècles précédents ne méconnaissaient pas les droits de l'expérience; ils comprenaient l'esprit d'indépendance et de sage réserve dans lequel l'observateur doit se maintenir pour étudier les faits avec fruit et pour se préserver de toute illusion ; cependant ils traitaient la métaphysique avec honneur, et, pour suivre la même comparaison, s'ils ne lui donnaient pas accès dans leur laboratoire, ils lui assignaient du moins au logis une place de choix, au lieu de la reléguer
58 DISCOURS PRÉUMINAIRE
à la porte, exposée aux dédains ou aux insultes des passants.
En définitive, la véritable méthode scientifique résulte de l'emploi coordonné de nos divers moyens de connaissance. Le savant qui étudie une question déterminée peut être comparé à un juge d'instruction chargé d'instruire une cause. Sa première démarche consistera à recueillir les faits et à réunirles pièces du procès ; il devra ensuite les interpréter et se construire un système ou une théorie pour l'attaque et pour la défense. Ici les faits n'ont plus à intervenir; c'est une affaire de sagacité et d'intuition. Le système une fois construit, et ordinairement il est facile d'en construire un grand nombre, il s'agit de le contrôler et de le justifier. Pour cela, il nous faut faire comparaître les témoins, qui, pour le savant, sont encore les faits; les interroger, les presser, et leur arracher, comme on peut, la vérité. Or, le plus souvent, le savant, aussi bien que le magistrat, se trouve en présence de témoins qui sont, ou muets, ou pleins de réserves et de réticences : heureux quand il n'a pas affaire à des témoins trompeurs ou menteurs. L'un et l'autre devront donc se défier des témoins ou des faits; mais, par-dessus tout, ils devront se défier d'eux-mêmes et de leur théorie personnelle comme de leur plus grand ennemi. Celle-ci, en effet, doit être constamment contrôlée, modifiée, remaniée, et, à l'occasion, complètement sacrifiée, suivant que les faits l'exigent, jusqu'au moment où, après des luttes sans cesse renouvelées, la vérité triomphe enfin. A quels caractères
DISCOURS PRÉLIMINAIRE Bq
la rcconnaîtra-t-on ? A deux principaux : il faut, dans dans Tordre des sciences, que, d'une part, la théorie rende exactement compte des faits observés, et, en second lieu, qu'elle permette d'en découvrir d'autres, auparavant inconnus. Un très petit nombre de théories, en astronomie et en physique, satisfont à cette double condition ; pour tout le reste, le savant, s'il ne veut pas devenir sa propre dupe, doit se résigner au rôle de la réserve et de l'expectative.
Les réflexions qui précèdent s'appliquent tout parculièrement à la belle découverte d'Ampère, au sujet de laquelle on n'a pas toujours des appréciations bien exactes. Ainsi, par exemple, il n'est pas rare de rencontrer deà personnes qui, par suite d'un préjugé propre à notre temps, se préoccupent surtout des applications pratiques de la science, et pensent que le principal mérite d'Ampère consiste dans la découverte du télégraphe électrique, dont elles le considèrent comme l'inventeur. Certes, le télégraphe électrique est une admirable invention, qui rend aujourd'hui de merveilleux services, et au perfectionnement de laquelle les découvertes d'Ampère ont largement contribué ; et cependant, réduire à ces proportions l'œuvre du savant, ce serait amoindrir singulièrement son mérite et sa gloire. Ce serait commettre une erreur analogue à celle qui a cours si habituellement au sujet de Galilée et qui ferait consister son principal mérite dans l'invention des lunettes et dans l'observation de divers phénomènes célestes, tels que les phases de Vénus, les satellites de Jupiter, ou les
taches du soleil. En réalité, Galilée n'est pas le premier inventeur des lunettes, et, d'un autre côté, la priorité même de quelques-unes de ses observations astronomiques a pu lui être contestée ; ses vrais titres de gloire sont d'un ordre très différent, et d'ailleurs infiniment plus élevé. Par ses recherches sur le mouvement du pendule et sur la chute des corps, il est arrivé à démêler, avec une admirable sagacité, au milieu des phénomènes les plus complexes, les lois de la pesanteur; il a donné, par là -même et en même temps, le moyen de mesurer toutes les forces de la nature, et il a ainsi fondé cette science moderne de la Dynamique, qui manquait à Kepler, et qui a permis à Newton d'établir les lois de la pesanteur Imiverselle, dont les lois de la chute des corps ne sont qu'un cas particulier. « Cette découverte, dit à ce sujet Lagrange, dans son traité de Mécanique analytique, ne procura pas à Galilée, de son vivant, autant de célébrité que celles qu'il avait faites dans le ciel ; mais elle fait aujourd'hui la partie la plus solide et la plus réelle de la gloire de ce grand homme. »
La gloire d'Ampère est du même ordre. Par ses travaux sur les aimants et sur les courants électriques, il est arrivé à fonder la science de l'électro-dynamique, qui comprend un vaste ensemble de phénomènes encore plus compliqués que ceux des mouvements célestes. Tous ces phénomènes ont été ramenés par lui à des lois simples et élémentaires, qui rendent compte de tous les faits observés, et qui, de plus, ont enrichi la science d'un grand nombre de faits nou-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE 6l
veaux dont on n'avait auparavant aucune idée. En un mot, il a découvert, établi et démontré, d'un seul coup et complètement, une loi fondamentale de la nature : c'est par là surtout qu'il est grand, et qu'il a pris rang parmi les plus illustres inventeurs.
Les grands savants ont donc été, en général, de grands philosophes ; et de plus, on voit comment le savant et le philosophe se complétaient mutuellement. C'est la tradition constante de l'histoire; mais cette tradition n'a peut-être jamais brillé d'un plus vif éclat que pendant ce xvi« et ce xvii* siècle qui ont vu se produire tant de magnifiques découvertes. Le siècle suivant a bien eu aussi des prétentions à la philosophie ; il a même voulu passer pour le siècle du progrès par excellence; mais quelle philosophie et quel progrès, ou plutôt quelle déchéance ! Dans la littérature, l'esprit se substitue au génie; dans les arts, les chefs-d'œuvres disparaissent pour faire place à des productions vulgaires ou malsaines ; dans le domaine des âmes, la foi s'éteint, l'incrédulité et le scepticisme lui succèdent. En même temps, les intelligences s'affaissent, les mœurs se dépravent, les idées et les hommes se rapetissent, et l'on voit apparaître ces doctrines matérialistes et athées qui devaient séduire tant d'esprits et accumuler tant de ruines. Les sciences aussi sont en décadence; une foule d'hommes éminents, qui, en des temps meilleurs, auraient pu briller au premier rang, sont condamnés à une irrémédiable médiocrité, ^otre xix^ siècle subira à son tour le contre coup de cette révolution intellectuelle ;
son activité se tournera du côté de l'industrie, du commerce, des applications pratiques ; il sera, comme on dit, utilitaire; quant à son idéal philosophique, il le cherchera et croira le trouver dans des systèmes étranges, qui, sous des noms variés et par des voies diverses, aboutissent presque tous à cette effrayante conclusion : supprimer Dieu, pour glorifier Thomme et la matière. Qu'en auraient pensé les Kepler, les Newton, les Descartes et tant d autres ?
Les malheurs de la philosophie contemporaine font involotairement penser aux infortunes qui, de temps à autre, viennent frapper de grandes familles trop oublieuses de leurs glorieuses traditions. Après de longues, nombreuses et fortes générations, surgissent des héritiers indignes; l'honneur des ancêtres est sacrifié, le riche patrimoine de la famille est jeté à tous les vents ; puis, après de scandaleux excès, arrivent enfin la dépossession et la misère. Voici un magnifique palais qui a servi successivement de résidence aux personnages les plus illustres : ils s'appelaient autrefois Socrate, Platon, Aristote ; plus tard, saint Augustin, Albert-le-Grand, saint Thomas d'Aquin; plus tard encore, Pascal, Descartes, Leibnitz; mais au siècle dernier, le personnel, les moeurs, les habitudes, tout a changé. Du reste, on a mené un grand train de vie ; on a donné des fêtes brillantes, des soupers fins; bref, après bien des folies et des dépenses extravagantes, on s'est trouvé en présence de créanciers inexorables, et 1^ derniers héritiers ont été expropriés de leurs domaines princiers. Au rez-de-
chaussée du palais, dans d'étroites boutiques donnant sur rue, vivaient d'honnêtes et laborieux artisans, proches parents des vieux alchimistes; gens sobres, rangés, économes, doués de toutes les qualités nécessaires pour s'enrichir aux dépens de leurs voisins peu sages. Ce sont eux qui, tout récemment, se sont rendus acquéreurs de l'antique immeuble. Singulières gens I Ils donnent aussi des fêtes, mais d'un caractère étrange. On a conservé l'ancien mobilier, mais les cornues et le» alambics traînent à côté des bahuts artistement ciselés ; dans les riches armoires de la bibliothèque, les bocaux des naturalistes coudoient les in-folios magnifiquement reliés ; contre les naurs, les portraits de famille, dus au pinceau des meilleurs maîtres, font face aux photographies des nouveaux propriétaires. Ceux-ci mènent aussi grand train ; mais d'ailleurs aucune étiquette gênante n'est imposée aux invités ; on fume à discrétion, on boit de fortes liqueurs dans des verres à expériences, et l'on fait fi de toutes les délicatesses de langage.
Cependant, parmi les héritiers dépossédés, il en est encore qui ont gardé du sang de leurs ancêtres, et qui, malgré tant de désastres, ont résolu de combiner leurs efforts pour renouer les anciennes traditions; on prétend même que quelques-uns d'entre eux vont plus loin dans leur ambition, et ne p'ensent à rien moins que de déloger à leur tour les intrus, et de rentrer en possession du domaine de leurs aïeux.
Si une aussi belle entreprise doit réussir à notre époque, Ampère figurera au premier rang de ceux
qui auront préparé ce désirable triomphe. Son exemple prouve d'abord que le véritable esprit philosophique n'est point entièrement perdu parmi nous; maisll y a plus, son immense supériorité sur la plupart des savants de ce siècle est un argument décisif, et montre assez où se trouve, aujourd'hui comme autrefois, la source des grandes découvertes et de la vraie gloire scientifique.
LE PRÉSENT ET L'aVENIR
Le ziz* siècle. — Etat de latte. — Progris des doctrines négitires. — MoiiTement de retour vers la vérité. — Le paupéritme ; indigence an milieu de la richesse. — Du paupérisme dans la science. — Ressources considérables mises k la disposition des savants, médiocrité des résultats obtenus. — Causes diverses de cette situation. — Le paupérisme de Dieu. — Ses effets désastreux. — Les écoles sans Dieu. — Nouveau système d'éducation pour la jeunesse ; but poursuivi. — Le mal peut-il être conjuré ? — L'influence et l'action de l'Eglise. — La liberté de l'enseignement primaire, secondaire, supérieur. — Les écoles chrétiennes. — Résuluts déjà obtenus. — > Espérances pour l'avenir.
NOTRE XIX* siècle approche de sa fin, et cependant, non seulement il n'a pas encore dit son dernier mot, mais il en est encore à chercher sa voie, et il est aujourd'hui impossible de prévoir comment il finira. Il en est peu qui aient été aussi tourmentés et qui aient vu se produire d'aussi grands événements. Issu de la tempête révolutionnaire, il débute par des guerres gigantesques qui bouleversent l'Europe entière. Toutes les questions, religieuses, politiques, sociales, sont posées, agitées, résolues dans les sens les plus contradictoires. De là une série interminable de révolutions dont l'ère n'est point fermée. La vérité rencontre des défenseurs dévoués et zélés; de son côté, l'erreur compte d'ardents propagateurs, auxquels des succès inouïs sembleraient promettre un triomphe définitif.
A notre époque, ce sont toujours les doctrines négatives qui cherchent à s'imposer avec une audace jusqu'alors inconnue. La négation est partout. On commence par nier Dieu ; puis, comme conséquence, on nie Tautorité dans le gouvernement, et on lui substitue la volonté populaire ; en politique, on nie le droit, et on le remplace par la force ; dans Tordre social, on s'essaie déjà à nier la propriété, et le propriétaire s'efface devant l'Etat; d'autres, encore plus logiques, poussent plus loin les conséquences, et, sous les noms bizarres d^anarchistes, de nihilistes, etc., finissent par tout nier et en viennent à rêver la destruction de l'ordre social actuel, auquel succéderait un état de nature provisoirement indéterminé, mais qui rappelle tout de suite le |ouvenir des temps de barbarie.
Je voudrais essayer, dans un court résumé, de caractériser la situation redoutable imposée par l'erreur à notre société contemporaine. Je me bornerai, du reste, à exposer les faits, purement et simplement, sans passion, sans hostilité contre les personnes, et j'ajouterai aussi sans découragement. Les faits sont des plus graves ; les périls qu'ils préparent sont manifestes, on peut même dire imminents ; et pourtant, au milieu des symptômes menaçants qui surgissent de toute part, un œil attentif peut apercevoir en même temps les signes d'un avenir meilleur. Malgré les succès toujours croissants, toujours plus éclatants de l'erreur, on sent, dans les régions] saines de la société, un mouvement de retour, encore lent et peu accentué,
mais continu et progressif, vers la vérité. Ce xix« siècle aura subi d'étranges aberrations, accompagnées de lourdes et terribles responsabilités; mais, du moins, il possède sur son aîné un avantage considérable, c'est de ne pouvoir vivre en paix dans Terreur; il a cruellement souffert, et de rudes épreuves lui sont peut-être encore réservées ; mais si la fièvre est un danger pour le malade, elle est aussi l'espoir de sa guérison. La fièvre, c'est la lutte de la vie contre la mort; et la la lutte permet toujours d'espérer la victoire.
Parmi les fléaux déchaînés par les négations du naturalisme, il en est un qui sévit plus spécialement sur nos sociétés modernes, et auquel la plupart des autres peuvent se ramener comme à un type général. Ce fléau est celui du paupérisme.
Mais d'abord, qu'est-ce que le paupérisme? Le mot est nouveau et ne se rencontre que dans les vocabulaires les plus récents. Il exprime cependant un mal très réel, fort rare autrefois, tout à fait habituel à notre époque; on pourrait le définir : l'indigence au sein de la richesse. Ce n'est pas la pauvreté ; car la pauvreté suppose l'absence des choses utiles, souvent même la privation des biens les plus nécessaires ; ici il y a abondance, et en même temps l'aiguillon de là disette se fait rudement sentir.
Quel siècle, plus que le nôtre, s'est préoccupé de développer partout la richesse, le progrès matériel, le bien-être sous toutes ses formes? Et pourtant les soufiFrances abondent, les misères se multiplient. Avec un travail plus facile, mieux rétribué, l'ouvrier souffre
davantage, et se trouve plus souvent aux prises avec la misère; c'est un premier cas de paupérisme. Un homme possède une fortune considérable, qui suffirait amplement à la subsistance de plusieurs familles, et cependant il se plaint de ne pas avoir de quoi vivre; il est même parfois criblé de dettes; c'est un autre cas de paupérisme. Une nation développe avec ardeur son industrie, son commerce, ses ressources pécuniaires de tout genre, et cependant sa prospérité décline, ses finances sont obérées, sa population diminue, enfin chacun s'inquiète de son avenir; c'est encore un cas très grave de paupérisme. Combien ne pourrait-on pas en citer d'autres 1
Le fait constaté, les habiles se préoccupent d'en rechercher les causes et d'appliquer le remède au mal; mais ordinairement sans succès. Les économistes apportent leurs théories, les philanthropes leurs utopies, les financiers leurs combinaisons ; les uns, s'en prenant à l'administration et au gouvernement, 'demandent une révolution; les autres, accusant l'ordre établi et la propriété, réclament, avec la liquidation sociale, une nouvelle répartition de toutes choses; d'autres enfin, mieux avisés en apparence, mettent en cause l'amour eflfréné du luxe et des plaisirs, le débordement de l'égoïsme et du sensualisme, e concluent en proposant de fonder des prix de vertu et des sociétés de tempérance ou de secours mutuel. Le mal n'en continue pas moins ses ravages, et la plaie du paupérisme achève de dévorer le corps social.
On se demandera peut-être quel rapport existe entre ce genre de mal et la science, ou les autres objets de nos connaissances, qui, situés en dehors et au-dessus des besoins matériels, ne semblent pas avoir rien à craindre de la contagion. Mais c'est le propre des grands fléaux de paralyser toutes les forces vives de l'organisme auquel ils s'attaquent ; et comme la science occupe un des premiers rangs dans l'ensemble des forces humaines, il ne faudra pas s'étonner si la science a aussi à souffrir, si même, en raison de son importance, elle éprouve un préjudice plus considérable. Du reste, rien n'est épargné ; les arts, les lettres, la philosophie , subissent également l'action délétère du fléau. Ne cherchez plus de chefsd'œuvre ; aujourd'hui l'aniste fait de l'art pour Tart (i) ; le lettré en renom écrit pour gagner de l'argent en flattant les mœurs corrompues de ses contemporains; les philosophes, s'il en reste quelquesques-uns, se bornent à faire de l'érudition, ou bien s'emploient à détruire ce qui subsiste encore de l'ancienne philosophie. Mais étudions de plus près le
(0 Victor Hugo. Préface des Orientales.
c A Toir les choses d'un peu plus haut, il n'y a, en poésie, ni bons ni mauyais sujets, tout relève de l'art ; tout a droit de cité en poésie. Ne nous enquérons donc pas du motif qui nous a fait prendre ce sujet, triste ou gai, horrible ou gracieux, éclatant ou sombre, étrange ou simple, plutôt que cet autre. Examinons comment nous avons travaillé, mais non sur quoi et pourquoi.
c Hors de là, la critique n'a pas de raison à demander, le poète n'a pas de compte à rendre. L'art n*a que faire des lisières, des menottes, des baillons ; il vous dit : Va ! et vous lâche dans ce grand jardin de la poésie, où il n'y a pas de fruit défendu. Que le poète donc aille où .il veut, en faisant ce qui lui plaît, c'est la loi. Qu'il croie en Dieu ou
yO DISCOURS PRÉLIMINAIRE
paupérisme scientifique qui se rattache directement à notre sujet.
A certaines époques la science a été pauvre, le savant était isolé, dépourvu des secours les plus indispensables ; souvent même il était en butte à la persécution et ne pouvait développer ses idées qu'à travers mille difficultés ; aujourd'hui, au contraire, les ressources abondent de tous côtés, le savant est aidé, encouragé, toutes les difficultés lui sont à peu près aplanies ; et cependant le niveau de la science a singulièrement baissé, le génie a presque disparu, et les découvertes vraiment dignes de ce nom deviennent de plus en plus rares. Là aussi on a augmenté les moyens de production, et la disette se fait sentir.
Que les ressources dont peuvent disposer les savants soient aujourd'hui plus abondantes que jamais, c'est un fait évident. Pour s'en convaincre, il suffit de parcourir ces établissements d'enseignement supérieur, magnifiques ej richement dotés, qui ont été fondés à grands frais, non seulement dans la capitale, mais dans tous les centres académiques. Chacun d'eux possède de vastes bibliothèques où sont accu-
aux dieux, à Pluton ou à Satan, à Canidie ou à Morgane, ou à rien ; qu'il acquitte le péage du Styx, qu'il soit du Sabbat, qu'il écrive en prose ou en vers, qu'il sculpte en marbre ou coule en bronze ; qu'il prenne pied dans tel siècle ou tel climat; qu'il soit du Midi, du Nord, de l'Occident, de l'Orient; qu'il soit antique ou moderne.; que sa muse soit une Muse ou une Fée, qu'elle se drape de la colocasia ou s'ajuste de la cotte-hardie, c'est à merveille. Le poète est libre. »
Une seule réserve est faite pour la correction de la forme.
« Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit détrôner Âristote que pour faire régner Vaagelas. »
mules les livres, les recueils, les documents, les publications de tout genre ; chacun d'eux peut être comparé à un véritable arsenal scientifique, avec ses laboratoires, ses collections, ses instruments, ses produits variés; chacun d'eux compte un nombre considérable de chaires relatives à toutes les branches des connaissances humaines. Autour de ces chaires, se presse une foule de jeunes gens que des maîtres éprouvés initient aux secrets de la science et aux travaux les plus récents. D'ailleurs cet enseignement est à peu près gratuit; pour peu même que Télève fasse preuve d'aptitude, il peut facilement obtenir une bourse qui le mettra, pendant plusieurs années, à l'abri de toute préoccupation matérielle. Enfin le disciple, devenu maître, retrouvera ces mêmes ressources, dont il sera désormais l'usufruitier; il sera ainsi appelé à produire, à son tour, des travaux originaux ; et du reste, par les mille voix de la publicité, il pourra à chaque instant, et pour ainsi dire au jour le jour, faire connaître aux savants du monde entier le résultat de ses investigations.
Demandons-nous maintemant si les résultats sont en rapport avec les ressources; si, comme on dit en mécanique, le travail utile est en rapport avec le travail moteur. Or, il faut bien l'avouer, la disproponion est manifeste; une dépense énorme d'efforts, de temps, d'argent, ne procure à la science qu'un médiocre profit.
Qu'en résulte-t-il en effet? Les mémoires, les revues, les livres sont, pour la plupart, sans intérêt
réel; on ne les lit pas, ou tout au plus on les parcourt rapidement. Un travail a exigé un déploiement, évidemment considérable, de force et de sagacité, mais on sent que le temps nécessaire pour l'étudier à fond n'est pas en rapport avec le mince résultat promis, et Ton recule devant un effort d'assimilation qui ne serait pas suffisamment rétribué.
De là vient encore cette singulière déception qu'on éprouve quand, au bout d'un certain laps de temps, d'un an par exemple, on se demande où en est le mouvement scientifique, et quel est le progrès accompli.On sait que, dans le monde entier, des centaines et des milliers de savants, du plus haut mérite, ont travaillé incessamment avec une ardeur infatigable, dans les meilleures conditions ; on a sous la main les livres, les écrits de toute espèce où se trouvent minutieusement consignés les résultats de leurs investigations ; on cherche à en extraire, pour les formuler,les découvertes vraiment utiles, les idées générales, les pensées élevées ; mais on cherche le plus souvent en vain. Un immense étalage d'érudition prend la place de l'esprit d'invention; l'étude des faits secondaires se substitue aux idées générales ; enfin il serait difficile de trouver des pensées élevées dans tant de théories étranges qui se produisent de nos jours, et qui, sans avoir rien de vraiment scientifique, aboutissent, sous toutes les formes, au matérialisme et à l'athéisme.
Pour avoir l'explication d'un état de choses si regrettable, auquel il sera bien permis d'appliquer la dénomination dt paupérisme scientifique, adressons-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE yS
nous aux savants des grands siècles et demandonsleur le secret de leur puissance.
La force et la gloire de ces hommes illustres résident surtout dans la pensée, dans cette faculté créatrice qu'on appelle le génie, qui révèle la vérité par une lumière intérieure, et en fait apercevoir sûrement, avant toute démonstration, les conséquences les plus éloignées. Que les maximes sont aujourd'hui différentes ! Il faut avant tout des faits, des expériences, des chiffres ; le savant le plus apprécié est celui qui donne des nombres. Il faut donc se borner à observer, à expérimenter, à calculer, et surtout il faut avoir grand soin de se tenir en garde contre toute conception a priori^ par la raison qu'une conception de ce genre serait de nature à gêner l'expérience, à laquelle seule nous devrions demander des idées.
S'il s'agit de vues philosophiques, les appréhensions redoublent encore ; les choses en sont même venues à ce point qu'il suffit à un savant d'avoir la réputation de s'occuper de philosophie, et surtout de métaphysique, pour que ses travaux deviennent suspects et que sa réputation scientifique soit gravement compromise. Et pourtant n'est-ce pas ce caractère philosophique qui rehausse si vivement le mérite des savants des grands siècles et fait partie intégrante de leur gloire ? Ces hommes étaient avant tout des philosophes, même des métaphysiciens ; et de plus l'histoire nous apprend que la plupart de leurs grandes découvertes scientifiques ont été réalisées à l'occasion de leurs travaux philosophiques.
Un autre caractère qui domine encore chez ces savants, c'est un sentiment vrai, profond, porté quelquefois jusqu'à l'enthousiasme le plus vif, des beautés de la nature et des merveilles de la création. Leurs écrits sont remplis de pages admirables, éloquentes, empreintes d'une véritable poésie qui communique à l'œuvre entière un charme touchant, et repose agréablement l'esprit au milieu de tant de recherches arides ou de calculs rebutants. Aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, l'expression de ces sentiments paraîtrait déplacée, cette poésie prêterait au ridicule ; et si ces sentiments, si cette poésie naissent par hasard dans l'âme d'un savant, il doit en refouler toute manifestation extérieure, s'il ne veut s'exposer à compromettre sa réputation d'homme grave et sérieux.
La situation des esprits n'est plus la même, objectera-t-on ; le temps n'est plus où Kepler, à la suite de ses belles découvertes, laissait épancher son âme dans une ardente prière; où il était permis à Newton de terminer solennellement ses ouvrages par une méditation religieuse; les mœurs de notre époque ne comporteraient pas ces manifestations de joie naïve et de pieux enthousiasme. On peut faire à cet égard de larges concessions, tout en regrettant que nos mœurs aient rompu avec des traditions consacrées par les plus sublimes génies; mais on aimerait au moins retrouver dans les livres des savants contemporains quelques unes de ces pages vivantes, de ces paroles émues qui élèvent les âmes et fortifient les intelligences. Après avoir admiré l'habileté du calcu-
lateur, ou la sagacité de l'expérimentateur, on voudrait sentir cet élan du cœur et ces aspirations de la pensée qui tendent toujours à monter plus haut; on voudrait se trouver en présence d'hommes auxquels rien de ce qu'il y a de grand dans la nature humaine ne reste étranger.
Il est vrai que, pour comprendre cet ordre de choses et s'élever à ces hauteurs, il faut posséder un autre sentiment qui brillait à un degré éminent chez les savants des siècles précédents, et dont l'éclat a bien pâli parmi nous : le sentiment religieux. A qui Kepler, par exemple, adressait-il ses prières et ses hymnes? Etait-ce aux étoiles du firmament dont il venait de trouver les lois ? Oîi bien avait-il en vue cette espèce d'idole, à laquelle, sous le nom de nature, des adorateurs fantaisistes dressent volontiers des autels dérisoires? ou enfin une sorte de divinité abstraite, reléguée dans la région nuageuse de ces hypothèses philosophiques qu'on peut prendre ou laisser à volonté comme un vêtement, et dont le culte n'est pas non plus fort gênant? Non, il s'adressait au vrai Dieu, vivant et personnel, créateur et maître de l'univers, en qui le savant, après avoir contemplé les merveilles du ciel étoile, allait chercher, à l'infini, la source de toute sagesse, de toute harmonie, de toute beauté.
Aujourd'hui, au contraire. Dieu est systématiquement écarté de la science. Ici, c'est l'indifférence, ailleurs, l'hostilité à tous les degrés. A quoi bon, disent les plus modérés, introduire l'idée de Dieu dans la science ? La raison, aidée des formules algé-
briques, des cornues et des divers engins de nos laboratoires, nous suflBt pour analyser la nature et rendre compte de tous les phénomènes. Pourquoi s'embarrasser d'une hypothèse inutile? Et puis, qui sait au juste ce qu'est Dieu ? C'est une idée fort respectable sans doute, mais qui varie avec les individus; au nom de la tolérance, il faut tenir compte des opinions de chacun, et s'attacher à maintenir la science sur un terrain neutre et indépendant. Les ennemis déclarés vont plus loin ; ils proclament purement la déchéance de Dieu et éclatent en blasphèmes.
Mais peut-être ces savants ont -ils des lumières nouvelles, inconnues aux âges passés, qui leur permettent de prendre en compassion la foi et la piété d'un Kepler ou d'un Pascal ; peut-être ont-ils rendu à la science de ces services éclatants qui les autorisent à le prendre de haut avec les plus sublimes génies, et à s'imposer désormais comme les réformateurs de la raison et les maîtres définitifs de l'esprit humain? Eh bien I il n'en est rien ; dans leurs attaques insensées contre Dieu, ils ne font que renouveler les antiques sophismes de l'orgueil révolté; quant à ces découvertes éclatantes qui déterminent dans la science un progrès décisif, personne n'en a entendu parler. Qu'on veuille bieii d'ailleurs le remarquer, il ne s'agit aucunement de nier le mérite personnel de ces savants; plusieurs d'entre eux sont admirablement doués au point de vue naturel ; on sent que, mieux inspirés, ils auraient pu aussi produire de grandes choses ; mais c'est précisément là ce qui les rend plus
DISCOURS PRÉUMINAIRE 77
inexcusables, et ce qui fait mieux ressortir la souveraine impuissance de la raison quand elle se sépare volontairement de la source première de toute vérité.
Nous sommes ainsi amenés à constater dans le inonde moderne un nouveau genre de paupérisme, le plus funeste de tous, parce qu'il engendre tous les autres : le paupérisme de Dieu. Nous sommes très riches, nous le croyons du moins, sur tout le reste, mais nous manquons de Dieu, et c'est pourquoi nous ne sommes en réalité que des indigents, et qu'il nous arrive, à certaines heures d'être en proie à d'affreuses disettes. Telle est la grande plaie de notre époque, tel est le mal qui menace de nous faire tomber plus bas que le paganisme. Insensiblement Tathéisme, sous toutes les formes, tend à s'emparer de nos sociétés : sous prétexte de tolérance, il s'introduit dans les lois et les gouvernements ; il pénètre dans le domaine des lettres et des sciences ; il s'insinue peu à peu dans la vie publique ou privée. Enfin, depuis quelques années, nous assistons à un spectacle peut-être inouï dans les annales de l'humanité : l'athéisme envahit l'école elle-même, et voudrait, par l'école, prendre possession officielle des intelligences et des générations.
Tel est, à ce moment du siècle, le danger suprême; tel est le point central sur lequel se portent de toute part les efforts de la lutte entre la vérité et l'erreur; de manière que toute autre préoccupation, môme politique, même sociale, disparaît devant celle-là* La
grande question est de savoir qui restera maître de l'école.
Aujourd'hui, Thistoire le constatera avec stupéfaction, nous avons, au nom de la loi, des écoles sans Dieu, et, malgré tout ce que le mot a de dur, des écoles athées. A cet égard, les sectaires modernes vont plus loin que leurs ancêtres, même dans les plus mauvais jours. Ceux-ci, en effet, avaient décrété, d'une manière assez bizarre il est vrai, mais cependant très catégorique, « la croyance à l'Etre suprême et à l'immortalité de l'âme ». Sans cette croyance, il leur semblait qu'on ne pouvait être bon citoyen ; de là une sorte de religion philosophique, avec des cérémonies nationales dont la fameuse fête de « l'Etre suprême » nous donne le type. Ils conservaient donc encore le déisme de Rçusseau et du Vicaire savoyard ; maintenant on pousse à l'extrême la logique du principe. En conséquence, le nom et l'idée de Dieu ont été supprimés des programmes officiels ; les livres qui parlent de Dieu, de ses attributs, de l'immortalité de Tâme et des autres vérités qui en découlent, sont prohibés ; à l'égard des livres anciens, encore conservés jusqu'à nouvel ordre, on les a expurgés avec soin, en faisant disparaître scrupuleusement les termes qui pouvaient rappeler des idées proscrites. Et, ce qui est plus grave, tout cela se fait légalement; il s'agit, en effet, d'un système consacré par une loi formelle, solennellement votée par les représentants de la nation. A la Chambre des Députés, la loi passe sans difficulté ; au Sénat, une opposition se produit ; mais elle a simple-
ment pour résultat de mieux préciser les faits, de lever tous les voiles, et de bien constater qu'on a effectivement voulu voter l'athéisme dans Téducation (i).
Le vide est fait; il s!agit de le combler. A la place de Dieu, on installera une nouvelle idole ; au siècle dernier c'était la déesse Raison, aujourd'hui c'est la déesse Science.
Dans le plan général, l'enseignement primaire occupe la place principale. Rien n'a été négligé ; on a multiplié les maîtres, les classes, les ressources de tout genre; des sommes énormes continuent d'être employées à construire de magnifiques écoles, dont plusieurs sont de véritables palais. Ce luxe excessif de dépenses et d'eflforts s'explique du reste, si l'on considère qu'il s'agit avant tout de former la nouvelle génération, et de s'emparer de l'âme des enfants. Si Ton s'adresse à l'adulte, on se trouve en présence d'habitudes prises, d'idées et de principes déjà enracinés, et qu'il sera difficile d'extirper; au contraire, rame de l'enfant est flexible ; on peut la modeler et lui communiquer les premières empreintes; c'est un
(i^ Voir les comptes rendus des séances du Sénat, ii mars et 23 mars 1882.
Un sénateur, M. Jules Simon, demande qu'il soit inscrit dans la loi que les « maîtres enseigneraient à leurs élèves leurs devoirs envers Dieu et envers la Patrie ». — L'amendement est repoussé par 167 Toix contre i23.
Un autre sénateur propose des peines disciplinaires contre les instituteurs qui feraient publiquement profession d'athéisme. •— Le Président de la Commission s'y oppose en ces termes : « J'ai une raison personnelle pour voter contre votre amendement, c'est que je suis athée. » *
8o DISCOURS PRÉLIMINAIRE
terrain neuf et inoccupé où il sera plus facile de semer ou de construire à volonté.
On commence par supprimer, avec le Crucifix, tout symbole chrétien ; avec le catéchisme, tout enseignement religieux. Puis on introduit la science en grand appareil (i). Aux anciennes leçons, basées sur les principes spiritualistes, destinées à élever les cœurs et à procurer la haute culture intellectuelle des esprits, on a substitué un enseignement nouveau, exclusivement composé de notions dites positives, et caractérisé par le titre barbare de Leçons de choses. Dès les classes inférieures, les enfants auront à étudier les sciences physiques ou naturelles, la botanique et la zoologie, et devront être initiés aux progrès les plus récents de l'industrie. Quant à la religion et à l'ancienne morale chrétienne, on les remplace par une sorte d'enseignement civique, fondé sur les principes d'une nouvelle morale appelée indépendante, surtout indépendante de Dieu ; c'est-à-dire sur des principes livrés entièrement à l'arbitraire de la raison individuelle.
Les autres branches de l'enseignement ne seront pas remaniées moins profondément. Dans l'enseignement supérieur, par exemple, non seulement on écartera tout ce qui est divin, mais l'ancienne philo-
(i) Discours du Ministre de Tlnstruction publique au Concours général de la Sorbonne. 7 août i883:
« C'est sur les hauts sommets (de la science) que s'alimente la source éternelle qui charrie jusqu'aux petites écoles, jusqu'à l'enseignement enfantin et populaire, les paillettes d'or du savoir humain. »
DISCOURS PRÉUMIKÂIRB 8l
Sophie elle-même sera supprimée, ou plutôt sera livrée aux physiologistes et aux naturalistes de tout genre.
Au contraire, l'histoire, considérée comme « trame et substance de la science sociale », sera conservée et utilisée comme un précieux instrument doctrinal au service du système. Mais, pour cela, on lui fera subir une refonte complète, on la soumettra à une sorte de <c discipline »9 on l'assujettira à des méthodes spé« ciales, on la traitera par des « procédés » auparavant inconnus (i); c'est surtout par elle qu'on espère devenir « vraiment seigneur et maître des esprits. »
Tel est en résumé le système, et tel est l'ensemble des moyens savamment combinés en vue d'obtenir prochainement une génération homogène, dont toute les unités auront été façonnées dans un moule unique, rigide et inflexible. Les hommes de l'avenir ne connaîtront que les vérités de la nature et les réalités de la raison; ils seront admirablement préparés pour échapper aux hal!ucinations de Tignorance, et aux prestiges de la superstition ; au lieu de s'égarer à la recherche d'un ciel imaginaire, ils sauront que cette terre est leur vraie patrie et ils s'arrangeront de
(i) Même discours du 7 août i883 :
a C'est aussi par en haut, par les Facultés, que renseignement de rhistoire s*est renouvelé depuis vingt-cinq ans. Comment voudriez- ▼ous quMl franchît la porte des Lycées et quMl marquât de son esprit les générations nouvelles, s'il se heurtait à des maîtres ignorants de ses procédés, étrangers ou rebelles à sa discipline? Car ce ne sont pas seulement les résultats généraux, ce sont les méthodes mômes qu'élabore le haut enseignement; c*est par les habitudes imprimées aux esprits qu'il est vraiment seigneur et maître. »
leur mieux pour en tirer la plus grande somme de jouissances et de bonheur matériel, le seul auquel il leur soit permis de prétendre.
Ce que deviendraient des générations ainsi élevées systématiquement dans des écoles sans Dieu, ce que deviendraient des sociétés, des nations composées avec de telles générations, nous n'avons pas à l'examiner ici ; chacun peut faire soi-même le commentaire; d'ailleurs cette même histoire qu'on invoquait tout à l'heure comme auxiliaire ou comme complice, est là précisément pour attester, par l'expérience, les effroyables conséquences qui résulteraient fatalement d'un pareil état de choses.
Après avoir signalé le mal, après avoir essayé de caractériser l'étendue du péril, il s'agit maintenant de voir si le péril peut encore être conjuré, s'il est possible d'appliquer au mal un remède efficace. Ici, on se pose tout d'abord avec anxiété une question préalable. D'où viendra le remède et le salut? Des philosophes et des sages ? Il n'y en a plus. Des savants? La plupart sont enchaînés aux doctrines matérialistes ; les autres sont obligés de se dissimuler, de se tenir à l'écart. Des législateurs et des gouvernants ? Ce sont ceux-là même qui ont décrété l'athéisme et qui veulent le rendre légalement obligatoire. Il semble donc que tout secours humain soit impossible, et que tout soit perdu.
Mais les desseins de la Providence sont différents. Pendant que le flot de l'erreur monte sans cesse et menace de tout submerger, l'arche de l'Eglise continue
de voguer sur les eaux ; et c'est toujours le refuge des vérités et des âmes qui doivent repeupler le monde après le déluge.
L'Eglise a créé la civilisation dont le monde vit depuis bientôt deux mille ans. Ses évêques ont fondé les nations européennes ; ce sont eux qui, suivant un mot célèbre, ont fait la France, comme les abeilles font une ruche. Pendant de longs siècles, ils ont été à peu près les seuls instituteurs des peuples, et, jusqu'à la fin du siècle dernier, notre sol était couvert des Ecoles, des Académies, des Universités, des établissements de tout genre fondés par eux. Lra tempête a tout détruit; mais les abeilles se sont remises à l'ouvrage; au milieu de difficultés inouïes et de contradictions incessantes, les Evêques ont repris leur œuvre sociale; en se servant toujours du même moyen : l'Ecole, en ne réclamant qu'un seul privilège : celui de la liberté du dévouement et du sacrifice.
Des résultats importants ont déjà été obtenus. Il est vrai que c'est à la suite d'eflforts énergiques et persévérants; aussi lorsqu'on écrira l'histoire définitive de ce siècle, le récit des luttes de l'Eglise pour la liberté de l'enseignement y occupera une place considérable.
Trois dates principales signalent ce mouvement réparateur, qui a commencé par l'enseignement primaire. Après la révolution de i83o, un simple rayon de liberté, encore bien pâle et bien froid, a cependant permis de rouvrir les premières écoles chrétiennes libres ; puis on a vu surgir une foule de congrégations d'hommes et de femmes qui se sont dévouées à Tins-»
truction et à réducation de Tenfance. Grâce aux libéralités de la charité catholique, les écoles se sont multipliées, et aujourd'hui, malgré tous les obstacles et toutes les intolérances, elles réunissent presque partout la plus grande partie des enfants. Un tel résultat peut paraître, au premier abord, assez inexplicable ; ces mêmes parents, qui envoient leurs enfants dans ces écoles, sont en effet, le plus souvent, ceux qui, par leurs votes, envoient aux assemblées législatives des mandataires chargés de les persécuter et de les détruire. Mais il y a, dans le cœur des pères, d'heureuses inconséquences ; ils consentiront à remettre la gestion des affaires ef des intérêts les plus graves du pays entre les mains des utopistes ou des sectaires; et puis, s'il s'agit de leurs propres enfants, le sentiment paternel se réveille, un instinct providentiel les guide, l'école sans Dieu leur fait horreur; aussi, malgré des préjugés ou des préférences personnelles, ils choisissent sans hésiter l'école chrétienne où ils trouveront, avec l'habit religieux, le dévouement des maîtres et les vrais principes de l'éducation.
Vingt ans plus tard, en i85o, une nouvelle loi fait la part un peu plus large à la libené et permet à l'Eglise de transporter la lutte sur le terrain de l'enseignement secondaire. Là encore, on se trouve en face de difficultés inextricables ; tout est à fonder et à organiser au double point de vue du matériel et du personnel. Il n'y a point de maîtres, et il faut les former; il n'y a point d'argent, et il faut en trouver pour soutenir la concurrence avec les ressources indéfinies de
TEtat. Et cependant, les maîtres se trouvent et se forment; des constructions magnifiques sortent de terre comme par enchantement; au bout de peu d'années, TEglise compte un nombre considérable d'établissements florissants et pleins d'avenir, où une jeunesse d'élite s'applique à prouver que la piété, loin de nuire aux fortes études, en est au contraire le plus sûr garant et le meilleur auxiliaire.
Un quart de siècle se passe, et la loi du 12 juillet 1875 réalise un nouveau progrès, en accordant^ non pas précisément la liberté de l'enseignement supérieur, mais du moins l'autorisation, sous certaines conditions, d'ouvrir des Cours, des Facultés et même des Universités. Avec quelles restrictions, avec quels assujettissements, au milieu de quelles difficultés ! II y avait de quoi faire fléchir les plus fermes courages; et cependant les catholiques, intimement unis à leurs évêques, n'ont pas hésité à accepter la lutte ; tout aussitôt ils se sont mis à l'œuvre avec un •zèle et une ardeur qu'on pourrait presque taxer d'imprudence et de témérité, si l'on se bornait à considérer les choses au point de vue humain. A peine la loi portée, cinq Universités ont été fondées à Lille, à Paris, à Angers, à Lyon et à Toulouse. Elles sont loin sans doute d'avoir donné tous les résultats qu'on est en droit d'en attendre ; mais le fait seul de leur fondation est un événement de la plus haute importance ; c'est en même temps un véritable sujet d'étonnement pour ceux qui sont en mesure d'apprécier les difficultés de l'entreprise. Déjà ces Institutions ont donné des
preuves très sérieuses de vitalité ; et elles permettent dès maintenant de concevoir les meilleures espérances pour TEglise et pour la France, si les catholiques ne laissent pas péricliter dans leurs mains la liberté précieuse dont le dépôt leur a été confié.
Concluons, en terminant ce long discours, que, malgré ses malheurs et malgré ses défections, la France chrétienne est encore le pays où la vérité rencontre ses plus fermes défenseurs. Les éléments de rénovation se groupent sans doute avec lenteur, au milieu de difficultés extrêmes ; mais déjà leur influence se fait visiblement sentir. Le temps présent n'est point favorable, mais il ne durera pas, et déjà on peut prévoir le moment où s'achèvera l'espèce de démonstration de la vérité, par l'absurde, à laquelle nous assistons. Le jour du triomphe est peut-être encore éloigné ; il dépend de chacun de nous d'en hâter l'avènement.
En ce qui concerne les sciences, par exemple, ne sera-t-il pas donné à nos successeurs de voir renaître, avec le prochain xx* siècle, les grands âges scientifiques ? Tout semble y concourir : les moyens d'investigation se multiplient, les méthodes analytiques acquièrent plus d'étendue et de puissance, les instruments d'observation deviennent plus parfaits; de toute part, au point de vue matériel, les obstacles tendent à s'aplanir. Se figure-t-on ce que pourrait une génération nouvelle qui, munie de toutes les ressources dont nous disposons, reprendrait les grandes traditions des siècles passés, et rentrerait résolument dans
la voie du vrai progrès? Jamais le monde n'aurait inauguré une ère plus glorieuse pour la science.
Donc, après avoir retracé la vie d'Ampère ^ qu1l nous soit permis de saluer, par avance, le futur savant, l'homme de génie, le saint auquel est réservé Thonneur de compléter et de résumer, dans une vaste et puissante synthèse, l'ensemble des connaissances humaines ; et qui, à l'imitation de son glorieux prédécesseur, Thomas d'Aquin, donnera au monde étonné et attentif la nouvelle Somme des temps modernes.
C'est là, dira-t-on peut-être, un rêve dont il n'y a guère lieu d'espérer la réalisation. L'avenir en décidera ; mais, dans tous les cas, il est moins dangereux que beaucoup d'autres, et, joint aux souvenirs du passé, il peut aider à supporter plus patiemment les défaillances de l'heure présente.
AMPÈRE
POLEYMIEUX
Séfonr d*Arapèrc pendant son enfance et sa première jeunesse. — Sa famille, son lieu de naissance et son acte de baptême. — Il est élevé par son père qui est son premier et son seul maître. — Dispositions précoces pour les sciences. — L'Encyclopédie et l'étude des langues. — Etude des mathématiques. — La révolution de 1789. — En 1793, M. J.-J. Ampère est juge de paix à Lyon, pendant le siège de cette ville. — Sa part dans le procès de Chalier. — Il est arrêté, condamné et meurt sur l'échafaud. — Ses lettres à sa femme. — Conséquences de ces événements pour le jeune Ampère. — Léthargie intellectuelle. — Réveil poétique. — La botanique, la poésie latine, la poésie française. — Tentatives de son esprit dans tous les sens.
E village de Poleymîeux, dont il sera souvent question, surtout dans la première partie de notre récit, est situé dans les replis du massif du Mont-d'Or. Lorsqu'on remonte la Saône, à partir de Lyon, jusqu'à la distiince de quinze kilomètres environ, en face de Neuville-l'Archevêque, on rencontre, sur la rive droite, un de ces frais et gracieux vallons qui don-
92 ANDRÉ-MARIE AMPERE
nent à toute cette région un aspect sî pittoresque. Le long des premières pentes, se développe le village de Curis, à Textrémité duquel on pénètre dans un étroit mais fertile vallon. Sur les hauteurs, une couronne de bois; au-dessous, une série de prairies entrecoupées par de riches vergers où s'étalent des pommiers, que le printemps couvre d'un manteau de fleurs, et que l'automne retrouve pliant soiïs le poids d'une abondante récolte. A travers la verdure, coule un tout petit ruisseau, à peine perceptible au milieu des hautes herbes, et dont la présence ne se révèle de temps à autre que par un léger murmure, lorsque sa pente devient un peu plus rapide, ou qu'un obstacle contrarie un instant son cours. Au bout de deux kilomètres, la gorge s'élargit de nouveau et aboutit à un fond de vallée, disposé en amphithéâtre, sur les degrés duquel est étage le village de Poleymieux. Après avoir un peu dépassé le centre du village, on aperçoit, en montant, la maison paternelle d'Ampère, telle à peu près qu'elle était à la fin du siècle dernier. A gauche, donnant sur le chemin, un corps de ferme, auquel est adossée une modeste habitation de maître. Celle-ci ouvre sur une terrasse ombragée par une allée de beaux tilleuls, à laquelle succède un vaste verger; plus à droite, et à l'un des angles du verger, un vieux et gros noyer s'incline sur le chemin et fait plier sous son effort le mur de clôture qui était autrefois chargé de le contenir.
Ajoutons, pour compléter cette description, que le fond de la vallée est tapissé de bois, et terminé par de
POLEYMIEUX 93
hautes montagnes dont les sommets atteignent à peu près huit cents mètres. A gauche, le Mont Thou ; en face le Mont Verdun couronné par une des quatre grandes forteresses destinées à défendre la région Lyonnaise ; à droite, encore des bois, puis des collines de moindre hauteur, mais qui auront pour nous un intérêt plus particulier. Après avoir gravi Tune de ces collines, on arrive bientôt sur le versant opposé, et Ton aperçoit à ses pieds, sur les bords de la Saône, le village de Saint-Germain-au-Mont-d'Or, auquel on accède par un chemin pratiqué au milieu des champs et des carrières ; chemin parcouru maintes fois par Ampère, et qui lui rappelera toujours de biens chers souvenirs.
Nous avons maintenant une idée du cadre dans lequel, pendant un quart de siècle, va se passer la vie du savant dont nous avons à raconter l'histoire. En langage de stratégie, on dirait qu'il s'agit d'une région triangulaire dont les trois sommets sont Poleymieux, Saint-Germain et Curis, et dont les côtés ne dépassent pas trois à quatre kilomètres. La base s'appuie sur les bords de la Saône, et Poleymieux, le point culminant, est caché dans la hauteur, près des sources du ruisseau.
A l'époque de la naissance de l'illustre savant, son père, M. Jean- Jacques Ampère, négociant à Lyon, était sur le point de se retirer des affaires, après avoir réalisé dans le commerce une fortune moyenne, qui était suffisante pour son ambition, et lui permettait d'élever honorablement sa famille, composée d'un
94 ANDRÉ-MARIE AMPERE
fils et de deux filles, mais qui, en raison même de sa médiocrité, exigeait des habitudes d'ordre et d'économie peu compatibles avec le séjour dans une grande ville. C^est pourquoi il résolut de se fixer à la campagne, et son choix se porta sur la résidence de Poleymieux où madame Ampère possédait la propriété dont il vient d'être parlé.
C'est là que se passa Tenfance et la jeunesse d*Ampère, et c'est même là que plusieurs biographes le font naître ; mais cette dernière assertion est inexacte, comme nous allons l'établir. La rectification, facile à faire aujourd'hui, pourrait, avec le temps, devenir beaucoup plus difficile ; aussi allons-nous insister un peu sur ce point, dont il est d'ailleurs superflu de faire ressortir l'importance, quand il s'agit d'un tel homme.
Parmi les biographes qui font naître Ampère à Poleymieux, citons d'abord l'auteur du volume intitulé : Journal et Correspondance (i), parce que ses relations intimes avec la famille du savant pourraient contribuer plus aisément à accréditer l'erreur. Citons encore le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie de M. Bouillet (2), recueil d'ailleurs si exact et si estimé. D'autres auteurs, au contraire, le font naître à Lyon ; parmi ces derniers se trouvent M. Arago et M. Sainte-Beuve, comme on peut le voir dans les
(j) Journal et Correspondance de André-Marie Ampère, recueillis par Madame H. C. Paris-Hetzel, 1872. Voir la page 18.
\i) Dictionnaire universel d'histoire et géographie, par M. Bouillet, éciltion de 1862. Article Ampère.
POLEYMIEUX 95
belles notices biographiques qu'ils ont publiées sur Ampère (i). Cette dernière version est la vraie, et, pour trancher la difficulté, il suffira de reproduire, comme nous le faisons en note, l'acte de baptême de Tenfant. Cette pièce, qui servait alors à constituer l'état civil des personnes, nous apprend en effet qu'Ampère est né à Lyon, le 20 janvier 1775, et qu'il a été baptisé le surlendemain à la paroisse de Saint-Nizier (2).
Revenons maintenant à Poleymieux, où bientôt la famille du futur savant établit sa résidence définitive. M. Ampère, débarrassé désormais des soucis du commerce, donnera tout son temps et ses soins à sa famille. L'objet principal de ses préoccupations sera naturellement l'éducation de son fils dont il s'institue le professeur ; la tâche lui sera du reste facile, ayant fait lui-même, dans sa jeunesse, de solides études.
C'est ainsi que l'éducation d'Ampère se fit tout entière au moyen des leçons paternelles et des livres qui étaient mis en abondance à sa disposition ; il n'eut
(i) Arago. Œuvres complètes^ notices biographiques, tome II, p. 3. Edition Barrai.
Sainte-Beuve. Essai sur la philosophie des sciences^ par André- Marie Ampère. Paris, Bachelier, 1843, introduction p. vj.
(2) Acte de baptôme d'Ampère, extrait des registres de la paroisse Saint-Nizier pour Tannée 1775 :
« Le 22 janvier, j*ai baptisé André-Marie, né le 20, fils du sieur Jean-Jacques Ampère, bourgeois de Lyon, et de demoiselle Jeanne- Antoinette Desarcey, son épouse ; parrein {sic), sieur André Desutière- Sarcey, ancien capitaine au régiment de Bretagne; marreine [sic)y dame Marie-Magdeleine Bertoy, veuve du sieur François Aaller, marchand-mercier, à Paris, représenté par demoiselle Antoinette Sarcey, fille majeure, qui, avec le père, ont signé.
a Signé au registre : Jean-Jacques Ampère, Desutière-Sarcey, Sarcey, Navarre, sacristain-curé. »
96 ANDRÉ-MARIE AMPERE
jamais d'autres maîtres. Son père voulut d'abord lui apprendre le latin, mais les aptitudes mathématiques de l'enfant se manifestèrent de si bonne heure et avec une telle intensité qu'il fallut bien suivre ses goûts et le laisser tout entier à ses études favorites.
On se rappelle quelle avait été la précocité scientifique de Pascal et comment, à peine âgé de douze ans, en traçant des barres et des ronds, sur le pavé de sa chambre, avec un morceau de charbon, il découvrait, pour son propre compte, les éléments de la science dont on voulait lui interdire l'étude jusqu'à un âge plus avancé. Quelque chose d'analogue se produisit pour notre futur savant.
« La faculté qui , chez Ampère , se développa la première, nous dit Arago (i), fut celle du calcul arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues opérations, à Taide d'un nombre très borné de petits cailloux ou de haricots. Peut-être était-il déjà sur la voie des ingénieuses méthodes des Hindoux; peut-être ses cailloux se combinaient-ils comme les grains enfilés sur plusieurs lignes parallèles que les Bracmanes mathématiciens de Pondichéry, de Calcutta ou de Bénarès, manient avec tant de rapidité, de précision, de sûreté. A mesure que nous avancerons dans la vie d'Ampère, cette supposition perdra graduellement de son apparente hardiesse. Maintenant, s'il me faut montrer à quel point extraordinaire l'amour du calcul s'était
[i) Arago. Notices biographiques. Tome II, p. 4.
POLEYMIEUX 97
emparé du jeune écolier, je dirai que, la tendresse maternelle l'ayant privé, pendant une grave maladie, de ses chers petits cailloux, il y suppléa avec les morceaux d'un biscuit qui lui avait été accordé après trois jours d'une diète absolue. »
Il s'agit sans doute de cette grave maladie dont Ampère rappellera plus tard le souvenir, et pendant laquelle sa pieuse mère fit une neuvaine à Notre- Dame de Fourvière pour obtenir sa guérison. L'enfant avait alors sept ans.
Vers l'âge de douze ans, un nouveau et décisif progrès se produit; et la lecture en est le principal instrument. Ce qu'on rapporte de la mémoire d'Ampère enfant, et de sa faculté d'assimilation, est vraiment prodigieux; voici en quels termes, dans sa notice, Arago s'exprime à ce sujet :
« Le jeune Ampère sut bientôt lire et dévora tous les livres qui lui tombaient sous la main. L'histoire, les voyages, la poésie, les romans, la philosophie, l'intéressaient presque à un égal degré. S'il marquait quelque prédilection, c'était pour Homère, Lucain, le Tasse, Fénelon, Corneille, Voltaire, et pour Thomas, qu'on sera peut-être étonné, malgré son incontestable talent, de trouver en si brillante compagnie. La principale lecture du jeune écolier de Polémieux (i) fut V Encyclopédie , par ordre alphabétique , en vingt volumes in-folio. Chacun de ces vingt volumes eut séparément son tour : le second après le premier, le
(i) Conformément à l'ancienne orthographe du mot.
98 ANDRÉ-MARIE AMPERE
troisième après le second, et ainsi de suite, sans jamais interrompre Tordre alphabétique.
<( La nature avait doué Ampère, à un degré éminent, de la faculté dont Platon n'a rien dit de trop en l'appelant une grande et puissante déesse. Aussi, l'ouvrage colossal se grava-t-il tout entier, et profondément dans lesprit de notre ami; aussi chacun de nous a-t-il pu voir le membre de l'Académie des sciences, déjà parvenu dans un âge assez avancé, citer, avec une parfaite exactitude, jusqu'à de longs passages de Y Encyclopédie relatifs au blason^ à \di fauconnerie^ etc., qui, un demisiècle auparavant, avaient passé sous ses yeux au milieu des rochers de Polémieux. Ces mystères d'une prodigieuse mémoire m'étonnent mille fois moins cependant que la force^ unie à la flexibilité, que suppose une intelligence capable de s'assimiler, sans confusion et d'après une lecture par ordre alphabétique, les matières si étonnamment variées qui figurent dans le grand dictionnaire de d'Alembert et de Diderot
« Voilà cependant le genre de lecture que subit, je me trompe, que s'imposa un enfant de treize à quatorze ans, sans en être accablé 1 J'aurai plus d'un exemple à citer de la force de tête d'Ampère; aucun cependant n'égalera celui que je viens de soumettre à vos rctlexions. »
La lecture n'était pas, du reste, pour lui un pur exercice de mémoire ou une occasion de satisfaire sa curiosité enfantine, ce qu'il cherchait surtout, c'était des questions à approfondir, des problèmes à résoudre.
POLEYMIEUX 99
a Le mot langue^ du neuvième volume de VEncyclopédie^ poursuit Arago, le transporte sur les rives de TEuphrate, à la Tour de Babel, de biblique célébrité. Il y trouve des hommes parlant tous le même idiome. Un miracle, raconté par Moïse, engendre subitement la confusion. Chaque peuple a, dès lors, une langue distincte. Ces langues se mêlent, se corrompent, et perdent peu à peu les caractères de simplicité, de régularité, de grandeur qui distinguaient la souche commune. Découvrir cette souche, ou du moins la reconstituer avec ses anciens attributs, était un problème assurément très difficile. Le jeune philosophe ne le trouva pas au-dessus de ses forces...
a Personne n'oserait, sans doute, affirmer que le jeune Ampère envisagea la question de la langue universelle avec la même généralité, la même profondeur que Descartes et Leibnitz; mais on peut, du moins, remarquer qu'il n'en renvoya pas la solution, comme le premier de ces philosophes, au pays des romans. Il ne se borna pas non plus, à Texemple du second, à disserter sur les merveilleuses propriétés du futur instrument ; cet instrument, il le créa ! Plusieurs des amis lyonnais d'Ampère ont tenu dans leurs mains une grammaire et un dictionnaire, fruits d'une infatigable persévérance, et qui renfermait déjà le code à peu près achevé de la nouvelle langue : plusieurs l'entendirent réciter, des fragments d'un poème, composé dans cette langue nouvelle, et rendent témoignage de son harmonie, la seule chose, à la vérité, dont ils pussent juger, puisque le sens des mots leur
100 ÂNDRÉ-MARIE AMPERE
était inconnu. Qui d'ailleurs, parmi nous, ne se rappelle la joie qu'éprouva notre confrère, le jour où, en parcourant l'ouvrage d'un voyageur moderne, il découvrit, dans le vocabulaire de certaine peuplade africaine, diverses combinaisons auxquelles il s'était lui-même arrêté ? Qui ne remarqua aussi qu'un motif tout pareil fut le principal mobile de la vive admiration d'Ampère pour le sanscrit ? »
Mais, parmi tant de sujets de recherche, si divers et souvent si opposés, qui sollicitaient son attention ou captivaient son esprit, il en est un vers lequel ses préférences le ramenaient avec plus de persistance. Après avoir appris à calculer avec des cailloux, l'enfant s'était adonné avec passion à l'étude des mathématiques, et y avait fait, plus encore que dans tout le reste, d'étonnants progrès. Nous laisserons à l'un de ses contemporains le soin de nous retracer cette nouvelle phase du développement de son intelligence. êà « Il connaissait déjà, dit M. Sainte-Beuve (i), toute
la partie élémentaire des mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à douze ans, très petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de BernouUi. M. Daburon fit observer qu'ils étaient en latin : sur
(i) Notice sui^ Ampère.
POLEYMIEUX lOI
quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le latin; et le père dit : « Je les expliquerai à mon fils » ; et M. Daburon ajouta : « Mais c'est le calcul dififérentiel « qu'on y emploie, le savez-vous?» Autre consternation de l'enfant ; et M. Daburon offrit de lui donner quelques leçons, et cela se fit. »
Avant même d'avoir reçu ces leçons, l'enfant avait en quelque sorte deviné les nouveaux calculs, car, ayant été amené à chercher une solution du problème des tangentes, à défaut de la méthode différentielle qui lui était inconnue, il avait imaginé un procédé paniculier qui se rapprochait beaucoup de la méthode dite des limites.
Quoi qu'il en soit, sous la direction de M. Daburon, le jeune émule de Pascal fut introduit dans la haute analyse où il fit de rapides progrès. En 1 798, à l'âge de 18 ans, il était en mesure d'étudier la Mécanique analytique de Lagrange. Cet ouvrage célèbre, qui avait renouvelé la science de la Mécanique et de l'Analyse, venait de paraître tout récemment (1787), et il représentait alors le point culminant des mathématiques. Ampère l'étudia à fond, et en refit presque tous les calculs ; aussi pouvait-il dire plus tard qu'il savait, dès cette époque, autant de mathématiques qu'il en a jamais su.
Toutefois, à partir de ce moment, un arrêt se produit dans le développement du génie mathématique d'Ampère, et en même temps un changement considérable a lieu dans son esprit , dans ses habitudes, dans sa vie tout entière. Nous allons
Î02 ANDRE-MARIE AMPERE
voir dans quelles circonstances et sous quelles influences.
M. J.-J. Ampère était déjà depuis plusieurs années dans sa paisible retraite de Poleymieux, uniquement occupé du soin d'élever sa famille, lorsque, tout à coup, éclatèrent les grands événements de 1789. Comme la plupart de ses contemporains, il fut d'abord vivement séduit par les vastes projets de réformes sociales que les philosophes et les politiques émettaient à Tenvi. Mais bientôt surviennent les scènes de dévastation et de meurtre. Le petit village de Poleymieux n'est pas épargné : l'incendie et le pillage de son château constituent Tun des épisodes les plus sauvages de la révolution dans la région lyonnaise. M. Ampère, effrayé à juste titre comme époux et comme père, ne juge pas le séjour suffisamment sûr pour sa famille, et conçoit la fatale pensée de quitter la campagne pour se réfugier à Lyon.
Là, son intelligence, son caractère, ses qualités de tout genre le font choisir pour les fonctions de juge de paix qu'il exerce à la satisfaction de tous. Cependant les événements se précipitent, la révolution échappe à ses premiers promoteurs, la Convention succède à la Constituante, la Terreur arrive bientôt avec ses excès qui provoquent sur divers points du territoire une résistance énergique. On sait comment la ville de Lyon figure au premier rang dans ce mouvement contre-révolutionnaire, et comment elle en fut punie par ce terrible siège, à la suite duquel il fut un moment question de détruire la cité.