‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 5 sur 37 · POLET^MIEUX I · texte numérisé non relu

POLET^MIEUX I

M. J.-J. Ampère avait continué ses fonctions de juge de paix pendant le siège, tandis que sa femme et ses enfants étaient retournés à Poleymieux, dont le séjour était maintenant moins dangereux que celui de la ville. Mais ces fonctions même le mettaient plus en vue, et la part qu'il prit au procès du révolutionnaire Chalier le désignaient spécialement à la vengeance des vainqueurs.

Chalier était un négociant lyonnais, d'origine piémontaîse, qui, prenant Marat pour modèle, adopta, avec un enthousiasme voisin du délire, les principes réyolutîonnaires dans ce qu'ils avaient de plus violent. Un tribunal, dont il est le chef, s'organise par son initiative et remplit la ville de terreur et de sang. La population se révolte enfin ; Chalier est arrêté, jugé et condannné à mort. -M. Ampère avait rempli, dans ce procès, le rôle de juge d'instruction; c'était plus qu'il n'en fallait pour l'envoyer à l'échafaud ; et cependant ce ne fut pas la seule cause de sa perte : « Après le siège de Lyon, dit Arago, Collot-d'Herbois et Fouché y établirent, sous le nom malheureusement spécieux de. représailles, d'exécrables massacres quotidiens. J.-J. Ampère fut une de leurs nombreuses victimes, moins encore comme juge d'instruction pendant le procès de Chalier, qu'à raison de la qualification banale d'aristocrate dont l'affubla, dans son mandat d'arrêt, un homme qui, peu d'années après, devait avoir, sur les panneaux de son carrosse, des armoiries brillantes, et signer du titre de duc les trames qu'il ourdissait contre son pays et contre son bienfaiteur. »

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Pendant la durée de sa prison, M. Ampère écrivit à sa femme plusieurs lettres qui ont été conservées et qui donnent une haute idée de l'élévation et de la fermeté de son caractère ; elles ont aussi un intérêt particulier parce qu'elles font connaître plus complètement la famille à laquelle appartenait le savant dont nous racontons la vie. Nous allons en donner quelques extraits.

La première est datée du 17 octobre, an II de la République, du cachot n° 5, de la maison de détention de Roanne. Après avoir donné à sa femme une série d'instructions pour le règlement de ses affaires, M. J.-J. Ampère ajoute (i) :

« Il s*en faut de beaucoup, ma très chère amie, que je te laisse riche, et même dans une aisance convenable \ tu ne peux l'imputer à ma mauvaise conduite ni à aucune dissipation; ma plus grande dépense a été l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne pouvait se passer pour son instruction, mais cette dépense même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que lui-même.

fc II est vrai de dire cependant que ma fortune, depuis ma retraite du commerce, a souffert une diminution ; la place que j'ai occupée deux ans m'a coûté trois mille livres de mon capital, qui a aussi subi quelques retranchements par le rachat des droits féodaux, fixes ou éventuels, que j'ai payés au receveur de la Nation, il y a plus de deux ans, payement qui,

(]) Journal et Correspondance de André-Marie Ampère, p. 10.

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avec les impositions accumulées de quatre à cinq années, y a fait une brèche de dix-huit mille livres ; il faut ajouter à cela le quart de mon revenu, les offrandes à la Patrie, le contingent du recrutement du mois de mars dernier, qui font près de deux mille livres ; ma dépense extraordinaire nécessitée par ma place de juge de paix qui exigeait de moi un loyer, un domestique, un ménage et trois feux de plus. Je doute qu'avec d'aussi minces ressources il y ait un seul citoyen qui ait autant rendu que moi à la Patrie ; je ne regrette rien que le malheur d'être méconnu d'ElIe, car, d'être flétri par mes ennemis ou des envieux, est ce qui m'afflige le moins, mais c'est mon étonnement.

<c Je n'eus jamais que le goût et la passion de mes devoirs; je n'ai ni repentir, ni remords, et je suis toujours digne de toi ; je t'embrasse, et tout ce qui nous est cher, du fond de mon cœur.

« Jean-Jacques Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours fidèle. »

Quelques semaines, plus tard, le 23 novembre, à la veille de sa mort, il envoie à sa femme un suprême adieu :

« J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret d'être méconnu par mes concitoyens qui m'interdisent, par la plus cruelle séparation, ma patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai eu tant à cœur la prospérité.

« Je désire que ma mort soit le sceau d'une récon-

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ciliation générale entre tous nos frères ; je la pardonne à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui Font provoquée et à ceux qui Tont ordonnée.

« J*ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur le peu de bien qui nous suffisait, grâce à ta sage économie et à notre frugalité qui fut notre vertu favorite. Il vient de toi, il t'appartient, ou à ta sœur, ou à des créanciers dont les titres ne sont pas équivoques ; tu feras donc valoir tes droits de concert avec eux suivant l'instruction que je t'ai fait passer, dès les premiers jours de ma détention au cachot; et les gages de notre union, qui sont si dignes de notre tendresse, seront du moins à l'abri de l'indigence.

(c J*espère qu'un motif de cette importance te fera supporter ma perte avec courage et résignation. Après ma confiance en l'Eternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère ; ce retour m'est dû.

tf Si, du séjour de l'éternité, où notre chère fille (i) m'a précédé, il m'est donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers enfants, lobjet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nous l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre nature.

(t) Une fille aînée morte peu de temps avant ces événements.

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<c J'adresse à la Tatan (i) les plus tendres adieux, et je compte sur son amitié pour toi et pour les tiens; puisse-t-elle avoir une partie du courage qui m'anime, afin que vous vous encouragiez mutuellement. Ne parle pas à ma Joséphine (2) du malheur de son père, fais en sorte qu'elle l'ignore ; quant à mon fils, il n'y a rioti que je n'attende de lui, tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont ; embrassez- vous en mémoire de moi. Je vous laisse à tous mon cœur. Adieu, tendre amie, reçois les derniers élans de ma tendresse et de ma sensibilité... »

Nous connaissons maintenant les causes du changement profond qui s'était produit, à cette époque, chez le jeune Ampère, D'un esprit singulièrement vif, ardent, impressionnable, impétueux, il avait d'abord, à la suite de son père, accueilli avec l'enthousiasme de la jeunesse l'explosion de 1789 et partagé, à cet égard, les espérances et les illusions communes. Quel violent choc en retour dut se produire en son âme ! et quels furent ses sentiments et ses émotions pendant ces six longs et mortels mois qui s'écoulèrent, à partir de mai iTgS, époque où commence le terrible siège de Lyon, jusqu'à ce néfaste mois de novembre, où son père aimé, admiré, vénéré montait sur l'échafaud révolutionnaire ?

<c Cette mort, dit M. Sainte-Beuve (3), fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur, ou plutôt

(i) Betle-sœur de M. J.-J. Ampère.

(2) Sa plus jeune fille.

(3) Notice sur Ampère,

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sa Stupeur, suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa journée à faire de petits tas de sable... Il ne sortit de son état morne que par la botanique.... Les lettres de Jean-Jacques sur ce sujet lui tombèrent sous la main, et le remirent sur la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un entraînement sans bornes, car rien ne s'ébranlait h demi dans cet esprit aux pentes rapides, ff Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un Corpus poetarum latinorum y ouvert au hasard, lui offrit quelques vers d'Horace dont Tharmonîe, dans sa douleur, le transporta et lui révéla la muse latine. C'était Tode à Licinius et cette strophe :

Sospîus ventis agitatur ingens Pinus, et celsœ graviore casu Décidant turres, feriuntque summos Fulmina montes.

a II se remit dès lors au latin qu'il savait peu ; il se prit aux poètes les plus difi&ciles, qu'il embrassa vivement-

ft Ce goût, cette science des poètes se mêla passionnément à sa botanique, et devint comme un chant perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, récitant aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il rangeait les plantes cueillies avec leurs

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racines, dans un petit jardin, observant Tordre des familles naturelles. Ces années, de 94 à 97, furent toutes poétiques, comme celles qui avaient précédé avaient été principalement adonnées à la géométrie et aux mathématiques...

« Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la Mécanique analytique de Lagrange, récitait donc à vingt ans les poètes, se berçait du rhythme latin, y mêlait Tidiome toscan, et s'essayait même à composer des vers dans cette dernière langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse : il aimait à la réciter successivement dans les trois langues...

« Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre, dans les papiers de tout genre, amassés devant nous et qui nous sont confiés, trésors d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de poèmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes d'une tragédie à'Agis^ des fragments, des projets d'une tragédie de Conradin^ d'une Iphigénie en Tauride^ d'une autre pièce où paraissaient Carbon et Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un poème moral sur la vie ; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante ; une ébauche de poème sur les sciences naturelles ; un commencement assez long d'une grande épopée intitulée VAméricide^ dont le héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commencements

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forme deux ou trois feuillets, d'ordinaire de sa grosse écriture d*écolierqui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible, et la tirade s'arrête brusquement ; coupée le plus souvent par des x et^, par la formule générale pour former immédiatement toutes les puis* sances d'un polynôme quelconque : Je ne fais que copier. Vers ce temps, il construisit aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il fit des vers. Mais on a là-dessus trop peu de données pour en parler. Ce qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque, non pas la facilité, mais Fart ; ce que prouve cette littérature poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, exubérance et inquiétude en tous sens, de ce cerveau de 21 ans, dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. »

Le cahier Amorum. — Premifere rencontre d'Ampère avec M'« Julie Carron. — Les visites sont acceptées. — Détails relatifs à ces visites; prétextes de tout genre pour le^ mult plier. — Il fait connaître ses sentiments qui sont accueillis favorablement; mais il n'a pas de positon ni de fortune.— Inquiétudes qui en résultent pour M*"* Carron. — Poésies de tous genres ; madrigaux, comédies, tragédies, poèmes épiques, etc. — Le chapitre des maladresses et des ganchéries. — Comment se terminera le roman ? — Les deux mères entrent en relation. — Julie va avec sa mère à Poleymieax. — Joie d'Ampère. — La scène dn cerisier.

CETTE partie de notre récit va commencer par une fraîche et poétique idylle ; car on ne saurait donner d'autre nom à la très gracieuse histoire du mariage d'Ampère. Lui-même, d'ailleurs, en fera les principaux frais; nous avons en cflFet ses lettres de cette époque, et les cahiers d'un journal où il notait, presque chaque jour, ses pensées intimes, et, l'on pourrait ajouter^ jusqu'aux moindres battements de son cœur.

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L'un de ces cahiers offre un intérêt tout particulier; il se compose d'une centaine de feuilles jaunies et souvent maculées ; en tête se trouve inscrit, en grosses lettres, le mot Amorum ; c'est le dernier mot d'un titre dont le commencement est déchiré; les dernières pages sont perdues, ou ont été retranchées avec intention. C'est là que nous puiserons les principaux éléments de notre récit; le plus souvent il suffira de laisser la parole à l'auteur du journal, ou de résumer rapidement ses longues mais très touchantes confidences.

Nous sommes en 1 796 ; trois années se sont écoulées depuis les tragiques événements qui avaient plongé l'intelligence d'Ampère dans une véritable léthargie; le moment du réveil approchait , et il se produisit sous l'influence d'un sentiment qu'on devine assez chez un jeune homme de vingt ans. Ecoutons cet aveu naïf.

« Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même; mon cœur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Elevé dans une solitude presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait si longtemps mes plus chères délices, me laissaient tomber dans une apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais, après le coucher du soleil, le long d'un ruisseau solitaire... »

<( Le fragment, ajoute M. Sainte-Beuve (i), s'arrête

(i) Notice sur Ampère.

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brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et sous le titre : Amorum^ contient, jour par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt en y réfléchissant, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Ce savant que nous avons vu chargé de pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde des nombres, il a été un énergique adolescent; la jeunesse aussi l'a touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, s'était recouvert, s'était oublié. Il serait peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie, ce journal de son cœur, ce cahier à'Amorum enseveli. »

Le précieux cahier débute ainsi :

« Amorum, 1796.

« Dimanche, 10 avril. -— Je l'ai vue pour la première fois.

(c Samedi, 10 août. — Je suis allé chez Elle; on m'y a prêté le Nopelle morali di Soave.

« Samedi, 3 septembre. — M. Coupler (i) était parti la veille, je suis allé rendre le Novelle; on m'a donné à choisir dans la bibliothèque, j'ai pris M°*® Deshoulières. Je suis resté un instant seul avec Elle.

« Dimanche, 4 septembre. — J'ai accompagné les deux sœurs après la messe ; je rapportai le premier

(i) Ami de la famille Ampère.

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tome de Bernardin. Elle me dit qu'elle serait seule, sa mère et sa sœur partant mercredi.

« Vendredi, i6 septembre. — Je fus rendre le second volume de Bernardin, et fis la conversation avec elle et Jenny ; je promis des comédies pour le lendemain.

« Samedi, 17 septembre. — Je les portai et commençai à ouvrir mon cœur.

« Dimanche, 18 septembre. — Je vis Julie jouer aux dames après la messe.

« Lundi, 19 septembre. — J'achevai de m'expliquer. J'en rapponai de faibles espérances, et la défense d'y revenir avant le retour de sa mère. »

Lorsqu'on quitte le village de Poleymieux, situé sur les hauteurs, pour se rapprocher des rives de la Saône, on rencontre à peu de distance, comme nous l'avons expliqué, le village de Saint-Germain-au- Mont-d'Or. Là résidait, pendant la belle saison, la famille Carron qui se trouvait ainsi proche voisine de la famille Ampère. Elle comptait quatre enfants; un fils et trois filles ; l'aînée de ces dernières était déjà mariée ; la troisième, du nom d'Elise, aura un rôle important dans le roman qui commence ; la seconde, M"« Julie Carron, devait bientôt devenir M™* Ampère ; c'est elle qui avait été aperçue, un soir de printemps, se promenant sur les bords d'un de ces petits ruisseaux qui descendent rapidement des coteaux vers la Saône, au milieu de la verdure et des fleurs ; c'est elle dont l'apparition avait produit sur le cœur du

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jeune homme une impression si vive, et, comme on le verra, si profonde et si durable.

La première rencontre est du lo avril, la première visite est du lo août; quatre mois ont été nécessaires pour la préparer. Ampère ne nous met pas au courant de ses savantes combinaisons, mais la suite permet de supposer de sa part une stratégie aussi ingénieuse que délicate et naïve. A. partir de ce moment les visites sont acceptées, et elles sont fréquentes. Tout n'est pas fini, et deux années, bien longues pour le soupirant, se passeront encore avant qu^'il ne réalise son bonheur, mais le premier accueil n'est pas fait pour le décourager. Elise, qui est neutre, essaie sa perspicacité à démêler la situation; elle craint d'abord de se trouver en présence d'un caprice ou d'une de ces surprises de l'imagination dont les traces sont fugitives; mais bientôt elle commence à croire à la constance de celui qu'elle désigne déjà, dans l'intimité, sous le nom de frère ; bientôt encore elle prendra ouvertement ses intérêts ; à l'occasion elle le défendra, le conseillera ou l'encouragera, et sera le plus sûr confident de ses projets. De son côté, M"« Julie Carron est loin de dédaigner les hommages qui lui sont adressés; à travers les démonstrations, souvent un peu gauches du jeune homme, elle a aisément découvert les ressources de son intelligence et les richesses de son cœur. Puis viennent les conseils de la prudence, les soucis et les appréhensions de l'avenir. Les deux famille3 sont sans fortune. Ampère a vingt-et-un ans à peine, il n'a pas de position et ne paraît pas sur le

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point d'en avoir une assurée. Comment, dans ces conditions, faire face aux dépenses d'un ménage, même le plus modeste; comment assumer, sans témérité, la lourde responsabilité de fonder et d'élever une famille ? Telles sont surtout les préoccupations de M"^^ Carron ; les jeunes gens font du roman, ils sont dans leur rôle; mais celui d'une mère, surtout lorsqu'il s'agit d'une fille, est de veiller à ce que les règles de la prudence et de la raison soient observées.

Cependant, les visites d'Ampère continuent, fréquentes et empressées; les notes de son journal se multiplient en même temps.

Une des graves difficultés était de trouver, à chaque fois, des prétextes suffisants pour ces visites ; mais son esprit inventif les imagine facilement; « avec lui le prétexte est toujours trouvé », tout lui est bon pour cela, jusqu'à un objet quelconque qu'il oublie afin d'avoir occasion de revenir le chercher. On lui procure, du reste, charitablement une ample provision de motifs à visite, en mettant à sa disposition la bibliothèque de la maison qui est abondamment fournie. Prendre un livre, le lire et le rapporter : voilà pour une visite; la manœuvre, comme on le voit, est des plus simples; on peut ajouter que jamais livres empruntés ne furent plus fidèlement et plus promptement restitués. On pourrait presque, avec le journal d'Ampère, reconstituer la bibliothèque Carron ; nous y trouvons les Pensées de Cicéron, les Propinciales de Pascaly les Maximes de Larochefoucauld^ le Télémaque de Fénelon^ une édition des LeU

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t7^es de M^^ de Sévigné^ en neuf volumes, qui équivalent à autant de visites, et même plus, car nous apprenons que le huitième a été un jour oublié avec un parapluie ; en outre, une série de romans tels que : VOrpheline anglaise^ Pamélay Kilpar^ etc., etc.

Comment toutes ces visites sont-elles remplies ? Le journal nous Tapprend avec de minutieux détails. Il y a d'abord les conversations, les promenades et les petits services rendus. Un jour, c'est une tapisserie à clouer, ou un baromètre à installer; un autre jour, on a fait la lessive, et les deux sœurs sont occupées à relever le linge dans le jardin; André va les aider et, à la suite d'une petite plaisanterie, Julie lui donne, en badinant, « un charmant coup de poing sur le bras. » De temps à autre le savant reparaît. Dans une promenade, on va mesurer la hauteur du clocher de Saint- Germain. Une éclipse de soleil est annoncée; André improvise un observatoire avec une longue-vue, et deux montres en guise de chronomètres. C'est la matière d'une séance intéressante , et surtout longue.

Dans le programme de ces visites, les lectures tiennent une place considérable. Un joiir, André lit deux cent cinquante pages de Kilpar^ pendant lesquelles Julie dit : <c c'est de la pâte qu'on pétrit. » Une autre fois la lecture est plus courte, mais elle est avantageurement remplacée par un entretien qui lui sert de commentaire. « Je lus un peu d'Adèle^ et j'eus une conversation avec Julie sur la sensibilité ». Une autre fois encore, c'est Julie elle-même qui demande la lec-

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ture de Gom^ahe de Cordoue ; André ne se fait pas prier, et se met à lire la plus grande partie du volume; mais, arrivé près de la fin, il prétexte qu'il ne peut pas finir parce qu'il est pressé, et il ajoute qu'il- reviendra achever le lendemain. Fidèle au rendez- vous, il trouve un nouveau prétexte pour ajourner encore au lendemain, puis au surlendemain : voilà quatre visites, coup sur coup, gagnées sans peine.

Après les conversations et les lectures, viennent les leçons; et il est permis de supposer que jamais le savant n'en donna plus tard qui fussent mieux préparées, ni qui lui fussent plus chères. André donne donc à Julie des leçons d'Italien et de calcul ; Elise y prend part afin que sa sœur soit plus à Taise. — « Je donnai une leçon d'Italien de vive voix, une de division sur le papier ; nous fûmes le soir dans les jardins. » — « Je lus Kilpar et lui donnai une leçon d'Italien, une de mathématiques à M. Périsse. » — « Je leur donnai à chacune une leçon d'Italien. Julie ne voulut pas rester seule avec moi pendant la sienne et sortit pour s'asseoir sur le banc où était sa sœur. Je lui portai une chaise, j'en mis une pour moi à côté et lui donnai sa leçon. »

Mais ce n'est point tout. Ampère se trouvait, comme on l'a vu, dans une période de verve poétique ; de leur côté les dames Carron avaient de la littérature et se plaisaient aux choses de l'esprit. On fit donc des vers. Ce sont d'abord des bouts rimes et des charades. Julie demande une charade à André qui lui répond en célébrant sa beauté :

Mon premier plaît aux rois comme aux bergers. Mon second vient des climats étrangers, Pour achever de me faire connaître, On voit mon tout en vous voyant paraître.

Julie compose une fable intitulée : le rat gris; André y répond par une fable du chat et du rat. On rencontre aussi des madrigaux dans la collection ; en voici un composé à la suite d'une promenade :

Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries Où je t'ai vue errer sous on dais de lilas I Que j'aime à répéter aux nymphes attendries, Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas I Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries Ont, à mes yeux séduits, réfléchi tes appas, Sur les débris des fleurs, que tes mains ont cueillies. Que j'aime à respirer l'air que tu respiras I

Après la poésie légère, voici maintenant la grande poésie et les œuvres de longue haleine. André a communiqué à toute la famille Carron sa verve intarissable ; on se met au travail en commun, et Ton prépare avec ardeur toute une série de comédies, de drames, et même de tragédies. C'est là sans doute l'origine de la plupart de ces poèmes de tout genre dont M. Sainte- Beuve a retrouvé les ébauches dans les papiers d'Ampère ; les conceptions sont vastes, les plans sont grandioses, mais les constructions sortent à peine de terre, et l'on peut répéter à leur sujet avec le poète latin (i) :

« ... pendent opéra interrupta minaeque Murorum ingentes, œquata que machina cœlo. »

(i) Virgile, Enéide, liv. IV, v. 88.

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Quoi qu'il en soit, dans ces savantes séances, on remue en foule de grandes idées, on passe des heures agréables dans les régions de la haute littérature, et de plus André trouve ainsi l'occasion d'exprimer en vers beaucoup de sentiments passionnés qu'il n'osepait pas formuler en prose. Il n'est même pas nécessaire que Julie soit là ; on travaille encore pendant son absence, ainsi que cela résulte des lettres que lui écrit sa sœur Elise (i). — «Il nous dit qu'il s'amusait à faire une tragédie sur un sujet fort ancien (2). On lui conseilla beaucoup d'en prendre un sur la Révolution (3) ; il convint qu'il nous apporterait ce qu'il avait déjà écrit pour que maman lui donne une autre idée si elle trouvait la sienne mauvaise. »

Dans une autre circonstance. Elise écrit encore à Julie (4) : «Devine, ma chère Julie, à quoi nous passons notre fête. Nous versifions, nous effaçons, nous recommençons. Maman a de grandes et fortes idées concernant la Révolution; M. Ampère nous a mises en train. Il vint hier et avant-hier et me dit qu'il avait envoyé nos vers à un ami, sans dire de qui ils étaient, et que cet ami les avait trouvés charmants, mais bien charmants. Il me demande quand tu reviendras. «Je n'en sais rien» est toujours ma réponse. Il eut la complaisance de revenir hier, en sortant de Curis, pour m'apporter quelques comédies

(2) Probablement Agis, ou Iphigénie en Tauride.

(3) C'est sans doute la pièce de vers dans laquelle Ampère célèbre TAssemblée Constituante.

(4) Journal et Correspondance, p. 68.

à lire ; il nous donna aussi la seconde scène de sa trage'die, où les tendres sentiments sont peints avec toute la vivacité possible. Imagine qu'il a assez peu d'amour-propre pour me prier instamment de corriger ce que je trouve de mal dans sa pièce. Je lui dis que Gros-Jean en remontrerait alors à son curé, mais il insista. Tu crois bien que Je ne suis pas assez présomptueuse pour y mettre mon nez

« Adieu, ma Julie, à demain. Je vais aider maman à commencer une pièce, un drame, peut-être sera-ce une tragédie ; mais en tout cas, cela nous aura distraites un moment, car nous sommes toutes seules. »

En se plaçant à un autre point de vue, il y a aussi le chapitre des maladresses. Ses visites sont trop fréquentes, et on lui dit de venir plus rarement; elles sont longues, et il confesse qu'on l'a averti indirectement qu'il avait ennuyé. Pendant une visite, des personnes curieuses ou importunes surviennent ; on lui fait signe de s'en aller, mais il ne comprend pas, il reste et chacun est sur les épines. Que ses regards soient habituellement tournés vers Julie, passe encore quand on est en famille, mais s'il y a des étrangers, cette persistance devient gênante; aussi Elise est-elle obligée de lui dire « de ne pas tant regarder sa sœur quand il y a du monde. »

Son plus grand bonheur est de se trouver bien près de Julie et le plus souvent possible ; Elise lui fait encore des observations à ce sujet; alors il passe à un autre extrême ; si Julie va au verger, il y va aussi, mais se tient à distance, et la jeune fille surprise « le

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regarde plusieurs fois d'un air d'étonnement et d'inquiétude. »

Voici un aveu tiré du Journal (i) : « Enfin elle était arrivée de Lyon ; sa mère ne vint pas tout de suite. Faisant semblant de regarder des vignettes, je me mis à ses genoux ; sa mère rentra et me fit asseoir près d'elle. »

Nous trouvons encore, au sujet de ses nombreuses maladresses, un piquant récit fait par Elise avec une certaine malice bienveillante. M^^Carron avait envoyé Julie chez des parents à Lyon, afin de la soustraire à des visites trop empressées, et, pendant ce temps, le jeune homme ne devait pas aller la voir. Comment enfreindre la consigne sans trop s'exposer ? Le prétexte est bientôt trouvé ; il ira chercher des nouvelles et des lettres à rapporter. Malheureusement Tinsuccès de sa combinaison est complet ; il est mal reçu et on le renvoie sans lettres. Il revient à Saint-Germain et c'est pour recevoir de nouvelles réprimandes au milieu de nouvelles maladresses. On peut en juger par la lettre suivante d'Elise à Julie (2) :

« Enfin il est venu hier bien tremblant de froid, et encore plus de la crainte que maman ne trouvât fort mauvais qu'il eût été te voir, ou plutôt prendre les lettres pour nous. Mais voici [comme la chose se passa, car je vois que tu veux des détails. Tu sauras que maman se met maintenant à ta place, parce qu'elle a condamné la porte qui glaçait la salle, et, par con-

(i) Journal et Correspondance , p. 76.

(2) Journal et Correspondance ^ p. 56.

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séquent, on n'y voit guère plus qu'il ne faut, surtout lorsqu'on vient de fixer la neige. Bref, il entre et ne voit point la petite Pélagot, qui était derrière le cornet du poèle. Aussitôt que Claudine fut sortie, il dit : a Madame, J'ai vu mademoiselle votre fille. » Je l'arrêtai tout court en faisant des signes redoublés; lui, croyant mettre l'emplâtre, reprit : « Mais Claudine « est sonie, on ne peut nous entendre; je vais parler « plus bas. » La petite ouvrait les yeux de tout son pouvoir. Quand je vis que les signes n'y faisaient rien, je parlai à la fillette de son travail, de son bas qu'elle n'avançait point. Il fut tout pétrifié, voulut raccommoder encore; mais la pièce n'allait pas au trou. Enfin la Pélagot sortit. Il dit alors qu'il était bien en peine de la crainte de t'avoir blessée, que tu avais prononcé ces mots : « Je suis étonnée, Monsieur, de (( vous voir ici, et maman ne vous cachera sûrement « pas ce qu'elle.en pense. » — « Ainsi, Madame, si « j'ai mal fait, je n'en sais rien. On m'assure qu'il « faut voir le monde ; moi, en arrivant à Lyon, je « vais chez monsieur votre fils; j'y trouve M™® Carron « et sa mère, M™^ de Campredon ; on me dit que « mademoiselle votre fille est arrivée et que je n*ai « qu'à repasser le lendemain pour prendre des lettres. « J'y vais et j'en suis bien fâché à présent,' car cer- « tainement j'ai contrarié M^^ Julie. » Maman le vit « si malheureux, qu'elle ajouta de suite : « Mais, « Monsieur, vous ne pouviez pas prévoir que ma fille « était à Lyon. » — Il l'interrompit en disant : « Hélas ! Madame, je le savais de la veille ; je vous ai

T^ ïVJ

124 ANDRÉ-MARIE AMPERE

« bien dit que je le savais. Malgré cela, je fus prendre « les lettres que Madame votre belle-fille m'avait pro- « mises et qu'on ne m'a point données. » — Je lui dis en riant : « Ma sœur pensait probablement que votre « séjour à Lyon serait plus long, et c'est plutôt un « avertissement qu'une réprimande, craignant que « vos visites ne se renouvelassent et. ne fissent jaser. « Mais il faut prendre son parti et né pas tant se fati- « guer d'une chose faite. » — Note qu'il avait les yeux brillants, et que le menton lui tremblait comme à quelqu'un qui est prêt à pleurer. — « Vous croyez- « donc. Mademoiselle, qu'on ne m'en voudra pas « trop ? Oh ! que vous me faites plaisir ! Et vous, « Madame, vous n'êtes pas si fâchée contre moi que « je l'avais craint? » — Maman lui dit : « qu'elle « aurait préféré que cela ne fût pas, mais que son « intention ayant été de lui faire plaisir en lui appor- « tant des nouvelles, il faudrait qu'elle fût bien extrace ordinaire pour s'en fâcher. » — Il ne dit rien sur

Vintention »

Comment se terminera ce roman ? On le prévoit aisément ; cependant le dénouement est encore éloigné. Dès le début, André a été apprécié et aimé, mais les grosses objections sont toujours les mêmes : il est si jeune I et puis, il n'a ni position ni fortune I Et ces difficultés ne sont pas les seules. Autant Julie est élégante et gracieuse , autant André est gauche et embarrassé. La jeune fille en souffre ; elle n'est pas indifférente aux railleries que ses amies de Lyon ne lui ménagent pas à ce sujet ; un moment elle est sur

l'idylle 125

le point de congédier l'infortuné prétendant. Heureusement Elise vient à la rescousse ; avec quelle verve, et quelle indignation ! On va en juger. « Ma bonne amie, (i) écrit-elle à sa sœur, je suis un peu en colère contre les gens qui ne se prennent qu'à Textérieur et qui s'imaginent savoir tout lorsqu'ils ont salué de bonne grâce et dit quelque polissonnerie qu'on se passerait fort d'entendre. Au reste, loin de lui avoir fait tes compliments, il ne fut pas même question de toi.

« Avant-hier il nous apporta la première scène de sa tragédie et un pied d'œillet que je lui avais demandé et que nous fûmes planter ensemble en nous entretenant de toute autre chose que de tes beaux yeux. Je fais bien tout ce que je peux pour réveiller ton amour-propre, et si je te persuadais qu'il ne pense plus à toi, peut-être le trouverais-tu plus à ton goût ; mais, pour son malheur, je crois que le pauvre homme ne songe à autre chose, et je le plains bien sincèrement, sachant que, excepté M™« Périsse, tous ceux que tu vois sont acharnés contre sa personne, et ne se donnent pas seulement la peine d'envisager s'il ferait le bonheur ou le malheur d'une femme, ce qui est cependant le principal Quand on a dit légèrement :

a oh ! quel homme ! Comment pourrais-tu te résoudre à l'épouser? — Il n'a point de façons, il est gauche, timide et se présente mal », on croit avoir tout dit, tout vu; mais, je le répète, s'il fallait se décider soi-

(i) Journal et Correspondance^ p. 65.

126 ANDRÉ-MARIE AMPERE

même, on y réfléchirait davantage, et on laisserait bien vite le reste, pour s'occuper du caractère, des mœurs, ^t même de cette simplicité qui, un moment auparavant, ne semblait qu'un manque d'usage Je ne nie

pas qu'il n'ait un peu d'entêtement dans ses sentiments, mais où sont les hommes qui n'en ont pas? Et il est bien plus fâcheux d'en trouver dans une bête que chez un homme qui pense et raisonne. »

Dans un autre endroit, elle lui rend ce témoignage: i< Pas la moindre affectation, point de ces phrases de roman qui sont le langage de tant d'autres. Arrangetoi comme tu voudras, mais laisse-moi l'aimer un peu avant que tu l'aimes; il est si boni Je viens d'avoir avec maman une longue conversation sur vous deux. Maman assure que la Providence mènera tout; mais je dis qu'il faut aider la Providence. »

Quant à sa gaucherie et à sa toilette négligée, André ne se corrigera jamais complètement, mais il fait du moins preuve de bonne volonté ; il se procure une (i anglaise toute neuve », des « culottes à la mode », et un « chapeau de toile cirée » qui lui donnent très bon air. La domestique Claudine s'écrie, en levant les bras, qu'il était devenu muscadin et qu'elle ne le reconnaissait pas ; Elise trouve « qu'il prend bonne tournure » et « qu'il se forme de toute manière. »

Cependant, les relations d'André avec la famille Carron duraient déjà depuis plus d'un an et les choses en étaient toujours à peu près au même point. Julie ne se prononçait pas ; Madame Carron hésitait et temporisait ; de son côté, Madame Ampère, tout

en autorisant les visites de son fils, se tenait sur la plus grande réserve, et n'était peut-être pas elle-même disposée à céder trop facilement ce fils dont, suivant la promesse paternelle, « elle devait tout attendre. » Serait-ce donc en vain que le jeune homme aurait ainsi prodigué, avec une constance admirable, tous les trésors de son âme et toutes les tendresses de son cœur?

Mais nous approchons du moment décisif. André détermine d'abord sa mère à faire quelques démarches et à se mettre en relation avec la famille Carron. Les églises étaient encore fermées à cette époque, toutefois les prêtres commençaient à pouvoir célébrer le culte dans des domiciles privés. La première rencontre eut donc lieu, de la façon la plus naturelle, dans une maison du voisinage, où l'on était venu pour entendre la messe. La première impression fut favorable et, dans son ardeur, André voudrait aussitôt en profiter pour amener sa mère avec lui. Les réponses de M°*' Carron à ces nouvelles ouvertures sont d'abord vagues, mais André triomphe encore sur ce point et, un mois après la première entrevue, il est admis à faire une visite, accompagné de sa mère et de sa sœur Joséphine. Puis vient une date mémorable entre toutes, la date du lundi 3 juillet 1797, qui est inscrite dans son Journal en lettres majuscules, et dans son cœur en traits inefiaçables.

En acceptant les visites de M°^^ Ampère, M™« Carron avait accepté en même temps l'obligation de les rendre ; il vint donc un jour où, accompagnée de ses

128 ANDRÉ-MARIE AMPERE

filles, elle prit, pour la première fois, le chemin de la maison Ampère à Poleymieux. Les démarches des deux mères revêtaient dès lors une sorte de caractère officiel et avançaient singulièrement la solution de la grande affaire ; on peut presque dire que le jour de cette visite tant désirée est vraiment le jour de la fête des fiançailles. André Ta bien compris ainsi, mais il a un motif plus immédiat de joie et de bonheur : Julie vient enfin le voir chez lui ; elle va entrer dans sa maison, dans cette maison qu'ils doivent bientôt habiter ensemble ; aujourd'hui elle n'y passera que quelques heures, hélas! trop courtes, mais elle y reviendra, et ce sera pour ne plus la quitter. Voilà surtout ce qui le transporte de joie, voilà ce qui fait battre par avance son cœur, voilà ce qui lui paraît un un gage assuré de son bonheur futur. Aussi avec quels accents émus et profondément touchants dans leur simplicité naïve, il nous fait le récit de la bienheureuse visite ! (i).

« Elles vinrent enfin nous voir à trois heures trois quarts. Nous fûmes dans Tallée, où je montai sur ie grand cerisier, d'où je jetai des cerises à Julie; Elise, ma sœur, tout le monde vint ensuite. Je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. Elle s'assit sur une planche, à terre, avec ma sœur et Elise, et je me mis sur l'herbe, à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient été sur ses genoux.

(i) Journal et Correspondance, p. 87.

Nous fûmes tous les quatre au grand jardin, où elle accepta un lis de ma main; nous allâmes ensuite voir le ruisseau ; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le remonter ; je restai à côté d'elle au bord du ruisseau, loin d'Elise et de ma sœur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore près d'elle pour observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une lumière charmante ; elle emporta un second lis que je lui donnai en passant ».

Ampère à la recherche d'une position sociale; sera-t-îl négociant on agent de change ? — Il fait agréer ses projets pour le professorat. — Le traité de chimie d^ Lavoisier. — Après une attente de trois ans, son mariage est décidé. — Les difficultés de la vie. — Madame Ampère tombe malade après la naissance d'un fils. — Ampère accepte une position de professeur à Bourg, et est obligé de se séparer pour un temps de sa femme. — Le professorat d'Ampère ; il veut la gloire et la fortune. — Il veut gagner le prix de 60,000 fr. fondé par le premier Consul. — Le Mémoire sur le calcul des probabilités.— Les inspecteurs généraux. — Il est désigné comme professeur poar le Lycée de Lyon. ~ Joie que lui cause son retour.

L'idylle est maintenant terminée; elle va faire place à l'élégie, ou plutôt le poète va se trouver en présence de nouveaux sentiments et de devoirs plus graves. Il peut se considérer désormais comme assuré de voir réaliser ses vœux les plus chers, mais, de son côté, il doit se préoccuper de l'avenir, il lui faut préparer un sort convenable à celle qui sera bientôt sa compagne ; en deux mots, et dans un langage

l32 ANDRÉ-MARIE AMPERE

plus prosaïque, il doit penser sérieusement à se créer une position. Avec la loyauté de sa]nature, Ténergie de sa volonté, la vivacité de son amour, on est assuré qu'il ne faillira pas à sa tâche; mais que de difficultés inattendues à surmonter I Comment le jeune étudiant de Poleymieux, qui s'est formé tout seul, habitué à parcourir d'un pied léger et capricieux le vaste domaine des connaissances humaines, passant soudainement de Talgèbre à la poésie, de la botanique au roman, pourra-t-il s'assujettir à la discipline et arriver à faire sa place au milieu d'un monde où tout est réglé, déterminé, compassé, et où l'on recherche avant tout l'utilité et le profit? Julie voudrait qu'il entrât dans le commerce ; M™^ Carron élèverait son ambition jusqu'aux fonctions d'agent de change; quanta lui, guidé par un instinct plus sûr, il veut être professeur et, en définitive, ses projets sont agréés.

En conséquence , il s'installe à Lyon, Grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, parents de la famille Carron, et il commence à donner quelques leçons particulières à un groupe très restreint d'élèves. Ces débuts sont bien modestes, et les profits en sont au-dessous du médiocre, mais, en même temps, il reprend ses études personnelles et s'occupe de compléter son éducation scientifique qui va recevoir un nouvel élan, et, cette fois, définitif. Voici en quels termes M. Sainte-Beuve s'exprime à cet égard, d'après les souvenirs de ^époque, (i).

(i) Notice sur Ampère.

l'élégie i33

« Par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idées mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les études physiques. La Chimie de Lavoisier, parue depuis quelques années, mais de doctrine si récente, saisissait vivement tous les jeunes esprits savants; et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte, la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y ajouter, M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. Les après-dîners, de quatre à six heures, lorsqu'il n'allait pas à Saint-Germain, il se réunissait avec quelques amis, à un cinquième étage, place des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais, Journel, Bonjour et Barret (depuis prêtre et jésuite), tous caractères originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y [joindre, pour avoir occasion de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion même. On y lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de s'écrier à cette exposition si lucide de découvertes si imprévues.

«Admirable jeunesse, saison féconde, où tout s'exalte et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre, et qui chante ; qui suffit à tout, qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui la tente, et qui est tentée de tout ce qui est vrai ou beau ! Jeunesse à jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui verse les rayons, à demi penchée hors du

l34 ÂNDRE-MARIE AMPERE

char, livre des deux mains toutes ses rênes et pousse de front tout ses coursiers I »

Deux ans s'étaient déjà écoulés ainsi, et la situation matérielle d'Ampère ne s'était pas sensiblement améliorée ; mais diverses circonstances vinrent enfin hâter la solution qu'il poursuivait avec tant de persévérance. Dans l'intervalle, M™* Carron était devenue veuve et avait à se préoccuper avec plus de sollicitude de l'établissement de sa fille; d'un autre côté, après bien des hésitations, elle avait fini par comprendre ou par deviner tout ce qu'il y avait de ressources et d'avenir dans cette âme d'élite et dans cette riche intelligence; enfin Julie elle-même s'arma de courage et se décida à affronter avec Ampère les premières difficultés d'une carrière encore incertaine : la voie serait d'abord étroite et ardue, mais elle ne tarderait pas à s'élargir et à s'aplanir.

Le mariage fut donc décidé et fut célébré le 6 août iTgg (i5 thermidor an VII), c'est-à-dire plus de trois ans après la première rencontre sur les bords du petit ruisseau; l'épreuve avait été longue, mais elle n'avait pas lassé la constance de ce cœur ardent et généreux. Le mariage fut d'abord célébré religieusement, et en secret, à cause des temps ; il le fut ensuite civilement, quelques semaines après. Il est plus facile d'imaginer que d'exprimer quels furent la joie et le bonheur d'Ampère ; on peut du reste en avoir une idée en lisant répithalame(i) composé à cette occasion

(i) Journal et Correspondance,' p, 124.

l'élégie i35

par Ballanche, qui était dès lors l'un de ses meilleurs amis, et qui devait rester plus .tard Tun des plus intimes confidents de sa vie.

Le plus souvent le bonheur n'a pas d'histoire; c'est ce qui arriva pour les deux premières années du mariage d'Ampère. Son temps est d'abord partagé entre sa femme et ses élèves. Quelques mois après, pendant le printemps de l'année 1800, M"* Ampère, qui se trouve dans une situation intéressante, va s'installer auprès de sa mère à Saint-Germain, afin de recevoir plus facilement les soins dont elle a besoin; on prévoit aisément que son mari profitera de tous les moments disponibles pour reprendre un chemin tant de fois déjà parcouru. Le 12 août 1800, M"* Ampère met au monde |un fils auquel on donne les noms de Jean-Jacques, et qui, sans égaler la gloire de son père, fournira cependant une brillante carrière dans le domaine de l'histoire et des lettres. Cette naissance vient naturellement augmenter les charges du modeste ménage ; en outre, pour surcroît d'épreuves, M°*« Ampère voit décliner sa santé et ressent les premières atteintes d'une maladie de langueur qui devait bientôt la conduire au tombeau.

Un nouvel effort devenait nécessaire. Ampère ne pouvant, dès ses débuts, trouver à Lyon une position suffisante, se décide à accepter une place de professeur à l'Ecole centrale du département de l'Ain qu'on venait de créer récemment à Bourg. Nous allons maintenant le suivre dans cette nouvelle phase de sa vie qui durera environ deux ans. Nous le verrons aux

l36 ANDRÉ-MARIE AMPERE

prises avec des difficultés incessantes, assailli par de pénibles épreuves, mais triomphant de tout à force d'énergie et de volonté et, en même temps, inaugurant la série des beaux travaux qui devaient illustrer sa carrière scientifique.

11 se rend donc à Bourg, vers la fin de l'année 1801, et la première épreuve qui lui est imposée est celle d'une séparation ? M™* Ampère est dès lors dans un état de santé qui la met dans l'impossibilité de suivre son mari. A quel point ce dernier ressent la douloureuse rigueur de cette séparation, on en jugera facilement par tout ce qui précède. Son unique consolation sera de penser qujil travaille pour une femme bienaimée; aussi rien ne lui coûtera, leçons publiques, leçons privées, économies de tout genre, pourvu qu'il puisse améliorer la situation de son ménage et procurer à sa chère malade tous les adoucissements désirables.

La première leçon est donnée, et voici en quels tf;rmes il l'annonce à sa femme : (i).

« J'ai donné hier ma première leçon, et je crois m'en être assez bien tiré, en espérant faire mieux à Ta venir, car j'étais, au commencement, tremblant et embarrassé.

£f Ce matin, je suis allé hors la ville chercher un endroit champêtre pour relire les lettres où ma Julie a peint les sentiments qu'elle éprouvait après mon J Jpart. Ces sentiments et ces lettres sont tout ce qui me reste de mon ancien bonheur.

([) Journal et Correspondance^ p. 179.

l'élégie lij

« M. Vernarel m'a envoyé un petit paquet contenant une cravate; c'est mon amie qui l'a choisie; je 1 avais mise à ma première leçon pour commencer sous de bons auspices. Je voudrais pouvoir embrasser celle qui m'a fait un si joli cadeau. »

A quelques jours de là, il s'agit de l'ouverture plus solennelle d'un cours avec un discours d'apparat qui commençait ainsi : (i)

« Jeunes gens intéressants, dont l'âme commence à se replier sur elle-même, à connaître les devoirs que la société impose à tous les hommes, à chercher dans les vertus la route du bonheur, vous savez que l'étude fera le charme de votre vie dans la prospérité et vous offrira des ressources assurées contre les revers de la fortune. » Après ce début d'une emphase un peu naïve, l'orateur, s'élevant ambitieusement dans les hauteurs, et comme préludant à cette classification philosophique des sciences qu'il devait donner plus tard, entre dans le cœur de son sujet, et entreprend d'énumérer et de classer les sciences dans leur ensemble, en distinguant celles qui embrassent l'universalité des êtres et celles qui se rapportent à des objets particuliers. Puis il termine par cette exclamation, en quelque sorte prophétique, pour ce qui le concerne : « Quelle gloire attend celui qui mettra la dernière pierre à l'édifice de la physique moderne ; quelle utilité ne doivent pas en espérer les arts les plus nécessaires à l'humanité ! »

l38 ANDRÉ-MARIE AMPERE

Mais il faut bientôt descendre des hauteurs pour reprendre les occupations beaucoup moins solennelles de renseignement de chaque jour (i). «Voici remploi de mes journées. M. Clerc travaille avec moi de six heures du matin jusqu'à dix; Gripière depuis onze heures et demie jusqu'à une heure; l'après-midi, depuis trois heures jusqu'à quatre, c'est ma leçon de physique ; le reste de mon temps se passe à penser à Julie et aux ouvrages que je médite. Pendant la vacance du décadi, M. Clerc fait avec moi des expériences de chimie. Hier je ne fus souper qu'à dix heures, bien las d'avoir pilé, broyé, porté du charbon, et soufflé le feu pendant douze ou treize heures, mais content d*avoir réussi quelquefois. Ah ! si tout cela me faisait arriver au Lycée, je serais satisfait, et ne craindrais plus de vivre longtemps séparé de Julie, de ne pas pouvoir lui fournir le nécessaire à elle, si souvent privée de mille choses [indispensables. Ma bonne, ma charmante amie, qui mériterait mieux que toi tout ce qui contribue à rendre la vie heureuse ? »

Les expériences de chimie n'étaient pas toujours aussi inoiTensives : en voici une où l'opérateur courut le plus grand danger. M. de Lalande était venu, en qualité d'inspecteur général, visiter l'établissement et devait assister à la leçon d'Ampère qui, revêtu de ses plus beaux habits, avait préparé ses plus belles expériences. Tout à coup un jet d'acide bouillant l'atteint à la figure et se répand sur ses vêtements. Comment

(ï) Jùunmt 0t Correspondance, p. 207.

l'élégie x.^9

raconter Taccident à sa femme, sans trop Tinquiéter et sans trop se faire gronder? La question des vêtements endommagés le préoccupe sunout ; ils étaient neufs, il faudra lés remplacer prématurément et ce sera un un accroc sérieux à son très médiocre budget; la considération du danger personnel passe presque au second rang(i).

(c Depuis avant-hier, mon amie, je délibère si je t'écrirai le désagrément que j'eus à ma leçon de chimie. Comme je vois qu'il n'aura aucune suite, je me décide à te le raconter. M. Delalande avait annoncé qu'il viendrait jeudi* à la leçon ; je m'étais paré de mon mieux, craignant d'autant moins que l'expérience préparée me jouât un mauvais tour qu'il ne m'était encore rien arrivé depuis que j'avais commencé la chimie. Je regardais dans les tubes de l'appareil les progrès de l'expérience, quand un bouchon sauta; je reçus dans l'œil droit, où je n'ai aucun mal aujourd'hui, un peu d'eau forte toute chaude. M. Sylvain, médecin, qui se trouvait là, m'arrosa sur le champ l'œil d'ammoniaque, ce qui m'ôta immédiatement la plus vive douleur que j'aie éprouvée depuis longtemps ; puis je me lavai l'œil avec de l'eau fraîche et il redevint aussi bien portant que l'autre. Je pensai tout de suite à mes habits que je couvris d'ammoniaque aussi, en sorte qu'il n'y aura que très peu de dégât; il n'y en aurait point eu du tout, si je n'avais pas été un peu troublé et si je n'avais pas pensé d'abord seule-

(i) Journal et Correspondance, p. 25a.

140 ANDRÉ-MARIE AMPERE

ment à mon œil. Je n'ai absolument qu'une brûlure sur deux doigts de la main gauche, qui sera passée demain. Je t'assure que dans tout cela il n'y a aucune raison de t'inquiéter, que mes habits ne seront pas gâtés et que je ne me sentirai plus du tout de cet accident quand j'irai te retrouver dans huit jours. Ma Julie, c'est dans huit jours que j'espère partir. Dimanche, à cinq heures du soir, je t'embrasserai, je baiserai le petit. Sais-tu qu'il y a eu hier trois ans que tu as fait mon bonheur? Que ces trois ans se sont vite écoulés ? Que tu as éprouvé de peine dont je suis cause, tandis que tu m'as com^blé de joie ! Et pour compléter mes sottises, je me fais sauter de l'eau-forte dans l'œil, malgré toutes tes exhortations de prudence ! Pardonne-moi, ma Julie, c'est la dernière fois que je te ferai du chagrin. Oh ! oui, je te le promets en commençant notre quatrième année de mariage. Notre fils aura deux ans jeudi. Je te remercie de me l'avoir donné ! »

Cette circonstance n'est pas la seule où sa garderobe ait des démêlés avec la chimie, et cela arrive précisément au moment des inspections, c'est-à-dire au moment où il importerait le plus de faire bonne figure (i). « Je te prie, écrit-il à sa femme, de m'envoyermon pantalon neuf, pour que je puisse paraître devant MM. Delambre et Villars. Je ne sais comment faire : ma jolie culotte sent encore la térébenthine, et ayant voulu mettre mon pantalon aujourd'hui pour

(i) Journal et Correspondance, p. 289.

aller à la Société d'émulation, j'ai vu le trou, que Barrot croyait avoir raccommodé, devenir plus grand qu'il n'avait jamais été, et découvrir la pièce d'une autre étofife qu'il avait mise dessous. Tu vas craindre que je ne gâte mon beau pantalon; mais je te promets de te le renvoyer aussi propre que je l'aurai reçu. »

Autre mésaventure dans sa pension (1) : « Je fus dîner hier chez M™® Beauregard avec des mains noircies par une drogue qui ne fait point de mal, mais qui s'attache à la peau pour deux ou trois jours. Elle prétendit que cela semblait du jus de fumier, et finit par se lever de table en disant qu'elle dînerait quand je serais loin. Je convins avec cette dame que j'étais au tiers du mois, et que je n'y retournerais que lorsque mes mains seraient blanches; je n'y retournerai plus, bien entendu. » Sur quoi il s'attire de la part de sa femme cette remontrance bien méritée : « Mon bon ami, je t'approuve d'avoir quitté M"^*^ Beauregard, d'après sa politesse; mais je voudrais que cela te fît faire un peu d'attention à ta personne et à ta propreté, car beaucoup de gens pourront penser tout bas ce que tu as entendu dire tout haut. Si tu rends quelque visite, tâche donc d'avoir un peu l'air d'un honnête homme, cela ferait du plaisir à ta pauvre femme qui n'en a pas beaucoup. »

Les lettres précédentes nous ont mis au courant de la grande préoccupation d'Ampère. Il s'agit pour lui dé revenir le plus tôt possible à Lyon, de conquérir

(i) Journal et Correspondance, p. 241.

142 ANDRÉ-MARIE AMPERE

une bonne place au Lyce'e qui est en voie de formation, et de se trouver enfin réuni pour toujours avec ce qu'il a de plus cher. En attendant, il profitera de toutes les occasions pour s'échapper de Bourg, quelques jours de congé lui suffisent pour cela; et comme il importe toujours de ne pas inscrire à son budget la moindre dépense qui ne soit absolument nécessaire, il fera ses voyages en grande partie à pied, profitant des charrettes d'occasion, à peu près comme un simple soldat qui fait ses étapes pour rejoindre son corps. Sa correspondance nous donne d'intéressants détails sur ses ailées et venues.

ff Maman qui doit être à Lyon, écrit-il à sa bellesœur Elise (i), vous a sûrement dit quelle foule inouïe m'avait chassé de la diligence, où il semble que je ne sois entre que pour soutenir l'honneur de la nation française, en descendant du tillac un énorme paquet qu'une jeune allemande cherchait en vain à porter, et disant à ceux qui la coudoyaient dans la presse : « Man muss wirtschaften... etc. » Après avoir quitté Polémieux, je fus passer auprès de la petite maison blanche, dont les plus doux souvenirs peuplent pour moi tous les environs. Je cherchai longtemps à Trévoux une occasion pour Châtillon, et trouvai enfin une charrette qui me conduisit à un certain village appelé Anibérieux, d'où j'eus encore deux bonnes lieues et demie à faire pour atteindre mon but. Je suis resté dans cette charrette depuis une heure jus-

l'élégie 143

qu'à quatre, car la route d'Ambérieux se détourne beaucoup de la ligne droite de Trévoux à Châtillon. J'étais assis sur un sac de paille, entre les deux endorses, le dos tourné vers la Rossinante qui me conduisait dans cette marche triomphale exécutée à reculons.

« Je partis le lendemain à six heures un quart de Châtillon; M. Valensot, qui était allé passer les fêtes à Charrens, m'atteignit à moitié chemin de Bourg; nous fîmes ensemble le reste de la route. »

Une autre fois, les étapes sont encore plus pénibles et les incidents plus accentués (i).

« Tout fut bien jusqu'à Trévoux, où je dînai chez M. Billiond, avec lui, sa fenrnie, son frère et son

clerc Je me décidai, à cause du mauvais état des

chemins de traverse, à suivre la route de Châtillon tant que je pourrais aller. On me parla alors d'une carriole ; je courus à l'auberge où on la prend, elle était partie; pour mes trente sols, j'aurais épargné mes pieds et mes souliers. J'eus de la pluie jusqu'à Villeneuve; je voulais y coucher à la belle étoile, mais, voyant le temps s'éclaircir, je continuai ma route. La boue de Bresse passait toujours par dessus les quartiers de mes chaussures; j'arrivai à huit heures à Châtillon, où je n'eus que les premières gouttes d'une pluie à verse; si elle était venue plus tôt, le parapluie que m'avait prêté Billiond aurait été bientôt percé.

(i) Journal et Correspondance ^ p. 220.

<f Me sentant le lendemain un peu refaît, je voulus passer au Chapuis pour y voir M. et M™* Dussablon. Cela allonge d'une bonne demi-lieue; J'espérais m'y reposer et y déjeuner. Mais, arrivé là à sept heures du matin, on me dit qu'étant un peu fatigués, monsieur et madame ne se lèveraient qu'à neuf heures. Sur le champ, je fus rejoindre le grand chemin à Neuville, où j'achetai une demi-livre de pain, que je mangeai en marchantavec un morceau de saucisson. Ayant encore à faire trois lieues pour arriver à Bourg, je me sentis si las, si las, que je me couchai au pied d'un arbre sans savoir quel parti prendre. Les cinq lieues faites la veille dans la boue m'avaient coupé les jambes, comme on dit ici; incapable de continuer, j'attendais sur la route, quand voici venir une carriole ; j'approche, c'étaient Cardon, Grîpière, etc. qui justement revenaient de Sondron. Je montai auprès d'eux, et comme ils ne voulurent pas que j'entrasse dans les frais, je m'en tirai pour quinze sous d'étrenne au conducteur. Rentré à midi, j'ai dormi jusqu'à deux heures et donné ma leçon à quatre. »

En rapprochant diverses parties de la correspondance d'Ampère, on peut encore avoir une idée exacte de sa situation pécuniaire et des ressources bien médiocres du jeune ménage. Son traitement fixe à Bourg est de deux mille six francs ; il le complète par des leçons particulières, dont la rétribution, d'après les tarifs établis, ne dépasse pas neuf à douze francs par mois, même pour les professeurs en vogue. Pour lui, il sera facile à satisfaire : une pension de quarante

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francs par mois lui suffira ; quelques faibles dépenses à Tavenant, et tout le reste sera religieusement envoyé à Lyon. Il n'est pas très fort en comptabilité, heureusement ce n'est point au détriment de sa femme qui lui écrit un jour : «Tu crois m'avoir envoyé trentehuit louis depuis les vacances ; j'ai tout compté, tu m'as donné cinquante-quatre louis et seize francs. » Cependant une autre fois il est tout fier de pouvoir se rendre ce témoignage : «J'ai fait un compte de ma recette et de ma dépense, qui ne diffère que de quatorze sols des douze livres qui me restaient; tu le trouveras dans cette lettre, car il m'a semblé que je devais en être tout glorieux. »

Quant au capital patrimonial, il est superflu d'en parler, à moins qu'on ne veuille comprendre sous ce titre une somme de 2,35o fr. que M™^ veuve Ampère paie à son fils, dans le courant de l'année 1802, et qui représente sa part d'héritage dans la succession paternelle. En l'état du ménage, la somme est cependant considérable, et Julie rêve déjà de la placer en y ajoutant quelque chose. « Qu'en ferons-nous ? dit-elle. Si je pouvais placer mille écus et payer le loyer, je serais contente ; mais comment faire ? Je n'ai plus que sept louis et demi ; je dois des souliers à toi et d'autres articles qui vont au moins à quarante-huit livres ; de plus je voudrais faire un cadeau à ta sœur d'une robe de Florence. Ménage bien tes nippes pour n'en pas acheter d'autres. »

Cependant, malgré tant de difficultés sans cesse renaissantes. Ampère, non seulement ne perd pas cou-

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rage, mais, avec un vif pressentiment de l'avenir, il ne craint pas de former les plus vastes projets, et de combiner, dans ses visées ambitieuses, la double conquête de la gloire et de la fortune.

C'était le moment où Galvani et Volta venaient de produire leurs grandes et retentissantes découvertes ; le Premier Consul en profite pour stimuler les savants et pour fonder un prix dans les termes suivants : « Je désire donner un encouragement de soixante mille francs à celui qui, par ses expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences Franklin et Volta. » Aussitôt Ampère s'empresse d'écrire à sa femme (i) : «C'est un prix de soixante mille francs, proposé par Bonaparte, que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est précisément le' sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner et confirmer ma théorie par de nouvelles

expériences Oh I mon amie, si M. Delalande me

fait nommer au Lycée de Lyon, et que je gagne le prix de soixante mille francs, je serai bien heureux ; car tu ne manqueras de rien et tu n'en seras plus à regretter les dix francs de ta chambre arrêtée à Charbonnières (2). »

Dans les derniers temps de son séjour à Bourg, déjà assuré d'être nommé au Lycée, il est inspecté par

(i) Journal et Correspondance, p. iSg.

(2) Localité voisine de Lyon, où M»* Ampère devait aller prendre un traitement d*eaux.

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M. Delambre, qui comptait parmi les savants les plus célèbres et les plus haut placés de son époque : tel est le modèle que le jeune débutant se propose aussitôt de suivre et de reproduire. « Pendant deux mois, dit-il à la fin d'une lettre dans laquelle il annonce son prochain retour, je ne gagnerai donc rien, car, loin de chercher à prendre des élèves, il ne faudra songer qu'à préparer mon cours et travailler à me faire une réputation qui m'assure un jour une fortune brillante. M. Delambre a commencé par être précepteur dans des maisons particulières. Il va quitter l'inspection générale de l'instruction publique, et il lui restera quatorze mille francs de rente pour les places qu'il occupe. »

Si Julie eût vécu, on peut supposer qu'Ampère n'eût pas goûté de repos avant d'avoir réalisé la fortune qu'il ambitionnait uniquement pour la mettre aux pieds de celle dont il avait fait la compagne de sa vie; mais du reste il n'a pas été trop présomptueux ; lui aussi prendra ^place parmi les savants et il siégera bien au-dessus de celui qu'il avait d'abord choisi pour modèle ; lui aussi sera inventeur, il fera de grandes découvertes et son nom passera à la postérité avec une gloire qui éclipsera même la gloire de ses illustres devanciers.

Le premier ouvrage considérable d'Ampère, qui commença à fonder sérieusement sa réputation comme savant, est un Mémoire intitulé : « Considérations mathématiques sur la théorie du jeu. » Il se rapporte aux parties les plus délicates et les plus épineuses du

I \.S ANDRÉ-MARIE AMPERE

« Calcul des Probabilités », et fut composé précisément pendant le séjour à Bourg. Nous allons retracer avec quelques détails, d'après la Correspondance^ la très intéressante, et en même temps très touchante et très vivante histoire de cette découverte; rien n'est peut-être plus capable de donner une haute idée de rintelligence et du cœur du savant. Après avoir essayé longtemps de se faire jour sur divers points, son génie rencontre enfin un rayon de vive lumière ; aussitôt il se met à l'œuvre, d'abord avec un peu d'hésitation et d'inexpérience ; mais il a conscience de l'importance de son invention, et il la poursuit avec ardeur et sans relâche ; n'y a-t-il pas du reste au bout de son travail le Lycée de Lyon et le retour à son cher foyer ?

Au début de l'année 1802, il écrit à sa femme (i) : u II y a sept ans, ma Julie, je m'étais posé un problème de mon invention que je n'avais pu résoudre directement, mais dont j'avais découvert par hasard une solution dont je connaissais la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans l'esprit; j'ai cherché vingt fois sans succès cette solution directe. Depuis quelques jours mon idée me suivait partout; enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver, avec une foule d€ considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois qu'il y aura peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans une brochure

(i) Journal et Correspondance, p. igS.

d'une vingtaine de pages ne me soit un bon moyen de parvenir à une chaire de mathématiques. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, où Ton n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, et je te l'enverrai par Pochon avec le gilet à carreaux, les gros bas de laine, les six louis dont je t'ai parlé.

et Dès que mon manuscrit sera arrivé à Lyon, il faut qu'il s'imprime; tu en prieras de ma part tes cousins, en leur faisant observer qu'il n'a dérobé qu'une huitaine à mon livre de physique, que je vais reprendre avec ardeur. Mais tâche de t'assurer que MM. Périsse pourront en recevoir le prix dès que l'impression sera achevée. Les six louis de ce mois et les sept du prochain devront être employés à cela, et je serai certain de la place du Lycée. Nous vendrons peut-être quelques-unes de ces brochures; mais je crois surtout qu'il faudra en donner beaucoup aux savants de Paris.

« Je te prépare encore de Tembarras avec mes commissions, mais tout cela ne durera pas. L'avenir nous offre en perspective ta santé rétablie, une bonne place à Lyon, notre enfant charmant ; une idée bien douce encore, c'est que tu m'aimeras toujours. »

A peu de temps de là il ajoute (i) : «J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu, en parvenant à résoudre un problème plus difficile encore que le précédent. Je travaille à l'insérer dans le même

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ouvrage, ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement plus court que Tancien. Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place au Lycée, car, dans Tétatoù il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France, je le répète, capables d'en faire un pareil. Je te dis cela comme je le pense, pour que m le ne dises à personne. »

Cependant les jours passent et le Mémoire annoncé n'arrive pas. Julie, qui envisage la chose surtout au point de vue utilitaire, s'inquiète, presse, et craint qu'à force de vouloir perfectionner, on n'arrive pas à temps. <( Je mériterais que tu me battisses de n'avoir pas terminé les corrections que je veux faire à mon petit Mémoire. De nouvelles idées sur cette théorie m'ont obligé à refondre le tout; il en sera meilleur. » Et encore, après des délais renouvelés; « au sujet de mon livre, je vais te dire le mot de l'énigme : non seulement le commencement n'est pas fait, mais je ne savais comment démontrer une formule de mon invention dont j'avais besoin pour la dernière conséquence de mon Mémoire. Je cherchais inutilement cette démonstration depuis plusieurs jours, et cela me dégoûtait du travail; je viens de la trouver cette nuit, à deux heures. Je t'écris à neuf heures du matin, et louvrage sera entièrement fini à midi. J'aurai une semaine entière pour le relire et le corriger. Tu le recevras certainement mercredi prochain avec mon beau pantalon. »

Ces sujets d'inquiétude ne sont pas les seuls. Son

l'élégie 1 5 1

idée est-elle vraiment neuve ? Quelqu'un ne Taurait-il pas traitée avant lui ? Si les calculs sont nouveaux et que personne n'ait inventé avant lui les formules dont il se sert, ils pourront intéresser les mathématiciens, et surtout assurer sa nomination au Lycée ; mais, si ces mêmes formules sont déjà connues, il n'aura fait qu'afficher de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Il est vrai que le même inconvénient a lieu pour toutes sortes de découvertes, puisqu'on ne peut Jamais assurer que les mêmes choses n'ont pas été déjà trouvées; mais alors, encore une fois, que devient la place du Lycée et toutes les espérances qui s'y rattachent? Dans cette perplexité, il consulte diverses personnes, notamment M. Roux, professeur de mathématiques à l'Ecole centrale de Lyon et président de l'Athénée; mais c'est en vain, et par cette raison péremptoire que les personnes auxquelles il s'adresse sont incapables de le renseigner et sont bien forcées de laisser ses demandes sans réponse; de plus, M. Roux est précisément son concurrent pour la place du Lycée.

Du reste, M. Roux n'est pas le seul dont le jeune inventeur met la sagacité en défaut; l'inspecteur général de Lalande ne fait pas meilleure figure. On peut en juger parla lettre suivante : (i)

« Je fis avant-hier une visite à M. Delalande ; il me donna de grands coups d'encensoir, disant qu'il n'y avait qu'en France qu'on trouvait des mathématiciens comme moi, etc., etc.

(i) Journal et Correspondance, p. 240.

i52 andre-mârie ampère

ce II finit par me demander des exemples en nombres de mes formules algébriques, assurant qu'ils étaient nécessaires pour mettre mes résultats à la portée de tout le monde, dans le rapport qu'il en ferait, tandis que, sous la forme algébrique, plus élégante et plus intéressante pour cinq ou six mathématiciens de première classe, elles ne seraient appréciées que d'un très petit nombre. Il doutait même, ajoutait-il, que les gens de la force de M. Clerc me comprissent,

« J'ai conclu de tout cela que M. Delalande n'avait pas voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent en effet de profondes connaissances en mathématiques. Je lui ferai des exemples, mais je persiste à imprimer mon ouvrage tel qu'il est; ces exemples lui donneraient l'air d'un ouvrage d'écolier. Je voudrais pourtant être sûr que j'ai raison en cela contre M. Delalande. Mais où consulter quelqu'un capable de décider irrévocablement? Je ne sais à qui m'adresser.

« J'ai trouvé hier une autre démonstration de ce problème qui lui donnera un nouveau prix, mais qui m'oblige encore à récrire trois ou quatre pages. »

Enfin Ampère va se trouver en présence de ses véritables juges. Le travail est terminé et il l'envoie à sa femme avec ce billet : « Je t'envoie enfin, mon amie, une lettre pour M. Roux avec mon manuscrit. Tu trouveras dans le même paquet trois gilets, une paire de gros bas de laine et ma roupe ; dans une des poches du gilet de velours jaune, sont les douze livres huit

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sols que tu me demandes. » A ce billet Julie répond: « Je le tiens enfin ce manuscrit que j'avais tant peur que tu n'achevasses pas. Je viens de le remettre à mon cousin Périsse; tu sais qu'il s'y intéresse. Ta lettre à M. Roux est fort bien. En tout je trouve mon mari très sage, très gentil; je l'aime d'avoir tant travaillé.»

Le Mémoire si désiré et si longtemps attendu est donc expédié à Lyon ; il est promptement imprimé et envoyé à Paris; il fait son entrée à l'Institut où il va enfin rencontrer des appréciateurs compétents. Mais voici bien une autre affaire; et que la joie du savant va être mêlée d'amertume I

« Comment t'expliquer (i), ma Julie, le désagrément que j'ai éprouvé aujourd'hui ? Dieu sait combien tu m'as répété de relire mon ouvrage; je n'ai jamais eu le temps. Eh bien, une faute m'est échappée dans le calcul des pages i8 et 19. Je reçois à l'instant une lettre de Lacroix et de Laplace ; le premier me fait les remerciements de l'Institut ; le second, en postscrîptum dans la lettre de Lacroix, fait l'éloge de mon travail, mais reprend sévèrement cette faute, avec des expressions qui me font craindre qu'il ne l'attribue à ma mauvaise manière de raisonner, plus qu'à une distraction.

« J'avoue que j'ai répété deux fois cette erreur parce que j'ai recopié un faux résultat sans le vérifier. En lisant ce post-scriptum, j'ai cru lire ma condamnation : j'ai vu ma place au Lycée et ma réputation per-

(i) Journal et Correspondance, p. 27a.

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dues ; mais je me rassure en comprenant que, cette faute n'influant en rien sur le reste de Touvrage, je pourrai tout réparer en écrivant d abord une lettre à M. Laplace, où je le remercierai de ce qu'il a examiné mon mémoire et corrigé mon erreur dont je conviendrai franchement, en m'excusant, s'il est possible, sur le peu de temps que j'ai eu pour composer et corriger cet ouvrage, imprimé à Lyon pendant que j'étais à Bourg, occupé d'un cours de physique; ensuite, quoi qu'il en puisse coûter, et malheureusement il ne m'en coûtera pas d'argent, MM. Périsse consentiront à réimprimer un carton, c'est-à-dire un feuillet qu'on substitue dans chaque exemplaire à celui qui contient l'erreur. Ma réputation, ma fortune en dépendent. Si je ne puis pas montrer mon œuvre corrigée, on croira partout qu'elle n'a pas le sens commun, et cela pour une seule étourderie, puisque cette erreur se trouve rectifiée plus loin dans la solution du problème qui suit celui où je l'ai commise, et M. Laplace, pour la découvrir, n'a eu qu'à rapprocher du passage erroné celui où je donnais le véritable résultat.

<c Que cette lettre va te faire de peine, ma charmante amie; mais pouvais-je le cacher tout cela! Comment sans toi réparer le mal ? Tu sens combien la célérité est nécessaire : il faudrait que je pusse envoyer des exemplaires corrigés à l'Institut avant que MM. Delambre et Villars achevassent l'organisation du Lycée de Lyon. Je t'envoie la lettre que j'ai reçue ce matin; observe que Laplace a lu tout l'ou-

L'ÉLéGIE l55

vrage et n'y a trouvé que cette erreur ; il approuve tout le reste, ce qui laisse ma théorie entière.

« Ma Julie, je me console en pensant que je ne suis pas moins l'objet de ton amitié, tu es si bonne d'en avoir encore pour ton sot mari. »

En définitive, la mésaventure n'aura pas les suites funestes que l'impressionnable auteur avait redoutées; le carton est imprimé, les exemplaires sont promptement corrigés, tout va bien cette fois, et lorsque Delambre arrive à Bourg, en qualité d^inspecteur général, il peut adresser au jeune professeur ce très flatteur témoignage : « Tout ce que je vois de vous confirme l'idée que j'en avais conçue. Je vais à Paris porter la liste de mes observations sur ceux qui se présentent. Votre place est à Lyon. Le gouvernement n'a rien changé encore à tout ce que j'ai fait; certainement il ne commencera pas à propos de vous; d'ailleurs je serai là et j'y veillerai. » C'est encore Delambre qui, dans un dîner chez le préfet, s'exprime ainsi : « Vous allez perdre M. .Ampère; c'est un homme d'un mérite supérieur. Il a envoyé un mémoire à rinstitut, et l'avis unanime des membres de la Section de mathématiques est que cet ouvrage ne peut venir que d'une tête forte. »

Ce n'est pas tout : pendant le séjour des inspecteurs, on organise une séance jbrillante à la Société d'émulation de Bourg, et le préfet demande par deux fois à Ampère s'il n'aurait pas quelque chose à lire sur les mathématiques. Celui-ci accepte le défi ; il a en réserve une provision de bonnes idées sur les-

l66 ANDRÉ-MARIE AMPERE

quelles il se met à travailler vigoureusement, et, au bout de peu de jours, il est en mesure d'apporter un très savant travail sur « l'Application à la mécanique des formules du calcul des variations. » Delambre en est enchanté et demande à Tauteur de le compléter et de rédiger un nouveau Mémoire qu'il se charge de présenter lui-même à l'Institut.

Ampère aura donc désormais Delambre pour protecteur, et, pouf juger de la haute position scientifique dont il jouit dès lors, nous allons reproduire la lettre qu'il écrit à son bienveillant Mécène en lui envoyant le manuscrit du Mémoire promis (i).

« Monsieur, cette lettre ne devrait être pleine que des remerciements que je vous dois, et pour la place que vous me destinez, et pour la promesse que vous m'avez faite de présenter à l'Institut mon Mémoire sur (c l'Application à la mécanique des formules du calcul des variations. » La copie que j'en ai fait faire, parce que j'écris trop mal, a exigé plus de temps que je n'aurais cru. Celui qui s'en est chargé sachant peu les mathématiques, il a fallu corriger beaucoup de fautes; c'est pour cela que je n'ai pu l'envoyer plus tôt.

« J'ai un autre service à vous demander. Monsieur. Je me flatte que vous ne me refuseriez pas de remplacer les trois exemplaires erronés de mon Mémoire sur la « Théorie mathématique du jeu » qui sont à la bibliothèque de l'Institut, et entre les mains du

(i) Journal et Correspondance, p. 314.

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Président et de M. de Laplace, par les trois exemplaires corrigés que vous trouverez dans le paquet joint à cette lettre. Je mets aussi dans le même paquet un quatrième exemplaire. Si vous parlez de moi à M. de Lagrange (i), comme vous me l'avez fait espérer, auriez- vous la complaisance de le lui remettre comme un hommage de mon admiration ? Je n'oserais l'offrir à ce grand homme si vous ne daigniez être mon interprète.

« Je vous demande mille pardons, Monsieur, de tout l'embarras que je vous cause ; il faut que je compte bien sur votre indulgence. Mon Mémoire, à la vérité, a obtenu votre suffrage dans une lecture rapide à la Société d'émulation de Bourg, mais je ne sais s'il pourra supporter un examen plus sévère. Peut-être ai-je mal fait de m'y servir d'une formule de mon invention, qui se trouve dans le petit Mémoire que je vous ai remis à Lyon. J'ai toujours regardé cette formule comme de peu d'importance, mais elle n'a pas laissé de m'être très utile pour simplifier le calcul dans l'endroit où je l'ai employée. Comme j'ai à présent plus de temps libre que je n'en ai eu de ma vie, j'ai commencé un troisième Mémoire, dont le sujet me fait espérer quelque chose de mieux que ce que j'ai fait jusqu'à présent. Quel prix plus flatteur pourrais-je attendre de mon travail, si je voyais un

(1) C'est à Lagrange que la science doit la très importante méthode connue sous le nom de ce Calcul des variations », récemment découverte et dont Ampère venait de faire une heureuse application dans son second mémoire.

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jour quelques-uns de mes petits ouvrages insérés, en tout ou par extraits, dans le recueil où l'Institut réunit des Mémoires de savants qui lui sont étrangers? C'est à vous, lAonsiQUT^ ' prœsidium ei dulce decus fiîeum^quQ je devrais cet avantage inappréciable; ce sont les éloges que vous avez eu la bonté de me donner qui ont excité en moi le désir de les mériter.

ft Permettez-moi, Monsieur, de vous renouveler mes remerciements de tout ce que vous avez bien voulu faire pour moi, et daignez agréer Thommage d'une éternelle reconnaissance. »

Quant à la conclusion de tant d'efforts et de patientes négociations, nous la retrouvons à la fin d'une dernière lettre d'Ampère à sa femme : « Je vais vivre auprès de ma Julie pour toujours, quel bonheur!... Mon amie, mon amie, nous ne nous quitterons plus. A*

Ampère revient à Lyon et est au comble de ses vœux. — Une épreuve terrible se prépare. — La santé de M"« Ampère continue de décliner. — Transformation des sentiments religieux d'Ampère. ~ Correspondance avec sa femme à ce sujet, pendant son séjour à Bourg. — Les résistances. — L'épreuve achève sa conversion. — Les derniers jours de la maladie de M"* Ampère. — Sa mort. — Désolation, et, en même temps, résignation d'Ampère. — La douleur reprend le dessus. — Agitation violente de son esprit. — Il veut renoncer au professorat; projets divers. — Il peut être assimilé à un navire désemparé.

DANS le courant de Tannée i8o3, Ampère revient donc à Lyon, avec le titre de professeur de mathématiques au Lycée. Le voilà, tout jeune encore, pourvu d'une position considérable, avec les plus belles espérances pour l'avenir; sa chère épouse lui est enfin rendue, et il n'en sera plus séparé désormais; une ère de bonheur complet et sans mélange va commencer pour lui.

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Le bonheur ici-bas ! Fi donc ; cela est bon pour les âmes vulgaires. Au moment même où tout semblait lui sourire, il allait être soumis à Tune de ces épreuves terribles qui bouleversent soudainement toute une existence, et qui, semblables à un glaive à deux tranchants, pénètrent jusqu'au plus intime de Tâme et lui infligent des plaies sans remède.

La santé de M°^*^ Ampère, sérieusement menacée depuis trois ans, allait toujours en déclinant ; une phtisie s'était déclarée et touchait à sa dernière période lorsque Ampère revenait à Lyon. Le 5 juillet i8o3, il faisait sa première leçon au Lycée; huit jours après il recueillait le dernier soupir de celle qui emportait dans un monde meilleur toutes ses espérances de bonheur. Ces événements exercèrent, comme on le verra, une influence décisive sur toute la suite de son existence; ils ont, de plus, une importance capitale au point de vue chrétien, parce qu'ils furent, pour son àme, l'occasion d'une véritable transformation et le point de départ de son retour à la foi et à la pratique religieuse. Mais, pour les apprécier convenablement, il est nécessaire de revenir un peu en arrière.

La première jeunesse d'Ampère s'était passée au milieu des orages de la révolution; les églises étaient fermées, le culte catholique était aboli et proscrit, sous peine de mort, jusque dans le sanctuaire domestique. Dans ces conditions, la foi de l'enfant avait subi de graves atteintes, et les principes chrétiens qu'il avait reçus sur les genoux de sa mère étaient tombés dans un profond oubli. M°^^ Ampère souffrait

LA TRAGÉDIE l6l

beaucoup de cette situation et adressait à son mari des invitations répétées et pressantes pour Tamener à combler une telle lacune. Mais cette Julie tant aimée pouvait tout obtenir, cela toutefois excepté. Les exhortations ne se faisaient pas seulement de vive voix ; nous pouvons encore en suivre les traces dans la correspondance entre Lyon et Bourg. A des insinuations qui lui sont adressées par sa femme, à l'occasion des fêtes de Pâques (1802), Ampère lui répond de Bourg : (i)

a J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie. J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière lettre et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont, depuis une heure, succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.

« L'état de mon esprit est singulier; il est comme un homme qui se noierait dans son crachat^ et qui chercherait inutilement une branche pour s'accrocher. Les idées de Dieu, d'éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination ; et, après bien des pensées et des réflexions singulières, dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander le psautier de François de la Harpe qui doit être à la maison, broché, je crois, en papier vert, et un livre d'Heures à ton choix. »

(i) Journal et Correspondance^ p. 211.

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L'année suivante (i8o3), à l'approche de ces mêmes fêtes de Pâques qui rappellent à tous les fidèles Taccomplissement du grand devoir de la vie chrétienne, les invitations deviennent plus pressantes et les réponses d'Ampère plus explicites.

<f Je me sens, écrit-il à sa femme (i), le cœur serré d*une tristesse qui a du moins cela de bon qu'elle me dispose à la dévotion. Je pense, depuis que je t'ai quittée, à ce que tu attends de moi; tu ne sais pas combien cela, dans la position où se trouve mon esprit, exige de réflexions.

i( Je suis, au reste, bien déterminé à le faire ; mais qu'il m'en coûte de ne pouvoir te communiquer toutes mes pensées I Ce n'est pas un sujet à traiter par lettres.

<t Tu me dis de réfléchir, je ne le fais que trop. Mon esprit n'est plus libre du tout, à peine puis-je travailler.

ïf Je regarde cette démarche comme des plus importantes. Puis-je la faire au hasard, pour vivre ensuite comme si je ne l'avais pas faite ? Je me repens, pour ta tranquillité, de t'en avoir parlé sitôt. Si j'étais sûr que tu m'aimeras un jour comme autrefois, je serais tranquille, et je saurais du moins travailler à mon aise.

ff Tu conviendras que ce serait bien bête, pour une fois, de donner ma confiance à quelqu'un que je ne reverrai jamais, surtout lorsque je ne rencontre personne qui m'en inspire.

(ï) Journal et Correspondance, p. 285.

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« Retrouverai-je dans ma vie des baisers sur tes lèvres comme ceux que tu me donnas à mon arrivée à Lyon ? Tu vas me prendre pour un fou de changer ainsi d'idées, mais ma plume obéit à mon esprit tourmenté d'agitation. Ma Julie, ma Julie, penses-tu à moi à présent ?

« Je suis résolu à faire ce que tu désires, mais décidément cela ne se peut que quand je serai à Lyon. »

A cet esprit enfiévré, la raison répond par la bouche de Julie (i) : « Tu me dis, mon cher ami, que tu te disposes à faire ce que j'espère de toi. Si mes prières sont exaucées, cela te causera autant de plaisir que j'en éprouverai moi-même à te retrouver comme je t'ai toujours connu. Tu as peur, ajoutes-tu, que je ne doute de ta tendresse. J'ai un sentiment intérieur qui m'assure que ta Julie te sera toujours chère, que rien ne pourra jamais te faire oublier les moments que tu regardais comme le comble de la félicité : je parle de ceux où, réunis par la confiance, nous lisions dans le cœur l'un de l'autre. Oui, mon ami, ce sont là les courts instants de mon bonheur; je les partageais avec toi, et je les sentais peut-être encore plus délicieusement. Pourquoi s'imaginer qu'ils ne reviendront plus? Il est vrai que les discussions sur différents sujets, la difficulté de te persuader de ce que je pense, tout cela absorbe le temps et l'eSprit, et empêche les communications intimes. Mais, mon bon ami, nous ne serons pas toujours, j'espère, dans une position si

(i) Journal et Correspondance^ p. 286.

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difficile ; ton esprit sera moins agité aussi ; tu deviendras raisonnable solidement en prenant des années et en voyant grandir ton enfant, à qui tu devras l'exemple et qui te demandera compte de tes opinions. Pour les lui expliquer clairement, il faudra bien en être convaincu toi-même. Je vois tout cela dans Tavenir ; je me vois paisible au milieu de vous deux, que je regarde comme mes fils, car les maux m'ont vieillie et m'ont laissé le loisir de faire des réflexions qui ont mûri ma raison. Ainsi, quoique nos âges se rapprochent, crois bien que ta femme a dix ans de plus que toi. Celapeut êtrepris dans tous les sens, caria fraîcheur, l'activité, la gaieté, les grâces de la jeunesse, tout est disparu ; mon cœur est le même, il t'aimera toujours, et cela te suffit, n'est-ce pas mon bon André? Je t'embrasse à cette pensée et tu me réponds de même.

« Je sens que nous sommes d'accord.

« Je fus hier à notre paroisse, c'est-à-dire, à l'église où nous parûmes devant la municipalité. Je n'y avais pas été depuis, et cela me rappela bien des choses. Je demandai à Dieu que nous soyons toujours réunis comme nous l'avons été jusqu'à ce jour. »

Sous l'influence de cette tendre amitié et de ces sages conseils, l'âme d'Ampère reprend un peu de sa sérénité (i). •

« Combien la lettre que je viens de recevoir, répond-il à sa femme, était nécessaire à mon repos ! Ils

(I) Journal et Correspondance j p. 288.

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reviendront ces moments délicieux que tu peins si bien. Tout ce que tu me dis relativement à la manière d'élever mon fils est vrai, mais j'ai le temps démettre ma tête en ordre d'ici là, et sûrement je n'attendrai pas le moment où j'aurai des instructions à lui donner sur ce sujet, pour les suivre moi-même.

« Pourquoi dis-tu, ma Julie, que ta jeunesse est passée? Est-ce qu'elle ne t'embellit pas de tout ce qu'elle a d'agréments ? Il ne te manque qu'une santé moins languissante, et j'espère que ce printemps te la rendra, surtout si nous pouvons être ensemble à la campagne. C'était le doux rêve que je faisais déjà l'année dernière pour les vacances ; c'est celui que je caresse à présent pour le mois prochain.

« Serai-je trompé encore ? S'il en était ainsi, tu irais seule et loin de moi ; je me consolerais en pensant que tu y respires un bon air et que tu n'as pu revoir ni le petit verger, ni le bosquet du jardin d'en haut, ni tant d'autres endroits peuplés de souvenirs, à Saint-Germain ou à Polémieux, sans songer à ton ami. Tu m'aimeras toujours : voilà la ligne de ta lettre qui m'a tranquillisé, après m'avoir arraché de douces larmes. »

Le moment n'était pas loin où cette volonté énergique, qui ne faisait jamais les choses à demi, allait en effet se déterminer résolument ; cependant, pour amener un tel résultat, il fallait quelque chose de plus fort que l'amour humain, même le plus vif, le plus tendre et le plus pur. Pour rompre le charme qui enchaînait cette âme naturellement chrétienne, il fallait

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une grande épreuve, un de ces coups décisifs qui brisent en un instant tous les liens. L'épreuve approchait à grands pas ; Madame Ampère touchait au terme fatal de sa maladie, et c'est sur son lit de douleur que devait s'opérer une conversion dont sa mort semblait être le gage. Tout cela est expliqué d'une manière singulièrement émouvante dans le journal dont les notes brèves et saccadées sont comme autant de cris de l'âme.

« 17 avril, dimanche de Quasimodo. — Je reviens de Bourg pour ne plus quitter ma Julie.

« 14 mai, samedi, saint Polycarpe. — Nous fûmes à Polémieux.

a i5, dimanche. — Je fus à l'église de Polémieux, pour la première fois depuis la mort de ma sœur.

« 19, jeudi, fête de l'Ascension. — Grand'messe à Polémieux. Triste tête-à-tête du chemin.

« 20, vendredi. — Arrivée de M. Carron.

<c 21, samedi. — Promenade dans le jardin. Julie bien malade. »

Puis vient une série d'autres notes, non moins tristes et désolées, où la mention de la première leçon au Lycée, de cette leçon tant et si longtemps désirée, fait éclater un douloureux contraste au milieu des emplâtres, des scarifications, des remèdes de tout genre, et où des visites au médecin se trouvent entremêlées avec des visites d'un autre genre, à un ecclésiastique, M. l'abbé Lambert, qui aboutissent à ces deux lignes courtes mais significatives :

« 6 juin, lundi. — Absolution.

« 7, mardi, saint Robert. — Ce jour a décidé du reste de ma vie. »

Ampère est donc redevenu chrétien, et si Ton veut [ \ connaître jusqu'à quel point le vieil homme est trans- | formé, il suffira de voir comment il accepte et sup- v ' porte la cruelle épreuve qui vient le visiter. Les grandes épreuves sont en même temps de grandes tentations ; le premier mouvement des âmes, même les meilleures, est souvent la révolte ; pour offrir certains sacrifices, il faut une force plus qu'humaine, une vertu chrétienne portée jusqu'à l'héroïsme; tel nous trouvons Ampère au moment décisif. Ecoutons les accents, vraiment sublimes d'une prière qui jaillit de son cœur, la veille même du fatal événement (i).

« i3 juillet, mercredi, à neuf heures du matin.

« Multa flagella peccatoris; sperantem autem in Domino misericordia circumdabit.

a Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris. Amen. (2) »

« Mon Dieu! je vous remercie de m'avoir créé, racheté et éclairé de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Eglise catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes égarements ; je vous remercie de me les avoir pardonnes. Je sens que vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre ? Vous en êtes

(3) Liber Psalmorum, XXXI, v, zo et 8.

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le maître, ô mon Dieu ! Mes crimes ont mérité ce châtiment, mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes.

« Multa flagella peccatoris; sperantem autem in Domino misericordia circumdabit.

a J'espère en vous, ô mon Dieu ! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit; j'eusse préféré la mort. Mais je ne méritais pas le Ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger dans l'Enfer. Daignez me secourir, pour qu'une vie passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne.

« O Seigneur ! Dieu de miséricorde ! daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre. »

Tout est fini, la mort a achevé son œuvre et le sacrifice est consommé.

La douleur d'Ampère restera-t-elle muette, et les blessures seront-elles tout d'abord cicatrisées? Il ne faut pas s'y attendre ; Dieu d'ailleurs ne demande pas à notre nature de tels efforts. Le chrétien doit accepter et offrir son sacrifice ; Ampère l'avait fait avec courage; après cela, que la victime frémisse devant l'autel et pousse des cris de douleur sous le glaive : c'est le rôle de l'homme.

Il y eut d'abord pour lui un moment de silence, de stupeur, d'anéantissement, comme à l'époque de la mort tragique de son père; mais ce fut de courte durée; semblable à un arc violemment tendu, son âme éclate tout à coup, et son cœur bondit sous la douleur.

Ce que furent ses désolations, il est plus facile de le comprendre que de Texprimer. Pendant quelque temps sa raison fut comme égarée. Cette chaire du Lycée de Lyon, objet de tous ses efforts et de ses vœux les plus ardents, lui est maintenant devenue insupportable; il veut donner sa démission. Puis il roule dans son esprit les projets les plus étranges et les plus contradictoires : aujourd'hui il parle de se faire maître de pension ; le lendemain il se tourne vers l'industrie et imagine d'acheter une fabrique de vitriol. Pour donner une idée de ce singulier état, nous allons citer quelques passages des lettres que sa mère lui écrivait alors (i) :

« 1804. — Tu m'affliges, mon pauvre Ampère, quand je te vois dans l'état où tu étais dimanche. Tâche donc, mon bon ami, de porter ta croix avec Jésus-Christ : il visite ceux qu'il aime. Que deviendrait ce pauvre enfant s'il te perdait? Hélas! je vois tous les jours combien il a besoin de toi ; songe qu'elle t'a recommandé son fils et les tiens; suis-tu ses dernières volontés? Non. Le chagrin est mortel aux hommes ; tu fais peur, maigre, pâle, comme te voilà. Sais-tu où cela peut te conduire? A la langueur. Que de malheurs et d'afflictions sont déjà tombés sur ta mère! Fais-toi donc une raison; pense que tu as unetâche à remplir. La Providence t'a laissé un fils pour ta consolation ; l'enfant de Julie est un autre ellemême. Tu es obligé de vivre pour l'élever dans

|i) Journal et Correspondance, p." 33o.

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Tamour et la crainte de Dieu, pour le suivre dans le monde et Tempêcher de prendre tous les vices. Tu connais mieux que moi la jeunesse, tu sais comme elle est difl&cile à instruire, à gouverner. Qui plus que ton Jean-Jacques aura besoin d'un mentor? Plus je regarde ce petit être, plus je trouve combien il serait malheureux qu'il fût livré à des mains étrangères; je suis sûre qu'il deviendrait un bien mauvais sujet. Tu me diras : que peut-on juger d'un enfant de son âge? Et moi je te réponds qu'il a besoin de toi, que personne ne peut te remplacer, et que tu es forcé de te conserver pour toi et pour ceux qui t'entourent...

« Adieu, mon fils. Prends pitié de ta pauvre mère, qui donnerait tout pour te voir heureux et qui n'a jamais eu ce bonheur qu'un instant... »

Voici encore une lettre datée de la même époque (i). a 1804. — Ne crois pas, mon bon ami, que ce soient des conseils que je veuille te donner : je suis aussi indécise que toi. Je voudrais te voir heureux et tranquille; c'est tout ce que je désire.

«j Qu'est-ce que cette entreprise de vitriol ? Te mettre à la tête d'un commerce, toi, sans expérience, confiant comme tu l'es ! Tu seras trompé, tu te ruineras I Tu ne veux pas d'associé ; mais ne vaut-il pas mieux gagner mille écus que de risquer d'en perdre six mille, la fortune de ton enfant, la tienne, et qui sait ?

a Prendre une pension où il faudra faire beaucoup d'avances sans être sûr d'avoir des élèves, c'est à peu

(i) Journal et Correspondance^ p. 33*.

près la même chose. Aller à Paris pour douze cents francs, tu ne pourras pas vivre,.. Si tu étais là, tu me fermerais la bouche en me disant : Maman que veuxtu que je fasse ? Hélas ! mon bon ami, je n'en sais rien. Je voudrais être assez riche pour te dire : Voyage, dissipe-toi; mais ce n'est pas cela, il faut prendre si bien ses dimensions que le peu que tu possèdes ne soit pas dépensé. Tu as l'esprit si bouillant ! Quand tu as une idée, tout est beau ; c'est pour cela qu'il faut consulter, ne rien précipiter, ne point agir coname tu le fis l'autre jour avec le meilleur de tes amis, ne pas répondre : « c'est une bêtise, ça n'a pas de bon sens ». Crois-tu, mon enfant, que ce soient là des propos que l'on ne sente pas ? On finit, au contraire, par ne plus rien dire, et on vous laisse faire des sottises. J'ai bien tâché de raccommoder ton emportement en le jetant sur ta triste situation ; il me parut, en effet, bien plus touché de ton chagrin que de tes paroles. Est-il possible qu'un bon chrétien, un membre de Jésus-Christ, qui doit tout souffrir avec patience, résignation et douceur, se désespère comme tu le fais 7 Jette-toi aux pieds du crucifix et demandelui qu'il t'éclaire sur ce qu'il veut faire de toi; je prierai, de mon côté, la Mère de tous, qu'elle intercède auprès de lui pour qu'il te rende bon et patient avec ceux qui t'aiment. Hélas I mon enfant, tu dois sentir que si tu te laisses aller à ces vivacités, cela n'ira qu'en augmentant, et tu te feras horreur à toi-même. Tous les jours, promets à Dieu de devenir plus soumis à sa volonté.

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<c MM. Brac, Périsse, Ballanche et Coupier te sont bien attachés, consulte-les, demande-leur, et ne fais rien précipitamment ; tâche de voir si ce commerce vaut ce que Ton t'en dit, si tous ces beaux discours ne sont pas pour se débarrasser d'une entreprise qui peut ruiner plutôt qu'enrichir. Je te répète que je suis incapable, dans une pareille affaire, de te donner un avis; je t'invite seulement à suivre ceux des gens plus expérimentés que moi.

a Adieu, mon pauvre Ampère, aime autant ta mère qu'elle t'aime. Ménage-toi pour notre petit. »

Lorsqu'un navire, assailli par un violent ouragan, a perdu son gouvernail et ses mâts, et commence à faire eau de toute part, il semble que tout soit perdu; cependant le calme reviendra, le navire, après avoir réparé ses avaries, pourra encore suffire à une .longue route et rendre d'utiles services; mais il n'aura plus désormais la même solidité, ni ceux qui le montent, la même confiance. Ampère, lui aussi, a encore à parcourir une route longue et glorieuse; bientôt nous le verrons appelé à Paris, où son nom brillera au premier rang parmi les savants ; la fin de sa carrière sera illustrée par d'immonelles découvertes; mais sa vie sera vouée à des agitations et à des amertumes sans cesse renaissantes; il portera partout avec lui une blessure toujours prête à se rouvrir. Dix ans plus tard, en 18 14, il écrivait à son ami Ballanche, dans un moment de découragement (i) :

(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 87.

« Mon ami, je n'aurais jamais dû venir à Paris. Pourquoi ne suis-je pas resté toute ma vie professeur de chimie à Bourg ou à Lyon ? C'était la seule chose qui eût convenu à ma tranquillité et à mon bonheur. Avec Elle je serais devenu un grand homme. Mais maintenant il n'est plus temps!! »

Mais avant de suivre Ampère dans cette nouvelle phase de sa vie, il importe d'étudier de plus près les conséquences de cette conversion à la foi pratique qui avait si profondément transformé son intelligence et son cœur.

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