L'ACADÉMIE CHRÉTIENNE
Situation religieuse des esprits aa commencement de ce siècle. — Ampère fonde à Lyon une Académie chrétienne, ayant pour objet l'étude de la religion et raccord de la raison et de la foi. ~ Histoire de cette Académie. — Questions qui y sont traitées. — Travaux d'Ampère sur les « Preuves historiques de la divinité du christianisme ». — Relations d'amitié entre les membres de cette société. ~ Claude Bredin, le grand ami d'Ampère. — Influence et apostolat d'Ampère auprès de ses amis. ^ Ses sentiments chrétiens à la fin de Vannée 1804. — Une méditation chrétienne d'Ampère, à cette époque.
AU commencement de ce siècle, il se produisit T* en France un mouvement religieux extrême- Jment remarquable. 1
Chacun se rappelle comment avait fini le siècle précédent. Le scepticisme et Tinmioralité des classes dirigeantes, d'une part ; de l'autre, les rêveries socialistes et les utopies politiques des philosophes avaient longuement préparé la grande crise révolutionnaire,
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et avaient enfin déchaîné cette furieuse tempête qui bouleversa si profondément la vieille société française et l'Europe tout entière.
La religion et l'Eglise avaient été l'objet plus particulier d'une violente persécution ; on en voulait surtout au christianisme, qui était dès lors considéré par les novateurs comme l'obstacle et l'ennemi. En conséquence, le culte avait été proscrit et les églises fermées ; les prêtres étaient traqués comme des malfaiteurs, et périssaient en foule sur l'échafaud. Enfin les maîtres du jour avaient pris des soins infinis pour faire disparaître, des mœurs, des coutumes, de la vie publique ou privée, le souvenir même des idées chrétiennes.
Bien des institutions sombrèrent sans retour dans la tourmente révolutionnaire ; pour l'Eglise îl s'agissait simplement d'une éclipse momentanée. Lorsqu'un astre opaque passe devant le soleil, celui-ci cesse d'être visible, mais il ne cesse pas pour cela d'être lumineux; et lorsque l'éclipsé est terminée, l'astre du jour répand de nouveau sur la nature des rayons qui n'ont rien perdu de leur vertu ; leur action bienfaisante est même ainsi rendue, par le contraste, plus sensible et plus précieuse.
Tel est le caractère du réveil chrétien qui se produisit pendant les premières années de ce siècle. Le Concordat venait d'être signé; les églises s'ouvraient de nouveau au culte, et les fidèles s'y précipitaient en foule, avides de retrouver les anciennes cérémonies, de recueillir la parole sainte et de rentrer en posses-
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sion du trésor sacré qui leur avait été ravi. Le mouvement était du reste général 5 de toute part les esprits revenaient au christianisme et ce retour se manifestait sous les formes les plus diverses. La fondation dont nous allons faire le récit se rapporte précisément à cet ordre d'idées ; elle offre d'ailleurs un intérêt tout particulier parce qu'elle caractérise la nature et l'étendue de ce mouvement, en nous montrant quelles étaient les aspirations religieuses des hommes les plus instruits et même les plus éminents.
On peut comprendre, d'après ce qui précède, qu'Ampère se trouvait tout préparé pour entrer dans ce courant et pour prendre sa part dans cette œuvre de réparation. Une cruelle épreuve venait de le ramener à la foi •, il voulut mettre sa foi d'accord avec sa raison , et rétablir, à ses propres yeux, les preuves des vérités révélées auxquelles il devait conformer ' sa vie. Il fit plus encore : désireux de se procurer des collaborateurs dans cette tâche nouvelle et délicate, jaloux en même temps d'étendre à un certain nombre d'hommes de bonne volonté les avantages d'un travail commun de recherches, il résolut d'organiser, dans ce but, une association sous la forme d'une Académie chrétienne.
Cette Académie fut en effet fondée par ses soins, à Lyon, dans le courant de l'année 1804, sous la dénomination de « Société chrétienne. » Les membres qui en faisaient partie s'étaient proposé de mettre en commun leurs efforts et leurs lumières en vue d'étudier la religion, de raffermir leur foi et de ressaisir
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les preuves de leurs croyances qui avaient été singulièrement ébranlées au milieu du désordre des événements et de la perturbation profonde des esprits.
Les procès-verbaux des séances de la « Société chrétienne » ont été conservés dans la famille de M. Bredin, et c'est à l'obligeance de l'un des membres de cette famille que je dois d'en avoir eu communication. Ils nous apprennent que la Société fut fondée le 4 ventôse, an XII (24 février 1804). Les sept premiers membres, dont les noms sont restés, pour la plupart, bien connus dans la ville de Lyon, furent MM. Ampère président, Bredin secrétaire. Châtelain, Déroche, Grognier, Barret, Ballanche ; ils furent bientôt rejoints par un second groupe de dix associés : MM. Bonjour, Déplace, Coste, de Moîdieu, Perrier, Désalines d'Ambérieux, Déplace jeune, Tissier, Peissonneau, Cholet.
Dès le début, les fondateurs « décidèrent que, pour avoir l'avantage de conférer ensemble sur les principes de la morale chrétienne, ils formeraient une Société dont ils signèrent, le même jour, les articles réglementaires. »
« Le Président dirige les travaux; les membres s'engagent à remplir toutes les obligations qu'il leur impose pour ce qui concerne la Société. »
« Le bureau propose les nouveaux membres. Ils doivent être admis à l'unanimité. L'élection se fait à haute voix.' »
Le procès-verbal ajoute encore : « Ce que Ton regarda comme une très heureuse idée, c'est que,
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pour échapper à la nécessité de discuter un règlement, on s'abandonna, avec une confiance absolue, à la conduite du Président. Celui-ci fut chargé de gouverner la Société suivant ce qu'il jugerait être le plus convenable, et tous les membres promirent d'exécuter avec zèle ce qu'il leur prescrirait. »
Le séances avaient lieu tous les vendredis à cinq heures et demie, successivement au domicile des divers membres. A la seconde séance (11 ventôse, an XII, 2 mars 1804), Ampère, en sa qualité de Président, a rappelle à l'Assemblée que l'objet de sa réunion est la recherche de la vérité, et que chaque sociétaire doit concourir à ce but, de tous ses moyens.
« On se formerait une fausse idée de la Société chrétienne si l'on pensait que les opinions n'y seront pas libres. Il sera permis à chacun d'élever des doutes et de faire des objections.
ce Quelle est, pour l'homme, 'l'étude la plus importante? n'est-ce pas celle de lui-même? La connaissance de sa destination future, et de ses rapports avec son Créateur, n'est-elle pas la plus précieuse?
« Le séjour de l'homme sur la terre n'est pas le but de sa création.»
Voici maintenant quelques indications relativement aux questions traitées ; on les trouve dans le procèsverbal de cette même séance.
« M. Bredin. — Importance de la connaissance de la destination de l'homme.
« M. Grognier. — L'homme trouve-t-il en soi les moyens de connaître sa destination?
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« M. Ballanche. — Doit-il, peut-il y avoir une révélation?
a M. Barret. — La révélation porte-t-elle des caractères essentiellement divins?
c< M. Déroche. — Histoire la révélation depuis l'origine du monde.
« M. Ampère. — Exposé des preuves historiques de la révélation.
« M. Châtelain. — Comparaison de la morale chrétienne et de celle des philosophes.
« M. Ballanche. — Influence du christianisme sur le genre humain. »
Si Ton veut, d'ailleurs, avoir une idée de la manière dont les questions étaient traitées; si Ton veut, en outre, se rendre compte des discussions, souvent très vives et très serrées, qui s'élevaient entre les membres à l'occasion des travaux communiqués, il suffit de consulter le cahier des procès-verbaux. Les comptes rendus d'un secrétaire sont toujours plus ou moins pâles et décolorés ; et cependant ils montrent que les membres prenaient leur tâche fort au sérieux, et que l'argumentation s'élevait parfois à un niveau très élevé, surtout lorsque Ampère intervenait. On pourra en juger par la citation suivante, empruntée à la séance du 18 ventôse, an XII (vendredi, 9 mars 1804). C'est le résumé d'une discussion relative à l'établissement du christianisme, entre M, Ampère et M. Bonjour, l'un des membres nouvellement admis.
« M. Bonjour. — On regarde l'établissement du christianisme comme quelque chose de surnaturel ,
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maïs on ne songe pas que les souverains ont aidé à rétablissement et à la propogation de cette religion.
« M. Ampère prouve à M. Bonjour que les souverains n'ont pas favorisé les progrès du christianisme dans les premiers temps ; qu'ils ont fait, au contraire, tous leurs efforts pour l'éteindre. Il est fort remarquable que, lorsque Constantin a adopté le christianisme, la moitié du peuple romain suivait déjà cette religion. On a même accusé cet empereur d'avoir embrassé cette croyance dans l'intention de plaire au peuple ou de se faire des partisans. Plus on réfléchit sur rétablissement de notre religion, et plus on le trouve étonnant et miraculeux.
« M. Bonjour. — Et pourquoi s'étonnerait-on davantage de voir une opinion se propager, que de voir un empire s'étendre ?
« M. Ampère. — Un empire s'agrandit; rien de plus naturel, de plus 'simple. Je vois là l'effet ordinaire des passions humaines, etc.... Mais des opinions mystérieuses, une doctrine contraire aux penchants les plus violents du cœur humain, reçus par les hommes de toutes les nations, de tous les états, de tous les rangs, etc!... Voilà qui n'est pas conforme aux lois ordinaires de notre monde ; voilà qui est contraire à toute probabilité humaine.
« M. Bonjour. — Quoi qu'on puisse dire sur l'insuffisance de la raison. Je sens qu'elle suffit pour me dire qu'après ma mort il y aura plaisir ou peine ; et, sur cette idée, se fonde toute la morale, sans qu'il y ait besoin de recourir à aucune révélation.
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« M- Ampère. — Ma raison ne me dit pas cela d'une manière si claire et si nette. Ma raison me dit qu'il y aura plaisir, peine,... ou peut-être rien. De fortes présomptions en faveur d'une vie à venir : voilà tout ce que je trouve sans la révélation.
« A ce moment, MM. Ballanche, Grognier et Barret interviennent et montrent que, par les lumières de la simple raison, les plus grands philosophes de l'antiquité ont, à la vérité, connu l'immortalité de l'âme, mais qu'ils n'ont pu rendre populaire leur enseignement qui restait à l'état d'opinion particulière.
« M. Ampère ajoute : Socrate et Pythagore ont annoncé un envoyé céleste. Ils ont formellement reconnu l'insuffisance de leur raison. Ainsi que vient de le remarquer M. Ballanche, la morale de Socrate ne peut devenir populaire ; et cependant la vraie morale doit être pour tous. Les savants ne doivent pas avoir le droit exclusif de* pouvoir être bons et heureux.
« MM. Barret et Grognier montrent ensuite l'insuffisance dé la seule raison pour nous instruire sur tout ce qui concerne la sanction de la loi morale. En vain parlera-t-on de la voix de la conscience; le remords n'est pas proportionné à la faute ; il est même en raison inverse deJa gravité des crimes, etc.
« M. Ampère. — C'est que le remords est une grâce qu'H faut mériter. Il doit être d'autant plus vif qu'on en est plus digne. Heureux l'homme qui peut sentir de vifs remords.
« Relativement à ce que nous disions sur les phi-
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losophes, il est à remarquer que leurs disciples n'ont point conservé leurs opinions sans les altérer; que les écoles qu'ils ont laissées se sont toujours divisées ; tandis que les apôtres ont prêché la même doctrine sur tous les points du monde. Ils étaient éloignés les uns des autres, sans aucune communication entre eux, et cependant il n'y avait pas la moindre différence entre leurs principes, etc....
« Il me parait que, de tout ce qu'on vient de dire, il faut conclure que la raison humaine est incapable de s'élever toute seule aux grandes vérités qui concernent notre destination future. »
Les discussions n'avaient pas toujours cette élévation et cette précision ; dans des questions si difficiles, des esprits ardents et inexpérimentés étaient souvent exposés à dévier ; d'un autre côté il n'était pas toujours bien commode de répondre d'une façon péremptoire à des objections faites à Tîmproviste ; aussi avait-il été convenu que les objections seraient habituellement formulées par écrit, et que l'un des membres serait chargé d'y répondre à tête reposée. On trouve en effet dans les procès-verbaux un manuscrit de plusieurs pages où les objections les plus radicales sont accumulées avec une verve qui déconcerte visiblement le sociétaire chargé de la réfutation. De là cette note, empreinte d'un découragement naïf, inscrite au bas du manuscrit : « Vous me donnez bien de la besogne. Je répondrai un peu chaque soir, avant de me coucher. »
Les discussions, surtout sur les questions reli-
gîeuses, ne sont pas considérées généralement comme un élément bien sûr d'harmonie et de cordialité dans des réunions; cependant les procès-verbaux témoignent de la bonne entente qui régnait dans la petite association et des sentiments de reconnaissance dont les membres étaient animés à Tégard de leur président. <c La formation de cette société, peut dire ce dernier, a quelque chose de singulier. Peu de temps avant notre réunion, nous étions presque tous inconnus les uns aux autres, et, à la première séance, nous avions tous rintention de rompre la société. Le seul, M. Grognier, changea les dispositions et nous rattacha à cette idée d'une société chrétienne.
« Il faut, dit M. Déroche d'un air touché, que je sois venu du fond de la Lozère pour être converti et pour travailler à étendre la vérité.
« Et moi, dit M. Bredin, il faut qu'un de mes amis m'ait conduit chez M. Ampère lorsque, comme lui, j'étais aigri à la seule idée de la Religion catholique; lorsque j'avais la haine la plus violente (je l'avoue à ma honte), pour des vérités qui, aujourd'hui, font ma seule consolation. »
Pour compléter cette partie de notre sujet, il nous reste encore à parler d'un travail considérable composé par Ampère, pour acquitter en quelque sorte sa double contribution de président et de membre. C'est le travail inscrit dans le programme relaté plus haut, sous ce titre : « Exposé des preuves historiques de la révélation ». Le manuscrit original, qui a été pieusement conservé, depuis bientôt un siècle, dans
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les modestes archives de la « Société Chrétienne », se compose de trois cahiers assez volumineux qui doivent avoir fait l'objet de trois lectures distinctes. Les deux premiers sont intitulés : « Mémoire sur les preuves historiques du christianisme, i" et 2® partie » ; le troisième a pour titre : « Preuves historiques de la divinité du christianisme. »
« Les preuves historiques du christianisme, dit Fauteur en débutant, peuvent être classées en trois grandes divisions : les témoignages donnés à la divinité de Jésus-Christ avant son avènement, ou les prophéties; ceux que nous offrent les écrits des adversaires de la religion sainte qu'il a instituée; ceux enfin que nous trouvons dans les livres sacrés où des témoins oculaires ont consigné le récit de ses actions et des prodiges qui ont servi de preuves à sa mission. »
Tels sont, en eflFet, les divers points de vue auxquels Tauteur se place successivement dans les trois parties de son travail. Il nous a paru utile de reproduire, à la fin de ce volume, sous forme d'appendice, la troisième panie qui a d'ailleurs un caractère plus personnel et, à ce titre même, présente un intérêt plus immédiat. Nous allons en dire les raisons.
En ce qui concerne Tapologie du christianisme et la démonstration des vérités révélées, le travail d'Ampère ne renferme pas d'éléments vraiment nouveaux. Il ne faut pas trop s'en étonner ; l'apologie et la démonstration du christianisme sont faites et achevées depuis longtemps. Les docteurs et les pèrçs 4^
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rEglîse se sont acquittés de cette tâche de manière à laisser bien peu de chose à faire à leurs successeurs; de leur côté, les philosophes les plus illustres et les penseurs les plus profonds ont apporté chacun leur pierre à Tédifice, dans la suite des âges ; tout a donc été dit, et les nouveaux venus ne font que reproduire, sous des formes diverses, quelquefois mieux appropriées à leur temps, les arguments et les preuves de leurs devanciers. Ace titre, la reproduction de la dissertation d'Ampère pourrait donc paraître, jusqu'à un cenain point, superflue ; et cependant, comme l'incrédulité continue de renouveler ses négations et ses attaques, il convient que la vérité ne cesse pas de renouveler ses affirmations et ses démonstrations.
Il ne faut pas oublier d'ailleurs que certains témoignages possèdent des titres et des droits plus particuliers auprès des hommes intelligents ; aussi, lorsque du sein de cette « nuée de témoins » part une voix plus autorisée, une voix qui a reçu, à un degré éminent, la consécration du génie, il est naturel que l'attention redouble et que l'impression soit plus profonde.
Au point de vue littéraire, le style d'Ampère offre déjà les très sérieuses qualités qu'on rencontrera plus tard dans ses autres écrits. Il ne faut pas y chercher sans doute les grands mouvements d'éloquence, et encore moins les effets et les habiletés d'un littérateur de profession. L'auteur n'a aucun souci des artifices de la rhétorique ; son attention est tout entière concentrée sur sa pensée, et son unique préoccupation est de lui donner une forme claire, précise et complète.
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Ses idées sont donc présentées d'abord sous des énoncés simples et bien définis ; puis viennent les preuves qui sont exposées avec ordre et mesure; les arguments se succèdent par gradation, en se complétant et se fortifiant mutuellement jusqu'à ce que la démonstration soit achevée. Sous beaucoup de rapports, le style d'Ampère rappelle celui de Descartes dans son « Discours sur la Méthode ». C'es't la même allure grave et magistrale qui convient à l'exposition scientifique ; la phrase se développe sans se presser, employant toujours le terme le plus propre, suivant sans cesse l'idée et ne la quittant pas avant d'en avoir formulé l'entière expression. C'est comme un ample vêtement destiné à revêtir la pensée ; l'étoffe en est simple, mais solide; les plis du manteau sont peu nombreux, mais bien distribués ; et la pensée, au lieu de se dissimuler et de disparaître sous la draperie, ressort au contraire dans toute son intégrité, parce que tout est naturel et bien proportionné.
<c La Société chrétienne », inaugurée avec tant de zèle et de bonne volonté, ne devait pas fournir une longue carrière. A la fin de l'année 1804, celui qui en était le véritable inspirateur quittait Lyon, et la petite association de chercheurs se dispersa d'elle-même. Toutefois ces hommes, qu'une initiative généreuse avait ainsi groupés autour d'une grande et noble entreprise, resteront désormais unis par les liens d'une amitié forte et persévérante.
Le nom de Claude-Julien Bredin, le grand ami d'Ampère, reviendra bien souvent dans la suite de
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notre récit ; il conviendra de ne pas oublier dans quelles circonstances ce nom s*est présenté à nous pour la première fois (i).
« Bredin, dans sa jeunesse, étudiait aux Brotteaux la médecine, Tanatomie, l'histoire naturelle, la géologie, pendant qu'Ampère faisait des mathématiques, rue des Cordeliers. Pour ces deux hommes se rencontrer et s'entendre fut l'afifaire d'un moment. La conversion de Julien au catholicisme par André, en 1804, consacra tout d'abord cette affection. Dès lors il s'établit entre eux une confiance sans bornes; jamais échange de pensées plus sincères, plus intimes. Souvent, pour ne pas interrompre d'interminables entretiens, ils passaient une partie de leurs nuits à s'écrire. La bonté, la simplicité caractérisaient particulièrement la nature de Bredin. Impressionnable, ardent, généreux, il pouvait se passionner jusqu'à la violence. »
Ballanche occupera aussi, dans ces amitiés chrétiennes, une place de choix, mais avec une nuance différente. Doué d'un caractère bon, sympathique et dévoué, mais en même temps triste et inquiet, il conservait toujours dans ses habitudes, ses relations et sa vie entière, un certain fonds de mélancolie et de mysticisme qui se retrouve à chaque instant dans ses écrits philosophiques, et qui gâtait souvent ses meilleures qualités. Ampère ne cessera d'éprouver la plus vive affection pour le chantre aimé de sonépithalame; cependant dans les heures d'épreuve, de trouble et de
{i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. ^,
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désolation, c'est surtout auprès, de Bredin qu'il ira chercher le secours, la consolation et le réconfort ; c^est dans Tâme de cet ami qu'il se sentira ^tout d'abord attiré à verser son âme.
Cette attraction naturelle était du reste singulièrement favorisée par un double sentiment qui se trouvait plus particulièrement chez Bredin, et qui le disposait à une indulgence pour ainsi dire illimitée à l'égard de son illustre ami : c'était d'abord le sentiment d'une reconnaissance vive, et en même temps respectueuse pour le chrétien qui l'avait converti et ramené à la foi ; c'était encore le sentiment d'une admiration presque sans bornes, souvent naïve dans ses expansions, pour l'homme de génie dont les événements avaient associé la vie à la sienne ; volontiers il aurait répété avec le poète :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
Si Bredin et Ballanche occupent les premiers rangs dans ces solides amitiés issues de la « Société chrétienne », les autres membres ne seront pas oubliés ; Ampère ne cessera de conserver le souvenir le plus affectueux et le plus sympathique pour ses anciens collaborateurs. Ses lettres sont pleines de témoignages à cet égard. « Ne craignez pas, écrit-il de Paris à Bredin (i), que le séjour de Paris détruise en moi ce que m'a valu votre amitié. Non, vos lettres et mes souvenirs sont de sûrs préservatifs. Dites à
(i) Correspondance et Souvenirs^ 1 1, p. 8.
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Châtelain l'intérêt que je lui porte, embrassez pour moi Bonjour, Barret, Desroche, Grognier, etc. »
Veut-on maintenant avoir une idée encore plus précise et plus complète de la « Société chrétienne », de son heureuse influence, de sa confiance entière en son président, enfin des résultats considérables qu'elle a réalisés pendant sa trop courte existence ? Ecoutons la lettre suivante écrite à Ampère, en i8o5, par Ton des membres associés. Dans Tétude du christianisme, Barret est allé plus loin que ses confrères ; il s'est décidé à quitter le monde pour se consacrer à la vie religieuse, et il vient de se retirer dans une maison dirigée par les Pères Jésuites, (i) Barret à Ampère: Belley, 23 février i8o5 :
« J'ai appris, mon cher ami, que le tumulte de la grande ville laissait votre cœur dans une sorte d'isolement pénible ; que vous vous reportiez par la pensée dans le chemin montueux de Polémieux, et que vous vous rappeliez avec plaisir de l'avoir parcouru quelquefois avec moi et vos amis. Ces doux souvenirs m'occupent aussi et me font désirer de cultiver encore la métaphysique, l'anatomie, la botanique et tant d'autres belles choses que j'aimais et que j'aime encore, comme elles méritent de l'être. Mais vous avez fui. loin de nous, et si, pour mon compte, je n'avais trouvé un asile tel que celui que m'a offert la Providence, je ne sais quel aurait été mon délaissement ; je ne vous aurais, je crois, jamais pardonné. Cependant,
(i) Journal et Correspondance^ p. 339.