L ACADÉMIE CHRETIENNE I9I
non seulement je vous absous, mais je voudrais que le bonheur vous accompagnât à Paris, ou plutôt que vous vinssiez le retrouver auprès de ceux qui vous recevraient comme l'Enfant prodigue.
<c Chaque jour j'éprouve de plus en plus les effets de la bonté de Dieu. Débarrassé des devoirs et des inquiétudes du monde, je goûte, avec une liberté que je ne connaissais pas encore, le plaisir innocent de chérir ceux que j'ai semblé quitter. Surtout ce qui me touche se répand une bénédiction particulière. Mon frère est venu me visiter, il a passé une semaine avec moi; j'ai pu remarquer que son caractère s'était heureusement modifié parles sentiments religieux. Il m'a remis une lettre de son ami, dans laquelle celui-ci, également ému d'une grâce céleste, me témoigne qu'il sent mieux que jamais le bonheur d'être chrétien ; et comme s'ils s'étaient tous donné le mot, je reçois le même jour un mot de Bredin qui déclare que l'orgueil seul a pu le faire reculer dans le chemin de la vérité, et que pour y marcher avec plus de fermeté, il réclame mes services et les vôtres.
\ Ce n'est pas tout : Bonjour paraît s'ébranler, et j'ai engagé Bredin à s'attacher à lui, promettant que vous et moi le seconderions. D'un autre côté, Grognier s'est marié; sa femme est pieuse; cela doit contribuer à le ramener au christianisme. Enfin, c'est dans de telles circonstances que M. Lambert doit prêcher à Saint-Jean pendant le carême; c'en est assez, je pense, pour que nous puissions espérer la conversion sincère de nos amis. Mon brave et digne Ampère,
igî ANDRÉ-MARIE AMPÊRE
notre petit apostolat n'a donc pas été inutile. Après Dieu, c'est vous qui avez puissamment agi sur l'esprit de mon frère. Je vous engage, par tout ce que vous aimez, à tenter la même entreprise auprès de son cadet; mais la guérison d'un tel malade n'est pas une petite cure. Cette œuvre accomplie, vous pourriez, non pas m'être plus cher, mais devenir plus agréable à Dieu. Faites ce miracle, et j'oublierai tout à fait que vous avez quitté Lyon pour Paris. »
Tout cela est l'œuvre d'Ampère et l'on peut voir par là comment son adhésion à la foi était entière, sincère et ardente jusqu'à l'apostolat. Toutefois une telle conversion, opérée au milieu de commotions si violentes, devait être sujette à des retours en arrière. L'âme du savant avait été, en quelque sorte, prise de vive force ; mais, après les premières émotions de la lutte, il restait à rompre avec les habitudes du passé ; or, les racmes de l'incrédulité n'étaient pas entièrement détruites ; elles restaient encore vivaces dans le champ de cette âme. et elles devaient naturellement tendre à étouffer les nouvelles semences qui venaient d'y être déposées.
Tel est le point de départ d'une nouvelle guerre aux péripéties de laquelle nous assisterons bientôt. Elle fut longue, acharnée, douloureuse, quelquefois mêmje terrible. Les événements qui avaient déjà exercé une influence si fatale sur son existence, ceux qui devaient encore la troubler par la suite, ne furent pas les seuls adversaires contre lesquels il eut à lutter ; il en rencontra encore d'autres, plus intimes et non moins
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redoutables, dans le fond de sa nature personnelle, jusque dans ses qualités propres^ jusque dans son génie lui-même. Ce grand homme, en efiFet, possédait une nature essentiellement religieuse, mais, impressionné par une sensibilité excessive, entraîné par l'ardeur de son caractère, dominé par les facultés puissantes de sa riche organisation, il n'était pas aussi maître de son cœur que de son intelligence, de ses sentiments que de ses pensées.
On a comparé le génie à une sorte de maladie ; de fait, ce don si rare et si précieux semble rompre l'équilibre régulier des facultés de l'âme, et il exige, de la part du simple mortel qui en est doué, une force exceptionnelle de caractère. II en est du génie, comme de la force ou de la richesse, de l'esprit ou de la beauté, comme de tous les dons naturels les plus magnifiques ; on les désire, on les envie, on multiplie les efforts pour les acquérir ou les conserver; et cependant on ne les possède pas impunément, et, le plus souvent, ils sont un fardeau qui expose l'âme et le cœur aux plus grands périls. On se représente volontiers un homme de génie comme un être privilégié qui jouit délicieusement, et sans mélange, du précieux trésor dont il est le dépositaire; en réalité, il est habituellement plus à plaindre qu'à envier ; en réalité, il serait beaucoup plus exact de comparer le génie à un feu dévorant, et l'homme de génie à l'un de ces infortunés, dont parlent les anciens, qu'un soufle divin avait envahis, et qui se débattaient douloureusement
sous l'étreinte du dieu qui les possédait.
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Il n'est pas difficile de constater cet état maladif dans rame d'Ampère, même au milieu de sa ferveur, et nous allons en trouver la preuve frappante dans une page qui nous reste de lui, à cette époque. Elle • porte la date de septembre 1804; elle a donc été écrite par Ampère dans les derniers temps de son séjour à Lyon, quinze mois environ après la mort de sa femme. Nous la rapportons d'autant plus volontiers qu'elle est profondément religieuse et que, par l'élévation de la pensée et du sentiment, elle égale, je ne crains pas de le dire, tout ce qu'on peut trouver de plus beau dans les annales du génie chrétien.
Le savant s'adresse à lui-même :
« Défie-toi de ton esprit ; il t'a si souvent trompé ! Gomment pourrais-tu encore compter sur lui ? Quand tu t'efforçais de devenir philosophe, tu sentais déjà combien est vain cet esprit qui consiste en une certaine facilité à produire des pensées brillantes. Aujourd'hui que tu aspires à devenir chrétien, ne sens-tu pas qu'il n'y a de bon esprit que celui qui vient de Dieu î L'esprit qui nous éloigne de Dieu, l'esprit qui nous détourne du vrai bien, quelque pénétrant, quelque agréable, quelque habile qu'il soit pour nous procurer des biens corruptibles, n'est qu'un esprit d'illusion et d'égarement.
« L'esprit n'est fait que pour nous conduire à la vérité et au souverain bien.
« Heureux l'homme qui se dépouille pour être revêtu ! Qui foule aux pieds la vaine sagesse pour posséder celle de Dieu, méprise l'esprit autant que le monde l'estime.
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« Ne conforme pas tes idées à celles du monde, si tu veux qu'elles soient conformes à la vérité.
a La doctrine du monde est une doctrine de perdition.
« Il faut devenir simple, humble, et entièrement détaché avec les hommes ; il faut devenir calme , recueilli et point raisonneur avec Dieu.
« La figure de ce monde passe. Si tu te nourris de ses vanités, tu passeras comme elle. Mais la vérité de Dieu demeure éternellement ; si tu t'en nourris, tu seras permanent comme elle. — Mon Dieu ! que sont toutes ces sciences, tous ces raisonnements, toutes ces découvertes du génie, toutes ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement? En vérité, rten^ que de pures vanités.
a Etudie cependant, mais sans aucun empressement.
« Que la chaleur déjà à demi-éteinte de ton âme te serve à des objets moins frivoles. Ne la consume pas à de semblables vanités.
« Prends garde de ne pas te laisser préoccuper par les sciences comme xes jours passés.
a Travaille en esprit d'oraison. Etudie les choses de ce monde, c'est le devoir de ton état ; mais ne les regarde que d'un œil ; que ton autre œil soit constamment fixé par la lumière éternelle. Ecoute les savants, mais ne les écoute que d'une oreille. Que l'autre soit toujours prête à recevoir les doux accents de la voix de ton ami céleste.
« N'écris que d'une main. — De l'autre, tiens-toi
igÔ ANDRÉ-MARIE AMPERE
au vêtement de Dieu, comme un enfant se tient attaché au vêtement de son père. — Sans cette précaution, tu te briserais infailliblement la tête contre quelque pierre. — Que je me souvienne toujours de ce que dit saint Paul : « Usez de ce monde comme n'en « usant pas. » Que mon âme, à partir d'aujourd'hui reste ainsi unie à Dieu et à Jésus-Christ.
« Bénissez-moi, mon Dieu. »
Qui parle ainsi ? Est-ce un saint qui ajoute un nouveau chapitre au livre de l'Imitation? Est-ce quelque savant religieux du moyen âge, par exemple un de ces infatigables Bénédictins qui, avant de se mettre au travail, commençaient par prier et par méditer au pied de la Croix? En aucune manière. Cet liomme appartient à notre xix^ siècle ; c'est un de nos compatriotes; plusieurs de ceux qui l'ont connu vivent encore ; cet homme, c'est Ampère ; c'est le savant de génie qui a créé l'une des théories les plus fécondes de la physique, et qui a donné à la science ces belles lois dont, suivant l'expression d'Arago, on dira un jour : les lois d'Ampère, comme on a coutume de dire : les lois de Kepler I
Toutefois il est permis, à travers ces pensées si pieuses, ces aspirations si ferventes, de démêler la situation d'une âme qui n'est pas en complète possession d'elle-même et qui est troublée par la tentation. En un moment de pleine lumière, la savant a clairement vu le néant des choses humaines ; lui aussi a pu s'écrier : « vanité des vanités, et tout est vanité ! » II voudrait du moins rester maître de ses facultés, en
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modérer les élans, et introduire la sagesse avec la mesure jusque dans son travail. Le pourra-t-il ? Le congé un peu sommaire et dédaigneux qu'il donne à ces pensées brillantes, à ces conceptions vastes ou ingénieuses dont la curiosité se repaît si avidement, ne le rassure probablement pas lui-même d'une façon complète ; il continue de trembler comuie en présence d'un danger. Et en effet, la science, la philosophie, la sagesse humaine, un moment congédiées avec leurs décevantes abstractions, ne sont pas bien loin ; elles attendent à la porte, que l'heure de la ferveur soit passée, pour rentrer en possession de l'âme qu'elles ont une fois séduite.
LA trentième' année
Ampère quitte Lyon et va résider à Paris. — Il est nommé répétiteur d'Analyse i l'Ecole Polytechnique. — Influence de ce changement brusque de vi« et de milieu. — Isolement et regrets. — La métaphysique. — La société philosophique d'Auteuil. — Ampère se lie avec Cabanis et Destutt de Tracy. — II se livre avec ardeur aux recherches métaphysiques. — Conséquences fâcheuses pour sa foi. — Inquiétudes de ses anciens amis. — Etat d'esprit d'Ampère à la fin de Tannée i8o5. — Le journal de Bredin.
LES beaux travaux scientifiques composés et publiés par Ampère, pendant son séjour à Bourg, avaient vivement attiré sur lui l'attention du monde savant et devaient le conduire beaucoup plus loin qu'il ne l'avait d'abord supposé. Toute son ambition, en effet, se limitait à obtenir une place de professeur au Lycée de Lyon, afin de rentrer dans isa famille, mais, en réalité, ses premiers essais lui assuraient dès lors un rang parmi les géomètres les plus éminents de
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son temps, et le désignaient ainsi, dès ses débuts, pour les postes les plus élevés.
A la fin de Tannée 1804, à peine âgé de trente ans, il est appelé à Paris pour remplir les fonctions de répétiteur d'Analyse à TEcole Polytechnique, auxquelles succèdent bientôt celles de professeur titulaire. En 1808, Tempereur Napoléon fonde TUniversité et, dès Torigine, Ampère est choisi pour la haute position d'inspecteur général qu'il devait occuper jusqu'à la fin de sa vie. En 1814, il entre à l'Académie des Sciences dont il devait être une des principales gloires. Enfin en 1824, il couronne sa carrière professorale en prenant possession de la chaire de physique expérimentale au Collège de France.
On pourrait croire, au premier abord, que l'homme auquel il a été donné de parcourir une telle carrière avec de tels succès scientifiques fut un mortel heureux entre tous ; nous allons voir, au contraire, qu'il est difificile d'imaginer une existence plus tourmentée et plus douloureuse.
Le 10 brumaire 1804, Ampère fait son entrée à TEcole Polytechnique, alors installée dans les bâtiments du palais Bourbon. De la petite chambre qui lui est assignée, il peut voir les grands arbres de l'hôtel des Invalides. Au printemps, il peut contempler les beaux marronniers chargés de fleurs et le dôme élancé qui semble sortir de leurs toufifes; les petits oiseaux viennent s'abattre sur sa fenêtre pour y chercher quelques miettes; ils sont en voisinage ami.
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Dès le lendemain de son arrivée, un grand événement met tout Paris en émoi : c'est le jour du sacre de l'Empereur. Relégué en un coin de cette place du Carrousel, où Louis XIV donnait ses fêtes, il voit le Pape passer en voiture et ensuite Bonaparte qui se rendait à Notre-Dame pour la cérémonie du sacre ; il voit encore défiler les régiments qui forment la haie le long de la route, pendant que l'atmosphère tremble sous les coups du canon des Invalides. Ce n'est pas là cependant ce qui attire le plus son attention; cet éclat bruyant, ce déploiement de la puissance impériale le laissent froid; au contraire il se sent ému en apercevant, dans le défilé, un drapeau tout en lambeaux qui avait été déchiré pendant les guerres de la Révolution.
Cette. indépendance d'esprit, ou tout au moins cette indifférence à l'égard des grandeurs ofi&cielles et de tout ce qui force habituellement l'admiration des hommes, est un des traits distinctifs de son caractère. L'empereur Napoléon était alors dans tout l'éclat de sa gloire et de ses prodigieux triomphes ; Ampère eut l'honneur de lui être présenté, et, si l'on veut connaître son impression, on la trouvera négligemment consignée dans une lettre écrite, en 1806, à sa bellesœur Elise : « T'ai-je dit que j'avais été présenté à l'empereur, il y a quinze jours ? J'ai vu tout à loisir cet homme célèbre qui t'inspire, à toi, de l'admiration. Que n'a-t-il autant de sensibilité que de génie ! Quel homme ce serait ! »
On trouve une réflexion du niême genre dans \inç
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lettre à Bredin (i) : « Vous avez été présentés à Bonaparte ; dites-moi ce que Roux, Desroche, Châtelain et vous, vous jugez de cette physionomie-là. »
En allant à Paris, et en changeant brusquement son genre de vie, Ampère avait espéré une diversion à ses ennuis et un soulagement à ses cuisants chagrins. Des travaux plus importants, des occupations multipliées, des relations nouvelles Tarracheraient sans doute à ses anciens souvenirs et lui permettraient peut-être de retrouver un peu ce calme d'esprit et cette possession de soi-même qui lui faisaient complètement défaut pendant les derniers temps de son séjour à Lyon. Mais il avait trop présumé de ses forces; les travaux scientifiques laissent son cœur sec et son âme vide ; le monde parisien lui semble frivole ou indifférent, et, par contraste, lui fait sentir plus vivement le prix de ses anciens amis ; enfin les souvenirs de son doux et cher foyer sont plus que jamais présents à son esprit et empruntent une force nouvelle à risolement. De là un fonds de mélancolie incurable qui le consume et qu'il se complaît lui-même à entretenir. Sans cesse il revoit l'image de celle qui a rempli sa vie de tant de charme. Il relit avidement ses lettres et retrouve partout les monuments de son bonheur perdu. Ce qui lui manque, ce sont ces sentiments doux et profonds, ces images vives dont on se nourrit dans toutes les passions, dans l'amour céleste comme dans l'amour terrestre. A la vérité, il lui restait en-
(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. i6. — (i6o5).
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core les liens de Tamitié où il avoue avoir goûté une volupté inconcevable ; mais, ces liens, il les a luimême brisés, et Tabsence de ses amis lui cause maintenant un tourment insupportable.
« Mon ami, écrit-il à Bredin (i), je Tai reçue cette lettre attendue si impatiemment; elle m'apporte les plus véritables consolations que j'aie ressenties depuis que je suis à Paris. Vos peines, je les partage, et vos joies aussi. Soyez toujours plus heureux comme vous devenez chaque jour meilleur que la veille... Mon ami, ce ne sont pas les jours où j'étais comblé de tout le bonheur qu'un homme peut goûter sur la terre qui ont laissé dans mon âme les plus poignants regrets, ce sont ceux où, navré de ses douleurs, je voyais mes soins lui en épargner quelques-unes, où un reconnaissant et languissant regard s'attachait sur moi quand elle me disait : « Mon André, tu fais ce que tu peux, tu ne songes qu'à ta Julie, pourquoi tant te
tourmenter? » Après ce que j'avais perdu, il me
restait à Lyon des amis qui me chérissaient, qui élevaient mon âme, exaltaient en moi les sentiments du beau et du bon. Ici tout me rapetisse, tous me paraissent dépourvus d'enthousiasme. J'ai aperçu quelques exceptions, mais je n'ai presque aucun rapport avec ceux chez lesquels j'ai cru les découvrir. »
La lettre se termine par les témoignages habituels de sa cordiale amitié à l'égard de ses anciens collaborateurs de la Société chrétienne.
(i) Correspondance et Souvenirs ^ t. I, p. 7. — (i8o5).
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Et une autre fois : (i) « Oh ! comme le présent que vous m'avez fait m'a touché, mon bon ami. J'ai été lire votre lettre, et le petit livre qui l'accompagnait, dans le jardin de l'Ecole Polytechnique, à l'ombre d'arbres plantés par des grands de la terre dont la puissance s'est évanouie.
<c Au chant des oiseaux, et seul au milieu de cette belle nature renaissante, comme je sentais le néant de ce que je poursuis à Paris. Mon Dieu, vous avez permis que j'y vinsse éprouver combien est vain ce monde dont la vue, dans le lointain, me paraissait offrir une si brillante perspective.
« Ces savants, si fiers de leurs connaissances, que sont-ils auprès de l'âme simple à qui Dieu se révèle? C'est lui qui a inspiré à Mêla les prières qu'elle vous a dictées. Pauvres littérateurs ! EflForcez-vous d'égaler cette touchante éloquence d'une pensée qui n'étudia jamais vos rhétoriques ! Mon ami, pourquoi fallait-il que je vinsse à Paris pour connaître l'homme, pour me connaître moi-même ?
« Ces supplications à Marie sont adressées à ma patronne. Lorsqu'à l'âge de sept ans je fus atteint d'une maladie qui menaça de m'enlever à mes parents, ma mère dla prier pendant neuf jours Notre- Dame de Fourvière ; son intervention me sauva, ditelle.
« Jamais l'envie de revoir ma famille, mes amis, n'a été si vive, et cependant le retour définitif à Lyon
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, page ii. — (i* avril i8o5).
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m'est impossible. Priez Dieu que je continue à me trouver mal ici et que je ne devienne point comme tant d'autres.
« 'Ne soyez pas longtemps sans m'écrire. Mon cœur est si froid quand vos lettres ne viennent pas- le réchauffer ! »
Ainsi donc, à cette époque (avril i8d5), c'est-à-dire cinq mois après son arrivée à Paris, Ampère est encore chrétien ; mais le moment de la tentation approche ; l'esprit de scepticisme, qui flotte autour de lui, va souffler sur son âme et la ravager profondément. Sa correspondance permet de constater le mal, d'en établir Torigine et d'en suivre les déplorables progrès. Mais quelques explications préliminaires sont nécessaires»
Parmi les salons philosophiques de la fin du siècle dernier, celui de M°*« Helvétius, à Auteuil, était un des plus célèbres. C'est là que se réunissaient périodiquement les hommes les plus en évidence, tels que Condorcet, d'Holbach, Turgot, et beaucoup d'autres encore. On sait assez, du reste, ce qu'étaient ces salons et la nature des doctrines qu'ils mettaient en honneur. Lorsque la Révolution éclata, ces hommes furent les premières victimes de la tempête qu'ils avaient tant contribué à déchaîner; la foudre frappa les uns, éclaira les autres, ou, tout au moins, réduisit au silence et dispersa tous ces « assembleurs de nuages ». L'orage passé, quelques-uns des survivants essayèrent de renouer les traditions interrompues, et reconstituèrent, à Auteuil même, un nouveau centre de réunion. II ne s'agissait plus sans doute de renverser encore
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une fois Tédifice social pour le plaisir d'expérimenter des systèmes philosophiques; d'ailleurs, le rude maître que la France s'était donné ne l'aurait pas souffert et se serait empressé de mettre bon ordre à des tentatives de ce genre. Rien n'est plus connu, en effet, que son antipathie instinctive à rencontre de l'idéologie et des idéologues.
L'un des membres les plus importants de cette réunion était le médecin Cabanis, resté célèbre par ses doctrines matérialistes en médecine et en philosophie. Tout expliquer par des causes physiques, même la formation des idées par l'influence de la sensation et le fonctionnement des organes : tel est le point de départ du principal de ses ouvrages, le traité sur les « Rapports du physique et du moral ». Citons encore Destutt de Tracy, l'auteur des « Éléments d'idéologie », disciple et continuateur de Condillac, dont le système repose aussi sur le principe de la réduction des idées à la sensation et conduit aux mêmes conséquences. L'un et l'autre suivent donc les doctrines du xvni* siècle; seulement, plus prudents que leurs prédécesseurs, ils se gardèrent bien de passer de la spéculation à la pratique, et de se poser en réformateurs de la société; s'ils se mêlèrent de politique, ce fut simplement pour s'adapter aux opinions du jour et pour tirer le meilleur profit des événements; en se bornant à faire, à l'occasion, un peu d'opposition au gouvernement, juste ce qui était nécessaire pour qu'on fût obligé de compter avec eux. C'est ainsi qu'après la Terreur, Cabanis, alors âgé de 40 ans, entra d'abord
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au Conseil des Cinq-Cents, pour passer ensuite au Sénat. Puis, jugeant plus sûr de renoncer tout à fait à la politique, il limite son ambition à l'Ecole de médecine et à rinstitut, où il fut admis dès sa création. La carrière de Destutt de Tracy est toute semblable; en 1789, il est élu député aux États généraux; effrayé du progrès de la Révolution, il veut, après la dissolution de l'Assemblée constituante, rentrer dans la vie privée, mais il est arrêté comme suspect sous la Terreur; le danger passé, il rentre dans la vie politique; on le trouve au Sénat sous l'Empire, et plus tard à la Chambre des Pairs, sous la Restauration.
La Correspondance ne nous dit pas comment Ampère fut mis en rapport avec la Société philosophique d'Auteuil; mais ses lettres à Bredin nous apprennent qu'il y fut introduit presque dès son arrivée à Paris; que, dès le début, les relations furent des plus intimes, notamment avec Cabanis et Destutt de Tracy; enfin, que l'influence de ce milieu sur le nouveau venu fut prompte, décisive et opiniâtre au delà de tout ce qu'on peut imaginer. La métaphysique, ou plutôt l'idéologie : voilà donc l'ennemi qu'Ampère aura désormais à combattre pendant de longues années, et qui lui portera des coups d'autant plus redoutables que la victime se précipite d'elle-même au-devant du danger avec un incroyable aveuglement.
A panir de ce moment, l'amitié et la métaphysique se partagent ses lettres, (i) « Cher Bredin, j'aurais
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 9 — {i8o5).
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besoin de vous lire, dans ce moment où ma tête n'est pas moins fatiguée de travail que de pensées douloureuses. Cependant ces jours derniers j'ai eu un peu de relâche, en me livrant aux seules idées qui me portent dans un tout autre monde. Ah ! Cela est bien vrai, le monde des abstractions est le seul qui vaille la peine qu'on rhabite. Mais je ne trouve plus la route de celui des abstractions où le cœur est aussi occupé que Tesprit; je me traîne sur d'arides frontières où je ne puis me repaître que des sèches spéculations de ma psychologie. »
« (i) Dites à Roux que je vois souvent MM. Cabanis et de Tracy, à Auteuil; nous parlons toujours métaphysique ; le dernier goûte plusieurs de mes idées »
Un prix est proposé à l'Institut ; l'apprenti philosophe se met aussitôt sur les rangs, mais les concurrents sont plus nombreux que pour les mathématiques. (2) « J'ai dîné à Auteuil avec Cabanis et Tracy; ces messieurs m'assurent qu'il y a dix mémoires au concours sur la question de métaphysique que je voulais traiter. »
Et encore : (3) « Je m'occupe plus que jamais de métaphysique ; j'en parle, à Auteuil ; quoique mes idées dififèrent extrêmement de celles de M. de Tracy; il paraît cependant goûter assez mes recherches, et faire un peu plus de cas de ma métaphysique que je
(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 14 — (i8o5).
(2) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 9 — (i8o5).
(3) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 16 — (i8o5).
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ne m*y attendais. Oh ! comme j'aurais plus de plaisir à en causer avec vous et Bonjour, sur le chemin de Polémieux !
« Combien est admirable la science de la psychologie, mais, pour mon malheur, vous ne Taimez plus; il faut, pour me priver de toutes consolations, que nous ne puissions pas sympathiser en matière de métaphysique. Sur la seule chose qui m'intéresse encore, vous ne pensez plus comme moi; c'est un vide affreux dans mon âme.
<c Adieu je vous embrasse tendrement. »
Cependant les amis lyonnais d'Ampère commencent à concevoir de sérieuses inquiétudes à son sujet. Ballanche se fait l'écho des anxiétés communes, dans la lettre suivante, datée du 5 floréal i8o5 (i).
« Mon très cher ami, ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique me désole. Je vois avec peine qu'à votre âge vous entriez dans une nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours de route. Songez bien qu'il n'y a que de très grands succès qui puissent justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous avez déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais que vous ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.
« Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments religieux? Prenez bien garde, mon cher, vous êtes sur la pente du précipice ; pour peu que la tête vous tourne, je ne sais ce qui arrivera.
(i) Correspondance et Souvenirs j t. I, p. 17.
Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue et vous tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël ! J'ai retrouvé ici les jeunes gens qui appartiennent j comme moi, à la Société que vous savez. Combien ils sont heureux ! Nul trouble, nulle inquiétude, leur âme est parfaitement tranquille.
« Mon cher, je crois que nous avons l'un et l'autre péché par l'orgueil, et que Dieu nous en punit. »
Vains conseils ! avertissements inutiles ! Le mal fait des progrès rapides et désolants, dont nous allons voir la preuve trop manifeste. A la fin de Tannée i8o5. Ampère profite de ses vacances, avec un empressement facile à comprendre, pour retourner à Lyon et passer un mois avec ses chers amis. Mais quel changement dans l'espace de moins d'une année, quelle étrange transformation ! Bredin demeure stupéfait, et peut à peine en croire ses yeux. Et puis, que va penser sa mère? Ampère s'en préoccupe, et, bien avant son arrivée, il écrit à son ami : (i) « Cachez à ma mère, avec le plus grand soin, les doutes dont je suis tourmenté. Vous savez mieux que personne à quel point j'ai cru à la révélation de la religion catholique romaine. En arrivant à Paris, je tombai dans un état d'esprit insupportable. Oh ! que je regrette le temps où je vivais de ces pensées peut-être chimériques !
« Au nom de notre amitié, cher Bredin, faites-moi le tableau naïf de vos convictions actuelles ; je vous en conjure, versez votre âme dans la mienne. »
(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 22. — lo septembre ï8o5.
LA TRENTIEME ANNEE 211
Enfin, dans le courant de novembre i8o5, Ampère vient à Lyon, et le journal de Bredin, comme celui d'un médecin, met à nu les plaies de son âme (i).
« 21 novembre i8o5. — Je partais pour aller chez le père Roger, quand Ampère arrive. Quelle joie de revoir cet homme si profondément bon, si essentiellement généreux. Avec quel intérêt je le considérais ! Je pesais chacune de ses paroles, j'écoutais la moindre inflexion de sa voix, j'observais chacun de ses gestes, le plus léger mouvement de ses traits, rien ne m'échappait
a 22 novevembre. — C'est bien toujours ce cher Ampère, mais il est changé ! . . .
« 8 décembre. — Je suis revenu hier de Polémieux avec Barret, Bonjour et Ampère. Il est plus changé que je ne croyais'. L'année dernière, c'était un chrétien; aujourd'hui ce n'est plus qu'un homme de génie, un grand homme I
« Qui peut avoir troublé sa raison ? Il ne voit pas le goufifre ouvert sous ses pieds. Que sont devenus les sentiments sublimes qui remplissaient son âme? Il ne voit plus que la gloire, il est idolâtre de la gloire I II a Torgueil de sonder les mystérieuses profondeurs de l'intelligence hmaine
a i5 décembre. — Je ne puis me faire à ce changement de mon ami; c'est pour moi comme si je ne voyais plus que la moitié d'Ampère. Je m'jnquiète, je m'afi&ige.Son esprit s'est encore élevé, quelle étendue I
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. a3.
212 ANDRE-MARIE AMPERE
« J'espère toujours que, dans nos conversations, il m'exprimera quelques-unes de ces hautes vérités qui le rendaient si éloquent. Mais non, c'est toujours la science, la renommée ! Autrefois la civilisation Tintéressait, en tant qu'elle devait perfectionner l'homme sous le rapport moral. A présent il n'y voit que le développement des forces et des facultés ; un moyen d'avancer les sciences, la liberté civile, l'indépendance des nations ; tels sont ses dadas, il cherche la vérité dans les apparences. Il n'y a de vrai que la vérité éternelle, immuable. Dieu.
« i5 décembre. — Avec Desroche et Ampère, nous sommes partis pour aller voir Barret (i) à l'Argentière. En passant sur le petit pont rustique, mon ami n'avait pas peur pour lui, mais pour la métaphysique. « Barret a choisi la bonne part, elle ne lui sera point enlevée », me dit André; mais bientôt il est revenu à la psychologie.
« Après la messe, déjeuner chez les Pères de la Foi, adieu au Général, Barret nous accompagne. Au retour, sur la route. Ampère et moi nous nous faisons mille tours d'écolier
« 17 décembre, dimanche. — C'est demain que part mon ami ; que Dieu veille sur lui ; que deviendra-t-il sur ce grand théâtre des foliçs humaines î Quel homme excellent, quel vaste génie ! »
(i) Barret était ce membre de la « Société' chrétienne » dont il a été question précédemment, qui, après avoir été confirmé dans la foi par l'influence et Texemple d'Ampère, était entré dans la Compagnie de Jésus.