LES ANNÉES D'ÉPREUVE
La latte entre la vérité et Terreur. — Souffrances morales. — Relations avec Maine de Biran. — Ampère se décide à se remarier. —^Conseils de ses amis. -~ Fâcheuse issae de cette seconde union. — Nouvelles souffrances. — Les vacances de 1808 à Lyon. — Procès en séparation. — Autres épreuves. — Situation d'esprit d'Ampère en 181 1. — En 1814. — Son entrée à l'Académie des sciences.
NOUS voici maintenant en état de comprendre les combats qui vont se livrer dans Tâme d'Ampère et de suivre les péripéties de cette lutte longue et acharnée qui se prolongera pendant plus de douze années; nous verrons au milieu de quelles épreuves et de quels déchirements. Une seule chose devait le sauver, tout en faisant son tourment : c'était une grande bonne volonté dans la recherche de la vérité, une sincérité admirable qui ne lui permettait pas de se
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reposer dans l'erreur ou l'indifférence, et le portait incessamment à tout faire et à tout souffrir pour arriver à la possession de la vérité comme à la possession d'un bien supérieur à tous les biens.
De retour à Paris, les progrès du mal s'accentuent encore, les douleurs deviennent plus vives et se traduisent par de véritables lamentations (i) : « Oh! Dieu, écrit-il à Bredin, où me conduisez- vous par des routes si éloignées du but que je voudrais atteindre? Bredin, vous qui concevez clairement qu'il n'y a pas d'opposition entre la bonté du Créateur et la damnation des réprouvés, tâchez de me convaincre. Travaillezavec Bonjour àme montrer la vérité; qu'il fasse les objections, vous les réponses. Puis, envoyez-moi le résultat de vos conférences, il me fera peut-être changer de point de vue. Prêtez-vous à mon désir pour me sauver du gouffre où je tombe. D'Ambérieux ne refuserait peut-être pas non plus d'essayer de m'éclairer.
« Vous me parlez de l'immortalité de l'âme. Jamais le doute ne s'est étendu en moi jusque là. Je sais que la révélation peut seule en démontrer la certitude. Cependant l'édifice est debout, stable quand la base chancelle. Que deviendrai-je à ce moment terrible où mon corps restera loin de moi ; à quelle existence passerai- je? »
Ses perplexités et ses angoisses ne lui laissent pas un moment de repos (2) : « Précisément parce que je suis inquiet et agité, parce que mon esprit est à la
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 27. — 25 février i8o6. (2) Correspondance et Souvenirs, t. I,p. 28. — Lettre à Bredin.
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renverse; parce qu'au lieu de vous écrire, je voudrais travailler à un Mémoire pour Tlnstitut; c'est pour cela même que je ne puis m'empêcher de vous écrire. Jamais je n'ai été plus mécontent de moi; l'enfer est dans mon âme, et personne ne sait deviner ce qui s'y passe, ne sait y porter la moindre consolation; ceux qui croient m'aimer ne font que me déchirer. »
Dans une autre circonstance, il ajoute (i) : « Comment le sentiment religieux, qui a été assez exalté en moi, s'est-il presque éteint? Pourquoi l'incertitude Ta-t-elle remplacé ? Je n'en sais rien. J'en souffre, mais c'est un mystère que toute la métaphysique du monde ne peut expliquer. Parfois je sens renaître mes anciennes idées, les doutes disparaissent; c'est alors qu'il me faudrait de longues conversations avec vous. Il y a quelques jours, l'admirable chapitre xxxvii du troisième livre de Vlmitation m'avait fait grand bien; lisez-le, je vous en conjure. Après cette lecture, je vous ai écrit une lettre que je me repens d'avoir détruite. Quelle malheureuse faculté que l'imagination ! Comme elle agite et tourmente la vie! Flotter entre les pensées les plus contraires et, d'un jour à l'autre, juger évident ce qu'on était si loin de croire la veille, voilà la situation d'esprit que m'a faite l'absence de ma mère, de mon fils, celle de mes amis, et tous mes souvenirs chers et affreux. »
Il aurait pu dire aussi : voilà quels ont été, pour moi, les fruits amers de la métaphysique et de l'idéo-
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 38. —Lettre àBredin.
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logic, car, dans l'espoir de tromper ses chagrins, il se livre avec plus d'ardeur que jamais à ce genre d'investigations. L'influence fâcheuse de la société d'Auteuil n'est cependant pas sans compensations; Cabanis et de Tracy n'y sont pas seuls à philosopher; Ampère y rencontre aussi le célèbre Maine de Biran, vers qui il se sent bientôt attiré par la communauté des pensées et des vues.
Maine de Biran est considéré généralement cuinme l'un des métaphysiciens les plus profonds de ce siècle. A l'origine, il avait un moment penché vers les théories de Cabanis et de Condillac, mais il s'en était bientôt séparé pour adopter des doctrines fondées sur des principes exclusivement spiritualistes. A cette époque, il était dans tout l'éclat de son talent. Après avoir débuté par un Mémoire très remarquable Sur V influence de V Habitude^ il venait de produire un nouveau travail considérable sur la Décomposition de la Pensée qui fut, comme le précédent, couronné par 1 Institut.
Ampère ne put pas jouir longtemps de la société de Maine de Biran ; car, dès l'année 1807, ce dernier quittait Paris et acceptait les fonctions de sous-préfet de Bergerac, son pays natal. Mais, dès le premier abord, les relations s'établirent facilement sur le pied de l'intimité, et elles se prolongèrent par la suite sous hi forme d'une correspondance amicale. Voici en quels termes Ampère en parle à son ami Bredin: (1} « Je
|t) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 35. — Août i8o6.
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m'occupe toujours beaucoup de métaphysique et suis très lié avec Maine de Biran. Son ouvrage qui vient d'être couronné à l'Institut, et qu'il va publier, est l'écrit le plus opposé aux systèmes modernes que Ton peut imaginer; c'est une métaphysique toute spirituelle, comme celle de Kant, peut-être plus éloignée encore de tout ce qui tient au matérialisme. Ma manière de concevoir les phénomènes intellectuels est plus simple, et, à ce qu'il me semble, plus d'accord avec les faits; mais elle n'élève point l'âme autant que la sienne, et ne donne pas une si haute idée de cette force innée de la volonté, libre par essence, d'où il fait découler toutes ses explications. »
Mais la métaphysique, même avec l'influence bienfaisante de Maine de Biran, suffira-t-elle au savant pour remplir le vide de son âme et pour calmer les douleurs de son cœur ? Ce serait évidemment une illusion de le croire, et Ampère le sent mieux que personne; aussi ne faudra-t-il pas trop s'étonner de le voir tout à coup se porter brusquement d'un autre côté, et implorer auprès d'autres divinités le remède à ses maux. Hélas ! la nouvelle et triste aventure dans laquelle il va se précipiter tête baissée, loin de le guérir, sera bientôt pour lui la source de nouvelles déceptions encore plus cruelles que les précédentes, et mettra le comble à toutes ses infortunes.
Les douleurs humaines, même les plus vives et les plus profondes, sont rarement inconsolables. Si l'on avait dit à Ampère que la mémoire de sa Julie s'affaiblirait peu à peu dans son âme, et qu'il viendrait un
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moment oii lui-même remplirait la place laissée vide au foyer domestique, assurément tout son être se serait révolté et aurait protesté avec indignation contre la seule pensée d'une pareille infidélité. Cependant, trois années n'étaient pas encore écoulées et déjà la trahison se préparait dans les secrets replis de son cœur. Ce sont d'abord des inquiétudes vagues, des aspirations inconscientes; au milieu de ses regrets et de ses cruels souvenirs, il évoque incessamment une image chérie, il appelle une voix bien connue ; c'est en vain ! les échos restent muets et la mort ne rend pas sa proie. Mais que ne peut l'imagination? Une autre voix finit par se faire entendre; une autre image, d'abord confuse et flottante, se dégage insensiblement de l'obscurité et des ombres; ce n'est plus sans doute la même voix, ce n'est plus la même image ; mais la différence est-elle si grande ? Qui sait d'ailleurs si la ressemblance ne s'accentuera pas davantage et si l'avenir ne réparera pas suffisamment les ruines du passé ?
Ampère veut donc essayer une seconde fois d'être heureux. Ses amis lui parlent de spectacles et de plaisirs, mais ce n'est pas là ce qu'il regrette : « c'est, comme il l'avoue lui-même, le bonheur de ces tendres liens dont une douce expérience lui avait laissé un souvenir délicieux ». C'est à cette espérance qu'il va tout sacrifier.
En présence d'une telle situation d'esprit, ses amis sont les premiers à l'encourager dans ses nouveaux projets. Bredin trouve l'idée toute naturelle, et l'ap-
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prouve sans hésiter du moment qu'elle vient de son illustre ami. Ballanche approuve également, mais son admiration n'est pas aussi exclusive et lui laisse toute sa clairvoyance. Lui-même, du reste, est éprouvé, dans le même temps, par de graves ennuis; seulement, chez lui, l'effet est diamétralement opposé. Le malaise d'Ampère se traduit par la fièvre et par des emportements; pour Ballanche, ce sont des accès de mélancolie et de spleen. Son caractère froid et discret se prête mal aux expansions de sensibilité de son ami ; aussi commence-t-il par lui répondre assez brusquement (i): « J'ai reçu votre énorme lettre du io;elle m'a horriblement fatigué. Nous sommes deux misérables créatures à qui les inconséquences ne coûtent guère. Un brasier est dans votre cœur; le néant s'est logé dans le mien. » Au lieu des encouragements et des consolations qu'il sollicitait, Ampère ne reçoit que les prudents conseils d'une sagesse humaine, et se trouve en présence d'une argumentation assez bourrue qui peut se réduire à peu près à ceci : Vous voulez vous remarier, eh bien! remariez- vous sans faire tant de façons. Qui vous gêne, et que craignez-vous ? Les critiques de vos amis? Ils sont les premiers à vous approuver. Les critiques du public et des indifférents ? Laissez dire et laissez passer. Mais, de grâce, surveillez vos sentiments et tenez fermées les portes de votre cœur. « On dirait parfois que vous cherchez à vous débarrasser de votre cœur; vous le jetez à qui se
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I,p. 29. — 1 6 mars 1806.
trouve là.» Quelque mauvaise créature pourra le ramasser; vous ferez des sottises et vous vous couvrirez de ridicule. «Vous ne savez pas encore ce que c'est que de résister à ses penchants, et c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables passions. Croyez-vous que tout aille dans le monde au gré de chacun ? Comptez-vous pour rien cette grande vassalité qui nous soumet et nous entraîne à chaque instant ? Étudiez votre cœur, descendez dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment nouveau, cherchez à savoir s'il est raisonnable; n'attendez pas, pour éteindre un feu de cheminée, que ce soit devenu un grand incendie; il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler; il y a des malheurs que nos fautes ont occasionnés ou empires, il faut nous corriger; les petites choses nous agitent, que doit-ce être des grandes ? »
Mais il y a quelque part un témoin dont le jugement le préoccupe bien autrement ; c'est Elise, la sœur de Julie, qui a tout vu, qui a tout entendu, et qui n'a rien oublié. Que va-t-elle penser, que va-t-elle dire ? Elise ne s'est point mariée ; sa vie, qui approche prématurément de son terme, s'est dépensée en dévouements et en sacrifices pour les autres. En fait de rêves de bonheur, elle s'est bornée à goûter à peine, en passant, à la table si splendidement servie devant sa sœur. A l'aveu confus et humilié de l'ancien André, elle se contente de répondre avec résignation (i) :
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. Sj 1807.