LES ANNEES D EPREUVE
« Non, mon frère, je ne serais ni révoltée ni surprise si tu voulais essayer d'être plus heureux; non, mon estime pour toi resterait toujours la même, je ne t'en aimerais pas moins. Je sais que la douleur humaine n'est guère à l'épreuve du temps. Je sais que, excepté un petit nombre, tous les êtres se donnent la peine de chercher le bonheur; je fais pour le tien des vœux bien sincères, et pour celui de ton fils.... Adieu, sois persuadé encore une fois que je demeurerai, quoi qu'il arrive, toujours ta sœur. »
Les conséquences d'une erreur mettent ordinairement un certain temps à se produire; dans la circonstance présente, les effets furent immédiats autant que désastreux. Ampère s'était remarié dans le courant de l'année 1807, mais autant la première union avait été douce, tendre, sympathique, autant la seconde fut traversée par des antipathies et des déceptions de tout genre. Dès le début, les incompatibilités d'humeur se manifestent; au bout de quelques mois, les hostilités éclatent. Naturellement Ampère a le dessous; sa femme et sa belle-mère organisent contre lui une guerre en règle. On lui enjoint d'avoir à changer complètement ses habitudes et ses opinions pour les conformer aux idées de ses adversaires ; en attendant, on cesse tout rapport avec lui et on le relègue comme un exilé dans son cabinet de tr^^vail. Il voudrait d'abord expliquer une si étrange conduite en l'attribuant à un état maladif; mais non, la situation se prolonge et ne peut changer. Aux vapeurs chagrines succède un dédain froid, raisonné et tranquille,
une sorte d'aversion et de haine. Et, du reste, à peine peut-il accuser sa femme du mal qu'elle lui cause, car, selon sa manière de voir, il lui apparaît comme un fou, un insensé, entiché de principes ridicules.
Une lettre à Bredin, du 7 juillet 1808, nous apprend qu'à cette époque la situation est devenue absolument intolérable: « Mon ami, après les moments que je viens de passer, Je peux désormais tout souffrir. Comment ne suis-je pas mort en m'entendant dire de sortir de la maison par celle qui avait attaché son existence à la mienne, envers laquelle je voulais être reconnaissant et dévoué ? « Je n'aurais pas dû me « faire^répéter deux fois de la quitter. » Telles ont été ses dernières paroles. » Le voilà donc chassé du domicile conjugal et une séparation judiciaire devenait nécessaire. Sur ces entrefaites, M™* Ampère met au monde une fille, nommée Albïne, destinée, dès sa naissance, à ne pas connaître sa mère. Ampère est simplement informé de cet événement par le portier du ministère ; on ne lui écrit pas, et ses lettres restent sans réponse.
Cependant les vacances approchent et, avant d'engager un procès devenu inévitable, il ira à Lyon retrouver pour un temps ses chers amis et chercher auprès d'eux, si c'est possible, quelque allégement à ses douleurs. Il ira se promener avec eux sur ces montagnes de Poleymieux dont te souvenir fait battre son cœur. Il reprendra courage en revenant auprès des siens, en embrassant son fils, en revoyant ces bois où
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il a goûté de si douces émotions, en conversant avec ses amis qui TafFectionnent toujours, malgré les faiblesses et les misères de son âme qu'il met à nu devant eux. Sa main tremble, en écrivant, de l'émotion que ces pensées lui causent. Le moment tant désiré arrive enfin, et voici en quels termes Bredin raconte, dans son journal, la première entrevue avec son ami, à la date du 29 septembre 1808 (i):
« Il m'a.abordé d'un air égaré, cependant ses souffrances ne l'ont pas changé. C'est toujours la même activité, le même feu, la même exaltation, la même tendresse ; rien de plus mobile que ses idées, rien de plus persistant que son caractère. Il m'a raconté les détails de sa catastrophe. Ses lettres ne m'avaient donné qu'une faible idée de ses douleurs. Que de petites noirceurs ! Il s'était allié à un être d'une autre espèce que lui. Et, de son côté, pas la moindre intelligence des hommes, point de raison, de la faiblesse, de l'étourdcrie, de l'imprévoyance. Il s'est jeté à corps perdu dans les lacs qu'on lui a tendus. En me racontant, les larmes aux yeux, à combien d'épreuves on l'avait soumis, il était dominé par un sentiment de douleur si profond que je croyais ne jamais pouvoir l'en distraire ; mais le mot métaphysique arrive sur ses lèvres, voilà un tout autre homme : il se met à me développer ses systèmes d'idéologie avec un entraînement incroyable, intarissable. Son enfant lui demande le nom d'une plante, aussitôt il lui explique les sys-
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 59.
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tèmes de Tournefort, de Linné, etc., etc., l'astronomie, la religion, tout
« C'est ici, sous ces mêmes arbres, il y a quatre ans, que nous avons tant discuté sur le christianisme. Si je pouvais seulement le rendre plus calme, plus intérieur. N ai-je pas un peu à me reprocher son éloignement pour la religion, par mes objections tirées de TEvangile même ? »
C'est seulement à partir de ces vacances de 1 808 que les deux amis commencent à se tutoyer. Bredin était déjà depuis longtemps, pour Ampère, l'ami choisi entre tous, mais, sous l'influence du n^alheur, les deux cœurs ne font plus qu'un cœur, et désormais l'échange des pensées, des sentiments, des moindres impressions sera encore plus intime que par le passé.
Ampère retourne à Paris. Sa maison ne sera point vide ; il y trouvera sa mère qui, malgré son âge avancé, a consenti à rompre avec toutes les habitudes de sa vie pour suivre son fils et l'assister dans ses cruelles épreuves. ; il y trouvera aussi, à côté de son fils Jean- Jacques et de sa petite Albine, sa sœur Joséphine qui ne s'est point mariée et se décide elle-même à quitter Lyon : telle sera sa nouvelle famille.
Cependant les événements suivent leurs cours, le procès est engagé et, après de tristes péripéties, se termine, dans le courant de l'année 1809, par une séparation prononcée au profit du mari.
Les épreuves du savant sont-elles du moins terminées? Il n'en est rien, et le vide va encore se faire autour de lui par la mort de sa vénérable mère. Le
LES ANNÉES d'ÉPREUVE 225
changement de vie n'avait pas été favorable à M^^ Ampère ; peu de temps après son arrivée à Paris elle tombait malade et sa mort survenait précisément dans le temps où les tribunaux jugeaient le procès qui leur était soumis.
« Cher Bredin, écrit Ampère à la date du 8 octo- |
bre 1809 (i), déjà un mois d'écoulé depuis que tous •
mes tristes pressentiments se sont réalisés. Il a plû à Dieu de nous frapper encore. Pendant ces rudes mo- ]
ments, les instants dont je pouvais disposer apparte* ^
naient à ma pauvre mère. Je préparais la nuit les \
leçons que je devais donner à l'Ecole polytechnique, et souvent je ne savais pas ce que j'allais dire, tant !
l'inquiétude et l'accablement du sommeil me dominaient. Ce dernier malheur a rouvert bien des plaies; , je ne trouve de soulagement que dans cet excès de travail dont je me plains, et je me sens encore incapable d'écrire, même à toi...
« Mon ami, qu'est-ce que mon intérieur sans ma pauvre mère ? En rentrant chez moi, quelle douceur indéfinissable de la voir, de l'entendre parler! Toutes <
ses paroles me reviennent en mémoire; je ne la verrai plus, je ne l'écouterai plus. Il y a sur mon cœur un § poids qui m'écrase. »
Les grandes tempêtes, qui souvent ravagent la vie humaine, ne sont pas sans analogie avec celles qui bouleversent la nature. Au plus violent orage, succède ordinairement une période d'apaisement et de recueilli^ Correspondance et Souvenirs, t. I, p. jS.
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lement; ce n'est point encore le retour complet à la vie, mais les éléments déchaînés reprennent peu à peu leur place; en même temps un travail intime se fait sentir au milieu des ruines; un nouvel ordre de choses, meilleur et plus stable, se prépare lentement et en silence.
Telle va nous apparaître la vie d'Ampère pendant plusieurs années ; les émotions violentes ont disparu, les mouvements tumultueux ont cessé, la correspondance avec les amis devient elle-même rare, et l'on n'y retrouve plus les accents passionnés et fiévreux qui la caractérisaient précédemment. Quelques citations empruntées au journal de Bredin nous feront connaître quelle était alors la situation de son esprit. En 181 1, aji^ant d'entreprendre sa tournée d'inspecteur général. Ampère s'est réservé un congé d'un mois qu'il ira passer à Poleymieux avec son ami, ou mieux encore chez son ami, car, après bien des débats, il a obtenu que Bredin consentît à s'installer, comme chez lui, dans le domaine paternel désormais vide. Celui-ci note jour par jour ses impressions et ses souvenirs (i).
« 6 avril 181 1. — Oh! si tout était fini après la mort, les souffrances d'Ampère seraient encore préférables aux jouissances de l'égoïsme dans Tafifreuse doctrine de l'anéantissement. Mon ami ne saura jamais supporter le spectacle du vice trionaphant, il ne s'accoutumera point à voir, sans en être révolté,
(i) Correspondance et Souvenirs ^ 1. 1, p. 7 5.
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les hommes agir par des motifs bas, vils, personnels; la dureté, la perfidie, Thypocrisie, exciteront toujours son indignation. Cet homme, auquel les douleurs n'ont pas été épargnées, ne pourra jamais s'habituer au malheur des autres ; il veut partager leurs maux, il veut s'en charger et les porter tout seul. Quel phénomène! Un homme qui agit d'après son bon cœur, qui obéit sans calculer aux mouvements de sa générosité, qui ose aimer autre chose que l'or ! Et cet homme vit en France, en l'année i8i i !...
« 22 avril. — En allant à Polémieux avec Ampère, nous admirions ce beau pays, ces vallons tout remplis de nos touchants souvenirs. Nous nous sommes assis sur un débris de rocher pour causer plus à notre aise. Ampère a repassé sa vie depuis son enfance ; en arrivant près du domaine, sous les grands noyers, nous entendions le chant des oiseaux, les cris lointains des bergers. La nuit venait; je fis la prière du soir à haute voix. Après un souper rustique très agréable, nous allons nous coucher gaiement dans la fanière
« 23 avril. — Ce matin, Ampère et moi, nous avons quitté Bonjour, Dupré, Roux, Grognier, pour aller à Saint-Germain chez M"® Sarcey. Pauvre cœur de mon ami, comme tu as été ému en revoyant ce joli village où tu as été si heureux I Oh ! oui, tu as éprouvé là toutes les magies de l'amour. Mais le songe n'a pas été long, la mort est venue te réveiller. Il m'a mené dans la maison de Julie; il m'a montré en tremblant Ta rbre en berceau où leurs âmes se confondaient dans de doux entretiens, la fenêtre d'où elle le voyait arriver,
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ivre de bonheur. J'ai dessiné pour lui tous ces endroits
« 9 Mai. — Mon ami part demain pour sa grande tournée; il y a plus d'un mois que ngus ne nous quittons pas : il couche dans mon cabinet. Ces jours reviendront-ils ? Les voilà hors de ma vie, ces jours consacrés aux épanchements si doux du cœur, aux entretiens philosophiques, aux discussions psychologiques. Pauvre ami, tu es perdu pour l'amour dont tu avais un si grand besoin, perdu peut-être pour la gloire que tu aimais trop, mais à laquelle tu n'as fait que des sacrifices incomplets. Tous les dons de Dieu ne servent qu'à te tourmenter. Ampère me disait : « Je « posséderais tout ce qu'on peut désirer au monde a pour être heureux, il me manquerait tout^ le bon- « heur d'autrui. » Pour lui, le moi n'est rien. »
Trois ans plus tard, Ampère est nommé membre de l'Institut, et voici en quels termes Bredin dépeint encore, dans son journal, la situation d'esprit de son ami (i).
« 3 décembre 1814. — Ampère est parvenu au but qu'il voulait atteindre : le voilà membre de l'Institut; il a été nommé au premier tour de scrutin. Ceux qui ne le connaissent pas bien peuvent croire qu'il se trouve très heureux aujourd'hui ; ils se trompent. Personne au monde ne souhaite aussi ardemment que lui : mais, hélas I rien n'est plus disproportionné que le plaisir qu'il éprouve en voyant l'accom-
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 88.
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plissement de ses désirs et le chagrin que lui cause une espérance déçue, ou seulement différée.
a Le voilà arrivé à la plus considérable dignité que puisse obtenir un savant. Parmi tous ces hommes, dont il est à présent le collègue, il n'est pas un cerveau plus vaste et plus puissant que le sien. Les plus complètes difficultés scientifiques sont un jeu pour André; les hauteurs que tant d'autres essayent péniblement de gravir se trouvent naturellement à sa portée : il les franchit sans le moindre effort, même sans travail apparent. La pensée du succès ne le tourmente jamais un instant. Il aime la science bien purement, bien pour elle; personne ne met autant d'idées en circulation par ses conversations et par ses discussions, C'est là tout ce qui lui plaît. »
Transformation dans les pensées et dans la vie d'Ampère* — Il étudie de Donveau les vérités religieuses. — Il entreprend la conversirtn de ^an umi Bre* din. — Touchant exemple d'amitié chrétienne. — Echûnge de Icrtres sar les sujets qui touchent à la religion. — Retour complet et dtfËnîtif â U foi.
NOUS venons d'assister à la partie la plus douloureuse de la vie d'Ampère : c'est la période de la lutte et de Tépreuve. A partir de cette époque^ un nouveau travail se fait dans son esprit; c'est un travail de retour aux idées chrétiennes qui, cette fois, sera définitif et complet. En même temps, sa grande intelligence rentre en possession d'elle-même, et ce sera aussi le temps du magnifique épanouissement de son génie scientifique.
Comment ce retour s'est-il effectué, et quelles sont les phases nouvelles par lesquelles son esprit a passé ? Les documents que nous possédons sont moins expli-
322 ANDRE-MÂRIE AMPERE
cites à cet égard, et, du reste, il ne faut pas s'attendre à rencontrçr désormais dans la vie d'Ampère les péripéties émouvantes qui ont caractérisé la période précédente. Lorsqu'on remonte à la source d'un grand fleuve, on trouve ordinairement des torrents impétueux qui se précipitent jdu sommet des montagnes, roulant avec fracas à travers les rochers, et ravageant tout sur leur passage ; c'est là surtout ce qui charme le voyageur avide de spectacles terribles ou grandioses. Descendu dans la plaine, le torrent devient fleuve et prend un cours régulier; son aspect, toujours majestueux, mais pacifique et uniforme, n'impressionnera plus autant le spectateur, et cependant c'est alors qu'il devient réellement utile, en répandant panout la fécondité, la richesse et la vie au milieu des contrées qu'il traverse.
Nous savons seulement que, vers cette époque. Ampère entreprend à nouveau une étude approfondie du christianisme ; il médite l'Evangile, il lit et commente les Prophètes et les ouvrages des Pères de l'Eglise, il rassemble avec soin les preuves des vérités fondamentales concernant la foi. Sa correspondance avec son ami Bredin prend alors un caractère tout spécial, et est surtout consacrée à des dissertations, soit religieuses, soit même théologiques ; elle forme un recueil volumineux de longues lettres, classées et cataloguées avec des numéros, dans lesquelles il serait intéressant de suivre en détail ce mouvement de retour à la foi.
Les événements politiques et les catastrophes de la
LA DÉUVRANCE 233
fin de l'Empire favorisèrent aussi cette disposition d'esprit. Le régime impérial, et la personne même de l'Empereur, malgré sa puissance et son génie, avaient toujours été l'objet d'une antipathie à peine contenue pour la nature douce, sensible et généreuse du savant. A ses yeux, il n'y avait de conquête réellement désirable que celle de la vérité ; les autres, celles qui se poursuivent avec fureur sur les champs de bataille, au milieu du sang et des ruines, lui faisaient horreur. Après le désastre de Waterloo, il écrivait à Bredin (i) : a Je suis comme le grain entre deux meules, rien ne peut exprimer les déchirements que j'éprouve ; je n'ai plus la force de supporter la vie. Il faut à tout prix que j'aille vous rejoindre; il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : Vous ne souflFrirez pas personnellement; comme s'il pouvait être question de soi au milieu de pareilles catastrophes. »
Le Gouvernement de la Restauration ne lui inspire pas un grand enthousiasme, mais il y voit un gouvernement réparateur, et il lui tient compte de ses efforts pour le bien. En principe, c'est une erreur de faire reposer la politique sur l'utilité et l'intérêt ; son vrai but doit être beaucoup moins de rendre les hommes matériellement heureux que de les rendre meilleurs. Ce qui le frappe surtout, dans sa nouvelle situation d'esprit, c'est le retour de plus en plus accentué qui se produit en faveur des idées religieuses. (2) « Tout
(0 Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 91.
(2) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 96.
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m'annonce, écrit-il à Bredin, une grande époque religieuse; mais je me désole en songeant que je ne vivrai pas assez pour la voir se prononcer de manière à juger de ce qu'elle doit être. Je mourrai pendant la préparation de ces immenses événements. Ce n'est qu'après trois cents ans de persécution que le christianisme s'est établi dans le monde. Nous sommes à présent comme les Romains sous les premiers empereurs, et alors lequel d'entre eux, s'il n'était éclairé par des lumières surnaturelles, pouvait soupçonner que la vérité était là? »
On voit déjà quelle différence existe entre le langage actuel d'Ampère et celui des années précédentes, mais voici une circonstance imprévue qui va singulièrement accroître l'intérêt de cette partie de notre récit et lui imprimer un caractère profondément touchant. Quelques années auparavant, c'était Bredin, on se le rappelle, qui essayait de retenir Ampère sur la pente du doute et de l'incrédulité; aujourd'hui, au contraire, c'est Bredin qui retourne en arrière, et c'est Ampère qui entreprend, à son tour, de lui rendre le même service. La tâche est difficile ; Bredin oppose une résistance sérieuse ; lui, qui est toujours prêt à accueillir avec empressement les idées et les vues de son ami, fait tout à coup acte d'indépendance. De son côté, Ampère ne peut s'habituer à la pensée que Bredin et lui auront une manière de voir différente sur une question aussi fondamentale; leurs vies sont désormais communes, leurs âmes se sont fondues Tune dans l'autre ; comment admettre qu'une telle
barrière se dresse entre eux ? Cela ne peut pas être, cela ne sera pas. Ampère converti travaillera donc à la conversion de Bredin ; avec quel zèle charitable, avec quelle amitié tendre et pressante ! On va en juger.
« Tu éprouves plus que jamais, lui écrft-il, à la date du 20 février 1817 (i), tu éprouves plus que jamais, me dis-tu, le désir de participer à la Table du Sauveur. Qu'aurais-je à souhaiter si tu me parlais davantage d'un autre sacrement que la miséricorde divine a daigné instituer pour que, après ses égarements, le pécheur pût chercher à s'unir à Dieu sans une extravagante témérité?....
« Ce que je demande à Dieu tous les jours pour toi, c'est que tu trouves à Lyon un ecclésiastique dévoré d'un zèle pur qui puisse mériter toute ta confiance, et être, au nom du Ciel, le ministre de cette absolution. Je voudrais qu'il fût ton ami pour te parler des grâces que Dieu t'a faites, de tes peines et du repentir que tu sens de tes offenses envers lui; je voudrais que ce prêtre, dans sa véritable charité, cherchât avec toi le moment où tu pourras t'approcher du saint Tribunal. Cher ami, un tel homme n'existeraitil pas à Lyon ?
<c Ecris-moi, je t'en conjure, sur une question que )e vais te faire en tremblant. Où en es-tu précisément sur ta croyance à l'Eglise catholique? Défie-toi des sectes; que je n'aie point à me reprocher, en te procu-
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 107.
236 ANDRÉ-MARIE AMPERE
rant certains livres, de mettre dans tes mains des instruments de mort. »
La question n'était pas superflue, car les réponses de Bredin sont d'une élasticité extrême. Il admet bien l'existence d'une Eglise d'institution divine, fondée par Jésus-Cnrist qui lui a promis son esprit. Mais où est cette Eglise? Qu'est-elle devenue depuis sa fondation? Qui la compose? A son avis, l'Eglise est partout où le Père a des adorateurs en esprit et en vérité ; rien ne peut la borner, rien ne peut la circonscrire. Elle se compose de la congrégation des pécheurs pénitents, de tous les hommes qui pleurent sur leurs péchés et sur ceux de leurs frères. La véritable Eglise était à Jérusalem, avec les apôtres, au Cénacle de la Pentecôte ; elle était à Rome avec saint Pierre; on la retrouve aussi bien dans le palais de Fénelon que dans l'échoppe de cordonnier de l'illuminé Bœhme; les Jésuites eux-mêmes n'en sont point exclus, elle a souvent habité leurs maisons. L'entrée de l'Eglise est toujours ouverte; vouloir est la seule condition pour y être admis; seulement la porte en est basse et étroite.
« Tu attends avec une vive impatience, ajoute Bredin (i), que je t'apprenne le nom du prêtre que je veux prendre pour tuteur; mais, je t'en prie, permets qu'en cela je n'agisse pas avec un empressement qui pourrait tout gâter. Tu sais ce que, par deux fois, ont produit chez moi des confessions et des communions
(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. iio. — 27 février 1817.
précoces. Aie la bonté de te rappeler un trait de mon caractère, et tu sentiras à quel point le choix d'un prêtre doit m'être difficile; tu sais que tout ce qui tient à la religion ne saurait être pris par moi comme affaire de simple habitude. J'ai cherché, j'ai beaucoup cherché, je cherche encore, non pas un homme sans imperfection, mais saint François de Sales veut que je choisisse sur mille. Combien y en a-t-il qui me trouveraient hérétique ? »
« Cher ami, lui répond Ampère (i*^ mars 1817), ce matin j'avais reçu la grâce inappréciable de l'absolution. En rentrant, j'ai trouvé ta lettre n^ 40, qui a changé en une mer d'amertume la douce paix dont j'avais été comblé en entendant ces mots sacrés : amplius lave me?, ab iniquitate mea et a peccato meo munda me. Que te dirai-je? J'ai été trompé par le sens que j'avais donné à un de tes passages précédents. Cette illusion était si douce! Je croyais que tes paroles étaient celles d'un enfant soumis à l'Eglise. Aveugle que je suis I Pourtant je te disais assez que, grâce à la miséricorde infinie, j'étais catholique. Tu en paraissais comblé de joie, tu étais donc catholique ? Oui, mon ami, tu as été catholique un moment, mais la lumière s'est retirée pour quelque temps de toi, comme de moi quand je vins à Paris. Aujourd'hui, ce n'est plus que dans l'Eglise catholique que je trouve la foi en l'accomplissement graduel des promesses que Dieu n'a faites qu'à elle. »
« 3 mars 181 7. — Comme j'allais continuer ce que tu viens de lire, ton n° 41 m'arrive. Cette Eglise dont
tu reconnais l'origine divine t'ordonne, durant le saint temps qu'elle a consacré à la mémoire du Sauveur, de te préparer à t'unir à la fête que tous les chrétiens célèbrent en souvenir de la résurrection, car tu ne doutes pas que cette fête de Pâques n'ait passé sans interruption des Hébreux à l'Eglise de Jérusalem et n'ait été portée alors par toute la terre à mesure qu'elle a reçu le salut en Jésus-Christ. Heureuse institution qui permet que tous les vœux des fidèles montent à la fois en un seul faisceau au pied du trône du Père céleste.
a Je te quitte pour aller à une petite lieue de
Paris, dans les champs, par un beau jour, avec un ami plein des pensées du ciel. »
Cependant les choses ne vont pas assez vite au gré d'Ampère ; c'est pourquoi il redouble ses instances et, dans l'ardeur de son zèle, il recourt à tous les moy.ens; !a métaphysique elle-même sera mise à contribution; dans plusieurs lettres en effet, elle se trouve assez dtrangement entremêlée aux leçons de catéchisme et aux appels passionnés de l'amitié. Ces savantes abstractions sont autant d'énigmes pour Bredin, mais il admire d'autant plus la puissance d'un génie qui se joue en quelque sorte avec les plus hautes difficultés dans tous les ordres de connaissance, et cela le dispose d'autant mieux à la confiance pour le reste. Ampère aurait-il aussi spéculé sur cette disposition pour atteindre plus sûrement son but? Dans tous les cas, il envoie à son ami un Mémoire qu'il vient de composer sur les parties les plus ardues de la psychologie.
LA DÉLIVRANCE 2Îg
et il lui en donne l'obscur commentaire que voici (i) : « Dans le subjectif il y a une partie intuitive, une comparative et une cosmologique. La partie intuitive du subjectif se compose de la sensibilité, de la conscience, de Tactivite', etc. Vois, pour comprendre ceci, le tableau joint à ma lettre. La psychologie, qui fournit ce tableau, y est elle-même comprise dans les combinaisons a posteriori ou expérimentales et explicatives du système comparatif. Elle se compose de deux parties : la psychographie y ou description de Tintelligence, et la déduction psychologique^ ou enchaînement des jugements par lesquels on remonte des faits psy* chologiques à leur origine. Dès que je serai de retour à Paris, je renfermerai toutes ces idées en un petit volume. Dis-moi quels sont les mots du tableau dont tu ne saisis pas la signification. »
Ceci est Texorde métaphysique, après lequel le sermon conmience sans aucune transition : « Mais, insensé que je suis, comment ai-je pu me laisser aller à écrire ces choses qui ne sont pas Vunique nécessaire (chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice), et, après avoir commencé à t'en parler, ne point achever, quand je vois mon ami si près des abîmes de Terreur !
« Tu avais pourtant été appelé comme moi à ce tribunal de miséricorde. Tu avais déjà songé au choix d'un prêtre; mais ces paroles : Time Jesum transeuntem et nunquam regredientem n'ont pas retenti à ton
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 122. — 14 août 181 7.
^4Û ANDRÉ-MARIE AMPERE
oreille; tu as hésité, tu as dififéré, et Jésus-Christ a passé. Cette pensée m'accable. Es-tu catholique dans le sens où j'entends ce mot, ou te sépares-tu de cette unique Eglise, organe de toute vérité sur la terre?
« Adieu ; que le Seigneur te rapporte sur ses épaules, comme la brebis de TEvangile. »
A la date du 20 septembre 181 7, nous trouvons une nouvelle lettre, commençant encore par un préambule de métaphysique auquel succède l'adjuration suivante (i) :
« Cher ami, ta manière de voir actuelle me trouble sans cesse. Je pense que tant d'admirables sentiments, tant de sacrifices, de prières, sont perdus en toi, qu'une aflfreuse illusion t'empêche d'ouvrir les yeux aux lumières de l'Evangile confié à l'Eglise catholique...
« L'idée que tes fautes ne peuvent être effacées, grâce à l'erreur dans laquelle tu es tombé, m'oppresse de telle sorte que, il y a quelques jours, ne voyant plus de ressources à la situation, je ne désirais qu'une chose : mourir avant toi dans l'amour de Jésus, afin de pouvoir obtenir de Dieu qu'il change et éclaire le
cœur de mon ami Combien le sort d'un sauvage
de l'Amérique qui, lui, n'a jamais été appelé et est resté dans l'impénitence invincible, se trouve préférable au tien !
<c Je te serre contre mon cœur. »
Bredin a reçu les tableaux de métaphysique qui lui
(1) Correspondance et Souvenirs f t. I, p. 124.
LA DÉUVRANCE 841
ont été envoyés et qu'il a été chargé de faire parvenir à diverses personnes, notamment à M. Roux, Tancîen collègue d'Ampère au lycée de Lyon, et résidant alors à Genève, où il s'occupe beaucoup, de son côte, de spéculations philosophiques. Ce dernier ne voit pas non plus bien clair dans les abstractions de l'auteur, et formule diverses objections que Bredin transmet à son ami en ajoutant (i) :
« Pour te donner une idée de la pauvreté de mon esprit, je te dirai que je ne saisis pas même la difficulté de Roux; je ne comprends pas ce qui l'embarrasse. Autant tes conceptions sont au-dessus de la capacité intellectuelle de Roux, autant les siennes sont au-dessus de la mienne. »
Puis vient le point délicat : « M. Serisiat est venu me voir. S'il était prêtre j'aurais bientôt fait le choix d'un confesseur. Lundi je suis allé chez un dîgne ecclésiastique pour me confesser. Je me disais : a Ce « soir, je l'écrirai à mon ami, je le rendrai heureux. » J'étais décidé, je ne voulais plus retarder, mais le ministre de Jésus-Christ a trouvé convenable de différer encore; je lai revu cinq ou six fois depuis- Adieu. »
Ampère n'est point encore satisfait, mais il sent que l'œuvre de la conversion si vivement désirée avance, et il répond par des encouragements et par de nouvelles exhortations.
« i8 octobre 1817. — Cher ami, tu m'as écrit deux
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 126.
lettres dont je te remercie mille fois ; l'une détaillée comme je voudrais qu'elles fussent toutes; l'autre, beaucoup plus courte, contient des choses qui me la rendent bien précieuse ; tu m'y parles d'un ecclésiastique avec qui tu as eu des conférences, et qui probablement recevra ta confession : si j'étais assez heureux pour voir cela, que de grâces j'aurais à offrir à Dieu. Depuis longtemps je lui demande de marquer dans ta vie, comme dans la mienne, une entière séparation entre le passé et le présent; je le supplie de te permettre de suivre en tout point, non seulement ses commandements, mais ceux de son Eglise, de cette Eglise conduite par l'esprit de Jésus-Christ, malgré le mal qu'apporte jusque dans son sein la liberté déchue de l'homme. »
Nous trouvons encore dans une lettre de Bredin, à la date de novembre 181 7, cet adieu plaintif et touchant : « Adieu, prie pour ton ami, pour un pauvre pécheur qui n'a d'espoir que dans l'infinie miséricorde de Dieu, dans cette miséricorde qu'il connaît par expérience.
« Cher André, ne perdons pas de vue Jésus-Christ, le Soleil de justice. »
Citons enfin, pour achever cette partie de notre récit, un passage d'une lettre d'Ampère à Bredin. Il résume en quelque sorte cette période et nous apprend quelle est, à cette époque, la situation d'esprit du savant (i).
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. iSg.
« 29 mars 1818. — J*ai un désir de te voir qui ressemble à ce que Gall appelle une idée fixe. Cette maladie du pays que j'éprouvais autrefois me reprend de nouveau. Je n'existe presque plus que dans le passé- Privé de ce que j'avais tant aimé, de ce que je regretterai toute ma vie, j'ai été bien malheureux à Lyon ; mais alors mon âme était plus calme, toute pleine d'amour du bien. Pourquoi, en me livrant à tant de vaines occupations, me suis-je laissé aller à cette paresse impardonnable des choses du ciel ? Selon le monde, aujourd'hui, je suis parvenu ù la fortune, à la réputation, à ce que beaucoup dliommes peuvent désirer. Eh bien, cher Bredin, Dieu a voulu me prouver que tout est vain, hors t'aimer et le servir. »
Telle est la réflexion par laquelle Ampère termine la série des lettres où il nous fait assister aux combats qui se livraient dans son âme; telle est la conclusion de cette lutte longue et laborieuse. Il ne paraît pas avoir eu à réprimer plus tard de nouvelles révoltes; sa foi est désormais affermie, sa piété paisible, son âme maîtresse d'elle-même.
Les travaux d'Ampère dans l'ordre des mathématiques. — Ses travaux en physique. ~ Le magnétisme, ses relations avec l'électricité.— La découverte d'Œrsted en 1819; ses conséquences. — Intervention d'Ampère. — Action des courants sur les courants, l'Electro-dynamique. — Institution d'expériences délicates et difficiles. — La Table d'Ampère. — Les lois des actions électrodynamiques.— Ampère entreprend de ramener le magnétisme à l'électro-dynamiqne. \— Constitution des aimants à ce point de vue. — Hypothèse sur la constitution électrique de la Terre. — Les Solénoîdes^ aimants artificiels. ^ Réflexions générales concernant la théorie d'Ampère.
LES débuts scientifiques d'Ampère se firent, comme on â déjà eu occasion de le voir, dans le domaine des mathématiques pures. Nous avons dit comment, lorsqu'il n'était encore que simple professeur à l'Ecole centrale de Bourg, il se révéla tout à coup au monde savant par un beau travail sur la théorie mathématique du jeu. Pendant son professorat à l'Ecole Polytechnique, à partir de 1804, il continua de publier plusieurs Mémoires d'une haute valeur sur les parties
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les plus élevées et les plus difficiles de TAnalyse, soit dans les recueils de Tlnstitut, soit dans le Journal de TEcole Polytechnique. Ces travaux achevèrent de fonder sa réputation, et lui ouvrirent, en 1814, les portes de Tlnstitut. Il ne serait pas facile d'en donner une idée suffisamment exacte à des lecteurs qui ne sont pas spéciaux; aussi, malgré leur valeur considérable et, bien qu'ils soient en eux-mêmes supérieurs aux productions d'une foule de savants en possession d'une très légitime réputation, nous nous bornerons à les signaler en passant.
Mais pour motiver cette prétérition, il y a une autre raison plus concluante. Quelle que soit la valeur des travaux mathématiques d'Ampère, il faut bien reconnaître qu'ils sont singulièrement éclipsés par l'éclat de ses travaux en physique, et surtout par son admirable découverte des lois de l'électro-dynamique.
C'est donc cette dernière partie de l'Œuvre d'Ampère que nous aurons surtout en vue. Nous essaierons d'abord d'en donner une exposition élémentaire ; nous en présenterons ensuite l'historique, en mettant surtout à contribution la correspondance du savant lui-même.
Les premiers phénomènes magnétiques qu'on ait observés sont les attractions exercées par les aimants naturels sur les particules de fer. Cette propriété était connue dès l'antiquité, mais simplement à l'état de fait isolé et curieux, dont on n'avait d'ailleurs essayé de tirer aucune conséquence.
Il faut arriver jusqu'aux temps modernes pour ren-
contrer un nouveau fait important. On reconnut alors que les corps aimantés, suspendus librement, s'orientent d'eux-mêmes sous l'influence de la terre et se dirigent naturellement vers le nord. Cette propriété a été le point de départ de l'invention de la boussole, qui a rendu d'immenses services dans la navigation. Cependant le fait, considéré en lui-même, restait inexpliqué dans son origine et dans ses causes, et la science proprement dite n'en avait pas tiré de réel profit.
Voici maintenant que les navigateurs deviennent à leur tour physiciens, et observent des phénomènes étranges qui établissent un nouveau fait, d'une importance capitale : l'influence de l'électricité sur les aimants. On sait en effet que, lorsqu'un navire est frappé par la foudre, la boussole perd généralement ses propriétés magnétiques; elle cesse de se diriger vers le nord et ne peut plus servir de guide au navigateur. Il en est de même pour le phénomène singulier connu sous le nom de feux de Saint-Elme. Pendant les temps orageux, il arrive assez souvent que l'électricité s'échappe par les pointes des mats, sous la forme de flammes ou d'aigrettes brillantes; en même temps la boussole subit des perturbations profondes : l'aiguille perd sa propriété directrice, ou bien ses pôles sont renversés, la pointe nord se tournant vers le sud, et réciproquement ; ou bien encore elle échappe désormais à l'action de la terre, et demeure indifférente dans toutes les positions. Les mêmes résultats peuvent être également obtenus, dans les laboratoires de physique, en soumettant
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Taiguille aimantée à des décharges électriques, provenant par exemple d'une bouteille de Leyde. On possède aujourd'hui l'explication de ces perturbations, et l'on sait qu'elles sont dues exclusivement à l'influence de l'électricité à l'état de mouvement ; mais, à l'origine, on n'y vit que des eifets purement mécaniques, analogues à ceux que produisent les chocs dans les machines.
Le fait capital de l'action de l'électricité en mouvement a été établi scientifiquement pour la première fois, en 1 8 1 9, par le physicien danois Œrsted. Lorsque, dans une pile en activité, on ferme le circuit par des fils conducteurs, il se produit un courant électrique qui se manifeste à l'extérieur par des phénomènes très variés; citons par exemple réchauffement, et même l'incandescence des conducteurs interposés; la décomposition d'une foule de corps, liquides ou solides, traversés par le courant ; et surtout le phénomène, qui nous intéresse plus particulièrement en ce moment, de la déviation de l'aiguille aimantée. Supposons qu'on ait une aiguille aimantée, librement mobile sur son pivot, et qu'on approche un fil métallique rectiligne traversé par un courant; aussitôt l'aiguille est déviée de sa direction naturelle et tend à se mettre en croix avec le courant. Pour définir le sens de la déviation, on imaginera un observateur couché sur le fil conducteur et regardant l'aiguille de telle manière que le courant entre par les pieds et sorte par la tête ; la droite et la gauche de cet observateur seront, par définition, la droite et la gauche du courant. Cela posé.
si on place le fil horizontalement, dans le plan du méridien magnétique, au-dessus de Taiguille aimantée, celle-ci est déviée, et son pôle austral se dirige vers la gauche du courant. Si on place le fil au-dessous de l'aiguille, la déviation a lieu en sens contraire, mais, en même temps, l'observateur étant retourné, le pôle austral continue de dévier vers la gauche. Les déviations sont d'autant plus accentuées que le fil est plus voisin et que le courant est plus intense; et l'aiguille se rapproche de plus en plus de la direction perpendiculaire au courant.
Voilà un fait bien simple et bien élémentaire, et cependant il est facile d'apercevoir tout de suite l'importance de ses conséquences. La terre agit sur l'aiguille aimantée et la dirige sensiblement suivant la ligne des pôles; de son côté, le courant électrique sollicite l'aiguille dans une direction parfaitement déterminée, selon la direction et le sens du courant luimême ; dès lors l'analogie des phénomènes est manifeste, et on peut prévoir qu'ils se rattachent aux mêmes causes et aux mêmes lois. Au premier abord, il est vrai, on peut constater une énorme disproportion : d'une part, on se trouve en présence de Tune des manifestations les plus générales de la nature; de l'autre, il s'agit d'une expérience presque insignifiante de laboratoire; d'un côté, la terre intervenant tout entière avec sa masse, avec ses forces, avec tous les mystères de son organisation intime ; de l'autre, un simple morceau de fil de fer ou de cuivre, et une action chimique quelconque susceptible d'être trans-
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formée en courant électrique. Le contraste est complet, mais le vrai savant ne s'y trompera pas; sous cette contradiction apparente, il devinera la communauté d'origine ; il verra des phénomènes, considérés jusque-là comme dissemblables, se ranger sous les jnémes lois, et il ajoutera un nouveau chapitre à la grande théorie de Tunité des forces de la nature.
La tâche était ardue; aussi, malgré ses éminentes qualités, Œrsted ne se trouva pas doué du génie nécessaire pour la conduire à bonne fin, et pour déduire de sa découverte les conséquences qui y étaient renfermées. Une des principales difificultés du problème consistait à faire concorder les nouveaux phénomènes d'attraction avec ceux de l'attraction universelle, dont Newton avait donné les lois, et dont Tun des caractères essentiels est que toutes les particules matérielles s'attirent ou se repoussent suivant h ligne droite qui les joint. Les phénomènes électromagnétiques offrent au contraire des variétés très complexes de mouvements, notamment des mouvements de rotation, qui paraissent difficilement conciliables avec les actions en ligne droite. Pour en rendre compte, Œrsted imagina une hypothèse assez semblable à celle des tourbillons de Descartes, mais sans plus de succès.
Ampère parut à son tour. Il était doué à un degré exceptionnel du génie qui devine et découvre; il possédait en outre un instrument précieux : l'Analyse mathématique, qui faisait défaut à Œrsted, et qui est cependant indispensable pour relier rigoureusement
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les faits entre eux, pour remonter à leurs causes, pour formuler leurs lois, pour éprouver la valeur des hypothèses théoriques, et enfin pour enrichir la science de faits nouveaux; car tels sont les caractères essentiels d'une véritable théorie scientifique. L'expérience d'Œrsted fut le point de départ des travaux d'Ampère. Sans s'arrêter au fait lui-même et à ses conséquences immédiates, il en aperçut tout de suite les conséquences les plus éloignées, et fut ainsi conduit à une conception scientifique d'une extrême hardiesse, mais dont les résultats ne tardèrent pas à manifester toute la puissance et la fécondité.
Si le magnétisme terrestre agit sur les aimants naturels; si, d'autre part, les courants électriques exercent une action directrice du même genre sur l'aiguille aimantée; il en résulte déjà au moins une étroite analogie entre les deux forces qui produisent les mêmes effets, c'est-à-dire entre le magnétisme et l'électricité; forces désignées jusqu'alors sous des noms différents et considérées comme distinctes, mais qu'il convient dès lors de rattacher à une même origine et à une même cause. Mais l'analogie ne doit-elle pas être poussée plus loin ? N'y aurait-il pas vraiment identité entre ces deux forces? En particulier, puisque les aimants agissent les uns sur les autres, et que, de son côté, l'électricité en mouvement agit sur les aimants, n'y aurait-il pas lieu de rechercher si les corps traversés par des courants n'exercent pas aussi les uns sur les autres une action mutuelle? Dès lors, Tassimilation avec les aimants serait complète; les
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deux ordres de phénomènes se trouveraient ramenés à Tunîté, et ne feraient plus Tobjet que d'une seule et même étude. Telle est l'idée capitale qui va guider Ampère et qui le conduira à sa magnifique découverte de la théorie des phénomènes électro-dynamiques.
Mais il ne suffit pas au savant d'avoir une idée; il faut encore la développer et en tirer toutes les conséquences. Dès rage de 24 ans, Kepler avait deviné, par un instinct de génie, les lois qui devaient immortaliser son nom; mais un travail incessant et opiniâtre de plus de vingt années était encore nécessaire pour arriver à une complète démonstration. Son livre du Prodomus^ où Tidée fondamentale est exposée pour la première fois, date de 1596, et c'est seulement en 16 19 que la découverte est achevée et que paraît le livre des Harmonices Mundi. Newton n'avait que 23 ans, en i665, lorsque la première idée de l'attraction universelle se présenta à son esprit; et ce n'est que 22 ans plus tard, en 1687, qu'il publia son célèbre livre des Principes^ où se trouve exposé pour la première fois, sous une forme définitive, l'ensemble de son système du monde.
Le problème qu'Ampère avait à résoudre n'était ni moins difficile ni d'un ordre moins élevé; on peut même dire que, à certains égards, la question était encore plus complexe, les phénomènes plus enchevêtrés, de sorte qu'il était plus malaisé d'analyser les faits et de découvrir les lois élémentaires sous la multiplicité et l'extrême variété des effets observés. En
1819, à Tépoque de rexpérience d'Œrsted, Ampère était âgé de quarante-quatre ans; il n'avait donc plus ni la jeunesse ni la souplesse d'esprit de Kepler et de Newton; c'était une grave cause d'infériorité; mais, d'un autre côté, il possédait l'avantage d'une longue formation scientifique, et /surtout il se trouvait admirablement préparé à ses nouvelles études par les beaux travaux de mathématiques qui lui avaient, déjà depuis plusieurs années, ouvert les portes de l'Institut. Il se mit donc à l'œuvre, et, sept ans après, en 1826, il publiait son célèbre travail intitulé : Théorie des phénomènes électrodynamiques déduite de Vexpérience, dans lequel sa découverte se trouve exposée avec toutes ses conséquences.
Ampère avait une double tâche à remplir, soit comme expérimentateur, soit conrnie mathématicien; à tous les points de vue, il fit preuve d'un incomparable génie. Il fallait d'abord instituer une série d'expériences extrêmement délicates pour réaliser les conditions multiples dans lesquelles les actions mutuelles des courants devaient être observées. Les uns sont fixes, les autres sont mobiles et doivent être munis de supports convenables. Les courants qui traversent les fils, fixes ou mobiles, doivent être dirigés tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, et il s'agissait de trouver un système de communications tel que les divers résultats fussent obtenus au moyen de la même source d'électricité, provenant d'une pile unique. Ampère parvint à réaliser toutes ces conditions^ de la façon la plus ingénieuse, au moyen d'un
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appareil fort simple qui est resté classique sous le nom de Table d'Ampère.
Mais c'est surtout dans l'analyse mathématique des faits que son génie se révèle avec le plus d'éclat. Tout est ramené par lui à une loi fondamentale que nous allons essayer de formuler, et dont l'extrême simplicité contraste singulièrement avec la complication, au premier abord inextricable, des phénomènes à étudier. Cette loi a pour objet de définir exactement l'action mutuelle de deux éléments de courant. Si les deux éléments sont d'abord parallèles, et si les courants qui les traversent sont dans le même sens, les fils s'attireront; ils se repousseront au contraire si les courants vont dans des sens opposés. Si l'on fait varier ensuite les intensités des courants électriques, on reconnaîtra que l'attraction ou la répulsion augmente proportionnellement à chacune de ces intensités. Elle variera aussi proponionnellement à la la longueur des éléments de fils mis en présence. Enfin elle variera encore suivant que la distance augmente ou diminue; et l'on retrouve ici précisément la loi de l'action inverse du carré de la distance qui caractérise déjà l'attraction planétaire. En résumé : deux éléments de fils parallèles s'attirent ou se repoussent, proportionnellement à leurs longueurs, et aux intensités des courants qui les traversent, et, de plus, l'action varie en raison inverse du carré de la distance qui les sépare.
Restait à étudier le cas où les éléments cessent d'être parallèles et occupent, l'un par rapport à l'autre, une position quelconque dans l'espace. Cette dernière
partie de la loi, tout en conservant le même caractère de simplicité mathématique, n'est pas susceptible d'être énoncée commodément en langage ordinaire ; nous nous bornerons à dire qu'elle dépend de trois angles qui définissent la position relative des deux éléments ; savoir, les deux angles que les directions de ces éléments forment avec la droite qui joint leurs milieux, et l'angle formé par les directions mêmes de ces deux éléments. ♦
Après avoir établi ses lois, et après avoir déduit par l'analyse mathématique et vérifié par l'expérience les principales conséquences qui s'en déduisent, Ampère voulut aller plus loin encore ; revenant au point de départ, qui était le magnétisme, il entreprit de ramener à sa théorie de l'électro-dynamique les phénomènes des aimants naturels ou artificiels, et même ceux du magnétisme terrestre.
Imaginons qu'on soumette à l'action d'un même courant, premièrement un aimant ordinaire, secondement un fil circulaire, ou plus généralement un conducteur plan traversé par un courant ; l'aimant et le conducteur se placeront dans des positions d'équilibre telles que le plan du conducteur sera perpendiculaire à l'axe de l'aimant. Il en résulte que les aimants se comportent comme des systèmes électrodynamiques composés d'un ensemble de courants circulant autour de l'axe de figure. Ampère fut ainsi conduit à émettre une hypothèse très hardie sur la constitution des corps aimantés. Laissant de côté l'ancienne hypothèse qui expliquait les faits par la
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séparation de deux fluides de noms et d'effets contraires, il admet l'existence de courants électriques qui circulent autour de chaque molécule. Si ces courants sont dirigés dans des sens quelconques, d'une molécule à l'autre, leurs actions se neutralisent et le magnétisme n'est pas apparent ; si au contraire ces courants sont parallèles, leurs actions concordent et les phénomènes magnétiques prennent naissance. L'objet de l'aimantation, appliquée à un corps, serait précisément de ramener au parallélisme les courants dont la distribution était d'abord irrégulière.
Les mêmes considérations peuvent être étendues au magnétisme terrestre. L'expérience nous apprend en effet que la Terre agit sur un fil traversé par un courant à la manière d'un aimant dont l'axe serait parallèle à l'aiguille dans la boussole d'inclinaison; il en résulte que notre globe lui-même peut être assimilé à un assemblage de courants électriques qui circuleraient, soit à sa surface, soit à l'intérieur de sa masse, dans des plans perpendiculaires à l'axe du monde; la direction générale de ces courants serait de l'est à l'ouest; on peut même se borner à considérer un seul courant circulant autour de l'équateur.
Mais il y a plus, poursuivant jusqu'au bout les conséquences de son idée. Ampère entreprit de réaliser des aimants artificiels avec des courants, et il y parvint au moyen d'appareils extrêmement ingénieux, appelés par lui solénoîdes. Imaginons un fil métallique contourné en spirales nombreuses autour d'un cylindre, et se repliant enfin sur lui-même dans le sens de Taxe
de figure ; supposons ensuite qu'on fasse passer un courant électrique dans ce fil conducteur, il est facile de voir que, au point de vue de Faction finale, il restera simplement un assemblage de courants circulaires autour de Taxe, parallèles et de même sens, et, par , suite Iç système réalisera Thypothèse même faite au sujet de la constitution des aimants. Tel est le principe des solénoïdes, qui vont maintenant donner lieu à une foule d'expériences et de vérifications du plus haut intérêt.
Le solénoïde doit en effet se coniporter comme une aiguille aimantée qui .aurait pour axe Taxe même de rhélice. Si donc on le met en présence, soit d^un aimant fixe, soit d'un courant rectiligne, il devra se placer perpendiculai rement à Taxe de cet aimant ou à la direction du courant ; soumis à l'action de la Terre, il se placera parallèlement à la direction du méridien magnétique. Enfin deux solénoïdes, librement suspendus l'un près de l'autre, devront fonctionner comme deux aiguilles aimantées, ayant chacune leurs pôles, et s'attirant ou se repoussant suivant qu'on met en présence les pôles de nom contraire ou de même nom. Ces conséquences, ainsi qu'une foule d'autres qu'il est facile d'imaginer, ont été exactement et constamment vérifiées par l'expérience, ce qui donne une force considérable à l'hypothèse d'Ampère.
Est-ce à dire que cette hypothèse soit le dernier mot de la science, et qu'elle soit l'expression rigoureuse et définitive des faits ? Il ne serait pas permis de l'affirmer dans l'état présent de nos connaissances.
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ni de se prononcer absolument sur la nature même de la cause commune des phénomènes magnétiques ou électriques ; mais il n'en reste pas moins acquis, et c'est là un des grands résultats de la découverte d'Ampère, que cette cause commune existe ; de plus, en attendant de nouveaux progrès scientifiques, l'hypothèse reposant sur la constitution électro-dynamique des aimants et de la Terre est assurément la plus simple et la plus indiquée pour rattacher entre eux et pour interpréter un vaste ensemble de phénomènes considérés jusque-là comme étant de nature entièrement dissemblable.
C'est du reste exactement ce qui est arrivé au sujet de la théorie de l'attraction universelle. On reprochait à Kepler et à Newton de faire des hypothèses, et, par suite, de donner à leurs théories des bases incertaines. L objection eût été fondée, si les travaux de ces illustres savants avaient été subordonnés à telle ou telle hypothèse ; mais il n'en est rien, toutes leurs recherches, tous leurs calculs ont pour point de départ les faits, et pour objet unique l'interprétation de ces mêmes faits; l'idée théorique se présentait ensuite d'elle-même, et en dernier lieu, comme un lien, peutêtre provisoire, mais du moins très naturel, et parfaitement approprié aux phénomènes variés qu'il s'agissait de coordonner entre eux. Les lois de Kepler et de Newton sont en effet, comme on sait, le fondement de l'astronomie tout entière ; de manière que tout ce que les astronomes ont fait depuis plus de deux siècles, et tout ce qu'ils pourront faire dans l'avenir, ne sera que
le développement et le commentaire de ces courtes mais fécondes formules. Il en sera de même des lois d'Ampère dans Tordre des phénomènes électro-magnétiques ; la science pourra progresser , de nouvelles conceptions pourfont modifier plus ou moins profondément les détails ou même l'ensemble des idées actuellement admises: de nouvelles découvertes pourront même conduire à des lois plus générales dont les premières ne seront que des cas particuliers, mais, quoi qu'il arrive, les lois d'Ampère n'en resteront pas moins comme l'expression de vérités définitivement acquises à la science, et reposant désormais sur des bases inébranlables.
Qui sait même s'il ne viendra pas un jour où les diverses formes de l'attraction, qu'elle se rapporte à la pesanteur, ou au magnétisme, ou à l'électricité, ou à toute autre manifestation des forces naturelles, ne se ramèneront pas à un type unique, et si, à ce moment, la découverte d'Ampère ne constituera pas un des chapitres les plus importants du véritable et définitif traité de l'attraction universelle ?
TRAVAUX SCIENTIFIQUES isuhc)
La physique et la métaphysique. — Correspondance avec les amis. — Ln potaasc, le chlore, l'iode, etc.— Travaux de mathématiques. — Entrée d'Ampircà l'Institut. — L'électricité et le magnétisme. — Ampère, dan* tu correspondance, fait lui-même l'historique de sa découverte. — DifR . nltr-s ûi r4;sistances ; progrès et approbation des savants.— Déficit dans le buJ^Li causé par les expériences.— Ampère publie son livre en 1826. — Sur les ciitîqBicB et le« objections faites à l'origine, contre la découverte. — CiUtJon ât M. Littre. — Jugement porté sur les travaux d'Ampère par M. Arapû. — Jugcmem porté par M. J. Bertrand.
ESSAYONS maintenant de présenter rhistorique de la découverte d'Ampère et de caractériser les phases diverses par lesquelles a dû passer rinvemeur. La tâche sera facile en consultant sa correspondance avec ses amis de Lyon.
C'est seulement à partir de Tannée i8i i qu'Ampère s'appliqua sérieusement à des recherches dans Tordre des sciences physiques. A cette époque, nous sommes encore dans la période orageuse de sa vie; cependant ses souffrances morales deviennent déjàmoinsaiguës; son esprit retrouve un peu de liberté; la métaphysique
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elle-même, cette passion tyrannique, est reléguée au second plan, du moins provisoirement; en retour, la science reprend peu à peu ses droits, et, lorsque son génie aura enfin trouvé sa voie, on la verra régner sans partage. En même temps, son attention, et aussi son émulation, sont puissamment stimulées par une série de découvertes inattendues et brillantes, qui se produisent coup sur coup dans le monde savant, en France, en Angleterre et ailleurs encore.
Voici un premier passage d'une lettre écrite, dans le courant de Tannée 1811, à MM. Bonjour et Bredin : (i)
« Examinez bien, je vous en conjure, mon cher Bonjour (car c'est à vous à présent que je viens écrire, et non à Bredin qui secoue la métaphysique comme la poussière de ses pieds), examinez ce tableau en le comparant, pour le bien comprendre, à ce que je vous ai laissé sur ce sujet, puis dites-moi oui ou non, avec vos motifs, si vous avez le temps, mais toujours oui ou non, soit sur le nouveau phénomène introduit dans le tableau, soit sur les deux changements de dénomination du jugement et de la contuition.
(c Tâchez d'engager Bredin à en conférer avec vous, décidez à vous deux, mais que Bonjour me fasse part, le plus tôt qu'il lui sera possible, de la décision de ce tribunal. Pour l'y engager, si ce n'est pas assez du plaisir qu'il fera à un pauvre malheureux qui n'a plus de plaisir dans le monde que celui de recevoir des
(i) Correspondance et Souvenirs , t. I, p. 82.
lettres de Lyon, on lui dira que la de'composition de la potasse et de la soude, oxydes de deux nouveaux corps métalliques, découverts par M.Davy à Londres, est attaquée par quelques mauvaises raisons fondées, suivant moi, sur des mésentendus, quoique les expériences aient complètement réussi à Paris. J'ai vu débrûler et rebrûler ces substances métalliques; elles brûlent avec des étincelles rayonnantes semblables à celles du zinc brûlant, ce qui me paraît prouver complètement la fausseté de Thypothèse qu'on oppose à la découverte de M. Davy, en disant que la potasse, corps simple, se combine avec Thydrogène, et que c'est cette combinaison qui offre le brillant métallique qu'on prend pour un métal. Cette hypothèse, qui semble un réchauffé de Kirwan, combattue dans le temps par Lavoisier et Bcrtholet, savoir que Thydrogène était le phlogistique et entrait comme élément dans tous les métaux, n'a pas laissé que d'être accueillie comme probable par la plupart des chimistes, même par Thénard. »
Cependant, à mesure que les découvertes se multiplient dans le domaine des sciences physiques et chimiques, l'activité d'Ampère est de plus en plus excitée; il veut lui-même prendre part à ce mouvement scientifique. Une lettre adressée, trois ans plus tard, à la date du ii mars 1814, à M. Roux de Genève (i), fait connaître la nouvelle situation de son esprit :
(i) Correspondance et Souvenirs y t. I, p. 84.
« Je sais, mon cher ami, que vous craignez de m'écrire, de peur que ma réponse ne soit accompagnée d'un tableau de métaphysique. Ah ! soyez sans crainte à cet égard ; je n'ai plus le temps d'y penser, et une de vos lettres me ferait plaisir.
« Depuis que j'ai quitté Nogent, voilà bientôt six mois, je n'ai pas songé deux heures à la métaphysique. Mes conversations avec M. Davy m'avaient donné une impulsion des plus grandes pour la chimie. Je me suis occupé, environ deux mois, d'un travail dont le résultat me semblait devoir ouvrir dans cette science une nouvelle carrière, et donner le moyen de prévoir, a priori^ les rapports fixes suivant lesquels les corps se combinent, en rapportant leurs diverses combinaisons à des principes qui seraient l'expression d'une loi de la nature, dont la découverte sera peut-être, après ce que j'ai fait, l'été passé, en métaphysique, ce que j'aurai conçu de plus important dans toute ma vie. Je dis : après ce que j'ai fait en métaphysique, parce que cette dernière science est la seule vraiment importante; car la théorie des combinaisons chimiques est bien autrement claire et incontestable, et deviendra une chose aussi usuelle dans les sciences physiques que les autres théories généralement admises. J'y ai travaillé avec beaucoup d'ardeur; mais comme un pareil travail ne pouvait me faire un titre pour une place de mathématicien à l'Institut, je Tai quitté pour faire des mémoires de mathématiques qui avancent peu, tant parce que je pousse malgré moi à la chimie que parce qu'il m'est survenu toutes
sortes d'ennuis et de chagrins qui ne me permettent presque plus de captiver mon esprit. En attendant, on a remis la nomination du successeur de Tabbé Bossut à six mois ; ce qui me donne le temps d'acquérir des titres. Vous savez toutes les belles choses qu'on a faites sur Tiode ! qui s'est trouvé un quatrième oxj^gène^comme je V avais conjecturé le premier. Cette substance a toutes les propriétés du chlore, ci-devant acide muriatique oxygéné, et n'en diffère que parce qu'elle est solide, et semblable à de la mine de plomb à la température ordinaire ; elle passe à Tétat d'un gaz d'une superbe couleur violette à une chaleur inférieure à celle de l'eau bouillante. Tout ce qu'on a fait sur cette substance semble enfin avoir convaincu nos chimistes que le chlore est, comme elle, un corps simple, analogue par ses propriétés à l'oxygène, mais qui n'en contient pas plus que les corps combustibles simples ne contiennent de l'hydrogène. Vous savez que les adversaires de Lavoisier avaient prétendu cette dernière chose ; ils ne se trompaient certes pas plus que ceux qui voudraient encore admettre de r hydrogène dans le chlore, l'iode et le fluor ou fluorine.
a Je ne sais pas de quoi je vais vous parler, mais heureux qui peut s'occuper de tout cela, au lieu de penser aux malheurs de l'Europe, dont je suis atterré. Avais- je tant tort de redouter que la France fût envahie? Comme elle tend la main à ses futurs oppresseurs !
« Mon ami, donnez-moi de vos nouvelles, et
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comptez de ma part sur une amitié à toute épreuve. »
Vers la même époque (3 septembre 1814), il écrit à Ballanche une lettre où les- préoccupations scientifiques se trouvent associées d'une manière touchante aux préoccupations de l'amitié et à tous ses chers souvenirs du passé. Il assiste aux grandes découvertes qui se font autour de lui, et il se désole de ne pas y prendre sa part légitime :
« Heureux, dit-il en gémissant, ceux qui cultivent une science à Tépoque où elle n'est point achevée, mais quand sa dernière révolution est mûre. La voilà faite entièrement par Gay-Lussac, qui termine l'ébauche créée par le génie de Davy, mais que j'eusse infailliblement faite, que j'ai faite réellement le premier; malheureusement, je ne l'ai pas publiée à temps. Que m'importe au reste? L'épreuve est courte sur la terre ; voilà ce qui doit consoler de tout. Qu'aije recueilli de mes dix ans passés à Paris ? des sujets de peines éternelles.
« Nous riions de si bon cœur à Lyon ! Mais ici on ne rit pas.
« Je vais me remettre aux mathématiques. J'éprouve une certaine difficulté d'abord, mais, la première répugnance vaincue, le charme revient quand je puis écarter toute autre pensée et m'y consacrer uniquement, absolument uniquement; je voudrais ne plus quitter les calculs. J'espère avoir encore bientôt une autre occupation comme membre d'une académie psychologique formée par MM .de Gérando, de Biran, G. Cuvier, son frère Frédéric, Guizot, secrétaire-
général de Tintérieur, Fauriel traducteur de la Par^ thénéide, Royer-Collard le conseiller d'Etat, Durivaux, Maurice-Genevois directeur -des études à TEcole Polytechnique. Demande là-dessus des renseignements à Camille, car il est le premier corrcs* pondant de la liste.
<c Adieu, bien cher et bien bon ami, je t'embrasse un million de fois. »
A cette époque, Ampère est tout absorbé par les travaux de mathématiques qui doivent achever de lui ouvrir les portes de l'Institut. Ce résultat est obtenu vers la fin de l'année 1814, et il en profite pour revenir à ses études préférées. Sa correspondance de 1816 nous apprend qu'il est sur le point de publier un Mémoire dans les Annales de chimie et de physique. Ce recueil, de fondation récente, avait pris tout d abord une importance considérable en raison de l'abondance et du choix des matières; le troisième numéro contenait un exposé des travaux et des découvertes de Fresnel relativement à la vraie théorie de la lumière. Jusquelà Ampère avait été un partisan très zélé de l'ancienne théorie de l'émission, et ce n'est pas sans peinc^ il l'avoue, qu'il se voit obligé de renoncer à une théorie qu'il aimait tant; mais cela ne l'empêche pas de recommander chaudement le recueil à ses amis de Lyon et de les inviter à la propagande de l'abonnement. Voici une lettre, écrite à Bredin (i) pendant une tournée d'inspection générale, où l'on retrouve
(1) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. gS. — 20 juillet i8î6,
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le savant avec toutes ses inquiétudes et ses agitations d'esprit, à la veille d'une publication imponante.
« Cher ami, me voici à Bordeaux à attendre mon collègue, plein de chagrin d'avoir sacrifié quelques degrés de perfection que j'aurais donnés à mon Mémoire si j'étais resté deux ou trois jours de plus à Paris. Cela va être détestable. Parti le 12, pour arriver avant-hier, comme me l'avait demandé M. Rendu, voilà deux fois vingt-quatre heures que je reste ici les bras croisés à l'attendre. Pendant ce temps-là j'ai fait des corrections, de souvenir, à mon manuscrit, que je viens d'envoyer par la poste à l'imprimeur ; elles arriveront peut-être trop tard, et dans tous les cas ne diminueront guère le mal. Je n'ai qu'une pensée depuis deux mois : la rédaction de ce Mémoire. Il ne résultera de tout cela qu'un travail imparfait dont la publication ne me fera pas beaucoup d'honneur. Joins à cet ennui celui de ne point voir venir M. Rendu, un gros rhume qui m'interdit la parole, un coup qui m'a déchiré le genou et m'empêche de marcher, une douleur dans les épaules qui a l'air d'un rhumatisme, sorte de mal que je ne connaissais pas encore; les réflexions les plus tristes, tout en noir; un calcul que j'ai voulu essayer, qui m'a donné le contraire de ce qu'il fallait obtenir pour qu'il pût servir, tu auras un commencement d'idée de la situation de ton pauvre ami. »
Mais tous ces travaux ne sont en définitive que des préliminaires , une sorte de préparation aux grandes découvertes qui vont bientôt briller d'un vif éclat.
L'expérience d'Œrsted (année 1819) est le trait de lumière qui illumine subitement ce vaste génie. Dès Tannée suivaijte Ampère est en possession des principaux résultats de sa théorie, et si Ton veut savoir jusqu'à quel point son esprit est captivé par ses nounouvelles recherches, il suffira de dire que, pendant cette période, la métaphysique elle-même est complètement délaissée. Cette science qui, peu d*années auparavant, était placée avec enthousiasme au premier rang, non seulement est aujourd'hui impitoyablement sacrifiée aux aimants ou aux courants électriques, mais, ô revers des choses et des pensées humaines I on la traite avec une indifférence et une sorte de sansgêne aux quels on se serait difficilement attendu de la part d'un si fervent adepte.
<c Mon cher et excellent ami, écrit-il à M. Roux^ de Genève (i), enchanté de vos profondes mais un peu paradoxales théories, j'ai formé mille fois le plan de longues lettres, mille fois commencé à vous écrire , mais toujours détourné par les occupations les plus urgentes, ne pouvant rien dire qui rendît un peu mes pensées, je n'ai pas su me résoudre à vous envoyer quelques phrases mal digérées, en réponse à des lettres dont tous les principes étaient si bien enchaînés et la logique si serrée : c'eût été vous donner trop d'avantage sur moi.
« A présent, il ne s'agit plus de déterminer si Tidée de substance est celle de cause ; s'il faut rendre les
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. i83, à la date du r8 décembre 1820.
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gens bien bêtes pour qu'ils soient heureux, voire même autant que des bêtes de somme ; si la race Scandinave est supérieure à celle des Gaulois et des anciens Romains, etc. Depuis trois mois je n'ai qu'une seule idée, les phénomènes de l'aimant purs: les phénomènes électriques, l'électricité disposée et agissant dans des plans perpendiculaires à l'axe d'un aimant comme dans un circuit voltaïque, tout le long de cet axe ; la direction d'une position mobile du circuit voltaïque de l'est à l'ouest par le globe terrestre ; l'imitation de tout genre d'action d'un aimant par un conduit voltaïque roulé en hélice sur un tube de verre et revenant en ligne droite dans l'intérieur de ce tube pour détruire l'effet de l'obliquité des spires de Théhce et rei\dre l'action identique à celle de l'aimant, dont les courants électriques sont perpendiculaires à l'axe, etc.
« M. Hachette m'a chargé de vous envoyer le compte qu'il a rendu des travaux qui ont créé cette branche de la physique. Vous trouverez à la suite l'analyse des sept Mémoires que j'ai lus sur ce sujet à l'Institut, et les conclusions du plus important de tous, celui du 25 septembre, et enfin l'analyse de mes deux derniers Mémoires. »
Peu de temps après, il écrit encore à M. Roux (i) :
« Bien cher ami, obligé de veiller très avant dans
la nuit, chargé de deux cours, et ne voulant cependant
pas laisser absolument mes travaux sur les conduc-
(i) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. i85. -— 21 février 1821.
teurs voltaïques et les aimants, mes minutes sont comptées. Il y a deux mois que je n*ai écrit à Bredîn : ces mots disent tout, et doivent me justifier un peu à votre égard.
« Je suis enchanté que vous ayez eu, de votre côté, la pensée qu'il y avait des courants électriques dirigés de Test à Touest dans le globe de la terre ; cela me fait espérer que les bons esprits ne répugneront pas ù en admettre l'existence, surtout à présent que cette vérité est appuyée par la combinaison des expériences de M. Œrsted avec les miennes...
« Vous avez bien raison de vous étonner qu'on n'ait pas essayé, il y a vingt ans, l'action de la pile vdItaïque sur l'aimant. La cause en est dans l'hypothèse de Coulomb sur la nature de l'action magnétique. On croyait à cette hypothèse comme à un fait; elle écartait absolument toute idée d'action entre l'électricité et les prétendus fils magnétiques. La prévention à ce sujet était telle que, au moment où M. Arago parla de ces nouveaux phénomènes à l'Institut, on les rejeta, aussi bien qu'on avait rejeté dans le temps les pierres tombées du ciel, décrites par Pictet dans son Mémoire; comme ils refusèrent il y a quelques années d'admettre que le chlore fût un corps simple. Les mêmes préventions se renouvellent à présent et les empêchent d'accepter l'identité des fluides électrique et magnétique, l'existence des courants électriques dans le globe terrestre et dans les aimants. C'est vraiment drôle à voir les efforts que font certaines intelligences pour tâcher d'accorder avec les nouveaux
faits l'hypothèse gratuite de deux fluides magnétiques différents des fluides électriques, uniquement parce qu'on n'y a pas encore habitué son esprit ! Je sais bien que mon Mémoire n'est pas rédigé assez clairement ; cela vient de ce que je l'ai écrit avec une hâte extrême, et par morceaux détachés, réunis ensuite comme j'ai pu. »
L'année suivante est signalée par de nouveaux progrès : « Cher ami, écrit-il à Bredin, mon voyage de Genève ici a été au mieux ; je suis venu jusqu'à Dôle en deux jours, avec le même cheval attelé à une petite carriole où j'étais seul. J'ai trouvé à Dôle la voiture publique à point nommé. Parti de Genève mercredi matin, je suis arrivé à Paris le dimanche a dix heures. Avant déjeûner, j'ai eu le temps d'écrire à la hâte pour l'Institut, et j'ai eu le lendemain, 16 septembre, les résultats de trois nouvelles expériences que j'avais faites à Genèvie. L'une a constaté un cas de répulsion entre deux portions de courants électriques que j'avais déduit de mes formules dans le Mémoire lu le 24 juin. Cet accord de l'expérience avec un résultat annoncé d'avance est une grande preuve en faveur de ces formules. La seconde expérience a montré la production des courants par influence que j'avais essayée sans succès, il y a plus d'un an. Le troisième a pour objet de prouver plus complètement le principe dont je me suis servi dans le Mémoire du 10 juin pour achever ma formule, où il était resté jusqu'alors quelque chose d'indéterminé. J'ai encore lu quelque chose à la séance d'hier sur l'action électro-
dynamique de la terre, afin de montrer, sans l'énoncer j
explicitement, combien sont dénuées de fondement j
les objections contre ma théorie qui ont paru dans le • ]
dernier numéro des Annales de physique et de chimie. Au reste, ces objections de M. de la Rive, chez qui je demeurais à Geftève, étaient déjà absolument résolues dans mes conversations avec lui, et son fils Auguste, |
qui sera infailliblement un grand physicien. Il m'a aidé dans toutes mes expériences, son père m'a comblé d'attentions dont je conserve la plus vive reconnais- ;
sance. J'ai reçu en arrivant une lettre de M. Faraday; je fais construire un appareil que je viens d'imaginer .|
pour de nouvelles expériences » (i). i
La correspondance d'Ampère pendant les années 1
suivantes continue de nous tenir au courant de ses ^1
travaux et des progrès de sa théorie. Il avait essayé j
d'expliquer les aimants au moyen des courants élec- |
triques ; par suite d'un engouement propre aux nouvelles découvertes, les savants accourent de toute | part pour demander à ces mêmes courants l'interprétation des phénomènes qu'ils étudient. « Jamais les \ séances de l'Institut n'ont eu si fréquemment de si importants Mémoires. Voilà les courants électriques qui produisent d'une part les actions chimiques, die l'autre, la digestion et les contractions des muscles. Tout est ramené au même principe d'action dans la nature par des expériences et des observations dont c'est là une conséquence nécessaire. »
(f) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 229. — Paris, sept. 1822.
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Ailleurs : « M. Becquerel continue d'excellentes expériences qui ajoutent aux preuves de ma théorie, mais il faudrait pouvoir imprimer comment elles en sont la conséquence naturelle, et pas un moment pour cela ! Quel chagrin déchirant I »
En 1824, Ampère est nommé professeur au Collège de France. Il en éprouve d'abord une grande joie parce qu'il aura un théâtre plus en évidence pour l'enseignement et la propagation de ses découvertes ; mais il n'avait pas prévu qu'il allait en même temps ajouter une occupation nouvelle et considérable à toutes celles dont il était déjà surchargé, et se trouver par suite, plus que jamais, empêché de continuer à loisir la suite de ses recherches. La constatation de ce fait le jette dans le plus grand trouble.
« Cher ami, écrit-il à son fils (i), tu as vu parles journaux de quel désappointement a été suivie la joie que j'avais ressentie de ma nomination au Collège de France. Mes projets de travaux renversés, deux cours à préparer à la fois, l'impossibilité de faire de nouvelles recherches sur la physique, de publier les ouvrages que je méditais, voilà ce qui me tourmente, ce dont je ne puis supporter l'idée ; voilà cette passion scientifique furibonde qui est punie par l'événement comme elle méritait de l'être, car c'est une des causes qui m'ont écarté de ce que je n'aurais jamais dû abandonner en m'occupant uniquement des découvertes de l'électricité dynamique. »
(1) Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 275.— Paris 28 octobre 1824.
La même lettre nous révèle encore un souci d'une autre nature, mais non moins cuisant. Ampère n'était pas riche, son traitement suffisait à la rigueur à un train de maison simple et bien réglé, et c'était précisément le cas du modeste ménage où le savant passait sa vie entre sa sœur, son fils et sa fille; mais, depuis quelques années, le logis s'était souvent ouvert à une cinquième personne, exîgente et égoïste, habituée au luxe, impérieuse et capricieuse dans ses demandes, ne supportant pas de refus, et finissant toujours par imposer sa volonté : c'était la science, la physique avec tout son attirail d'expériences et d'instruments. Sans doute les appareils nécessaires pour l'étude des courants électriques, ne figurent pas parmi les plus coûteux ; Ampère s'était reposé sur cette pensée, et il allait toujours de l'avant sans s'inquiéter de la dépense. Avait-il le temps de s'occuper de tels détails au milieu de cette véritable fête de découvertes ? Se figure-t-on le grand inventeur tenant ses livres par doit et avoir, comme un simple commerçant ? N'était-ce pas d'ailleurs la tâche de sa sœur Joséphine, chargée de veiller aux soins du ménage, et, par suite, à l'équilibre du budget? Celle-ci, de son côté, n'osait braver l'humeur fougueuse de son frère, ni résister aux prétentions incessantes de son orgueilleuse et insatiable rivale. De tout cela il résulta qu'un jour Ampère put constater avec effroi qu'il était sur les bords d'un précipice et que la banqueroute frappait à sa porte,
« Ma pauvre sœur, écrit-il à son fils, m'a caché pendantprès de cinq ans les déficits qu'elle trouvait dans
ses comptes, voulant ne pas m'inquiéter et ne pas me priver des douceurs de la vie. Moi, ne sachant rien, je reprenais sans cesse des fonds pour mes instruments de physique, les frais d'impression, les réparations de la maison et les travaux de mon jardin ; il me reste encore 4,000 francs de dettes. Connaissant la vérité, maintenant je me restreindrai sur tout, jusqu'à la fin de Tannée. Quant à ma sœur, je me suis bien gardé d'accroître ses peines par l'explosion des miennes. J'ai surmonté, avec le secours de Dieu que j'avais imploré, cet horrible penchant à la colère ; il y a eu entre nous deux des conversations de regrets et d'amitié qui ne peuvent que produire d'heureux résultats. Ma sœur est bien bonne, bien à plaindre, et n'a agi que pour m'épargner un chagrin. »
Enfin nous arrivons à l'année 1826; c'est le moment où la découverte, commencée il y a sept ans, se trouve achevée et perfectionnée dans tous ses détails et va être publiée sous sa forme définitive. Ampère en fait part à son fils dans les termes suivants (i) :
« M. Herschell parla à M. Wollaston de mes expériences et lui inspira le désir de les voir; je les lui ferai demain à midi. Mon mémoire va paraître sous ce titre : Théorie des phénomènes électro-dynamiques^ uniquemefit déduite de Vexpérience. Ce sera un volume de 220 pages in-quarto. Ce livre, qui suppose les faits généraux connus, devrait être précédé d'une exposition de ces faits avec la description des appareils et
(i) Correspondance et Souvenirs, L I, p. 379. — Paris^ 8 octobre 1I26.
des découvertes successives; alors j'aurais le traité complet que je rêve depuis trois ans. Je ne sais si le temps me permettra jamais de réaliser ce projet* En attendant, Touvrage de Monferrand suppléera à cette première partie. Je t'ai conté le succès de ma nouvelle expérience, répétée dans la séance du 4 septembre^ devant M. de Laplace qui parut si content. »
Pour compléter cet exposé, ajoutons qu'Ampère rencontra, à Torigine, une opposition considérable de la part des savants, et qu'il lui fallut beaucoup de persévérance pour en triompher. Cette résistance peut paraître, au premier abord, fort extraordinaire; en effet les bons juges et les appréciateurs compétents ne faisaient pas défaut à cette époque; d'un autre côté^ il s'agissait d'une théorie que le génie de Tauteur avait tout de suite portée à la perfection, où tous les . détails étaient liés aux principes par une logique rigoureuse, où les faits étaient expliqués par une analyse mathématique qui ne laissait rien à désirer, où enfin l'analyse, à son tour, faisait prévoir une fouie de phénomènes jusque-là inconnus, et invariablement confirmés par l'expérience, ce qui est le caractère propre des grandes découvertes et des théories vraiment fécondes. Mais, en même temps, il ne faut pas oublier combien certaines habitudes sont tenaces et combien il est difficile de rompre brusquement avec les idées reçues, surtout avec des opinions longuements accréditées parles maîtres de la science. Et puis, il convient de le reconnaître, on se trouvait en présence d'un ensemble de phénomènes extrêmement
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compliqués ; les efforts tentés en vain par d'autres savants, la multiplicité des hypothèses imaginées par eux, n'avaient fait qu'accroître encore le désordre, et il ne fallait rien moins que le génie d'un Ampère pour débrouiller tout ce chaos. On pardonnera sans doute facilement à ses contemporains de l'avoir suivi d'un pas inégal dans une voie si nouvelle et si ardue.
Les critiques étaient d'ailleurs de plus d'un genre. A celles qui résultaient précisément de la nature difficile des questions étudiées, venaient s'en joindre d'autres dont l'objet était au contraire de prouver que ces mêmes questions n'offraient pas de difficulté sérieuse, et que la prétendue découverte se présentait comme la conséquence immédiate de théories ou de faits depuis longtemps connus. Si Ampère donnait comme nouveaux les phénomènes d'attraction ou de répulsion des courants, on lui objectait que ces phénomènes n'étaient qu'un cas particulier des faits d'attraction ou de répulsion, si connus, entre les corps diversement électrisés, et qu'ils s'en déduisaient par des modifications à peine sensibles. A son tour, le savant répondait victorieusement en établissant que les nouveaux phénomènes différaient absolument des anciens. Ainsi, par exemple, les corps se repoussent ou s'attirent, quand ils sont électrisés de la même manière ou de manières différentes; au contraire, deux courants s'attirent quand ils vont dans le même sens, ils se repoussent quand ils vont en sens inverse. Si deux corps électrisés de la même manière sont mis en contact, ils se repoussent aussitôt ; au contraire,
deux fils traversés par des courants semblables s'attirent, et si on les amène au contact, ils restent attachés Tun à l'autre comme deux aimants.
Une autre objection, empruntée mal à propos au principe élémentaire de Faction et de la réaction, en mécanique, fait d'abord une certaine impression. Les fils électrisés, disait-on, agissent sur Taiguille aimantée ; donc ces fils doivent agir également les uns sur les autres ; par suite les phénomènes d'attraction ou de répulsion qu'ils produisent entre eux sont des conséquences nécessaires de l'expérience d'Œrsted, et ne sauraient être considérés comme des faits primordiaux pouvant servir de fondement à une théorie vraiment nouvelle. C'était, comme on le voit, réduire à de très étroites proportions la récente découverte. Ampère et ses partisans durent se préoccuper de repousser ces nouvelles attaques ; ils le firent en répondant eux-mêmes aux objections par d'autres objections. «Voilà deux clefs en fer doux, disaient-ils; chacune d'elles attire cette boussole : si vous ne me prouvez pas que mises en présence l'une de l'autre, ces clefs s'attirent ou se repoussent, le point de départ de toutes vos objections est faux. » La réponse était en effet péremptoire et fit taire les contradicteurs.
On trouve un tableau détaillé de cette première période d'objections et de difficultés dans la biographie d'Ampère par M. Arago. On peut aussi consulter un remarquable article de M. Littré, relatif à la découverte de l'électro-dynamique et inséré au commencement du second volume de VEssai sur la philosophie des
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sciences. L'auteur raconte en effet les résistances qui se produisirent de tous côtés ; et ce récit d'un témoin oculaire, qui avait assisté de près à la lutte, en donne une idée plus précise et plus complète (i). «Ce fut sans doute, dit-il, à cause de la profondeur de la loi qu'il avait découverte, et du genre de démonstration analytique qu'il employa, que M. Ampère éprouva tant de difficultés à la faire comprendre et admettre par les savants. Les physiciens français se montrèrent d'abord contraires, croyant que les idées théoriques de M. Ampère étaient opposées à la doctrine de Newton, d'après laquelle toutes les actions et réactions s'exercent suivant une ligne droite, et jamais circulairement. Repoussé de toutes parts, ou plutôt mal écouté et mal compris. M, Ampère ne se décourageait pas ; il soumettait à Laplace tous ses calculs analytiques; il prouvait aux géomètres que sa loi sur les attractions magnétiques et électriques rentrait dans le principe même de Newton, et que ces mouvements giratoires résultaient d'attractions et de répulsions directes. De tous les membres de TAcadémie, Fouricr est peut-être le seul qui ait accueilli favorablement les idées de M. Ampère. Néanmoins aucune objection par écrit ne lui fut faite en France par des géomètres, et peu à peu les préventions étant tombées, les difficultés étant levées et ses travaux ayant été enfin compris, sa théorie devint une acquisition définitive pour la physique.
(i) Essai sur la Philosophie des sciences, par André-Marie Ampère, t. II, p. Lxxxi. — 1843.
« La résistance des savants français fut cependant moins grande que celle des savants étrangers. Ceux-ci, trop incapables de suivre les déductions analytiques du physicien français, persistèrent dans leurs vagues explications sur le tourbillon électrique ; Berzélius ne dit pas un mot de M. Ampère dans les avantpropos de physique qui sont entête de sa chimie; MM. Humphry Davy, Faraday, Seebeck, Dclarive, Prévost, Nobili, et une foule d'autres savants élevèrent objections sur objections, toutes plus singulières les unes que les autres; et M. Ampère n'eut gain de cause en Angleterre que lorsque M. Babbage qui, dans un voyage à Paris, avait reçu les explications orales du physicien français, eut rapporté à Londres une démonstration qui avait eu tant de peine à pénétrer parmi les savants : triomphe complet que les principes de la philosophie naturelle de Newton ont remporté, appuyés de Tautorité d'un géomètre français. »
Pour achever cette partie de notre' tâche, il nous reste encore, en recourant au témoignage des savants les plus autorisés, à donner quelques explicanons indispensables si Ton veut apprécier à sa juste valeur la découverte d'Ampère, et bien comprendre comment le nom de l'illustre savant a pu, sans exagération, être associé à ceux des plus grands génies qui aient brillé dans le domaine des sciences. Voici d'abord en quels termes s'exprime M. Arago :
« Une fois sorti des questions d'originalité, de priorité, toujours plus pénibles par ce qui est sous-
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entendu que par ce qu'on dit ouvertement, Ampère chercha avec ardeur une théorie claire, rigoureuse, mathématique, qui comprît dans un lien communies phénomènes électro-dynamiques, déjà à cette époque très nombreux et très variés. La recherche était hérissée de difficultés de tout genre. Ampère les surmonta par des méthodes où brille à chaque pas le génie d'invention. Ces méthodes resteront comme un des plus précieux modèles dans Tart d'interroger la nature, de saisir, au milieu des formes complexes des phénomènes, les lois aimples dont ils dépendent.
« Eblouies par l'éclat, la grandeur, la fécondité de la loi de l'attraction universelle, cette immonelle découverte de Newton, les personnes peu au courant des connaissances mathématiques s'imaginent que, pour faire rentrer ainsi les mouvements planétaires dans le domaine de l'analyse, il a fallu surmpnter des obstacles mille fois supérieurs à ceux que rencontre le géomètre moderne quand, lui aussi, il veut à l'aide du calcul suivre dans toutes leurs ramifications les divers phénomènes découverts et étudiés par les phycisiens. Cette opinion, quelque générale qu'elle soit, n'en est pas moins une erreur. La petitesse des planètes, si on les compare au soleil, l'immensité des distances, la forme à peu près sphérique des corps célestes, l'absence de toute matière capable d'opposer une résistance sensible dans les vastes régions où les orbites elliptiques se développent, sont autant de circonstances qui simplifiaient extrêmement le problème, et le faisaient presque rentrer dans les abstractions de la
Mécanique rationnelle. Si, au lieu de mouvements de planètes, Je veux dire de corps très éloignés pouvant être censés réduits à de simples points, on n^avait eu pour guide que des phénomènes d'attraction de polyèdres irréguliers, agissant Tun sur l'autre à de petites distances, les lois de la pesanteur universelle resteraient peut-être encore à découvrir.
a Ce peu de mots suffira pour faire entrevoir les obstacles réels qui rendent les progrès de la physique mathématique si lents, on ne s'étonnera plus d*apprendre que la propagation du son ou des vibrations lumineuses, que le mouvement des ondes légères qui rident la surface d'un liquide, que les courants atmosphériques déterminés par des inégalités de pression et de température, etc., etc., sont beaucoup plus difficiles à calculer que la course majestueuse de Jupiter^ de Saturne ou dHJranus.
« Parmi les phénomènes de la physique terrestre, ceux qu'Ampère se proposait de débrouiller étaient certainement au nombre des plus complexes. Les attractions, les répulsions observées entre les fils conjonctifs, résultent des attractions ou des répulsions de toutes leurs parties. Or le passage du total à la détermination des éléments nombreux et divers qui le composent; en d'autres termes, la jecherche de la manière dont varient les actions mutuelles de deux courants, quand on change leurs distances et leurs inclinaisons relatives, offrait des difficultés inusitées.
« Toutes ces difficultés ont été vaincues. Les quatre états d'équilibre à l'aide desquels l'auteur à débrouillé
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les phénomènes s'appelleront les lois d'Ampère, comme nous donnons le nom de lois de Kepler aux trois grandes conséquences que ce génie supérieur déduisit des observations de Tycho. »
Voici enfin le jugement porté sur Ampère et sur son œuvre par un autre savant dont Tautorité et la compétence sont également incontestables. M. J. Bertrand, Téminent secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, s'exprimait ainsi, en 1872 :
« Ampère a fait en physique une des plus grandes découvertes du siècle, celle des actions électro-dynamiques, et par là, bien plus que par l'idée des télégraphes électriques, il a pris rang à côté d'Œrsted.La place est glorieuse assurément, mais Ampère en a mérité une bien plus haute encore: c'est à Newton, tout au moins, qu'il faut le comparer. Les phénomènes complexes, et en apparence inextricables, de l'action de deux courants, ont été analysés par lui et réduits à une loi élémentaire à laquelle cinquante ans de travaux et de progrès n'ont pas changé une syllabe.
«Le livre d'Ampère est, aujourd'hui encore, l'œuvre la plus admirable produite dans la physique mathématique depuis le Livre des Principes. Jamais plus beau problème ne s'est rencontré sur la voie d'un plus grand génie. Par un bonheur bien rare dans l'histoire des sciences, tout ici appartient à Ampère. Le phénomène entièrement nouveau qu'il a deviné, c'est lui qui l'a observé le premier, c'est lui seul qui en a varié les circonstances pour en déduire les expé-
TRAVAUX SCIENTinQUES 285
riences si élégantes qui servent de base à la théorie, lui seul enfin qui, avec un rare bonheur, a exécuté tous les calculs et inventé toutes les démonstrations. Ampère a révélé une loi d'attraction nouvelle, plus complexe et plus malaisée sans doute à découvrir que celle des corps célestes. Il a été à la fois le Kepler et le Newton de la théorie nouvelle, et c'est sans aucune exagération qu'aujourd'hui, à un demi-siècle de distance, sans subir l'entraînement d aucune amitié, et sans complaisance pour personne, nous pouvons placer le nom d'Ampère à côté des plus illustres dans l'histoire de l'esprit humain. Aucun génie n'a été plus complet; aucun inventeur mieux inspiré n'a été mieux servi par les circonstances. »