‹ La vie et les travaux de Jean SturmChapitre 16 sur 26 · II. STURM COMME HUMANISTE ET COMME PÉDAGOGUE · texte numérisé non relu

II. STURM COMME HUMANISTE ET COMME PÉDAGOGUE

L instruction publique en Allemagne dans les premiers temps de la Renaissance,

Au moyen âge , avant la Renaissance , on ne croyait pas encore à la nécessité d'une instruction répandue parmi toutes les classes de la société. L'homme d'Église , l'homme d'Élat , le légiste , le médecin , avaient seuls à leur portée les moyens d'acquérir des connaissances. 11 était rare de voir un bourgeois , un noble même , savoir plus que les choses élémentaires. Il est vrai que, parmi les sept sciences qui constituaient le savoir de cette période, la grammaire, la rhétorique et la dialectique (le trivium) étaient réputées d'utilité générale, tandis que les quatre autres , la musique, l'arithmétique , la géométrie et l'astronomie (le quadrivium) n'étaient exigées que du clerc et de l'homme lettré. Mais, de bonne heure déjà, la rhétorique etla dialectique avaient disparu presque partout des écoles « triviales » pour être remplacées par le calcul et le chant. Dans quelques villes de la France , de la Belgique , de l'Allemagne , ces écoles , devenues laïques, attiraient la jeunesse de préférence à celles qui étaient attachées aux églises ou aux monastères. On n'en sortait qu'avec une instruction confuse et incomplète , comprenant à peine quelques éléments de grammaire latine, un peu de chant sacré et les opérations arithmé

tiques les plus simples. Aussi la plupart des laïques étaientils plongés dans une ignorance profonde; personne ne songeait à réclamer pour eux le bénéfice d'un savoir plus étendu. La Renaissance a remis en lumière le grand principe qu'il y a des connaissances à la fois indispensables et accessibles à tous. Elle n'a pas seulement amélioré les études supérieures , elle a créé l'enseignement secondaire pour les jeunes gens qui , sans aller aux universités, aspiraient à une culture intellectuelle qui jusque-là leur avait été interdite. Ce grand mouvement a été glorieusement secondé par la Réforme. Si c'est à tort qu'on a dit quelquefois que les Réformateurs ont proclamé le libre examen comme principe unique et suprême du protestantisme , ils ont dû néanmoins insister avec énergie sur la propagation de l'instruction publique. Car, en revendiquant les droits de la conscience religieuse individuelle , ils ont dû mettre à la portée de chacun les moyens de s'éclairer sur ce qui importait à son salut ainsi que sur ses devoirs dans la société. C'est dans cet intérêt qu'ils se sont associés aux humanistes pour fonder des écoles savantes, et qu'ils ont été des premiers à demander partout l'établissement d'écoles primaires.

Les idées qu'on se faisait alors sur les objets de l'instruction devaient se ressentir naturellement de l'esprit qui caractérisait la Renaissance. Retour enthousiaste vers le monde classique , cette révolution , point de départ d'une ère nouvelle, était exposée à un danger grave : tout en affranchissant la pensée et en la ramenant à une expression plus correcte et plus pure , elle risquait de lui imposer une servitude nouvelle par le culte trop exclusif de formes insuffisantes pouV le génie moderne. L'antiquité, longtemps négligée, était étudiée avec une curiosité ardente qui , découvrant tous les jours des trésors d'idées profondes et de beautés littéraires , dépassait souvent les bornes et prenait

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pour le but même du savoir ce qui ne doit être qu'un moyen de racquérir et de le développer. Comme chez les anciens on trouvait une philosophie plus saine et plus simple et un langage plus élégant que chez les écrivains du moyen âge , on ne voyait de salut pour le progrès intellectuel que dans la restauration d'Aristote et dans l'imitation de Gicéron.

Ces tendances influèrent nécessairement sur la manière d'envisager le but et l'objet de l'instruction publique. La plupart des humanistes se sont occupés de ces matières ; les premiers en date n'ont exprimé que des vœux et des idées sans suite , en abandonnant aux maîtres et même aux étudiants le choix des méthodes. Plus tard, ces idées ont été réunies en systèmes plus ou moins complets ; et partout, principalement dans les villes devenues protestantes, des magistrats éclairés ont prêté leur concours aux savants pour exécuter la réforme pédagogique.

Dans les premiers temps de la Renaissance, on ne songeait encore à donner des conseils qu'à ceux qui voulaient faire dans les universités des études supérieures. Rodolphe Agricola, «un des précurseurs de la liberté moderne,» écrivant à un jeune homme*, dit qu'après avoir choisi une science conforme à ses capacités et à sa position, il devait réfléchir à la méthode la plus sûre pour atteindre son but. Toutes les connaissances, ajouta-t-il, sont bonnes, mais au-dessus de toutes est la philosophie , enseignant à se former des idées justes et à les exprimer avec convenance. Les choses sur lesquelles il faut avoir des idées justes sont de deux ordres : les choses morales qu'on apprend dans les anciens moralistes, dans les historiens et surtout dans les livres saints ; et les choses naturelles , dont l'étude , moins

f De formando studio , ad Jac. Barbirianum. Heidelb., 7 juin 1484 ; dans Rod. Agricola, Nonnulla opuscula. Bâle 1518, in-4o, f» 16».

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indispensable pour le règlement de la vie, -^st un des plus beaux ornements de Tespril humain. La justesse des idéas s'acquiert par la dialectique ; la rhétorique fournit les moyeiis de les énoncer.

Ces principes, encore peu développés, furent repris par les premiers successeurs d'Agricola ; comme lui , ils ne prescrivent pas encore une méthode, mais ils s'occupent d'une instruction plus générale , nécessaire non-seulement à l'étudiant proprement dit, mais à tout jeune homme qui ne veut pas rester dans la € barbarie. » Conformément à: l'esprit du temps , le but le plus essentiel de cette. instruction est l'étude des lettres classiques et l'exercice de la langue latine. Ce sont là les principes d'Érasme*, de Loui3.yiYès*j de Henri Bébel, professeur d'éloquence et de poésie 4 ."^lir bingue'; Guillaume Budé, l'illustre promoteur die^.étmt^^ libérales en France , les expose à son tour*.; le ,car|^,|ial Sadolet veut que le latin soit le premier objet jqu.'pi]ie;^T seigne à un enfant*; Vives va jusqu'à demander q^'îon l'apprenne aux femmes®. ... : , ., jM,,,.

Plusieurs parmi les humanistes ajoutent que l'in^tirijUfT tion tendant aussi à un but moral , la religion ,dpit^ en former la base. Cette vérité était admise surtout par .L^^ Frères de la vie commune qui, en Belgique et en,^Uer magne, ont eu tant de mérites pour la préparation d'ijpe meilleure pédagogie ; mais ce n'est qu'à la Réformation qu'appartient la gloire d'en avoir tiré toutes les conséquences , en proclamant la doctrine que l'instruction doit

1 De ratione studii deque pueris instituendis. Bâle 1517, in-4o.

'^ De ratione studii puerilis, 1523 ; in Opp. Bâle 1555, in-fol., T. I, p. 7.

^ Opusculum de institutione puerorum y quitus artibus et prœceptoribus instituendi et tradendi sint^ 1606. Strasb. 1513, in-4o.

^ De studio literarum recte et commode instituendo, Bâle 1533, in-4«.

•** De pueris recte ac liberaliter instituendis. Bâle 1538, in-8o.

(> De institutione christianœ fœminœ. In Opp , T. II, p. 659 ; il veut qu'elles lisent Platon , Cicéron , Sénèque et les Pères de l'Église.

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senrir à réducation pour une vie pieuse. Il est vrai qa'att inBien des préoccupations classiques de la Renaissance ; cette doctrine ne fut pas toujours systématiquement appliquée ; mais , en la rappelant au monde , la Réforme a rendu à la civilisation un service trop souvent méconnu. Dans un discours prononcé en 1519 *, Mélanchthon développa l'idée que l'étude doit exercer une influence salutaire sur les tncteurs.; parmi nous, dit-il, on ne se soucie pas encore fisses de l'éducation, on ne songe qu'à occuper les espritis de choses pernicieuses sinon inutiles; qu'on renonce donc %lté^éitiABsbar*bares, et qu'on revienne aux bonnes lettrée, kùx lettres classiques qui , traitées à la lumière de la religfôh chrétienne, éclairent l'intelligence et fortifient le ca- Aètéré. En 1524, Luther adressa aux magistrats des villes ïsfltemandes un appel pressant d'ériger des écoles , où la ^èïièfe fût unie à la piété*. Les théologiens ne furent pas léfe séùl^g à élever la voix ; le philologue Joachim Gaméraritis'^,' lé jurisconsulte Christophe Hegendorf* et d'autres publièrent dans le même esprit des traités destinés à relevéirïe côté nioriâl de l'instruction.

'*' dès tendances se manifestèrent de bonne heure aussi dfitnèlfes principales villes de. la province d'Alsace. Dès la fin du quinzième siècle fleurit à Schlestadt l'école fondée pàt* Louis Driilgenberg , d'où sont sortis une série d'érudits et de littérateurs distingués. En 1502, Ulric Surgant, natif d'AIlkirch , curé et professeur de droit à Bàle , compté pat Wimphelîng parmi les meilleurs esprits de son temps, pu-

< Sermo de corrigendis adolescentiœ sludiis, Bâle 1519, in-i».

' De conttituendis scholis, Haguenau 1524 ; d'abord en allemand. WUtemb. 1524, in-40.

3 P. ex. Prœcepla vitœ puerilis ; — Prœcepta honestatis atque décor i puerilis, 1528. Dans le recueil intitulé : Dedocendi studendique modo. Bâle 1541, in-80.

^ De instituendà vità et corrigendis moribus jumntulis ^ 1529. Dans le recueil intitulé: De ratione studii opuscula diversorum. Bâle 1541, in>8o.

biia un livre fort remarquable , quoique encore empreint de l'esprit scolastique , sur la meilleure manière d'étudier et sur les mœurs des gens de lettres *. La véritable impulsion fut donnée par les traités de Wirapheling lui-même sur L'éducation morale et classique de la jeunesse. Ce savant , né à Schlestadt et formé dans l'école de cette ville , fut un des plus actifs parmi les restaurateurs des études dans notre province. Il attribuait le mauvais état et le peu de succès des établissements d'instruction d'alors, nonseulement aux imprudentes prétentions des parents qui forçaient leurs fils à choisir trop tôt une carrière ou à entrer malgré eux dans les ordres , mais aussi à la mauvaise méthode suivie dans l'enseignement du latin et dans celui de la philosophie*. Quoique partisan de la scolastique , Wirapheling veut que les jeunes gens, au lieu de s'occuper de spéculations qui obscurcissent l'intelligence et nuisent à la piété, recherchent les choses honnêtes, dignes d'être connues, utiles au salut des âmes et à la gloire de laRépublique'. A une instruction plus rationnelle et plus littéraire ^ il fai^t donc associer une surveillance plus sérieuse des mœurs ^ et donner à tout l'enseignement une tendance pratique pour la vie ; c'est par cette réforme de l'éducation que Wimpheling espérait préparer celle de l'Église*. Ces principes, appliqués à Strasbourg dans l'école de Jérôme Guebwiler, furent développés surtout par Otton Brunfels , qui , d'ancien chartreux, devint directeur d'une école protestante , après avoir demandé , en 1520, à être attaché à celle de Schlestadt*.

* De regimine studiosorum, S. 1. et a., in-4o.

- Diatriba de probà institutione puerorum in trivialibtis , et adolescentum in universalibus gymnasiis. Haguenau 1514, in-i©

^ Adolescentia, Strasb. 1515, in-4o : ti Ad puerorum prœceptores ut do^ eeant eos utilia. »

"^ 0. C, fo 7a.

^V. sa lettre à Béatus Rhénanus, 13 janvier 1520, chez Dorlan, Notices historiques sur Schlestadt, Colmar 1843, T. U, p, 114.

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Ce précurseur immédiat de Jean Sturm est Tauteur de plu&ieurs traités sur Téducation et sur les études * ; il y a réuni ce qu'il a trouvé de meilleur dans Platon, dans Aristote, dans Plutarque, en y ajoutant quelques préceptes nouveaux plus conformes aux besoins de son époque que la pédagogie grecque. Pour que Thomme devienne heureux en ce monde et dans l'autre, il faut commencer son éducation à partir du moment où son âme devient accessible aux impressions; la première chose à lui apprendre, c'est d'aimer et de craindre Dieu et d'obéir à ses parents. Pour élever des enfants , il faut avoir de la patience , de la douceur, des mœurs irréprochables, un jugement mûr; on commencera par étudier les dispositions et le caractère de chaque élève, afin de traiter chacun selon ses besoins. Un point essentiel dans l'éducation , c'est de montrer à l'élève qu'on, te respecte ; Brunfels insiste sur ce principe, négligé si souvent encore aujourd'hui par des maîtres ou des parents malhabiles*. C'est par respect pour l'âme de l'enfant qu'il faut éviter tout ce qui pourrait la corrompre ; il faut la Xraiter avec une extrême délicatesse. Outre la religion, les maitières qui doivent former l'objet de l'instruction sont l'éloquence et la philosophie. Pour se préparer à l'éloquepce, il faut lire les meilleurs écrivains de l'antiquité ; cependant Brunfels , moins exclusif que beaucoup de ses contemporains, veut aussi qu'on étudie les auteurs les plus distingués de la Renaissance. Quant à la philosophie, il faut rejeter absolument cette sophistique aride qui ne s'oc-

< Aphorismi institutionis puerorum , frugi adolescentibus , atqueiis qui illot probe erudire velint adprime conducibiles, Strasb. ISIO*, in-40. Avec une préface de Wimpheling. La dédicace de Brunfels à Georges Reisch, prieur de la Chartreuse de Fribourg , est datée ex collegio Carthusiorum prope Ar • gentinam, 1*^ août 1519. — De coiTÎgendis studiis severioribus prœceptiunculœ brèves. Strasb. 1519, in-4o; dédié à Nicolas Gerbel , pontificiijuris doctor.

2 Cap. XI , De reverentià exhibendà puero, Aphorismi^ f» 40»

cupe que de heccéités et de quiddités * ; la vraie jAilosophie ne se trouve que chez les anciens, de même que la théologie ne s'apprend pas dans les scolastiques, mais dans la Bible et dans ses interprèles Gerson , Laurent Valla , Érasme, Lefèvre d'Etaples, Luther, Capiton, Œcolampade*. Ayant été chargé en 4528 par les scolarques de Strasbourg de la direction d'une école , Brunfels , pour leur témoigner son zèle et pour donner des conseils à ses collaborateurs, publia un traité complet sur les principes et l'organisation de l'instruction publique^. Après avoir donné des extraits de Gicéron, de Quintilien et de Phitarque, de Guarinus, d'Érasme et de Mélanchthon, sur les quahlés des précepteurs et sur les devoirs des élèves, sur l'éducation religieuse et sur la discipline, Brunfels expose les idées qui le guident lui-même dans son école : le but de l'étude est de chercher le Royaume de Dieu ; l'enseignement, qui doit être solide et classique , aura en même temps une tendance religieuse ; les maîtres , savants et pieux , traiteront les enfants avec cette bienveillance austère qui leur inspire l'amour de la vertu et le zèle pour le travaih Dans un petit traité spécial, mis à l'index par la Sorbonne, Brunfels établit une série de règles sur la conduite chrétienne et décente des écoliers, sur leurs devoirs envers Dieu , leurs parents, leurs maîtres , sur la discipline à observer dans l'école et dans la maison paternelle à toutes les heures de la journée *.

' Aphor.^ cap. IX, fo 36b.

2 De corrigendis studiis,

3 Catechesis puerorum in fide , literis et moribus, ex probatissimis quibusqué authoribus. Francf. 1529, in-8o.

^ Parœnesis de disciplina et institutione puerorum. Dans le recueil cité p. 223, note 4. — D'Argentré, Collectio judieiurum de novii erroribui, T. II, p. 168. — La traduction allemande de cet opuscule est citée ci-dessus, p. 25.

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On voit, par l'exemple de Brunfels , combien les nouvelles idées pédagogiques, excellentes en elles-mêmes, manquaient encore d'ensemble et de précision ; on n'avait pas encore de notion claire sur les meilleurs moyens d'atteindre le but; le désir, les connaissances mêmes étaient là, mais on tâtonnait, on mêlait des choses hétérogènes, on procédait sans plan et sans méthode; on confondait les besoins de l'antiquité avec ceux du seizième siècle ; on posait comme principes généraux les préceptes des rhéteurs anciens sur yéducation spéciale des orateurs ; on appliquait à une société chrétienne ayant d'autres mœurs et d'autres idiomes, ce qui avait servi au monde classique, dont on ne distinguait pas assez le génie particulier d'avec celui du monde moderne ; si on parlait du but moral de toute instruction , on risquait de le manquer par une admiration trop exclusive de l'antiquité. Aussi arriva-l-il en Allemagne ce qu'on voyait alors en Italie, où le secrétaire apostolique Paul Cortésius, le cardinal Bembo et d'autres cachaient mal teur incrédulité sous les formes oratoires et mythologiques dU^roonde romain : le chanoine Mutianus Rufus, à Gotha, se raillait non-seulement des pratiques et des superstitions pOÏ>ulair6s, mais des faits et des dogmes mêmes du christianisme ; Conrad Celtes , un des plus zélés propagateurs des lettres anciennes , mais poëte passablement frivole , professait tout au plus cette facile admiration du Créateur qu'inspirent les spectacles de la nature ; Jérôme Balbus , professeur à Vienne et puis à Prague, faisant un pas de plus, ne croyait ni à l'immortalité de l'âme ni à l'existence de Dieu. Ces imperfections , inhérentes à l'enthousiasme peu réglé qui caractérisait les premiers mouvements de la Renaissance^ réclamaient une réforme ; il était urgent de mettre plus d'ordre dans la théorie de l'instruction et d'en combler les lacunes.

Un autre défaut, non moins grave, de beaucoup des

premières écoles fondées au seizième siècle, c'est qu*oii y expliquait les auteurs et qu'on y enseignait la rhétorique et la dialectique , sans avoir préparé les élèves par des leçons sur la grammaire. On rencontre bien, comme nous le verrons plus bas, des humanistes qui ne dédaignaient pas de s'occuper des règles élémentaires de l'étymologie et de la syntaxe ; mais un grand nombre d'autres , pressés d'initier les jeunes gens à la littérature et à la philosophie classiques, voulant leur communiquer au plus vite l'ardeur dont ils étaient animés eux-mêmes, ne prenaient pas la peine de leur enseigner les rudiments de la langue. Il en résultait que les élèves connaissaient les ouvrages des anciens, qu'ils savaient même les préceptes de la rhétorique et de la dialectique, mais qu'ils étaient incapables d'écrire correctement et de s'exprimer avec convenance*. Dans l'explication des auteurs, les professeurs prenaient pêle-mêle, sans choix, sans ordre progressif , les historiens, les poëtes, les orateurs ; aux écrivains classiques ils mêlaient ceux de la décadence et même les Pères ; Sturm leur reprochait surtout de négliger Gicéron*. De là une confusion fâcheuse

• « Autores diversos audicrunt , instituti sunt in dialecticis ac rhetoricis prœceptis, grammaticœ verd aut omnino ignari sunt, aut rudes, ut non modà scribere emendate nesciant, sed ne loqui quidem latine atque expedite sciant, y» M. Toxitès, Consultatio de emendandis... literarum ludis. Tubing. 1557 , in-4.o, sans pagination. Sturm à l'archevêque Hermann de Cologne, en tête du T. II des discours de Cicéron. — Ërasme se plaint aussi qu'on enseigne les res avant le sermo. De ratione studii, P> 105*». C'est pour remédier à ce défaut qu'il écrit son traité De duplici copia verborum ac rerum. Bâle 1517, in-40-

2 Toxitès , 0. c — Sturm , 1. c. — Dans les premières années du seizième siècle, Jean Rhagius .£sticampianus (de Sommerfeld), de la Lusace , ami de Wimpheling et maître d'Ulric de Hutten , explique à Leipzig, outre Cicéron , Virgile , Plante et Horace , l'histoire naturelle de Pline , les histoires de Tilc- Live, les nuits d'Aulu-Gelle , la grammaire de Priscien, les épitres de saint Jérôme, quelques traités de saint Augustin. V. Burckhardt, De linguœ latinœ in Gerruanià fatis, Hannovrc 1713, T. 1, p. 282.

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dans Tespril des élèves , et un langage presque aussi barbare que celui des scolastiques * . De plus , les savants n'enseignaient souvent que ce qui leur convenait 'personnellement^ d'après des méthodes qui ne s'accordaient pas avec celles des collègues qu'ils avaient à la rnéme école*; les établissements scolaires eux-mêmes étaient organisés sans plan bien arrêté , les classes ne s'enchainaient pas ; les professeurs, livrés à leurs fantaisies individuelles , étaient sans direction ; il n'y avait ni unité ni progression dans cet enseignement né des premiers tâtonnements de la Renaissance. Enfin, la discipline des élèves était singulièrement négligée; les savants, trop occupés des auteurs anciens, songeaient peu à la conduite des jeunes gens qui, passionnés pour la liberté nouvelle , refusaient de se soumettre à une règle sévère. Aussi leur turbulence compromettait-elle fréquemment aux yeux du peuple la dignité des études et celle même de la religion'.

Pour que ce mouvement littéraire produisît tous les résultais dont il contenait les germes , il fallut le régler, le ramener à des principes, l'organiser conformément à un plan rationnel. Il fallut en concentrer les éléments épars , réunir les forces qui se seraient épuisées dans l'isolement; en un mot, créer des écoles constituées d'après une mé-

' « Miscent inter se poetas, oratores, historicos, philosophos.., Proponunl etiam ilUs intempestive elementa dialecticœ et rhetoricœ ; ex quo damnum oritur duplex , primum enim puer autorum multitudine obrutus , non modo in dialecticis rhetoricisque prœceptis nihil laude dignum efficit ^ sednequidem grammaticcB fundamentajacit absolute, quia minus illi datur temporis, Deinde autorum varietale oratio ejus corrumpitur.ï) Toxilès, o. c.

' 2 K.,.Quivis docel quocunque vult modo et ratione.» Sturm à l'évêque Pflug, en tête des discours d'Eschine et de Démosthènes. — V. en général les curieux détails donnés par Thomas Plater dans sa biographie. Baie 1840, in-8o.

3 Toxitès , 0. c. — sturm à l'arch. de Cologne , 1. c. — Hegendorf, De instituendà vità et corrigendis moribus Juventutis , p. 477.

CHiLPlTRE ï.

thode systématique , suivant une marche progressive , et soumettant les élèves à une sage discipline. En Allemagne, plusieurs des hommes les plus éminents du seizième siècle se sont occupés de cette réforme pédagogique , non moins importante que celle du culte; Luther, Mélanchthon , Camérarius, professeur à Leipzig, Trotzendorf, recteur de l'école de Goldberg , en Silésie , Michel Néander, abbé d'Ilefeld, dans le Harz, Jean Rivius d'Attendorn, en Saxe, ont exercé sous ce rapport une influence qui n'a pas tardé à s'étendre au loin. Strasbourg a eu la gloire de se placer au premier rang parmi les États qui ont créé l'instruction publique protestante.

Par le privilège de sa position, Strasbourg était resté, dans l'œuvre de la réforme religieuse, plus indépendant que d'autres États de la direction imprimée par Luther aux Églises de l'Allemagne du nord ; il le resta aussi dans la réforme de l'éducation et de l'instruction. Sturmytrpuva donc , pour l'application de ses idées puisées dans les écoles belges et mûries par son commerce avec les savants du Collège de France, un champ plus libre, quoique heureusement préparé par les eff'orts faits avant son arrivée. Dans ^e récit de sa vie, nous avons déjà fait entrevoir l'organisation qu'il donna au Gymnase et à la Haute-École; ici, nous exposerons ses principes mêmes , d'après ses écrits pédagogiques complétés par sa correspondance.

BUT DE l'instruction PUBLIQUE SELON STURM. 233

But de Vimtniction publique selon Siurm,

Pour déterminer le but de l'instruction, Sturm part des besoins de la vie sociale et de ceux de la vie individuelle, tels qùMls se manifestent par Texpérience * . Il commence par rechercher quelles sont les connaissances nécessaires à l^horiime , suivant qu'on le considère comme individu ou comme membre de la société. Ce qu'il importe le plus à l'homme de connaître, ce sont ses rapports avec Dieu, car dé là dépendent son bonheur ou son malheur sur la terre comme dans l'éternité. Ces rapports lui sont enseignés par la telîgion, base essentielle de toute éducation bien entendue." La philosophie , qui est l'étude de la sagesse, ne saurait être séparée de la religion, elle tend au même but. En ce sens , dit Sturm , les écoles de philosophie sont au nombre des institutions les plus utiles d'un État*. Ce principe demeure vrai, quand même on donne au mot de philosophie un sens plus large que celui qu'il avait au seizième siècle ; nous verrons plus bas que les éloges de Sturm ne s'adressent , à vrai dire, qu'à une partie de la science.

Après la religion et sa compagne inséparable , la philosophie , Sturm place la science qui apprend à l'homme à gouverner sa maison et sa famille, l'économie domestique ; celle-ci a deux arts complémentaires, dont l'un, l'architecture, est nécessaire pour établir la maison; l'autre, l'agriculture, l'est pour le soutien de la famille. A ces arts qui

1 Scholœ Lavinganœ , chez Halbauer, p. 315.

2 « Optima et pulcherrima Rerum publicarum armamentaria sunt scholœ philosophorum.T» L c, p. 325.

répondent aux besoins individuels , s'ajoutent la morale qui règle la conduite de Thomme vis-à-vis de ses semblables , et la politique qui enseigne à gouverner la société d'après des lois justes. La société a besoin de jurisconsultes, pour maintenir la justice dans les relations sociales; de médecins , pour empêcher l'État de périr par l'extinction de ses membres ; de militaires^ pour le défendre contre des agressions violentes. Toutes ces sciences sont de nécessité. D'autres, sans être absolument indispensables pour le maintien d'un État, sont nécessaires à tout homme qui ne veut pas rester dans la barbarie ; ce sont les arts libéraux , « aries oiii,y> la physique , comprenant l'histoire naturelle et la physiologie de l'homme , l'arithmétique , l'astronomie , la géométrie, la musique. Celles-ci, aussi bien que les sciences nécessaires à l'État, ont pour «servantes,» ancillœ, les sciences logiques, dont personne ne peut se passer et qui sont la grammaire , la dialectique et la rhétorique. Cette espèce de classification des connaissances humaines, tout en modifiant celle des arts libéraux du moyen âge, doit nous paraître aujourd'hui fort imparfaite ; cependant elle a de l'intérêt comme étant un des premiers essais modernes d'encyclopédie scientifique. En ramenant toutes les sciences à un but moral et pratique, elle était plus utile que celle qu'au commencement du siècle avait essayé de faire le savant chartreux Georges Reisch ; ce dernier, qui avait enseigné les mathématiques et la cosmographie à l'université de Fribourg, était parti d'une définition assez vague de la philosophie , pour y rattacher les connaissances et les arts les plus divers , dont il avait exposé les éléments dans sa curieuse Margarita philosophica^.

' La première édition de ce livre , souvent imprimé au seizième siècle et aussi tdraduit en italien , est de 1504. Fribourg, Jean Schott, in-4o. Voici la table encyclopédique de Reisch : . .

BUT DE l'instruction PUBLIQUE SELON STURM. 235

Mais, pas plus que Reisch, Sturm n'a développé ses idées sur renchaînemenl même des sciences ; il lui a suffi d'une indication sommaire , pour établir la nécessité de ce qu'il appelle les sciences logiques, sans le ministère eU' appui desquelles toutes les autres ne servent à rien. L^ religion, à la vérité^ est encore plus universellement indispensable ; mais , pour peu qu'on aspire à la culture intellectuelle , il faut joindre à la foi l'exercice de la pensée et une élocution correcte et persuasive. Trois choses sont donc nécessaires pour rendre l'homme apte à remplir complètement son but : bien vivre , bien penser et bien parler, la religion , la logique et l'instruction littéraire. Sturm ne les séjpare pas , il les réunit dans sa définition de l'éducation : il veut «une piété instruite et éloquente,» ou, comme il dit ailleurs , « l'union de la sagesse religieuse , de la connaissance des choses et d'un langage pur et élégant*.» Tel est, selon lui, l'objet de l'instruction qui précède les études spéciales ; tel est l'idéal qu'il a poursuivi avec persévérance jusqu'au

Îdifinitus : theologia ; humanilus: AristoteUs ^ Àvi

I mathemattca \ f

'vicennot etc.

(arithmetica, geometrica.

\astronomia.

theorica sive speculaliva ï " "~— '— - ■

naturalh ) cosmographa.

mcdicina, etc.

I grammatica, \taUonalis J rhetorica.

Phiiotophia^

\ iogica.

Ieihica.

polilica.

œeonomica.

monastica, . pr activa

I /activa sive \artes mechatUcœ.

^ « Propositum a nobisest, sapientem atque eloquentem pietatem finêtn esse studiorum.yi De ludis liter., p. J04

terme de sa vie ; il Ta eu en fondant le Gymnase, et a cherché constamment à en perfectionner la réalisation pratique.

Cette éducation savante et pieuse est nécessaire surtout à ceux qui peuvent être appelés à exercer une influence soit dans l'État soit dans l'Église. Sturm était convaincu que, dems les grands mouvements du seizième siècle, il fallait des hommes d'un caractère ferme et d'un esprit nourri par de fortes études *. C'est une belle chose , dit-il, que de naître avec un corps robuste , d'appartenir à une famille honorable, d'avoir des talents naturels; mais, sans éducation, ces avantages demeurent stériles ; pour défendre la religion et pour résister aux mauvaises passions. qui troublent le monde, il faut une intelligence exercée, une^ foi vive et une parole entraînante*. Sturm adresse ces conseils aussi bien aux princes et aux nobles qu'aux bourgeois de son temps. Pour marcher à la tête de la civilisation, les princes doivent posséder, outre les vertus religieuses, une riche instruction littéraire ; il leur recommande l'étude des historiens, des philosophes, des orateurs de l'antiquité,: pour apprendre à gouverner leurs peuples avec justice et à faire prévaloir le droit dans les délibérations politiques *; Les nobles n'ont pas moins besoin de ces connaissances. La plupart des seigneurs du seizième siècle croyaient déchoir de leur état en se livrant aux arts de la paix ; guerroyeurs et ignorants, ils étaient, selon l'expression d'Ulric de Hutten, plus dignes du nom de centaures que de celui de chevaliers*; ils méprisaient comme moins vaillaints

' a ...Àd retinendam religionemy ad resistendum hominibus tnalis, dd omnia ea quœ necessaria sunt Ecclesiœ et utilia mortalibui » Luetu» ad Camerarium,

'^ De educatione principis , chez Halbauer, p. 6.

'à Au duc Wolfgang , en tête des Dialogi in Ciceronis partit, orat.

^ Prœfatio ad Panegyricum in laudem Alberti archiep, Mogunt, Opéra éd. Munch , T. I, p. 274.

BUT DE l'instruction PUBLIQrE SELON STURM. 287

ceux qui cherchaient à cultiver leur intelligence *. Parmi les défenseurs raêmes du vieux régime, il y eut des hommes affligés de cette barbarie ; Jean Eck, le fougueux adversaire de Luther, publia un discours sur l'utilité des lettres pour les nobles*. Sturm, qui traita ce même sujet, le fit avec plus d'élévation et avec plus de goût que le professeur de théologie d'Ingolstadt. 11 écrivit un traité spécial, Deiwbi litetèe lUeratà , pour inspirer aux seigneurs l'amour de l'étude, seul moyen, selon lui, d'adoucir la rudesse de leurs mœurs et de leur rendre le sentimenfde leur dignité. S'il désirait que les lumières se répandissent dans toutes les classes , il voulait que ceux auxquels l'état social d'alors accordait des privilèges , donnassent l'exemple des mœurs honnêtes et de l'amour des lettres *.

On a vu que , selon Sturm , l'instruction a pour but la piété, la connaissance des choses et l'élégante correction du discours. 11 est évident qu'encore aujourd'hui toute bonne éducation doit se proposer ce triple but: diriger vers Dieu la volonté de ses élèves, développer leur intelligence et les rendre capables de concourir au bien général, en communiquant à d'autres leurs pensées et leurs sentiments d'une manière entraînante, c'est là ce que recherchera toujours un pédagogue qui prend au sérieux sa tâche. Seulement le progrès des temps a modifié les moyens qu'il convient d'employer pour réaliser ce but; il a changé aussi les principes du seizième siècle sur l'importance relative des coonaissances réelles et des qualités purement formelles du

^ « ,,.VUuperandaeslnostrœ nobilitatis barbara consuetudo et agrettis opinio, in qua plarique svnt, qui existimant , fion se iatis militarei , atque bellicoeos haberi, silitterarum periti mdeantur; quos doctrinœpudetf morum non pudet, a De nobilil. Hier, y chez ïialhdLuer^ \). i9

2 Oratio de nobilitate literis exornandà, Augsb. 1516, in-io.

3 Tandis que les savants accueillent avec admiration le traité de Sturm. De nobilitate literctià^ beaucoup de nobles s'en moquent et le méprisent. G. ?abricius à Wolfg. Meurer, 19 mai 1549; Fabricii Epistolœ^ p. 117.

langage. Quanl à l'élément religieux dans l'éducation , il faut le maintenir avec autant de persévérance que Slurm. S'il y insistait, ce n'était pas seulement pour que les élèves apprissent les dogmes de leur Église , mais pour qu'ils conformassent leur vie aux préceptes de l'Évangile. 11 voulait que leur foi leur inspirât la charité, le support, l'amour de la paix, le dévouement. L'esprit chrétien devait leur donner en outre ce vrai décorum, qui résulte du respect qu'on a pour les autres , bien plutôt que de la haute opinion qu'on se fait de son propre mérite. Sturra ne cessait de recommander à la jeunesse la décence dans les vêtements, la dignité dans le maintien, la haine du commun et du malhonnête, la recherche de ce qui est noble et grand*. Mais ses moyens de discipline n'étaient pas toujours les plus efficaces : il demandait un usage trop fréquent de ces châtiments corporels qui humilient sans cor* riger. En cela il croyait être conforme tout à la foie à la gravité romaine et à des prescriptions de la Bible ; mais, en réalité, il n'obéissait qu'à l'esprit d'une époque qui avait encore beaucoup de rudesse dans les mœurs*.

Après l'éducation morale et religieuse , le plus important pour Sturm est l'instruction littéraire. Il dit, il est vrai, que celle-ci a aussi pour but la connaissance des choses; mais, dans tous ses écrits, comme dans ceux de la plupart de ses contemporains , ce but n'a qu'un intérêt très-accessoire. Dans son plan d'études pour le Gymnase , les reaUa n'ont presque pas de place. Des choses tout aussi indispen-

1 De literarum ludis , p. 94 et suiv. — A Tarchevêque Hermann de Cologne , en tête du 2« vol. des discours de Cicéron.

2 V. ses règlements de discipline, surtout les leges curiales {curiWy les classes du Gymnase), à la suite des Epistolœ classicœ, chez Halbauer, p. 238. Lorsqu'on 1572 les scolarques supprimèrent l'emploi des verges dans les quatre classes supérieures , Sturm blâma cette suppression comme funeste pour la discipline.

BUT DE l'instruction PUBLIQUE SELON STURM. 239

sables que la grammaire el la rhétorique , sonl complètement négligées ou renvoyées aux classes supérieures , où elles ne sont enseignées que d'une manière sommaire et imparfaite. Si, dans ces classes, on donne aux élèves trop de mathématiques, sans leur avoir enseigné d'abord le calcul élémentaire et usuel*, on ne s'y occupe presque pas d'histoire et de géographie. Ces sciences ne doivent s'apprendre qu'accidentellement, par l'explication des auteurs classiques , interprétés non pas au point de vue des faits et des mœurs, mais sous le seul rapport du style. De là une instruction historique et géographique très-décousue; ce n'est que dans les cours publics qu'on tâchait de la compléter, et encore ne s'occupait-on de préférence que de l'histoire de l'antiquité , et ne traitait-on la géographie que d'après Pomponius Mêla et Ptolémée; un jeune homme sorti du Gymnase ou d'une autre école du seizième siècle, n'avait que quelques notions peu cohérentes et peu utiles sur Fancien monde, i\> ne savait à peu près rien du pays même auquel il appartenait.

Tout le zèle de Sturm était tourné du côté du bien parler. Il*$ayait parfaitement que, pour bien parler, il faut une intelligence pourrie d'idées et de connaissances ; mais , se méprenant, comme tous les humanistes , sur l'importance de la forme, il n'avait pas assez d'attention pour le fond el croyait réussir en consacrant ses meilleurs efforts au seul perfectionnement de la langue : entreprise d'autant plus difficile, que l'idiome qu'il affectionnait devenait de jour en jour plus étranger aux peuples et plus insuffisant pour le génie moderne. Sous ce rapport, Sturm partageait au plus haut degré l'enthousiasme et les erreurs des savants de la Renaissance ; il allait encore plus loin que d'autres ;

' En 1672, p. ex., on n'enseigne au Gymnase l'arithmétique qu'à partir de la seconde ; en première , on traite les LogisHca scrupulorum astronomicorum et la dootrina de primo cœli motu.

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^VT DE l'instruction PUBLIQUE SELON STURM. 241

ies anciens et à ambitionner comme eux les l'éloquence. Témoin des ennuis que causait ^icullé d'atteindre à ce but, il ne se demande ont fondés dans la différence des temps, ^ par des considérations destinées à me ardeur qui était, selon lui, la ff Ne sommes-nous pas plus favô- '^1 Nous les avons pour mo- ^nt eu la difficulté de se former as pas, comme eux, les ouvrages , et de plus qu'eux, l'Évangile, pour y agesse qui fournil à l'orateur les grandes pen- A^s anciens avaient-ils à espérer des récompenses que «iO0S ne trouverions plus ? Les grands écrivains modernes, (Pétrarque, Boccace, Gomines, Luther, ne sont-ils pas ad- IBiiré&:comme les maîtres de leurs langues * ? » Chose singu- JU^el e'est parmi les premiers créateurs des littératures AMldennes que Sturm prend les exemples destinés à détour- •Aef la jeunesse de l'usage des idiomes nationaux, pour l'en- ^figeffàlapratique exclusive d'une langue ancienne. On s'est demandé comment il s'est fait qu'un homme aussi distingué lairpu entrevoir si peu les besoins des générations nouvelles, jet aa consumer pour la restauration du passé en des efforts (donLil reconnaissait lui-même l'insuffisance. Mais cette restauration a été momentanément nécessaire pour le développement même du génie moderne ; car non-seulement les langues se dont épurées et assouplies en traversant cette crise , les intelligences émancipées se sont aussi enrichies du glorieux héritage de l'antiquité. Sturm a été un des plus ardents et des plus laborieux restaurateurs du monde classique ; c'est là un de ses grands mérites ; son erreur a été celle de son siècle : il a cru que ce qui ne devait être

1 De êxercitationibus rhetoricis (sans pagination).

tandis que beaucoup se contentaieiiL d'écrire an latin pur, ii voulait qu'on le parlai en toute occasion et qu'il bauBit presque les langues vulgaires. Dans un traité publié dès 1538, De amissà dicendi ratione, il s'attacha à montrer comment l'éloquence, après avoir brillé d'un si grand éclat à Rome, s'est successivement altérée pour aiTiv.er au seizième siècle déchue de sa beauté et de sa forcée. Il faut, ditil , que Dieu suscite des hommes pour lui restituer sa perfection, de même qu'il a suscité les réformateurs pour ramener la religion à sa pureté primitive. Il voyait bien autour de lui des savants parlant un latin correct^ mais ce qui leur manquait , c'était l'élégance et l'harmonie } df autres imitaient Cicéron en écrivant, mais ne reeherchaienl^as la gloire de parler comme lui ; travaillant laborieaft6m<e{lt à soigner leur style , ils n'avaient pas la facilite d'éloeutkAi indispensable à l'orateur. Encore plus tard, après plusse trente ans d'efforts pour faire revivre l'éloquenee latine^, Sturm s'affligeait de voir si peu de^jeunes gens s'^pplîkfBW à cette noblcL étude. Ce qu'il dit sur les causes du< peuple succès de ses travaux et du peu de zèle de beaucoup.' é^'éilèves, caractérise clairement la tendance qu'il pourgumM>: « Lors des premiers mouvements de la Renaissance, t)n$'l9S^t plutôt occupé à écrire le latin qu'à le parler; ÉrasAie a recherché la richesse et la variété des expressions , mëis « méprisé le soin que mettaient les Italiens à polir lôupstfte. Les cardinaux Bembo et Sadolet ont écrit avec élégance » mais leur parole a été difficile. A Guillaume Budé a mMqué la clarté; il est grave, parfois même élégant, mais il est obscur à force de recherche. Cependant le zèle même de cette première époque s'est refroidi ; le seul qui , en Italie, soutînt encore les bonnes lettres, était Paul Mannce; depuis sa mort, les savants italiens préfèrent s'exprimer en italien plutôt que de se servir de la langue de Cicéron.» Slurm voudrait engager tout jeune homme à être jaloux de

BUT DE l'instruction PUBLIQUE SELON STURM. 241

laigloiriB des anciens et à ambitionner comme eux les «tariomphesde l'éloquence. Témoin des ennuis que causait abx élèves la difficulté d'atteindre à ce but, il ne se demande pas si ces ennuis sont fondés dans la différence des tempe, il teut.les combattre par des considérations destinées à éveiller dans les âmes une ardeur qui était, selon lui, la plus généreuse de toutes : « Ne sommes-nous pas plus favorisés qite 'tes anciens orateurs? Nous les avons pour modèles, tandis qu'eux-mêmes ont eu la difficulté de se former toufe seuls-;' n'avons-nous pas, comme eux, les ouvrages d^ philosophes, et de plus qu'eux, l'Évangile, pour y puiser la «sagesse qui fournil à l'orateur les grandes pensées 9 -Les anciens avaient-ils à espérer des récompensés que nous. ne trouverions plus? Les grands écrivains modernes, i Pétrarque, Boccace, Gomines, Luther, ne sont-ils pas admirée iconsme les mailres de leurs langues ^ ? » Chose singulîteetli ©'est parmi les premiers créateurs des littératures «ftc^imesque Sturm prend les exemples destinés àdétour- Hefilailetinéssede l'usage des idiomes nationaux, pourl'en- ^eif À la: pratique exclusive d'une langue ancienne. On s'est à^mmàé comment il s'est fait qu'un homme aussi distingué •ai^pu entrevoir si peu les besoins des générations nouvelles, ^tae consumer pour la restauration du passé en des efforts dontfil reconnaissait lui-même l'insuffisance. Mais cette restauf atioU' a été momentanément nécessaire pour le développement même du génie moderne; car non-seulement leà Iwagues aeâont épurées et assouplies en traversant cette crise , les intelligences émancipées se sont aussi enrichie du glorieux héritage de l'antiquité. Sturm a été un des plus ^urdents et des plus laborieux restaurateurs du monde classique ; c'est là un de ses grands mérites ; son erreur a été celle de son siècle : il a cru que ce qui ne devait être

1 D$ exercitatienibui rhetoricis (sans pagination).

qu'un moyen de préparer l'avenir, était ie but même auquel désormais il fallait tendre. Il ne cessait de déplorer l'infériorité de ses contemporains comparés aux écrivains et surtout aux orateurs des beaux temps de Rome. Nous écrivons tous, disait-il en 4538*, la langue latine, les professeurs de rhétorique sont recherchés partout, les bons auteurs sont publiés et lus avec avidité ; malgré cela, nous restons en arriére des anciens , nous ne parvenons pas à parler comme eux. La vraie ratio dicendi s'est perdue , parce que depuis longtemps on ne remplit plus les conditions sans lesquelles elle est impossible. Les esprits sont corrompus, la vie est dépravée; les talents ne manquent pas, mais les uns perdent leur énergie dans la volupté , d'autres se jettent dans des carrières lucratives, avant d'avoir suffisamment étudié. Delàvientque peu sont aptes à enseigner à la jeunesse un latin qu'ils savent à peine eux-mêmes. La méthode d'enseignement, claire et brève chez les anciens ^ est devenue longue, compliquée, mêlée de subtilités inutiles ; elle affaiblit les esprits au lieu de les fortifiai:. On enseigne les règles avant d'avoir appris aux élèves les mots auxquels elles s'appliquent; on perd un temps précieux^ sans arriver au but. On sépare la rhétorique de la dialectique , on veut exercer l'art de la parole sans connaître celui de la pensée. On a «obscurci» les sciences , en les exposant dans un langage barbare et rude ; on a oublié que, si le savoir ou la naissance élèvent un homme, l'éloquence seule, le plus noble des arts, lui donne de l'autorité sur les cœurs. Quiconque veut être utile à sa patrie ou à son ÉgUse , doit savoir manier la parole avec élégance et correction. L'homme d'État, le jurisconsulte, le pasteur, le professeur d'une science quelconque, tous doivent se hâter de renoncer au latin du moyen âge pour revenir à celui du temps d'Auguste.

1 De amisià dieendi ratione, éd. de t538, p. 83.

BUT DE L'iNSTRUCTÎi^N PUBLIQUE SELON STURM. 243

Mais un grand obstacle s'opposait au rélâblissement de cette parfaite latinité, dont Sturm attendait de si grands réisuhats : C'était la circonstance que les jeunes gens , avant d'aborder rétude du latin, étaient obligés d'apprendre une autre langue, leur langue maternelle. Ces malheureuses langues vulgaires étaient un vif tourment pour Sturm. Il regrettait le temps où les jeunes Romains apprenaient le latin dès leur première enfance* ; il eût volontiers consenti à l'emploi de tout moyen qui , an seizième siècle, eût empêché lés enfônts de « corrompre y^ leur style par l'usage d'un de ces idiomes modernes qui, quoi qu'on fasse, donnent à l'espfit une tournure particulière. Mais, s'il fallait se soûthettre à l'impossibilité de faire revivre le latin comme langue maternelle, Slurm se consolait en songeant à la gloire réservée à ceux qui, malgré la défaveur de leur àafissance, parviennent par le travail et l'exercice à le parler aussi bien que les Romains d'autrefois. Pour revenir à celte perfection , Slurm faisait des appels pressants au senfltoent d'honneur de ses contemporains ; leur ambition devait tonsister, non pas à faire faire des progrès aux langues nationales , formées si lentement et riches d'un si bel avenir, mais à les oublier pour les remplacer par le latin cîcéi^oriîën. Les parents, les professeurs, les magistrats, devaient engager les jeunes gens bien doués à se consacrer au culte de celle langue , en leur montrant au bout de leurs labeurs une gloire certaine. Le talent, sans culture, reste stérile , ou se perd par le vice ; on ne le conserve que par ûnef vie austère et pieuse , et on ne lui fait porter ses fruits qu'en le développant et en l'exerçant, c'est-à-dire, selon Sturm, en le latinisant. Tel est le but de l'instruction; elle doit faire revivre l'éloquence latine par un enseignement

1 De amissà dicendi rations^ p. 46. — De exercUat. rhetor, — JSpistolœ clatsicœ , chez Hallbauer, p. 176.

44 CHAPITRE in.

progressif, commençant par la grammaire et s'élevan1f8fae^ cessivement à la rhétorique et à la dialectique^.' C'est- ici surtout que Sturm nous apparaîtra comme réformateur, quoique dominé toujours par tes idées de son époque.

Enseignement grammatical et Copia verborttm. f •

Nous avons dit plus haut combien renseignement grainraatical était négligé dans les premiers temps de la Renaissance. Les élèves devaient apprendre les règles dans Vm ou l'autre de ces manuels du moyen âge , que Camérarîus appelait des massacres des esprits, carmficiiwmgetiioTum,^ 11 est bizarre de voir des humanistes du commencement du seizième siècle tolérer le Grcecismus om le Doctrinale, sur lequel Hermann Torrentinus publia encore en 4509 un ample commentaire *♦ Cependant une opposîtion vijg^^ reuse ne tarda pas à s'élever contre ces «sources, de -détç;^;table barbarie et de crasse ignorance*.» Elles étaient défendues encore, avec un acharnement opiniâtre, paroles théologistes et les hommes obscurs , pour lescjuçls la langue de Cicéron était tour à tour trop moderne ou trop vieille 'a

1 Commentaria in primam partem Doettinaliê, Sirasb* idifdj k^4<^ .2 « Auetores putridis quorum de fimiibus.w^U'-- ^ -^ > ,-<\ '

(iTetrica barbaries atque^ ignorantia€ra9m''*P^*''U Bobel, Pgloga contra vituperatorea Hudiorum humaniiatis* .BelMii^Opu^eula nova, Strasb. 1508, in-4o.

^ « Isti humanistœ nunc teœant me eum $uo.run>0' Uuinoy^el.aHnihilant illos veteres Ubros, Alexandrum^ Remigium, etCn»*^ « Bt qu}ja vQcahtda ex Cicérone sunt nimia tétera, eonavi ea innovarej.ete.» .^.EpiUobfobt' curorum virorum, éd. Munch, p. 91, 307. — Torrentinus fut accusé comme hérétique à cause de son très-innocent commentaire sur le Docfrtmi/a; Busch fut menacé de la même accusation.

ENSEIGNEMEJn" GRAMMATICAL , ETC. 245

et.^, saisis d'horreur en voyant les progrès du a latin séculier,^ invoquaient les anathèmes de l'Église contre « l'hernie :»\des nouveaux, grammairiens. Mais, sans s'occuper autrement de leurs lamentations que pour en rire, les humanistes se mirent avec ardeur à réformer l'enseignement grammatical. Il est vrai que plusieurs de leurs premiers essais furent encore assez étranges ; de ce nombre sont les règles versifiées de Mancinelli*,de Despautère*, de Georges Reisch', et surtout le traité de l'Alsacien Mathieu Ringmann, exposant la grammaire au moyen d'un jeu de cartes*. Bientôt on vit paraître aussi des manuels plus raisonnables ; déjà teiui de Nicolas Pérolti avait été conçu d'après un meilleur plan'; ceux de Hermann de Busch®, d'Aide Ma- Biuce', du médecin Thomas Linacer, de Canterbury*, de l'hiètorièn bavarois Aventinus*, du fameux controversiste Cochléus, de Nuremberg*®, deSimler^ de Heinrichmann et

{^çribendi. orandique modus; contient, entre autres, un traité en vers, ii^titulé : $pic<g y de declinatione , de generibus nominum, de prœteretis et de svpinis. Baie 1501, in-4o.

^ Syntaxis (règles versifiées, accompagnées d'un commentaire savant, mais .

iMifé). Strasb. 1515, in-4o Commentât H grammatici , dès 1512; souvent

obscur H (embarrassé; . ,3 Li^. I de la Hargarita philosophha.

^Grammatica figurata, octo partes orationis secutidum Donati editioherri'ei règuîàm Memigii (bénédictin du onzième siècle, commentateur du honti) itd ùnaginibus éœpi^essœ , ut pueri jueundo ehartarum ludo faci^ liora grammaticœ prœludia discere et exercere queant , S. Dié 1509, in-4o.

^ Rudwmeiita ghanmoHceê latina. Venise 1476 , in-fol.

6 In artem Donaivdê 4fetù partibut orationis commentarius, Leipz. 1511, .j^j^ï; (jémmenteire tiré des écrivains classiques.

'fftmituti&nës grtmmatieœ. Ven. 1508 , in-4o ; ne contient pas la syntaxe.

^ ^ Be'mM)ffdùtà9iiructurà êermonis loaVii. Londres Î5«4> in-4o-, observatitthiî sm'*<ïtidcJtt\Bff auteurs anciens relatives à la syntaxe. " 9Jhtdim(inta gràmmatioa. Munich 1512, in-4o; suivi de règle» sur les florès et sur la prosodie ; la plupart des exemples sont aussi expliqués en allemand.

>^ Grammatica, Strasb. 1514, in-4o ; contenant des commentaires sur une

de Bra88icanus, deTubingaeS témoignent du désir de perfectionner la méthode et de purifier la langue. Ces grammaires, auxquelles on peut ajouter un intéressant trailé de Wimpheling sur l'enseignement de la langue latine, et le livre plus curieux et plus savant encore de Bébel sur la corruption du latin au moyen âge*, furent accueillies avec un vif empressement par les amis des lettres ; ils les saluèrent comme des flambeaux destinés à dissiper les ténèbres où l'on s'égarait en suivant les guides maladroits des siècles antérieurs'. Toutefois, œuvres plus ou moins timides d'une époque transitoire et n'osant pas s'écarter en tout point des errements reçus, elles étaient encore en gé^ néral fort imparfaites. Les unes ne traitaient qu'une partie de la science, d'autres confondaient ce qu'il aurait faHn séparer, d'autres enfin manquaientd'ordre, enmellanipar exemple la prosodie avant l'étymologie.

Sous ce rapport, il y avait donc encore une importante réforme à faire ; elle était d'autant plus urgente que , malgré l'apparition des nouveaux manuels, l'enseignemeÀt grammatical était négligé même par beaucoup d'huAianistes. Avant tout, Sturm demanda que l'étude de la grammaire précédât l'explication des auteurs et les leçons sur la rhétorique. Se rattachant à Mélanchthon , dont l'excel-

partie du Doctrinale et sur le Donat, des règles sur la tradactiôn dûlatin en allemand, un chapitre de modo epistolandi, la théorie des figures et la iirôsodie. ' " '

1 Brassicanus, Institut, grammat. Strasb. 15i9, iih4<^. — HeinrichmMin, Institut, grammat. Ibid. 1512, in-4o. — Simler, ObMrvaHone* d& <trle grammaticà. Tubinguel5i3, in-4o. Simler, fidèle encore en ce point anGtœeismvs d'Ebrard de Béthune , met la prosodie avant Tétymologie.

2 Wimpheling, Isidoneus germanicus. S. 1. et a., in-4o. — Bébel, l>e abusione linguœ latina apud Germanos et de pnyprietcUê tj^tséem ; suivi de plusieurs petits traités spéciaux sur la restauration de la- latinité classique. strasb. 1513, in-4<».

3 V. p. ex. les vers de Jacques Spiegel, de Schlestadt, secrétaire impérial, en tête des Observationes de arte grammaticà de Simler,

lent manuel avait remplacé en Allemagne la plupart de ceux qui avaient paru dans les premières années du siècle % Slurm simplifia la grammaire et la ramena à des règles plus rationnelles. Il mettait tant d'importance à cet enseignement que même, dans sa vieillesse encore, il ne dédaignait pas de s'en occuper; un vieillard, disait-il, ne doit pas avoir honte de se consacrer à ces matières , rien n'étant plus utile ni plus beau en cette vie qu'un langage pur, expression d'une âme honnête ^ Il publia lui-même une grammaire élémentaire pour les classes inférieures du Gymnase. Elle ne contient que peu de préceptes; la première partie renferme ce que l'élève doit apprendre avant d'abor^r les règles proprement dites, c'est-à-dire des exemples de la déclinaison des noms et des pronoms , et de la conjugaison des verbes ; la seconde donne les principes de l'étymologie , sur les genres , sur les degrés de comparaison, sur la formation des cas^ des modes, des temps; la troisième enfm s'occupe des notions les plus élémentaires de la syntaxe.

Seulement, comme tous les grammairiens de la Renaissance, Sturm n'oublia qu'une chose, c'est que, pour apprendre le latin au moyen d'une grammaire tout entière

^ Grammatica latina. Haguenau 1525, in-8o ; et souvent depuis.

' « Me non pudet ad hune laborem detcendere et intermittere étudia mea in rébus maioribus,,. Cur me puderet in hac œlate et senecta meà grammatieum agere, êtres tractare grammaticorum?.., Quid enim utilius in l*ac vità, quàmpura mens et pura oratio? quid iueundiuSy quàm elegans vita et eUgoans oratio ?... Omnes senes pœnitet et pudet prœteritarum voluptatum , earum scil. quas adolescentia et iuventa putat esse 60fiaf , eteoniunctœ sunt cumpeccatis et vitiis, et scepe cum sceleribus, ut êst ebrieias^ ut libido et scortatiOy ac similes res, ut profusi sumtus^ in quibuM iw>esUus putat esse laudem aliquam , cum sit dedecus in iis positum aliquando etpemities^ plerumque etiam, aut nimis sœpe, miseria. H arum voluptatum omnium , inquam, et similium senes pomitet et pudet : vitœ verà laudatœ et orationis perspicuœ , neminem pœnituit unquam, • De latinœ linguœ resohendœ rations, p. 54, 55.

2!48 ciiAPiTHE m.

écrite en latin, il aurait fallu que les élèves sûsdent déjft cette langue. On voulait enseigner une langue morte comme oh enseigne une langue malernelle, au lieu de se servir dé celle-ci pour transmettre les préceptes de 1- autre. Sturm, qui sentait les inconvénients de cette méthode peu rationnelle, essayait d'y remédier par des instructions données aux maîtres et par des moyens multipliés de faire apprendre aux élèves un grand nombre de mots. Le professeur de gi'ammaire ne devait pas se borner à des règles toujoiirs piùs ou moins abstraites ; comme cet enseignement, aussi longtemps qu'il reste élémentaire, n'a pas un but logique, miaîs qu'il doit être un simple moyen de former les élèves à l'usage de la langue, Sturm voulait qu'il fût essentiellement pratique et accompagné, par conséquent, de tout ce qui peut enrichir la mémoire d'une quantité considérable d*expressions et de tours. Sanscopia verborum, disait-il, onf n'afcquiert pas la facilité de la parole, on ne devient qu'érudît. Voici les moyens qu'il recommandaitpour l'acquisition de la copia verborum. Le premier est Yeooercice de mémoire, auquel il faut habituer les élèves dès leur entrée à Técole , alors même qu'ils ne savent pas encore tracer les caractères latins. Il faut leur apprendre les noms des objets qui les entourent, en prenant ces noms, autant que possible, datis lés meilleurs écrivains. Par des répétitions fréquentes il faut s'assurer qu'ils les ont retenus et qu'ils en savent là signification et les usages divers '. Ces exercices doivent se continuer dans toutes les classes , en augmetitatit successivement en difficulté et en étendue ; mais il faut surtout y insister dans les classes élémentaires , car c'est le seul moyen de suppléer à l'absence de la langue latine dans les familles. Sturm publia quelques ouvrages destinés à apprendre aux élèves les noms des choses qui se rencontrent

' Epist, classicœ, p. 172. — De exercit, rhetoricis.

ENSEIGNEMENT GRAMMATICAL, ETC. 24î>"

da09^1av]b ordinaire. U fit d'abord, sous le titre de iVeani^a> usa série de dialogues ^ adaptés aux classes du Gymnase et contenant les termes elles formules dont on peut faire usage dans la conversation de tous les jours. Les recueils d'adages^ doDl le seizième siècle a vu paraître un nombre considérable et dont celui d'Érasme était le type et la source , de-, vaient servir à un but pareil. Les proverbes , disait Sturra , augmentent la copia ver borum, aiguisent l'esprit et ajoutent à la conversation un charme particulier. Aussi fit-il faire par un jeune professeur de l'académie de Strasbourg une collection d'adages classiques , dont l'étude devait être pour les élèves du Gymnase une espèce d'utile distraction*. Sturm fit en outre une édition des distiques attribués à Gaton, auxquels, depuis les premiers jours de la Renaissance, on attribuait une grande valeur pédagogique * ; les élèves devaient les apprendre, conjointement avec le catéchisme, pour se familiariser de bonne heure avec les expressions relatives à la vie morale. Enfin, il publia, pour les six classes supérieures, quelques recueils progressifs de poésies latines, destinées à être apprises par cœur et fréquemment répétées, moins dans le but de développer le sentiment du beau que dans celui d'enrichir le trésor de mots. Un autre moyen d'atteindre ce but, consistait à mettre entre les mains des élèves ce que Sturm appelait des o^w?mastica, des catalogues d'expressions usitées soit dans l'entretien familier, soit dans le style plus oratoire, et classées par ordre de matières. Dans les écoles monastiques du moyen âge on avait possédé déjà quelques vocabulaires encyclopédiques de ce genre , incomplets et incorrects , mais

1 Adagia clastica^ recueillis en 1573 par Jeaa-Louis Hauenreuter, qui expliquait alors les ouvrages d'Aristote sur la physique.

2 Séb. Brant et Érasme en firent des éditions , le premier avec une traduction en rimes allemandes (s. a., Bâie, in-4o), le second avec un commentaire latin (Strasb. 1515, in-4o).

IrèS'uUles à une époque où Ton n'avait rien de mieux» et aujourd'hui fort intéressants sous le rapport historique et philologique *. Du temps de la Renaissance, on revint à ce mode d'instruction; on lui donna plus.d'extension et une forme plus savante, en même temps qu'on essaya de perfectionner aussi les vocabulaires alphabétiques. Mais il fallut des peines extrêmes pour expulser des écoles les re* cueils informes du moyen ^e, tels que le Gemma gemmarum, le Catholicony leModus IcUinitatis* ; les fanatiques adversaires des lettres profanes ne pouvaient se décider à renoncer à ces ouvrages , imprimés encore fréquemment dans les premières années du seizième siècle. Pourlea faire dispai*aitre , on ne se borna plus à expliquer les mots par un synonyme ou par un terme de la langue vulgaire, on en détermina le sens et les acceptions diverses par des exemples tirés des meilleurs auteurs , on fit des collections de phrases, d'élégances, de fleurs. Le vocabulaire encore très-insuffisant de Reuchlin ' devint le type des dictionnaires ; les Eleganiiœ de Laurent Valla et la PolyarUhea de Nanus Mirabellius le devinrent des recueils de phrases^. Sturm

1 p. ex. le Vocabularius optimus^ éd. Wackernagel. Bâle 1847, in-^*. — Voeabularius rerum. Augsb. 1478, in-fol. — Voeabularium leUimo^germanicum. Nuremberg 1482, in-fol. — La bibliothèque de Strasbourg possède plusieurs vocabulaires manuscrits de ce genre.

2 Tous ces recueils furent fréquemment imprimés à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle; du Catholicon, p. ex., de Jean de Balbis (de Gênes, dominicain du quatorzième siècle), il y a vingt-huit éditions de 1460 à 1520 Modus latinitatis, Strasb., Martin Flach, 1498»in-4o. Etc.

^ Breviloquus , id ett^ dictionarium singulas vocet latinai breviter eX' plicans per ordinem alphabeti. Bâle, Amerbach, 1480, in-fol. Ce dictionnaire est quelquefois attribué à Guarini, de Vérone, parce que quelques traités de grammaire de cet auteur sont imprimés dans le même volume et que Reuchlin ne s'est pas nommé.

^ Valla, Elegantiarum libriVL Rome 1471, in-fol. ^ ouvra^ plein d'observations très-judicieuses et souvent imprimé — Mirabellius, PolyaiUh9a9 opus suavitsimis floribut exornatum. Strasb 1517, in-fol. .^ Card. Hadrianus,

adopta ce moyen d'enseignement pour le Gymnase de Strasbourg. Seulement il préféra la disposition encyclopédique à Tordre irrationnel de l'alphabet ; il ne rejeta pas ce dernier absolument, il l'admit comme utile pour les ouvrages destinés à faciliter la recherche immédiate d'un terme ; il s'était lui-même occupé comme jeune homme de la confection.d'un dictionnaire*, et un des derniers travaux de sa vieillesse fut une préface pour recommander un lexique latin-rgrec-allemand fait par deux de ses disciples*. Mais, pour mieux familiariser la jeunesse avec le génie même de la langue latine, il croyait que l'ordre systématique , rapprochant les expressions qui se rapportent au même objet, présente des avantages plus réels. 11 se souvenait qu'à Louvain il avait beaucoup profité d'un recueil fait d'après cette méthode par Murmélius, un des premiers à revenir à la classification par catégories ' ; à son arrivée à Strasbourg, illrouva ce même recueil introduit dans les écoles de cette viUe*.

. Il publia lui-même un Onomasticon piterile contenant , par ordre de matières, les expressions les plus usuelles relatives à la religion , aux choses extérieures , aux occupatipns de la vie ; en 1576, il fit une édition des phrases cicéroniennes d'Etienne Dolet*. Sur son conseil, d'autres savants de son école firent également des recueils de ce genre ; tels sont V Onomasttmm latin-allemand de Théophile Gol, professeur au Gymnase de Strasbourg, et le Trésor ci*

Demodis latine loquenâi. Bâle 1518, in-4o, avec une épîtredédicatoirede J. Frobénius à la Société littéraire de Schlestadt. — Aldus Manutius , Purœ^ élégantes etcopiosœ latinœ linguœ phrases. Col. 1672, in-8o. Etc.

^ A Théod. Rihel, 21 août 1586, en tête du Lexicon trilingue,

^Lexicon trilingue, 1586, par David Schallinget Helfrich Emmel.

3 A Jacques de Bade, 5 déc. 1578, en tète de VOnnmasticum de GoL

^ De seholœ Argent, ortu. Ms.

5 11 fit cette édition pour se conformer au désir du médecin impérial ".ra de Craftheim , 1576.

252 CHAPITRE m.

céronien d'Antoine Shor, professeur à Heidelberg. Utf de ses projets favoris était de former une vaste encyclopédie de tous les termes et de tous les tours employés par \eû meilleurs auteurs latins , une espèce de magasin où Toii trouvât, sous de nombreuses rubriques, les mots, les formules , les façons de parler, dont on pouvait avoir besoin. Quelques savants employèrent pour faire ces recueils des procédés fort singuliers, mais conformes au goût du temps. Les hommes les plus graves , entre autres Lefévre'd'Etaples, s'amusaient à chercher des moyens mnémoniques et récréatifs pour l'enseignement de toutes sortes de scîeûcèà. Le plus communément on employait les figures d'un jeu "dte cartes ou celles du jeu des échecs; les uns les applîtitiaîent à la musique ou à l'arithmétique, d'autres aux règles de là grammaire et à des vocabulaires encyclopédiques ; le ft^à(nciscain Thomas Murner, de Strasbourg, s'en sefrvrt ' j)otir apprendre à ses élèves la logique et même le code de Jù§^ tinien *. Un des plus bizarres tours de forcé, destinié^'àïMprimer à la mémoire la Copia verborum, est celurqiiMnïàgina Fltalien Jules Camillo, avec lequel Strirtn^éûtHe^ relations à Paris en 4535*. Camillo, qui était exfcéllerif Fatiniste, bien qu'il ne sût que médiocrementle grée, voulaitcontribuer pour sa part à la restauration cicéroniètiilé q\iï était la grande préoccupation des gens de lettrès dé'^ébù' époque; il espérait y réussir par la mécanique, après ràVôîf vainement essayé par l'anatomie. Son intention' était dé faire un recueil de mots, classés d'après un certain ordre; pour trouver le principe de cette classification i ils'ongea

J Chartilxidium logice seu logica poetiea vel memorativa cUm jocunâà pictasmatis exercitamento. Cracovie 1507; Strasb. 1509, \n-i». — Ludw studentum Frihurgentium. Francf. 1512 , in-i» (la métrique enseignée au moyen du jeu d'échecs). — Charliludium Institute summarie» Strasb. 1518, in*4o (les Institutes au moyen des cartes).

2 Sturm k Bucer, noY. 1539.

d'at^ord à l'adapter aux différentes parties du corps huaif ia : saus la rubrique des os , il voulait inscrire les corps solides; sous celle du sang, ce qui se rapporte à la chaleur etîiufeu; l'appareil respiratoire devait servir à représenter l'air et ce qui le concerne, tandis que l'eau se trouvait sous l'emblème des sécrétions liquides. Camillo cj^oyait avoir trouvé ainsi des moyens mnémoniques, rappelant à la mé-. naoire les quatre éléments et tout ce qu'on y rattachait alors, Maisr, s'étant persuadé que ce serait d'une utilité trèsdouteuse, il inventa un théâtre, divisé d'après les sept planètes, et représentant, selon les propriétés attribuées à chacun de ces astres, toutes les parties de l'univers. On dit qu^l travailla pendant quarante ans à ce mécanisme. Nous ^vops.de la peine à en comprendre le sens et le but; Sturra l'^^ïnirait comme fort ingénieux , mais en contestait l'uti- Ijjp. pratique*. 11 préférait une Copia verborum recueillie paf.iCainillo, qui ne paraît pas avoir été publiée*. Quant à Iq^-^ême, il s'occupait de la confection d'un pareil recueil, suç.uniÉ} grande échelle et d'après une division méthodique; ij^^vpul^it, par le moyen d'une analyse de Cicéron , donner le^& définitions de toutes choses, dans un ordre naturel, par gpflr.es et par espèces. Les barons de Werther lui promirent upe riche gratification s'il terminait cet ouvrage dans un tjçraps,donné'; mais, bien qu'il y mît beaucoup de soins et que les savants de l'Allemagne et de la Suisse fussent irnpatients de le voir achever « ce travail d'Hercule*,» Une

} Lingwf laUnœ,resQloendœ ratio, p. 3. — Nous n'avons pas pu nous, procurer l'ouvrage intitulé: Idea del theatro^ Florence 1550, in-4o, dans lequel Camillo expose son projet. Il publia aussi quelques traités de rhétorique, d*apïèa flermogènes, et un livre sur l'imitation de Cicéron. Y. sur lui Freytai;, Apparaius lUerarius. Leipz. 1755, T. lU, p. 128.

.^ De çmistà diemdi ratione , p. 50.

3 Sturm à Toxitès , 7 mai 1552.

^<nOput herculeum.» Célius Secundus Curio à Sturm, s. d.; in Cur{onis Epp. et orat, Bâle 1553, p. 110. — *Sturmius quoque simikm , vel hoc

put jamais le mener à bout ; il finit par le trouver trop considérable pour les forces d'un seul*. Il se peut aussi qu'il y ait renoncé , découragé par la publication du gfrand trésor de Nizolius, qui se glorifiait de n'avoir jamais étudié autre chose que la grammaire, et que l'on admirait comme le chef, V alpha des cicéroniens*. Lorsqu'en 4565 un protestant italien, Alexandre Citolinus, qui avait fait une analyse de Cicéron en sept parties , d'après les sept jours de la semaine, vint se réfugier à Strasbourg, Sturm eût voulu le retenir pour qu'il lui aidât à achever son grand ouvr^^e ; mais sa fortune, réduite par les avances faites aux Huguenots , ne le lui permit point'. Le recteur de Strasbourg n'a donc pas été l'inventeur de la méthode de nomenclature, consistant à enseigner le latin au moyen de vocabulaires encyclopédiques et de recueils de phrases ; mais c'est lui qui l'a pratiquée de la manière la plus systématique elavee le plus de persévérance. Dès la classe de neuvième, les élèves apprenaient par cœur une partie du vocabulaire; aussi longtemps qu'ils n'étaient pas en état de suivre une leçon faite en latin, et que le maître était obligé de se servir, dans ses explications , de la langue maternelle , il ne devait prononcer aucun mot en cette langue sans ajouter le terme latin correspondant. Des répétitions souvent réité' rées servaient à constater que les élèves avaient retenuiés

prœstantiorem linguœ latinœ thesaurum adornare dicitur : adjuvantibus eum laborem^ quem hactenus longo tempore frustra exspectamus, magnis impensit ac sumptibus , nobilibut doctrinà ac virtute et êloquentià prmstantibusy Wolfg., Phil. et Ant, de Werther. >^ Mich. Néander, Erçtamata grœeœ linguœ, 1565; chez Burckhardt, De linguœ lat. fatis, T. I, p. 484. > Slurm au fils de Cralo de Craftheim, 2 mars 1576, en tête des Phrases de Dolert. — Les matériaux amassés pour ce travail lui servirent à faire les iVeanisci,

2 « CicerorUanorum alpha.» Bédrot à Camérarius, 31 mars 1541 ; dans Eob. Hessi Epistolœ.

3 II recommanda Citolinus à la reine Elisabeth , à Ant. Cook et à Jean Haies, 1er oct. 1565; dans Ashami Epistolœ^ p. 416.

mois et les phrases. £n introduisant ce régime dans les classes du Gymnase , le but de Sturm n'était pas de donner aux élèves les notions des choses ; ils ne devaient en apprendre que les noms latins; s'il voulait qu'on leur montrât les objets, tels que des fleurs, des minéraux, des produits de l'art, c'était moins pour leur faire connaître ces objets eux-mêmes que pour en imprimer à leur mémoire plus sûrement les noms^ Latiniste avant tout, les notions et les iclée& avaient un moindre prix à ses yeux que la forme dont les avaient revêtues les auteurs classiques.

L'explication de ces auteurs n'était également qu'un moyen d'enseigner la langue. Si encore aujourd'hui quelques philologues la pratiquent exclusivement dans ce but accessoire , les hommes intelligents sont depuis longtemps d'aîccord pour envisager les anciens avant tout comme des modèles de goût littéraire et comme des monuments de l'histoire et de la civilisation du monde classique. Au seizième siècle ces points de vue étaient dominés par le désir passionné de faire refleurir une langue plus élégante et plus polie que celles dont les peuples et les savants se servaient alors. En interprétant les auteurs, il s'agissait moins de faire comprendre aux élèves des idées ou des faits que d'enrichir leur collection de vocables et de phrases. A cet effet, les ouvrages des anciens étaient soumis à une analyse que Sturm appelait resolutio et sur les principes de laquelle il faisait des cours publics. Résoudre la langue signifie, selon lui, décomposer un ouvrage de manière à deviner le génie de l'écrivain et à lui dérober autant que possible les secrets de son art. Ce n'est ni une analyse grammaticale, ni une analyse logique, mais une opération qui a pour objet de déterminer la valeur précise des termes et leur usage dans les diff'érents genres de style. Toutes les

1 EpisL c/a««.,p. 248.

956 GiiiypiTRB III.

expressions dont se compose une langue peuvent ôtreMmenées à qualre cat^ories : les choses divines, les choses naturelles, les sciences et les arts, l'homme par rapport à son corps et à son âme, aussi bien que par rapport à .ses devoirs comme membre de la société. C'est sous ces quatre points de vue que les anciens doivent être analysés; les exemples cités par Sturm dans son traité spécial sur celte matière, justifient ce que nous venons de dire, savoir que le but principal de cette analyse était la fixation exacte 4u sens des mots. Il ajoutait qu'il ne fallait se servir pour caelte opération que des écrivains les plus éloquents ; ceux qui , malgré la profondeur de leurs idées, avaient dédaigné.!'^quence ou n'avaient pas su y atteindre , devaient êtpe éliminés*. Il va sans dire que Cicéron était celui que Stupa recommandait le plus. Pour habituer déjà les élèveâ^. jes plus jeunes au style cicéronien , il publia une coUfK>tion d'épitres du grand orateur, destinées à être expliquées dans les classes de huitième, de septième et de sixième. Onçoa|prend que, dans ces classes, l'explication ne pouvait être.q^e littérale; mais, même en présence d'élèves plus avaneés, Sturm ne se servait pas d'autre méthode; c'est ainsi qu'il publia sur l'Art poétique d'Horace un commentaire ou il s'occupe uniquement du sens des mots, sans apprécier le moins du monde ni les préceptes ni les beautés du poëte» Tous les mois et les tours, donl, par ces divers moyens, les jeunes gens enrichissent leur fonds latin , doivent être inscrits par eux dans des registres particuliers. Déjà Rodolphe Agricola avait demandé que , pour acquérir une co^ pia verborum, les élèves se formassent des recueils pour y noter, sous différentes rubriques, les expressions et les passages les plus frappants qu'ils trouveraient dans les auteurs anciens *. Sturm lui emprunta celte idée; il la gêné-

1 A R. Asham, 5 sept. 1550; dans Ashami Epp., p. 28.

2 De formando studio, f» 20".

raiisa et en fit un de ses principaux moyens d'instruction. ft introduisit au Gymnase Tusage d'éphémérides , diaria; c'étaient des catalogues où les élèves , à partir de la neuvième classe , inscrivaient jour par jour les mots et les tournures qu'ils entendaient pour la première fois ; ces journaux étaient divisés conformément à la classification adoptée par Slurm pour les vocabulaires et pour l'analyse des auteurs ; les élèves devaient avoir soin de marquer les différences, souvent peu sensibles, mais très-importantes, entre les synonymes , et de distinguer ce qui convient au style oratoire de ce qtii appartient plutôt aux genres historique et poétique.

Pour utiliser ce fonds sans cesse augmenté, Sturm prescrit une série d'exercices de rédaction. Dans les classes élémentaires, ils consistent en des versions de lettres de Ci<5éî*on ; ces versions sont retraduites , de mémoire , en latîti. Puis viennent des compositions d'une difficulté projfressîve, des dialogues, des lettres, des narrations, ayant pour but de familiariser les élèves avec le langage de la conversation latine *. Tout l'ensemble de cet enseignement élémentaire avait un grand défaut: il est vrai, les règles grammaticales étaient simplifiées, rendues plus pratiques et plus intelligibles, mais par le trop fréquent exercice de mémoire , par le travail incessant de compiler des recueils dé mots , par l'explication purement littérale des auteurs, <>n produisait une instruction machinale peu propre à développer les intelligences; la jeunesse était dressée au maliiement d'un instrument, sans savoir trop à quoi l'employer.

' De amUsà dicefidi rations , p. 68, — lie exercitat. rhelor.

Rhétorique et dialectique.

Ce n'est qu'après toutes ces études préliminaires , destinées à latiniser les jeunes gens en convertissant leur mémoire en un arsenal de mots latins, que doit être entreprise l'étude de la rhétorique. Dans un de ses ouvrages, Sturma un passage intéressant sur la manière dont il distinguait chronologiquement les différents genres de style * : le pre^ mier, qui a été celui des premiers hommes et qui est encore employé par les gens du peuple , est le discours naturel, consistant en propositions très-courtes, sans incidentes 5 vient ensuite le stylé des auteurs qui ont écrit avant l'invention de l'art oratoire, les phrases sontdéjà plus composées, mais il n'y a pas de mesure ni dans les circonlocutions ni dans les incidentes, la phrase n'estterminée qu'après qu'on a dit tout ce qui se rapporte à l'idée qu'on tient à exprimer; enfin, le discours des orateurs, présentant des périodes arrondies et sonores, disposées d'après les principes de l'harmonie. C'est de la transformation des périodes , de leur enchaînement, de leur succession harmonieuse , que naît le style de l'éloquence.

Sturm a eu pour la théorie et la pratique de cet art un enthousiasme que n'ont pu refroidir ni les revers de la fortune, ni les infirmités de la vieillesse. 11 est devenu pour TAllemagne le véritable restaurateur de la rhétorique. Dès le commencement du siècle on avait fait en ce pays quelques essais de réformer l'enseignement de cette théorie ;

^ De periodis.

Reuchlin et Érasme* avaient appliqué les préceptes de l'antiquité classique à Tari de la prédication ; d'autres , tels que Wimpheling et Jacques Locher, le savant et spirituel professeur d'éloquence et de poésie d'Ingolsladt , avaient publié des résumés extraits de Cicéron , destinés à un usage plus général*. Mais là, comme partout à cette première époque, on avait tâtonné, confondu le bon et l'inutile, mêlé les traditions et les habitudes du moyen âge aux règles du monde classique. Mélanchlhon avait été le premier à dégager ces règles des éléments étrangers, et à les reproduire avec la méthode el le goût qui caractérisent toutes ses œuvres *. Sturm ne se contenta pas de marcher sur ses traces , il ne se borna pas à ressusciter Aristote et Cicéron , il voulut imposer aux orateurs du seizième siècle jusqu'aux prescriptions les plus subtiles imaginées par les commentateurs des maîtres de l'art.

Contrairement à son ami Ramus , qui faisait rentrer le chapitre de l'invention dans la dialectique, Sturm le comprenait parmi les parties de la rhétorique*. Cependant il

' Reuchlin, Liber congestorum de arte prœdicandi. Pforzheiml504, in-4« — Erasmus, Ecclesiastes sive de ratione concionandi. Bâle 1535, in-fol. Êràstne avait promis cet ouvrage à l'évêque Jean Fisher de Rochester, dès 1524 , Epistelœ^ Bâle 1538, in-fol., p. 596.

2 Wimpheling, Elegantiœ majores. Rhetorica pueris utilissima. S- 1., 1499, in-4o ; la rhétorique, qui suit le recueil d* élégances , consiste en quelques pages sur les principaux genres oratoires. — Locher, dit Philo musus, Epithoma rhetorices , dédié à Charles et à Christophe , margraves de Bade. S. 1. et a. (1494), in-4o; — Compendium rhetorices ex Tulliano thesauro, diductum ac concinnatum ; denuo recognilum. Strasb. 1522, in-4o. Ce dernier traité est un abrégé publié, comme dit Locher, dans l'intérêt des étudiants pauvres , qui ne peuvent s'acheter ni les auteurs anciens , ni la volumineuse rhétorique de Georges de Trébisonde (celle-ci, quoique plusieurs fois publiée à Bâle, 1520 et suiv., fit peu de fortune eu Allemagne).

3 De rhetorica libri 3, Wittemb. 1519, in-4o ; — Elemenla rhetorices, ib,, 1532, in-8o.

^Asham écrit à Sturm que Ramus lui fera des reproches *cum intelliget te inventionem , quam ille removet a suà scholà rhetorica^ ad artem di-

s'en occupait peu ; dans ses cours, il se bornait à expliquer le traité d'Hermogènes sur l'invention, quant à Texorde, à la narration, aux preuves et aux ornements , en en faisant l'application à quelque discours de Cicéron. Ses propres œuvres rhétoriques ne portent en général que sur Télocution ; conformément à toutes ses tendances, celle-ci devait avoir le plus d'intérêt pour lui. Il divise les auteurs qui ont écrit sur l'éloquence en trois catégories : ceux qui ont donné les préceptes d'une manière systématique ; ce sont surtout Aristote, Cicéron et Hermogènes; ceux qui les ont discutés avec de savants amis ou avec des disciples instruits, dans des lettres ou dans des dialogues, ce qu'ont fait Platon et Cicéron; ceux enfin qui, comme Quintilien, ont mêlé la discussion et l'exhortation à l'exposition des règles. L'étude de ces derniers est utile sans doute , mais ils n'ont pas besoin d'être expliqués dans les écoles ; l'enseignement public ne doit se baser que éur les premiers et sur les seconds. Sturm s'est occupé de préférence des premiers ; il les a publiés et commentés ; c'est dans leurs ouvrages qu'il a recueilli la matière de ses cours et de. ses livres *. Dans son traité De imiversà ratmie etocuHoms rhetoricce , il parle de la théorie oratoire dans toute son étendue, des qualités générales du style et de ses différents genres suivant la nature des pensées et des sentiments qu'on veut exprimer, des tropes et des figures, du nombre et des périodes , de la manière dont le nombre est modifié par les affections de l'âme. Ses dialogues sur les Partitions oratoires de Cicéron embrassent également tout l'ensemble de l'art. Dans un traité spécial sur les périodes, dédié à

cendi inprimis re ferre, et actionem, quam Ramuliisti faciunt , vere te quidem , et cum Aristotele et erudite , in exercitatione potitis quàm in doctrinà collocare » 29 janv. 1552, de Hal, en Tyrol; p. 44, 45.

> A Wolfgang de Schœnberg, 24 août 1573; en tête de Val. Erythrœus, De ratione legendi, etc. y epistolas.

Elisabeth d'Angleterre, il développe plus amplement les préceptes sur le nombre et sur les formes dont, pour le produire, îl faut revêtir la pensée. C'est une théorie complété de la composition oratoire, traitant de la période, de ses membres et de ses différentes espèces, de l'art de choisir et de disposer les mots d'une manière harmonieuse , des moyens de donner au style les qualités qu'on admire chez les grands maîtres de l'antiquité. Ces qualités, Sturm les expose d'après Hermogènes, qui en admettait sept : la clarté, la grandeur et l'ampleur, la beauté produite par l'emploi des figures, la rapidité ou la marche progressive, la convenance, la vérité, la gravité. Cette dernière devait résulter de la combinaison des six autres qualités, selon les circonstances et les sujets ; elle consistait, ce nous semble, dans la puissance d'entraînement du discours. D'après un traité spécial d'Hermogènes sur cette matière , Sturm distingue une gravité ouverte, résultant de l'emploi de moyens directs et immédiats pour produire l'effet qu'on recherche; et une gravité occulte, résultant de preuves habilement cachées sous des formes ingénieuses et s'emparant de l'auditeur par une insinuation à laquelle il ne résiste pas. Les préceptes que le rhéteur ancien etsoncommentateur donnent sur cette gravité occulte sont très-mi- . nutieux et très-artificiels. 11' en est de même de ceux sur l'éloquence civile et judiciaire; Sturm les traite en y mêlant toutes les subtilités inutiles qu'il trouvait chez Hermogènes. On peut s'étonner qu'un homme d'un esprit aussi juste et d'un goût aussi sûr que le recteur de Strasbourg, ait perdu tant de temps à traduire et à commenter un rhéteur de seconde main comme Hermogènes, auquel il reprochait luimême d'avoir négligé la philosophie*. Cet écrivain, du temps de Marc-Aurèle , est si riche en catégories , si fécond

1 Dialogi in partit, orat. Ciceronis^ f«» 16lb,

en finesses, si sublil dans ses distinctions, qu'il réduit Fart oratoire à un mécanisme , qui enchaîne le talent bien plutôt que de le développer. Ce n'est que dans ses cours sur la rhétorique d'Aristote queSturm s'élevait à des vues plus philosophiques ; il y exposait les doctrines classiques de l'antiquité avec une clarté qui faisait l'admiration de ses contemporains*. Il travaillait à un grand commentaire sur cet ouvrage ; les frères de Werther lui avaie«ït également promis des honoraires pour ce Rhetor aristotelicus ; en Allemagne, en Italie, en Angleterre, on ne Tatlendait pas avec moins d'impatience que son Trésor cîcéronien* ; mais il ne paraît pas qu'il ait jamais été publié. Il devait consister en une série de dialogues sur l'usage de l'éloquence dans la politique , dans la magistrature -, dans l'Église , dans la science ; Sturm s'en occupait encore en 1568^;

1 Les auditeurs de Sturm reconnaissaient que , dans ces cours , . « ^/ rafiQf^e interpretandi etverhorum génère, ipse etiam Àris totales.. , faciliset ap^rtu8 videtur,9 G. Fabricius à Meurer, 7 févr. 1545, de Strasbourg. Fabr. Epp., p. 18. — Val. Erythraeus, qui, en 1566, expliqua le livre de Stùrrir,' Dé periodis, dit que, depuis Hermogènes, personne n'a traité avecplos ile:Mgaçité et d'élégance « de incisorum membroi-vm etcircitmductionum.veL4ihtatione, vel contraclione , de verborum collocatione^ conformations et configurctione, de periodorum commutatione.* Préface à son édition du traité De periodis , 1567.

2 G. Fabricius à Meurer, 19 mai 1549; Fabr. Epp., p. 117. — . R. Ashamà Sturm, 29 janv. 1552; Ashami Epp., p. 46. — Wolfg. de Werther à Sturm, 3 mai 1554. — Paul Manuce à Sturm, s. d. ; dans Manutii etc., Epistolœ, éd. Grauff. Berne 1837, p. 186.

3 Sturm eut dès 1549 l'intention de faire cet ouvrage; il devait être intitulé Rhetor Aristotelicus ouSermones Aristotelici , et embrasser vcdivina, nattiralia, humana, ar tes et disciplinas* (à Wolfg. de Werther, 30 juin 1563). — En 1550, il en avait déjà donné une partie à un libraire, mais il changea d'avis et la retira (à R. Asham, 5 sept. 1550 ; Ashami Epp , p. 24). 11 y travailla beaucoup en 1551, et communiqua à ses amis la partie traitant « de avctoritate legum et de judicum o/pcio » (R. Asham à Sturm, 29 janv. 1552; p. 46, 47). Le 3e dialogue, achevé en 1553, ne parut pas assez approfondi à Sturm , à cause de l'absence du jurisconsulte Grcmp, un des membres des conférences dont l'ouvrage devait être le fruit (Sturm à Asham , 9 mai

les controverses Ihéologiques et les tribulations financières qui remplirent les dernières années de sa vie, Tempêchèrent sans doute de Tachever avec toute la perfection qu'il eût désirée ; cet ouvrage devait être la plus distinguée de ses productions littéraires ; il voulait en faire son principal titre de gloire.

Nous le répétons , dans tous ses traités sur Téloquence , comme dans ses commentaires sur les anciens rhéteurs, Sturra n'a rien fait que reproduire sans critique les préceptes de Tanliquité; il dit lui-même que quiconque sait les livres d'Arislote sur la rhétorique, les dialogues de Cicéron sur Torateur et les ouvrages d'Hermogènes , n'a plus besoin de rien apprendre sur ces matières* ; il n'a songé ni à les débarrasser d'un certain nombre de prescriptions trop artificielles pour être utiles, ni à les modifier, pour les adapter aux mœurs et aux idées modernes ; le prédicateur et le magistrat de la société chrétienne du seizième siècle devaient se conformer, selon lui , aux mêmes règles que les orateurs d'autrefois. Il n'y a chez lui absohiment rien d'original ; nous pouvons donc nous abstenir de donner une exposition détaillée de sa rhétorique. Cependant on serait injuste en contestant le mérite qu'il a eu comme restaurateur des principes classiques; lui-même, d'ailleurs, les a observés avec un rare bonheur ; ses traités sur l'édu-

1653 ; p. 389). — Les frères de Werther l'ayant pressé de l'achever, pour faire honneur à son engagement (Ant. de Werther à Sturm, 27 mai 1561), il leur remit en 1561 le manuscrit qu'ils emportèrent en Thuringe (« Rhetor Aristotelicus latet in pluieis Wertherorum.» Sturm à G. Fabricius, 17 juin 1561 ; — Asham à Sturm, 11 avril 1562 ; Ashami Epp., p. 54). 11 revit le manuscrit en 1568 , mais craignit de ne plus pouvoir le publier, à cause de son âge (à Asham, 16 déc. 1568; p. 422). Nous ignorons ce qu'il peut être devenu. Verheiden {Imagines ^ p. 101) cite parmi les ouvrages de Sturm : Dialogi IX in Aristotelia rhetnricam ; nous ne les avons jamais vus et nous sommes porté à croire qu'ils n'existent pas.

1 Au duc Wolfgang , en tête des Dialogi in Ciceronis partit» orat.

catioû, 5es d.i^çours académiques, ses lettres, sont. des mo- (ièles de bonne latinité, dignes en. tout point d'être mis$ur le même rang que les ouvrages des meilleurs écrivains djç la Renaissance. Ce n'est qu'en passant par l'école de l'antiquité, que l'éloqviençe a pu retrouver cette clarté limpide, cette harmonie, cette vigueur, qui avaient manqué aux ora^ teurs du moyen âge. La rhétorique ancienne a été une discipline salutaire pour l'esprit humain ; une fois habitué à la régie, il a pu librement la modifier et la compléter,. pour -l$i rendre plus conforme aux besoins de la société moderne.

. C'est à Slurm que revient aussi l'honneur d'avoir rappelé le principe des anciens, que l'orateur doit être dialecticien. Selon lui , Cicéron surtout a eu le mérite d'unir l'éloquence et. la philosophie, el de demander, ce qu'avaient oublié les rhéteurs grecs de son temps, que l'orateur possède la sagesse * ; la sagesse lui fournit les idées, la dialectique lui. enseigne à les développer, à les envisager sous toutes^. leurs, faces; elle est pour lui un art indispensable, car, ep.l^i. donnant les formes du raisonnement, elle lui appjfjqndà, prouver, à démontrer, à réfuter, à persuader. Sans ,cli^f>, tique, l'orateur est privé de son plus puissant moyeA (l'^Cr lion sur les cœurs; et, sans application à l'éloquence, ..la dialectique n'est qu'un art de vaine disput6^ .Ce fut une, innovation heureuse que d'insister sur cette utilité pratique de la dialectique; car, pour la raidre utile, il fallut la rendre plus simple, et ce fut là le plus grand service qu'on pût lui rendre.

Héritage d'Arislote, la dialectique, c'est-à-dire l'art de discuter, de trouver des raisons pour ou contre une opinion et d'arriver ainsi à la probabilité, avait complètement dégénéré par l'abus qu'en avaient fait les scolastiques ; l'art de penser était devenu embrouillé , et l'art de parler avait

* DiaL in Cicer. partit» ofat., 1^ 16à«.

- De amissà dicendi ratione^ p. 34.

pef du son élégance et sa correction. Lors de la Renaissance, otî voulut réformer la dialectique , en même temps qu'on réforma la grammaire et la rhétorique ; et, comme la logique n'existait pas encore dans le sens plus moderne,' comme science indépendante , on ne songea qu'à simplifier^ latlialccfique pour la rendre plus applicable à l'éloquence: Laurent Valla déjà avait entrepris de la corriger, en portant là niâin sur Aristote lui-même , dont il avait réduit les dix catégories à trois*. Georges de Trébisonde avait essayé k son tour de ramener l'art de la discussion aux principes de l'antiquité; mais son ouvrage, compilation hâtive, était resté sans influence*. Ce fut Rodolphe Agricola qui ouvrit avec courage et talent la voie d'une réforme réelle ; par son traité De invmtione dialecticà, il montra le premier dans quel rapport la dialectique est avec l'art de la parole, et comment on pouvait la débarrasser des formules et des subtilités oiseuses dont le moyen âge l'avait encombrée*.^ En France , où la restauration de la dialectique d' Aristote aVait été commencée par Lefèvre d'Etaples, Sturm fit connîdire Agricola par ses cours faits à Paris depuis 4530 ; en Allemagne, il popularisa ses principes par quelques ouvrages dont il va être parlé plus bas. Pour certains humanistes, tels que Louis Vives et Marins Nizolius*, la dialectique

^ De dialecticà contra Àristotelicos. Veoise 1499, in-foL

^ Dialecliça; plusieurs fois publié en Allemagne, entre autres à Strasbourg.* par Béatus Rhénanus, 1513, in-4o. ^

3Ctim scholiig Matth. Phrissemil Cologne 1527, in-4o. Selon Agricola, la. dialectique est à la fois ars inveniendi et arsjudicandi : «Inveniendi pars ea es$, quœ cerios quosdam ostendit locos, e quitus velut thesauris qui^ buidam, inrem quamvis confirmandam refeUo4ndamve argumenta ducan- . fur, Judicandiy quœ formulas ac prœcepla quœdam argumentandi tradit,* La théorie de Tinvention dialectique est donc celle des lieux communs et de leur usage.

* Vives, De corrupturum artium cousis. In opp.^ T. I, p. 325. — Nizolius, Àntibarbarus , de veris principifs et verà rntione philosophanéi, contra pseudO'Philosophos^ 1553, in-4o.

était encore un objet de mépris ; dans l'énergique réaction contre le moyen âge, on r^etait fréquemment la boniie science en même temps que la caricature qu'on en avait faite ; on la dédaignait comme un art stérile , comme une méthode contraire au bon sens, ne servant qu'à corrompre la raison, en l'exerçant à des disputes aussi inteitninables que ridicules. Dans les écoles de l'Allemagne, on l'enseignait encore au commencement du seizième siècle par l'explication des Summuhe logicales de Pierre l'Espagnol et de ses obscurs commentateurs Bricot, Georges de Bruxelles , Tarlaret*. Elle n'était plus une gymnastique , mais une torture de l'intelligence ; aussi devenait-elle , avec ses ineptes partisans , la risée de tous les bons esprits. En France , on se moquait de ces gens remplis

« d'un tas de fatras ,

de coDclusions et de cas ,

Dol JtioQs , volitions ,

qui ne valent pas deux oignons*;»

en Allemagne, Érasme proposait d'envoyer guerroyer confia

* Epistolœ obscurorum virorum. — Sturm, Vita Beati Rhenani, 'eti'téte de B. Rhén., De rébus german, —■ Brunfels, De corrigendis Hudii$ severioribus; il se raille (chap. 7) de ces anostrates magislereuli» qui, ne connaissant que les « somnia ockiana et nescio cujus Tartareti et Bricotti frivola... deliramenta,* se croient des Platon et des Chrysippe, sans avoir jamais vu un ancien Petrus Hispanus (pape Jean \^ï), ^Summvlœ logicales; — Tartaretus , franciscain da quinzième siècle, Expoêitio in sttmmulas Pétri Hispani ; - Thomas Bricotus , prof, de théol. à Paris, quinsiènne siède. Cursus oplimarum quœstionum super logicam. Ces ouvrages ont été plusieurs fois imprimés au coiamencement du seizième siècle. A cette époque» il y eut même encore de nouveaux commentateurs de Pierre l'Espagnol, tels que Georges de Bruxelles {In summulas P, flisp., plusieurs fois publié) et Jean de Glogau, prof, à Cracovie, dont ï Exercitium super omnes trctetatuâ pitrvorum logicalivm Pétri Ilispani fut publié à Strasb. par Otmar Luscinius, en 1517, in-40.

2 Farce des théologastres. Réimpr. à Lyon , 1830, p 34.

ies Turcs la troupe belliqueuse des disputeurs scolastiques * ; Henri Bébel, deTubingue, Jacques Locher, d'Ingolsiadt , ie chevalier Ulric de Hutten, Crotus Rubianus^ écrasaient sous les traits de leur verve les docteurs qui , non contents défausser l'art du raisonnement, avaient corrompu par leur terminologie «gothique» la «belle langue latine de l'antiquité'.» 11 est vrai que ces attaques hardies et spirituelles produisirent un phénomène assez singulier. On vit, surtout dans la Haute- Allemagne , les humanistes se diviser sur ki question de Futilité de la dialectique du moyen âge. H' y en eut qui auraient volontiers as€ocié le culte des traditions reçues à la jouissance que leur procurait la lecture des auteurs classiques; l'assaut livré aux méthodes anciennes par une génération plus jeune les troubla dans leurs paisibles études ; saisis d'effroi en songeant à l'avenir, ils prirent les armes contre les novateurs , qui , pour la plupart, étaient leurs propres disciples; et^ dans ces efforts pour arrêter le mouvement, ils tombèrent souvent dans des contradictions étranges. Geiler de Kaysersberg, bien qu'il insistât sur la propagation des lettres, vit presque un sacrilège dans les .attaques dirigées contre les « théologiens disputatifs ; » Wimpheling s'érigea en champion de la « noble et subtile dialectique des scolastiques;» il voulait qu'on conservât religieusement la méthode de Pierre l'Espagnol',

' Encomium Moriœ. Baie 15«2, in-8o, p. 278, 264 ^ Bébel ^ Egloga contra vituperatores studiorum humanitatis , dans ses Opyscula nova. Strasb. 1608, in-4»; — Locher, Vitiosa sterilit mulœ àd mttsam comparatio, Nuremb. 1506, in-4o; — Hutten, dans beaucoup de ses écrits ; - Crotus Rubianus est le principal auteur des EpUtolœ obscurorum virarym.

3Wimphding, Contra turpem libellum Phiiomusi defensio theologiœ • seholasticœ , virtuosa sterilis musœ ad nobilem et subtilem philosophiqm eomparatioj etc S (1510), in-4o. Wimpheling écrit ce traité pour se conformer au vœu de Geiler : « usque quo differs theologos defendere ditputativos ? »

'SÔS OH A PITRE ÏV.

sans s'apercevoir que «J'intégrité » dans renseignement théologique qu'il réclamait avec tant d'énergie *, n'était possible qu'en rompant à jamais avec les habitudes du scolasticisme. Ces hommes, animés d'ailleurs de très-bonnes intentions pour le progrès des sciences , • protégeaient avec nne inquiète sollicitude les manuels de logique cpie compilaient péniblement Jean de Lapida, Albert Krauss /Jean Eck, et qui devaient remplacer ceux du moyen âge sans les améliorer*. Des esprits à la fois plus courageux que ces timides conservateurs et pliçs sensés que les détracteurs radicaux de la dialectique, comprirent que, simplifiée et corrigée, celle-ci pouvait devenir une arme redoutable contre ces mêmes « obscuri viri,j> par la faute desquels elle .était tombée dans le discrédit. Ce furent les savants protestants qui tentèrent cette réhabilitation , et , bien 'que Luther eût dit , dans une de ses 99 thèses , qu'Aristole est à la théologie comme les ténèbres à la lumière', AristÔte fut remis en honneur par les réformateurs mêmes. Mélanchthon, Camérarius, le médecin Jodochus Wilîich; continuèrent l'œuvre commencée par Agricola; Sturm Tabbevà, quoique dans un esprit moins indépendant que Ramils en France. Ce dernier toutefois reconnut lui-même les èervices que Sturm rendait à la science , en la traitant avec cette « abondance ornée » et en y introduisant ces. «développe-

' De integritate. Strasb. 1505, in-4o, chap. 30.

2 Jean de Lapide (réaliste), Tractatvs de propositionibits exponibilibus, Bâle, s. a., in-fol. ; avec des vers de Séb. Brant à la louange du livre. — Âlb. Krauss , ~doyen de la faculté philosophique de Fribourg, en 1515: Logica, compendiosissime totam dgalecticam continens, S. 1. et a., in-4o. — Jean Eck (nominaliste), Bursa pavoniSy Logicœ exercitamenta ^ appellata parva logicalia; avec une préface de Wimpheling. S. 1., 1506, in-4o. Le paon était remblême des nominalistes.

3 Chez LÔscher, Ue formations- Acta. Leipz. 1720, in-4o, T. I, p. 543. Beaucoup de ces thèses sont dirigées contre les sophistes et les aristotéliciens, c*estrà-dire les scolastiques.

RHÉTORIQUE ET DIAIiECTIQUE . Wè

'méat» pratiques » dont le moyen âge ne s'était jamais douté^. H la définit, d'après Aristo te, l'art de trouver la.vérité probable, en discutant le poui'et le contre à l'effet d'arriver à une connaissance plus sûre des choses douteuses. Dans ce sen», elle est un instrument utile , une puissance comme l'appelle le philosophe grec , servant à toutes les sciences , tes dégïigeant da ce qui est obscur et ambigu, les éclairant! i€^ les élevant à la certitude*. Par la force et la souplesse qu'elle donne à l'esprit, elle le rend capable de saisir Ja vérité ^ de l'approfondir et de la comprendre sous tous ses aspects, étde la défendre contre les objections. G'es.t à^ee point de vue de l'utilité, et spécialement de l'utilité pour 4'orateur, appelç à soutenir, dans des discussions contrar dictoires,, la cause du vrai et du juste, que Sturm a traité de la dialectique. Mais, conformément à l'idée qu'on s'en faisait, au seizième siècle, il l'a confondue avec la logique proprement dite, dont elle ne forme qu'une partie ou plutôt dont; elle n'est qu'une application pratique. Il y a fait mirer la théorie du raisonnement, principalement celle du syllogisme. Il: , l'a enseignée à Paris et à Strasbourg, et ja publié ses leçons sous k titre de Partitions dialectiques e^ spus forme de dialogues. <

et IjtenSiçetouvragQ, remarquable par l'exactitude des dé-

'^ « Bos dialectices tara insignes tamque amabiles fructus Joh. Siurmius ex Agricoles scholà Lutetiam Parisiorum primus attulit , academiamque academiarum principem incredibili tam insperatœ ulilitatis desideriç inflammjBLyit; tune igitur tanto doctore logicam istam ubertatem primum degustavi , didicique longe alio fine consilioque juventuti proponendçm ess^ , quàm Eubulidea illa contenlionis rabies persuasisset , nempe ut tenera œlas fieret exemplo et imitatione summorum logicorum ingenio pvomptior ad pervidendum quidlibet cogitandumque, judicioque maturior ad decernendum ac judicandum.* Ramus, Scholœ in libérales artes, Bs^lç 1569, in-fol., préface.

'^ tt Lucem artibus disserendi facultas adfert , nihilque patitur perturbatum , nihil ambiguum , et ubicunque ipsa pedem ponit , ibi se nunquam Vinci sinit.* Partit, dialect , P 2b, 292b.

finitions 'el la clarté des fiéveloppementa y St^rm iraite^uc^i de quelques points jusque-là négUgé«rteomp3ie.triQprqh9curs ou comme inutiles,, tels que les syllogismes mixtes , les préceptes sur la démonstration et ceux sur la discussion. H fit en outre des éditions des traités dialectiques de Mélanchthon et de Jodocus WiUicb *; De même que sa rhétorique, la dialectique de Sturm ne va pas au delà d'Aristote. Moins indépendant qu'ÂgricoIa , qui avait vvoulu qu'on ne s'arrêtât pas à ce philosophe, et que Ramus, qui l'avait librement modifié, Sturm croyait rendre «n asôez^ grand Sèr^îce aux étudefe en se contentant de réstimér le» prindpes d'Aristote; il ne s'attribuait d'autre mérite qtief ée ke àVôîr exposés avec une clarté nouvelle au înoyen de laiméfhôde analytique, et d'en avoir écarté les subtilité» !de la ■fecôliaslique *. Quant à la terminologie, elle l'avait mistdaas Un embarras exlrême : la dialectique, dit-»il',' étant uni rtrt inventé par les Grecs et n'ayant pas été trailée^parléA ati>teurs latins, il a été obligé, à contre-cœur^ de cowstrvier certaines expressions peu conformes à la pureté ^eâroifiienne, mais indispensables pour la prâcieioA de^l^^<gnement'. Ses Partitions dialectiques furent iaooifeillieiiêiL Allemagne avec une grande faveur; on loua Stttvmr<4)'iavoir reproduit Aristote «avec cette élégance de style cpoifjut^qu'ici avait manqué à la dialectique* ; » des poètes exprimèrent en vers latins l'admiration que leur inspirait son ouvrage ; des professeurs en firent des commentaires ou le réduisirent, selon l'usage du temps, en tableaux «sefaénm*

1 La dialectique de Mélanchthon parut d'abord à Wittemberg, 1585, in-S».

^ Il dit qu'il n'a rien ajouté à Aristote, « quam novam eaplieandi ration nem , partiendo enim nemiwem scio tradidisse dialeeticenu^ X'\tA, Ery* Ihre&us; 10 aodt 1547, en tète des Tabula de ce professeur isur les deux premiers livres des Partit, dialect.

^ Partit, dialect, y préface.

4r..;^à orationxB elegantià^ qua adhttc dialectica caruit,Tt Val. Erythrœus , préface à tes Taèulœ.

EXERCICES 'CittATOlélES, ETC. 374

^tique« ; > '«'W ^"motv on fil au Hvre une réputation qui le t)iaintiût!pen<bnt long^temps dans les écoles ^

'■ Ewerdtes oratoires. Imitation de Cicéron, • •'■'■ -li.

. < (Comme « sajas la pratique les préceptes ne servent à rien', i> Storm voulait que, pour propager l'art de la parolç, on xnleitâl de front avec l'enseignement théorique des exercices mullipliési Ayant pour objet la composition et la récitation «de (dtseours de tout genre, ces exercices étalent la conliiMialîon progressive et appliquée à l'éloquence de ceux de tslyk>etfde mémoire usités dans les classes inférieures. Dans le$i id4e& que Sturm expose à cet égard, nous retrouverpns k eioéronien enthousiaste et exclusif.

• Shm les classes où l'on commence la lecture des poètes, on ft'eli doit choisir que les meilleurs, Virgile, Horace, Té- (rene;è:/i Plante; Sturm, d'accord avec quelques Italiens, désapprouvait les professeurs qui expliquaient aussi les Métaroewrphoses d'Ovide*. L'étude elle-même de ces auteurs

' Vçrsde Sapidus, de Toxitès, de Georges Fabricius, de Math. Hubner, en tête des Tahulœ d'Erythrœùs. — Ce dernier réduisit les quatre livres dialectiques de Slufm en tableaux, Schematismi, 1551. On aimait beaueoup ce genre àe tableaux , espèces de résumés , de plans , faisant voir comment un genre se divise et se subdivise, montrant les conséquences d'un principe, etc., mais partageant tout en catégories d'une sécheresse extrême. Georges Fabri- CÎU8 fit des tableaux ftur la grammaire : Parlitionum grammat. quœ tabulis delinsalœ sunty libri S. Bâle 1560, in-fol. VaL Erythraeus en fit aussi sur les Parlitioneê rketoricœ de Sturm , 1547, ainsi que sur la confession d'Augsb. Strasb. 1565, in-fol.

2 De amissà dicendi ratione, p. 73.

^\, p. ex. Riccius, De imitalione Ven. 1546, f» 85», — Les Métamorphoses « ab Italis et Gattia irHdentur.» Sturm à Baur, 17 Mt. 1972.

doit servir uniquement à l'éloquence; quelques sayants du seizième siècle étaient même d'avis que les orateurs (}e* valent être lus avant les poètes ^ Sturm admet qu'on les ex* plique simultanément , mais moins pour faire comprendre la poésie que dans l'intérêt général du style. Il veut qu'on exerce les élèves à tourner les vers en prose; les commençants se borneront à transposer les mots , les plus avancés tâcheront de les remplacer par d'autres*. On comprend que ce genre d'exercice était peu propre à faire sentir les beautés particulières de la poésie. Sturmattachaitd'aiUeurspeu d'importance aux exercices de versification; la prose ^M l'éloquence, servant à des usages plus variés et plus {vai tiques, avaient plus de valeur pour lui; la poésie, disMlril avec raison , exige un talent naturel ; pour ceux qui aspirent au titre d'hommes lettrés et qui veulent comprendre. \^ poètes, il suffit de ne pas ignorer absolument les>rôg^ de la prosodie, sans qu'il soit besoin de leur appren4r^ ^.f^irf^ eux-mêmes des vers '. En arrivant à Strasbourg,. jl Uiquv;^ que, dans les écoles latines, on faisait composa .par Jes élèves des vers ce taies quales, » au moyen des Adages d'Ér rasme et des tables de Murmélius^. Celte versification «telle quelle» avait été une des occupations favorites des pre-miers humanistes de nos contrées. Us avaient publié des manuels sur l'art de faire des vers latins ', et aimaient à se

' Sambucus , Oratio quàd oratore» antepoetas a puerU cognoêcêndi iuni.

2 De exercitat. rhet.

3 Aux prof, du Gymnase, i février 1573, en tête des Adagia clauica de Hauenreuter.

'• L. c. — Murmélius , Tabulas in artis componendorum versuum rudimenta. Strasb. 1538, in-8o, et avant. Ces tables restèrent en usag^ au Gymnase pour renseignement de la prosodie ; on s'en servait encore en 1572.

^ Déjà Pierre Schott fit un résumé de la prosodie latine : Epithoma de aillàbarum quantitate ac versuum connexione, publ. par Wimpheling, Strasb. 1506, in-4o. — Wimpheling, De arte metrificandi. Strasb. 1504, in-i». — Bébel, Àrs versificandi et carminum condendorum. Strasb. 1513, in-4o. — La plupart des grammaires^du temps contiennent aussi la prosodie.

Voir^alifiés de métristes; ce nom, en effet, leur convenait mieux que celui de poëtes , car, à de rares exceptions près, leur poésie, qui né produisait que des distiques moraux, des éjpîtaphes , des pièces destinées à recommander toutes sortes de livres, même des livres de droit, n'allait guère au delà d^ine prose métrique. Sturm, bien qu'à plusieurs reprises Jl eût essayé lui-même de monter au Parnasse , avait assez dé:bon«*en9pour comprendre le peu d'utilité de ces exercises pour des élèves chez lesquels l'imagination n'est pas enooiis' développée. 11 ne faut donc pas s'étonner qu'il les ah abolis; ils n'étaient, à ses yeux, qu'une perte de temps. Vi^tit croyait pas non plus qu'il fallût donner des préceptes èjpéciaux sur le style épistolaire ; il ne partageait pas l'opi- ÉrtdÉ éé la plupart des humanistes qui , non contents d'éèrir&dëfe lettres uniquement pour imiter Cicéron et pour éé- faite -à^^ compliments , établissaient aussi de longues tWéèHèsstff un art dont ils s'exagéraient les difficultés et Pittipôi*élnceM"Il dit que des règles sur l'art d'écrire des fëttrète^ïie'SètVèïit à rien , aussi longtemps qu'on ne connaît pàb 'l'art d^' la parole , et que , dès qu'on connaît cet art, elles' déVièfntiiElnt superflues, le genre épistolaîre n'étant qti'ùné slt>plication de la théorie générale du style*. Ces idées' ftept^valùreiit pas dans l'école de Strasbourg: des cdlêgties de Sturm publièrent des traités , non-seulement sur la' meilleure manière d'écrire des lettres , mais même sur celle de les lire'.

^ On a publié au seizième siècle un grand nombre de traités sur l'art d'écrire des lettres ; il y en a de Despautère, de Henri Bébel, de Conrad Celtes, d*Êrasme, de Vives, de Hegendorf, de Sambucus, etc. Ils étaient destinés à être substitués aux manuels ridicules , en usage dans les premiers temps de la Renaissance , tels que les Formules scribendarum epistolarum de Paul Niavis,.prof. à Leipzig, le Modus epistolandi de Pontius, etc.

'^ Al'évêque Érasme, en ièie des Epistolœ Ciceronis ad familiares, 1541.

3 Melcbior Junius , De contexendarum epistolarum ratione. Strasb. 1587, in-8o. — Val. Erythrœus, De ratione legendi, explicandiét srrihendi epis-

Selon Sturm , c'est le discours proprement dit qui doit être l'objet des principaux efforts du professeur Outre qu'il doit faire composer par les élèves des discours et les soumettre à une critique sévère , il doit aussi instituer de fréquents exercices de déclamation de fragments oratoires ou poétiques d'une certaine étendue. Ces récitations sont utiles, parce que les élèves apprennent à saisir l'ensemble de la pièce récitée et à juger de son effet total , parce que la mémoire est enrichie d'exemples dont on s'habitue à faire l'application en toute circonstance, et qu'ainsi la pureté de la langue est garantie. De plus , les élèves doivent apprendre à improviser sur des thèmes donnés et faire ainsi des déclamations dans le genre de celles qui avaient été usitées dans les écoles des rhéteurs de Rome. Ces exercices , introduits par Sturm dans l'école de Strasbourg , ne se faisaient pas seulement en classe, ils étaient un des principaux ornements des solennités scolaires qui avaient lieu à la fin de chaque semestre. Pour inspirer aux jeunes gens le goût de l'éloquence et pour leur donner le courage nécessaire à l'orateur, Sturm faisait réciter publiquement des discours de Cicéron, avec tout l'appareil de la procédure romaine, avec les plaideurs, les juges, les licteurs, lé peuple. Un élève figurait l'adversaire de l'orateur, l'interpellait, lui répliquait; l'orateur devait lui répondre «comme l'eût fait Cicéron vivant. » L'avantage que Sturm trouvait à ces représentations était que les élèves, en entendant réciter les œuvres de Cicéron avec toute l'action extérieure, en retirent un tout autre fruit qu'en se bornant à les lire : ils se forment l'oreille et se préparent à rester calmes au milieu des agitations de la vie publique*.

tolas. Strasb. 1576, in-8o. Sturm ne recommanda ce dernier livre qu*entant qu*il donnait des préceptes sur l'explication des lettres de Cicéron.

' De liter. ludis^ p. 148. — De exercitat. rhet, — En 1575, un élève prononça le discours pro Milone , un autre , un discours contre lui.

Ha autre exercice, rapporté par Sturra du Gymnase des frères de la vie commune de Liège , et introduit aussi dans quelques autres écoles dès les premiers temps de la Renaissance , consistait en des représentations de comédies et de drames latins * . Ce théâtre scolaire est devenu la transition des mystères et dos farces du moyen âge à Tart dramatique plus régulier des temps modernes. Reuchlin, Wimpheling, Bébel , Locher, avaient été des premiers à faire quelques pièces destinées à être représentées par des étudiants*. Bientôt on préféra celles de Térence et de Plante. Pour Sturm , ces exercices étaient un des meilleurs moyens d'habituer les élèves à la conversation latine ; partageant l'avis de quelques humanistes italiens et surtout celui de Mélanchthon y pour qui Térence était un maître de la langue et de ]9k vie % il considérait cet auteur comme le type du dialogue; il admirait le caractère (k vraiment romain» de son

■ * 'SpigtoltÈ elass , p. 248. —Vers 1504 Eloi Houkar ftt pour Técole de Gand Wie, Cqmœdia de patientià Chrysellidis.

2 .Wimpheling , Stilpho, S. 1. et a. (1495), in-4o. — Bébel, De optimo studio juvenum, comœdia, 1501; à la suite de son Opusculum de institutione pùhrorutn. Strasb. 1513, in-4o. — Reuchlin, Scenica progymnasmata. Pfoirzheim 4508, in-4o (représenté en 1497 à Heidelberg); — Sergius, vel ca-

piiiêi c^iput, ïb., 1508, in-4o Locher, Spectaculum d« Thurcorum rege

et Suldano rege Babiloniœ ; — Judicimn Paridis de porno aureo , de triplici hvminum vitàj de tribus deabus quœ nobis viiam contemplativam reprœséntdnt. Ingolstadt 1502, in-4o. (Ces deux pièces furent représentées en 1502 parles étudiants d'Ingolstadt.) — Brunfels déjà introduisit les comé< di^a dans son, école à Strasbourg.

3 Riccius, De imitatione.yen. 1545, in-8o, fo 85* — Le cardinal Adrien et Aide Manuce , fils de Paul , publièrent des recueils , souvent imprimés, de locutions familières de Térence. — Térence est : « orationis et vitœ magister, omni pêne legendus œtati , sed omni plane studio. • Mélanchthon , préface à son édition de Térence. Tubingue 1516, in-4o. — G. Fabricius publia des Elegantiœ , tirées de quelques poètes et suivies de : Formulœ loquendi ad usum sermonis commuais et quotidiani ex Plauto et Terentio. Leipz. 1560,

in-So. Térence était expliqué dans les classes inférieures de la plupart des

écoles d'Allemagne.

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style et le faisait expliquer au Gymnase dès la sirièiile clâssé*v On lui fit une objection qu'avait déjà faite Léfèvred*Etapleis*; savoir: que les comédies anciennes ne cônvenaieiit pias à une école chrétienne, d'où il faut éloigner tout ôequi peut avoir une influence pernicieuse sur les moeurs ; il répondit que , dès que les pièces sont choisies et expliquées avec soin, le danger disparaît; il ajouta même que, pour mt^éux faire ressortir la beauté de la vertu, il est utile de lui opposer le vice '. Il n'est pas nécessaire de dire qu'en ce cas les illusions du philologue l'ont emporté sur les devoirs du pédagogue et du moraliste. Les représentations théâtrales s'introduisirent dans la plupart des écoles; on jouait même à Strasbourg des comédies et des tragédies grecques * ; de temps en temps, dans des circonstances sôlerineltés, on choisissait aussi un drame sacré, quoique Sturmfîtpeu de cas de ces imitations rarement heureuses deTérence ou' de Sénèque.

En 4575, Sturm publia un traité spécial sur les èxèrétcès oratoires. L'occasion de cet exercice prouve que ■'mélgrê \à peine qu'il se donnait pour faire revivre réldqufeilèe" ^ité^ronienne , malgré ses efforts incessants d'en imépiref le goût aux maîtres et aux élèves , les exercices ne réussissaient pas selon ses désirs. Dès 1565 le professeur de dialectique Léonard Hertel lui demanda son avis sur leà causes auxquelles il attribuait le peu de succès des ^iercices déclamatoires. Hertel pensait que ces causes étaient, d'un <;ôté, l'usage, devenu fastidieux , de ne faire rédiger par les élèves

• « Tcrentio post Ciceronem nihil utilius est ; purus est sermo et père romanus.» De titer. ludis, p. 118.

2 Comment, in epistolas Pauli Par. 1 512, in-fol.,> 133»», ad 1 Cor. X.V, 33.

'^ Sturm à Barth. Sieffert, 7 oct. 1665, en lêle des comédies dé Waute que sturm publia lui-même '^pro scholà Argentinensi.* — En 1576, des élèves du Gymnase représentent une tragédie de Sénèque.

^ Classicœ epistolœ , p. 199. — Medea Euripidis , pro theatro et scholà Argent, Strasb. 1598, in-8o.

que des discours sur Téloge des vertus, et, d'autre part, Tobligalion qui leur est imposée de se servir uniquement des expressions et des tournures amassées dans leurs éphémérides; il en résultait un manque de liberté et, par conséquent, un ennui profond. Il est singulier que Sturm n'ait répondu que dix ans plus tard ; il le fit par le traité que nous venons de mentionner sur les exercices rhétoriques*. Étonné de voir si peu déjeunes gens trouver du plaisir à la déclamation, il se demande à son tour quelle en est la cause ; il ne croit pas que ce dégoût vienne d'un manque de talent ou de bonne volonté chez les élèves ; son expérience lui fait penser plutôt que la faute en est, sinon aux professeurs , du moins aux circonstances , c'est-à-dire à la difficulté de vaincre l'obstacle opposé par l'usage précoce de la langue maternelle. C'était là effectivement la vraie cause de l'insuccès des exercices de rhétorique latine ; l'impossibilité de faire rentrer l'esprit dans le moule antique produisait cet ennui auquel Hertel attribuait à si juste titre la négligence des élèves. Car quel devait être en définitive le but et le fruit de tous ces exercices et, en général, de toute cette instruction, depuis le premier enseignement de la grammaire jusqu'à la représentation des comédies de Plaute et des discours de Cicéron? Rien que V imitation Aq^ anciens. Sturm l'avoue lui-même et s'en fait gloire.

Sortant à peine du moyen âge , où l'art de bien écrire et de bien parler le latin s'était perdu dans la barbarie d'un langage incorrect et défiguré, les savants de la Renaissance, fascinés par le merveilleux éclat de la littérature ancienne, s'imaginaient que rien ne pouvait en dépasser la perfection. Ils croyaient en conséquence que , pour former les écrivains et les orateurs , l'imitation des anciens était le moyen le

' sturm au prof. Michel Bosch , 23 déc. 1574, en tête du traité De exercU. rhet.

plus sûr. Ils ne se doutaient pas que chaque siècle, chaque nation , chaque homme , ont leur génie particulier, et que le développement de ce génie spécial et individuel est une des plus grandes tâches de ceux qui s'occupent d'éducation et d'instruction. Les principaux humanistes du seizième siècle ont été les partisans de l'imitation des anciens ; plusieurs en ont parlé accidentellement dans leurs ouvrages ou dans leurs lettres; parmi les Allemands, Érasme, Mélanchthon , Joachim Camérarius ; en Italie , Pic de la Mirandole, Bembo, Ange Politien; d'autres, tels que le jurisconsulte allemand Jacques Omphalius*, le chanoine de Ferrare Célio Calcagnini*, Barthélémy Ricci, le précepteur du fils d'Alphonse d'Esté ', en ont fait le sujet de dissertations spéciales. Les uns, notamment Érasme et Ramus*, pensaient qu'il faut prendre pour modèles tous les bons auteurs ; la plupart des autres ne voulaient imiter que Gicéron *. C'est à ces derniers qu'appartient Sturm ; son traité sur l'imitation oratoire expose ses principes à cet égard. !• déclare dès l'entrée que l'imitation ne consiste pas dans une copie littérale et servile; elle doit être « une application énergique d'acquérir les mêmes qualités qu'on voit briller dans un orateur, afin de lui devenir égal si on ne le peut pas surpasser.» C'est donc une noble émulation, se proposant pour modèle ce qu'il y a de plus accompli. « Le génie non cultivé, content de soi-même, n'aimantque soi-même,

' De elocutionis imilatione ac apparatu. Col. 1618, in-S».

''' De rhetoricà et imitatione. In opp. Bâle 1 544, in-fol.

3 De imitatione libri 3. Ven. 1545, in-8o.

^ Erasmus, Dialogus ciceronianus sive de optimo dicendi génère, 1529. Lyon 1531, in-8o. — Ramus, Ciceronianus. Paris 1557, in-So.

5 C'est l'opinion d'Omphalius , de Ricci, de Calcagnini, de Scaliger (ir2versus Erasmum oratiunes duœ , eloquentiœ romance vindices^ 1529 et 1537. Toulouse 1621, in-4o), de Dolet (Dialogus de imitatione ciceronianà adversus Erasmum pro Longolio, Lyon 1535, in-4o), de Sambucus (De imitatione a Cicérone petendà dialogi S. Par. 1561, in-8o).

ne peut faire que ce qu'il lui est naturellement possible de faire ; l'imitation le conduit au delà des bornes de la nature , de manière que, cessant de s'aimer soi-même, il admire les meilleurs exemples et s'efforce de les égaler ; la nature se ressemble toujours et n'avance que sur son propre chemin, l'imitation lui apprend la variété et lui trace des routes nouvelles ; la nature ne peut invoquer aucun témoignage étranger, l'imitation lui permet de confirmer ses œuvres par l'autorité des grands modèles*.» Le plus grand, le plus accompli de ces modèles estCicéron. Tous les autres orateurs latins lui sont inférieurs; s'il convient de les étudier, ce n'est que pour mieux faire ressortir la perfection des œuvres du maître préféré ; Démosthènes et les Grecs eux-mêmes ne doivent être lus que pour compléter l'étude deCicéron, seul vrai type de toute éloquence*. C'est par Cicéron qu'on forme le langage , de même que c'est par l'Évangile qu'on forme le cœur'; aussi longtemps qu'il règne dans les écoles, la barbarie n'est pas à craindre*.

Cependant , malgré l'assertion de Sturm que l'imitation ne doit pas être servile , son principe cachait pour l'originalité des écrivains un écueil dangereux. Un orateur trop appliqué à imiter Cicéron^ ne risquait-il pas d'abdiquer son caractère individuel , en devenant un simple plagiaire, comme c'était arrivé à Christophe Longueil? Sturm croit prévenir ce danger par le conseil de dissimuler l'imitation. On la dissimule en variant les formes, afin qu'à côté de la ressemblance on remarque « quelque chose de particulier. » Cela peut se faire par l'amplification , par la transposition des termes ou des idées, par la substitution ou par l'addi-

1 De imiiatione, Lib. i, cap. 2.

2 Ib., cap. 4.

3 A son frère Jacques , en tête de Ciceronis epist. minores,

^ A Tarchev. Hermann de Cologne , en tète du second volume des discours de Cicéron.

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