‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 19 sur 134 · SON ÉDUCATION. I · texte numérisé non relu

SON ÉDUCATION. I

à rÉcole centrale du Panthéon , alors fréquentée par les meilleurs élèves et dirigée par des maîtres habiles. Il y obtint promptement des succès exceptionnels, présage de ceux qui devaient, par la suite, signaler sa carrière.

Lorsque le premier Consul arriva au pouvoir, l'une de ses grandes préoccupations avait été de reconstituer l'Instruction publique. Afin d'établir un moyen puissant d'émulation entre les diverses maisons d'enseignement, et en même temps pour consacrer la culture simultanée des sciences, des lettres et des arts, on venait d'inaugurer (arrêté du 3o fructidor an X) une forme particulière et plus solennelle de concours. En présence de l'Institut en corps, et dans la salle publique de ses séances, le Ministre lui-même procédait à une distribution générale de prix aux élèves de l'École spéciale de médecine, à ceux des Écoles centrales, du Lycée impérial, du Prytanée français, enfin aux élèves des Écoles spéciales de peinture, de sculpture et d'architecture et du Conservatoire de musique. L'objet des prix était ainsi défini dans un discours prononcé par le Directeur de l'instruction publique, M. Arnault, élu depuis secrétaire de l'Académie française : c Aux récompenses annuellement réparties dans l'intérieur de chaque établissement, le gouvernement a joint des récompenses plus éclatantes dont la distribution est l'objet de cette solennité. Les premières ont été données à un succès; les secondes à une suite de succès. Les unes sont le fruit d'un effort heureux; les autres d'un effort constant. Les unes couronnent le travail d'un jour; les autres le travail d'une année, et vont signaler, non celui qui a été une fois vainqueur, mais celui qui l'a été le plus souvent. »

Augustin Cauchy recueillit dans ces concours une abondante moisson de couronnes. Dès l'année i8o3, à la

première distribution générale des prix , il avait obtenu le premier accessit de composition latine; Tannée suivante, le succès fut complet et éclatant. Il remportait le second prix des vétérans en discours latin , le premier prix de vers latins et le premier de version grecque. Il recevait enfin un prix spécial, intitulé : grand prix cT humanités. C'était le prix national dont il a été parlé tout à l'heure; on le décernait, au nom du chef de l'État, k celui des élèves des Ecoles centrales qui s'était le plus distingué dans les classes supérieures et qui avait remporté le plus grand nombre de succès.

C'est ainsi qu'Augustin Cauchy, à peine âgé de quinze ans, termina avec éclat ses études classiques, et qu'il put, comme il nous le raconte poétiquement dans une préface inédile, dont le style rappelle celui de Lagrange, t cueillir quelques fleurs sur les tombes d'Homère, d'Horace et de Virgile, avant de s'engager sur les traces d'Euclide. »

Cette même année (i8o4) devait marquer de plus d'une manière dans la vie de Cauchy; car ce fut aussi l'époque de sa première communion. Il se prépara à cette action importante avec toute l'ardeur et tout le recueillement d'une âme déjà consommée dans la foi. Ordinairement ces scènes intimes de la vie chrétienne restent cachées à tous les yeux, et le voile de l'humilité recouvre les élana généreux d'un cœur qui s'unit pour la première fois à soi» Dieu. Dans cette circonstance, toutefois, on nous permet^ tra de citer une preuve touchante des sentiments religieuit du jeune étudiant; c'est une lettre écrite longtemps aprèd par sa mère à l'une de ses petites-filles. Pour cette dernière aussi était venu le moment de faire sa première commu-' nion, et de s'initier aux grands mystères de la religion- Sa grand'mère, dans sa pieuse sollicitude, avait chercha par quels conseils et par quels exemples elle pourrait di^^

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poser plus efficacement Tâme et le cœur de la jeune enfant; elle ne trouva rien de plus édifiant ni de plus persuasif que de lui offrir l'exemple même de son oncle. Elle le fit dans une lettre que nous rapporterons sans y rien changer; on aime à y respirer cet air naïf et pur de la famille.

€ Ma chère enfant, je t'ai promis de t'envoyer la copie des Résolutions de ton oncle Augustin, qui t'édifieront beaucoup et t'encourageront à donner sincèrement ton cœur au Bon Dieu. Ton oncle a pris ces résolutions à ton âge tout juste; il avait alors beaucoup de défauts dans le caractère, mais il avait le cœur bon, l'esprit droit, et beaucoup de courage pour se corriger. Dieu a béni sa bonne volonté et lui a donné la joie de la vertu. Tu verras par ses résolutions mêmes qu'il était occupé du grand travail de sa rhétorique, ce qui Ta empêché de faire sa première communion à Pâques; mais cependant, ayant suivi les catéchismes autant que possible, il a reçu la confirmation après la Pentecôte, puis a fait sa première communion comme un ange, le jour de l'Assomption. Il avait eu cependant huit jours de travail pour les grands concours qui lui ont valu tant de prix et de couronnes, tout en conservant son cœur à Dieu pour le jour de cette grande action, et sans se laisser distraire par l'inquiétude ou l'espoir d'avoir ou non des succès. Deux jours après, il a reçu toutes les couronnes du collège et du Concours général, il a été diner chez le Ministre pour ses prix de rhétorique, n'ayant que quatorze ans, et il a toujours conservé, avec tout son mérite, cette religion, cette droiture, cette simplicité de mœurs qui le rendent cher à ceux qui le connaissent, ainsi que sa confiance en Dieu, qui l'a toujours soutenu dans les temps de malheur. >

A cette lettre étaient jointes en effet les Résolutions

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du jeune Augustin, on y remarque surtout le passage suivant, qui emprunte aux lignes précédentes un intérêt tout particulier.

§ 19. c Je ne me vanterai jamais du peu de science que j'ai acquis par les soins de mon père, me représentant d'abord que si je sais quelque chose , c'est uniquement à cause des soins que mon père a pris de moi et que, s'il ne se fût donné la peine de m'instruire, je serais aussi ignorant que beaucoup d'autres enfants; ensuite, que les sciences humaines ne sont rien au prix de celle du salut et qu'il ne me servirait de rien de les connaître toutes si je n'avais cette dernière. »

Ces courtes mais sages paroles renferment en quelque sorte le programme et le résumé de toute la vie de Cauchy. Jamais il ne les oubliera; il ne cessera jamais de pratiquer cette simplicité dans la science, cette modestie dans la piété, qui brillaient déjà d'un si vif éclat dans sa jeunesse et qui devaient constituer par la suite l'un des traits les plus saillants de. son caractère.

Cependant le moment était venu pour lui d'aborder enfin sérieusement l'étude des Mathématiques. Il le fit avec toute l'ardeur d'un esprit prudemment contenu et avec tout le succès d'une intelligence supérieure. Ses progrès furent très-rapides sous l'habile direction de M. le professeur Dinet, qui devint à cette occasion l'ami de la famille dont il était le voisin a Arcueil. Au bout de huit à dix mois, Augustin se trouvait en état de se présenter à l'École Polytechnique, et y était reçu, en i8o5, le second, à l'âge de seize ans.

On possède peu de détails sur le séjour de Cauchy à cette école. On sait seulement qu'il justifia toutes les espérances de ses parents et de ses maîtres, et qu'il acquit bientôt sur ses condisciples une supériorité incon-

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testée. Les études aussi nombreuses que variées dont se composait l'enseignement ne lui permettaient guère de se livrer à des recherches personnelles; il lui arriva cependant, en diverses circonstances > de trouver des solutions plus élégantes et plus simples pour des questions délicates. On cite par exemple la question du cercle tangent à trois cercles donnés. Quoique ce problème appartienne à la partie élémentaire de la science» il offre une difficulté réelle, et plusieurs savants distingués n'ont pas dédaigné de s'y exercer. La solution que Cauchy en donna est regardée encore aujourd'hui comme la meilleure et est habituellement adoptée dans les cours.

La vie des grandes écoles n'est pas sans danger pour les jeunes gens; il en est beaucoup qui s'y laissent séduire par le prestige des fausses maximes et par l'entraînement des mauvais exemples. Cauchy sortit vainqueur de cette épreuve, et pour cela il prit la route la plus sûre; dès le premier moment il se montra tel qu'il était, chrétien avec sincérité et pieux sans détour. Hâtons-nous d'ajouter qu'il se fit accepter facilement par ses camarades, à l'égard desquels il se montrait toujours obligeant et bienveillant. C'est d'ailleurs pour un homme, dans toutes les circonstances de la vie, le fait d'une conscience droite et en même temps d'une habile politique, que de savoir courageusement brûler ses vaisseaux et couper court, par une profession de foi bien nette, à tous les retours et à toutes les équivoques. Les incrédules pourront peut-être hasarder quelques critiques malveillantes, quelques plaisanteries d'un goût douteux; mais cela ne dure pas, et la sincérité des convictions finit bientôt par conquérir l'estime et le respect.

La religion de Cauchy n'avait du reste rien d'exagéré ni de provoquant; elle était douce, aimable et tolérante.

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Mais il ne dissimulait rien, et s'acquittait comme dans sa famille de ses pratiques de piété. On pouvait le voir, matin et soir, au milieu de l'indifférence générale, modestement agenouillé au pied de son lit et répétant, dans le recueillement, les prières qu'il avait apprises autrefois sur les genoux de sa mère. La manière dont il s'acquittait de ce devoir semblait si naturelle, qu'on eût pu croire qu'il était écrit, comme les heures d'étude, dans la règle de l'école, et jamais il ne vint à l'esprit de ses camarades de l'inquiéter à ce sujet. Il faut bien dire aussi que son mérite hors ligne servait heureusement de passeport à sa piété; la supériorité de l'intelligence faisait accepter volontiers celle de la vertu.

Après les deux années d'études réglementaires, Cauchy quitta l'École Polytechnique pour celle des Ponts et Chaussées où il entra le premier en 1807. La supériorité qu'il avait déjà acquise ne fit que s'établir davantage. Dès son entrée, il remportait un succès jusqu'alors sans exemple; dans quatre concours il obtenait le premier rang, non-seulement sur les élèves de son année, mais même sur ceux de la promotion antérieure. Ce rang ne lui fut jamais disputé sérieusement; aussi à sa sortie de l'École des Ponts et Chaussées, on le distingua entre tous, et quoiqu'il eût a peine vingt ans, on le désigna aussitôt pour remplir des emplois importants qu'on ne confie d'ordinaire qu'à des hommes d'un âge mûr et d'une expérience éprouvée. C'est de cette époque que date véritablement sa carrière d'ingénieur et de savant; nous allons maintenant le suivre dans cette nouvelle phase de sa vie.

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