‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 20 sur 134 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Bonnm est rlro coin portaverlt Jngam ab adolescentlà suà.

JÉiÉMii, Lament., 9-in.

Augustin Cauchy est envoyé à Cherbourg comme ingénieur. — Ses travaux pour rétablissement des ports. — Il reprend l'étude des Mathématiques et compose des Mémoires. — Il s'occupe d'enseignement, de Botanique, d'essais littéraires. — Sagesse de sa conduite. — Correspondance avec sa famille. — Il revient à Paris.

Au sortir de l'École des Ponts et Chaussées, Cauchy remplit d'abord les fonctions d'aspirant ingénieur et fut employé» à ce titre, aux travaux du canal de TOurcq (aqueduc de la rue Saint-Denis) sous les ordres de M. l'ingénieur en chef Girard. On le trouve ensuite associé aux travaux du pont de Saint-Cloud, sous la direction de M. Beautemps-Beaupré, Le talent avec lequel il s'acquitta de ces premières fonctions le fit bientôt désigner pour une mission plus importante.

On se rappelle les vastes desseins de l'Empereur à l'égard de l'Angleterre. Boulogne avait d'abord été le centre de ses tentatives et de ses projets. C'est là qu'après la rupture de la paix d'Amiens il avait organisé ce pian de campagne qui devait aboutir à une descente chez nos voisins. La guerre d'Autriche vint le surprendre au milieu de ses préparatifs et faire éclater ailleurs les foudres qu'il tenait suspendues sur l'Angleterre ; mais il n'avait

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pas renoncé a son premier plan et n'avait pas cessé de tout préparer en vue d'une guerre maritime. Dans cette éventualité, un immense établissement devait être créé ï Cherbourg, afin de servir à la fois pour l'attaque et la défense. Il fallait pour cela réaliser de gigantesques travaux ; il fallait conquérir pas à pas sur l'Océan les bassins et les ports; il fallait construire à grands frais des digues et des jetées capables de résister à la fureur des flots; aussi pendant quelque temps toute l'activité des travaux maritimes se trouva concentrée sur le port de Cherbourg. L'œuvre commencée par Louis XVI se poursuivit, avec les immenses ressources du régime impérial, sous l'influence de cette volonté énergique qui se faisait un jeu des obstacles et qui, à défaut de flottes pour reprendre la lutte avec l'Angleterre, se consolait de son impuissance en luttant contre l'Océan lui-même par des ouvrages dont le succès semblait déjà un premier pas fait pour reconquérir l'empire des mers.

Aucun aspirant ingénieur ne devait faire partie du personnel chargé de l'exécution des travaux; une seule exception fut admise : M. le comte Mole, directeur général des Ponts et Chaussées, la fit en faveur de Cauchy, qu'il plaça sous les ordres de M. Cachin, directeur en chef des travaux de Cherbourg. Il prévoyait déjà que l'étude exclusive des sciences mathématiques enlèverait bientôt le jeune débutant à la carrière active des travaux publics; il connaissait à cet égard ses goûts et ses aptitudes. Mais ce fut là probablement le motif même qui le décida. A cause de la grandeur inusitée de l'entreprise, on ne pouvait se contenter de l'expérience du passé; il était nécessaire de recourir à des calculs spéciaux et à des recherches théoriques nouvelles. Telle devait être la tâche de Cauchy ; il s'en acquitta avec distinction et profita avec

empressement de cette circonstance pour s'essayer k la fois dans la pratique des grandes constructions et dans les spéculations théoriques propres à en faciliter l'exécution.

Augustin Cauchy partit pour Cherbourg dans le courant du mois de mars 1810, léger de bagage, mais plein d'ardeur et d'espérance. Il avait placé au fond de sa malle la Mécanique céleste de Laplace et le Traité des Fonctions analytiques de Lagrange; c'était tout un programme d'études scientifiques. Il gardait sur lui deux volumes d'un genre tout différent : son Virgile et son livre de Vlmitation^ témoignant ainsi qu'il voulait rester fidèle au culte des lettres, et surtout rester chrétien. Ces deux volumes devaient être pour lui de véritables amis de voyage. De temps a autre il interrompait sa lecture pour observer ou plutôt pour étudier le pays. La beauté des sites, la variété des paysages, n'étaient pas l'unique objet de ses remarques; la nature du sol et de ses productions, les divers modes de construction et de culture attiraient successivement son attention. Les réflexions fines et précises consignées a ce sujet dans ses lettres auraient pu facilement être attribuées à un homme qui aurait étudié à fond ces provinces, plutôt qu'à un voyageur qui venait simplement de les traverser en diligence.

A peine arrivé, Cauchy fut associé à la direction des travaux. Les bassins du port militaire a creuser par le fer et le feu dans le roc vif; la construction de la digue à continuer avec des blocs détachés par la mine; les épuisements nécessités, jour et nuit, par les fondations jetées au sein de la mer; une ligne de sémaphores à établir sur le rivage, des baraquements provisoires et des casernes en granit à bâtir, soit pour nos soldats, soit pour les pri-

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sonniers de guerre : tels étaient ies ouvrages aussi vastes que variés dont le génie militaire avait à préparer les plans et à surveiller l'exécution. Gauchy prit une large part à tous ces travaux et ne cessa d'y développer une rare activité, comme le montrent les lettres qu'il adressait à sa famille. En voici une, à la date du 3 juillet 1811, où il raconte ses occupations du moment.

c Je me lève à 4 heures du matin et je suis occupé da matin au soir. Ma besogne ordinaire s'est trouvée augmentée dans ce mois par l'arrivée subite des prisonniers espagnols. On en a été prévenu seulement hait jours à l'avance, et il fallait, pendant ces huit jours, bâtir des logements et préparer des lits de camp pour douze cents hommes. Les logements consistent en deux corps de bâtiment de 36o pieds de long sur 4^ ^^ Is^rge, Qontenant chacun dix-neuf salles, et en tout trente-huit salles. Douze salles étaient préparées; il fallait en préparer douze autres, dont les murs n'étaient pas encore élevés à leur hauteur. Nous n'avions pas d'ardoises, j'ai été visiter les carrières des environs; nous n'avions pas de cuisines, j'ai fait faire des fourneaux provisoires. Enfin nos Espagnols sont logés et couverts depuis deux jours. Us ont des lits de camp, de la paille, de la nourriture et s'estiment fort heureux. Je n'ai pas eu plutôt terminé ce travail, qu'il a fallu s'occuper d'un autre. Aujourd'hui j'ai tracé des forges que je vais faire exécuter en granit. Je fais aussi construire deux phares sur les môles d'entrée.

» Le travail ne me fatigue pas; au contraire il me fortifie et je suis en parfaite santé. *

Des occupations aussi considérables auraient dû, ce semble, l'absorber tout entier, et pourtant il trouvait déjà du temps pour se livrer a des travaux scientifiques. C'est de son séjour a Cherbourg que datent ses premières

découvertes, dont it sera parlé un peu plus loin. Il commença par reprendre d'une manière méthodique l'étude des Mathématiques. Jusqu'alors il les avait étudiées comme élève sous la direction de ses maîtres; il va maintenant s'y remettre avec un esprit indépendant. Lui-même nous apprend, dans une lettre a la date du lo décembre 1810, comment il entreprit c de repasser par une étude suivie toutes les branches des Mathématiques, en commençant par l'Arithmétique et finissant par l'Astronomie ; éclaircissant de son mieux les endroits obscurs, s'appliquant à simplifier les démonstrations et à découvrir des propositions nouvelles. >

Des loisirs, il en trouvait encore pour s'initier à Texercice de l'enseignement. Des jeunes gens studieux, des candidats aux écoles spéciales venaient, sous une forme ofScieuse, lui demander des explications et des conseils : plusieurs d'entre eux, qui manquaient de fortune, reçurent de lui des leçons régulières et gratuites; il lui arrivait même, c par amour des lettres, > comme il le disait, de leur apprendre le latin. Souvent aussi il se laissait charger par le maire de la ville des examens aux écoles primaires; œuvre de dévouement où aucun intérêt scientifique ne venait compenser l'ennui d'une tâche ingrate. C'est ainsi que Cauchy préludait à ces fonctions du professorat qu'il devait remplir plus tard avec tant d'éclat. Il n'y avait pas jusqu'au temps accordé au repos et à la récréation qui ne fût employé utilement. L'histoire naturelle avait été, dès ses premières années, l'un des objets de ses études ; c'était encore l'occupation de ses promenades, lorsque, après une journée de travail, il allait parcourir la campagne ou bien errer sur les grèves de la mer. On trouve, à ce sujet, quelques détails intéressants dans une lettre adressée à son père, à la date du 8 juin 1810 :

3o LA VIE d'aUGUSTIN CAUCHT.

c Les travaux du port Napoléon deviennent de plus en plus importants et mes occupations sont t^ës-instru^ tives. J'ai cependant de temps en temps quelques moments de loisir, dont je profite pour aller visiter les environs de Cherbourg. Il y a ici des points de vue trèsagréables. Un des plus pittoresques est la vallée de Quincampoix. Une petite rivière, sur laquelle sont établies plusieurs usines, serpente dans cette vallée parmi de superbes prairies couvertes de pommiers en fleurs. On n'aperçoit son eau limpide qu'à travers l'épais feuillage d'un grand nombre d'arbustes qui forment un berceau de verdure au-dessus d'elle. Les prairies sont bordées, d'un côté, de bois taillis remplis de fougères et de plantes de toute espèce, et, de Tautre, par d'immenses rochers dont les pointes s'élèvent dans les airs ou restent suspendues au-dessus du vallon. Parmi les plantes qu'on trouve en abondance dans ce pays, j'ai remarqué la digitale, des orchis blancs à feuilles tigrées, des orebis à fleurs rouges, plusieurs plantes grasses et beaucoup de fougères. Outre la fougère nommée polypode^ qui couvre en forme de chaperon tous les murs de la ville, on trouve très-communément une fougère en arbre dont les feuilles sont vernissées et décomposées à l'infini ; une autre fougère qui ressemble à la précédente sans former un arbre comme elle; la fougère appelée langue de bœuf; une autre à peu près semblable, mais découpée; une autre rampante; enfin celle dont je vous ai envoyé quelques feuilles par lettre. J*ai aussi trouvé en me promenant quelques insectes rares, tels que la cardinale et la chevrette bleue. Vous voyez que j'ai ici, presque sans quitter la ville, tous les plaisirs de la campagne. •

Enfin on serait bien étonné si le lauréat des Concours généraux avait négligé le culte des lettres, source de ses premiers triomphes. Sa correspondance montre qu'il

SÉJOUR A CHERBOURG. 3l

trouvait encore du temps pour se livrer a des exercices poétiques. Dans une lettre k sa mère (août 1810) il décrit :

Ces immenses bassins qui sans cesse résonnent Sous les coups de Tacier,

. . . Ces réservoirs, ces digues, ce barrage Des flots toujours vainqueur, Qui contient l'Océan, Taquilon et Torage, Et brave leur fureur.

S'il écrit à son père, il reprend la lyre d'Ovide. Son frère Alexandre était venu le voir à Cherbourg; il le charge de raconter ses travaux :

lile tibi nostros fidus narrare labores

Gestiet et verbis reddere visa suis.

Rupibus excises portus, molemque docebit

Inclusam scopulis, oppositamque mari ; Ut solida exsiliant, accenso sulfure, saxa^

Ut ferro resonet percutiente silex ; Saepius ut fuerit Thetys indignata sub undis

Effossos hominum viribus esse lacus.

Le sentiment vif et imagé de ces vers se retrouve jusque dans sa prose. Il essaye dans une autre lettre de dépeindre les fureurs d'une mer orageuse. « Les tableaux * de Vernet, dit-il, peuvent en donner une idée lorsqu'elle est calme, mais non pas quand elle est agitée. Ils n'apprennent pas comment^ après avoir frappé les rochers, la vague se retire et s'éloigne, pour revenir plus furieuse et plus terrible au point d'où elle était partie; comment, à la rencontre des lames renvoyées par les rochers et de celles qui viennent du large, l'onde s'élève et se brise en promenant une longue traînée d'écume sur le rivage. »

Ainsi, au milieu des occupations les plus variées et des travaux les plus difficiles, Augustin Gauchy trouvait en-.

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core du temps pour s'exercer dans tous les genres d'étude. Grâce à la remarquable flexibilité de son esprit, il passait de l'un à l'autre sans difficulté et sans effort; la même plume qui venait de tracer l'épure d'une construction ou d'analyser un calcul compliqué, servait, un instant après, à écrire une page de littérature ou à composer un essai poétique. Les fonctions de l'ingénieur ne souffraient aucunement de ces passe-temps studieux; le zèle et le talent avec lesquels il s'en acquittait le firent considérer, dès le début, par ses supérieurs, comme l'on des membres les plus capables du corps des Ponts et Chaussées, et comme appelé à eu devenir l'une des illustrations. Peu de temps après son départ de Cherbou^ (en i8i3), son ingénieur en chef, M. Cachin, lui écrivait une lettre où Ton voit toute l'estime qu'il faisait du ttlent et du caractère de son jeune collègue.

c C'en est donc fait, mon jeune camarade, l'Océan a

pris possession de nos travaux et vous n'y étiez pas!

Votre absence a fait renaître tous mes regrets, et l'espoir seul de votre plus grand bonheur peut les alléger. J'ai appris avec satisfaction le meilleur état de votre santé. J'espère que bientôt, plus près de vous, je pourrai vous entretenir de mes vœux pour que vous ne cessiez pas d'être attaché à un corps qui vous considère, à bien juste titre, comme l'un de ses membres les plus distingués, et dans lequel vous trouverez toujours de vrais amis. Je m'estimerai heureux d'être de ce nombre et de vous offrir dans toutes les circonstances des témoignages de l'inaltérable dévouement que je vous ai voué. »

La réputation de Cauchy commençait même à s'étendre plus loin, comme on peut en juger par une lettre du célèbre de Humboldt à M. Cauchy père. Ce dernier lui avait envoyé, dans le temps de la mission de son fils à

Cherbourg, une pièce de poésie latine intitulée : Les prédictions de Nérée. Dans sa réponse, de Hi^nboldi lui adresse ce compliment de bon goût dont le germanisme n'exclut pas l'élégance et Tatticisme : « C'est, écrivuit-il, un spectacle touchant de voir le père chanter si noblement cet élément redoutable dont le fils sait calculer et dompter les efforts. >

Pénétrons maintenant dans la vie privée du jeune ingénieur; elle ne craint pas qu'on y porte le flambeau. Grâce au soin avec lequel sa mère a conservé toutes les lettres qu'elle recevait de lui, gardant aussi copie de ses réponses, on peut dire que, pour Cauchy, les communications intimes de la vie de famille n'ont presque pas été interrompues par l'absence. Les détails dont cette intéressante correspondance est remplie permettent de suivre presque -jour par jour tout ce que pensait et faisait le fils. On le retrouve à ses longues heures de travail comme à ses courts intervalles de repos; dans son cabinet d'étude comme dans ses ateliers du grand port; dans son modeste intérieur de jeune homme comme dans les sociétés où Taccueillaient si bien ses supérieurs devenus bientôt ses amis. Sachant qu'il n'est rien dans la vie d'un fils absent qui n'intéresse une mère, il ouvrira à la sienne l'intérieur de sa maison comme celui de son cœur; il lui fera . part de ses contrariétés et de ses joies, de ses espérances et de ses regrets. Sans s'occuper de la distance qui le sépare et voulant que, non-seulement son affection, mais sa déférence n'en souffre pas, il consulte sans cesse sa mère, a quatre-vingts lieues, sur des points au sujet desquels on négligerait souvent de demander conseil tout près de soi. Et ce n'est pas une seule correspondance qu'il trouve le moyen d'entretenir; à côté de sa mère est une aïeule non moins vénérée, objet de son culte filial et I. 3

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de soD amour. Il lui écrira donc une fois par semaine comme à s^ mëre et ne craindra pas de multiplier sa peine, sauf à prélever sur ses nuits pour cette double tâclie.

On peut prévoir, par tout ce qui précède, que la jeunesse de Cauchy ne dut ressembler, en rien à celle de tant de jeunes gens qui dépensent follement dans le plaisir et le désordre tout ce que leur âme et leur cœur renferment d'énergie et de nobles sentiments. Il pouvait au^i bien, et mieux que beaucoup d'autres, se procurer ces plaisirs faciles et énervants que le monde offre à ses adorateurs. Il était jeune, agréable de figure, gracieux de manières, pourvu à un degré supérieur de toutes les qualités de Tesprit; mais ces dons si précieux, et souveat si funestes, ne lui inspirèrent aucun mouvement d'o^ gueil et ne le firent jamais dévier de la ligne du devoir. La vie' de Cauchy a été, par rapport a la vertu, ce qu'elle a été par rapport à la science : d'une teneur égale et toujours la même. En le nourrissant de son lait, comme elle le fit depuis pour ses autres enfants, sa tendre mère l'avait formé, dès ses premières années, au goût d'une piété douce et simple, solide et éclairée comme était la sienne. En effet, tout en elle était aimable et charmant; ignorant seule les dons que la Providence lui avait acco^ dés pour attirer et pour plaire, elle semblait ne vivre que pour le sacrifice et le devoir; toujours occupée des autres, jamais d'elle-même, elle possédait le secret de rendre la vertu plus attrayante que tous les plaisirs, et de faire trouver la piété plus gracieuse que l'amabilité du monde, en laissant se répandre au dehors le charme de cette paix délicieuse qui régnait au fond de son àme. Elle trouva dans le cœur si bien né d'Augustin une disposition toute naturelle à la comprendre et à l'imiter.

SFJODR A CHERBOURG. 35

La conduite de Cauchy allait du reste montrer que l'absence ne devait rien faire perdre à cette douce et maternelle influence. Ni l'indépendance de cette vie nouvelle où il se sentait, à vingt ans, maître de sa personne et déjà entouré de félicitations et d'hommages, ni l'éloignement de sa famille, au sein de laquelle il avait passé si doucement son enfance et si brillamment sa première jeunesse, ne changèrent rien à sa manière de comprendre et de pratiquer ses devoirs. A son départi sa prudente mère avait eu soin de lui préparer à la fois un moyen de surveillance et d'appui en le recommandant, comme sait recommander une mère, à un protecteur également distingué par la naissance et la vertu, M. le comte de Latoor-Maubourg, que M. Cauchy père avait connu h Paris comme membre du Sénat, et qui se trouvait alors chargé d'une mission à Cherbourg. Sa maison, qui était la première de la ville, fut ouverte à Augustin comme celle d'un ami de famille et lui servit à entretenir des relations qui devaient imprimer à sa jeunesse la plus heureuse direction.

Le séjour de Cauchy à Cherbourg, à l'âge oii les passions s'agitent ordinairement dans un cœur avec tant de violence, fut donc exempt de ces orages redoutables; si sa mère eut un moment quelque crainte , ce fut plutôt que soB fils ne tempérât pas assez la piété par la prudence. Aotant elle regardait la pratique exacte des devoirs et des vertus du chrétien comme devant être la base immuable de la vie, autant elle savait éviter dans ses conseils et ses exemples tout ce qui pouvait altérer, même en apparence, ce caractère noble et digne qui sied si bien à la véritable piété. Mais ces principes étaient précisément ceux d'Augustin Cauchy; aussi montra-t-il tout (l'abord une sagesse qu'on ne rencontre pas toujours

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même dans l'âge mûr. Les preuves en abondent dans sa correspondance, et il serait trop long de les faire toutes ressortir. 11 en est une cependant sur laquelle je vais insister, parce qu'elle me paraît plus particulièrement de nature à mettre en évidence ses belles qualités.

Dès son arrivée à Cherbourg, Cauchy s'était fait codnattre comme un chrétien convaincu et logique. Les exemples de ce genre étaient très-rares à cette époque; aussi, grande fut la surprise que causa la vue d'un jeune ingénieur qui passait pour être doué d'un mérite hors ligne et appelé à un brillant avenir, et qui ne craignait pas de pratiquer, dans sa paroisse, l'assistance aux offices comme le plus humble des fidèles. Ce fut presque un scandale. On critiqua le nouvel arrivé, on essaya d'abord de le tourner en ridicule, mais en vain; celui-ci déjouait les plaisanteries et les critiques par la finesse de son esprit ou par la verve de son bon sens, réduisait ses adversaires au silence et les renvoyait souvent remplis d'estime et d'amitié pour sa personne.

Un jour, on imagina de le dénoncer à ses parents, à son excellente mère, et de le représenter comme un jeune homme exagéré et dépourvu de prudence, à qui une dévotion malentendue ferait tourner la tête. Malgré toute la confiance qu'elle avait en lui, sa mère s'émut pourtant de ces rapports, et elle crut devoir lui écrire pour lui faire part des bruits qui couraient et pour provoquer en même temps quelques éclaircissements. Cauchy répondit par une lettre qui rassura complètement sa mère. Je vais rapporter ici la plus grande partie du plaidoyer de l'accusé; rien n'est plus capable de faire ressortir la noblesse de son caractère et la délicatesse de ses sentiments.

f Ma chère maman, écrit-il, à la date de novembre i Sio, je vous remercie beaucoup de me faire part de tout ce que

VOUS entendez dire de moi à Paris , soit en bien soit en mal. Cela me prouve et me prouvera toujours tout l'intérêt que vous prenez de moi. Mais pour vous mettre plus à portée de me donner vos conseils et de juger si les reproches qu'on a pu me faire ou que vous pourriez entendre par la suite sont fondés ou non, je vais vous exposer ma conduite.

» Les maisons que je fréquente à Cherbourg et que je dois naturellement fréquenter sont celles de mes supérieurs; de M. Cachin (directeur des travaux du port et ingénieur en chef), de M. Franqueville, de MM. Duparc et Vallot (autres ingénieurs en chef des Ponts et Chaussées). J'y suis très-bien reçu. Je ne puis me dispenser de voir M. L..., à qui je dois tant de reconnaissance. Dans ces maisons, et en particulier chez M. Franqueville, on rencontre les diverses sociétés de la ville. Parmi ces sociétés, il y en a où la religion est honorée et respectée, et il y en a d'autres où Ton ne songe qu'à s'amuser. Je me suis lié avec quelques-unes des premières, non pas avec toutes, mon temps n'y suffirait pas. Les maisons que je fréquente sont au nombre de quatre ou cinq. Ces maisons sont très-liées entre elles et avec celles de MM. Cachin , Franqueville et Duparc. Je vois ensuite quelques autres personnes qui peuvent m'étre utiles par leurs connaissances, leurs conseils, et les bons livres qu'elles me prêtent. Tels sont M.D..., ecclésiastique revenu d'Angleterre, M.C..., principal du collège, et M. V...,, qui est très-fort en Mathématiques. Il est vrai que mon camarade 6.... n'était pas lié comme moi avec toutes ces personnes; il a pu avoir ses raisons, ne voulant rester qu'une demiannée à Cherbourg; mais on m'aurait blâmé de suivre son exemple, et je profite d'ailleurs des conseils et des lumières de ces différentes personnes. Cela ne m'empêche

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pas de travailler pour mon état et en Mathématiques, et dans quelque temps je vous rendrai compte de mes travaux dans ce dernier genre.

> 11 peut se faire que quelques maisons où je ne suLs point lié^ faute de temps ou de convenance, malgré l'offre qu'elles m'en avaient faite trës-obligeamment, aient trouvé cela singulier; qu'elles l'aient imputé à mes principes religieux, cela est encore possible; mais pourtant ces personnes me font amitié lorsque je les rencontre, et afin de les ménager je vais leur faire, une ou deux fois l'an, des visites de cérémonie. Du reste, je crois que les personnes avec lesquelles je suis lié sont prêtes k m'avertir de tout ce qui pourrait me faire tort dans l'esprit des autres. Ainsi, M™® M.... m'a donné quelquefois des conseils relativement à la manière de me conduire dans le monde. M. D.... m'en a donné également. Une autre personne qui est fort au courant des nouvelles m'apprend tout ce qu'on dit de moi dans le monde. Vous dites pou^ tant qu'on me fait des reproches dont on ne m'a pas parlé. Voyons de quelle part viennent ces reproches, quelle en est la gravité et jusqu'à quel point ils sont fondés.

» On dit que la dévotion me fera tourner la tète. Quelles sont les personnes qui disent cela? Ce ne sont pas celles qui ont beaucoup de religion; celles-ci ne m'en ont parlé que pour m'encourager à persister dans ma ligne de conduite, et tout ce qui m'a été rapporté à ce sujet ne me prouve pas qu'elles me blâment. Seulement,

il y a quelques jours, une personne de la société de

me dit amicalement que la religion faisait quelquefois tourner la tête aux jeunes gens. Je causai avec elle à ce sujet et je lui prouvai que je n'avais point la tête tournée. Quant aux personnes qui n'ont point de religion, j'ai résolu de ne leur en parler jamais le premier, je me con-

SEJOUR A CHERBOLRG. 3g

;ente de leur répondre quand elles yeulent m'attaquer sur ce point. Ainsi, quand je suis arrivé à Cherbourg,

M s'avisa un jour de me dire, en parlant des devoirs

religieux, que je me corrigerais bientôt de tout cela. Je lui répondis, sans me fâcher, que, lorsqu'on faisait le mal on pouvait bien se corriger, et je lui demandai quel mal il trouvait dans ma conduite. Une personne qui était présente fiit de mon avis et prit mon parti. Après avoir vu échouer quelques plaisanteries de ce genre, ce monsieur a fini par me faire beaucoup de politesses et ne me plus parler de religion. On me laisse maintenant fort tranquille à ce sujet, et Ton ne m'en parle plus que pour m'engager a me fortifier de plus en plus dans mes principes religieux. Il peut se faire que quelque philosophe se soit avisé de dire que la religion me ferait toui** ner la tête et je me félicite sincèrement que, dans un pays où l'on fabrique tant de nouvelles et où quelques personnes s'occupent de médire du matin au soir, on ne m'ait point encore fait d'autres reproches. Et qu'y a-t-il en effet dans la religion qui soit propre à faire tourner la tète? Serait-ce d'assister aux offices divins, de remplir les devoirs du Christianisme, de s'approcher plusieurs fois l'année des sacrements? Je ne le pense pas, et la plus grande obligation que je puisse vous avoir est de m'avoir élevé de bonne heure dans ces saints exercices. Grâces à vous, mes chers parents, qui né m'avez jamais donné que de bons conseils à suivre, que de bons exemples à imiter! grâces à Dieu qui m'a fait naître de parents si chrétiens et m'a donné tous les moyens de le servir! et si j'ai quelque chose à lui demander, c'est de fortifier en moi le sentiment religieux qu'il y a placé, de détacher de plus en plus mon cœur de l'amour des créatures pour ne l'attacher qu'à lui; de ne permettre jamais que je vienne

Elle se hâta de le ramener à Paris dans la maison paternelle, oii il recouvra bientôt ses forces avec le repos. Toutefois, à partir de ce moment, et d'après les conseils de Lagrange et de Laplace, il renonça aux fonctions actives d'ingénieur et se consacra exclusivement à l'étude des Mathématiques et aux progrès de la science pure.

c'est que je vous aime toujours autant et que je reste conséquent avec moi-même en vous embrassant de tout mon cœur,

» Votre fils :

» A.-L. Cauchy. »

L'accusé avait, comme on le voit, réfuté à fond les reproches qui lui étaient adressés; sa réponse avait même pris la forme d'une discussion presque scientifique. 11 va sans dire que ces explications franches , non-seulement portèrent la conviction dans l'âme de sa mère, mais la remplirent de consolation et de joie, en lui montrant dans son fils tant de piété jointe à tant de bon sens et de sagesse. Elle se hâta de lui répondre : c Tu ne pouvais mon cher ami, m'écrire une lettre qui me fût plus agréable. L'exposition de ta conduite et de tes principes nous a remplis de joie et nous rendons grâces à Dieu de tous les bons sentiments qu'il t'inspire. Je me félicite de l'avoir donné l'occasion de m'écrire une si bonne lettre. En la lisant près de ton portrait, je vois ton âme et tes traits. »

Cependant, au bout de trois ans d'absence, Ta santé de Cauchy se trouva menacée à la suite de travaux incessants et de veilles prolongées qui n'avaient plus pour allégement, comme au sein de la famille, les soins attentifs d'une mère. M™® Cauchy, inquiète de quelques nouvelles douteuses,' et s' exagérant ce qu'on essayait de lui dissimuler, n'hésita pas à se rendre auprès de son fils et te trouva en effet dans un état d'affaiblissement et de langueur qui semblaient compromettre, dès le début, cette noble carrière sur laquelle la science avait tant de droits.

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