‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 22 sur 134 · G, CUVIER · texte numérisé non relu

G, CUVIER

Le chancelier Dambray, eu envoyant cette lettre à M. Cauchy përe, ajoutait : c Je m'empresse, monsieur, de vous envoyer la lettre que je viens de recevoir de M. Guvier, en vous félicitant des espérances de succès qu'elle vous donne pour la nomination de votre fils, dont les titres sont reconnus même parmi ses concurrents. La justice qu'on lui rend est la plus douce des jouissances pour un përe comme vous.

Recevez, etc.

Dambrat. >

Voici enfin une lettre de Laplace qui emprunte au nom de ce savant une autorité exceptionnelle. Elle était adressée à M. le comte de Sémonville, grand référendaire :

€ M. Cauchy vient de m'apprendre la mort de M. Lévêque, mon collègue à l'Institut et examinateur des élèves de la marine. Il désirerait que son fils remplaçât cet examinateur. Je puis vous assurer que personne n'est plus en état que ce jeune homme de remplir cette place importante. M. Cauchy fils est un géomètre très -distingué qui a fait preuve à l'Institut d'un rare talent pour les Ma^ thématiques par un grand nombre d'excellents Mémoires qu' il a donnés sur les diverses branches de ces sciences. Ilest^ parmi tous ceux qui prétendent à laplace

actuellement vacante dans r Institut ^ celui qui me parait avoir le plus de droits, et je le crois destiné à remplacer dignement les géomètres de cet illustre corps. Je me fais un vrai plaisir de lui rendre ce témoignage.

Je vous renouvelle, etc.

Comte Laplacb. >

Les témoignages qui précèdent établissent d'une manière incontestable la supériorité des titres de Gauchy; il nous a paru d'ailleurs utile de les rappeler parce qu'ils permettent de juger avec plus d'impartialité les circonstances dans lesquelles eut lieu son entrée à l'Académie.

Malgré son caractère essentiellement scientifique, rinstitut fut compris parmi les grands établissements publics qui eurent à subir le contre-coup de la chute de TEmpire. Une ordonnance du ai mars 1816 le soumit à une réorganisation ; la division en Classes fut supprimée et on rétablit les anciennes Académies avec leurs dénominations spéciales. En même temps on promulgua des listes sur lesquelles plusieurs noms d'anciens membres furent remplacés d'office par des noms nouveaux; ceux de Carnot et de Monge, en particulier, disparurent de la section de Mécanique, et l'on fit choix de Cauchy et de Bréguet pour occuper la place de ces deux savants géomètres. Mon dessein n'est point de pénétrer dans le domaine de la politique, ni de discuter les nécessités auxquelles peut être soumis un pouvoir naissant; toutefois, afin de rester fidèle à la vérité, il faut reconnaître que cette dernière mesure souleva de violentes récriminations et fut sévèrement jugée par l'opinion publique. La disgrâce de Monge surtout provoqua une vive explosion de

58 LA VIE d'aUGCSTIV CAUCHT.

sympathies et de regrets. < L'exclusion de Monge, dit M. Biot (i), fut une inhumaDité politique et un deuil pour FAcadéniie. Monge n'avait pas siégé dans les assemblées révolutionnaires; il n'était ni voUini^ nictmçenlionnd. Faible et sans défense, il avait, comme tant d'autres, courbé la tête sous le vent de la Terreur qui, par malheur pour lui, le porta au Ministère de la Marine

à l'époque de la mort du Roi Mais pouvions-nous

oublier tant de sendces rendus par lui aux science, nous surtout devenus ses collègues, qui avions été à TÉcole Polytechnique ses disciples chéris; qu'il avait hautement défendus, réclamés, sauvés de la proscription à l'époque de vendémiaire ! >

Ces circonstances créaient à Cauchy une situation difficile; aussi ne faut-il pas s'étonner s'il fut l'objet de critiques ardentes et passionnées. Nous laisserons encore à M. Biot le soin de le justifier, c Cauchy, ajoute ce vénérable académicien, n'était pas de ce temps; il n'avait pas les mêmes liens. D'ailleurs ses sentiments personnels ne lui faisaient concevoir aucun doute sur la légalité de sa nomination. Il accepta sans hésiter, non par intérêt, jamais il ne fut sensible à un motif pareil, mais par conviction. L'opinion des savants fut indulgente pour Bréguet, sévère pour lui, sévère surtout de la part de ceux qui, en toute circonstance, ont su accommoder leurs convictions politiques à leurs intérêts. »

Il serait superflu de rien ajouter à une appréciation dont l'autorité est si grande. Après les preuves éclatantes que Cauchy avait données d'un talent supérieur, son en-

(i) Lettre à M. de Falloux, insérée dans le Correspondant^ année iSS;.

SES PREMIERS TRAVAUX. 5g

trée à TAcadémie était assurée, et son élection prochaine, par ses pairs, ne pouvait présenter aucun doute, si la mesure politique dont il fut l'objet (i) ne l'avait empêché de recueillir spontanément la plus noble récompense de ses travaux.

(i) Ce n'est pas seulement à une époque de réaction royaliste que se sont produits des faits regrettables tels que ceux que nous signalions tout à l'heure. Le 25 août 1792, en pleine séance de TÂcadémie des Sciences, Fourcroy annonçait « que la Société de Médecine avait rayé plusieurs de » ses Membres émigrés et notoirement connus pour contre-révolution- » naires, et proposait à l'Académie d'en user pareillement envers cer- » tains de ses Membres connus par leur incivisme. Plusieurs personnes j> répondirent que l'Académie n'avait le droit d'exclure aucun de ses » Membres et ne devait pas prendre connaissance de leurs principes et de » leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique oc- » cupation. » Cependant, porte le procès-verbal, les différents apw furent longuement discutés , et (le croirait-on aujourd'hui?) les opposants euxmêmes observaient que « d'ailleurs l'Assembiée nationale se trouvant à » la veille de donner une nouvelle organisation à l'Académie, elle exer- « cerait le droit qu'elle seule pouvait avoir de rayer de la liste de l'Âca- » demie les Membres qu'elle jugerait devoir en être exclus. »

(roir le Mémoire lu par M. Bertrand à la dernière séance publique annuelle des cinq Académies de l'Institut et intitulé : V Académie des Sciences de 1789 à 1793, p. 63 et 64).

6o LA VIE d'aUGUSTIN CAUCHY.

Page 1